Les mémoires de Joseph Pellot
 
 
Les mémoires d'un commissaire des guerres de Joseph Pellot portent sur la campagne des Pyrénées, en 1813-1814. Les concessions à l'esprit de l'époque de leur publication mises à part, en particulier le dénigrement de Napoléon et une adhésion aux Bourbons qui semblent un peu forcés, ils fournissent une chronologie précise des événements qui se déroulèrent à la fin de l'empire, en Espagne et dans le midi de la France, loin des yeux du maître. 

Les astérisques renvoient à des remarques formulées à partir du texte de Pellot. Ces remarques ne figurent pas dans l'ouvrage original. J'en revendique la paternité. 

On a divisé en chapitres cette analyse des mémoires de Pellot. Le lecteur peut se rendre directement au début de l'un des chapitres en cliquant sur son nom dans le tableau ci-après. 


Vitoria Pampelune Saint-Sébastien La Nivelle La Nive Les gaves Orthez Toulouse Bayonne

La  bataille de Vitoria 

La retraite française de Valladolid mit en lumière la confusion et l'incohérence dont allaient pâtir les opérations. Joseph Bonaparte n'exerçait plus qu'une ombre d'autorité; il ne connaissait rien à l'art militaire et le maréchal Jourdan, qui l'assistait, n'était qu'une pâle imitation du vainqueur de Fleurus*. 

* A la veille de la bataille de Vitoria, Jourdan proposera sagement de gagner le défilé plus facile à défendre de Salinas; il ne sera pas entendu par les chefs de corps français pressés d'en découdre! 

On quitte Valladolid pour marcher sur l'Ebre, avec Wellington sur les talons. A Burgos, l'ennemi serre de près. Cette position n'est pas heureuse; on décide de l'évacuer et d'en détruire le fort. Malheureusement, celui-ci contient de la poudre et des projectiles qui n'ont pas été évacués; la charge est mal calculée; l'explosion destinée à ruiner le fort détruit une partie de la ville, ensevelissant ses habitants et les troupes françaises qui sont encore là sous les décombres. Sur l'Ebre, une faible garnison est jetée dans le fort de Pancorvo, facile à défendre. Joseph s'arrête à Miranda pour y combiner ses mouvements. Mais l'armée anglaise passe la rivière à gué et déborde la droite française. L'armée recule sans plan déterminée sur Vitoria. Joseph, qui ne quitte son royaume qu'avec regret, ne peut se résoudre à consentir les sacrifices stratégiques nécessaires pour sauver une armée numériquement surclassée. 

Le 21 juin 1813, l'affaire s'engage. Les Anglais tournent la droite française. L'armée résiste sur son front, mais sa retraite étant coupée, l'ordre de repli est donné. Celui-ci s'effectue dans le plus grand désordre, artillerie, infanterie, cavalerie confondues, au milieu d'une épaisse poussière. Les équipages et le parc d'artillerie, qui étaient à l'arrière de l'armée, sont abandonnés. Une cohue se faufile tant bien que mal à travers, gagne les champs, militaires et civils, hommes, femmes et enfants, ensembles, les plus chanceux sur la croupe des chevaux. Joseph est séparé de sa suite. Le cheval de Jourdan s'abat. Le mouvement ne se ralentit qu'au-delà d'une grande lieue. 

Joseph parvient à Salvatierra pour la nuit. Le lendemain, les corps se rallient, à l'exception de celui de Clausel qui se trouve du côté de Logroño et n'est pas arrivé à temps pour participer à la bataille; il opérera sa retraite, par Saragosse et Jaca, sur Saint-Jean-Pied de Port. Napoléon exige une enquête à laquelle il ne sera pas donné suite. L'armée marche sur Pampelune, sans artillerie ni bagages, menacée par le guérilleros qui lui tirent quelques coups de fusils de loin, sur les montagnes de gauche. Le 23 juin 1813, une vingtaine de paysans font mine de résister sur un petit mamelon mais s'enfuient dès qu'on marche sur eux. 

L'armée anglaise n'a pas poursuivi l'armée française. Elle eût pu facilement se porter sur la frontière et s'emparer de Bayonne, seule la faible division du général Foy étant opposée à elle dans cette direction. Enivré par son triomphe, elle perdit un temps précieux, laissant à son adversaire le temps de regagner la France. Quelques affaires d'avant-postes, sur la route de Tolosa à Pampelune, avertissent Joseph de l'approche de l'ennemi. La décision est prise de retraiter par Roncevaux et la vallée de Bastan, tandis que Foy se replie par Irun. L'armée française se positionne sur les Pyrénées, depuis Saint-Jean-Pied-de-Port jusqu'à l'Océan, en suivant le cours de la Bidassoa. 

L'armée prend quelques pièces de campagne dans l'arsenal de Bayonne. Le 12 juillet, le maréchal Soult, qui a été nommé pour prendre la tête des débris de l'armée des Pyrénées, arrive dans cette ville. Les 55 à 60000 hommes de l'armée sont réorganisés en neuf divisions d'infanterie, une division de réserve et deux divisions de cavalerie. Des ordres sont donnés pour mettre en défense la place de Bayonne ainsi que celles de Saint-Jean-Pied-de-Port, Navarreins, le fort Socoa et le château de Lourdes. Des mesures sont prises pour assurer les approvisionnements et la solde de l'armée, grâce aux avances consenties par le commerce de Bayonne. 

La tentative de déblocage de Pampelune 

Soult, sans doute stimulé par les ordres de Napoléon, se met en mesure de faire lever le blocus de Pampelune, avec le dessein de se porter ensuite sur Saint-Sébastien et Santoña, de compromettre les corps ennemis qui se trouvent sur les hauteurs d'Oyarzun et d'Hernani, avec l'espoir de se reporter ensuite sur l'Ebre. La réussite de ce plan suppose une étroite coordination de toutes les divisions de l'armée et une grande célérité; elle dégagerait le maréchal Suchet des troupes ennemies qui le menacent en Aragon. Les trois divisions de l'aile gauche se trouvent à Saint-Jean-Pied-de-Port. Ordre est donné aux trois divisions de l'aile droite, en avant de Saint-Jean-de-Luz, de se porter sur Saint-Jean-Pied-de-Port par le chemin le plus court. Les deux divisions de cavalerie doivent également s'y trouver pour éclairer le terrain. Soixante-six pièces d'artilleries, indépendamment des vingt de la réserve, sont affectées à cette expédition. Au moment où les colonnes se mettent en marche, le temps tourne à la pluie, les chemins deviennent impraticables, les ponts sur la Nive sont emportés. Il en résulte un retard fâcheux. La jonction à Saint-Jean-Pied-de-Port s'effectue avec retard et trois jours sont nécessaires pour réparer les chaussures et les armes ainsi que distribuer les munitions et les subsistances. 

Le 25 juillet 1813, neuf divisions d'infanterie, sous les ordres des généraux Clausel, Reille et d'Erlon, passent à l'attaque*. Soult se trouve à l'extrême gauche avec Clausel. Les trois divisions de gauche emportent les retranchements ennemis, face à Blanc-Pignon, et les Français bivouaquent, dans un brouillard épais, en se réchauffant aux feux des cabanes qui abritaient leurs adversaires; les pertes s'élèvent à environ 400 hommes. Les trois divisions de droite, sous Reille, se portent sur le rocher d'Arrolla et sur Lindous; malheureusement, dès le début de l'affaire, deux bataillons de conscrits arrivent; on perd un temps précieux à les incorporer, au lieu de les envoyer vers l'arrière; l'aile droite ne parvient ainsi que vers cinq heures du soir sur le rocher d'Arrola, alors qu'elle eût dû pousser le jour même jusqu'à Lindous. Le centre, sous d'Erlon, s'empare du col de Maya, qui domine la vallée de Bastan; les pertes sur ce point essentiel s'élèvent à 1500 hommes, mais celles de l'ennemi dépassent 2000 combattants et il abandonne quatre canons. A la fin du jour, les objectifs sont atteints à gauche mais l'on ignore encore ce qui s'est passé à droite et au centre; sur la basse Bidassoa, la division de réserve n'a pas bougé. 

* La manoeuvre de déblocage de Pampelune aurait été inspirée d'un plan élaboré par Jourdan. 

Le 26 juillet 1813, l'armée se porte sur Linçoin. Un bataillon du 6ème régiment d'infanterie légère de la division Foy extermine à la baïonnette le 20ème régiment anglais, sur les hauteurs de Lindous et l'ennemi évacue cette localité. Le brouillard égare les guides des divisions de l'aile droite qui ne parviennent pas à gagner le col de Belate qui eût assuré leur liaison avec le centre. Reille appuie donc à gauche et opère sa jonction avec Clausel au Bourguet. En même temps, d'Erlon, éloigné et dont on est sans nouvelles, est arrêté à Atchiola, où l'ennemi s'est concentré. 

Le 27 juillet 1813, l'ennemi, pressé sur la route de Pampelune, se retire de Zubiry. L'armée occupe Iros sur la rive gauche de la Larga. 

Le 28 juillet 1813, Soult établit son quartier général à Zabaldica. 

Depuis le 25, Wellington concentre ses forces sur sa droite et couronne les hauteurs qui entourent Pampelune, notamment la montagne d'Oricain dont, la base touche au village de Sorauren. Les troupes françaises se lancent à l'assaut de cette position avec impétuosité. Elles sont repoussées par la fusillade meurtrière des tirailleurs anglais, dissimulés au revers d'un sommet d'accès difficile. Pendant deux jours, les attaques se répètent sans succès, encouragées par le canon de Pampelune que les assaillants entendent, contre une position d'autant plus inexpugnable que l'ennemi ne cesse de s'y renforcer. La bataille de Sorauren coûte aux Français 1800 hommes hors de combat; les pertes anglaises sont certainement moins élevées. Pendant ce temps, la garnison de Saint-Sébastien, libérée d'une partie de la pression qui pesait sur elle par le déplacement de l'armée anglaise sur sa droite, en profita pour réparer ses ouvrages endommagés et en construire de nouveau. 

Le déblocage de Pampelune s'avérant impossible, les blessés sont évacués sur Saint-Jean-Pied-de-Port, pour ceux de gauche, et sur Bayonne, pour ceux du centre. L'artillerie reçoit l'ordre de se diriger sur la basse Bidassoa. Les vivres, les fourrages et les munitions menacent de manquer. D'Erlon s'étant porté sur Lanz par le col de Belate, la gauche et le centre font leur jonction, le 30 juillet 1813, à Lezasso. Un rideau de troupes est laissé devant Sorauren, pour masquer à l'ennemi la marche rétrograde de l'armée. Mais celui-ci aperçoit le mouvement du haut de sa position et tente de couper l'arrière-garde. Celle-ci, sous les ordres du général Foy, se retire sur les Aldudes, sans être entamée. Bien que le centre ait obtenu de nouveaux succès, Soult décide d'opérer sa retraite sur la droite, par San Estevan. Les Anglais ne restent pas inactifs. En arrière de Lezasso, le 26ème de ligne exécute une charge et ramène beaucoup de prisonniers, ce qui incite l'ennemi à se montrer plus prudent*. 

* La retraite des Français est difficile, les vivres étant sur le point de manquer et Wellington ayant fait intercepter les cols pyrénéens. 

Le 31 juillet 1813, l'armée se met en marche de San Estevan sur Echalar. Sur le chemin de Véra, une troupe de paysans armés s'en prennent à la colonne, mais quelques détachements suffisent à les disperser. Beaucoup de soldats s'égaillent, certains jetant même leurs armes, à la grande indignation du maréchal Soult qui crée une commission militaire prévôtale pour châtier les coupables. L'ennemi essaie vainement d'attaquer Echalar. Foy reçoit l'ordre de se porter des Aldudes sur Saint-Jean-Pied-de-Port, pour couvrir cette place. Le centre reprend ses anciennes positions en avant d'Ainhoa. L'aile droite se porte sur la Bidassoa. L'armée s'appuie au rocher de Zugarramundi et aux contreforts de la Rhune. Le quartier général s'établit successivement à Sare, Ascain puis Saint-Jean-de-Luz. La cavalerie prend ses cantonnements entre la Nivelle et la Nive et aux environs de Dax sur l'Adour. 

L'échec de l'opération sur Pampelune a été causé par les retards qui ont permis à l'ennemi de se concentrer. Sans cela, Sorauren eût été probablement enlevé sans trop de difficultés. 

Soult met fin aux mauvaises habitudes contractées en Espagne: il renvoie de l'armée les bouches inutiles, notamment les femmes, et réduit les équipages au strict nécessaire; il fait rentrer dans les rangs les militaires convertis en domestiques et démonte les officiers d'infanterie. On s'aperçoit que les pertes en officiers sont démesurées; elles sont causées par un corps de tirailleurs anglais, dotés d'un fusil de longue portée à fort calibre, entraînés à tirer sur nos gradés comme à la cible! Soult profite de son rapprochement de Bayonne pour impulser une activité soutenue aux travaux de défense qui languissaient, afin de faire de cette place le point d'appui de l'armée; le général Thouvenot est nommé à la tête de cette place, non sans réticences de la part du gouvernement. Ce dernier ne s'intéressant vraiment qu'aux armées conduites par l'Empereur, le maréchal est amené à s'occuper de l'intendance. L'envoi des conseillers d'État en mission extraordinaire ne remplit qu'imparfaitement son office. Le système des réquisitions, qui frappe uniquement la propriété rurale, est source de désaffection pour le gouvernement impérial. Par manque de fourrages, la cavalerie est envoyée dans les Landes et les Basses-Pyrénées. L'approvisionnement de l'armée par la mer, comme en 1793, est devenu impossible en raison de la présence des croisières anglaises. Des voitures roulières et bouvières remplacent les caissons perdus à Vitoria, en attendant d'en fabriquer de nouveaux. Des redoutes sont édifiées, entre la Bidassoa et la Nivelle, depuis le devant de Saint-Jean-de-Luz jusqu'à la Rhune. De leur côté, les Anglais, s'attendant à une nouvelle offensive française, se retranchent aussi. Un corps ennemi attaque Jaca que le général Paris évacue, en laissant une garnison dans le fort, pour se porter sur Urdos. Soult entre en communications avec Suchet et envoie des instructions au général Travot pour surveiller les rassemblements espagnols menaçant la 10ème division militaire. Les cohortes de gardes nationales d'élite des Landes, du Béarn et des Hautes-Pyrénées sont organisées, mais l'élan tombera vite. 

La tentative de déblocage de Saint-Sébastien 

L'armée communique par des chaloupes rasant la côte avec Saint-Sébastien. Pour interdire cette communication, les Anglais couvrent la mer d'embarcations légères et les ports de Saint-Jean-de-Luz et de Saint-Sébastien se trouvent bloqués. Soult médite une tentative de déblocage de Saint-Sébastien. Comme le pont d'Irun sur la Bidassoa a été détruit après la défaite de Vitoria, il imagine de traverser la rivière en amont, entre Irun et Véra, de s'emparer de Saint-Martial et des hauteurs, puis de se diriger sur son objectif, de position en position par une marche de flanc. La soudaineté de l'attaque et une liaison ferme de l'ensemble de la ligne sont supposées garantir le succès de son armée numériquement inférieure. Trois divisions sous Reille forment la droite, quatre divisions sous Clausel forment la gauche et le reste, sous d'Erlon, est chargé de surveiller les débouchés de la Rhune, du col de Maya et de la haute Nive, prêt à se porter sur tous les points. Deux régiments, six compagnies délite et 250 gendarmes constituent la cavalerie. Le 30 août 1813, les troupes prennent position en se camouflant. Le 31 août 1813, deux ponts sur haquets sont jetés sur la Bidassoa, entre Irun et Véra. La rivière est passée avec succès. La droite s'empare d'une position détachée de Saint-Martial. Mais d'épaisses broussailles empêchent les masses de se déployer; les soldats se dispersent pour monter au feu. Une colonne ennemi en formation serrée en a beau jeu et les ramène; l'excès de bravoure est souvent nuisible. La gauche obtient des succès mais ceux-ci sont sans importance si la droite n'avance pas, d'autant que Clausel est surveillé en flanc par un corps ennemi de 10 à 12000 hommes, qu'il est contraint de contenir avec une de ses divisions. De la position de la Bayonnette, on embrasse l'ensemble du champ de bataille, y compris l'embouchure de la Bidassoa, où sont mouillées les canonnières ennemies. Alors que les avantages et les obstacles sont à peu près balancés, Soult reçoit une communication de Drouet d'Erlon qui lui signale que trois fortes colonnes ennemies débouchent sur lui. Cet avis change les dispositions; le feu cesse; l'armée se rapproche de la Bidassoa. Alors éclate un violent orage; la droite repasse la rivière, mais la gauche est isolée sur la rive ennemie par la montée des eaux. Les colonnes qui se dirigeaient sur d'Erlon s'arrêtent enfin. Mais la tentative de déblocage de Saint-Sébastien a échoué. Dans la nuit, les Anglais s'emparent du pont de Véra, qui n'était pas gardé, et d'une maison crénelée. Le général Vandermaesen, resté sur la rive gauche, est tué à la tête de ses troupes en essayant de forcer le passage. L'affaire du 31 août 1813 coûte à l'armée 2800 braves. Le général Lamartinière est blessé mortellement. L'ennemi a autant souffert mais ses pertes sont moins sensibles son armée étant plus nombreuse.  

Tout espoir de débloquer Pampelune et Saint-Sébastien est désormais vain. Soult s'apprête alors à défendre la Nivelle et la Nive. Il jette un pont sur la première, au-dessus de Saint-Jean-de-Luz, et il construit une double tête de pont à Cambo, sur la seconde. Saint-Jean-Pied-de-Port et Navareins sont fortifiés. Tous les débouchés sont gardés. Les places de la 10ème division militaire, Perpignan en premier lieu, sont mises en état de résister. L'armée des Pyrénées, affaiblie par des retraits effectués pour nourrir la Garde Impériale, se recrute par une levée de conscrits qui tardent à arriver; de toute façon, on manque de fusils pour les armer. Cette faible armée doit faire face à des forces ennemies de 140000 hommes; elle n'aurait de chance de s'en tirer qu'en se concertant avec l'armée d'Aragon, mais Suchet est bien loin! Une levée populaire était devenue impossible, l'Empereur ayant retiré leurs armes aux particuliers. 
 

Le 8 septembre 1813, le général Rey, qui commande à Saint-Sébastien, baisse pavillon devant les Anglais qui rendent justice à sa bravoure et à celle de ses hommes. Une bombe ennemie ayant fait sauter un parc d'obus, les défenseurs de la place avait été contraints de se réfugier dans le fort où ils résistèrent à quatre assauts. Ils ne renoncèrent pas tant qu'une pièce d'artillerie put encore tirer. Saint-Sébastien a été mis à sac par ses "libérateurs"*. Santoña tient toujours. 

* La ville est tombée au pouvoir des Anglo-Portugais le 31 août. 
 

La défense de la Nivelle 

Le 7 octobre 1813, alors que Soult passe en revue les divisions du centre, l'ennemi passe à l'attaque. Le maréchal juge que la menace pèse d'abord sur la droite. Il se rend de toute urgence à Saint-Jean-de-Luz. Il est trop tard. Les Anglais occupent déjà les hauteurs de la Croix des Bouquets et de la Bayonnette protégée par une redoute. L'ennemi a profité des basses eaux pour franchir la Bidassoa en deux endroits. La surprise est grande et le général qui commandait là se rendit probablement coupable de négligence. Six pièces de campagne et une batterie de côte sont perdues. L'ennemi s'est également rendu maître de la Rhune, qui commande le passage entre la France et l'Espagne. 

L'ordre est donné au général Paris de se rendre à Saint-Jean-Pied-de-Port, après avoir assuré la défense des débouchés de Jaca. 

Le 8 octobre, la redoute de Saint-Barbe, en avant de Sare, sur le contrefort de la Rhune, est intempestivement évacuée. Soult ordonne de la reprendre. L'opération a lieu dans la nuit du 12 au 13 octobre 1813. On ramène 200 prisonniers dont 15 officiers. 
 
La Nivelle, bien que difficile à garder, est renforcée par divers ouvrages; un pont est jeté au-dessous d'Ascain. Soult fait étudier par des ingénieurs des ponts-et-chaussées la possibilité de déboucher par Jaca, pour tendre la main à l'armée d'Aragon de Suchet. Les Alliés s'étant retranchés sur la rive droite de la Bidassoa, il paraît impossible de les chasser du territoire national. Mieux vaut améliorer nos défenses et laisser l'ennemi supporter les rigueurs de l'hiver qui ne manquent pas de démoraliser, dans les montagnes, les soldats espagnols des provinces méridionales; grand nombre d'entre eux, percés par la pluie, transis et affamés, désertent et se rendent à nos avant-postes*. Des courriers ennemis tombent entre nos mains. La mauvaise saison profite à l'armée des Pyrénées bien approvisionnée en eau-de-vie. 

* Les souffrances endurées par les alliés sont attestées par le journal du soldat anglais du 71ème, Thomas. 

Après Vitoria, à l'instigation des préfets, le commerce de Bayonne et de Saint-Esprit avait créé un fonds de 500000 francs, alimenté par un emprunt assis sur la fortune des propriétaires et des négociants, pour subvenir aux besoins de l'armée. Ce fonds était administré par quatre commerçants réunis sous la dénomination de Comité de la Caisse Patriotique de Bayonne. Le service de la dette s'effectuait au moyen des crédits ministériels. Cette initiative menaçant de s'éteindre, le maréchal Soult la relance. Le Comité fournissait le nécessaire à l'armée lorsqu'elle manquait de fonds avec une grande souplesse, n'étant pas assujetti aux règles de la comptabilité publique mais à celles du droit commercial. Cette façon de procéder fut entériné par le gouvernement. Soult ne parvint cependant pas à convaincre les négociants de se charger des fourrages et des transports, ceux-ci, compte tenu de la situation, craignant d'y perdre leur crédit. Le maréchal écrivit aux préfets de la Gironde, de la Haute-Garonne, du Tarn-et-Garonne et du Lot-et-Garonne pour les inviter à suivre l'exemple de Bayonne, mais, l'ennemi étant encore loin de ces départements, les préfets et leurs administrés se dérobèrent et l'initiative de Bayonne n'eut pas d'imitateurs. Mieux même, cette initiative souleva les déclamations de quelques détracteurs malintentionnés. 

L'armée des Pyrénées reçoit l'annonce de la défaite de Leipzig comme un coup de massue: elle n'a plus de secours à attendre de la Grande Armée. Harassée, elle est aux aguets, dans l'attente d'une attaque ennemie. Le 10 novembre 1813, par un temps propice et sur un terrain sec, entre 6 et 7 heures du matin, le canon tonne sur toute la ligne. La droite est tenue par deux divisions et la réserve d'infanterie sous Reille; une division est postée sur les hauteurs de Serres et d'Ascain, sous le général Darricau; trois divisions sont de part et d'autre de Sare sous Clausel; deux divisions sont en arrière d'Ainhoa, sous d'Erlon; la division du général Foy a fait mouvement de Saint-Jean-Pied-de-Port sur Bidarray, pour prendre l'ennemi en flanc; la cavalerie est en seconde ligne. 

Reille et d'Erlon tiennent, mais Clausel, au centre, attaqué par des masses de 20 à 25000 hommes, fléchit; d'Erlon est contraint de se retirer sur Habancenborda, en arrière de Saint-Pé, pour ne pas être coupé. Soult, qui était à droite, se porte sur les hauteurs de Serres, d'où il embrasse l'ensemble de la situation. Il apprend la prise d'un bataillon du 88ème régiment dans une redoute et la blessure mortelle du général Conroux de Pépinville. Foy, qui n'a pas reçu à temps l'ordre de se porter sur Espelette, débouche sur Gorospil; il rencontre la division espagnole de Morillo, la bat et la poursuit jusqu'au défilé du col de Maya, lui enlevant ses bagages et 150 prisonniers, avant de se replier sur Cambo; cette victoire reste sans effet, en raison du repli du centre et de l'aile gauche. La nuit éteint le feu. Dans l'impossibilité de tenir plus longtemps la ligne de la Nivelle, l'ordre de retraite est donné. Les pertes sont évaluées de 3000 à 3500 hommes hors de combat; celles de l'ennemi ne sont certainement pas moindres. L'armée abandonne quelques canons de fer et une pièce de campagne. Clausel reconnaît à regret que ses troupes n'ont pas fait preuve de leur fermeté habituelle. 

La défense de la Nive 

Le 11 novembre 1813, au matin, l'armée prend position la droite à Bidart et la gauche à Arrauns, en occupant la montagne de Sainte-Barbe. Le 12 novembre 1813, l'armée se concentre sur Bayonne, où s'établit le quartier général. Foy est attaqué à Cambo, mais la double tête de pont de la Nive le protège et l'ennemi est repoussé. D'Erlon prend position entre l'Adour et la Nive, pour défendre le passage de cette rivière; Foy et une division de cavalerie passent sous son commandement. Les autres divisions travaillent à améliorer les défenses de Bayonne. Sur ces entrefaites, parvient la nouvelle de la capitulation de Pampelune, l'émissaire ayant été retardé par les Anglo-Espagnols, afin d'éviter que les Français ne soient informés de l'augmentation de leurs forces. 

Après une inspection de la ligne de la Nive, Soult s'aperçoit que cette rivière, guéable en de nombreux points, sera difficile à tenir. Dans ces conditions, la double tête de pont de Cambo risque d'être débordée. Foy, qui y commande, reçoit l'ordre de tenir bon en cas d'attaque partielle; de faire sauter les ouvrages et de se retirer en cas d'attaque générale. Dans la nuit du 15 au 16 novembre 1813, l'ennemi se présente devant la tête de pont; l'officier qui y commande croit à une attaque générale et la fait sauter intempestivement. Cependant la défense de Bayonne est assurée; un pont de bateaux sur la Nive, en amont de la ville, permet la communication entre les deux rives, sans traverser l'agglomération; une flottille de chaloupes canonnières et de bricks est organisée pour patrouiller sur l'Adour; les murailles de Dax sont relevées. L'armée perd une brigade italienne, commandée par le général Saint-Paul, qui retourne dans son pays, et par le retrait des gendarmes rappelés à l'intérieur. 

Le 23 novembre 1813, l'ennemi entreprend une forte reconnaissance depuis Arcangues jusqu'à la Nive; il est repoussé. Le 30 novembre 1813, un corps de Portugais et d'Espagnols tente une incursion dans la vallée de Baigorry; il est repoussé par les Basques de la contrée, qui se sont armés en compagnies franches sous les ordres de M. Etcheverry. Malgré le sévère exemple donné à Saint-Jean-de-Luz par l'exécution d'un capitaine décoré de la Légion d'honneur, les soldats continuent de se livrer à des déprédations au détriment des populations autour de Bayonne et Soult doit rappeler leur devoir aux officiers sous ses ordres. Les conscrits qui affluent à Bayonne désertent en masse. Les paysans réservent leurs produits aux Anglais qui peuvent payer et qui se gardent de molester les populations. 

Le 9 décembre 1813, l'ennemi attaque devant Bayonne et franchit la Nive en deux endroits, aux bains de Cambo et dans la direction de Laresore; il rétablit les ponts de Cambo et d'Ustaritz. Les colonnes ennemies se forment sur les hauteurs de Lurminthoa. Deux divisions et une brigade font rentrer dans les ouvrages deux brigades françaises qui se tenaient au devant de Pitcho et sur le plateau de Plaisance. Une colonne venant sur le bord de mer entre dans Anglet. L'ennemi a fait passer la Nive à six divisions. L'armée des Pyrénées a perdu 800 hommes mais elle a infligé à l'ennemi des pertes supérieures. Dans la nuit du 9 au 10 décembre 1810, d'Erlon passe sur la rive gauche de la Nive, sur le pont de bateaux construit en amont de Bayonne, avec quatre divisions, pour se joindre à Clausel. Reille est à droite et la réserve dans les ouvrages, prête à se porter là où le besoin s'en fera sentir. Soult projette de s'emparer du plateau en avant de Bassussarry et de celui au-dessus d'Arcangues, de prolonger le contrefort qui mène à Bidart ou de se porter soit derrière Arrauns, soit sur la route d'Habancenborda, soit sur Arbonne. Il pleut; les troupes sont retardées et ne peuvent pas se mettre en ligne avant midi. Le plateau de Bassussarry est enlevé; l'ennemi est refoulé dans le bois de Barroilhet mais l'attaque française butte sur deux divisions britanniques. Alors qu'un nouvel assaut va être tenté sur ce point avec des renforts, une forte colonne ennemie se forme sur les hauteurs d'Urdains. Le mouvement est arrêté alors que la nuit tombe. La pluie et la courte durée du jour ont sauvé les ennemis d'un sérieux revers. 

L'armée des Pyrénées enregistre la défection de deux régiments d'infanterie de Nassau et d'un bataillon de Francfort, en raison du changement d'alliance de leurs souverains. Soult ne sera prévenu par Paris de ce changement qu'après l'événement*. 

* La brigade allemande du colonel Krause passe effectivement à l'ennemi, pour respecter les ordres de son souverain, mais elle refuse de lutter contre ses anciens compagnons d'armes. 

Le 11 décembre 1813, l'ennemi débouche du bois de Baroilhet. Il est vigoureusement ramené et laisse 40 prisonniers. Une seconde ligne anglaise est attaquée et abandonne 200 prisonniers. Le 12 décembre se passe en démonstrations devant le gros des forces françaises. Soult ordonne à l'armée de rentrer pendant la nuit dans les retranchements tandis que cinq divisions repasseront sur la rive droite pour attaquer au point du jour les hauteurs, entre Saint-Jean-Vieux-Mouguerre et Villefranque. Le 13 décembre 1813, au matin, le combat s'engage; la montagne Partouheria est conquise; les troupes françaises progressent; mais deux régiments étant repoussés, un flottement se produit; Soult pousse alors en avant la division Foy, une brigade de la 2ème division et la division Maransin; ces troupes fraîches rétablissent l'équilibre et le combat se poursuit jusqu'à la nuit. Les pertes françaises pour cette journée s'établissent à 2500 blessés et 4 à 500 morts; une pièce de quatre est abandonnée; les pertes ennemies sont beaucoup plus sévères, l'artillerie française ayant été admirablement servie. Pendant cette affaire, les troupes du général Paris et la cavalerie du général Soult attaquèrent l'ennemi sur la montagne Choui, entre Hasparren et Urcuray, ce qui donna aux cavaliers français confiance en leur supériorité. 

Pour l'ensemble des journées du 9 au 13 décembre 1813, les pertes françaises sont estimées à 5914 hommes, dont 4600 blessés. Depuis l'ouverture de la campagne, l'armée des Pyrénées a perdu plus de 20000 hommes qui n'ont pas été remplacés par les conscrits, insuffisamment instruits pour entrer en ligne. 

Bayonne va être livré à ses propres forces. Les Anglais, installés à Urt, interdisent la navigation de jour sur l'Adour; le cabotage se poursuit cependant la nuit sous la protection de chaloupes canonnières. Une garnison de 12 à 14000 hommes est nécessaire pour tenir la place. Clausel se porte avec une division et une brigade d'infanterie sur la rive droite de l'Adour et sur la Bidouze; il prend le commandement des troupes du général Paris et de deux divisions de cavalerie; il place une avant-garde à Bastide-Clairance. La division de cavalerie du général Soult, frère du maréchal, est entre Mendionde et Bonloc. L'ennemi est donc contenu sur sa gauche par Bayonne, sur sont front par l'Adour et sur sa droite par la gauche de Clausel. 

Le 17 décembre 1813, les Espagnols inondent la vallée de Baigorry et s'y vengent avec excès de l'échec qu'il y ont essuyé. 

Le 20 décembre, le quartier général est à Peyrehorade, mais le maréchal Soult est à Bayonne. Les Anglais occupent l'île d'Holhariague sur l'Adour. Trois divisions sous d'Erlon sortent de Bayonne pour garder l'Adour de Port-de-Lanne à Bayonne. Quatre divisions restent à Bayonne sous Reille. Hastingues, sur le Gave de Pau est fortifié, ainsi que Came et Bidache sur la Bidouze. La rive droite de l'Adour est garnie de redoutes. La route de Peyrehorade à Dax est réparée. Un pont est jeté à Port-de-Lanne qui devient un point important de communication pour l'armée sur l'Adour. 

Le 25 décembre 1813 le général Harispe arrive à Bayonne, en provenance de l'armée d'Aragon; natif de la vallée de Baigorry, sa présence ne peut que stimuler l'opiniâtre résistance des Basques contre l'ennemi héréditaire espagnol. Soult lui confie une division placée près des lieux où il a vu le jour. Les hôpitaux sont évacués de Bayonne que l'on dégage de tout l'inutile. 

Le 1er janvier 1814, l'armée s'est rapprochée de ses magasins. Il est mis fin au système des réquisitions qui est remplacé par des marchés. Les relations entre l'armée et les populations s'améliorent. 

Les îles de Broc et de Berens sont occupées par l'armée des Pyrénées, l'ennemi conservant celle d'Holhariague. le port de Santoña, qui résiste toujours, est approvisionné. La conscription entraîne un début de sédition qui doit être réprimé dans les Landes. L'hiver ralentit les opérations militaires. Cependant, les Anglais, maîtres de la mer, continuent de recevoir des renforts et des approvisionnements, par le port de Passage; il arrive que des bâtiments, poussés sur la côte par le mauvais temps, échouent en territoire français pour le plus grand profit de l'armée des Pyrénées. Ferdinand VII, libéré par Napoléon, est renvoyé en Espagne, mais Wellington parvient à maintenir les troupes espagnoles dans l'alliance anglaise. L'armée des Pyrénées est privée de 17 à 18000 hommes, destinés à rejoindre ce qui reste de la Grande Armée; l'élite de la cavalerie va renforcer la Garde; les vétérans sont remplacés par des conscrits qui n'ont jamais vu le feu. Ces mouvements sèment le découragement, affaiblissent l'esprit public et favorisent la désertion qui trouve de nombreux soutiens parmi la population. Bayonne et Sain-Jean-Pied-de-Port vont bientôt se trouver isolés avec leurs garnisons prélevées sur une armée déjà largement insuffisante. 

Début janvier 1814, Napoléon envoie dans les départements méridionaux des commissaires extraordinaires, pour seconder les opérations administratives du maréchal Soult. Ce dernier redoute que l'ennemi ne tente une pointe sur Bordeaux, où commande le général Lhuillier lequel reçoit l'ordre d'armer et d'approvisionner les forts de Blaye, Pâté et Médoc. La Rochelle est mise en état de défense. Une tentative d'approvisionnement de Jaca par le général Paris échoue, les chemins étant obstrués par la neige; cette place capitule le 17 février 1814.  

Pendant cette période hivernale, si aucune action d'envergure n'a lieu, les combats entre fourrageurs sont quotidiens, notamment à l'extrême gauche de l'armée, commandée par Harispe, et l'ennemi laisse entre nos mains de nombreux prisonniers, à Mendionde et à Guereciette (30 hommes et 50 chevaux) et dans la vallée de Baigorry, où le partisan espagnol Mina perd 400 hommes. La nombreuse cavalerie ennemie, faute de foin, est nourrie avec du genêt épineux et du grain. L'arrivée à Saint-Jean-de-Luz du duc d'Angoulême redonne espoir aux monarchistes de la région*. 

* Le duc d'Angoulême a débarqué le 1er février à Saint-Sébastien mettant Wellington dans l'embarras; le Lord n'apprécie pas les Bourbons et redoute que des interférences politiques ne viennent troubler la conduite de la guerre. 

La défense des gaves 

Le 14 février 1814, Hill attaque Harispe sur les hauteurs de Mendionde avec 20000 hommes. Harispe se replie en bon ordre sur Helette, Saint-Martin-d'Arberoue et Méharin; Paris marche pour le soutenir. Le 15 février, l'attaque est reprise et la retraite se poursuit par Garris et Saint-Palais. Le 16 février, l'attaque est encore plus violente et Harispe passe sur la rive droite de la Bidouze; il a perdu 450 hommes. Le 17 février, le général Paris est attaqué sur la Soison en défendant le pont d'Ariveriette; l'ennemi passe la rivière à gué entre Rivehaute et Ariveriette. Les 18 et 19, le plan ennemi de débordement de la gauche française étant démasqué, toutes les troupes se mettent en mouvement. Soult, qui a fait reconnaître les gaves, sait que celui d'Oloron est guéable en plusieurs endroits. Aussi l'ennemi tente-t-il de le franchir depuis son embouchure dans le Gave de Pau, à Oeyregave, jusqu'à Navarreins; devant Sauveterre, le 119ème de ligne, rejette l'ennemi dans la rivière. Soult, désirant faire des prisonniers pour se procurer des renseignements, organise un coup de main nocturne, sur les forces anglaises devant Sauveterre; un petit détachement tombe à pas de loup au milieu des Anglais, dont l'esprit est embrumé par l'alcool, et ramène une cinquantaine de captifs, sans essuyer la moindre perte, tandis que les Anglais, réveillés en sursaut, tirent des coups de fusils à tort et à travers et s'entre-tuent. Le lendemain, l'ennemi se venge en pilonnant les positions françaises à coups de canon. 

Le 22 février 1814, Soult porte son quartier général à Orthez. La bataille des gaves s'est bornée jusqu'alors à des combats de retardement, la petite armée française étant dans l'impossibilité de garder efficacement tous les gués. Le Gave de Pau, s'il est loin de fournir une ligne de défense inexpugnable, offre cependant plus de ressources. Orthez offre un terrain favorable à un affrontement général, le premier depuis Vitoria. Le 25 février, l'ennemi apparaît sur les hauteurs de Magret et de Départ; une vive fusillade éclate au pont d'Orthez; l'ennemi perd 2 à 300 hommes, contre 100 du côté français. Le 26, Soult apprend que les Anglais ont passé le Gave de Pau aux gués de Lahontan et de Cauneille; il blâme le colonel du 15ème chasseur à cheval, venu l'informer directement au lieu de rester à la tête de ses troupes. L'ennemi débouche aussi par la route de Salies et par les hauteurs de Sainte-Suzanne, pour gagner le gué au-dessous de Bourenx. Il parvient à se former sur le plateau en avant de Baigts. Le pont d'Orthez est incomplètement détruit, après plusieurs essais infructueux sous les tirs ennemis, et les troupes prennent leur position pendant la nuit. 

La bataille d'Orthez 

Le 27 février 1814, deux divisions occupent les hauteurs de Saint-Boès, sous les ordres de Reille, avec pour réserve les troupes du général Paris; deux divisions, commandées par d'Erlon, sont à cheval sur la grande route de Bayonne, avec pour mission de soutenir Reille et d'empêcher l'ennemi de se porter sur Orthez. Une division, sous le général Villatte, est placée sur les hauts à droite de Rontun, pour servir de réserve et appuyer soit Reille, soit d'Erlon, soit Harispe, chargé de la défense d'Orthez; les forces d'Harispe sont échelonnées en arrière de la ville et se lient à celles de Villatte; Harispe et Villatte sont placés sous le commandement de Clausel. Ainsi, la droite française s'appuie à Saint-Boès et la gauche à Orthez. A 9 heures du matin, l'attaque débute sur la droite de Saint-Boès. Celle-ci devient bientôt générale. Saint-Boès est pris et repris cinq fois. Le général Béchaud est tué au cours d'une charge. Foy est blessé à la tête de ses troupes, ce qui cause un moment de flottement et oblige Reille à rétrograder. La défense ne faiblit pas sur les nouvelles positions. L'ennemi engage sans cesse des forces fraîches qui viennent butter sur les défenses françaises. Le général Soult fait charger un escadron du 21ème chasseurs par la grande route d'Orthez; cet escadron, emporté par son ardeur, traverse les lignes ennemies et, au retour, décimé par les tirs, il est contraint d'abandonner les prisonniers qu'il avait faits. Cependant, à la gauche d'Harispe, un bataillon chargé de surveiller un gué au-dessus de Souars, est bousculé par des forces supérieures. L'ennemi menace de couper la communication avec Sallespice. Le maréchal Soult, qui craint que la retraite ne lui soit coupée, ordonne celle-ci, conformément au plan établi la veille, par Sault-de-Navailles. Le décrochage s'effectue en ordre, par échelons, sous la protection de l'artillerie*. L'armée arrive avant la nuit de l'autre côté du Luy-de-Béarn. Elle a perdu 2500 hommes, parmi lesquels plusieurs officiers, quatre pièces de canons, un obusier et deux caissons vides. Les pertes ennemies sont évaluées à 6000 hommes, dont 4000 blessés, parmi lesquels Wellington souffrant d'une forte contusion à une cuisse. Les habitants d'Orthez ont fait preuve de loyauté et de patriotisme en soignant les blessés et en favorisant l'évasion des Français prisonniers qu'ils déguisent en paysans. Les conscrits se sont bien battus mais nombre d'entre eux désertent une fois l'affaire terminée et il faut faire battre les chemins pour les ramener dans le devoir. 

* D'autres témoignages rapportent qu'une grande confusion s'est produite au passage de la rivière, à Sault-de-Navaille, gardé par des conscrits, qui n'avaient pas de cartouches et dont les pierres à fusil étaient en bois! 

Dans la nuit du 27 au 28 février 1814, Soult fait connaître à Darricau, qui était à Dax, le résultat de la bataille d'Orthez en lui donnant des instructions pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main et pour organiser les gardes nationales des Landes. Darricau retraite au milieu des sables en direction de Langon et se retrouve à l'armée pour participer à la bataille de Toulouse. 

Le 28 février 1814, le gros de l'armée des Pyrénées est à Grenade et son arrière-garde à Saint-Sever, lieux impossibles à défendre. On occupe Barcelonne et Aire. Le 2 mars 1814, d'Erlon est attaqué vivement à Cazères, une colonne ennemie cherchant à déborder sa droite; il se retire en bon ordre. Hill assaille Clausel, qui a pris position à droite de la Grâve; l'ennemi parvient à s'établir sur le plateau d'Aire. Les forces françaises jalonnent l'Adour, de sorte que l'ennemi ne peut deviner si la retraite s'effectuera sur Bordeaux ou sur Toulouse. Les Anglais étant déjà à Mont-de-Marsan, une retraite sur Bordeaux compromettrait l'armée; aussi Soult opte-t-il pour Toulouse, quitte à ouvrir à l'ennemi, le chemin de Bordeaux*. 

* Les Anglais disposaient d'intelligences dans cette ville, mais Soult l'ignorait certainement et il n'avait pas le choix: se rapprocher de Suchet était la seule option raisonnable. 

L'armée des Pyrénées n'apprend l'entrée des Anglais à Bordeaux, le 12 mars, que peu de temps avant le 10 avril. L'effet en est déplorable. Les Bordelais ne se sont pas contenté d'accueillir avec faveur le duc d'Angoulême et le changement de régime dont il est l'annonciateur, ils ont aussi ouvert les portes de la ville et leurs bras aux Anglais, ennemis de la France. A l'est, Suchet a été contraint de quitter l'Espagne et de ramener ses troupes en France, mais il est dans une position meilleure que celle de Soult car ils n'est pas harcelé par les soldats de la coalition*. Soult propose donc à Suchet de détacher 10000 de ses hommes par Saint-Girons sur Saint-Martory et Saint-Gaudens de façon à placer les envahisseurs entre deux feux. Suchet répond que ses forces sont à peine suffisantes  pour garnir les places fortes de la frontière. Une division de 5000 hommes, sous Decaen, arrive en renfort par Agen; malheureusement, elle ne parvint pas assez tôt à cette ville pour en interdire l'occupation par l'ennemi. Soult forme une division des conscrits dans les dépôts qu'il confie au général Travot; ces soldats novices se comporteront avec honneur. 

* Ce n'est certes pas la grande armée de Wellington qui talonne Suchet, mais il ne revient pourtant pas en France sans combattre. Il est en effet poursuivi par un corps expéditionnaire britannique débarqué en Catalogne aidé par les Espagnols. En outre, il a dû laisser une partie de ses troupes dans les places fortes.  

Le 3 mars 1814, d'Erlon et quatre régiments de cavalerie sont à Plaisance; Clausel est à Maubourguet; Reille est à Madiran; une brigade de cavalerie est du côté de Viella. Le 4 mars, le quartier général vient à Rabastens. L'ennemi est aux environs d'Aire, de Barcelonne et de Mont-de-Marsan, dans l'impossibilité de couper à la fois la route de Bordeaux et celle de Toulouse. L'armée des Pyrénées jouit d'un peu de repos et de sécurité. Soult a connaissance d'une proclamation du duc d'Angoulême appelant les troupes à déposer les armes; le maréchal réplique par une proclamation énergique appelant les soldats qui pourraient être tentés de se laisser séduire par les chant des sirènes à remplir leur devoir jusqu'au bout. Soult crée un corps de partisans chargés d'inquiéter les arrières de l'ennemi; ces hommes, qui devront se nourrir sur l'habitant, vont contribuer à détacher les populations de l'empire, d'autant que Wellington rend celles-ci responsables de l'aide qu'ils reçoivent et des conséquences dommageables pour son armée de leurs actions. Pour Pellot, il ne fait nul doute que, si les Français eussent alors été animés du même esprit que les Espagnols, les Anglais et leurs alliés eussent trouvé leur tombeau dans notre pays. 

La ligne dévacuation des blessés passe par Auch pour se diriger sur Toulouse. La correspondance est totalement libre dans cette direction. La situation de Toulouse est examinée avec attention. Des travaux sont ordonnés pour défendre le faubourg de Saint-Cyprien, sur la rive gauche de la Garonne. Le général commandant de la 10ème région militaire reçoit des ordres plus précis. 

Le 13 mars 1814, l'armée des Pyrénées se porte en avant par Lembège et Conchez. Elle est chargée, en arrière de Viella, par 400 hussards anglais qui sont rudement ramenés par le 10ème régiment de chasseurs, lequel capture 40 prisonniers. Le 14 mars, l'ennemi est poussé du contrefort de Mascaras, de Castet-Pugon, de Moncla et de Serre-de-Viella; il se retire et se concentre sur un plateau traversé par la route d'Aire à Pau. Les troupes ne demandent qu'à poursuivre l'offensive, mais Soult préfère opérer prudemment. Le 15 mars, d'Erlon et Clausel occupent le plateau de Castet-Pugon et Reille le plateau de Portet. Le général Soult, chargé de se porter sur Clarac, pour éclairer la route de Pau, charge une brigade de cavalerie anglaise et donne une nouvelle preuve de la supériorité de la cavalerie française, en ramenant une douzaine de prisonniers. L'ennemi rassuré sur nos dispositions, se renforce entre le Tourniquet, Garlin et Aire. Il connaît l'occupation de Bordeaux par ses troupes, depuis le 12 mars 1814, événement que Soult ignore encore. Les 17 et 18 mars, l'armée française rétrograde un peu  et son quartier général s'établit à Simacourbe, puis à Peyrelongue et enfin à Momy. Un détachement de cavalerie, sous les ordres du chef d'escadron Dania, effectue un raid de longue portée en territoire ennemi, sur Hagetmau; une centaine d'hommes y sont faits prisonniers et on ramène avec eux quarante chevaux; plusieurs soldats français, prisonniers depuis la bataille d'Orthez, sont libérés. Ce coup de main est attribué par l'ennemi aux partisans. 

Depuis le 18 mars 1814, Wellington cherche à déborder la droite française, pour couper la route de Tarbes et, par conséquent, celle de Toulouse. Le 19 mars 1814, il se porte sur Maubourguet, où il est chargé par la cavalerie du général Berton. Le gros de l'armée des Pyrénées s'établit sur le plateau de Lamayou et en tête du bois de Labatut. Soult projette de tomber sur le corps qui manoeuvre dans la vallée de l'Adour. Malheureusement, toute l'armée ennemie s'y trouve, en se prolongeant sur le contrefort d'Auriébat et de Sauveterre, et cette opération s'avère trop risquée. L'armée s'emploie alors à couvrir la route de Tarbes; d'Erlon se porte sur Vic-Bigorre, pour occuper l'ennemi, tandis que le reste des troupes marche sur Tarbes; d'Erlon chasse la cavalerie anglaise jusqu'au-delà de Balot; un engagement très vif oppose les forces antagonistes jusqu'à la nuit; les avant-postes d'Erlon prennent position à Pujo. 

Le 20 mars 1814, l'armée des Pyrénées se forme sur les hauteurs en arrière de Tarbes et occupe le plateau d'Oléac. A 11 heures du matin, l'ennemi débouche sur cinq à six colonnes, des directions de Rabastens, Vic-Bigorre et Ville-Pontot avec l'objectif de déborder la droite française. La retraite s'impose. L'armée française recule en combattant sur Tournay. Elle arrive à Saint-Gaudens, Martres et Noé sans être poursuivie de près, l'ennemi faisant preuve de beaucoup de circonspection. 

Le 22 mars 1814, le 10ème de chasseurs à cheval, qui observe le défilé de Saint-Martory, depuis le plateau de Saint-Gaudens, s'éclaire mal; il est surpris par quatre régiments anglais; il résiste bien mais perd une quarantaine d'hommes et de chevaux. L'ennemi ne peut plus ignorer que l'armée française retraite sur Toulouse; il pourrait jeter sa nombreuse cavalerie en avant pour intercepter la route; il ne le fait pas. 

La bataille de Toulouse 

Le 24 mars, l'armée des Pyrénées est sur la Garonne et couvre Toulouse; elle occupe le ruisseau de Touch, Saint-Martin, Tourne-Feuille, Saint-Simon et Portet. Les positions défensives sont soigneusement examinées, tant sur la Garonne que sur le canal du Languedoc lequel forme, de son embouchure jusqu'au pont des Demoiselles, un demi cercle autour de la cité. Saint-Cyprien est couvert par une tête de pont; des redoutes sont édifiées partout où cela paraît nécessaire, quitte à froisser les intérêts particuliers. Les magasins de la ville permettent de chausser et d'habiller à neuf les soldats qui allaient presque pieds nus. L'arsenal fournit des pièces pour l'armement des redoutes; le superflu est dirigé sur Paris par mesure de prudence. Malgré la célérité de leur mise en oeuvre, ces mesures auraient peu de chance d'aboutir si l'armée ennemie ne se déplaçait pas selon sa lenteur habituelle. 

Wellington aurait pu dès le 24 mars tenter quelque chose contre Toulouse; il n'en a pas eu l'audace. Les 26 et 27 mars, toutes ses forces étant sur la rive gauche de la Garonne, des escarmouches opposent les avant-postes et l'ennemi occupe Portet, Saint-Simon, Tourne-Feuille, Colomiet et Blagnac. Il tient également les deux rives du Touch. Dans la nuit du 30 au 31 mars 1814, les Anglais jettent un pont sur la Garonne, à Cinte-Gabelle, vis-à-vis du village de Pinsaguel; une de leurs colonnes pousse jusqu'à Nailloux. Le lendemain, cette colonne reflue derrière l'Ariège et la Garonne. Wellington cherche à inquiéter Soult et à l'amener à évacuer Toulouse. Dans la nuit du 3 au 4 avril 1814, l'ennemi passe la Garonne à Merville et Grenade et le soir il se trouve à hauteur de Fenouillet. Le 8 avril, il s'avance jusqu'aux hauteurs de Saint-Jean-de Kirié, sur la route d'Albi, contraignant la cavalerie du général Soult à se replier, après deux charges dans lesquelles le 2ème hussards se distingue. 

Le 7 avril 1814, des rumeurs circulent concernant la chute de Paris; elles sont confirmées par le Moniteur du 31 mars. A partir de ce moment, Toulouse est complètement coupée du reste de la France. Wellington, qui occupe la route de Paris, sera sans doute le premier à recevoir la nouvelle de l'abdication de Napoléon*. Le 9 avril au soir, Soult ordonne aux unités françaises de se rendre aux positions qui leur ont été assignées. La droite (Clausel) s'appuie à Lers; la gauche (d'Erlon), au canal du Languedoc; la tête de pont du faubourg Saint-Cyprien est occupée par Reille; sur le plateau de Calvinet, entre Lers et le canal du Languedoc, défendu par des fortifications de campagne encore inachevées, quatre divisions sont massées. 

* Joseph Pellot laisse supposer que le Lord aurait pu éviter la bataille de Toulouse. Mais cette question est controversée car on ne sait pas à quelle date lui est parvenue l'annonce de l'abdication de Napoléon.  Quant à la chute de Paris, elle aurait été connue par l'armée des Pyrénées dès le 8 avril, d'après Desboeufs, mais les Français n'avaient pas perdu pour autant tout espoir d'un retour de fortune de l'Empereur. 

Le 10 avril 1814, à six heures du matin, les masses ennemies s'ébranlent: deux divisions se dirigent sur le contrefort du plateau qui descend sur les Bordes, par Dorade et Périoles, en suivant la rive gauche du Lers (ou Ers); deux divisions attaquent la brigade Pujol qui occupe le plateau de la Pujade; deux divisions marchent sur les ouvrages du pont des Minimes, sur le canal, ainsi que sur un autre pont de la route de Blagnac; une forte réserve d'infanterie et de cavalerie se forme sur la rive droite de la Garonne, pour se porter là où le besoin s'en fera sentir. Les forces françaises sont estimées entre 23 et 24000 hommes*, celle de l'ennemi entre 75 à 80000. La brigade Saint-Pol (division Villatte) se défend et rétrograde pied à pied jusqu'à une position où elle trouve du secours. Les deux divisions ennemies qui longent la rive gauche du Lers, sur la route de Carament, trouvent devant elles des ponts détruits; ces deux divisions, très étendues et marchant par le flanc, paraissent vulnérables; le général Taupin reçoit l'ordre de descendre du plateau où il se tient pour les couper; sa division est renforcée par une brigade de la division Darmagnac; le général Soult s'apprête à employer une partie sa cavalerie pour occuper l'ennemi sur sa gauche, tandis que l'autre partie  interceptera ses communications. Malheureusement, la division Taupin, mal engagée, montre de l'hésitation et ne se dirige pas dans la direction adéquate; l'ennemi se ressaisit et, de menacé, devient menaçant; les Français sont contraints à la défensive; Taupin est tué et ses troupes refluent sur un ouvrage défendu par le 9ème léger, entraînant ce régiment dans leur fuite. Cette offensive, qui aurait dû permettre la prise de 7 à 8000 Anglais, se solde par un échec complet. Maître de la redoute du 9ème léger et de la partie du plateau où s'appuyait la droite française, l'ennemi est en mesure d'attaquer obliquement les défenses françaises. Il renforce sa gauche et investit successivement les ouvrages. Celui du Mas-des-Augustins est pris et repris deux fois; les Écossais y sont décimés; Harispe, qui commande sur ce point, a une partie du pied emportée par un boulet. Le centre et la gauche obtiennent quelques succès; les forces espagnoles et portugaises souffrent terriblement du feu de l'artillerie et de la mousqueterie française. Une opération d'un bataillon de la division Darricau, sur le pont de Matabiau, combinée avec celle d'un bataillon de la division Darmagnac, qui prend l'ennemi à revers, obtient un plein succès et disperse les troupes ennemies qui se débandent. D'Erlon, chargé de la défense de la porte de Matabiau, du pont des Minimes sur la route de Montauban et de l'embranchement du canal, sur la route de Blagnac, n'est pas inquiété à la porte de Matabiau, l'ennemi concentrant ses efforts sur les Minimes, où le 31ème léger défend avec succès les approches d'un couvent; sur l'embranchement du canal, au pont Jumeau, l'ennemi brusque l'attaque et subit des pertes sévères: un régiment de 900 hommes est réduit à 150 et son colonel fait prisonnier; faute d'avoir le temps de recharger leurs armes, les Français assomment l'assaillant sous une grêle de pierres! La tête de pont du faubourg Saint-Cyprien est privée d'une partie de ses troupes pour renforce d'autres positions, ce qui oblige Reille à resserrer son unique division d'infanterie; il se maintient à son poste contre onze à douze bataillons ennemis appuyés de deux batteries d'artillerie. Au plateau du Calvinet, malgré les succès anglais, les soldats français s'accrochent avec opiniâtreté, infligeant à leurs adversaires des pertes sensibles; un bataillon du 45ème de ligne, commandé par un officier au nom prédestiné, Guerrier, se maintient dans sa redoute jusqu'à ce qu'il n'ait plus que 100 hommes en état de combattre et que tous les chevaux de ses pièces soient tués; Clausel reste ferme en avant de Cambon et de Labourdette; il couvre les routes de Carament et de Verfiel, en s'appuyant aux ouvrages du pont des Demoiselles défendus par les conscrits du général Travot lesquels se battent comme des vétérans; Soult ne quitte le plateau qu'à la nuit, alors que la dernière redoute vient d'être évacuée. Les pertes de la journée s'élèvent de 2000 à 2100 tués et blessés, dont plusieurs officiers supérieurs du côté français, et à 10000 hommes avoués pour l'ennemi, les Toulousains estimant ces pertes à 14 ou 15000 hommes, et Pellot à 12000 hommes**. L'artillerie française, sous les ordres du général Tirlet, tira dix mille coups de canons et consomma toute sa mitraille; les Espagnols furent les plus exposés aux coups des batteries française. La garde nationale toulousaine fut employé au maintien de l'ordre dans la cité et à la garde des portes, pour accueillir les blessés et empêcher les désertions. 

* D'autres sources disent 33000. 

** D'après le capitaine Marcel les pertes françaises se seraient élevées à 2300 hommes, dont 1500 blessés légers, et celles des Anglais à 18000 hommes, dont 8000 morts; 4000 morts et blessés pour l'ensemble des alliés, d'après le grenadier Lawrence qui sous-estime certainement ces pertes; d'autres estimations portent les pertes anglaises à 8000 hommes contre 4000 Français. Les mémoires de l'officier anglais Malcolm, blessé à cette bataille et fait prisonnier, confirment les lourdes pertes essuyées par l'armée britannique. 

Dans la nuit du 10 au 11 avril 1814, l'armée des Pyrénées, galvanisée par la résistance héroïque qu'elle vient d'opposer à un ennemi supérieur en nombre, reste sur le qui-vive pour éviter toute surprise. Le 11, les Anglais n'osent pas tenter une fois de plus le sort des armes; la journée se passe à soigner les blessés et à enterrer les morts; Soult donne ses ordres de retraite et remercie Toulouse de l'aide apportée à ses troupes. Les pièces trop lourdes pour être emmenées sont enclouées et les blessés et malades non transportables sont laissés dans les hôpitaux de la ville. Pendant la nuit, l'armée prend le chemin de Castelnaudary et Carcassonne, en bon ordre et mèche allumée.  

Le 12 avril, l'armée prend position à Villefranche, avec l'ennemi à sa suite. Un engagement fait perdre vingt-cinq chasseurs à cheval par manque de vigilance. A Naurouze, entre Villefranche et Castelnaudary, un colonel anglais, accompagné d'un major français, notifie à Soult l'abdication de Napoléon*. Le maréchal réunit un conseil de guerre. A l'unanimité la décision est prise de solliciter un armistice jusqu'à réception d'une communication officielle du gouvernement provisoire de la France. Wellington exige une adhésion de l'armée au gouvernement reconnu par les alliés en préalable à l'armistice. Soult juge cette procédure humiliante et engage l'armée à la plus grande vigilance. Heureusement, Soult reçoit alors un ordre de Berthier, daté du 9 avril, l'engageant à mettre fin aux hostilités. Il propose donc à nouveau un armistice à son adversaire qui finit par l'accepter. On est au 17 avril et le traité ne sera signé que le lendemain. 

* Le 13 avril, d'après Desboeufs, qui confirme que l'annonce officielle de l'abdication de Napoléon parvint à Soult le 17. 

Le blocus de Bayonne 

Pendant que se déroulent ces événements, que s'est-il passé à Bayonne depuis que ce port est séparé de l'armée? Les forces laissées dans la place permettaient à peine de garder la citadelle et les camps retranchés. Une petite flottille fut placée sous les ordres du capitaine de frégate Depoge; elle protégeait la navigation de l'Adour avant le blocus; lorsque celui-ci fut établi, elle se réfugia sous le canon de la place, quitte à se porter rapidement aux endroits menacés, pour contenir l'ennemi, conjointement avec les forces terrestres. Une corvette, la Sapho, armée de 18 caronades et de 2 canons, commandée par le lieutenant de vaisseau Ripaud, était mouillée au bas des Allées-Marines, sur le flanc des ouvrages avancés. Le 23 février 1814, l'ennemi établit des batteries en face du banc Saint-Bernard et au pied de la dune de Blanc-Pignon. La Sapho ouvrit le feu sur ces travaux, mais elle était gênée par le flux descendant qui ne lui permettait l'usage que de ses canons de retraite, peu efficaces. Vers les huit heures, l'ennemi, prenant conscience de la situation difficile dans laquelle se trouvait la corvette, lui envoya des obus, des boulets et des fusées à la Congrève, lui causant de nombreux dommages. Les chaloupes canonnières, embossées à l'arsenal, volèrent à son secours. Il fallut attendre le retour du flot ascendant pour tirer la corvette d'embarras. Ripaud avait eu le bras droit emporté et une vingtaine de marins étaient hors de combat. Mais l'action de l'ennemi contre la Sapho ne visait qu'à détourner l'attention du bas de l'Adour où il comptait tenter le passage de la rivière. Là se trouvait un détachement de chaloupes canonnières sous les ordres du lieutenant de vaisseau Bourgeois; ce détachement fit d'abord bonne contenance mais il fut contraint à la retraite, après avoir détruit toutes les embarcations qu'il ne pouvait pas emmener. 

Le 23 février 1814, donc, l'ennemi franchit l'Adour en aval de Bayonne. Avant cette date, des pièces d'artillerie et deux bataillons d'infanterie gardaient le Boucau, mais ces forces avaient été retirées pour renforcer la garnison de la place. Ce mouvement a été blâmé. Pourtant, l'armée s'étant éloignée, il était devenu impossible d'empêcher l'ennemi de franchir la rivière, en aval ou en amont de Bayonne. Le détachement du Boucau aurait donc été sacrifié si ordre ne lui avait pas été donné de rentrer dans la place. 

Quoi qu'il en soit, la place de Bayonne était désormais étroitement enserrée. Les Anglais avaient jeté un pont sur l'Adour et leurs navires pénétraient dans l'embouchure, en dépit des bancs de sable qui y rendent la navigation périlleuse. L'ennemi pouvait donc recevoir par mer tous les secours dont il avait besoin. Il occupait la hauteur au-dessus du moulin de Tarnos, sur la route de Bordeaux, la position de Hayet, sur l'Adour, et la maison Ségur, sur la gauche de la route de Toulouse. Le 27 février, il déboucha par les routes de Bordeaux et de Toulouse, et fit défiler ses forces principales par les chemins creux qui vont de Tarnos au plateau Saint-Étienne. Il s'empara des maisons Genestet, Saubaigné, du cimetière juif, de l'Esperon et des maisons Monet et Haubman, à gauche de la citadelle. Il se jeta dans le petit chemin qui descend de la route de Toulouse à Saint-Esprit, passa devant Jean d'Amou et ses tirailleurs parvinrent au Cap-de-l'Esté. La citadelle était menacée; Thouvenot s'y rendit; la redoute Saint-Esprit, appuyée à la maison Vergez du Cap-de-l'Esté, foudroya l'ennemi dont l'ardeur décrut; des renforts français, acheminés par un chemin couvert de la citadelle à la redoute Saint-Esprit, puis à la maison Vergez, contraignirent l'ennemi à rétrograder en semant sa route de cadavres; il s'arrêta à l'Argenté. Tous les efforts entrepris pour lui reprendre le plateau restèrent cependant vains. Au début de l'action deux obusiers chargés furent pris par l'ennemi qui les retourna contre les Français; ceux-ci les récupérèrent un peu plus tard. La maison Larré, en avant du Cap-de-l'Esté changea trois fois de main. Les pertes françaises s'élevèrent à 231 hommes, dont quelques officiers tués ou blessés comme le capitaine Roques, qui fut inhumé dans la citadelle, et le général Thouvenot, blessé d'une balle à la cuisse dans le bastion du Roi. L'ennemi perdit 800 hommes. 

Le 27 février, l'assaillant occupa toutes les positions rapprochées des parties faibles de la citadelle. Le feu des défenseurs ne cessa plus, y compris de nuit. Les maisons voisines, notamment celle de l'Esperon, furent prises pour cible. Le clocher de l'église de Saint-Etienne fut abattu. Les assaillants souffrirent beaucoup. 

Le 14 avril eut lieu une sortie que le général Thouvenot méditait depuis longtemps. Cette sortie visait à reconnaître les forces de l'ennemi et à reprendre les positions avancées perdues depuis le le 27 février, notamment l'église Saint-Etienne et l'Esperon. Le général Labbé fut chargé de conduire de fausses attaques destinées à tromper l'ennemi. Le général Maucomble fut chargé de l'attaque principale. Le 13 au soir, toutes les dispositions furent prises pour l'action du lendemain. Malheureusement, un soldat quitta la place pour prévenir l'ennemi. Cette désertion aussitôt connue, la décision fut prise de brusquer la sortie, afin de d'empêcher les Anglais alertés d'amener des renforts depuis le Boucau et Hayet. Avant le jour, les Français sortirent du camp retranché et se heurtèrent aux Anglais sur leurs gardes. Ces derniers firent d'abord bonne contenance, mais une charge à la baïonnette les obligea à se replier. La coupure franchie, trois colonnes furent formées; celle de droite marcha sur l'église Saint-Etienne, celle du centre sur la route de Bordeaux et celle de gauche sur l'Esperon et Montaigu. Ces colonnes étaient suivies par des sapeurs qui, sous la protection de quatre pièces d'artillerie, démolissaient maisons et palissades ainsi que tout ce qui pouvait servir d'abri aux assiégeants. Des renforts parvinrent aux Anglais, au moment où ils se disposaient à abandonner leurs derniers retranchements. Ils se ressaisirent, mais le but principal de la sortie était atteint. Les Français ramenèrent 273 prisonniers, dont le général Hope, surpris en habit civil, près du Vignau, avec deux officiers de son état-major, les trois hommes démontés et blessés. Les pertes furent sensibles du côté français; elles s'élevèrent à 910 hommes dont 890 blessés. Celles des Anglais furent estimées à 2500 hommes. 

L'armistice ayant été signé le 18 avril 1814* par les troupes retraitées de Toulouse, Thouvenot ne pouvait évidemment connaître le 14 la cessation des hostilités. Les Bayonnais, qui furent aux premières lignes des guerres de la Péninsule, firent preuve d'un patriotisme sans faille**. En 1815, lorsqu'une armée espagnole, sous les ordres du général O'Donnell d'Abisval, s'approchera des murs de la place, la population se portera sur les remparts, en soutien des marins rescapés des pontons, organisés par le colonel Verpeau en compagnie de canonniers, et refusera de céder la ville à des forces étrangères. 

* Le 19 avril d'après Desboeufs. 

** Ce n'est pas l'avis de tout le monde. Certains auteurs affirment même que des Bayonnais, lassés du Blocus continental qui ruinait leur commerce, communiquaient avec les assiégeants anglais. 

Une fois l'armistice signé, Soult s'empresse d'en prévenir Bayonne, Saint-Jean-Pied-de-Port et Santoña. Le 19 avril 1814, il publie un ordre du jour modéré en forme d'adhésion au changement de régime, en rappelant que l'armée doit rester soumise aux voeux de la nation. Les soldats sont invités à arborer la cocarde blanche. Le duc d'Angoulême vient les passer en revue à Castelnaudary, Lavaur et Montauban. Aussitôt après le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se rend à Paris pour devenir gouverneur de la 13ème division militaire, avant d'être nommé ministre de la guerre, et l'armée des Pyrénées passe sous les ordres du maréchal Suchet, duc d'Albuféra. Elle ne tarde pas à être licenciée.

 

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