Un voyage au Pérou (novembre 1991) 

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Au cours d'une croisière dans le sud du Chili, des passagers chiliens ont tenté de nous dissuader de nous rendre au Pérou. D'après nos interlocuteurs, nous risquions rien moins que d'y perdre la vie! Au surplus, les conseils qui nous furent prodigués par l'agence de voyage de Santiago, organisatrice de notre équipée, étaient peu encourageants: ne pas porter de bijoux susceptibles d'attirer la convoitise. Ni bague en or, ni bracelet, ni collier. Consigner au coffre de l'hôtel nos papiers d'identité, nos titres de voyage ainsi que l'argent dont nous n'avions pas l'utilisation immédiate. Nous munir d'une photocopie de nos papiers d'identité avec l'adresse de l'hôtel, le numéro de la chambre et un numéro de téléphone où nous adresser en cas d'urgence. Toutes ces recommandations n'ont pas suffi à nous retenir. D'ailleurs, nous voyagions à trois, un couple d'amis québécois et moi. Cela nous rassurait. Ce serait bien le diable si l'un d'entre nous ne parvenait pas à s'en tirer, dans l'hypothèse d'une mauvaise rencontre! Nous comptions sur lui pour porter secours aux deux autres.  

Nous voici donc à Lima, en fin de matinée. L'après midi est consacrée à la visite de la capitale du Pérou. Elle est couverte d'un ciel invariablement gris, bien qu'il n'y pleuve que très rarement, pour ne pas dire jamais. Ce qui frappe d'ailleurs, au premier abord, c'est la sécheresse et son corollaire, la poussière. Nous nous rendons sur la place où est située le palais présidentiel et la cathédrale. On y remarque des maisons à balcons fermés et arcades, de style espagnol. A l'intérieur de la cathédrale, on peut voir quelques tableaux intéressants. Je remarque une descente de croix et une oeuvre qui a pour sujet la conquête du pays. Des évangélisateurs en armure, pour le moins musclés, y maltraitent des indiens nus: c'est le tombeau de Pizarre! Les autels, de style baroque, sont plutôt surchargés. Nous nous rendons ensuite au marché aux fleurs, puis dans un quartier populaire, bâti au flanc d'une colline de sable totalement dépourvue de végétation. Une belle bâtisse, de pierres noires et de briques rouges disposées en damier, attire mon attention. C'est une brasserie. Nous allons maintenant au bord de la mer. Du haut d'une terrasse, nous jetons un coup d'oeil sur un restaurant panoramique réputé. Il est situé sur une jetée qui s'avance au milieu des flots. Je crois me souvenir qu'il s'appelle "La rose des mers". Mais je ne garantis rien. Les repas ne doivent pas y être donnés. Nous nous contenterons de la cuisine de l'hôtel. 

Après le dîner, nous nous aventurons un moment dans les rues, pour prendre le frais, sans trop nous éloigner de notre hôtel. Audacieux, mais pas téméraires! La nuit se passe sans incident notable. Mais nous avons tout de même cru entendre quelques coups de feu. 

Le lendemain de bonne heure, nous prenons le vol Aeroperu pour Cuzco, l'ancienne capitale de l'empire inca. En chemin, les membres de l'équipage tirent au sort, parmi les passagers, les heureux gagnants d'un voyage gratuit. Mais cette loterie est réservée aux autochtones et nous n'y participons donc pas. Nous arrivons à Cuzco en début de matinée. A peine débarqué, je me rends compte que je suis photographié. Je redoute le mal des hauteurs et je marche lentement. Nous sommes dans les Andes, à près de 3467 m d'altitude! Mais tout se passe bien.  

Le guide nous explique comment changer notre argent, avant de nous conduire à l'hôtel où nous prendrons un peu de repos. Il est inutile d'aller dans une banque ou un bureau de change. Les transactions s'opèrent dans la rue, ou dans des cafés. Un changement d'unité monétaire a eu lieu quelques temps auparavant. Mais les anciens soles ont toujours cours. Contre quelques dollars, on en obtient des millions. Cela donne l'impression d'être soudain devenu riche. Mais, attention: l'opération n'est pas sans risque pour des étrangers peu au fait de la véritable valeur des billets qu'on leur remet. Le changeur peut être tenté de les abuser. Notre guide nous propose donc de procéder à l'opération à notre place, la première fois. 

A midi, nous déjeunons à l'hôtel. On nous propose la rituelle infusion de feuilles de coca. C'est la tisane locale. J'en prends une tasse. Fort de mon expérience matinale, je crois pouvoir faire le malin:  je retourne dans ma chambre en grimpant les escaliers deux à deux. Et là , je prends enfin conscience de ce qu'est le mal des hauteurs. A peine la porte franchie, je m'affale dans un canapé. Je ne retrouve mon souffle qu'après un temps indéterminé qui me paraît bien long. 

L'après-midi nous visitons la cité. Nous nous rendons d'abord auprès d'un cloître et d'une église construits sur un ancien mur inca: Santo Domingo, commencé en 1534, par les dominicains. Les constructions espagnoles ne sont pas dépourvues d'intérêt, mais c'est le soubassement inca qui retient le plus notre attention. Il a la forme d'une sorte de tronc de cône à base ovale dont on n'apercevrait qu'une partie. Les pierres volcaniques noires sont parfaitement lisses. Elles sont si bien ajustées qu'il serait difficile de glisser entre certaines d'entre elles une feuille de cigarette. La beauté de la construction se comprend aisément lorsque l'on sait que ce soubassement faisait partie du Temple du Soleil, le Koricancha. Ce temple, édifié par Pachacutec, était le lieu du culte le plus important de la capitale inca. On y adorait les principaux dieux du Panthéon inca. Naturellement, les tremblements de terre, fréquents dans la région, ont déplacé quelques pierres, mais l'ouvrage a tenu le coup. On nous affirme, qu'en revanche, les constructions espagnoles se sont effondrées et ont dû être restaurées.  

A leur arrivée à Cuzco, devant le Temple du Soleil, les Espagnols n'en crurent pas leurs yeux. Ils y trouvèrent une place immense entourée de murs couverts d'or, des statues, des fontaines et un champ de maïs grandeur nature en or massif. Ils se hâtèrent de mettre la main sur toute cette richesse pour la fondre! Ensuite, ils transformèrent le Temple du Soleil en carrière pour construire une ville nouvelle selon leur gré. Il ne reste donc que des vestiges de ce temple majestueux. Mais ces restes sont admirables.  

En contrebas du soubassement, se trouve une fontaine inca, particulièrement bien conservée. Elle évoque un lavoir et l'eau, qui coule sur les dalles du fond du bassin, est aussi limpide que celle d'une source de montagne. Peut-être les Incas y prenaient-ils leurs ablutions, avant de pénétrer à l'intérieur de leur sanctuaire. 

De l'autre côté du cloître et de son église, une ruelle a conservé son dallage et ses murs d'origine. Nous pouvons constater jusqu'à quel degré de perfection avait atteint l'art de la construction dans l'empire inca.  

La société inca succédait à d'autres civilisations: Mohica, Chimu, Nazca, Tihuanaco. Elle ne dura que peu de temps mais laissa de nombreux vestiges impressionnants. Elle est caractérisée par le caractère cyclopéen de son architecture. Cette société était centrée sur le pouvoir de l'empereur, l'Inca, entouré d'une administration bien organisée. Il régissait la production et la répartition des biens et services par l'intermédiaire de caciques au niveau des villages. La production faisait l'objet d'une répartition rigoureuse qui fait penser à une sorte de socialisme théocratique. Un tiers revenait à l'Inca pour le service de l'Etat, un tiers était consacré à la protection sociale (part de ceux qui ne pouvaient pas produire) et un tiers restait aux producteurs. Le commerce y était inconnu et la population se regroupait dans des bourgades généralement de taille réduite réparties sur l'ensemble du territoire. En un siècle, les Incas créèrent un  réseau de 40000 km de routes empierrées qui assuraient la circulations des productions vivrières à travers tout l'empire. 

Nous allons ensuite sur la Place d'Armes qui s'étend sur l'ancienne place cérémonielle inca, l'Huacapata, considérée par ses habitants comme le nombril du monde. Une cathédrale du 17ème siècle s'y dresse. Cet édifice religieux s'élève sur les fondations de l'ancien temple inca Huacaypata, construit  sous l'impulsion de l'Inca Viracocha. A l'intérieur, je remarque un tableau: "Le Christ des tremblements de terre". Il rappelle que nous sommes dans une région fertile en incidents de ce genre. A côté de la cathédrale, El Triunfo est le plus ancien sanctuaire catholique de Cuzco. Il fut édifié pour commémorer le triomphe des Espagnols sur le peuple inca, lors du siège de la ville, en 1536. Il renferme la dépouille mortelle de l'écrivain métis Garcilaso de la Vega. Au sud-est de la Place d'Armes, l'église de la Compañía de Jesus, commencée en 1570, pour être achevée vers 1670, est située à l'emplacement du palais de l'Inca Huayna Capac, père d'Atahualpa et de Huascar. Elle possède une superbe façade baroque, ornée de colonnes corinthiennes, et comprend une seule nef sous laquelle une suite de chapelles latérales conduit à un remarquable autel baroque. Autour de la place, on peut voir, comme à Lima, des maisons de style espagnol, avec des balcons fermés de grillage de bois à l'étage et des arcades au rez-de-chaussée.  

Le reste de l'après-midi est consacré à la découverte des ruines incas des environs de Cuzco: Sacsayhuaman, Puka Pukara, Tambomachai, Kenko. Nous quittons la ville, située dans une cuvette, et gagnons les hauteurs. Nous nous arrêtons un moment pour admirer le panorama et jouir de la vue sur la cité. Cuzco, qui compte environ 300000 habitants, est une belle ville, pittoresque et colorée, avec ses toits de tuiles rouges environnés de sommets.  Elle vaut réellement le déplacement. Et puis, les vestiges incas qui l'entourent sont si impressionnants.  

"Oeuvre de démons!" s'exclamèrent les conquistadores à la vue des formidables remparts monolithiques de la forteresse de Sacsayhuaman. A 3700 m d'altitude, ce jeu de cubes cyclopéens dessine trois bastions successifs, longs chacun d'environ 400 m. Il est difficile d'imaginer comment les pierres énormes qui composent ces murailles ont pu être aussi bien assemblées. La plus grosse, qui forme la terrasse du bas, atteint près de 9 m de long et pèse environ 360 tonnes! La question se pose de savoir si Sacsayhuaman était une forteresse ou un site religieux. Les avis sont partagés. On peut supposer que, si le site joua d'abord un rôle religieux, sa fonction changea, par la force des choses, après l'arrivée des Espagnols, lorsque les Incas se réfugièrent derrière ses murs, pour s'y mettre à l'abri des envahisseurs. Des historiens pensent que la citadelle fut construite sous l'impulsion de l'Inca Tupac Yupanqui. D'autres estiment, au contraire, que sa fondation remonte à une époque plus reculée. Le style de la construction confirmerait plutôt la seconde hypothèse. 

Avec un peu d'imagination, et un regard affûté, on peut découvrir, dans les constructions cyclopéennes des Incas, des assemblages de pierres ou de terrasses qui dénotent à la fois d'une habileté et d'un sens artistique certain et qui avaient certainement une forte valeur symbolique et religieuse. Ces assemblages représentent souvent des animaux mais pas toujours, comme on le verra plus loin.  
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Un oiseau et un poisson insérés dans les murailles cyclopéennes. Leur couleur a été accentuée sur les images pour qu'ils soient plus visibles
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Puka Pukara signifie la «citadelle rouge». Ses ruines sont les restes d'une ancienne tour de contrôle entourée de terrasses où l'on portait des messages aux soldats de l'armée qui les transmettaient à leur destinataire. 

Tambomachai était un ancien lieu de repos où l'Inca venait s'aérer et faire ses ablutions. On y trouve trois terrasses empierrées au sein desquelles jaillit une source d'eau qui se jette dans quelques bassins autrefois réservés à l'Inca. On y remarque, en particulier,  de curieuses portes fermées trapézoïdales. 

Kenko, signifie «labyrinthe». Complètement enseveli sous terre par les Espagnols, qui s'efforçaient de détruire toute forme d'idolâtrie, ce temple ne fut découvert qu'au début du 20ème siècle. On peut y voir un autel massif, taillé dans le roc, où l'on sacrifiait les lamas. 

Lors de la visite de Kenko, notre guide, souffrant du mal des hauteurs, se mit à chercher, dans une prairie voisine, l'herbe miraculeuse qui le guérirait. Il s'en frotta le front et nous en donna quelques brins, au cas où nous en aurions besoin. 

Au cours de cette excursion aux alentours de Cuzco nous avons eu l'occasion de rencontrer des lamas, des alpacas et des vigognes. D'après le guide, les vigognes appartiendraient toutes à l'État. Leur laine est très recherchée et se vend un bon prix. De temps à autre, l'odeur des eucalyptus, en train de brûler sur un talus, embaumait l'air de la campagne.  
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Le petit train de Machu Picchu
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Le lendemain matin, nous prenons le petit train pour Machu Picchu. Au sortir de la cuvette de Cuzco, il gravit la pente en zig-zag, tantôt avançant, tantôt reculant. Nous traversons des faubourgs populaires. Les maisons sont petites. Leurs murs sont en parpaings de terre séchée au soleil. Lors de la construction, on enferme un foetus de lama dans l'un d'eux, pour conjurer le mauvais sort. Des chiens et des cochons errent, ça et là, sur le flanc des ravins encombrés de détritus. 

Une fois la pente gravie, nous descendons vers la vallée. Le train prend alors une allure normale, toujours avançant. Dans notre wagon, la présence d'un militaire, armé d'un fusil mitrailleur, n'a rien de rassurant. Si le train est arrêté par les guérilleros du Sentier lumineux,  il fera certainement usage de son arme, pour défendre sa vie. Les passagers n'auront plus qu'à se jeter sous les sièges! 

Notre voyage se poursuit dans la vallée de l'Urubamba. Des montagnes abruptes, encaissant des dépressions cultivées plus ou moins larges, défilent sous nos yeux. Nous nous arrêtons à quelques gares, où des marchands proposent des tissus brodés de dessins indiens pittoresques et colorés, très couleur locale. 

Nous quittons le train dans une petite gare au bord du rio Urubamba: Aguas Calientes. Au coeur des Andes, noyé dans les brumes évanescentes qui s'en élèvent, le canyon du légendaire rio du Soleil, est d'une sauvage grandeur. D'un petit pont jeté sur les eaux torrentueuses s'élance la route escarpée qui aboutit à la cité perdue des Incas. Nous montons dans un bus qui gravit lentement le chemin en lacets. 

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Nous voici parvenu au site prestigieux. Enchâssée dans un écrin de volcans nimbés de brumes, à 2500 m d'altitude, Machu Picchu, la fantomatique cité, retrouvée en 1911 par l'explorateur américain Hiram Bingham, fut-elle construite par les Incas? Était-ce une citadelle fortifiée, qui servit de refuge aux Incas fugitifs, ou bien une ville sainte, qui abrita les fameuses "Vierges du Soleil"? 

Machu Picchu fut préservée des destructions par son environnement d'accès difficile. La cité aurait été construite par l'Inca Pachacutec vers 1450 et elle était déjà désertée lors de l'arrivée des conquistadors. Ses ruines rassemblent au mieux les caractéristiques de l'architecture inca, dont les formes massives, inclinées, trapézoïdales, dépourvues de décor, aux pierres énormes appareillées avec le plus grand soin, se retrouveront dans la Vallée sacrée. Cette cité, située en hauteur, entourée de gorges profondes et de pics acérés portant eux-mêmes parfois à leur sommet un sanctuaire, témoigne du pouvoir de l'Inca capable de façonner le monde et de l'aménager à son gré en terrasses cultivables et en sites architecturaux. La population n'y dépassa probablement jamais un millier d'habitants et, malgrè son aspect défensif, elle ne servit probablement jamais de forteresse. Elle remplissait plutôt la fonction de centre administratif et cultuel régissant une région de production agricole comme en témoignent ses terrasses et ouvrages d'irrigation.  

Partout dallée et jalonnée de postes de guet, l'interminable voie impériale, longue de 1000 km, conduisait à la majestueuse porte d'honneur, en forme de trapèze. D'une qualité comparable à celle du réseau routier, la voirie urbaine comportait, à Machu Picchu, cent rues en escaliers qui desservaient maisons, palais et lieux saints. 

Nous sommes quelque peu déçus, à cause de la brume qui enveloppe les ruines et nous empêche de les embrasser dans leur ensemble. Mais ce n'est que partie remise car, à Machu Picchu, on dit que les quatre saisons se succèdent en une seule journée. A condition de demeurer sur place un jour entier, le visiteur est donc assuré de bénéficier d'un temps dégagé, à un moment ou à un autre. C'est pourquoi il est conseillé de dormir au moins une nuit sur place, à l'hôtel Turistas construit sur le site. C'est ce que nous allons faire. 

Nous partons à la découverte à travers les ruines. Autour des constructions, d'innombrables champs en terrasses, étroits et longs, soutenus par des murailles de pierres sèches, s'élancent vertigineusement sur les pentes. Presqu'aucun endroit n'a été laissé libre. Les cultures de ces jardins, suspendus au-dessus du vide, servaient à l'alimentation des habitants de la cité. Les visiteurs paraissent bien petits au milieu d'un tel gigantisme. 

Nous voici devant un tombeau. C'est le mausolée royal, l'un des monuments de l'art inca les plus insolites. Les parois de la grotte ténébreuse sont cloisonnées de fines dalles. Des niches et un trône sont sculptés dans la pierre. Quel souverain inca ou quelle momie révérée y trouvèrent place?  

Nous passons maintenant devant une porte trapézoïdale. Un escalier taillé directement dans le rocher y conduit. Puis voici le Torreon, une tour pyramidale. Un escalier permet d'accéder à son sommet, où l'on découvre la statue du puma couché, quelque peu mutilée. Elle était dédiée à Pachamama, la terre mère. 

Nous passons au bord du vide. C'est l'occasion de jeter un coup d'oeil sur les étroits sentiers, par endroits pourvus de marches, qui permettaient aux Incas de descendre dans les vallées et d'en remonter. A l'évidence un tel peuple ne devait pas connaître le vertige! 

Voici encore un escalier taillé directement dans la roche. Il conduit à une sorte de plate-forme, peut-être un autel. Un peu plus loin, un cadran solaire de pierre se dresse parmi les ruines. Cette étrange sculpture monolithique est l'observatoire astronomique - l'intihuatana - de Machu Picchu. Il était essentiellement consacré au culte solaire. Chaque année, au solstice d'été, le grand prêtre y amarrait symboliquement Inti, l'astre père, avec une chaîne d'or. L'ombre portée du gnomon prismatique dictait les dates du calendrier agricole et religieux. 

Notre cheminement nous conduit devant une énorme pierre dont la forme évoque vaguement un poisson. On prétend que cette pierre est chargée d'énergie vitale. Il suffit d'appuyer le front contre elle pour en recevoir les effluves bénéfiques. 

La muraille du temple aux Trois Fenêtres se dresse sur la place du quartier sacré. Uniques dans l'architecture précolombienne, ces trois fenêtres commémoraient la mythique caverne où apparurent, au 11ème siècle, les quatre frères Ayars et leurs soeurs-épouses, les Mamas, qui fondèrent la dynastie inca. 

Nous quittons la cité pour emprunter le chemin de l'Inca, qui mène jusqu'à Cuzco, à travers montagnes et vallées. Il est jalonné de forteresses et de bourgades précolombiennes. Ce chemin est pavé de larges pierres brutes. Il est par endroits assez rude. Mais les lamas avaient le pied sûr. Au-dessus de Machu Picchu, à l'endroit le plus haut de ce chemin, s'élève un temple d'accès moyennement facile. 

Nous rencontrons une jeune fille belge qui visite seule l'Amérique latine. Elle est déjà passée par le Mexique et l'Amérique centrale. Nous la quitterons avant d'arriver au temple. Elle a décidé de poursuivre sa route à pied, en couchant dans les gîtes aménagés le long du chemin. Le temps est maintenant dégagé et, de l'endroit où nous avons fait halte, la vue sur les ruines dorées par le soleil couchant est magnifique. En face de nous, de l'autre côté de la cité inca, se dresse un pic escarpé. Un temple en occupe le sommet. Un chemin y mène. Mais il est glissant, par temps humide, et l'ascension n'est pas sans danger. Une chute de plus de 1000 m attend l'imprudent dont le pied aurait manqué! Nous ne sommes pas assez téméraires pour tenter l'expérience. 

Le soir tombe. Les militaires, qui veillent sur la sécurité des touristes, s'assurent que tout le monde est bien rentré. Les absents doivent avoir été signalés à l'une des sorties gardées du site. Je noue conversation avec un guide. Il a étudié en Europe. Il me raconte, qu'à l'avènement du régime militaire de gauche, se trouvant à l'étranger,  les nouvelles lues dans la presse américaine l'inquiétèrent. On y dépeignait son pays en plein bouleversement, en train de se transformer en État communiste. Il téléphona à ses parents. Ceux-ci le rassurèrent. Les informations de la presse américaine n'étaient qu'affabulations. Il faut se garder d'accorder trop d'importance aux nouvelles alarmistes. Si nous avions suivi les conseils de nos amis Chiliens, nous ne serions pas là et ce serait dommage. Mon interlocuteur déplore l'image qui est présentée de son pays à l'extérieur. L'exagération du danger dissuade nombre de visiteurs. Les touristes affluaient autrefois au Pérou, où se rencontre une densité de sites archéologiques comparable à celle de l'Égypte. Un grand pourcentage d'entre eux fait aujourd'hui défaut. 

A l'hôtel, nous rencontrons un groupe de touristes français. Il compte une dame âgée de 82 ans. Elle connaît personnellement la famille de François Mitterand. Nous engageons la conversation. Nos interlocuteurs, subjugués par l'aspect grandiose du site qu'ils viennent de visiter, émettent une opinion que je ne peux me retenir de contredire. D'après eux, les architectes d'un tel ouvrage sont forcément venus d'une autre planète. Je leur fais observer, qu'à la même époque, en France, on construisait les cathédrales, ce qui n'était pas mal non plus. 

Le matin, je me lève de bonne heure pour voir le soleil se lever sur les ruines. Plus tard, le bus nous ramène, par la route en lacets, jusqu'à la station ferroviaire. Des gamins s'amusent à faire la course avec nous. D'un virage à l'autre, ils descendent la pente en ligne droite. De la sorte, ils parviennent avant nous au lacet d'en dessous. Ils nous accompagnent jusqu'au fond de la vallée. Le voyage de retour à Cuzco par le train nous permet de revoir les mêmes paysages grandioses qu'à l'aller. 

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Le lendemain matin, nous nous rendons au marché indien de Pisac. Une multitude colorée se hâte, à travers les rues, vers la place centrale où sont installés des étals. Comme le soleil tape dur, je m'achète un chapeau en poil de lama ou d'alpaca. La marchande me reçoit d'abord en me parlant anglais; elle me prend pour un Américain. Je la détrompe en espagnol: "no, soy americano, soy francese"; "Oh, el señor habla castellano, bienvenido señor"; et la voilà qui se lance jovialement dans un long discours de bienvenue ponctué de sourires. Mon chapeau, au rebord rigidifié par un fil de fer, est au moins très couleur locale avec ses dessins géométriques bruns et blancs et sa forme évoquant le couvre chef d'un cow-boy; il me fera bon et long usage. La bourgade célèbre on ne sait trop quel anniversaire (peut-être celui de sa fondation?) et nous avons droit à un défilé de majorettes accompagnées d'une fanfare. Soudain, un inconnu m'interpelle. C'est le photographe qui m'a tiré le portrait, le matin de notre arrivée, sur l'aéroport de Cuzco. Il m'a retrouvé et me propose la photo, pour quelques soles, que j'aurais mauvaise grâce à lui refuser. Je m'exécute donc et me voilà pourvu d'une photo personnelle, événement rare au cours de mes voyages car je n'ai pas pour habitude de me photographier moi-même, ni de demander à quelqu'un d'autre de le faire; je ne voyage pas pour me regarder dans un miroir mais pour apprendre en regardant autour de moi. Nous revoyons la jeune fille belge rencontrée au Machu Picchu. Je ne sais trop comment, elle est parvenue à Pisac en même temps que nous, en deux jours de marche! 

Sur la place de Pisac s'élève la statue d'un héros indien du 18ème siècle. Il se révolta contre l'envahisseur espagnol. Vaincu, il fut fait prisonnier et exécuté. 

Dans une rue,  les gens viennent acheter le pain, directement à la sortie du four d'une boulangerie rustique. Cette vision me rappelle mon enfance auvergnate. 

Pisac est située dans la vallée de l'Urubamba, la Vallée sacrée des Incas qui était à leurs yeux le reflet terrestre de la voie lactée, où se rencontrent les principales constellations incas: l'arbre, le condor, le lama. Très fertile, cette vallée présentait un intérêt économique certain et aussi un intérêt stratégique car elle commandait l'entrée de la jungle. Il n'est donc pas étonnant qu'elle ait occupé aussi une place importante sur le plan religieux. D'après la tradition inca, les êtres sur terre ont un ancêtre commun dans les étoiles. Les Incas furent ainsi amenés à découvrir dans la voûte céleste des constellations qu'ils identifièrent à des objets ou des êtres vivants existant dans leur environnement, comme l'arbre ou le condor. La Voie Lactée servait de point de départ à leurs observations du ciel. A partir d'elle, ils construisirent un système cosmique sur lequel reposaient leurs croyances. Certaines étoiles étaient associées aux nébuleuses sombres qui forment les constellations noires. En dehors d'elles on trouvait des figures célestes supposées réguler la multiplication et le bien être des espèces: lama, crapaud, perdrix, renard, serpent... Ici bas, l'Inca, vénéré comme le Fils du Soleil, était considéré comme le bienfaiteur de l'humanité. Il possédait une nature double. Il choisissait quelqu'un qui était reconnu comme un autre lui-même lequel jouissait ensuite de la même vénération. 

L'agglomération de Pisac est surmontée par la Montagne du Condor sur les pentes de laquelle, en harmonie avec la configuration naturelle du sommet, les hommes ont construit des terrasses qui évoquent la forme d'un condor. 
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La Montagne du Condor et sa schématisation
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Dans la vallée sacrée, se trouve également l'Arbre des Origines que nous ne verrons pas. Il est un autre exemple de l'aménagement du territoire dans un sens symbolique et religieux cher aux Incas.  
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L'Arbre des Origines et sa schématisation
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Nous ne verrons pas non plus les salines de Maras qui ne figurent pas à notre programme. 

Pendant l'après-midi, nous visitons Ollantaytambo, toujours situé dans la Vallée sacrée des Incas. Située à l'entrée du canyon de l'Urubamba, cette forteresse verrouillait d'une part l'accès à Cuzco, d'autre part le chemin sacré menant à Machu Picchu et aux citadelles qui jalonnaient la Vallée sacrée. Après l'échec de sa tentative de reconquête de Cuzco, qu'il avait fui pour échapper aux envahisseurs espagnols, Manco Inca s'y réfugia, avant de s'enfoncer plus profondément dans les Andes. 

Le site a toujours été habité, par les indiens et leurs descendants, depuis la conquête espagnole. Le village actuel comporte encore de nombreux vestiges de la période inca. Le flanc de la montagne qui l'avoisine compte de nombreux restes d'édifices précolombiens. 

Nous commençons la visite en gravissant les impressionnants gradins qui conduisent à la citadelle. Avec un peu de recul et d'aide, on peut y deviner la Constellation du Lama. Là encore, les bâtisseurs incas ont su combiner les degrés taillés dans la pierre avec les accidents du terrain pour reconstituer la forme qu'ils avaient à l'esprit.  
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La Constellation du Lama et sa schématisation
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Le sommet de la colline est dominé par un torreon, moins achevé qu'à Machu Picchu mais encore plus imposant. Nous admirons une très belle porte trapézoïdale caractéristique de la période classique (14ème siècle). 

On subdivise habituellement l'architecture inca en trois périodes:  
-La période des pierres sèches 
-La période des pierres monumentales polyformes à plusieurs arêtes (Sacsayhuaman) 
-La période des pierres parfaitement ajustées à laquelle appartient la porte ci-dessus. 

Un peu plus loin, un mur plus ancien nous donne une idée de la façon dont les Incas s'y prenaient pour protéger leurs constructions des tremblements de terre. Plusieurs techniques étaient utilisées. La plus ancienne consistait à appuyer des pierres polyformes sur plusieurs autres pierres. L'imbrication des pierres renforçait la solidité du mur. Une autre, plus récente et plus difficile à mettre en oeuvre, consistait à munir les pierres de clés. La face supérieure de la pierre du bas et la face inférieure de celle du haut étaient creusées pour recevoir une troisième pierre qui les rendaient solidaires l'une de l'autre.  

Au fond de la vallée, nous apercevons de vastes champs, aménagés en terrasses pour éviter l'érosion et faciliter l'irrigation. Les Incas construisaient des canaux pour amener jusqu'à leurs terres l'eau de la montagne. Il suffisait de la faire parvenir à la terrasse la plus élevée. Elle se répandait ensuite naturellement sur les autres terrasses. 

Un mur de style Tihuanaco laisse supposer que le site d'Ollantaytambo était occupé antérieurement à l'avènement de l'empire inca. 

Nous redescendons vers le village où deux jeunes indiens, revêtus du costume de mariage traditionnel aux couleurs vives, nous proposent de nous vendre leurs vêtements. Ils essuient un refus poli. Qu'en ferions-nous? 

Certaines rues du villages sont bordées de murs magnifiques, particulièrement bien conservés. Le village inca classique était parfaitement quadrillé de rues pavées. Celles-ci étaient souvent, au moins pour les principales, longées par un canal d'eau courante, à l'air libre, qui rafraîchissait et assainissait l'atmosphère. 

Nous jetons un dernier regard sur les gradins qui montent vers la forteresse. Un jeune indien nous fait l'amabilité de se placer devant pour la photo. En arrière plan, au loin dans la montagne, on aperçoit les carrières d'où ont été tirées les pierres utilisées pour l'édification des constructions que nous venons de visiter. 

Nous retournons à Cuzco. Comme c'est la dernière nuit que nous allons y passer, nous en profitons pour faire quelques emplettes. Juste en face de l'hôtel, une épicerie vend de la coca. Un peu plus loin, un magasin de lainages propose une grande variété de tricots chatoyants.  

J'achète des feuilles de coca. Il en existe en infusettes, mais la présentation en feuilles me semble plus originale. Du reste, c'est ainsi qu'on nous la sert à l'hôtel, après les repas.  

Aux Etats-Unis, l'importation de la coca est strictement réservée à la fabrication du coca-cola. Des campagnes d'arrachage de cette plante ont été lancées dans les pays andins pour éliminer cette culture traditionnelle. On espère ainsi lutter contre le trafic de drogue. C'est évidemment une illusion. Les fabricants de cocaïne ont assez d'espace à l'intérieur des forêts pour dissimuler leurs plantations. En attendant, plus de cent mille cultivateurs des pays andins ont été réduits à la misère par suite de la politique d'arrachage. C'est faire payer cher aux pays pauvres les vices des pays riches! On sait depuis longtemps que les feuilles de coca possèdent une action stimulante sur l'organisme, analogue à celle du thé ou du café. Mâchées, elles anesthésient la bouche et l'estomac et peuvent, jusqu'à un certain point, suppléer au défaut de nourriture. Les Indiens utilisaient ces propriétés depuis la nuit des temps. Grâce à cette plante, qu'ils considéraient comme un don de leur divinité, ils luttaient avec efficacité contre la faim et contre le mal des hauteurs. Ils vivaient en ne prenant qu'un seul repas par jour. Je trouve stupide de détruire une plante aux vertus aussi intéressantes sous le prétexte que certains en font un mauvais usage. Pourquoi s'oppose-t-on à l'importation des infusettes de coca qui pourraient sans doute trouver des applications thérapeutiques dans nos pays (lutte contre l'obésité)? Craint-on qu'elles soient transformées en cocaïne? Quand on connaît le poids de feuilles nécessaire pour fabriquer quelques grammes de drogue, une telle crainte apparaît bien peu fondée. 

Pour notre dernière soirée, nous décidons d'aller dîner en dehors de l'hôtel. Nous avons repéré un restaurant où se produit un groupe de musique folklorique. Le repas se déroule très agréablement. Mais, lorsque nous quittons le restaurant pour regagner notre hôtel, une étrange atmosphère nous saisit. La rue tout à l'heure si animée est maintenant totalement vide. Nous sommes les seuls à y déambuler. Toutes les rues qui y donnent sont barricadées par des barrières de fer, semblables à celles que l'on utilise chez nous pour canaliser les manifestations. A chaque débouché, se tient un militaire armé jusqu'aux dents. Bref, notre quartier semble totalement isolé du reste de la ville, comme placé en état de siège. Inutile de dire que nous ne nous attardons pas dans la rue. 

Le lendemain matin, un vieil homme, très typé, paraissant aveugle, accompagné d'un jeune enfant, joue de la harpe indienne dans la salle où nous prenons notre petit déjeuner. Avant de quitter Cuzco, nous visitons rapidement son marché. Puis, nous nous rendons à la gare, pour y prendre le train qui doit nous conduire à Juliaca, à proximité du lac Titicaca. Des automitrailleuses stationnent devant l'entrée, ce qui n'est pas rassurant. Nous voyageons en première classe et j'observe que, chaque fois que le train s'arrête, un employé ferme à double tour la porte de notre wagon. Il est strictement interdit de descendre du train sans être accompagné. J'en ai fait l'expérience à Juliaca où, pressé de me dégourdir les jambes, j'ai tenté de braver cette consigne. 

Le voyage va être long. J'ai acheté un journal que je lis pour passer le temps. Les nouvelles montrent clairement que la situation politique est loin d'être calme. Des guérilleros, descendus de la montagne dans un village, viennent encore de s'emparer des autorités, pour les aligner contre un mur et les fusiller, sans autre forme de procès. Par les fenêtres du train, on aperçoit parfois des militaires montant la garde. Ils sont encagoulés d'une sorte de passe-montagne noir, pour éviter sans doute d'être reconnus. 

Le voyage en train nous permet de faire connaissance avec l'Altiplano péruvien. C'est une sorte de pampa où la végétation est rare. On n'y rencontre guère que des touffes d'une espèce de paille jaunâtre, que l'on tresse pour confectionner quelques objets. Des  fermes se montrent néanmoins ça et là. Elles vivent de l'élevage de moutons, de vigognes, d'alpacas ou de lamas ainsi que de maigres cultures, comme la pomme de terre. La vie se rencontre jusqu'à 4800 mètres d'altitude. Le train passe à près de 5000 mètres. 

Bien que nous soyons en été, quelques flocons de neige se mettent à tomber. A une halte, des enfants nus se baignent sous la neige, dans une fontaine d'eau naturellement chaude, qui fume dans l'air ambiant. Ils courent vers le train pour nous demander à manger.  

Nous sommes passés devant une ville. Je suppose qu'il s'agit de La Raya (4315 m d'altitude). 

Au moment où nous entrons dans la gare de Juliaca, un projectile de nature indéterminée frappe la vitre de ma fenêtre. Des fragments de verre brisé tombent sur la tablette qui me sépare de mes vis à vis. L'impact a creusé un petit trou étoilé à travers la vitre. C'est tout. Aucun voyageur n'a été blessé. Certains ne se sont même pas aperçus de l'incident. 

Nous poursuivons notre voyage en voiture jusqu'à Puno, sur les bords du lac Titicaca, dont le nom signifie Roc du Puma ou Puma de pierre suivant l'étymologie retenue. Le premier Inca, fils du Soleil, est réputé sorti de ses eaux. 



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