Notes de voyage à l'île de Robinson Crusoé
(novembre 1995)
 
 g
 Une image satellite est ici
 
L'île de Robinson Crusoé fait partie de l'archipel Juan Fernandez, découvert en 1574 par le navigateur espagnol qui lui donna son nom. Elle est située dans l'Océan Pacifique, à quelques centaines de kilomètres des côtes chiliennes, à peu près à la hauteur de Valparaiso. On ne peut la joindre qu'en avion ou en bateau. Plusieurs compagnies d'aviation desservent l'île avec des appareils d'une dizaine de place. Ils ne partent que s'ils ont des passager ou du fret et si les conditions atmosphériques s'y prêtent. Le départ comme le retour sont donc sujets à aléas. Quant au bateau, il s'agit d'une unité de la marine chilienne qui fait le voyage Valparaiso-Juan Bautista, l'unique village de l'île, une fois par mois. Pendant plusieurs mois de l'année, de l'automne au printemps, l'île est totalement coupée du continent. Malheur à celui qui rate le dernier avion ou le dernier bateau. Il ne lui reste plus qu'à attendre le retour du beau temps. 

En attendant mon avion, à l'aéroport de Santiago, je fais la connaissance d'un Français qui vit actuellement sur l'île. C'est un ancien soldat d'Indochine et d'Algérie qui a ensuite pas mal baroudé en Afrique et en Asie. Depuis son jeune âge, il était hanté par l'idée de visiter un jour l'île de Robinson Crusoé. Une fois retraité, il a pu mettre son projet à exécution. A son arrivée, il a dormi quelques jours dans la grotte de Robinson. Mais la présence des rats le gênait. Ces animaux pullulent sur l'île. Ils sont énormes à faire peur aux chats. Il finit par battre en retraite et regagner le village. Il y rencontra un Suisse qui souhaitait se défaire de la maison qu'il y possédait. Il la lui acheta et, depuis, il vient passer l'hiver européen dans l'île tous les ans, en prenant bien soin de quitter les lieux à temps. Il n'empruntera pas le même vol que moi. Nous nous retrouverons sur l'île. 

Nous prenons place dans l'appareil. Il y a cinq passagers: deux Allemands et trois Français. Le plus âgé des Français est un ancien officier de marine, le second un architecte néo-calédonien qui vit en Australie, le troisième, c'est moi. Mes compagnons de voyage étaient en croisière dans le sud du Chili, sur un bateau russe; le bateau a touché un rocher; une voie d'eau s'est déclarée et la croisière a dû être interrompue. Comme dédommagement, ils viennent sur l'île pour la visiter mais aussi pour aller chasser des chèvres sauvages sur une île voisine. 

Après quelques heures de vol, nous atterrissons sur l'unique piste de l'île. Cette piste de terre est récente. Elle a été tracée sur un plateau entre deux falaises à proximité immédiate des collines. Elle est légèrement incurvée en son milieu. Les pilotes doivent faire preuve d'une certaine dextérité et ne peuvent évidemment l'aborder que par temps dégagé. En cas d'erreur, ce serait le choc dans la falaise ou le plongeon dans la mer. Évidemment, il n'y a, sur cet aérodrome de fortune, aucune installation digne de ce nom. Une fois passagers et bagages à terre, le pilote attache l'avion à un piquet avec une corde, comme une chèvre! 

L'aéroport est très éloigné de l'unique village de l'île. Un sentier y mène, après plusieurs heures de marche, à travers une étendue désolée que l'on appelle le désert. Pour ce qui nous concerne, nous allons faire le voyage en bateau. On nous propose de descendre en voiture jusqu'au lieu d'embarquement, sur la baie du Padre. Nous préférons faire le chemin à pied. A proximité de l'aéroport, je remarque la présence d'un champ de pavots sauvages. J'apprendrai plus tard que les pigeons de l'île, qui nichent dans les falaises, se nourrissent de leurs graines, ce qui rend leur chair amère et impropre à la consommation. 

Nous prenons place sur le bateau, la lancha. Nous allons longer une grande partie de la côte nord de l'île. Des falaises, sciées par le vent et les intempéries, tombent à pic dans la mer. Elles sont très impressionnantes. De temps à autre, sur un bout de plage ou quelques rochers, nous apercevons des loups de mer, c'est-à-dire des otaries, qui prennent un bain de soleil. L'otarie de Juan Fernandez est une espèce endémique de l'île; lorsqu'en 1683 le boucanier William Dampier y fit escale, ces animaux étaient si nombreux qu'il n'y avait pas de baie ou de rochers abordables qui n'en fussent couverts. A partir du 17ème siècle, les eaux qui longent la côte chilienne furent malheureusement parcourues par les baleiniers; c'est d'ailleurs au large de l'île Mocha, plus au sud, que Melville situe la rencontre entre le capitaine Achab et Moby Dick; pendant plus de deux siècles, d'énormes cargaisons de peaux quittèrent la région pour la Chine ou l'Amérique du Nord; la population des otaries frôla l'extinction. Aujourd'hui, la colonie est protégée par les autorités. 

Nous arrivons à Juan Bautista, le port et unique village de l'île, situé au fond de la baie de Cumberland. Il compte environ cinq cent habitants. Nombre d'entre eux s'adonnent à la pêche aux langoustes. On trouve sur l'île une station météorologique, un bureau de poste, quelques hôtels et deux ou trois représentants de l'ordre. L'île appartient au Chili. Le maire s'appelle Charpentier. Il est le descendant d'un naufragé français. Il y a aussi une famille de Rodt. Son ancêtre, arrivé sur l'île en 1867, aurait été le fils d'un baron suisse. Il fut gouverneur de l'île. 

Notre hôtel est éloigné du village. On peut s'y rendre par un sentier qui longe les falaises ou bien en barque. La première fois, nous optons pour la seconde solution. Après une traversée rapide et sans histoire, nous accostons le long d'un rocher qui sert de quai. La mer est agitée. La barque se rapproche et s'éloigne tour à tour du rocher. Mettre pied à terre est par conséquent quelque peu périlleux. Il faut attendre que l'esquif soit le plus proche possible du débarcadère de fortune et ne pas perdre de temps pour en profiter, sinon on risque le plongeon et même l'écrasement entre la barque et le rocher! Le débarquement de cinq passagers avec leurs bagages prend donc un certain temps.  

L'hôtel est sommaire. Mais peut-on espérer mieux dans un endroit aussi isolé? L'électricité est fournie par un groupe électrogène. Au milieu de la nuit, le groupe est arrêté et il faut s'éclairer à la bougie. Le soir, le garçon de l'hôtel allume un feu dans une grande cheminée et l'on peut se détendre et lire à la lueur du foyer. L'hôtel appartient à la compagnie d'aviation qui nous a amenés. Il est entre les mains d'une îlienne âgée qui tient les emplois de gérante, de cuisinière, de jardinière et de préposée au groupe électrogène. Il n'y a bien sûr pas de téléphone. Les communications avec le village s'effectuent par radio. Pendant notre séjour, on nous servira de la langouste presqu'à tous les repas, accommodée de diverses façons, même en soupe. C'est que ce crustacé, même s'il n'est pas donné, est moins cher sur l'île que la viande de boeuf. Manger de cette dernière constitue un luxe. Nous en aurons tout de même aussi; pour changer! Le tout sera accompagné des légumes et des herbes du jardin. La cuisine est rustique mais savoureuse, surtout avec un vin blanc chilien bien frais. 

Après le déjeuner, nous retournons au village par voie terrestre. Le sentier est escarpé. Il passe parfois juste au bord des falaises et, à certains endroits, il est quelque peu dangereux. Attention à ne pas glisser! Mais justement des arbres ont poussé là pour arrêter avant la falaise celui dont le pied viendrait à manquer. C'est réellement un chemin pour les mulets qui, dit-on, ont le pied sûr. Ils sont d'ailleurs utilisés par les gens du village. Des vaches paissent en liberté à flanc de montagne. Elles sont agiles comme des chèvres. Il n'empêche; il arrive que l'une d'entre elles tombe dans la mer. On rencontrait également autrefois de nombreuses chèvres sauvages. Mais elles sont plus rares aujourd'hui. Il faut aller les chasser sur une île voisine inhabitée. Par contre, les lapins pullulent presqu'autant que les rats. On est à peu près certain d'en apercevoir quelques-uns, pour peu que l'on séjourne quelques jours sur l'île. On pourrait qualifier celle-ci de paradis des rongeurs. Le préposé à la voirie du village est également braconnier. En fin de semaine, il part avec sa mule dans la montagne où il a construit une cabane. Il pose ses collets, dort sur place et, le lendemain, il relève le gibier pris. Il rentre au village avec le dos de sa mule dégoulinant de lapins, attachés deux à deux avec des ficelles. C'est l'occasion de changer de menu: lapin contre langouste. 

Les rues du village ne sont pas asphaltées. La meilleure est en ciment. L'ensemble de la voirie doit mesurer seulement quatre ou cinq kilomètres, et encore. C'est suffisant pour justifier l'existence de quelques voitures. La population augmentant, on est en train de construire une nouvelle église plus spacieuse. Sur la porte du bureau de poste un poète local affiche ses oeuvres. Dans un enclos, une chèvre rousse, très bien "banée" (en cornes), comme on dit dans mon Auvergne natale, broute tranquillement l'herbe à sa portée. Ce sera le seul spécimen de cet animal qu'il me sera donné de voir sur l'île. Je ne rencontrerai aucun "singe à tête de chat", autre animal de l'île, d'origine hypothétique. Je ne ferai qu'en entendre parler. 

Visite du cimetière. Une stèle, en l'honneur des marins morts, y rappelle un épisode peu connu de la guerre de 14-18. Le 15 mars 1915, le croiseur Dresden, de la marine allemande, qui s'était réfugié dans la baie de Cumberland, fut rejoint par plusieurs bâtiments de la Royal Navy. Ceux-ci tirèrent sur lui. Des obus se fichèrent dans la falaise, de part et d'autre de la baie, sans exploser. On peut les y voir encore. Le capitaine du navire allemand essaya de gagner le temps nécessaire pour sauver ce qui restait de son équipage et saborder son navire. Les marins se réfugièrent sur l'île et le bateau sombra avec son chargement. On parle d'un trésor. Son exploration a coûté la vie à un plongeur. Les marins allemands restèrent sur place jusqu'à la fin des hostilités. L'un d'entre eux fit le serment de revenir. Il tint sa promesse en 1931. Il obtint un terrain de la municipalité à trois kilomètres de la bourgade, au lieu dit la Plazoleta. Il y construisit une maison et se livra à la culture des arbres fruitiers. Un an plus tard, il fut rejoint par une Allemande qu'il épousa. Tout allait bien pour eux quand, pendant la seconde guerre mondiale, il fut interrogé par un journaliste qui publia un article le faisant passer pour un espion nazi. Contrariés par cette publicité intempestive, l'homme et son épouse décidèrent d'abandonner leur plantation; ils regagnèrent le continent où ils s'établirent. On voit que, malgré son isolement, l'île n'est pas restée complètement à l'écart des deux conflits mondiaux. Lorsque le Chili rejoignit le camp des alliés, au début des années quarante, elle fut même fortifiée pour résister à une éventuelle incursion japonaise. Des canons y furent installés. On peut encore les voir sur le terrain boisé où se déroulent les festivités du village. 

Visite du musée: souvenirs d'Alexander Selkirk, de Rodt, le Dresden etc... 
. 

L'épave du Dresden sous l'eau (source: photo d'écran de télévision)
. 
Le lendemain matin, nous allons visiter la grotte de Robinson Crusoé. On vient nous prendre en barque car l'accès à la grotte par la montagne est devenu dangereux. Nous débarquons sur une plage de galets, au port des Anglais. Puis nous passons sous une sorte d'arche, avant d'atteindre le terrain où est située la grotte. C'est ici que le marin écossais Alexander Selkirk fut abandonné, en octobre 1704, par le capitaine du vaisseau sur lequel il servait, pour le punir de quelque manquement à la discipline. Notre héros, qui semble avoir été une forte tête, aurait eu le choix entre la pendaison et la solitude; il aurait préféré la seconde option! On lui laissa sa caisse de marin, de la nourriture, une marmite, un couteau, un mousquet et une bible. Pendant quatre ans et quatre mois, il vécut sur l'île comme il le put, se nourrissant de végétaux et de chair de chèvre sauvage, s'habillant de la peau séchée des animaux tués. Il se rendait fréquemment au mirador, un point élevé de l'île, dans l'espoir d'apercevoir une voile libératrice sur l'immensité de l'Océan. Un jour, ses voeux furent exaucés. Il se précipita en direction de la côte où il fut accueilli à coups de mousquet. Les nouveaux venus étaient Espagnols et il dut regagner promptement la protection des sous-bois. Il attendit encore de longs mois avant qu'un bâtiment britannique, celui de l'expédition Woodes Rogers, ne fasse escale dans l'île et le ramène dans sa patrie, en 1709. Il y retrouva sa famille et vécut quelque temps avec elle. Mais, le séjour sur l'île l'avait si fortement marqué, qu'il construisit une réplique de la grotte, dans le jardin de la maison familiale, pour y retrouver la solitude à laquelle il s'était accoutumé. Plus tard, il reprit du service dans la marine anglaise. Il mourut lieutenant, à l'âge de 47 ans, en 1723. En 1966, en mémoire de ces faits et en hommage au roman de Daniel Defoe qui s'en inspire, l'île chilienne de Mas-a-Tierra, fut rebaptisée Île de Robinson Crusoé. 

Les conséquences de l'aventure de Selkirk me font penser à l'un des explorateurs qui traversèrent les premiers le continent américain, entre 1804 et 1806. Meriwether Lewis revint tellement marqué par son expérience qu'il ne dormit plus que sur une peau d'ours jeté sur le sol et qu'il finit par se tuer de deux balles. Comme il était atteint de la malaria, on prétend qu'il tira ces deux balles dans les parties douloureuses de son corps pour en extraire le mal. C'est une manière ingénieuse d'escamoter les questions soulevées par un suicide: un héros américain ne meurt pas de cette façon!  

Alexander Selkirk est le plus connu, mais non le seul, habitant solitaire de l'île. Plusieurs années auparavant, l'équipage d'un corsaire, contraint à lever précipitamment l'ancre, sous la menace d'une voile non identifiée apparue au large, oublia un de ses membres qui ne fut rapatrié que trois années plus tard. Son aventure rappelle sur plusieurs points celle du marin écossais. D'autre part, plusieurs autres marins ainsi qu'un indien y auraient séjourné également plus ou moins longtemps.  

Les récits de ces faits divers ont nourri l'imagination de Daniel Defoe. Mais le roman de Robinson Crusoé reste une fiction, même si celle-ci est agrémentée de détails authentiques (une notice sur l'île, sur Alexander Selkirk et le roman de Defoe peut-être lue  ici). 

La grotte est entourée par un enclos qui n'existait peut-être pas du temps de Selkirk. L'intérieur a été aménagé, par ce dernier ou quelqu'un d'autre. Des cavités ont été creusées dans la paroi pour recevoir des objets.  

A peu de distance de la grotte, s'élèvent les murs de pierres sèches d'une construction inachevée. A côté, se trouve une statue de la Vierge de la Solitude. Sur le bord de la mer gît un canon ancien, la gueule tournée vers la terre. 

Nous regagnons l'hôtel par la voie terrestre. Chemin faisant, j'aperçois une ronce courbée qui dessine sur le ciel un assez joli arc de feuillage. Je ne peux résister à la tentation de la fixer sur la mémoire d'argent de ma pellicule. 

Le lendemain, entre Français, et toujours par voie terrestre, nous rendons visite à notre ami, le baroudeur rencontré à l'aéroport de Santiago. Il nous offre une bière. Les Allemands sont partis effectuer une longue randonnée dans les cerros. 

Le jour suivant, l'un des Allemands prétend qu'il est malade pour regagner le plus rapidement possible la vie civilisée. En fait, il s'ennuie. Après avoir pris congé de lui à l'embarcadère, nous gravissons, les quatre encore présents, le sentier qui mène au mirador d'Alexander Selkirk. L'Allemand, plus jeune, prend les devants. J'attends notre vétéran. Il a 78 ans, s'aide d'un bâton et arrivera, bien sûr, le dernier. Plusieurs passages sont assez difficiles pour une personne âgée: des rochers doivent être escaladés. Lorsque j'estime avoir pris trop d'avance, je m'arrête et ne repars qu'en entendant le bruit du bâton de mon suivant frappant le sol. Je profite de ces arrêts pour admirer la végétation qui m'entoure. N'étant pas botaniste, je suis dans l'incapacité de mettre un nom sur les espèces variées qui foisonnent. J'apprendrai plus tard que des plantes inconnues ailleurs se trouvent sur ce coin de paradis terrestre. Protégées naturellement, sur des sommets inaccessibles aux prédateurs, en haut de falaises escarpées, certaines d'entre elles ont disparu des surfaces fréquentées de notre globe, depuis des millions d'années. Sur cette île, on a donc l'impression d'être au milieu d'un musée en plein air. Des oiseaux très jolis viennent se poser juste au-dessus de ma tête. Ils sont visiblement plus curieux que peureux. Après plus d'une heure d'efforts, nous parvenons enfin au col. Des plaques y rappellent le souvenir du marin écossais. D'ici, on a vue sur les deux côtés de l'île. C'est l'endroit idéal pour guetter l'apparition d'un navire. Le sentier que nous avons pris se poursuit en direction de l'aéroport. On voit nettement sa trace à flanc de montagne et à travers le désert. 

Au retour, nous jetons un coup d'oeil sur l'ancien fort espagnol de Santa Barbara; édifié en 1749, pour défendre l'île contre les incursions des pirates, cet ouvrage fut restauré en 1974, avant d'être classé monument historique en 1979. Puis nous allons visiter les grottes des patriotes. Après la bataille de Rancagua, cent vingt cinq indépendantistes chiliens, qui avaient pris les armes contre l'armée espagnole et avaient été défaits, furent exilés sur l'île. Ils y vécurent dans des grottes, (naturelles ou qu'ils creusèrent? Je ne saurais le dire), jusqu'à ce que le sort des armes leur permette de regagner la terre ferme. L'indépendance du Chili ne devait toutefois pas changer la destination de l'île. Elle servit encore, pendant plusieurs années, de lieu de relégation pour les opposants. 

Nous revenons ensuite au village. Nous remarquons qu'il n'y a presque plus personne dans les rues. Nous demandons aux rares passants où nous pourrions trouver de quoi nous désaltérer. On nous répond que tout est fermé et on nous montre du doigt l'endroit vers lequel nous devons nous diriger, pour trouver quelque chose à boire. Nous parvenons ainsi à la place où ont été installés les canons, pendant la seconde guerre mondiale. Tout le village y est rassemblé, autour d'un gigantesque barbecue. On fête le 421ème anniversaire de la découverte de l'île et nous sommes aimablement invités à participer aux agapes. Comme chaque année, on a tué une vache dont les morceaux sont en train de griller sur des braises entassées au fond d'un trou creusé dans le sol. On nous sert de la bière et un ancien militaire chilien, converti en pêcheur de langoustes, nous interprète des chansons françaises (Sambre et Meuse...) et allemandes (Lili Marlène...) dans les langues d'origine. On devine, derrière ces chants, l'influence de notre ami le baroudeur. L'ambiance est amicale et très gaie. 

Le soir, je vais voir l'un des impacts des tirs des canons anglais sur le Dresden. Un obus s'est enfoncé dans la falaise, à peu de distance de l'hôtel. Une plage de galets y donne accès. Une échelle de planches permet de se hisser jusqu'au trou au fond duquel s'est incrusté le projectile. J'ai déjà vu l'autre impact, lors de la visite du cimetière; il en est proche. 

Le lendemain, mes compagnons partent pour la chasse aux chèvres. Je ne les reverrai pas: je serai parti lorsqu'ils reviendront. Désormais seul à l'hôtel, j'aide mon hôtesse à réparer le groupe électrogène, lequel refuse obstinément de démarrer. Les bougies sont encrassées. Il suffit de les nettoyer. Ensuite, la préposée à l'électricité change de casquette et m'emmène à la découverte de son jardin. Pour protéger certaines plantations, elle a construit des serres en plastic. Mais de forts coups de vent les déchirent. Elle se plaint aussi des méfaits des lapins. Heureusement, elle possède un chien qui veille. Elle n'a pas besoin de s'inquiéter pour la nourriture de cet ange gardien des légumes. Son garde-manger est dans la montagne et il est bien garni! 

L'après-midi je monte jusqu'à la Sentinelle. Je dois d'abord traverser un pré où paît un troupeau de bovins. On escalade les fils de fer barbelés au moyen d'une échelle rudimentaire. Je passe très loin des bêtes. Mais je m'aperçois que le taureau me dévisage d'un air peu amène. Je n'arrive pas à me convaincre qu'il est jaloux; craint-il que je ne m'occupe un peu trop de ses femelles? Au bout d'un moment, je trouve enfin la clé de l'énigme; elle est sur ma tête; je porte une casquette rouge. Je l'enlève et le taureau se remet à brouter sans plus s'intéresser à moi.  

La Sentinelle était autrefois un relais télégraphique édifié au sommet d'une montagne, pour surveiller la mer. Il communiquait avec les installations du village. Il est maintenant en ruine. On y jouit d'un beau point de vue sur plusieurs secteurs de l'île. Mais il faut y parvenir et le sentier, raviné par les pluies, n'est pas une autoroute. Enfin, j'y arrive. Je me promène sur le plateau, puis je m'aventure à redescendre par un chemin qui me semble plus direct. J'y renonce bientôt. Il faut traverser des passages de roches nues et glissantes et, en contrebas, il n'y a aucune branche à laquelle s'accrocher en cas de chute. Un faux pas et c'est le plongeon assuré dans la mer, d'une hauteur qui terrifie. Je me demande si j'ai agi bien raisonnablement en me risquant seul par ici. Qui me retrouverait si j'étais accidenté? Je reviens donc par le chemin pris lors de la montée. Je rentre à l'hôtel trempé de sueur. Je n'ai jamais autant transpiré de ma vie. Mais le spectacle des pics, des vallées, des falaises et de la mer, vus de là haut, en valait la peine. 

Le lendemain, je fais la grasse matinée. Avant de déjeuner, je m'installe sur la terrasse où un massif de géranium attire les oiseaux-mouches, ou pique-fleurs. Il n'y a ici que des femelles au plumage gris. Les mâles sont plus colorés, mais on ne les rencontre guère qu'aux environs du jardin botanique. 

L'après-midi, je me dirige vers le village par les terres, puis je me rends au dernier lieu que je ne connais pas encore: la Plazoleta. De la demeure du couple allemand ne subsistent plus que les fondations. La Plazoleta est aujourd'hui un lieu de pique-nique, à l'écart de la bourgade. Sous les arbres, des bancs de bois ont été installés; il n'y a plus qu'à mettre la table. Autour, la végétation est exubérante. Je remarque, en particulier, une plante qui ressemble à une gigantesque rhubarbe; on l'appelle le parasol de Robinson, à cause de la forme de ses feuilles qui, retournées, peuvent effectivement jouer le rôle d'une vaste ombrelle.  

Je reviens à l'hôtel en passant par le jardin botanique. J'ai tenté d'aller saluer notre ami le baroudeur. Mais il était absent. Peut-être était-il sorti en mer avec l'explorateur des fonds marins qui partage sa maison. Ce dernier devait dîner hier soir à l'hôtel en ma compagnie, mais il m'a fait faux bon. Je ne le verrai pas. S'il était venu, nous aurions eu la surprise de nous reconnaître. Nous nous sommes en effet déjà rencontrés à Santiago. Il est marié à une jeune femme française chez qui j'ai eu l'occasion d'aller, avec des amis qui sont ses voisins. J'ignorais alors quelle était  l'activité du mari, comme j'ignore maintenant son identité. Cette dernière me sera incidemment révélée, plusieurs années plus tard, au cours d'un autre voyage au Chili. Il travaille sur un galion qu'il a localisé au large de l'île. Mais l'exploitation de sa découverte exige des capitaux importants et, finalement, l'entreprise n'aboutira pas.  

Les naufrages ont été nombreux dans les parages. Le Pacifique porte mal son nom et les approches de l'île ne sont pas faciles. Le corsaire anglais Shelvocke y perdit son voilier en 1720. Pour quitter l'île, il dut construire une embarcation de fortune, avec des arbres pris dans la forêt et les débris de son ancien navire. Le travail dura plusieurs mois. En 1996, l'ancre du bateau de Shelvocke fut ramenée à la surface. La goélette française Le Télégraphe coula également au voisinage de l'île en 1891, à la suite d'une mutinerie de l'équipage. Il n'y eut qu'un seul rescapé, Antoine-Désiré Charpentier, ancêtre du maire de Juan Bautista. Nombreuses sont les épaves qui gisent au fond de l'océan, autour de l'île. Elles n'ont sans doute pas encore été toutes répertoriées; il y a donc de quoi exciter l'appétit des chercheurs de trésors. D'autant que l'or  n'est peut-être pas toujours enfoui sous les eaux. D'après la légende, des pirates auraient dissimulé leur magot quelque part sous le sol rocailleux de l'île. La légende est crédible; les bateaux pirates faisaient fréquemment escale au port des Anglais, pour y relâcher et partager leurs prises. Quoi de plus simple que d'enterrer une partie du butin en un lieu secret facile à retrouver plus tard en cas de besoin! On le met ainsi au moins à l'abri des rencontres sur mer dont on ne sait jamais au profit de qui elles peuvent tourner. Mais, si cachette il y a, elle est demeurée jusqu'à présent introuvable, malgré les fouilles. Le capitaine crochet de l'endroit n'a pas laissé de carte! 
. 

VALPARAISO - Des chercheurs chiliens affirment avoir découvert un trésor important sur l'île de Robinson - qui a donné son nom au héros du célèbre roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Un robot aurait détecté "plusieurs tonnes de joyaux et d'or".  

Cette découverte a été annoncée par l'un des avocats de l'entreprise Wagner chargée de l'expédition. Rodrigo Irrrazabal a indiqué que ce trésor de "dix milliards de dollars" a été localisé par un détecteur de métal au nord-ouest de l'île.  

Située en face des côtes chiliennes, à 700 km à l'ouest du grand port de Valparaiso, l'île de Robinson Crusoé fut le refuge des corsaires et des pirates qui opéraient au 17ème siècle dans le Pacifique sud. Selon la légende, le navigateur espagnol Juan Esteban Ubilla y aurait enterré en 1715 un fabuleux trésor composé principalement de joyaux et d'or.  

"C'est le plus grand trésor de l'histoire" estime Fernando Uribe Echeverria, un porte-parole de l'expédition. Les chercheurs vont commencer à creuser quand ils auront reçu les autorisations nécessaires.  

Régulièrement les 600 habitants de l'île de Robinson, appartenant au petit archipel de Juan Fernandez, assistent à des chasses au trésor, motivées par la fabuleuse légende. Mais plusieurs expéditions n'ont rien trouvé sur l'île.  

D'après une émission de télévision de la fin de l'année 2005, il semble bien que le fameux "trésor" ne se trouve que dans l'imagination des chercheurs d'or! Mais on peut toujours rêver.

. 
Le soir, je ne suis plus seul à l'hôtel. L'avion en provenance de Santiago n'avait ni passagers, ni caisses de langoustes pour le retour. Il est donc resté sur l'île. On me demande si j'accepterais de dîner en compagnie du pilote. Je donne bien volontiers mon accord. L'homme est sympathique et nous ne tardons pas à lier conversation. Nous nous trouvons des points communs. Nous sommes tous les deux amateurs d'histoire en général et de la période napoléonienne en particulier. Son fils a visité Paris, avec la recommandation du père de ne pas oublier la visite au tombeau des Invalides. Le fils a obéi et a envoyé au père une carte, en souvenir de cette visite. Nous évoquons aussi nos activités professionnelles réciproques. Le pilote est retraité mais, comme sa pension n'est pas assez élevée à son goût, il a repris du service sur les petits appareils qui font la navette entre Santiago et Juan Bautista. Il me raconte une histoire qui est arrivée, à lui ou à un de ses amis, je ne me souviens plus. La personne en question pilotait un avion de ligne. Soudain, tout contact fut coupé avec la tour de contrôle. Il pensa à une panne des instruments. Mais lorsqu'il s'approcha de la piste, il la vit se gondoler devant lui. Un tremblement de terre secouait l'aéroport. Il dut reprendre de la hauteur et chercher, dans l'angoisse, un autre endroit où se poser sans dommage. Heureusement, pour lui et pour les passagers, il y parvint avant d'avoir épuisé son carburant. La soirée se passe ainsi agréablement en discussions enrichissantes. 

Le lendemain, retour à Santiago. Le ciel est couvert et, sur le bateau, le pilote s'interroge. La visibilité sera-t-elle suffisante pour décoller sans risque? Finalement, sur le plateau, elle est correcte. Le pilote m'invite à m'asseoir à ses côtés, dans la cabine de pilotage. Nous prenons l'air sans problème. Je bénéficie d'une vue panoramique sans comparaison avec celle des passagers qui sont derrière nous. Peu à peu, je me familiarise même avec les cadrans du tableau de bord. A peu près à mi chemin, il me semble que la jauge à essence est anormalement basse. Naturellement, je garde mes réflexions pour moi. Quelques instants plus tard, le pilote lève le bras et tourne un petit robinet au-dessus de sa tête. La jauge se remet à monter. Il y avait donc un second réservoir. Après deux heures et demi de vol, nous atterrissons sur l'aéroport de Santiago, où se tient un meeting aérien. Je prends congé de Dario, mon nouvel ami le pilote, par une vigoureuse poignée de main.


Sommaire              Photos
 
Naviguez sur l'ensemble du site de Jean Dif:
Accueil     Logiciels      Textes     Images      Musique