Les poètes de ma jeunesse
 
 
On trouvera sur cette page quelques-uns des poètes qui marquèrent mon adolescence, soit parce qu'il m'initièrent par leurs textes à la poésie de mon époque, soit parce qu'il daignèrent m'honorer de leur correspondance, soit parce que j'eus la chance de les rencontrer et parfois le plaisir de nouer avec eux des relations amicales. Bien sûr, cette liste n'est pas exhaustive. J'ai dû faire des choix et ceux-ci sont toujours arbitraires.
Cliquez ci-dessous le nom de l'auteur que vous avez choisi pour l'atteindre directement.
A. Jarry P. Eluard A. Breton W. Maïakovski H. Michaux Guillevic J. L'Anselme R. Edouard H. Pichette J. Exbrayat
J. Richer F.-Y. Caroutch A. Gateau L. Becker R. Lorho M. Fombeure C. Le Quintrec J. Vodaine M. Alyn J. Bouhier
R.-G. Cadou M. Manoll J. Rousselot M. Béalu Belghanem B. Edelman Milieu de Page Bas de Page


Alfred Jarry (1873-1907)

J'ai contracté une dette particulière envers Alfred Jarry. C'est en effet grâce à lui que j'ai
découvert la poésie du vingtième siècle. Je n'avais pas dépassé Verlaine et le symbolisme
lorsqu'un soir, par le plus merveilleux des hasards, j'eus l'occasion d'entendre, à la radio,
sans l'avoir cherché, une émission sur Alfred Jarry. La nouveauté de cette écriture, si
différente de celle des récitations scolaires, qui constituaient alors tout mon univers
poétique, excita mon imagination. Je voulus en savoir plus et me mis en quête, dans les
librairies de Clermont-Ferrand, où je vivais chez mes parents, de tous les livres des auteurs
dont il avait été question dans cette émission, c'est-à-dire, grossomodo, des surréalistes.

LA CHANSON DU DECERVELAGE

Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste,
Dans la ru' du Champ d' Mars, d' la paroiss' de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d'modiste,
Et nous n'avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch' s'annonçait sans nuage.
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru' d' l'Echaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur)  Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu!

Nos deux marmots chéris, barbouillés d' confitures,
Brandissant avec joi' des poupins en papier,
Avec nous s'installaient sur le haut d' la voiture
Et nons roulions gaîment vers l'Echaudé.
On s' précipite en foule à la barrière,
On s' fich' des coups pour être au premier rang
Moi je m' mettais toujours sur un tas d' pierres
Pour pas salir mes godillots dans l' sang.
Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu!

Bientôt ma femme et moi nous somm' tout blancs d' cervelle,
Les marmots en boulott'nt et tous nous trépignons
En voyant l' Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur's et les numéros d' plomb.
Soudain j' perçois dans l' coin, près d' la machine,
La gueul' d'un bonz' qui n' m' revient qu'à moitié.
Mon vieux, que j' dis, je r'connais ta bobine,
Tu m'as volé, c'est pas moi qui t' plaindrai.
Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur)  Hourra, cornes-au-cul, vive te Père Ubu!

Soudain, j' me sens tirer la manch' par mon épouse
Espèc' d'andouill', qu'ell' m'dit, v'là l'moment d'te montrer:
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d' bouse,
V'là l' Palotin qu'a juste' le dos tourné.
En entendant ce raisonn'ment superbe,
J'attrap' sus l' coup mon courage à deux mains
J' flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s'aplatit sur l' nez du Palotin.
Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu!

Aussitôt j' suis lancé par-dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j'suis précipité la tête la première
Dans l'grand trou noir d'ous qu'on n' revient jamais.
Voilà c'que c'est qu'd'aller s'prome'ner l'dimanche
Ru' d' l'Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l' Pinc'-Porc ou bien l' Démanch'-Comanche.
On part vivant et l'on revient tudé.

Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, Voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;

(Choeur) Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu!

TROIS GRENOUILLES...

Trois grenouilles passèrent le gué,
Ma mie Olaine,
Avec des aiguilles et un dé,
Du fil de laine.

C'est pour la robe du roi,
Ma mie Olaine,
Qu'elles feront avec le doigt
Et de la laine.

Voici qu'arrive le bourreau,
Ma mie Olaine,
Apportant un grand sarrau
De grosse laine.

-Coupez, cousez l'habit d'elbeuf
Ma mie Olaine.
C'est plein de sang, mais c'est tout neuf
Et c'est en laine!

-Nous ne toucherons point au sang,
Ma mie Olaine.
Aimerions mieux pourrir dedans
Avec la laine!

Le roi n'est plus, le roi est mort,
Ma mie Olaine.
Et nous partagerons son sort:
Cassez la laine!

TATANE

Chanson pour faire rougir les nègres
et glorifier le Père Ubu.

I. "Ne me chicane
Ce seul cadeau
Jamais tatane
Dans le dodo!"

II. Lors reste en panne
Je ne sais où
Un diaphane
En caoutchouc.
 
III."A ton adresse
Remporte peau,
Dit la négresse,
De ton zozo!"
 
IV. Sur le rivage
Le Père Ubu
A la sauvage
Montre son dû.

V. Mais sa conquête
"Colorié
Li blanc bébête
Dans l'encrié!"
 
VI. Ainsi se broche,
De noir imbu
Dessus Totoche
Le Père Ubu.
 
VII. Sa signature
Va son chemin
Sur la nature
Du parchemin.
 
VIII. Le noble sire
Ne s'étonna
Commence écrire
Cet Almanach,
 
IX. Quand une lame,
Sur ce tableau,
Jette la femme
Au fond de l'eau.
 
X. Cherche,
et barguigne
A préciser
"Portait pour signe
Demi-baiser!

XI. La croyant sage
Un Malabar
Prit son... corsage
Dix ans plus tard.

XII. Ce pucelage
Etait la peau
D'Ubu volage,
Peau de zozo!

XIII. "Ne me chicane
Ce seul cadeau
Jamais tatane
Dans le dodo!"

LE HOMARD ET LA BOITE DE CORNED-BEEF QUE PORTAIT
LE DOCTEUR FAUSTROLL EN SAUTOIR

FABLE

A  A.-F. Hérold.

Une boîte de corned-beef, enchaînée comme une lorgnette,
Vit passer un homard qui lui ressemblait fraternellement.
Il se cuirassait d'une carapace dure
Sur laquelle était écrit à l'intérieur, comme elle, il était sans arêtes,
(Boneless and economical) ;
Et sous sa queue repliée
Il cachait vraisemblablement une clé destinée à l'ouvrir.
Frappé d'amour, le corned-beef sédentaire
Déclara à la petite boîte automobile de conserves vivante
Que si elle consentait à s'acclimater,
Près de lui, aux devantures terrestres,
Elle serait décorée de plusieurs médailles d'or.

Les poèmes ci-dessus sont extraits de: Alfred Jarry par Jacques-Henry Levesque
Collection Poètes d'aujourd'hui - Seghers éditeur

On sait qu'Alfred Jarry pratiquait le sport cycliste. Étant moi même adepte de ce sport, je ne résiste pas au plaisir d'insérer ici le texte suivant:

La Passion considérée comme une course de côte

Barrabas, engagé, déclara forfait.

Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, ce qui lui mouilla les mains, à moins qu'il n'eût simplement craché dedans, donna le départ.

Jésus démarra à toute allure.

En ce temps là, l'usage était, selon le bon rédacteur sportif saint Mathieu, de flageller au départ les sprinters cyclistes, comme font nos cocher à leurs hippomoteurs. Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc, Jésus, très en forme, démarra, mais l'accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d'épines cribla tout le pourtour de sa roue avant.

On voit, de nos jours, la ressemblance exacte de cette véritable couronne d'épines aux devantures de fabricants de cycles, comme réclame à des pneus increvables. Celui de Jésus, un simple tube de piste ordinaire, ne l'était pas.

Les deux larrons, qui s'entendaient comme larrons en foire, prirent de l'avance.

Il est faux qu'il y ait eu des clous. Les trois figurés dans des images sont les démonte-pneu dit "une minute". Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d'abord décrivons en quelques mots la machine. Le cadre est d'invention relativement récente. C'est en 1890 que l'on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavent, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l'un sur l'autre. C'est ce que l'on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l'accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou, si l'on veut, sa croix.

Des gravures du temps reproduisent cette scène, d'après des photographies. Mais il semble que le sport du cycle, à la suite de l'accident bien connu qui termina si fâcheusement la course de la Passion et que rend d'actualité, presque à son anniversaire, l'accident du comte Zborowski à la côte de la Turbie, il semble que ce sport fut interdit un certain temps, par arrêté préfectoral. Ce qui explique que les journaux illustrés, reproduisant la scène célèbre, figurèrent des bicyclettes plutôt fantaisistes. Ils confondirent la croix du corps de la machine avec cette autre croix, le guidon droit. Ils représentèrent Jésus les deux mains écartées sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l'air.

Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments ad hoc. Dans la côte du Golgotha, il y a quatorze virages. C'est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes, s'alarma.

Le bon entraîneur Simon de Cyrène, de qui la fonction eût été sans l'accident des épines, de le "tirer" et lui couper le vent, porta la machine.

Jésus, quoique ne portant rien, transpira. Il n'est pas certain qu'une spectatrice lui essuya le visage, mais il est exact que la reporteresse Véronique, de son Kodak, prit un instantané.

La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois sur un rail, au onzième.

Les demi-mondaines d'Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.

Le déplorable accident que l'on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment dead-head avec les deux larrons. On sait aussi qu'il continua la course en aviateur...

Ce texte, extrait de "Alfred Jarry en verve", édition Horay, a été reproduit dans un numéro hors-série du Journal "L'Humanité" consacré au centième anniversaire du tour de France, en  juillet 2003.
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Alfred Jarry à bicyclette quittant sa maison de Corbeil pour se rendre à Paris (Photo Harlingue-Viollet)
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Pour en savoir plus sur Alfred Jarry, cliquez ici

Paul Eluard   (1895-1952)
 

Paul Eluard est certainement le poète surréaliste que j'ai le plus lu. Je pense
avoir parcouru  la quasi totalité de son oeuvre. Ses poèmes enthousiasmèrent
mon adolescence.

POUR VIVRE ICI (1918)

Je fis un feu, l'azur m'ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m'introduire dans la nuit d'hiver,
Un feu pour vivre mieux.

Je lui donnai ce que le jour m'avait donné:
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur;
J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
Comme un mort je n'avais qu'un unique élément.


 

 

Carte postale de la collection Paul Eluard 
Source: documentation Musée du Jeu de Paume - Hôtel de Sully

Les deux textes ci-dessus sont extraits de Paul Eluard par Louis Parrot
et Jean Marcenac - Collection Poètes d'Aujourd'hui - Seghers éditeur

EN VERTU DE L'AMOUR
 

J’ai dénoué la chambre où je dors, où je rêve,
Dénoué la campagne et la ville où je passe,
Où je rêve éveillé, où le soleil se lève,
Où, dans mes yeux absents, la lumière s’amasse.

Monde au petit bonheur, sans surface et sans fond,
Aux charmes oubliés sitôt que reconnus,
La naissance et la mort mêlent leur contagion
Dans les plis de la terre et du ciel confondus.

Je n’ai rien séparé mais j’ai doublé mon cœur.
D’aimer, j’ai tout créé : réel, imaginaire,
J’ai donné sa raison, sa forme, sa chaleur
Et son rôle immortel à celle qui m’éclaire.
 

LE PHENIX
 

Je suis le dernier sur ta route
Le dernier printemps la dernière neige
Le dernier combat pour ne pas mourir

Et nous voici plus bas et plus haut que jamais.
 

Il y a de tout dans notre bûcher
Des pommes de pin des sarments
Mais aussi des fleurs plus fortes que l'eau

De la boue et de la rosée,
 

La flamme est sous nos pieds la flamme nous couronne
A nos pieds des insectes des oiseaux des hommes
Vont s'envoler

Ceux qui volent vont se poser.

Ces derniers vers constituent le début du Recueil "Le Phénix"
paru aux éditions Seghers

Et pour lire d'autres poèmes d'Eluard, cliquez ici
 


André Breton (1896-1966)

André Breton, théoricien du surréalisme, était à mes yeux, l'écrivain
le plus prestigieux. Quelques temps après mon arrivée à Paris, je lui
écrivis. Il fit lire sa lettre à quelques amis et me répondit en me
proposant de la publier dans la revue "Médium" ou bien de lui
envoyer un autre texte si je préférais y intervenir sous une forme
différente. Cette brève correspondance resta sans lendemain mais
elle figure aujourd'hui dans le fonds Doucet.
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DIRE (1914) 

Dire, à voir cette main sur l'éther bleu flottante 
Et pâle infiniment plus pâle que les cierges 
"Un lotus a fleuri quelque eau morte en l'attente 
Imprécise où ton âme aspire aux cimes vierges." 

Du voeu de la plus chère offrande à la Madone 
Et miracle! à ces mots qu'Elle nous apparaisse; 
Oublier qu'une voix trop peu réelle donne 
A pleurer sang nul baume espéré de caresse! 

Savoir aussi quelle urne invisible elle penche 
Et la mysticité de la chapelle blanche 
Où le soir exhaler faiblement cette plainte 

Pour, au gré de la voix qui la module, étrange 
Écho triste selon toute rosace éteinte, 
O leurre! ne rêver que l'appel d'un archange! 

Un poème de jeunesse, fortement influencé par Mallarmé, extrait 
de "L'An suave" - Bibliothèque Artistique et Littéraire éditeur 

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Au regard des divinités

A Louis Aragon

"Un peu avant minuit près du débarcadère.
"Si une femme échevelée te suis n'y prends pas garde.
"C'est l'azur. Tu n'as rien à craindre de l'azur.
"Il y aura un grand vase blond dans un arbre.
"Le clocher du village des couleurs fondues
"Te servira de point de repère. Prends ton temps,
"Souviens-toi. Le geyser brun qui lance au ciel les pousses de fougère
"Te salue."
                  La lettre cachetée aux trois coins d'un poisson
Passait maintenant dans la lumière des faubourgs
Comme une enseigne de dompteur.
                                                                Au demeurant
La belle, la victime, celle qu'on appelait
Dans le quartier la petite pyramide de réséda
Décousait pour elle seule un nuage pareil
A un sachet de pitié.
                                   Plus tard l'armure blanche
Qui vaquait aux soins domestiques et autres
En prenant plus fort à son aise que jamais,
L'enfant à la coquille, celui qui devait être...
Mais silence.
                      Un brasier déjà donnait prise
En son sein à un ravissant roman de cape
Et d'épée.
                Sur le pont à la même heure,
Ainsi la rosée à tête de chatte se berçait.
La nuit, - et les illusions seraient perdues.

Voici les Pères blancs qui reviennent des vêpres
Avec l'immense clé pendue au-dessus d'eux.
Voici les hérauts gris; enfin voici sa lettre
Ou sa lèvre: mon coeur est un coucou pour Dieu.

Mais le temps qu'elle parle, il ne reste qu'un mur
Battant dans un tombeau comme une voile bise.
L'éternité recherche une montre-bracelet
Un peu avant minuit près du débarcadère.

C'est moi ouvrez

Les carreaux d'air se brisent à leur tour
Il n'y a plus de miroirs depuis longtemps
Et les femmes se défendent jour et nuit d'être belles
A l'approche des oiseaux qui vont se poser sur leur épaule
Elles renversent doucement la tête dans fermer les yeux
Le parquet et les meubles saignent
Une araignée lance sa toile bleue sur un cadre vide
Des enfants une lampe à la main avancent dans les bois
Ils demandent l'ombre des lacs aux feuilles
Mais les lacs silencieux sont trop attirants
On ne voit bientôt plus à la surface qu'une petite lampe qui baisse
Sur les trois portes de la maison sont cloués trois hibous blancs
En souvenirs des amours de l'heure
L'extrêmité de leurs ailes est dorée comme les couronnes de papier
          qui tombent en tournoyant des arbres morts
La voix de ces études met des chardons aux lèvres
Sous la neige le paratonnerre charme les étoiles épervières

Les deux derniers poèmes sont extraits de: "André Breton - Poésie et Autre" -
Le Club du meilleur livre éditeur

Tournesol

La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respiré la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Ou venaient d'entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d'eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s'agenouilla sur le Pont-au-Change
Rue Git-le-Coeur les timbres n'étaient plus les mêmes
Les promesses de nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l'habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l'air de nager
Et dans l'amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendres
Un soir près de la statue d'Etienne Marcel
M'a jeté un coup d'oeil d'intelligence
André Breton a-t-il dit passe

On pourra aussi lire un autre poème  ici
Et pour en savoir plus sur André Breton, cliquez ici



Wladimir Maïakovski (1893-1930)
J'ai découvert Maïakovski, comme sans doute beaucoup d'autres, dans la
traduction d'Elsa Triolet. J'ai immédiatement été séduit par la nouveauté
de cette prosodie hachée qui allie la nouveauté des images à la simplicité
du discours, la violence et la tendresse. On ne peut malheureusement citer
que de brefs extraits des longs poèmes de Maïakovski. C'est dommage car
cette poésie puissante et virile en sort considérablement affaiblie.

Le nuage en pantalon (1915)
........
Vous,
que tourmente une seule idée:
"est-il un élégant danseur",
regardez à quoi je m'amuse
moi,
souteneur des trottoirs
et tricheur aux cartes.
Loin de vous,
qui baignez dans vos amourettes,
vous de qui
coulait un pleur séculaire,
je m'en irai, moi,
le soleil pour monocle
vissé dans mon oeil large ouvert.
............
...........
Moi qui chante la machine et l'Angleterre
peut-être suis-je simplement
dans le plus banal des évangiles
un treizième apôtre.
Et pendant que ma voix
hulule, obscène
d'heure en heure
jour et nuit,
Jésus-Christ respire peut-être
les myosotis de mon âme.
...........

Extrait de "Maïakovski" par Elsa Triolet - P. Seghers éditeur

La flûte des vertèbres (1916)
........
Et le ciel
oubliant dans les fumées d'être bleu
et les nuages, comme des réfugiés en haillons
je les embraserai de mon dernier amour.
De joie je couvrirai les hurlements
des hordes
qui ont oublié la douceur d'une maison:
Hommes,
écoutez!
Sortez des tranchées,
vous finirez la guerre plus tard.

Même quand
titubant de sang comme Bacchus
un combat se livre,
les mots d'amour ne sont jamais flétris.
Chers Allemands!
je le sais,
sur vos lèvres vous avez
la Gretchen de Goethe.

Mais qu'est pour moi la mollesse rose
mâchonnée par les siècles.
Aujourd'hui, tombez à d'autres pieds!
C'est toi que je chante,
maquillée et
rousse.

Peut-être que de ces jours,
terribles comme les pointes des baïonnettes,
quand les siècles blanchiront de barbes,
ne resteront que
toi
et moi
lancé à ta poursuite de ville en ville.

Que tu sois promise de l'autre côté de l'eau,
et je te baiserai, à travers le brouillard de Londres,
des lèvres de feu de ses réverbères.

Que dans le désert torride tu étires des caravanes
là où les lions se tiennent sur leur garde -
et je poserai pour toi
sous la poussière, déchirée par le vent,
ma joue brûlante de Sahara.

Que tu habilles d'un sourire tes lèvres,
que tu regardes -
(Qu'il est beau, le toréador!)
et soudain je
lancerai dans les loges la jalousie
de l'oeil mourant du taureau.

Que tu portes sur le pont un pas distrait
pensant: -
« Il ferait bon en bas »,
et c'est moi
qui coule sous le pont,
je suis la Seine,
je t'appelle,
je montre mes dents pourries.

Qu'avec un autre tu allumes dans le feu des trotteurs
Strelka ou Sokolniki,
Et c'est moi, grimpé là-haut, là-haut
qui attends, petite lune languissante et nue.

Je suis fort,
ils pourraient avoir besoin de moi.
S'ils m'ordonnent
"Tue-toi à la guerre!"
il sera le dernier
ton nom
caillé sur la lèvre déchirée par l'obus.

Mourrai-je couronné?
A Sainte-Hélène?
Des tempêtes de la vie scellant les vagues,
je suis aussi bien candidat
et au trône de l'univers
et aux menottes.

Il m'est échu d'être tsar;
c'est à l'image de ton petit visage,
sur l'or solaire de ma monnaie,
que j'ordonne à mon peuple:
frappe!
Et là-bas, où le monde se fane dans la toundra,
où le vent du Nord marchande avec le fleuve,
je gratterai sur la chaîne le nom de Lili
et j'embrasserai la chaîne dans les ténèbres du bagne.
Alors, écoutez, vous qui oubliez que le ciel est bleu,
le poil hérissé
comme celui des bêtes!
Ceci est peut-être
le dernier amour du monde
embrasé d'un rose de poitrinaire.
.......

Extrait de "Maïakovski" par Elsa Triolet - P. Seghers éditeur

La guerre (anticipation) (1929)

.......
Les scribouilleurs de l'histoire
                                                      rédigent
                                                                     leurs mémoires.
Mais la douleur des nôtres,
                                                 de nos proches,
crie après nous
                           du fond des chiffres secs.
Trente millions
                            ont servi de cible,
des millions
                      par centaines
                                              hurlent et se lamentent.
Mais même
                     cet enfer
                                     aura l'air d'un grelot
au gré
           de ce qui s'approche,
                                                 la guerre qu'on apprête.
Par toutes les échines
                                       dans les camps brisées,
par les bras coupés
                                   sur les tables opératoires,
par toutes les blessures
                                          que l'automne
                                                                     réveille,
par les coups frappés
                                       de toutes les béquilles,
par les trous des gueules
                                             cassées au combat,
par la voix,
                    le cri
                             du mal des gazés -
aujourd'hui
                      l'univers
                                      va clamer:
                                       - A bas!
Jamais plus!
                      On ne marche pas!
                                                        On s'y oppose!
........

Extrait de "Maïakovski Vers et Proses" choisis, traduits du Russe
et présentés par Elsa Triolet - Les Éditeurs Français Réunis

Et pour en savoir plus sur Maïakovski, cliquez ici



Henri Michaux (1899-1984)

Un de mes poètes préférés. Il n'y a rien à ajouter. Ses textes
suffisent.

L'arrachage des têtes

Ils tenaient seulement à le tirer par les cheveux. Ils ne voulaient pas lui faire de mal. Ils lui ont arraché la tête d'un coup. Sûrement elle tenait mal. Ça ne vient pas comme ça. Sûrement il lui manquait quelque chose.

Quand elle n'est plus sur les épaules, elle embarrasse. Il faut la donner. Mais il faut la laver, car elle tache la main de celui a qui on la donne. Il fallait la laver. Car celui qui l'a reçue, les mains déjà baignées de sang, commence a avoir des soupçons et il commence à regarder comme quelqu'un qui attend des renseignements.

Bah!  on l'a trouvée en jardinant... On l'a trouvée au milieu d'autres... On l'a choisie parce qu'elle paraissait plus fraîche. S'il en préfère une autre... on pourrait aller voir. Qu'il garde toujours celle-là en attendant... Et ils s'en vont suivis d'un regard qui ne dit ni oui ni non, un regard fixe.

Si on allait voir du côté de l'étang. Dans un étang on trouve quantité de choses. Peut-être un noyé ferait-il l'affaire.

Dans un étang on s'imagine qu'on trouvera ce qu'on voudra. On en revient vite et l'on en revient bredouille.

Où trouver des têtes toutes prêtes à offrir? Où trouver ça sans trop d'histoires?

-Moi j'ai bien mon cousin germain. Mais nous avons autant dire la même tête. Jamais on ne croira que je l'ai trouvée par hasard.
-Moi... il y a mon ami Pierre. Mais il est d'une force à ne pas se la laisser enlever comme  ça.
-Bah, on verra. L'autre est venue si facilement.

C'est ainsi qu'ils s'en vont en proie à leur idée et ils arrivent chez Pierre. Ils laissent tomber un mouchoir. Pierre se baisse. Comme pour le relever, en riant, on le tire en arrière par les cheveux. La tête est venue arrachée. La femme de Pierre entre, furieuse... Soûlaud, voilà qu'il a encore renversé le vin. Il n'arrive même plus à le boire. Il faut encore qu'il le renverse à terre. Et ça ne sait même plus se relever...

Et elle s'en  va pour chercher de quoi nettoyer. Ils la retiennent donc par les cheveux. Le corps tombe en avant. La tête leur reste dans la main. Une tête furieuse qui se balance aux longs cheveux.

Un grand chien surgit, qui aboie fortement. On lui donne un coup de pied et la tête tombe.

Maintenant ils en ont trois. Trois c'est un bon chiffre. Et puis il y a du choix. Ce ne sont vraiment pas des têtes pareilles. Non, un homme, une femme, un chien. Et ils repartent vers celui qui a déjà une tête, et ils le retrouvent qui attend. Ils lui mettent sur les genoux  le bouquet de têtes. Lui met à gauche la tête de l'homme, près de la première tête, et la  tête de chien et la tête de femme et ses longs cheveux de l'autre côté. Puis il attend.

Et il les regarde d'un regard fixe, d'un regard qui ne dit ni oui ni non.

-Oh! celles-là, on les a trouvées chez un ami. Elles étaient là dans la maison... N'importe qui aurait pu les emporter. Il n'y en avait pas d'autres. On a pris celles qu'il y avait. Une autre fois on sera plus heureux. Après tout, ça a été de la chance. Ce ne sont pas les têtes qui manquent heureusement. Tout de même, il est déjà tard. Les trouver dans l'obscurité. Le temps de les nettoyer, surtout celles qui seraient dans la boue. Enfin, on essaiera... Mais, à nous deux, on ne peut quand même pas en rapporter des tombereaux. C'est entendu... On y va... Peut-être qu'il en est tombé quelques-unes depuis tout à l'heure. On verra...

Et ils s'en vont suivis d'un regard qui ne dit ni oui ni non, suivis d'un regard fixe.

-Oh! moi, tu sais. Non! Tiens! prends ma tête. Retourne avec, il ne la reconnaîtra pas. Il ne les regarde même pas. Tu lui diras... tenez, en sortant, j'ai buté là-dessus. C'est une tête; il me semble. Je vous l'apporte. Et ce sera suffisant pour aujourd'hui, n'est-ce pas?...
-Mais mon vieux, je n'ai que toi.
-Allons, allons pas de sensibilité. Prends-la. Allons, tire, tire fort, mais plus fort, voyons.
-Non. Tu vois, ça ne va pas. C'est notre châtiment. Allez, essaie la mienne, tire, tire.

Mais les têtes ne partent pas. De bonnes têtes d'assassins. Ils ne savent plus que faire, ils reviennent, ils retournent, ils reviennent, ils repartent, ils repartent, suivis du regard qui attend, un regard fixe. Enfin ils se perdent dans la nuit, et ça leur est d'un grand soulagement; pour eux, pour leur conscience. Demain, ils repartiront au hasard dans une direction, qu'ils suivront tant qu'ils pourront. Ils essaieront de se faire une vie. C'est bien difficile. On essaiera. On essaiera de ne plus songer à rien de tout ça, à vivre comme avant, comme tout le monde...
L'arrachage des têtes

Ils tenaient seulement à le tirer par les cheveux. Ils ne voulaient pas lui faire de mal. Ils lui ont arraché la tête d'un coup. Sûrement elle tenait mal. Ça ne vient pas comme ça. Sûrement il lui manquait quelque chose.

Quand elle n'est plus sur les épaules, elle embarrasse. Il faut la donner. Mais il faut la laver, car elle tache la main de celui a qui on la donne. Il fallait la laver. Car celui qui l'a reçue, les mains déjà baignées de sang, commence a avoir des soupçons et il commence à regarder comme quelqu'un qui attend des renseignements.

Bah!  on l'a trouvée en jardinant... On l'a trouvée au milieu d'autres... On l'a choisie parce qu'elle paraissait plus fraîche. S'il en préfère une autre... on pourrait aller voir. Qu'il garde toujours celle-là en attendant... Et ils s'en vont suivis d'un regard qui ne dit ni oui ni non, un regard fixe.

Si on allait voir du côté de l'étang. Dans un étang on trouve quantité de choses. Peut-être un noyé ferait-il l'affaire.

Dans un étang on s'imagine qu'on trouvera ce qu'on voudra. On en revient vite et l'on en revient bredouille.

Où trouver des têtes toutes prêtes à offrir? Où trouver ça sans trop d'histoires?

-Moi j'ai bien mon cousin germain. Mais nous avons autant dire la même tête. Jamais on ne croira que je l'ai trouvée par hasard.
-Moi... il y a mon ami Pierre. Mais il est d'une force à ne pas se la laisser enlever comme  ça.
-Bah, on verra. L'autre est venue si facilement.

C'est ainsi qu'ils s'en vont en proie à leur idée et ils arrivent chez Pierre. Ils laissent tomber un mouchoir. Pierre se baisse. Comme pour le relever, en riant, on le tire en arrière par les cheveux. La tête est venue arrachée. La femme de Pierre entre, furieuse... Soulaud, voilà qu'il a encore renversé le vin. Il n'arrive même plus à le boire. Il faut encore qu'il le renverse à terre. Et ça ne sait même plus se relever...

Et elle s'en  va pour chercher de quoi nettoyer. Ils la retiennent donc par les cheveux. Le corps tombe en avant. La tête leur reste dans la main. Une tête furieuse qui se balance aux longs cheveux.

Un grand chien surgit, qui aboie fortement. On lui donne un coup de pied et la tête tombe.

Maintenant ils en ont trois. Trois c'est un bon chiffre. Et puis il y a du choix. Ce ne sont vraiment pas des têtes pareilles. Non, un homme, une femme, un chien. Et ils repartent vers celui qui a déjà une tête, et ils le retrouvent qui attend. Ils lui mettent sur les genoux  le bouquet de têtes. Lui met à gauche la tête de l'homme, près de la première tête, et la  tête de chien et la tête de femme et ses longs cheveux de l'autre côté. Puis il attend.

Et il les regarde d'un regard fixe, d'un regard qui ne dit ni oui ni non.

-Oh! celles-là, on les a trouvées chez un ami. Elles étaient là dans la maison... N'importe qui aurait pu les emporter. Il n'y en avait pas d'autres. On a pris celles qu'il y avait. Une autre fois on sera plus heureux. Après tout, ça a été de la chance. Ce ne sont pas les têtes qui manquent heureusement. Tout de même, il est déjà tard. Les trouver dans l'obscurité. Le temps de les nettoyer, surtout celles qui seraient dans la boue. Enfin, on essaiera... Mais, à nous deux, on ne peut quand même pas en rapporter des tombereaux. C'est entendu... On y va... Peut-être qu'il en est tombé quelques-unes depuis tout à l'heure. On verra...

Et ils s'en vont suivis d'un regard qui ne dit ni oui ni non, suivis d'un regard fixe.

-Oh! moi, tu sais. Non! Tiens! prends ma tête. Retourne avec, il ne la reconnaîtra pas. Il ne les regarde même pas. Tu lui diras... tenez, en sortant, j'ai buté là-dessus. C'est une tête; il me semble. Je vous l'apporte. Et ce sera suffisant pour aujourd'hui, n'est-ce pas?...
-Mais mon vieux, je n'ai que toi.
-Allons, allons pas de sensibilité. Prends-la. Allons, tire, tire fort, mais plus fort, voyons.
-Non. Tu vois, ça ne va pas. C'est notre châtiment. Allez, essaie la mienne, tire, tire.

Mais les têtes ne partent pas. De bonnes têtes d'assassins. Ils ne savent plus que faire, ils reviennent, ils retournent, ils reviennent, ils repartent, ils repartent, suivis du regard qui attend, un regard fixe. Enfin ils se perdent dans la nuit, et ça leur est d'un grand soulagement; pour eux, pour leur conscience. Demain, ils repartiront au hasard dans une direction, qu'ils suivront tant qu'ils pourront. Ils essaieront de se faire une vie. C'est bien difficile. On essaiera. On essaiera de ne plus songer à rien de tout ça, à vivre comme avant, comme tout le monde...
L'arrachage des têtes

Ils tenaient seulement A le tirer par les cheveux. Ils ne voulaient pas lui faire de mal. Ils lui ont arraché la tête d'un coup. Sûrement elle tenait mal. Ça ne vient pas comme ça. Sûrement il lui manquait quelque chose.

Quand elle n'est plus sur les épaules, elle embarrasse. Il faut la donner. Mais il faut la laver, car elle tache la main de celui a qui on la donne. Il fallait la laver. Car celui qui l'a reçue, les mains déjà baignées de sang, commence a avoir des soupçons et il commence à regarder comme quelqu'un qui attend des renseignements.

Bah!  on l'a trouvée en jardinant... On l'a trouvée au milieu d'autres... On l'a choisie parce qu'elle paraissait plus fraîche. S'il en préfère une autre... on pourrait aller voir. Qu'il garde toujours celle-là en attendant... Et ils s'en vont suivis d'un regard qui ne dit ni oui ni non, un regard fixe.

Si on allait voir du côté de l'étang. Dans un étang on trouve quantité de choses. Peut-être un noyé ferait-il l'affaire.

Dans un étang on s'imagine qu'on trouvera ce qu'on voudra. On en revient vite et l'on en revient bredouille.

Où trouver des têtes toutes prêtes à offrir? Où trouver ça sans trop d'histoires?

-Moi j'ai bien mon cousin germain. Mais nous avons autant dire la même tête. Jamais on ne croira que je l'ai trouvée par hasard.
-Moi... il y a mon ami Pierre. Mais il est d'une force à ne pas se la laisser enlever comme  ça.
-Bah, on verra. L'autre est venue si facilement.

C'est ainsi qu'ils s'en vont en proie à leur idée et ils arrivent chez Pierre. Ils laissent tomber un mouchoir. Pierre se baisse. Comme pour le relever, en riant, on le tire en arrière par les cheveux. La tête est venue arrachée. La femme de Pierre entre, furieuse... Soulaud, voilà qu'il a encore renversé le vin. Il n'arrive même plus à le boire. Il faut encore qu'il le renverse à terre. Et ça ne sait même plus se relever...

Et elle s'en  va pour chercher de quoi nettoyer. Ils la retiennent donc par les cheveux. Le corps tombe en avant. La tête leur reste dans la main. Une tête furieuse qui se balance aux longs cheveux.

Un grand chien surgit, qui aboie fortement. On lui donne un coup de pied et la tête tombe.

Maintenant ils en ont trois. Trois c'est un bon chiffre. Et puis il y a du choix. Ce ne sont vraiment pas des têtes pareilles. Non, un homme, une femme, un chien. Et ils repartent vers celui qui a déjà une tête, et ils le retrouvent qui attend. Ils lui mettent sur les genoux  le bouquet de têtes. Lui met à gauche la tête de l'homme, près de la première tête, et la  tête de chien et la tête de femme et ses longs cheveux de l'autre côté. Puis il attend.

Et il les regarde d'un regard fixe, d'un regard qui ne dit ni oui ni non.

-Oh! celles-là, on les a trouvées chez un ami. Elles étaient là dans la maison... N'importe qui aurait pu les emporter. Il n'y en avait pas d'autres. On a pris celles qu'il y avait. Une autre fois on sera plus heureux. Après tout, ça a été de la chance. Ce ne sont pas les têtes qui manquent heureusement. Tout de même, il est déjà tard. Les trouver dans l'obscurité. Le temps de les nettoyer, surtout celles qui seraient dans la boue. Enfin, on essaiera... Mais, à nous deux, on ne peut quand même pas en rapporter des tombereaux. C'est entendu... On y va... Peut-être qu'il en est tombé quelques-unes depuis tout à l'heure. On verra...

Et ils s'en vont suivis d'un regard qui ne dit ni oui ni non, suivis d'un regard fixe.

-Oh! moi, tu sais. Non! Tiens! prends ma tête. Retourne avec, il ne la reconnaîtra pas. Il ne les regarde même pas. Tu lui diras... tenez, en sortant, j'ai buté là-dessus. C'est une tête; il me semble. Je vous l'apporte. Et ce sera suffisant pour aujourd'hui, n'est-ce pas?...
-Mais mon vieux, je n'ai que toi.
-Allons, allons pas de sensibilité. Prends-la. Allons, tire, tire fort, mais plus fort, voyons.
-Non. Tu vois, ça ne va pas. C'est notre châtiment. Allez, essaie la mienne, tire, tire.

Mais les têtes ne partent pas. De bonnes têtes d'assassins. Ils ne savent plus que faire, ils reviennent, ils retournent, ils reviennent, ils repartent, ils repartent, suivis du regard qui attend, un regard fixe. Enfin ils se perdent dans la nuit, et ça leur est d'un grand soulagement; pour eux, pour leur conscience. Demain, ils repartiront au hasard dans une direction, qu'ils suivront tant qu'ils pourront. Ils essaieront de se faire une vie. C'est bien difficile. On essaiera. On essaiera de ne plus songer à rien de tout ça, à vivre comme avant, comme tout le monde...

Extrait de "Plume" - Gallimard éditeur

Et pour en savoir plus sur Henri Michaux, cliquez ici



GUILLEVIC (1907-1997)
La réputation de Guillevic n'est pas à faire. D'emblée il a été
considéré comme un des poètes majeurs de son temps. L'économie
des moyens, la vérité des images, jamais gratuites... exercent sur
le lecteur une séduction immédiate. Les hasards de l'existence
m'ont amené à croiser quelquefois Guillevic sans me permettre
de faire sa connaissance. Pendant quelques temps, j'ai travaillé
dans la même administration que lui. Physiquement, l'homme
ressemblait à l'oeuvre: du granit.

Des milliers d'yeux jaunes luisent dans la forêt,
Me réclament le sang.

Que je ferme un instant les yeux,
Ils s'abattront sur moi,
Ils me dissoudront dans l'humus
Où depuis toujours
Je sens mon odeur.
_____________________________

Mais mourir,
Ce peut être une grande fatigue
Un soir,

Et un aveu.
_____________________________

Les Rocs
..............
IV

Ils n'ont pas à porter leur face
Comme un supplice.

Ils n'ont pas à porter de face
Où tout se lit.
.............

Extraits de "Terraqué" - Poésie/Gallimard

Amulettes

La scie va dans le bois,
Le bois est séparé

Et c'est la scie
Qui a crié.
...........
_______________________________

Voir le dedans des murs
Ne nous est pas donné.

On a beau les casser,
Leur façade est montrée.

Bien sûr que c'est pareil
En nous et dans les murs,

Mais voir
Apaiserait.

Extraits de "Exécutoire" - Poésie/Gallimard

LES CHARNIERS

Passez entre les fleurs et regardez:
Au bout du pré c'est le charnier.

Pas plus de cent, mais bien en tas,
Ventre d'insecte un peu géant
Avec des pieds à travers tout.

Le sexe est dit par les souliers,
Les regards ont coulé sans doute.

-Eux aussi
Préféraient des fleurs.
_______________________________

A l'un des bords du charnier,
Légèrement en l'air et hardie,

Une jambe - de femme
Bien sûr -

Une jambe jeune
Avec un bas noir

Et une cuisse,
Une vraie,

Jeune - et rien,
Rien.
________________________________

Le linge n'est pas
Ce qui pourrit le plus vite.

On en voit par là,
Durci de matières,

Il donne apparence
De chairs à cacher qui tiendraient encore.
_________________________________

Combien ont su pourquoi,
Combien sont morts sachant,
Combien n'ont pas su quoi?

Ceux qui auront pleuré,
Leurs yeux sont tout pareils,

C'est des trous dans des os
Ou c'est du plomb qui fond.
_________________________________

Ils ont dit oui
A la pourriture.

Ils ont accepté,
Ils nous ont quitté.

Nous n'avons rien à voir
Avec leur pourriture.
_________________________________

On va, autant qu'on peut,
Les séparer,

Mettre chacun d'eux
Dans un trou à lui,

Parce qu'ensemble
Ils font trop de silence contre le bruit.
_________________________________

Quand la bouche est ouverte
Ou bien ce qui en reste,

C'est qu'ils ont dû chanter
Qu'ils ont crié victoire,

Ou c'est le maxillaire
Qui leur tombait de peur.

-Peut-être par hasard
Et la terre est entrée.
_________________________________

Il y a des endroits où l'on ne sait plus
Si c'est la terre glaise ou si c'est la chair.

Et l'on est peureux que la terre, partout,
Soit pareille et colle.
________________________________

Encore s'ils devenaient aussitôt
Des squelettes,

Aussi nets et durs
Que de vrais squelettes

Et pas cette masse
Avec la boue.
_________________________________

Lequel de nous voudrait
Se coucher parmi eux

Une heure, une heure ou deux,
Simplement pour l'hommage.
_________________________________

Où est la plaie
Qui fait réponse?

Où est la plaie
Des corps vivants?

Où est la plaie -
Pour qu'on la voie,

Qu'on la guérisse
________________________________

Ici
Ne repose pas,

Ici ou là, jamais
Ne reposera

Ce qui reste,
Ce qui restera
De ces corps-là.

Extrait de "Fractures" - Éditions de Minuit



Jean l'Anselme (1919-2011)

Je ne me souviens plus comment je suis entré en contact avec Jean
L'Anselme. J'étais alors ouvrier d'usine et il dirigeait la revue
"Peuple et Poésie". A la suite de la lecture d'une coupure de presse
me concernant, il me demanda des précisions sur mon métier et mes
préférences poétiques en ajoutant de le tenir au courant de mes
activités et qu'il m'aiderait dans la mesure de ses moyens. Je devais
malheureusement être rapidement licencié de mon emploi  pour faute
professionnelle grave, c'est-à-dire fait de grève, et j'eus dès lors
d'autres sujets de préoccupation...
.

ils s'aimaient que leurs bras n'en pouvaient plus de s'accrocher 
et agrippaient des rêves comme des algues saoules d'ivresse 
ils s'aimaient que le monde s'entrouvrait sous le poids de leur amour 
et que les murs du ciel titubaient de vertige 
ils s'aimaient que les yeux en perdaient la mesure 
à sonder les infinis 
ils s'aimaient comme on ne peut 
ils s'aimaient à n'en plus pouvoir 

alors comme il était difficile d'aller plus loin dans leur frénésie d'exigences 
et que l'univers après avoir abandonné ses dernières richesses 
était a leurs pieds essoufflé d'impuissance 
alors comme toute la terre avait donné 
son dernier suc 
sa dernière joie 
son dernier parfum 
et gisait comme une fleur prête à mourir 
ils ont décidé d'en finir 
à commencer par lui 

le lendemain au rendez-vous 
éperdu 
IL S'EST PENDU 

à son cou 

Extrait de "Il fera beau demain" - Éditions Caractères



Robert Edouard

Je rencontrai Robert Edouard sur le conseil d'un ouvrier qui
travaillait dans la même usine que moi. Robert Edouard était
l'un des rédacteurs du journal "Monde Ouvrier". Je crois même
qu'il en était le principal, sinon l'unique. Il écrivait aussi
des chroniques cinématographiques. On rencontrait chez lui,
où je me rendis plusieurs fois, des comédiens et des actrices.
Je lui dois d'avoir retrouvé du travail après mon licenciement
pour fait de grève. J'étais au chômage, sans indemnité, et mes
maigres ressources s'épuisaient. Robert Edouard, grâce à ses
relations, me tira d'embarras et me permit de commencer une
nouvelle carrière, hors des usines. J'ai contracté envers lui
une dette qui ne peut pas s'éteindre.
 

JE SUIS NÉ D'UNE SANS ÉTOILE

Je suis né d'une sans étoile
Pas jolie, naïve, orpheline,,
Qui a grandi dans les cuisines
Rodant toujours autour des poêles
Des faux foyers d'orphelinats.

Elle n'a connu de l'amour
Que la méchante tyrannie,
Son père aimait bien trop la vie,
Le mien pas assez, et un jour
Il en est mort. J'étais petit.

Elle n'a connu de l'amour
Que l'ennui des premières nuits
Je l'ai blessée aux premiers jours,
Elle n'a que moi dans sa vie.
Je ne suis pas bon tous les jours.

Elle n'a connu de l'amour
Que les docteurs, les sages-femmes,
Elle n'a connu de l'amour
Que les larmes de toutes sortes,
De mon landeau jusqu'au cercueil

De mon père. Et elle est gênée
Quand elle entend des amoureux
Ou des gens se disant heureux.
Oh!  ce n'est pas par jalousie
Mais elle y voit des comédies...

Extrait de "Je suis né d'une sans étoile" - Chez l'auteur



Henri Pichette (1924-2000)

J'ai connu Henri Pichette par le truchement d'un libraire, peu de temps après mon arrivée
à Paris, en 1953. J'habitais alors rue du Grand Prieuré, près de la Place de la République.
Henri Pichette était un jeune poète très doué et déjà connu. Gérard Philippe avait joué sa
pièce de théâtre "Les Epiphanies". C'est cet ouvrage qu'il m'a dédicacé.
.

Il tire le fil de la mer, et elle vient. Il siffle les langues, et elles accourent déliées. Il se consacre à la culture des signaux, repique les jeunes plans du jour, attribue la laitance et désannexe l'oeuf du lustre maternel. Il a largué la voile à son oreille et la poésie lui insuffle les îles, toutes les îles du Roman qu'est la Vie. 

Insulaire, comme tout est propre ici! Comme les entrailles te sont claires! Le froment donne au sang ce goût de soleil âpre, où va ton corps puiser la force de dormir. C'est dans ta salive que désormais pépitent les poissons. 

Nous, du nadir, ne sommes plus sourds au zénith. Vice-versa. Nous avons entendu gémir sous poids d'homme une eau de mer. Eblouissante, cette audition qui fait aux yeux de chacun jaillir l'eau absolue effaçant les tortures. Quelqu'un marche dans l'univers à côté! Je vous demande si nous devons lui ouvrir. Toute réponse est un affluent du coeur. 

Pronom d'Ensemble, telle est bien la matière de la lumière. Je n'ai pas tombé ma robe où s'accrochait un coeur! 

Un grand pas vient d'être fait. On en voit sur l'eau même la trace du pied nu. Perpétuez vos symphonies, ô rivages. Poursuivez votre couture, ô écumes. 

Extrait de "Le Point vélique" - Mercure de France éditeur 



Jacques Exbrayat

Je fis la connaissance de Jacques Exbrayat à l'usine où nous étions ouvriers,
avant mon licenciement. Nous étions tous deux originaires de la même
région et nous devînmes amis. A ma connaissance, il ne publia qu'un
seul recueil de poèmes dont il me demanda d'écrire la préface. Par la
suite, il quitta Paris, pour retourner vivre dans son Auvergne natale,
et nos relations alors s'espacèrent.
.

Le pétale blanc 
       que la bourrasque 
                                        neige 
            pose sa blancheur 
               La roche suie 
      s'est vêtue de son linge 
             comme le coeur 
 

Il est attendu sous l'immense linceul 
            que passe la prière 
On s'est couvert de blanc pour le deuil 
            c'est la fleur 
                        qu'on enterre 
 

        Tandis que la bougie 
        crisse 
                       sur son habit 
        l'homme veille la buée 
       de ses ans 
                   et sa fleur fanée 

Une fine dentelle s'était tressée entre deux âmes
Une fine dentelle s'est rompue
Lourd comme un fruit mûr
                                                        un coeur
s'est écrasé dessus
Amie      pourquoi as-tu répondu après avoir parlé
            en mon coeur
                                      si fragile

Vapeurs mauves
                               odeurs de chrysanthème
chute doucereuse de la vie
                                                     seuil noir de la mort
frôle
            de tes traits à blanche vitesse
                                                 l'âme en spirale de protection
comme le serpent de chrome tressaille
                                                                   au balaiement
de l'herbe sèche
Mais passe ta route chiffonnée
qui se perd dans le corps de l'homme
                                                                     patiente
et ne m'atteint dans ma rigidité royale
Mon temps s'accomplira
                                               et sonnera le vert sulfate
de ton rire à dents phosphorescentes
                                             éclatant de sarcastiques claques
qui ébroueront ma cendre
Ris et réjouis-toi de me voir terrifié
                                                  aux visions de mes poussières

Extraits de "Nuit d'argile" - Philippe Mas éditeur



Bernard Edelman (1938-2020)

Je crois me souvenir que j'ai connu Bernard Edelman par l'intermédiaire de Jacques
Exbrayat, peu de temps après être venu à Paris, vers 1954. Nous formions un petit
groupe qui se réunissait assez souvent pour parler littérature et surtout poésie. Nous
fréquentions le Radar, j'y reviendrai plus loin. Je connaissais pratiquement toute la
famille de Bernard, surtout sa soeur Jacqueline, et nous étions amis. Mon départ en
banlieue, en 1958, mit un terme à ces rencontres. Je retrouvai Jacqueline, 10 ans
plus tard, sur les bancs de la Sorbonne, pendant les événements de mai. Nous
recommençames à nous voir jusqu'à mon départ au Québec, en 1970. Par la suite,
nos relations s'estompèrent, sans brouille de notre part, jusqu'à cesser définitivement.
Mais le souvenir de notre amitié reste bien vivace en moi.

Bernard écrivait des poèmes dont Jean Bouhier trouvait la "matière poétique" très
riche. Il me l'a dit. A la faveur d'un déménagement, je suis tombé sur deux de ses
poèmes publiés dans le premier numéro de la revue Sortie de Secours dirigée par
Luc Boltanski. Je me souviens avoir participé avec Bernard à la réunion au cours
de laquelle cette revue fut créée. Un de mes poèmes y parut également un peu plus
tard. Mais j'ai perdu le numéro.

Le feu artificiel

Feu qui liait
Un calme entre deux corps
Bouche de chaleur
Qui liait notre amour
Corps qui éclairait la nuit
Secourable phare de douceur
J'ai aimé en rêve brodé
Le rêve et la réalité
Le corps et le souvenir
La vie d'un jour passé
Astre d'univers ébloui
Le feu artificiel
S'éteint au bout de mes doigts
La vie étroite s'amoncelle
En cassants cris de métal.

C'est comme

C'est comme un visage
Enfoui dans la violence amoureuse
Des duvets de mésange
C'est comme la triste fatigue
De la mer qui sanglote dans sa douleur
C'est comme un soupir
Profond de lassitude
C'est comme la douceur de vivre
Simplement dans la nuit aux lèvres calmes et bleutées
C'est comme la chevelure accueillante des herbes
C'est comme
                      Vois-tu
C'est comme un ruissellement infini dans les mains
Une tache rouge
                           Qui s'allonge
                                                 s'efface
                                                              soupire
                                                                          tuée.



Jacques Richer
 
Pendant une période, je retrouvais plusieurs fois par semaine Jacques Richer que j'avais rencontré, au "Select" je crois, au cours d'une réunion poétique. Durant des heures, la nuit, nous arpentions le quartier qu'il habitait alors, toutes ces rues du 14ème arrondissement, encore si imprégnées de souvenirs, et qui ne devaient pas tarder à tomber sous la pioche des bâtisseurs de ruines. Jacques Richer était, à mes yeux, une sorte de réincarnation d'Alfred Jarry. Des graphismes, qu'il appelait des "gris-gris", en mémoire d'Antonin Artaud, accompagnaient sa poésie. J'aimais beaucoup ces dessins très particuliers. 

Je l'ai ensuite totalement perdu de vue. 

  
Le portrait de Jacques Richer tel que je l'ai dessiné  
lors d'une de nos rencontres
 
La dernière publication de Jacques Richer
 
Quelques vers... 

Au lasso de tes boucles 
Toujours une alouette se prend 

Brasero nucléaire 
Le bolet cosmique 
Tournoie 
L'H bombe 
Corse la vendetta 

Sur mes lèvres 
Agonise la violette du doute 

. 
 
... une curieuse signature 
 
 
 ... et des gris-gris 
 
 

Francesca Yvonne Caroutch

J'ai rencontré Francesca Yvonne Caroutch en même temps que Jacques
Richer. Pendant plusieurs mois, nous nous retrouvions au moins une
fois par semaine et, en plus, nous nous écrivions. Sa poésie exerçait sur
moi une réelle fascination.  Francesca Yvonne Caroutch s'est imposée
depuis comme une des voix majeures de sa génération.
 

ROYAUMES

Enfant du silence et de l'ombre
tu reposais dans de grands lits
d'orties sauvages et de menthe
Tu rêvais sur le fleuve immense
dévoré par un feu de lune
Tes mains répandaient dans le vent
des océans et des forêts
Où sont tes nuits ange perdu
L'aube Écoute le sang trop lourd
qui bat dans les coulées d'acier
Sens-tu la peur qui entre en toi
comme un couteau dans ta poitrine
Tu marches dans notre pays
vaisseau égaré dans les bruines
Tu ne vois pas le soleil luire
comme au premier matin du monde

PLUIES

Le ciel est plein de mains coupées
et les fossiles du sommeil
oscillent sur des socles d'ombre
Tes mains de bête lasse trouent
la grenade ivre de silence
Pour échapper à cette soif
entre ton esprit et ta gorge
tu griffes l'émail de ton rêve
Mais la pluie éclate de rire
Tu cries comme une graine folle
oubliée dans un feu d'argile

FLEUVES

La nuit s'ouvre comme une amande
Les soleils crèvent sur les murs
et des étoiles de chair fraîche
vont s'accrocher à nos poitrines
Les plaies s'incrustent dans le sable
L'herbe folle de nos regards
redescend parfois jusqu'au coeur
Mais nous avons dans notre sang
l'odeur des pluies dans les forêts
Nous  poursuivons  dans  les  lits froids
la chute sans fin des silences

ORIGINE

Chambre égarée en plein délire
Torches vives qui trouent le coeur
Monde en chaos que l'on remonte
entre les mailles de nos rêves
Apocalypse de la soif
Le paysage est mort de froid
L'être part sans se retourner
Poignets gorgés de fièvre
que l'on voudrait couper
L'insecte hurle sous l'écorce
L'angoisse nous prend à la gorge
et nous barre la route
Voici le règne exorcisé
les nuits assoiffées dilatées
Voici les nuits qui pulvérisent
les racines de l'homme

GUERRE

Il avait disparu
dans le vent insoumis
qui dévorait les chiens
et les chevaux sauvages

Mais il portait encore en lui
l'ombre des oiseaux explosés
et des draps rouges dans l'alcôve
Les villes sombraient en plein ciel
Blotti dans le coeur de l'orage
il traversait les nuits flambantes
les nuits tracées au coutelas
les nuits déchirées dans les gares
et cette nuit sans fin sans fin
qui luisait sous ses yeux fermés
comme la croupe des pouliches

Quand nous serons
comme deux soleils ivres
dans le silence des figues
quand la nuit moite croulera
au loin sur les villes mortes
quand nous entendrons le cri compact
des graines enfouies
sous des épaisseurs de terre
nous ferons un grand feu de menthe
pour annoncer les épousailles
de l'âme obscure des rivières
et de nos soifs multipliées

Ces poèmes sont extraits de "Soifs" - Nouvelles Éditions Debresse.
Pour en savoir plus sur Francesca Yvonne Caroutch, cliquez ici



André Gateau (1921-1997)

Je ne me souviens plus comment j'ai fait la connaissance d'André
Gateau. Il habitait à Sens et nous n'avions pas beaucoup d'occasions
de nous rencontrer. Je le vis lors de l'un de ses passages à Paris et
nous avons longuement parlé de poésie. Par la suite, nous avons
échangé une correspondance. Il m'envoya ses recueils. Puis il y eut
un long silence dû à l'interruption de la publication de mes poèmes.
En 1996, je lui envoyai le recueil que je venais de publier. Il me répondit.
Et puis, quand je voulus lui faire parvenir un autre recueil, en 1999,
il ne figurait plus dans l'annuaire. J'appris plus tard qu'il était mort.
 

LE CRI D'UNE BÊTE SAUVAGE...

Une bête des bois, prisonnière des villes,
Crie à travers ma vie et jusqu'au fond de mon sommeil
Sa faim d'espace et de soleil.

Elle a, pour compagnons d'exil,
Mes songes mais, ni les arbres plantés dans ma mémoire
Ne lui suffisent, ni les fleurs
Dont la semence pénétra, par mes yeux, dans mon coeur.

Elle veut les plantes vraies dont les feuilles sont noires
Quand la chaleur qui l'imprègne fait croire
Que du sang coule dans la pierre où des lézards viennent tiédir le leur.

Qui a jeté ce cri comme la foudre son éclair
Est un oiseau - son aile bat dans l'épaisseur des feuilles mortes
De mes pensées - mais un oiseau qui aimerait le ciel moins que la terre
Et celle-ci, lorsqu'il s'élève d'un vol lourd - entre ses griffes, il l'emporte!

Extrait de "Le Mineur et sa Lampe" - Les Cahiers de Rochefort

LE PRESSENTIMENT DES SOURCES

La terre, en mars, est une page sous la pluie
Chaque sillon est une ligne recouverte
Par l'ébauche d'un chant de blé, qu'avec la pie
Le corbeau corrige du bec, à l'encre verte.

La graine est l'alphabet des langues végétales
Balbutiées au coeur exsangue de la neige
Et parlées à voix haute par les céréales
Dont les coquelicots ponctuent le florilège.

La sève, flot verbal des forêts quelle inonde,
Les sources en pressentent l'élan vers les faîtes
Car l'eau sur ce qui naît aux entrailles du monde
En sait peut-être autant que le sang des poètes.

Extrait de "Le Coeur et les Images" - José Millas-Martin éditeur




Robert Lorho

Je n'ai que peu connu Robert Lorho. Assez pourtant pour qu'il me confie un
de ses manuscrits. Comme, depuis, il écrit sous un autre nom, je me pense
habilité à le publier ici comme le témoignage d'une époque: celle de nos
vingt ans.
.

Frère, il y a de la lumière encore 
Dans la citadelle bleue de minuit 
Qui fleurit ton âme fleurit ta mort 
L'enfance reste accrochée aux orties 
Frère il y a de la lumière encore 

Aux racines des fleuves et des arbres 
J'entends toujours d'étranges litanies 
Ce sont les dieux et les bêtes qui parlent 
D'une aube tragique où tout s'est fini 
Aux racines des fleuves et des arbres 

Frère dans la forêt de Cadenom* 
Il passe des chants aux lueurs de flammes 
La terre est fermée restera ton nom 
Une lettre à Dieu une lettre à l'âme 
Frère dans la forêt de Cadenom 

Et la Moselle roule nos mémoires 
Les soleils anciens délient leurs colliers 
Que n'as-tu ton coeur et tes yeux pour voir 
Ce regret les péniches le hâler 
La Moselle qui roule nos mémoires 

C'est le mois d'août ta dernière saison 
Pleurera celle que tu as aimée 
Tu ne viendras plus dans notre maison 
Cueillir avec nous les fruits du verger 
C'est le mois d'août ta dernière saison 

Le feu est sorti du destin des corps 
Brûlant le mal que la terre a porté 
C'est l'aube des dieux c'est l'aube des morts 
Mon frère debout parmi les années 
Et dans la maison où vit ta pensée 
Frère, il y a de la lumière encore. 

Ce texte étant manuscrit, je ne sais pas s'il a été publié et 
je ne garantis pas son exactitude, particulièrement pour ce 
qui concerne le nom propre (*). Il est, en effet, parfois 
assez difficile à lire. On m'excusera si j'ai commis quelque 
faute involontaire. 



Le Radar

Au milieu des années cinquante du siècle dernier se tenait
régulièrement, dans le sous-sol d'un café, à proximité de
la fontaine Saint-Michel, une sorte de cénacle littéraire
autour de Marguerite Grépon. Parmi les habitués de ces
réunions, je citerai  Maurice Fombeure, Jean Vodaine,
Charles Le Quintrec. J'y ai croisé aussi Angèle Vannier,
Marguerite Duras, Catherine Paysan  et Marc Alyn.
Je me souviens avoir été assis aux côtés de ce dernier
lorsqu'on en vint à débattre du cas Minou Drouet. Quel
chahut! Jamais l'assistance ne fut aussi divisée que sur
ce cas. Certains considéraient cet enfant comme un
prodige et les autres criaient à la supercherie. L'avenir
nous a-t-il  départagé?

Maurice Fombeure (1906-1981)
Maurice Fombeure avait la physionomie d'un homme de la
campagne. Je me souviens qu'il faisait circuler une carte
de visite remplie de titres plus ou moins fantaisistes parmi
lesquels j'ai retenu "Garde champêtre de Saint Germain
des Prés".

Menuisier du roi

-Je stipule
dit le roi
que les grelots de ma mule
seront des grelots de bois.

-Je stipule dit la reine
que les grelots de ma mule
seront des grelots de frêne.

-Je stipule
dit le dauphin
que les grelots de ma mule
seront en coeur de sapin.

-Je stipule
dit l'infante
élégante
que les grelots de ma mule
seront faits de palissandre.

-Je stipule dit le fou
que les grelots de ma mule
seront des grelots de houx.

Mais quand on appela le menuisier
Il n'avait que du merisier.

Extrait de "Silences sur le toit" - (Collection des Cahiers 1930)

Charles Le Quintrec (1926-2008)

NOCTURNE 

Sur mon cendrier coquillage 
Brûle mon mégot de misère 
Je divise le vent du large 
Et les oiseaux de mes prières 
Font des circuits sur mon visage 

A mon coeur s'accrochent les herbes 
Du tombeau le plus délaissé 
Quel est le pauvre qu'on enterre 
A la limite du quartier? 
Sous les sapins du cimetière 
Son chien s'éloigne à cloche-pied 

Près du canal calme je fume 
Un chaste tabac trafiqué 
Le chien du pauvre à mes côtés 
Cherche un cadavre à dévorer. 

Extrait de "Les temps obscurs" - Debresse éditeur 

Jean Vodaine (1921-2006)

J'ai entendu parler pour la première fois de Jean Vodaine
par Robert Lorho qui en disait le plus grand bien. Par la
suite, je l'ai rencontré. Il travaillait alors chez Bruno Durocher,
aux Editions Caractères. J'ai gardé en mémoire le récit qu'il
me fit de ses souvenirs de guerre, une nuit que nous bavardions
dans un café de la place Maubert. Jean Vodaine n'était pas
seulement poète. Il fut aussi un éditeur talentueux et les livres
qu'il publia sont recherchés par les bibliophiles.
.

Extrait d'une lettre du 6 août 1996 

 
Extrait de la revue publiée par Jean Vodaine  "Dire" n° 3, 1962.
 
Rappelle-toi nos roses
quand tu dormais contre mon coeur
ce pays presque le mien
s'il ne tenait qu'à moi
n'aurait pas de barrières
manger le pain blanc
contre un travail morose
les amours jaunies
sous les tilleuls de la Saint-jean
des guêpes de soleil
la barque dérive
septembre guillotine
les promesses du printemps
Personne ne m'aime
croasse la mort
passe et repasse
au-dessus du fleuve

Extrait de la revue "Plein Chant" numéros 57-58 consacrés à Jean Vodaine

Marc Alyn

Tes yeux perdus dans ce silence
fait d'horizon mêlé à la terre des montagnes
tes yeux sans feu ni lieu
tes yeux sans dieu ni foi
traînés parmi les pierres de cent villes entassées
entre l'abîme de ma voix et l'éternité d'un regard
je les soupèse de la main pour en faire sortir l'amertume
La nuit s'accroche au monde de toutes ses griffes
Il est là invisible comme la limite du ciel
debout dans sa puissance de roi des microbes
il y a tant d'obstination dans la fixité de ses yeux
qu'on dirait la tête morte d'un pharaon
dans son sarcophage de sable

On n'oublie pas les yeux que la femme invente
pour jouer à l'amour
On lui fait croire qu'elle est belle
en se noyant dans son regard
pour ne pas voir les rides que la vie dessine autour des lèvres
en s'en allant.

Extrait de "Rien que Vivre" - Cahiers de Rochefort



L'Ecole de Rochefort

Après les surréalistes, les poètes de l'École de Rochefort ont
constitué une large part des lectures de ma jeunesse. De plus,
mon premier recueil digne de ce nom a vu le jour grâce aux
Cahiers que publiait alors Jean Bouhier et Jean Rousselot
m'adressa, lors de sa parution, une lettre comme on aimerait
souvent en recevoir.

Pour en savoir plus sur l'Ecole de Rochefort, cliquez ici
 

Jean Bouhier (1912-1999)

Je souhaitais placer ici un très beau poème de Jean Bouhier
dont les vers trottent encore dans ma mémoire après tant
d'années. Malheureusement, je n'arrive pas à mettre la
main dessus. Si je le retrouve, il y trouvera sa place. En
attendant, voici un manuscrit et un portrait tirés de la
revue Traces ainsi qu'un extrait d'une lettre de Jean
Bouhier avec son choix de mes poèmes pour la publication
de La Voix Publique.
.

René-Guy Cadou (1920-1951)

L'ENFANT

Tu as sept ans et tu vas à l'école
Tes vêtements sentent la colle
De menuisier
Tu as rempli de fleurs champêtres ton plumier
Tu marches lentement en évitant la fange
Tu as des étoiles dans tes cheveux qui te démangent
Tu regrettes un peu l'odeur des grands sapins
Tu voudrais t'arrêter et partager ton pain
Avec la petite fille qui passe
Tu n'es pas toujours le premier en classe
Tu es bavard
Tu dessines des chats sur ton papier buvard
Tu regardes souvent le ciel par la fenêtre
Tu rêves à de bons bergers qui t'ont vu naître
Mais tu sais lire aussi et déjà dans le vent
Tu découvres tout seul des tas de mots savants
Des mots qui prononcés font du bien à tes lèvres
Tu sais tresser le jonc et conduire les chèvres
D'un geste simple et doux apaiser les chevaux
Bruire comme un laurier pour consoler l'oiseau
Tu aimes caresser le front blanc de ta mère
Tu es l'Enfant que je vénère
Tu es bien le Fils de mon Dieu.

Extrait de "Les amis d'enfance" - Seghers éditeur

CHAMBRE DE LA DOULEUR

La porte est bien fermée
Une goutte de sang reste encor sur la clé

Tu n'es plus là mon père
Tu n'es pas revenu de ce côté-ci de la terre
Depuis quatre ans
Et dans la chambre je t'attends
Pour remmailler les filets bleus de la lumière

La première année j'eus bien froid
Bien du mal à porter la croix
Et j'usai mes belles mains blanches
A raboter mes propres planches
Déjà prêt à partir sans toi

Puis ce fut le printemps la pâque
Je te trouvai au fond de chaque
Sillon dans chaque grain de blé
Et dans la fleur ouverte aux flaques
Impitoyables de l'été

Jamais plus les oiseaux n'entreront dans la chambre
Ni le feu
Ni l'épaule admirable du soir
Et l'amour sera fait d'autres mains
D'autres lampes
O mon père
Afin que nous puissions nous voir.

LA SAISON DE SAINTE-REINE

Je n'ai pas oublié cette maison d'école
Où je naquis en février dix neuf cent vingt
Les vieux murs à la chaux ni l'odeur du pétrole
Dans la classe étouffée par le poids du jardin
Mon père s'y plaisait en costume de chasse
Tous deux nous y avions de tendres rendez-vous
Lorsqu'il me revenait d'un monde de ténèbres
D'une Amérique à trois cents mètres de chez nous
Je l'attendais couché sur les pieds de ma mère
Comme un bon chien un peu fautif d'avoir couru
Du jardin au grenier des pistes de lumière
Et le poil tout fumant d'univers parcourus
La porte à peine ouverte il sortait de ses manches
Des jeux de cartes des sous beiges ou des noix
Et je le regardais confiant dans son silence
Pour ma mère tirer de l'amour de ses doigts
Il me parlait souvent de son temps de souffrance
Quand il était sergent-major et qu'il montait
Du côté de Tracy-le-Mont ou de la France
La garde avec une mitrailleuse rouillée
Et je riais et je pensais aux pommes mûres
A la fraîcheur avoisinante du cellier
A ce parfum d'encre violette et de souillure
Qui demeure longtemps dans les sarraus mouillés
Mais ce soir où je suis assis près de ma femme
Dans une maison d'école comme autrefois
Je ne sais rien que toi Je t'aime comme on aime
Sa vie dans la chaleur d'un regard d'avant soi

FIN DE BAIL

Quand tous les merles tous les voyous et toutes les femmes se seront tus
Quand on ramassera les carcasses des chevaux à pleines pelles dans les rues
Quand les campagnes s'embraseront comme un chaudron immense
Quand toute la vie sera comme un dernier jour de vacances
Il restera sous terre assez de pages blanches.

Les trois derniers poèmes sont extraits de "Hélène ou le Règne Végétal" - Seghers éditeur


Michel Manoll (1911-1984)

Si les mots ne sont rien qu'un arbre de silence
Qui nous tient à jamais enfermés dans ses branches

Qui pourrait rassembler tant de vent et d'orage
Pour gonfler de rumeurs ce fragile feuillage

Où chaque cri humain en écorce se change
 

Extrait de "Thérèse ou la Solitude dans la Ville" - Poésie 53 - Seghers éditeur


Jean Rousselot (1913-2004)
 

LES VIPÈRES PRÉCIEUSES... 

Les vipères précieuses 
Qui vont boire 
Glissent sous les paupières 
Du grès. 

La perdrix, dans les prêles, 
Chantera jusqu'à la nuit. 

Les peupliers, ruisselants 
De bonnes nouvelles, 
Tremblent sous les pieds légers 
Du soleil. 

Je suis l'homme 
Aux durs talons, 
Aux mains d'écorce; 
Les couteaux rouges du pré 
Traversent mes cheveux, 
Et mon souffle au tien se mêle, 
Bonne chair aventureuse 
De la terre. 

Extrait de "Poèmes Choisis (1934-1948)" - Séghers éditeur 

A propos de mon recueil 
La Voix Publique :
 

Marcel Béalu (1908-1993)

A mon arrivée à Paris, j'habitais dans les environs de la Place
de la République. Plusieurs fois par semaine, je me rendais à
pied de mon domicile en bas du quartier latin, à proximité de
l'église Saint-Séverin, dans la librairie de Marcel Béalu où je
savais trouver les ouvrages qui m'intéressaient. Intrigué par
mon assiduité, Marcel Béalu me demanda un jour si j'écrivais
et, ma réponse ayant été positive, il souhaita lire quelques-uns
de mes poèmes. Il les trouva meilleurs que ce qu'on lui montrait
habituellement et me conseilla de les proposer aux Cahiers de
Rochefort. C'était justement ce que je venais de faire.

FONTAINES DE FLAMMES

Le fait, légendaire en d'autres villes et raconté seulement à mi-voix pour en conjurer le retour, arrivait ici fréquemment. Pas de semaine sans qu'un homme s'enflammât. Sachant la chose irrémédiable, on avait fini par s'y accoutumer. La plupart du temps elle se déroulait dans l'indifférence et il n'était guère que les enfants pour prêter encore au spectacle un peu d'attention. Retour de l'école, nez rouge et genoux nus, ils faisaient cercle autour de cette curieuse torche à l'envers.

 C'était, en effet, vers le bas que se dirigeait le phénomène. Dès que ses cheveux commençaient à crépiter, l'homme perdait tout pouvoir de crier ou de remuer. Nul n'avait le temps de voir les deux petits ballons de ses yeux se gonfler hors du visage avant d'éclater avec un bruit spongieux de châtaigne encore verte. La dévorante couronne orangée des tissus en combustion, s'abaissant avec rapidité, couvrait la figure, le cou et les épaules d'une calotte d'ombre comme grouillante et qui allait se racornissant.

Parvenues au thorax, les flammes jusqu'alors courtes et éclatantes, brusquement bleues et pailletées d 'étincelles, ruisselaient de cet homme immobile comme si la poche du coeur, en crevant, les eût alimentées d'un nouveau carburant. Et tard dans le crépuscule, on entendait la ronde des
fants autour de cette vivante cloche lumineuse qui semblait, au fur et à mesure qu'elle se consumait, s'enfoncer lentement dans la terre.

Extrait de "La Pérégrination Fantasque" - Vrille éditeur

Nous avons tracé des routes
Nous avons bâti des villes

Nous avons commis des crimes
Tant qu'on ne peut les compter

Nous avons beaucoup parlé
Bien souvent pour ne rien dire

Et nous avons fait l'amour
Plus souvent qu'à notre tour

Nous avons eu des autos
Et possédé des châteaux

Puis nous avons vu grandir
Les légendes et l'histoire

La légende et les histoires
Étaient mieux de notre affaire

(Nous avons beaucoup souffert
Et sommes morts mille fois
De mille morts incertaines)

Extrait de "Ocarina" - (1950-1952)

Celle que j'aime habite un miroir
Comment pourrais-je la rejoindre
Dans ce fracas d'astres glacés
Moi qui n'ai pas trop de silence
Pour ne ressembler qu'à moi-même

Aux marches blanches du sommeil
Glisserai-je ombre sans mémoire
Vers ce château de solitude
Défendu par tant d'oiseaux noirs

Pour monter jusqu'à son sourire
Sans déranger cette eau profonde
Qui le préserve de mourir
Il me faudrait être la nuit
Et ne plus savoir d'où je viens

Extrait de "Coeur en guise d'ailes" - (1951-1953)

Les deux poèmes précédents ont été repris dans "L'Air de Vie" - Seghers éditeur

Et pour en savoir plus sur Marcel Béalu, cliquez ici


Lucien Becker (1911-1984)

C'est Marcel Béalu qui m'a fait découvrir Lucien Becker.
D'emblée, l'écriture de ce poète me plut. J'achetai tous ses
livres. Marcel Béalu lui parla de mon engouement et il
manifesta l'intention de faire ma connaissance. Celle-ci
n'eut pas lieu. Jamais je ne me rendis à la librairie de
Béalu en même temps que lui. Et puis les hasards de
l'existence m'éloignèrent de Paris assez longtemps pour
que ce projet s'évanouisse. Mais Marcel Béalu et Lucien
Becker restent, pour cette raison, associés dans mon
souvenir.

La banlieue est à l'autre bout du monde
avec des grappes de rosée à tous les fils de fer.
Un chien hurle dans le sommeil des enfants
et rien n'empêche ce cri de traverser les maisons.

Les arbres sont restés au seuil du village.
Ils ont perdu la route qui les guidait pas à pas
et, complètement dépersonnalisés par la nuit,
ne sont plus que des racines chassées du sol.

La ville n'est plus qu'une épaisseur de murs,
les fenêtres n'ont plus le pouvoir de faire des étoiles,
la ville n'est plus qu'une taupe qui aurait péri
avant d'avoir atteint la terre facile des champs.

Je suis seul dans la rue et pourtant quelque chose
qui n'est peut-être qu'un frisson me prend aux épaules.
L'angoisse met son poing de métal à ma tempe
et la mer garde sa colère pour des temps meilleurs.

Au bord de la route, les arbres accompagnent
ceux qui vont pour la dernière fois mêler
ciel et terre dans un seul et même regard:
les morts ont une tache de sang sur le coeur.

Extrait de "Rien à vivre" - Gallimard éditeur

Mes mains cherchent sur toi la place
où ma caresse fait son bruit de soie
et nos corps se tiennent debout avec, contre eux,
le poids des murs de toute une ville.

D'un seul regard, d'un seul baiser,
je suis plus près de ton corps que tu ne le seras jamais
et ta bouche vient se poser sur la mienne un peu comme
l'écume au-dessus d'un ruisseau noir.

Il suffit que je te prenne dans mes bras
pour qu'entre nous surgisse un essaim
dont nous pressons la grappe chaude
à l'endroit où nous sommes hauts d'un seul sommet.

Les objets aident le jour naissant
à aller à la rencontre de ton regard
et ils reprennent aussitôt leurs visages
de témoins d'un monde sans profondeur

Pour communiquer les uns avec les autres,
ils ont tout un alphabet de reflets
et dès que tu franchis le seuil de ma porte
ils te montrent la place qu'ils t'ont gardée près de moi.

Ils ne peuvent partager notre existence
mais à travers leurs doigts mal joints
ils s'étonnent parfois de découvrir qu'à deux
nous pouvons ne plus former qu'un seul objet.

Extraits  de "Plein Amour" - Gallimard éditeur



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