Le retour à la normale (1945-1954)

La guerre est finie, du moins en Europe car elle se poursuit en Extrême-Orient, pendant encore quelques mois, jusqu'au moment où le Japon, par deux fois soumis à un bombardement atomique, sera contraint de céder à son tour. La paix est-elle enfin revenue? Pas tout à fait, les conflits de la décolonisation (Indochine et Algérie) prendront bientôt le relais de ceux de nos pères et de nos grands-pères!

Le premier 14 juillet d'après-guerre est l'occasion de grandes réjouissances. A midi, deux enfants de l'école laïque, un garçon et une fille, se rendent au banquet républicain organisé à l'Hôtel des Voyageurs; lui est déguisé en sans-culotte, coiffé d'un bonnet phrygien et armé d'une hampe de drapeau en guise de pique; peut-être est-ce moi, je ne l'affirmerai pas; elle est également vêtue selon l'idée que l'on se fait de la mode à l'époque révolutionnaire; ils quêtent pour je ne sais plus qu'elle oeuvre. Le soir, la société de musique reprend du service pour le défilé; les musiciens ont quelque peu vieilli, mais ils ont toujours fière allure; la clique des clairons est conduite par un ancien de la conquête du Tonkin, je l'ai déjà dit ailleurs. Avec eux défilent des clarinettes, des cuivres, des tambours, une grosse caisse...; le joueur de grosse caisse n'a certes plus la force de la porter sur le ventre en tapant dessus, qu'à cela ne tienne, un plus jeune la prend sur son dos et marche devant lui. La population, assez leste pour les suivre, leur emboîte le pas pour accomplir, bras dessus, bras dessous, au pas cadencé, un grand tour du village. Les enfants portent au bout d'un bâton des lampions de papier multicolore, dans l'accordéon desquels brûle une bougie. Sur la place, un feu d'artifice est tiré et des feux de bengale sont allumés. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. Pendant toute la durée de la guerre, la fête nationale a été interdite par le gouvernement de Vichy. Sa reprise marque le retour aux institutions d'avant guerre; elle efface en quelque sorte la débâcle.

Chacun s'efforce, depuis la Libération, de retrouver une vie normale. Les restrictions s'estompent mais n'auront cependant pas totalement disparu avant plusieurs années. Les cicatrices de la guerre seront encore plus longues à s'effacer. On continue à utiliser des produits de remplacement; on fabrique des macaronis d'occasion à la maison; on carde encore la laine des brebis et on la file à la main, avec une quenouille et un fuseau, on la tricote pour confectionner de chaudes chaussettes, très appréciées dans les sabots en hiver. En 1946, lors de ma première communion, il est encore presque impossible de se procurer du tissu de qualité; mon costume est coupé dans une toile grossière en fibres d'orties. Le pain blanc, cependant, est réapparu assez rapidement; sous l'occupation, il n'y avait guère que des tourtes et des couronnes... et encore de contenu douteux; on voit revenir les miches, les baguettes et même des longuets; grignoter une baguette ou un longuet est un régal! Les bananes et les oranges sont de retour. Je découvre les secondes. Peut-être en ai-je déjà vues avant guerre, mais je ne m'en souviens plus. Ces petits soleils descendus sous forme de fruits sur notre table me ravissent.
 

Mon frère et moi en communiants devant la croix sur la place. On remarquera l'état des rues
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Les prisonniers reviennent des stalags. Leurs enfants, parfois, ne reconnaissent pas ces soldats vêtus d'un vieil uniforme râpé qui sent la défaite. Ils leur faut réapprendre à vivre avec cet étranger que l'on dit être leur père. Les rescapés des camps de concentration sont aussi de retour. Une femme native de Saint-Sandoux, domiciliée à Clermont, est de ceux là. Sa fille fréquentait l'école laïque pendant la guerre; elle pleurait en évoquant les habits tachés de sang rapportés de la prison, où ses parents étaient probablement torturés. Les boulangers du haut, les Battut, ont cédé la place à un jeune couple (les Laurent?). Lui aussi a été arrêté et torturé; son dos est zébré de cicatrices: la géographie de la souffrance. Le fils d'un couple de rentiers voisins, qui montent tous les jours au puy pour se donner de l'exercice, est de passage à Saint-Sandoux. Il nous rend visite. C'est un parachutiste des Forces Françaises Libres (F.F.L.); il a sauté dans l'Ouest après le débarquement. Je crois me souvenir qu'il a été blessé mais je n'en suis plus très sûr, après tant d'années. Blessé ou non, le récit de ses aventures captive l'assistance. Il fait, à mes yeux d'enfant, figure de héros. Les prisonniers autrichiens s'en vont. Ils sont remplacés par des Allemands. Walter succède à Paul chez mes grands-parents. D'un camp de transit où sa détention se prolonge, Paul nous écrit pour réclamer de la nourriture. Mes grands-parents lui envoient un colis. On apprendra plus tard, qu'il ne le méritait pas; ses camarades désapprouvaient sa sympathie pour le nazisme et une partie du travail que mon grand-père lui avait confié avait été sabotée.
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Un  autobus départemental arrêté devant l'ancienne école qui sera plus tard la mairie. On remarquera à l'arrière l'échelle qui permettait de monter les bagages sur l'impériale
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Les autobus départementaux montent maintenant jusqu'à Saint-Sandoux. Ils permettent de se rendre à Champeix d'un côté et à Clermont de l'autre. Auparavant, la ligne Clermont-Champeix par Saint-Amant passait à la Boule; elle s'y arrêtait devant un abri construit en face de l'embranchement qui s'élève vers le village; les Sandoliens devaient donc couvrir 1 km pour aller prendre le bus. Désormais, le car s'arrête sur la Place; c'est un grand progrès qui facilite beaucoup les communications avec les agglomérations situées sur son trajet. Pour les autres, il faut se rendre à Plauzat. Cette bourgade, située sur l'importante voie de Besse et de Saint-Nectaire, est traversée par des moyens de transports en commun desservant plusieurs itinéraires. Plus tard, le développement de l'industrie du caoutchouc, et le recours des usines à la main d'oeuvre rurale, amèneront la desserte de Saint-Sandoux par un car ouvrier; il s'ajoutera à la ligne départementale; on y reviendra en son temps. Le téléphone, l'automobile sont encore très peu répandus, on pourrait presque dire inexistants, et réservés à quelques-uns; la radio commence à se populariser, mais la télévision n'existe pas encore. On voyage toujours beaucoup à pied. Une vieille dame, qui s'était rendue à Saint-Amant, par la Pesade, n'est pas revenue. Des battues sont organisée pour tenter de la retrouver. En vain. On ne découvrira son corps, sur le bord de La Monne, qu'après l'hiver, au printemps suivant, les yeux mangés par les corbeaux.

La guerre a contribué à garnir le village de nouveaux immigrants: réfugiés fuyant l'occupant, personnes à la recherche d'un air sain ou tout simplement d'une meilleure alimentation. Certains n'auront fait que passer. Plusieurs s'établiront et d'autres reviendront. Avec le retour à la normale, cependant, l'hémorragie démographique reprend. Malgré la pénurie alimentaire, qui sévit encore en ville, nombre de jeunes abandonnent la terre pour l'usine. A Saint-Sandoux, comme ailleurs, après la fin des hostilités, l'exode rural recommence. Peu à peu, le nombre des commerçants s'amenuise. En plus des deux cafés et des deux boulangers, il ne restera bientôt plus qu'une épicerie, le Casino, et un boucher dans la Grand-Rue, Peyraud.
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L'école laïque au sortir de la seconde guerre mondiale - Institutrice: Mme Morel
La couverture du journal de classe
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Évolution démographique: La population du village se stabilise pendant la guerre et l'immédiate après-guerre. Le nombre d'habitants passe de 424 en 1936, à 452 en 1954 (28 personnes de plus en 16 ans soit un gain d'une à deux personnes par an). Des mouvements de population ainsi que le début du baby-boom, qui suit le retour des prisonniers, expliquent ce solde légèrement positif, par rapport aux années creuses de l'immédiate avant-guerre, bien que l'exode rural ait repris après la fin des hostilités. La guerre entraîne une chute de l'espérance de vie moyenne de la population française qui revient brièvement à cinquante ans pour remonter rapidement au niveau d'avant-guerre puis reprendre la progression rapide amorcée au 19ème siècle. 

Après la fin de la seconde guerre mondiale, le maire de Saint-Sandoux s'appelle Antoine Mallet.

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On se plaint aujourd'hui de l'inconstance du climat. Il neigea par deux fois en mai, au début et au milieu du mois, à Saint-Sandoux en 1946. Les vendanges furent vite expédiées; mon grand-père, qui d'ordinaire remplissait trois cuves, ne récolta que six bacholles (comportes) en tout et pour tout; il lui fallut défoncer une pièce (foudre) et la mettre debout pour s'en servir comme d'une cuve; encore le raisin n'en occupait-il que le fond; le moût fut exceptionnellement foulé par les enfants, mon frère et moi. Quelques années plus tard, un violent orage transforma les rues en torrents; plusieurs caves furent inondées, même dans le haut du village. En 1951, je crois, pendant la période des moissons, une tempête de vent défit les pignons, emporta les gerbes, les secoua comme à la batteuse et les mélangea d'un champ à l'autre; je vois encore ma grand-mère, courant d'un pignon à l'autre, les entourant de ses bras, pour retenir en vain les gerbes que l'ouragan lui arrachait.
 
Jusqu'au milieu du 20ème siècle, presque tous les gens de Saint-Sandoux étaient dotés d'un sobriquet, en plus de leur nom de famille. Il y avait les Fontes (mes grands-parents), Bamboula, Bezou, Bolinder, Bougnot, Branlatête, Brésil, Carpillou, Chéri, Davaray, Franceba, Fouque, Gadan, Grabier, La Barnade, La Caresse, La Colique, La Douceur, La Gouègue, La Grenadière, La Joconde, La Michon, Le Bébé, Le Boiteux, Le Bouriscou, Le Calot, Le Chantre, Le Charron, Le Chou, Le Comment (ou le Nian), Le Dieu-de-Marde, Le Grand, Le Loup, Le Menteur, Le Pacha, Le Pelat, Le Prince, Le Têto, Les Chilles, Martinot, Mes Aïeux, Mic, Moineau, Mon Cher, Panlou, Papaloup, Patia, Pouétio, Ramade, Sartat, Six-Sous, Tantillon et j'en passe... En remontant dans le temps, grâce à la lecture des papiers de famille, on trouve aussi L'Eveillé, Jaquely, Le Grand, La Grâce, Mansard, Quelin... L'emploi de ces surnoms était tellement entré dans les moeurs qu'on les retrouve souvent sur les actes notariés. Lorsqu'il s'agira de baptiser les rues du village, le sobriquet de mes aïeux donnera son nom à l'impasse qui aboutit à la maison familiale. L'origine de certains sobriquets était très lointaine, d'autres rappelaient une occupation ou un incident plus ou moins récent (Branlatête ne se déplaçait qu'en balançant fortement la tête d'avant en arrière, comme les pigeons, Bolinder conduisait la batteuse animée par un moteur Bolinder,  Le Boiteux traînait la jambe, Le Chantre chantait à l'église, Panlou s'était démanché l'épaule, Mon Cher était jugé orgueilleux... par les autres).  

Jusqu'à la génération de mes grands-parents, pour nommer quelqu'un, les gens du village n'utilisaient que le sobriquet. Et ils ne s'exprimaient entre eux qu'en patois. Le français n'était pratiquement utilisé dans les conversations qu'avec les gens extérieurs au  village qui n'auraient pas complètement compris ce langage étroitement vernaculaire. Cet idiome rustique, dérivé de l'occitan, n'était en effet pas rigoureusement le même d'une bourgade à l'autre. A partir de la génération de mes parents, le patois ne fut plus employé que rarement, mais on savait encore le parler. Quant aux personnes de ma génération, elles comprennent le patois mais ne le parlent plus. Après, je pense qu'il sera totalement oublié. En revanche, l'usage des surnoms ne s'est pas perdu et les jeunes continuaient encore à s'en donner à la fin du vingtième siècle.

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Au cours de la première moitié du vingtième siècle, l'électricité a dispensé ses bienfaits dans le village. Après la seconde guerre mondiale, la grande affaire est la construction d'un nouveau réseau d'adduction d'eau. Des fouilles sont d'abord effectuées à Banlo* pour y capter les sources. En même temps, un réservoir, le château d'eau, est construit un peu plus bas que les fouilles. La fin des travaux de construction de ce réservoir est marquée par un incident. Les ouvriers, d'origine italienne, couronnent l'édifice d'un drapeau rouge. Le drapeau est enlevé pendant la nuit, par une personne qui n'appréciait sans doute pas sa couleur. Le maire le remplace par un drapeau tricolore; il restera en place le temps de célébrer dignement l'achèvement de l'ouvrage.
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La date d'achèvement du château d'eau
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Les rues sont ensuite défoncées pour y placer les canalisations qui amèneront jusqu'aux maisons le précieux liquide. On ne sera plus contraint d'aller le quérir aux fontaines. Celles-ci continueront encore à couler quelques temps. Les animaux pourront continuer à s'abreuver dans leurs bacs et les femmes y faire leur lessive. Mais ces dernières en perdront bientôt l'habitude. C'en sera alors fini du papotage des lavandières. Le travail d'adduction est en partie accompli par les prisonniers allemands. Il durera plusieurs années, pendant lesquelles les rues seront encore plus fangeuses qu'à l'ordinaire. Entre l'église et l'ancienne porte des remparts qui donne sur la place, les excavations mettront au jour plusieurs sépultures; on en retirera des ossements, crânes et tibias, en assez bon état de conservation; cette découverte macabre révélera que le cimetière était autrefois, comme dans bien des villages, situé à côté du lieu du culte.
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*Je présume que cette dénomination vient du vieux français et qu'elle signifie l'endroit qui donne l'eau. La rue de Banlo ne s'appelait-elle pas autrefois le chemin des sources. Plusieurs lieux-dits du territoire de la commune évoquent par ailleurs la présence d'eau: La Font Coide, la Font Dansa, Fontillat...
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La plaque commémorative de l'installation du réseau d'eau
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Les écoliers sont retournés dans l'école des garçons, sous la houlette d'une nouvelle maîtresse, Mme Morel. L'immense salle de classe est chauffée par un poêle à bois en fonte qui ressemble à une tour noire. Il est situé au milieu de la pièce. Son long tuyau de tôle, qui aboutit au conduit de la cheminée, contribue à diffuser la chaleur dans l'air ambiant. En hiver, chaque matin, un élève, choisi parmi les plus âgés, est désigné pour venir allumer le feu, avant l'heure du début des cours.

Les jeux des enfants continuent à s'inspirer de l'actualité. Leurs héros sont évidemment des rebelles, des résistants; c'est ainsi que se forge le système de valeurs de bien des jeunes de l'époque: dans la contestation de l'ordre établi. Sous le préau de l'école, les élèves construisent des fortins avec les bûches de la barge de bois. Deux camps se disputent l'espace: les F.F.I. et les Allemands. Les plus petits, donc les plus faibles, sont évidemment enrôlés de force dans le camp des vaincus, c'est-à-dire celui des Allemands. Cela n'est pas toujours de leur goût. Un de mes cousins, plus jeune que moi, fond un jour en larmes dans un coin du préau. L'institutrice s'enquiert de la cause de son chagrin. "Les grands veulent toujours être les fifis (F.F.I.). Ils nous  forcent à être les boches et nous sommes toujours battus!" Lorsque l'école part en promenade, les écoliers marchent spontanément au pas et prennent plaisir à faire résonner bien fort leurs sabots sur le chemin.

L'enseignement de la nouvelle institutrice est inspiré de la méthode Freinet. Cette méthode privilégie l'éveil et préconise une large participation des enfants. Une des conséquences va être l'acquisition d'une petite presse à bras et l'édition d'un journal de classe, dans lequel seront publiées les meilleures rédactions. Ce journal sera largement diffusé dans le village. Les vignerons de Saint-Sandoux sont encore nombreux. Les bonnes années, le vin titre plus de 11 degrés; les mauvaises, il atteint à peine 9 degrés! Les étrangers au village le trouvent quelque peu acide. Mais les vignerons locaux s'enorgueillissent de cette acidité qu'ils nomment le fruit du vin. Cette particularité gastronomique donne son nom au journal de classe: "Au pays du vin fruité". Je crois me souvenir avoir dessiné et gravé le lino de la couverture; mais je n'en mettrais pas ma main au feu. Je pense que nous échangions nos publications avec celles d'autres écoles car je me rappelle avoir lu le récit d'anecdotes de la guerre d'Espagne racontées par de petits réfugiés ibériques sur des cahiers similaires à ceux que nous imprimions.
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L'école laïque en 1948 - Source: Ginette Dif - Pour agrandir l'image, cliquez ici
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La vie rurale a repris son cours au même rythme qu'auparavant. Plus rien n'entrave les distractions. Les musiciens peuvent faire bal quand bon leur semble. Des cirques viennent parfois installer leur chapiteau sous les marronniers de la place des Forts. Des troupes théâtrales donnent des représentations à la salle des fêtes. Certaines pièces sont inspirées de l'actualité (Maquis), d'autres sont classiques (la Passion du Christ). Il en est même qui sont un peu grivoises. Il y a aussi des spectacles organisés par l'école ou le patronage. Des cinémas ambulants projettent des films qui deviennent parlants et même en couleurs, à la salle des fêtes ou à l'Hôtel des Voyageurs, chez Martin. Je me rappelle de quelques films à épisodes: la Porteuse de Pain, les Deux Orphelines... dont la projection se déroulait sur plusieurs semaines. Chaque épisode se terminait au milieu d'une scène particulièrement palpitante, afin d'inciter les spectateurs à venir connaître la suite lors de la séance suivante. Je me souviens aussi de cet épisode tragique de l'autre guerre: Miss Cavell, une infirmière anglaise fusillée par les troupes du Kaiser, pour avoir aidé des prisonniers à s'évader. A cette époque, les Allemands ne sont pas encore devenus nos amis. Beaucoup de gens les considèrent comme des barbares. Il est vrai que, dans les régions occupées entre 1914 et 1918, ils ne se sont guère mieux conduits qu'entre 1940 et 1944. S'ils n'ont pas coupé les mains des enfants, ainsi que le bruit en a couru, ils ne se sont pas privés de brûler des villages et de fusiller des civils qui avaient eu le seul tort de se trouver sur leur passage, que ce soit en Belgique ou dans le nord de la France. Ils ont également déporté des civils, hommes et femmes, pour fournir de la main d'oeuvre à leur économie de guerre. Ces faits ont eu lieu une vingtaine d'années auparavant, et les crimes de la dernière guerre n'ont pas encore fait oublier ceux de la précédente. Mais l'image d'un film qui restera gravée dans ma mémoire jusqu'à aujourd'hui est tout autre; c'est celle de Jean Gabin, Pépé le Moko, se suicidant d'un coup de couteau au ventre derrière une grille en regardant le navire qui emporte au loin sa bien aimée; plus tard, j'habiterai dans le même immeuble qu'une des actrices principales de ce film, Line Noro.

En 1947, pour la première fois, un manège de chevaux de bois s'installe sur les Forts. Ce fait notable est relaté dans le journal de classe. Jusqu'alors, le bal mis à part, il n'y avait guère, comme stand, qu'une baraque en bois où l'on démolissait une pyramide de boîtes de conserves cabossées, en lançant dessus des balles de chiffons. A part ces nouveautés, les amusements des enfants, comme ceux des adultes, n'ont guère varié par rapport à l'avant-guerre. On continue à déménager les objets qui traînent sur le pas des portes ou sous les hangars ouverts à tous vents, pour les accumuler sur la place; on appelle cela faire l'encan. Ce jeu se perpétuera jusque vers la fin du siècle et peut-être même au-delà. Et chaque année, pour la fête du village, une procession ramène Notre Dame des Prés de sa chapelle à l'église, où elle séjournera au milieu du village pendant quelques semaines. La chapelle appartient toujours à la famille Brionnet qui en assure l'entretien; son ancienne porte en bois ouvragé, qui est vermoulue, doit être remplacée par une porte moderne plus solide au dépens de l'authenticité; un rosier ombrage et décore le bâtiment, mais des travaux plus importants vont devoir être effectués pour le sauver de la ruine; aussi sera-t-il bientôt cédé à la commune. La fête du village est organisée par les conscrits. Le vin de la buvette, dont la vente permettra de financer en partie les festivités (musiciens, location du parquet pour le bal...) est généreusement fourni par les vignerons. Les conscrits passent chez eux quelques jours avant la fête et entreposent le vin dans une cave, mise à leur disposition et située sur les Forts, dont l'ouverture est percée au bas des murailles de l'ancien château, à proximité de l'une des tours d'enceinte. Le vin qui ne sera pas vendu servira pendant l'année à arroser les rencontres amicales des conscrits. Pour compléter les ressources financières nécessaires à la couverture des dépenses de la fête, le matin de celle-ci, après la messe, les conscrits, accompagnés des musiciens, donnent l'aubade à l'ensemble du village. Ils passent de maison en maison, jouent l'air qui leur est demandé, et repartent lestés d'une somme plus ou moins importante selon les moyens et la générosité des personnes visitées.
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La procession de Notre Dame des Prés - D'autres images sont ici
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Le travail de la terre n'a pratiquement pas changé. Il y a tout de même quelques adaptations: l'antique batteuse à la couleur  rouge passée, qui était mue par un moteur à explosion, est reléguée au magasin des antiquités. Elle est remplacée par une nouvelle machine, plus petite, peinte en bleu et actionnée par un moteur électrique. On continue à éloigner la grêle en sonnant les cloches mais, comme la détention d'explosifs n'est plus prohibée, on tire aussi des fusées paragrêles, entreposées dans une vieille maison au sortir du village, sur le chemin de Banlo. On a rendu leurs fusils aux chasseurs et la première ouverture de la chasse, après guerre, est l'occasion d'une véritable hécatombe. Le gibier pullule sur un territoire transformé en réserve pendant plus de quatre ans. Aussi les lapins, lièvres, perdrix rouges et grises emplissent-ils généreusement les larges poches dorsales des vestes de chasse. Mais on ne rencontre sur la commune ni faisans, ni chevreuils, ni sangliers. Ils feront leur apparition plus tard, animaux d'élevage lâchés dans la nature pour s'y faire massacrer. En revanche, ils y a encore des blaireaux; ces sortes de taupes poilues, grosses comme des chiens allongés, courtes de pattes, fortes en griffes, dont l'odeur rappelle celle du putois, creusent des galeries dans le tertre, au milieu de la pente, sous l'allée des marronniers du château; leur graisse est réputée pour je ne sais plus quel usage; on les extermine de temps à autre et bientôt ils disparaîtront. Comme on se contente de fumier pour engraisser les champs, comme on n'utilise pas encore massivement les engrais chimiques et les détergents, les rivières ne sont pas polluées. On trouve dans la Monne, non seulement des truites, mais aussi des écrevisses et elle grouille de vairons. Il arrive même que quelques-uns s'égarent dans le ruisseau du Valleix. Les dimanches, mon frère, un ami et moi, nous nous rendons au pont de la Pierre et nous remontons la rivière à la recherche des trous où pêcher une abondante friture.

Les textes du journal de classe restituent avec une émouvante simplicité la vie d'alors à Saint-Sandoux telle que les enfants la percevait. Pour ne pas surcharger à l'excès cette présentation, de larges extraits de ce périodique sont donnés à part. On peut y accéder en cliquant ici.
 

Projet de programme pour une représentation théâtrale de l'école (Knock de Jules Romains) Les voitures du cirque-cinéma ambulant 
(Illustration du journal de classe)
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Un rassemblement devant l'Hôtel des Voyageurs au début des années 50, probablement à l'occasion de la fête du village ou du 14 juillet - Source: Jacques Chaput - Pour agrandir l'image, cliquez ici
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Des photos de Saint-Sandoux au vingtième siècle sont  ici
Un récit de souvenirs sur les années 1948-1949 est ici


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