L'île de Pâques (novembre 1991)
 
 
 
Nous avons bien failli ne jamais mettre les pieds sur Rapa Nui, l'île de Pâques. C'est qu'une seule compagnie d'aviation assure ses relations avec le continent: Lan Chile. Il est difficile d'obtenir une place, même en s'y prenant plusieurs mois à l'avance, surtout pour trois personnes qui, comme c'est notre cas, voyagent en indépendants. Heureusement, grâce à un passe-droit, nous avons obtenu satisfaction.  

Nous voilà donc sur l'aéroport de l'île. Sa piste, conçue pour permettre l'atterrissage des longs courriers, fut construite par les États-Unis en 1965. Cette puissance disposait alors ici d'une base militaire, pour espionner les essais nucléaires français dans le Pacifique. A l'avènement de l'Unité populaire, au début des années 70, les Américains partirent. Ils ne revinrent pas après le coup d'État militaire de septembre 1973. Mais les installations aéroportuaires, dont ils avaient généreusement doté l'île, sont restées. Les Pascuans ont ainsi hérité d'un aéroport international qui a permis le développement de la recherche archéologique et aussi celui des activités touristiques 

Les dimensions de l'île de Pâques sont  modestes. A peine 58 kilomètres de tour. Elle est situé à 3700 kilomètres des côtes chiliennes et à peu près à la même distance de Tahiti. C'est un paysage de steppes où l'on pratique l'élevage des moutons et des chevaux. On y rencontre aussi quelques maigres cultures. Si l'on fait exception d'une petite forêt d'eucalyptus et d'une palmeraie, les arbres y sont presque totalement absents. Le climat y est tempéré: la température varie entre 12 et 27 degrés.  

L'île a été découverte le jour de Pâques 1722, par le navigateur hollandais Roggeven. Il y rencontra des hommes tatoués, aux oreilles déformées, pendantes jusqu'aux épaules. La population était clairsemée. On l'évaluait cependant à plusieurs milliers d'individus (3000?). On pense qu'elle devait être beaucoup plus importante antérieurement et qu'elle aurait pu atteindre plus de 10000 habitants (17000?). La terre était bien entretenue. Les premiers navigateurs qui l'abordèrent parlent de plantations superbes et d'un territoire ayant l'apparence d'un jardin. 

Les origines du peuplement demeurent incertaines. Notre guide croit que ses ancêtres venaient de l'Inde. D'après lui, si les Pascuans ont des traits polynésiens, les différences avec les autres habitants des îles du Pacifique sont suffisamment importantes pour estimer qu'ils ne sont pas tout à fait de la même race.  

Voyons ce que nous apprend la légende fondatrice de la civilisation pascuane. D'après cette légende, un chef, Hotu Matua, aurait été contraint de quitter sa patrie, Marae Renga, dans l'archipel d'Hiva, après avoir été vaincu au combat, selon une première version, par suite d'un cataclysme qui aurait englouti les terres d'Hiva sous les eaux, d'après une seconde version. Marae Renga est située par tous les informateurs dans la direction du couchant, c'est-à-dire celle de la Polynésie, et tous s'accordent pour dire qu'il s'agissait d'un pays chaud. Sur la foi d'un présage, Hotu Matua dépêcha six éclaireurs à la recherche d'une île pleine de trous. Ils découvrirent l'île de Pâques, où les grottes sont effectivement nombreuses. Le roi et sa suite apportaient dans leurs pirogues toutes sortes de plantes, d'arbres et d'animaux, dont peu survécurent. Quant Hotu Matua sentit la mort venir, il partagea l'île entre ses enfants. Telle serait l'origine des huit ou dix clans qui occupèrent l'île de telle sorte que chacun ait accès à la mer. 

D'après les recherches archéologiques, l'île aurait été colonisée par des navigateurs venus de l'ouest dès l'an 800, date de la construction de l'Ahu Vinapu. Mais d'autres découvertes suggèrent une occupation plus ancienne remontant à l'an 400 ou 500. Les Polynésiens, remarquables marins, partis d'Asie du Sud-Est, auraient gagné par étapes l'île de Pâques et peut-être même ensuite les cotes sud-américaines. 

On sait que Thor Heyerdahl, quant à lui, soutenait la thèse d'un peuplement en provenance du Pérou. C'est pour démontrer la possibilité de cette théorie qu'il entreprit, en 1947, l'expédition du Kon-Tiki. 

D'après une autre légende, l'île était gouvernée, dans les temps anciens, par des hommes aux lobes étirés, intelligents et dominateurs, qui s'appelaient les Longues Oreilles. Ils firent élever des statues par leurs serviteurs, les Courtes Oreilles. Un jour, ils demandèrent que l'on épierrât le sol de l'île. Les Courtes Oreilles se révoltèrent et leurs maîtres se réfugièrent dans la péninsule de Poïké, à l'est. Pour se protéger, et avec l'intention secrète d'y brûler les rebelles, les Longues Oreilles creusèrent un large fossé. Une trahison permit aux Courtes Oreilles d'éventer le stratagème. Ils prirent leurs ennemis à revers et les précipitèrent dans les flammes. Deux ou trois Longues Oreilles échappèrent à la tuerie. Quelques Pascuans se targuent aujourd'hui d'être leurs descendants. 

Les huit ou dix tribus de l'île étaient perpétuellement en conflit. Une alliance aurait opposé celles de l'Est à celles de l'Ouest. Il en résultait des séries de massacres et de festins cannibales. 

L'existence de plusieurs populations pourrait s'expliquer par des migrations successives qui auraient pu venir pour certaines de l'Est et pour d'autres de l'Ouest. Les deux thèses sur les origines du peuplement de l'île seraient ainsi réconciliées.  

En 1862, des navires péruviens enlevèrent les Pascuans, prêtres et roi compris, pour les emmener travailler de force dans les mines de guano. Presque tous périrent et les rares survivants, décimés par la variole, oublièrent le sens de leur civilisation ancestrale. En 1877, l'île ne comptait plus qu'une centaine d'habitants vivant misérablement. Aujourd'hui, la population de l'île oscille entre deux et trois mille âmes regroupées dans un village unique.  

Au cours du 19ème siècle, je tiens cette information de notre guide, l'île aurait appartenu à des fermiers français. L'élevage des moutons y aurait alors achevé de ruiner l'agriculture. Je ne sais trop pourquoi, ni dans quelles circonstances, l'île aurait ensuite été cédée au Chili. 

Ce bref passage sous domination française expliquerait la susceptibilité manifestée par le gouvernement chilien lors de l'affaire des timbres contestés. Voici de quoi il s'agit. Les autorités de Tahiti eurent l'idée d'émettre une série de timbres dédiés à la culture polynésienne. L'île de Pâques y avait bien sûr sa place, parmi d'autres, notamment Hawaï. Les États-Unis ne trouvèrent rien à redire à cela. Mais le gouvernement chilien s'en ému. Il y vit une tentative de la France pour revendiquer indirectement des droits sur l'île de Pâques. La réaction chilienne fut suffisamment vive pour entraîner le retrait de la circulation des timbres contestés. Lors de mes visites au Chili, j'en vis en vente dans les boutiques de Santiago. Les philatélistes en faisaient alors, semble-t-il, grand cas. 

L'agence de voyage nous avait conseillé de nous munir de boissons alcoolisées difficiles à trouver sur l'île. Cette recommandation s'est avérée superflue. Dans une sorte de magasin général du village, de la bière, du vin et du pisco étaient en vente, comme sur le continent. 

Nous passons l'après-midi, après notre arrivée, à la découverte de l'environnement, autour de notre hôtel. Les côtes de l'île sont constituées d'un amas de roches volcaniques noires et tourmentées, battues avec violence par les vagues. Les falaises sont assez souvent creusées de grottes où s'engouffre la mer avec furie. Les grottes à l'abri des eaux ont servi autrefois de refuges aux hommes. De nombreuses cavernes naturelles de ce type se rencontrent sur le pourtour de l'île. Elles recèlent des ossements, des outils de pierre et quelques gravures. Nous n'avons pas eu le temps de les visiter. 

Sur le pourtour du rivage, on aperçoit des groupes de moais qui tournent tous le dos à la mer, pour être face à la terre et à ses habitants. Ces statues se dressent sur une plate-forme de pierres sèches, précédée d'une esplanade en pente, dallée de gros cailloux bombés. Derrière la plate-forme se trouve une sorte de terrasse. Cet ensemble constitue l'ahu, un lieu de sépulture.  

L'Ahu Tahai est typique de ces sanctuaires: une paroi d'environ 2 mètres, en pierres sèches, surmontée d'une plate-forme plus étroite et précédée d'un plan incliné. Là se trouvaient les caveaux. On exposait d'abord les cadavres sur le terre-plein situé derrière l'ahu. On y laissait les corps se dessécher. Ils étaient ensuite ensevelis dans des cavités aménagées sous la plate-forme. Ce genre de monuments n'est pas unique; on le retrouve ailleurs en Polynésie. Ce qui surprend à l'île de Pâques, c'est son abondance: on en compterait plusieurs centaines. 

Nous passons devant des tours rondes, basses et larges, édifiées en pierres sèches. Les murs en sont percés de plusieurs portes rectangulaires. Le terrain alentour, bosselé de ruines, laisse supposer qu'il s'agissait d'un complexe de bâtiments plus important. 

Nous remarquons ensuite une large chaussée dallée qui conduit jusqu'à la mer dans laquelle elle paraît s'enfoncer et continuer jusqu'à des cités englouties. 

Un peu plus loin, un moai a été reconstitué. La statue noire est recouverte de son chapeau rouge, le pukao, qui serait en fait un chignon. Ses orbites sont garnies de cailloux ou de coquillages blancs qui tranchent vivement avec le noir du visage. La plupart des autres moais ont les yeux vides ce qui leur confère un troublant regard d'aveugle. 

Le lendemain, nous entreprenons le tour de l'île, en compagnie de notre guide. Nous nous arrêtons auprès du cercle de danse, une circonférence de pierres posées sur le sol, avec une pierre plus haute en son milieu. C'était un lieu de cérémonie rituel qui, mystère des analogies entre civilisations éloignées, n'est pas sans rappeler les cromlechs de nos régions, dont certains, d'ailleurs, portent  le même nom. A coté, gisent plusieurs moais, le nez sur le sol. Leurs chapeaux ont roulé au devant d'eux. Un chapeau arrive presque à la hauteur des épaules d'un homme moyen. C'est dire combien il devait être difficile de les jucher sur la tête de statues qui mesuraient plusieurs mètres de haut. 

Nous passons par le village où plusieurs moais ont été relevés. Une très belle tête de moais est posée sur le sol, à côté de son tronc mutilé. Nous découvrons un petit cimetière aux croix blanches; il est entouré d'un mur de moellons à peu près de la même couleur que la pouzzolane de mon Auvergne natale. A l'horizon moutonnent des collines rases. 

Nous nous rendons ensuite à la carrière des moais, l'endroit sans doute le plus émouvant de l'île. Sur les flancs du volcan Rano Raraku, situé en direction du nord-est de l'île, s'élèvent de nombreuses statues fichées dans le sol. Ce sont elles qui impressionnèrent le plus les visiteurs du 19ème siècle tant leur nombre est imposant. Dans la carrière proprement dite, on aurait dénombré près de deux cent ébauches de moais. L'état variable d'avancement des travaux révèle comment s'y prenaient les sculpteurs pour tirer du roc les formes qu'ils voulaient obtenir. Devant ces gisants inertes, encore attachés à la colline par une sorte de cordon ombilical, on a l'impression que le travail des sculpteurs a brusquement été interrompu par un terrible événement. Notre guide nous parle d'une épidémie qui aurait décimé la population et l'aurait réduite à un point tel (150 personnes?) qu'elle aurait dû consacrer toute son activité à la production des ressources nécessaires pour assurer sa subsistance. 

D'après une hypothèse plus récente, voici comment les choses se seraient passées. L'île de Pâques était primitivement couverte de forêts de différentes essences (palmiers, pins etc...) dont on a retrouvé des traces de pollen. Le sol conservait l'humidité et les cultures vivrières y étaient abondantes. Dans ce contexte, pendant treize siècles, se développa la civilisation des moais, au sein d'une société divisée en clans, fortement hiérarchisée, dominée par les rois et les prêtres, qui pratiquait le culte des ancêtres. Vers la fin du 17ème siècle, pour une raison inconnue, les forêts périclitèrent et disparurent. On note en effet que le bois ne fut subitement plus utilisé pour la cuisson des aliments, à partir de cette époque. Compte tenu de la rapidité du phénomène, cette catastrophe écologique n'est vraisemblablement pas imputable à l'homme. Plusieurs années de sécheresse en furent probablement la cause. Privé de forêts, le sol de l'île se dessécha et les cultures s'appauvrirent. L'absence de bois pour construire des bateaux rendait vain tout espoir d'évasion vers une terre plus hospitalière; les Pascuans étaient prisonniers de leur île. Il fallut défricher de nouvelles terres toujours plus nombreuses avec un rendement de plus en plus faible. Parallèlement, les rois et les prêtres exigèrent la fabrication massive de statues pour apaiser la colère des dieux et ramener la prospérité. Le nombre élevé de statues debout, enfoncées dans le sol, près de la carrière, trouverait ainsi une explication. Toutes ces statues, de facture récente, aurait été dressées là, aussitôt achevées, dans l'attente de leur transport vers leurs lieux d'implantation définitifs. Excédé de travail, le peuple aurait fini par se révolter et par renverser les idoles ingrates qui refusaient de répondre favorablement à ses supplications. Plus tard, les survivants de cette révolution, auraient adopté un nouveau culte: celui de l'homme-oiseau. L'oiseau migrateur qui, au moment de la nidification, vient pondre ses oeufs sur les rochers désolés situés au large de l'île, aurait représenté pour les Pascuans le symbole de la liberté et de l'envol vers un monde meilleur. L'arrivée des blancs, un siècle plus tard, ne permit malheureusement pas à cette nouvelle civilisation de prendre son essor.  

Plus récemment, après avoir analysé les restes de plusieurs outils en obsidienne, une pierre volcanique assez abondante sur l'île, des chercheurs ont constaté que l'utilisation de ces outils variait d'un endroit à l'autre de l'île. Ils en conclurent que des contraintes environnementales, précipitations aléatoires, déclin de la qualité des sols... seraient à l'origine de l'extinction de la civilisation pascuane. Cette thèse précise la précédente sans la contredire. 

La taille énorme des statues pose évidemment le problème de leur transport vers le lieu où elles devaient être érigées. La plupart du temps, ce lieu est situé à plusieurs kilomètres. Selon les insulaires, le déplacement s'effectuait par une force magique, grâce au mana. Une vieille femme, encore vivante à l'époque de la seconde guerre mondiale, prétendait, d'après notre guide, que les sculpteurs ordonnaient à la statue de marcher et qu'elle allait se placer seule à l'endroit qui lui était assigné. Plus prosaïquement, il est probable qu'on les faisait glisser sur de la terre mouillée ou rouler sur des troncs d'arbres. Bien sûr, toutes les statues n'arrivaient pas à bon port. Plusieurs se brisaient en route. Du haut de la carrière, on distingue encore le chemin qu'elles empruntaient. Il est jalonné de débris. 

Je remarque, près de la carrière, un moai debout sur lequel est gravé un bateau à voiles, peut-être celui de Lapérouse. Cette gravure est-elle contemporaine de la création de la statue? Je pense plutôt qu'elle lui est postérieure. 

Au fond du cratère du volcan Rano Raraku s'étend un petit lac recouvert d'une végétation verte qui, partant des bords, a tendance à gagner vers le centre. D'autres statues ornent les pentes du cratère, couvertes d'une herbe jaunâtre. 

En quittant la carrière, nous passons auprès de Tukuturi, le moai assis. Très différent des autres, il serait de facture plus ancienne. 

Un peu plus loin, des animaux sont gravés sur de larges dalles naturelles du sol: grenouille, poisson, tortue. La grenouille étant inconnue à l'île de Pâques, sa présence dans ce bestiaire est une énigme. 

Ensuite, nous nous dirigeons vers une statue géante qui gît brisée sur le sol. Il s'agirait de la "Mère", un monolithe de 24 mètres! Dans son voisinage se trouve le nombril du monde, un cercle de cailloux avec, disposé en son milieu comme un gros oeuf, un cailloux lisse de forme ovale presque ronde. Il est accompagné de trois autres cailloux à forme d'oeuf, beaucoup plus petits, disposés en triangle autour de lui. Quelle pouvait bien être la signification rituelle d'un tel assemblage? Mystère. Souvenons-nous toutefois que ses anciens habitants appelaient Rapa Nui, le "Nombril du monde" ou "l'Oeil tourné vers le ciel". 

Nous déjeunons sur le pouce, dans une palmeraie au bord de la mer. On prétend que le premier roi de l'île y habita. Au milieu des arbres s'élève l'Ahu Nau Nau que l'on peut voir sur beaucoup de cartes postales. Ce monument funéraire est justement célèbre. Il doit sa notoriété à la beauté de ses statues et aussi à l'environnement agréable qui l'entoure. 

A quelques distances de lui se dresse l'ahu reconstitué par Thor Heyerdahl au cours de l'une de ses missions. Intrigué par la manière dont les statues avaient pu être érigées, l'explorateur norvégien mit au défi une dizaine de Pascuans de replacer un moai de 25 tonnes sur sa plate-forme. Ils y parvinrent en 25 jours, entassant des pierres à mesure sous le ventre du colosse et prenant pour leviers deux troncs de 5 mètres. 

Depuis, d'autres statues ont été relevées. Quelques années après la tentative de Thor Heyerdahl, les sept statues de l'Ahu Akivi, d'un poids de 15 tonnes, furent redressées par l'équipe de Mulloy, la première en plus d'un mois, la dernière, l'expérience aidant, en moins d'une semaine. La tâche de l'édification des moais n'était donc pas surhumaine. Toutes les statues de l'île étaient à terre lorsqu'elles furent découvertes, sauf celles qui sont à moitié enterrées au flanc du volcan Rano Raraku, près de la carrière. Il reste donc encore beaucoup de travail à faire pour les remettre debout. 

Le lendemain, nous nous dirigeons vers d'autres endroits de l'île. 

L'Ahu Vinapu est très intéressant. En effet, sa construction rappelle le style de Tihuanaco. Sa présence offre un argument en faveur de la thèse d'un peuplement, au moins partiellement, sud-américain. Quoi qu'il en soit, il est hautement probable que des échanges existaient, ne serait-ce que ponctuellement, dès une époque très reculée, entre l'île et le continent. D'après notre guide, c'est le même mot qui désigne la pomme de terre en Pascuan et en Aymara. 

Non loin d'Orongo, au sud de l'île, le village des hommes-oiseaux domine le cratère du volcan Rano Kao. Le fond du cratère est occupé par un lac dont les eaux croupissantes sont recouvertes de plaques d'une végétation qui évoque une sorte d'écume ou de moisissure. Les constructions du village, de larges tours basses en pierres sèches, au toit de gazon, rappellent celles que nous avons vues le premier jour. Les rochers voisins sont décorés d'un réseau serré de pétroglyphes représentants des personnages stylisés tenant de l'homme et de l'oiseau. Ces sculptures étaient destinées à attirer sur les Pascuans les faveurs de Makemake, le dieu oiseau, ou pour le remercier. 

Devant les tours, une haute falaise tombe abruptement dans la mer. A bonne distance, on aperçoit un rocher pointu qui émerge des eaux et, plus loin, une petite île, puis une île plus vaste, proches l'une de l'autre. C'est là que les jeunes gens devaient, chaque année, en septembre, au moment de la ponte des oiseaux migrateurs, aller chercher l'oeuf qui consacrerait homme-oiseau le vainqueur. 

Au signal convenu, les concurrents devaient se jeter du haut de la falaise dans la mer, nager jusqu'à l'île où venaient pondre les oiseaux, des sternes, y découvrir un oeuf, pas n'importe lequel, il devait être blanc et marqué de taches couleur café. Trouver un tel oeuf n'était pas facile. Tous n'étaient pas tachés et ceux qui l'étaient pouvaient avoir disparu, gobés par un prédateur, l'oiseau-larron, un aigle friand de cette nourriture. Une fois l'oeuf rare en mains, il fallait le rapporter intact au point de départ. C'était une épreuve réservée seulement à des hommes courageux et athlétiques. On déclarait vainqueur celui qui réussissait l'exploit dans le minimum de temps. Homme-oiseau, pendant un an, il présidait les cérémonies comme une sorte de pontife. 

Le mythe des hommes-oiseaux n'est pas propre à l'île de Pâques. On le retrouve ailleurs, notamment en Occident et chez les aborigènes d'Australie, même si la signification de ce mythe varie d'une culture à l'autre. Comme on l'a vu plus haut, il pourrait symboliser un souhait de liberté (une page consacrée aux hommes-oiseaux est  ici). 

La carrière aux chapeaux est située sur une colline, vers le milieu de l'île, assez loin de celle des moais. Le paysage alentour est vallonné. La terre y est de couleur rouge brique, comme la roche dans laquelle étaient taillés les chapeaux. On ne ressent pas la même émotion en visitant cette carrière qu'en visitant celle des moais. Les vestiges sont beaucoup moins nombreux et on n'y éprouve pas le sentiment d'abandon soudain ressenti sur les pentes du Rano Raraku. Le long de la pente, des chapeaux abandonnés indiquent, là aussi,  le chemin par lequel ils étaient roulés. 

Nous terminons notre visite par le site des sept moais, c'est-à-dire l'Ahu Akivi. Ses moais ont été relevés, on le sait, à une date relativement récente. Avec sept moais, l'Ahu Akivi, figure parmi les mieux lotis. Il n'est cependant pas celui qui compte le plus grand nombre de statues. L'Ahu Tangariki en comporte quinze. Mais je crois qu'elles étaient encore à terre lors de notre bref séjour sur l'île. Un examen attentif de l'Ahu Akivi, la comparaison des sept moais, permettent de se faire une idée plus précise des canons de la statuaire pascuane classique. Ces hommes-troncs, tout en buste, sont totalement dépourvus de membres inférieurs. La tête, plus haute que large, plus large à la base qu'au sommet, est rejetée vers l'arrière. Le haut de la tête est aplati pour recevoir le chapeau. Les lobes des oreilles sont étirés. Le nez épaté, large, est souvent un peu relevé vers le haut. Le menton est  aigu et volontaire. Les bras, malingres, sont terminés par des doigts longs et effilés posés sur un ventre légèrement bombé. L'ensemble, comme taillé à coups de serpe, donne une impression de puissance et de sauvage grandeur qui ne doit pas laisser grand monde indifférent. 

En dehors des moais, nous tenons de la civilisation pascuane d'autres témoignages qui, bien que moins imposants, n'en sont pas moins révélateurs du génie de ce petit peuple qui vécut, presque totalement isolé du monde, dans une île perdue au milieu de l'océan, pendant des siècles. J'ai déjà parlé des pétroglyphes, si nombreux auprès du village des hommes-oiseaux. J'ai fait allusion aux dessins des grottes. Je voudrais évoquer l'écriture, malheureusement encore indéchiffrée, dont on trouve des exemples gravés sur des planchettes, appelées bois parlant ou rongorongo. Et enfin, je voudrais citer les moais kavakava, ces statuettes taillées dans du bois précieux, symbolisant l'esprit des défunts, d'une facture souvent très aboutie, qui dénotent chez leurs auteurs d'indéniables qualités artistiques. 

La civilisation pascuane pose bien des énigmes. Les dernières recherches confirment qu'elle est ancienne et que ses vestiges se composent de plusieurs couches superposées. Les statues abattues ne sont pas toutes couchées sur leur nez; plusieurs ont été réemployées dans des constructions plus récentes. Certaines ont même été posées sur des sépultures qui ne leur sont pas contemporaines, comme pour en protéger l'accès. Celles qui sont encore debout, à demi enterrées, à proximité de la carrière, sont de facture différente, par leur dimension (elles sont plus grandes) comme par plusieurs détails (traits plus fins, absence de cavités pour les yeux...), de celles qui, transportées plus loin, ornaient les côtes de l'île, ce qui pourrait laisser supposer qu'elles n'étaient pas destinées à être placées ailleurs comme on l'a longtemps cru; les statues étaient-elles terminées dans la carrière ou sur les lieux de leur destination finale? Enfin, celles qui jonchent le chemin reposent parfois sur des endroits manifestement préparés pour les recevoir et ne sont donc pas toujours des débris accidentellement abandonnés en cours de route. L'archéologie a encore certainement beaucoup de choses à nous apprendre sur cette île qui n'a pas cessé d'intriguer depuis sa découverte tous ceux qui l'ont visitée.  

De nouvelles hypothèses concernant le culte de l'homme-oiseau ont été également formulées. Au dos d'un moaï, trouvé dans une grotte et ramené en Angleterre par une équipe d'archéologues britanniques, ont été découverts deux oiseaux gravés de style pascuan se faisant  face. On a cru d'abord qu'ils se touchaient bec à bec. Mais une analyse plus fine, réalisée en trois dimensions sur ordinateur, révéla que les becs ne se touchaient pas et que l'un d'entre eux était plus court et arrondi que l'autre. Ce détail amena les archéologues à penser que ce couple d'oiseaux représentait un mâle et une femelle. Au-dessus de leurs becs était d'ailleurs sculpté un oisillon. Cet ensemble pourrait symboliser la fécondité et la renaissance et constituer un saisissant résumé du culte de l'homme-oiseau..

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