L'entre deux guerres:
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Une curieuse pièce émise par les Chambres de Commerce en 1921
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Jusqu'à présent, j'ai eu recours à divers documents, aux dires des personnes âgées que j'ai connues dans mon enfance et aux vestiges du passé trouvés dans les greniers, pour reconstituer la vie à Saint-Sandoux à travers les âges. Nous voici maintenant arrivés à la période où je vais pouvoir solliciter ma mémoire, puisque c'est au cours de cette période que je suis né. Bien sûr, je raconterai les événements comme je les ai perçus et surtout comme je m'en souviens. Il ne faut pas prendre mon récit pour parole d'évangile!
 
La mode vestimentaire des années 20
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Les répercussions de la guerre de 1914-1918 dans les campagnes françaises furent profondes, ne serait-ce qu'en raison de son coût humain. Les survivants n'oublièrent pas leurs camarades moins chanceux qu'eux; le 22 février 1920, "considérant qu'il est un devoir pour les communes de perpétuer la mémoire de leurs héroïques enfants tombés au Champ d'honneur", le Conseil municipal adopta le projet de Monument commémoratif aux morts pour la Patrie proposé par Mr Montjotin, ingénieur-architecte à Plauzat. Cent soixante six personnes versèrent leur obole à la souscription lancée pour couvrir les frais de sa réalisation; une somme de 1173 francs fut recueillie; on l'employa à l'érection de l'obélisque, qui se dresse dans l'allée centrale du cimetière, dont le socle carré porte les plaques de marbre sur lesquelles sont gravés les noms des enfants de Saint-Sandoux tombés au champ d'honneur.
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La batteuse en 1923: debout sur le moteur, Robert (Sartat), assis tendant la main au chien, Joseph Juilhard (Bollinder) - Source: Jacques Chaput - Pour agrandir l'image, cliquez ici
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Les jeunes gens restés sur les champs de bataille avaient laissé des veuves ou des fiancées. Ils étaient en âge de procréer et les enfants qu'ils auraient pu avoir ne virent jamais le jour. De plus, les rescapés de l'enfer ne se montraient pas pressés de mettre au monde les victimes d'un futur conflit. On assista donc à une nouvelle baisse significative de la natalité. Cinq seulement des enfants enregistrés sur les listes d'état-civil de la commune en 1934, année de ma naissance, parvinrent à l'adolescence: deux filles et trois garçons. Les enfants nés en 1935, ne furent plus que deux: une fille et un garçon. Quand j'atteignis mes 19 ans, nous dûmes jumeler les deux années pour l'organisation de la fête patronale qui, traditionnellement, était de la compétence des conscrits. Ce recul de la natalité, conjugué à l'exode vers la ville, entraîna une dépopulation progressive du village.
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Évolution démographique: L'érosion se poursuit. La population du village passe de 636 habitants en 1921 à 608 en 1926, 549 en 1931 et 424 en 1936 (184 personnes de moins sur 15 ans, soit une perte de 12 à 13 unités par an). Les causes sont assez facilement identifiables: poursuite des tendances antérieures, conséquences de la guerre de 14-18, exode rural.  

L'espérance de vie moyenne de la population française frise les soixante ans à la veille de la seconde guerre mondiale. A cette époque, le maire de Saint-Sandoux s'appelle Emile Brissolette; il restera en place jusqu'à la fin de la guerre.

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Les conscrits de Saint-Sandoux en 1925 - Naissances de 1905 (archives départementales sur internet): Andrieux Roger Remy, Bournier Francis Marie (1er à gauche, debout), Bournier Marie, David Marie Georges Paul, Gauthier Charlotte Michelle (2ème à droite, debout), Jouvet Marie Antoinette, Labary Amédée, Lavelle Antonin, Martin Marcel (3ème à gauche, debout), Monestier Angèle, Monestier Auguste, Morel Marie Antoinette, Pinet de Bordes des Forets Marie Françoise, Planche André, Prugne Joséphine, Vendange Joseph, Vigier Louis - Source: Jacques Chaput - Pour agrandir l'image, cliquez ici
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Les femmes en mal d'enfant accouchent à la maison, aidées par un médecin ou par une sage-femme. La mortalité infantile est élevée. Les bébés sont vulnérables: il en meurt même au moment de la percée des dents de lait, lorsque celles-ci  ne viennent pas facilement! Les statistiques disponibles montrent, qu'en France, en 1918, 5% des enfants n'atteignent pas un mois et 15% meurent avant un an! Les apports extérieurs sont trop peu nombreux pour inverser le déclin de la population. Certes, les difficultés économiques et les événements politiques amènent quelques immigrants. Les métayers du château, les Pakula, sont Polonais. Un de leur compatriote, Nicolas, s'est installé lui aussi dans le village. Très adroit de ses mains, il rendra de grands services pendant la période de pénurie qu'entraînera la seconde guerre mondiale, notamment en fabricant des cordes de fortune et en effectuant des travaux de menuiserie; j'aurai l'occasion d'y revenir. Les prédécesseurs des Pakula, également étrangers, les Anjiweski, étaient lui Polonais et elle Ukrainienne; ils s'étaient rencontrés à une époque où l'armée polonaise occupait l'Ukraine, après la Révolution russe d'octobre 1917; leur fils cadet eut pour parrain le facteur, le père Labourbe, dont il sera question plus loin, et pour marraine Marie Gendre, qui enseigna le catéchisme à des générations de petits Sandoliens dont je fis partie; il entretient une correspondance avec l'une de mes cousines de qui je tiens ces détails. La Révolution russe nous valut également la présence d'un aristocrate, Kodatzky, un russe blanc, comme on disait alors, en mettant dans le qualificatif une connotation politique plutôt qu'ethnique; il mourut près de chez mes grands-parents et je me souviens parfaitement de lui. Puis arrivèrent  des Espagnols chassés de leur pays par la guerre civile. Il y eut aussi au moins un Italien (on ne parlait pas encore de rital, mais de macaroni!); il avait épousé une fille du village; Aimar, Pietro, Antonio, né le 11 octobre 1909, à Rocca, sera naturalisé français en 1939 (J. O. du 24/12/1939). Trop peu nombreux pour contrecarrer l'évolution démographique, ces nouveaux venus n'en sont pas moins significatifs de l'ouverture sur le monde d'une bourgade qui était sans doute restée jusque là relativement fermée sur elle-même. Cette ouverture ne demeura pas sans lendemain.
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Saint-Sandoux vers 1930 avec, en bas à gauche, un pignon
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La baisse de la natalité fut suivie de celle de la population d'âge scolaire. Il y avait autrefois deux écoles publiques: l'une pour les filles, au rez-de-chaussée de la mairie actuelle; l'autre pour les garçons, sous l'ancienne mairie, derrière la cour protégée par des piques. Mais la pression démographique va bientôt faire évoluer les moeurs en direction de la mixité et, à la veille de la seconde guerre mondiale, les deux écoles publiques ont fusionné. Garçons et filles apprennent désormais ensemble à lire, écrire et compter, dans la vaste salle de classe de l'école des garçons, aux larges et hautes baies vitrées, sous la houlette d'une institutrice unique, Mme Rodier. Cette dernière s'occupe d'une gamme d'enfants dont l'âge varie de celui de la maternelle à celui du certificat d'études et même au-delà. J'y ai côtoyé des élèves qui avaient été condisciples de ma mère.
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L'école laïque des garçons en 1928 - Instituteur: Mr Girodon - (source: Aimé Comte) 
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Cette hétérogénéité ne rend pas la tâche facile. Les bons points, les punitions, la mise au piquet dans un coin, le visage contre le mur, les gifles aussi... font partie du système d'éducation; le bonnet d'âne est cependant tombé en désuétude. On donne un devoir assez long aux enfants d'une tranche d'âge pour avoir le temps de s'occuper des autres. On confie la garde des plus petits au plus grands. On apprend à écrire à la craie, sur une ardoise qui reste le tableau noir portatif des plus jeunes, ensuite sur un cahier, en traçant des barres parallèles, les bûchettes, bien disposées en suivant les lignes, puis on dessine des cercles, d'abord avec un crayon, ensuite avec un porte-plume muni d'une plume d'acier que l'on trempe dans l'encre noire, bleue ou violette, d'un encrier de porcelaine blanche. Ces plumes, dont le bec s'écarte, permettent à ceux qui sont doués, de tracer, en tirant un peu la langue, en signe d'application, d'élégantes lettres cursives agrémentées de pleins et de déliés, non sans se tacher les doigts; certaines plumes ont la forme d'une baïonnette; leur marque est évocatrice: c'est  celle du sergent-major. On éponge l'encre et on sèche les lettres, non plus avec du sable, mais avec du papier buvard aux couleurs pâles, roses ou bleues.
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L'école laïque mixte en 1938 - Institutrice: Mme Rodier - (source: Aimé Comte) 
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Les écoliers laissent leur manteau, leur béret et leur cache-nez, accrochés aux patères, en forme de champignons, d'un porte-manteau, qui court le long du mur du couloir d'entrée. Dans ce couloir, un large escalier de pierres noires conduit en bas vers la cave où l'on stocke le charbon, en haut vers la mairie et l'appartement de l'institutrice. La récréation se tient sous le préau couvert, bordé de balustrades (il n'est pas encore vitré), derrière l'école, au-dessus de l'entrée de l'église, de la salle des fêtes et du local des pompiers, à côté des latrines, appelés cabinets: deux cabanons pourvus d'un trou percé, à la manière turque, entre deux semelles de ciment, bien sûr sans chasse d'eau; ces toilettes rustiques sont couvertes d'un toit plat bordé de créneaux qui donne à l'ensemble une allure de donjon; elles sont situées au-dessus d'un étroit local qui sert de prison: je n'ai jamais vu personne dans ce lieu de détention! En hiver, l'immense salle de classe est chauffée par un poêle à bois et à charbon que les écoliers les plus âgés sont chargés de venir allumer le matin, avant l'ouverture de l'école, à tour de rôle. Le long tuyau qui conduit du calorifère à la cheminée contribue à maintenir presque douillette l'atmosphère des lieux (Une représentation des écoles d'autrefois est  ici).
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Un exemple de poêle chauffant une école - Sur le mur du fond, on aperçoit le porte-manteaux pour suspendre les vêtements  Source: Écoles d'autrefois, écoles d'aujourd'hui
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En plus de l'école laïque, qui vient d'être sommairement décrite, il existe aussi une école libre, entretenue grâce à la générosité du château. Elle est également mixte et reçoit les enfants des familles qui professent un catholicisme militant. Je ne me souviens pas que cette séparation en "école de Dieu et en école du diable" ait causé de frictions entre les enfants du village, comme ce fut le cas dans d'autres endroits où les antagonismes politiques et religieux étaient plus vifs. Ecole publique et école libre sont chacune dotée d'une cloche pour appeler les élèves; ces objets sonores, devenus muets depuis qu'il ne sont plus utilisés, disparaîtront sans qu'on s'en aperçoive on ne sait trop quand; il n'en reste plus que les squelettes: les cadres de fer dans lesquels ils étaient suspendus. L'école libre fermera au milieu du siècle.
 
Un enfant du village dans la cour de ses grands-parents. C'est moi Le même un peu plus grand en compagnie de sa mère
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En 1923, des sondages montrent que les fontaines publiques, notamment celle de la Grotte, près de l'école des garçons, celle des Forts et celle des Pédats, ne fournissent plus une eau convenable, en raison de la vétusté des conduites qui ont été abîmées par le passage des lourds camions, qui traversent maintenant le village. L'ancien système d'adduction d'eau, mal enterré, n'avait pas été conçu pour ce genre de trafic: les joints sont au trois quart détériorés, les tuyaux sont fendus ou écrasés, ce qui entraîne des déperditions d'eau et, chose bien plus grave du point de vue de l'hygiène et de la santé, l'infiltration de purin et d'eau des égouts. La fontaine de la Grotte a dû être fermée, ce qui prive d'eau un quartier du bourg ainsi que l'école des garçons qu'elle desservait. En conséquence, le Conseil municipal décide de remplacer les conduites en terre par des conduites en fonte. Trois ans plus tard, une bouche d'incendie sera installée à la fontaine de l'Oradou.

En 1924, le maire est chargé d'écrire à une fabrique de Nancy, et à d'autres maisons similaires, pour leur demander le prix d'une horloge, afin de remplacer au plus vite celle du clocher, dont le mécanisme en panne s'est avéré irréparable. Le sablage des rues, la réparation des fontaines et le changement de l'horloge obèrent les finances communales et il est décidé de surseoir à la transformation projetée de la tenue de ville des sapeurs-pompiers.
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Une anecdote amusante 

Je tiens d'une cousine germaine dotée d'une mémoire rarement prise en  défaut qu'à cette époque un personnage pittoresque parcourait la contrée à la recherche des vipères. il portait sur son dos dans une sorte de caisse le produit de sa récolte. On l'appelait Jean Serpent. Lorsqu'il passait dans le village, il ne manquait jamais de s'arrêter sur la place, chez Lhéritier, pour se faire offrir un canon (verre de vin). Il posait alors sa caisse à terre pour se reposer un peu et les curieux s'assemblaient autour pour essayer de voir les reptiles en cage et écouter parler ce personnage hors du commun qui devait être quelque peu sorcier puisqu'il ne redoutait pas le venin.  

Un jour un garnement, encore plus curieux que les autres et surtout moins prudent, entrouvrit la cage aux serpents pour mieux les voir. Ceux-ci ne perdirent pas cette opportunité de recouvrer leur liberté. Aussitôt ils s'échappèrent. L'imprudent gamin retira vivement ses doigts avant d'être piqué et, en proie à la  peur, il prit ses jambes à son cou. Ce fut le signal d'une débandade effrénée. Il fallait voir tout ce monde jusqu'alors si tranquille, s'égailler à droite et à gauche, sauf du côté des murs, les hommes en faisant claquer leurs sabots sur le sol et les femmes en relevant leurs gounelles (jupons) qui les embarrassaient pour courir plus vite et échapper aux venimeuses bestioles rampantes qui paraissaient les poursuivre, dans le dessein de mordre leurs mollets, tandis que Jean Serpent pourchassait  les reptiles, pour les attraper par la queue, en prenant soin de les tenir à distance, et les réintégrer dans leur cage. Plusieurs vipères réussirent sans doute à s'échapper et allèrent accroître leurs semblables qui peuplent abondamment buissons et cheyrats (amas de pierres) du terroir sandolien.  

La scène était plaisante et ne fut pas oubliée.

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Des changements sont intervenus peu à peu dans la vie du village. Le téléphone est apparu à la Poste, située alors sur les Forts, et dotée d'une cabine téléphonique. Depuis l'apparition du téléphone, le sigle P.T.T. signifie d'ailleurs Postes, Télégraphes et Téléphones. Je me souviens très bien de l'un des préposé, on disait alors un facteur, le père Labourbe; il avait belle allure dans son uniforme bleu foncé à liseré rouge; c'est lui qui me fit cadeau de mes premiers crayons de couleur; chaque année, début janvier, il apportait le calendrier des Postes, orné de belles images colorées qui faisaient rêver. Quelques commerçants sont également équipés d'un combiné téléphonique à manivelle. L'électricité a pénétré dans les foyers, installée par le forgeron, qui a troqué son statut d'arracheur de dents contre celui d'électricien. Plus tard, quand le besoin s'en fera sentir, il se fera aussi mécanicien. Grâce à l'électrification, les femmes ne sont plus obligées de s'user les yeux à la chandelle pour repriser les nippes de la famille pendant les veillées. Le courant circule le long des rues du village, sur des fils  tirés de poteaux à poteaux. Les poteaux sont en bois et les isoloirs, que l'on nomme des tasses, en porcelaine blanche. Ils sont la cible des garnements munis de lance-pierres; briser une tasse est un exploit! En automne, les fils servent de perchoir aux hirondelles, qui s'assemblent pour le départ. Je me revois enfant, regardant ces oiseaux fragiles se préparer pour un long et pénible voyage, vers des climats plus hospitaliers, rêvant de pays inconnus, imaginant la traversée de mers et de déserts, voyageant en quelques sorte par procuration sur les ailes des hirondelles, sans me douter qu'il me serait donné un jour de parcourir à mon tour les chemins du vaste globe.
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Une meule à aiguiser Une balance romaine qui pouvait supporter des charges de plus de cent kg
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Malgré les intrusions de la modernité, de nombreux traits d'archaïsme demeurent présents. Les fers à repasser électriques font peu à peu leur apparition, ce qui n'empêche nullement les ménagères de continuer à utiliser les lourds fers de fonte du siècle précédent, chauffés sur un coin de la cuisinière à bois; celle-ci est en fonte; elle comporte invariablement un foyer sous lequel la cendre tombe dans une sorte de tiroir à travers une grille; au-dessus du foyer s'ouvrent les ouvertures destinées à recevoir les casseroles et les poêles; on ajuste la taille de l'ouverture en enlevant plus ou moins de ronds de fonte, qui dessinent des sortes de cibles sur le dessus de la cuisinière, suivant les dimensions du récipient qui doit y prendre place; à droite, un réservoir maintient toujours assez d'eau chaude pour les besoins du ménage; entre le réservoir et le foyer se trouve un four où l'on fait cuire les pommes de terres au lard, dans une vaste cassette de terre vernissée, et où l'on ne dédaigne pas de mettre aussi ses pieds pour les sécher et les réchauffer, après avoir couru dans la neige; la cuisinière de fonte est ornée de parements en cuivre du plus bel effet. Les traditions se gardent; les habitudes ont la vie dure! Les avis municipaux sont diffusés dans le village à son de trompe aux carrefours par le garde champêtre. Une marchande de poissons occasionnelle, la mère Jallat, en use de même pour annoncer les arrivages de harengs frais. Les échos sont également éveillés par le klaxon du laitier de Saint-Amant, qui passe régulièrement ramasser le lait dans des bidons de fer étamé. On pèse les objets qui s'accrochent avec une balance romaine. On transporte les menues charges dans une brouette munie, à l'avant d'une roue unique cerclée de fer, à l'arrière de deux brancards, et qui s'appuie au repos sur deux pieds placés en son milieu. Toutes les maisons disposent d'une meule de pierre mue par une manivelle; cette meule est fixe ou mobile, la première est accrochée à un mur, la seconde est juchée sur quatre pieds; on place au dessus de la meule une boîte de conserve emplie d'eau percée d'un trou; l'eau tombe goutte à goutte sur la pierre; quelqu'un active la roue grâce à la manivelle, tandis qu'un rémouleur improvisé aiguise couteaux et ciseaux, qui retrouvent ainsi tranchant et fil dignes de lames neuves; les faux sont affûtées en les martelant sur une petite enclume fichée en terre et aussi, pendant le travail dans la prairie, au moyen d'une pierre à aiguiser que le faucheur porte à la ceinture, dans un petit carquois de bois humide que l'on appelle la coudière; bien des tâches artisanales sont ainsi accomplies en direct par l'utilisateur. Plusieurs métiers anciens, sans que l'on s'en doute, ne sont plus très éloignés de leur disparition: celui de forgeron qui est aussi, à Saint-Sandoux, le maréchal-ferrand, par exemple, mais également d'autres moins connus, comme celui de la repasseuse, qui non seulement sait empeser les cols de chemise, mais aussi tuyauter au fer les coiffes traditionnelles.
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Un faucheur battant sa faux Un maréchal-ferrand
Source: Le calendrier de La Poste (2017)
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Les produits de la mer sont denrées rares si loin des cotes. La morue salée mise à part, on n'en consomme presque pas et l'on ne connaît la saveur ni des huîtres, ni des moules. Dans bien des maisons, on mange encore la soupe, agrémentée de vin, ce qui lui donne la couleur de l'envie, avec des cuillères en étain, et le fromage sur le dos de son assiette retournée. Le réfrigérateur est bien sûr inconnu, ne parlons pas du congélateur! On conserve les aliments séchés, salés, en bocaux ou dans un pot de grès. Voici, à titre d'exemple, deux procédés de conservation des oeufs en usage à cette époque; premier procédé: on les enfouit au milieu d'un tas de grains de blé; second procédé: on les dépose dans un pot de grès où l'on verse de l'eau dans laquelle a été délayée une poudre dont j'ai oublié le nom; les oeufs doivent être complètement immergés; la surface du liquide au repos se recouvre d'une mince pellicule protectrice qui empêche les oeufs de s'abîmer. Les aliments, destinés à être consommés rapidement, sont serrés dans un garde-manger pourvu d'une grille fine, pour les protéger des mouches et des souris; ce garde-manger est placé dans un endroit plus ou moins frais.

En hiver, on se réunit parfois dans l'étable, pour la veillée, afin d'y profiter de la chaleur gratuite des ruminants. On dort sur des paillasses, dans des chambres ornées de cheminées de marbre, purement décoratives car on ne les allume pas souvent; par grande froidure, ces pièces peuvent être glaciales, et l'eau du broc de la table de toilette y geler, tant et si bien que les draps semblent humides; on les attiédit en plaçant aux pieds des dormeurs une brique, pliée dans du papier journal, préalablement chauffée dans le four de la cuisinière de fonte, où l'on brûle le bois des coupes hivernales. Les lits sont flanqués de tables de nuit au fond desquels des pots de chambre patientent pour la satisfaction des petits besoins nocturnes; ces vases de nuit sont généralement en faïence blanche; certains sont munis d'un manche creux pour les hommes. Les bonnets de nuits en coton blanc, agrémentés ou non d'un pompon, protègent les oreilles contre la froidure. Il arrive que le bouvier couche dans l'étable, sur un lit de paille, pour surveiller les vaches en instance de mettre bas. Peu de temps avant ma naissance, mes grands-parents employaient un commis (domestique); il était né et avait passé son enfance à Monton, dans une des grottes creusées dans la colline qui supporte la vierge. 
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Une affiche publicitaire des années 20 (source: La Montagne)
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Le café de glands doux était une boisson inventée par le pharmacien Bargoin. Elle fut fabriquée en association avec l'industriel Lecoq et connut le succès. Elle et se vendit jusqu'après la seconde guerre mondiale.  

"Le gland doux était destiné à remplacer avantageusement le café des îles ou des colonies, avec lequel sont moulus de la chicorée et du seigle. Le café de gland doux est efficace contre les migraines, les maux de tête et d'estomac; il est fortifiant pour les enfants et détruit l'effet irritant du café.

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Des maladies aujourd'hui pratiquement disparues continuent d'exercer leurs ravages. Certes un Français ne meurt plus toutes les cinq minutes de la tuberculose, ou plutôt, comme on dit alors de la poitrine, un tuberculeux étant qualifié de poitrinaire, comme au début du siècle, mais cette maladie exerce encore ses ravages et on la redoute; une fille de la famille des métayers du château est affectée d'une de ses variantes. Un jeune homme retour d'une fête, le petit Bonville, s'est retrouvé paralysé des membres inférieurs par la poliomyélite; il passera le restant de ses jours dans un fauteuil roulant actionné des deux mains au moyen d'une sorte de pédalier; cet ingénieux dispositif lui permettra de se promener sur des routes encore peu fréquentées qu'il  pourra parcourir sans grand risque. Il n'y a pas si longtemps, on mourait des coliques miserere: une crise d'appendicite! A la cinquantaine, mon grand-père était complètement édenté et son épaule gauche était déboîtée en permanence; cela le rendait maladroit, mais ne l'empêchait pas de travailler; il mourra à 66 ans de la scarlatine, une maladie infantile gravissime chez les patients âgés. Vers la fin de la seconde guerre mondiale, deux jeunes femmes décéderont de je ne sais plus quelles maladies au moment de devenir adultes; l'une était ma conscrite.

Si on ne néglige pas le recours au médecin en cas d'indisposition grave, on soigne aussi souvent avec les moyens du bord les affections jugées bénignes. Quand on se coupe, on compisse la plaie. On calme une rage de dents en grignotant un clou de girofle ou en prenant un peu d'huile de pavot tiède. Pour éliminer les excès de sang, on pose des sangsues. On soigne les bronchites à renfort de ventouses, d'enveloppements de farine de lin ou de moutarde, d'ouate thermogène, et on calme la toux avec la fameuse pastille Valda qui vieillira si bien qu'elle traversera le siècle. Malgré son goût peu appétissant, cause de bien des grimaces, l'huile de foie de morue est servie aux enfants par grandes cuillerées à soupe, pour lutter contre le rachitisme. Un membre cassé est remis en place par le  rebouteux ou rhabilleur. On recourt parfois aux guérisseurs; il en est qui soignent les brûlures et les maladies de peau tout en marmonnant des formules kabbalistiques; ils transmettent leur don avant de mourir à la personne de leur entourage qui leur semble la mieux disposée. Dans beaucoup de maisons on trouve des préparations empiriques qui trempent dans l'alcool: pétales de lys pour panser les plaies, baies de genièvre ou vipère contre les coliques... D'autres médicaments rustiques sont également en usage: tisane de feuilles de jeune noyer comme dépuratif, compresses de fleurs de sureau ou de bouillon blanc pour faire mûrir les abcès, décoction de feuilles de frêne pour calmer les rhumatismes, suppositoire de savon pour combattre la constipation... Les antibiotiques ne sont pas encore inventés!
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Un remède souverain contre l'eczéma:  
-Enfouissez un morceau de lard dans de l'orge ou de l'avoine pendant quelques jours.  
-Faites fondre doucement le lard.  
-Désinfectez les plaies en les nettoyant soigneusement avec de l'urine.  
-Étendez dessus la pommade obtenue de la fonte du lard.  
-Renouvelez le traitement jusqu'à disparition complète des croûtes.  
C'est infaillible!  

Et maintenant, un conseil pour lutter contre les maux de dents: essayez une compresse de gnole (eau-de-vie) ou une chique de tabac.

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Pour la plupart des campagnards, les retraites sont inconnues. On travaille jusqu'à la fin de sa vie. Il arrive que l'on meurt dans son champ. C'est ainsi que le médecin de Saint-Amant fut un jour appelé à se rendre à la Côte du Vigna constater le décès d'un Sandolien, tombé dans une raie de vigne, le fessou en main. Malgré l'enseignement public obligatoire, la crédulité n'a pas complètement disparue. On  redoute encore les jeteurs de sort qui ont le pouvoir de couper le lait aux vaches! Et s'il advient qu'une femme décède victime d'un incendie, on la suspecte de sorcellerie, car toutes les sorcières, bien sûr, meurent par le feu!
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La ferme d'après "Le Vocabulaire des Écoles" de M. Fournier - Librairie Gedalge éditeur - (en usage vers 1920 à Saint-Sandoux)
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1. la maison du fermier - 2. la bergerie - 3. l'étable - 4. l'écurie - 5. la grange - 6. la porcherie - 7. le hangar - 8. le pigeonnier - 9. le puits - 10. la fosse à purin (à  proximité du puits!) 11. une charrue - 12. une herse - 13. un tarare - 14. une bêche - 15. un hoyau -16. une houe - 17. un râteau - 18. une faux - 19. une faucille - 20. une fourche
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Les hommes qui vont aux champs portent un bleu de travail ou un vêtement de velours côtelé. On en rencontre encore qui, pour se rendre à la foire, à Champeix ou à Saint-Amant, revêtent une ample blouse bleue. Les enfants sont en tabliers. Les garçons ont une culotte courte. Les bas de laine leur montent jusqu'aux genoux. Tout le monde, ou presque, est chaussé de sabots; il y en a même pour les dimanches, neufs, orné de fleurs et vernis. Ils sont fabriqués chez les frères Dif, Jean et Jules; on les choisit un peu grands, de façon à pouvoir les fourrer pour l'hiver. Avec l'avènement de l'électricité, l'atelier des sabotiers s'est mécanisé. On ne tourne plus, on ne creuse plus, le bois de noyer à la main. Tout juste le dégrossit-on à la hache. Les machines font le reste, sauf la finition: pose de la bride, sculpture à la gouge de belles fleurs sur l'avant du sabot, vernissage... Ces chaussures sont certes peu confortables, mais elles sont faciles à mettre et bien adaptées aux conditions de vie à la campagne. Pour courir plus vite, les enfants les enlèvent, les portent à la main, et vont pieds nus, même sur les chemins caillouteux. Un tel traitement endurcit le pied qui se couvre de corne. Pour faire durer plus longtemps les sabots, ils sont ferrés. Les clous ont différentes formes: tête plate, tronc de pyramide à base carrée... La semelle est rendue ainsi antidérapante. Mais les enfants préfèrent les semelles plates déjà usées. Avec leur avant relevé, les sabots plats font office de patins. Ils permettent, avec un peu d'élan, de réaliser de belles glissades, sur le verglas qui se forme en hiver, en bas du Grand Pré.

Des survivances de l'économie de troc sont en usage. On livre au boulanger une certaine quantité de farine. En paiement, ce dernier fournit du pain. Avec le supplément de farine, il confectionne des pâtisseries. C'est sa rémunération. La comptabilité est tenue de manière originale. Une baguette de bois de noisetier est fendue dans le sens de la longueur en ménageant un talon. Le nom du client et la quantité de farine livrée y sont consignés. Le boulanger garde une moitié de la baguette et le client emporte l'autre chez lui. Lorsque le client vient chercher son pain, il  ramène à la boulangerie sa moitié de baguette. Les deux moitiés sont rapprochées et le boulanger, au moyen d'un couteau, y taille, à cheval sur les deux, des encoches, les croches, représentatives du poids du pain qui a été pris. Un paysan n'a donc pas besoin de savoir lire ou calculer pour connaître sa situation vis-à-vis du boulanger. Il lui suffit de connaître son droit de tirage en croches. Et les contestations sont impossibles puisque les croches sont entaillées en même temps sur deux supports qui doivent être parfaitement superposables. Il arrive aussi que l'on apporte le soir au four du boulanger des plats qui y cuiront pendant la nuit. C'est notamment le cas du pot de grès emplis de haricots blancs au milieu desquels a été glissé un pied de cochon. Le tout mijotera pendant des heures pour donner un met savoureux, dont je garde encore le souvenir dans la bouche. Ces prestations sont payées en espèces ou en livraisons de bois.

Seule la route de Saint-Saturnin est goudronnée. Elle descend par la Côte des Chartres, bordée de prés, vers le carrefour de la Boule, où s'élève le refuge d'un arrêt des autobus départementaux. Les deux autres voies d'accès au village, les routes de Veyre et de Plauzat, pavées de cailloux, sont à peine mieux entretenues que des chemins. Sur les bornes arrondies de celle de Veyre, on peut lire des indications (distance de Rochefort-Montagne) qui laissent supposer qu'elle était autrefois une voie importante. A l'entrée du village, sur chacune de ces deux routes, un panneau de ciment, apposé sur le mur d'une grange, précise l'allure tolérée, par arrêté municipal, pour tout véhicule: 18 km/heure! Un  de ces panneaux subsiste encore sur celle de Veyre (en 2003). Il est aujourd'hui presque illisible. Les rues sont grossièrement pavées de pierres. Les orages les ravinent et les transforment par endroits en bourbiers.
 

Le panneau de limitation de vitesse de la route de Veyre
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L'eau courante ne parvient pas jusqu'aux maisons. Quelques puits sont creusés dans les caves et les jardins mais leur eau, impropre à la consommation, ne sert qu'à l'arrosage des cultures maraîchères. En revanche de nombreuses fontaines sont actives à travers le bourg, mais on a vu plus haut que la qualité de leur produit laisse parfois à désirer. On y va quérir néanmoins l'eau pour les usages domestiques, on y abreuve les animaux et on y lave le linge, depuis qu'il n'existe plus de lavoir public. Cette dernière activité est une occasion de rencontres pour les commères qui s'y échangent les nouvelles. Qui pourrait dire combien de cancans (parlotes, médisances) furent débités autour des bacs!
 
Ce n'est pas sans nostalgie que certaines femmes âgées évoquent la convivialité de cette époque par ailleurs si pénible. J'entends encore l'une d'elles s'exclamer il n'y a pas si longtemps: "La machine à laver, c'est bien beau, mais ça n'apporte pas les nouvelles!"
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Sans eau dans les maisons, pas de baignoires, pas de lavabos, pas de lieux d'aisance. Inutile de préciser que les ablutions ne sont ni aussi fréquentes, ni aussi prolongées qu'aujourd'hui. On se lave dans une cuvette, accompagnée d'un broc d'eau, ou dans un évier, placé sous une fontaine de tôle émaillée munie d'un robinet de cuivre. On se procure de l'eau chaude facilement, les cuisinières à bois étant généralement pourvues d'un réservoir à cet effet. On pose culotte dans l'étable ou à l'air libre, au pied d'un fumier bourdonnant de mouches; les volailles s'en nourrissent, poules et jau (coq), ce dernier rutilant de couleurs vives, fier comme un sultan au milieu de son harem; il arrive même que ces gourmands convives viennent saisir leur pitance à la source, d'un coup de bec entre les fesses; on s'essuie comme on peut, au mieux avec un morceau de papier journal. Les hommes urinent fièrement contre un mur; les femmes s'accroupissent pudiquement dans un coin, les plus âgées arrondissent leur longue robe noire en crinoline, sous laquelle sourd bientôt un mince ruisseau doré. Le transport de l'eau, d'une fontaine qui peut être éloignée jusqu'à son domicile, est une tâche pénible, fastidieuse, et périlleuse en hiver, lorsque les rues sont rendues glissantes par le gel. Aussi n'use-t-on qu'avec parcimonie du précieux liquide. Aucun produit n'est employé pour la vaisselle: les eaux grasses sont utilisées pour confectionner, avec du son, du tourteau de noix et des pommes de terre, la pâtée du cochon. Rien d'ailleurs ne se perd: les animaux de la ferme se chargent de la résorption des déchets alimentaires; on ne connaît pratiquement pas l'usage des poubelles qu'ils remplacent avantageusement. Afin de rapprocher l'eau de leurs maisons, des voisins se sont entendus, dans certains quartiers, pour installer à leurs frais une borne fontaine. Mais ce n'est qu'un dépannage.
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Une ancienne fontaine émaillée convertie en pot de fleurs
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L'examen des instruments agricoles, pieusement conservés d'une génération à l'autre, révèle des changements mineurs. Les sulfateuses et les soufreuses pour la vigne ont été améliorées, mais les techniques restent les mêmes. On utilise le sulfate de cuivre, le verdet, le permanganate de potassium, le soufre, l'arséniate de plomb pour lutter contre les parasites, l'oïdium et le mildiou, les doryphores... qui attaquent les cultures. Le désherbant est inconnu: on arrache les chauchides (chardons) à la main dans les céréales; on fossoie (bine) les blés; on nettoie les raies de vignes à la mitrailleuse (sorte d'araire à plusieurs socs) tirée par la force animale et on parachève le travail à bras, au fessou (binette)... Peu ou pas d'engrais chimique: le fumier des animaux et l'alternance des cultures suffisent à maintenir les terres en état de produire. Bref, la culture est quasi universellement biologique. Aussi les insectes et les oiseaux sont-ils nombreux sur le territoire de la commune.

Qu'y cultive-t-on? Presque tout! Certes, les plantes textiles ont disparu et l'on se contente maintenant de carder, filer, teindre et tricoter la laine des brebis qui sont assez nombreuses dans le village pour justifier l'existence d'un berger: le père Fervel. Celui-ci ramasse, à son de trompe, les bêtes des éleveurs qui veulent les lui confier et les emmène paître avec les siennes, au Puy ou par les Varennes, sur les communaux. Le soir, le troupeau rentre au bercail et les brebis sont rendues à leurs propriétaires. La moisson achevée, le berger s'installe avec ses bêtes sur les éteules des paysans qui lui en ont fait la demande. Il dort au milieu de son troupeau, dans une paillote montée sur roues, qu'un âne ou une paire de vaches tirent d'un champ à l'autre. Les déjections des brebis engraissent le sol avant les labours d'automne. Les bêtes sont parquées entre des claies que l'on déplace afin de couvrir toute la superficie du champ.
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Une fileuse avec un rouet peu ordinaire - Source: calendrier postal 2017
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La plupart des exploitations agricoles du village possèdent des animaux de trait: vaches, boeufs, cheval..., plus rarement un âne ou un mulet. Tout ce cheptel constelle les rues de bouse et de crottin que ceux qui n'ont pas de bêtes ramassent pour fumer leur jardin. Les vaches fournissent en plus le lait, le beurre et le fromage. Il y a aussi quelques chèvres. Les oeufs, la volaille, les lapins et le cochon suffisent presque à satisfaire les besoins en aliments carnés.

La mise à mort du cochon est une cérémonie. Il est égorgé, brûlé, étripé, dépecé  par un spécialiste: Alexis Bureau. On confectionne les saucissons en emplissant les intestins de chair hachée aromatisée; ils seront séchés et mis dans la cendre; on prépare les jambons, eux aussi conservés dans la cendre; les pans de lard destinés à être pendus aux poutres du grenier, et mangés même rances; les saucisses, boudins, andouilles, pâtés de foie et fromage de tête; le salé conservé à la cave dans un pot de grès, que l'on cuisinera avec des lentilles ou bien sous forme d'une potée, accompagné de choux, de pascanades (carottes) et de pommes de terre; le saindoux utilisé pour la cuisine... Cette importante affaire dure plusieurs jours. C'est l'occasion de faire ripaille et d'apprécier les grillades fraîches à la saveur inimitable. La vessie de l'animal est mise à sécher pour en faire une blague à tabac; il paraît que celui-ci y est tenu bien au frais! L'oie est tuée pour les vendanges ou pour Noël.
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Une roulotte de berger semblable à celle du père Fervel 
(source: R. Tavernier)
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Cette abondance d'animaux, les nombreux fumiers et fosses à purin qui les accompagnent, ne sont pas sans provoquer quelques nuisances. Il y a d'abord l'odeur. Il y a surtout les mouches. Elles pullulent. On s'en débarrasse en suspendant au plafond des logis des cartouches de papier collant qui pendent en longues anglaises hélicoïdales; les mouches viennent s'y engluer, attirées par leur aspect mielleux, et y meurent à petit feu; on les entend bourdonner au dessus de son assiette pendant les repas et il arrive même quelquefois que l'une d'elles tombe dans la soupe. Mais on est habitué à ces inconvénients mineurs qui ont d'ailleurs leurs compensation: la prolifération des insectes attire les hirondelles, plus nombreuses alors qu'aujourd'hui. Leur arrivée est le signal du réveil de la nature. Leurs nids de boue séchée ornent l'avancée des toits des granges et des hangars. Elles complètent le baromètre pour prédire le temps; elles annoncent la pluie en rasant le sol. Presque toutes les maisons possèdent des chiens et des chats qui vaquent en liberté dans les rues du village; les chiens sont les auxiliaires des bergers et des vachers; les chats protègent des rongeurs friands de graines et de fruits; ils entrent partout facilement grâce aux chatonnières (chatières) percées au bas des portes des communs, granges, cuvages et caves, que l'on obture parfois l'hiver, avec un bouchon de paille, pour éviter le gel des provisions qui y sont serrées. Les chattes, prudentes, mettent bas cachées dans les fenils, et n'amènent fièrement leurs petits que lorsqu'elles les estiment assez grands pour ne pas subir le sort de leurs devanciers; il n'empêchent qu'ils finissent souvent noyés ou assommés, en les jetant avec force contre un mur de pierre.
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Deux anecdotes concernant les chats:  
Les chats passaient les nuits d'hiver blottis à l'intérieur du four de la cuisinière à bois, dont la porte restait souvent ouverte parce que les humains s'y chauffaient aussi les pieds, à l'époque des grands froids. Pendant la nuit, le feu était éteint, mais le four conservait la chaleur, au moins pendant quelques heures. Généralement, l'hôte des lieux en sortait à la pointe de l'aube, pour courir après les souris. Un matin, ma grand-mère se leva de bonne heure pour allumer le feu; elle ferma la porte du four, sans inspecter l'intérieur, le supposant vide. Au bout d'un moment, un vacarme se fit entendre; elle ouvrit la porte et son chat, qui commençait à sentir le roussi, s'enfuit en titubant, à demi cuit!  

Une voisine, qui vivait seule et prenait tous ses repas dans sa famille, n'allumait plus sa cuisinière depuis longtemps. Sa chatte grimpait dessus et se couchait sur cette sorte d'éminence d'où elle pouvait surveiller à loisir toute la cuisine. La voisine nous donna un des petits de sa chatte, lequel avait pris les habitudes de sa mère. A peine arrivé chez nous, l'animal sauta sur le poêle, qui, malheureusement pour lui, était allumé. Nous le vîmes bondir en l'air, comme si ses pattes eussent été des ressorts, et s'enfuir en poussant des cris affreux.

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Les animaux de trait doivent être ferrés ce qui suppose l'existence d'un maréchal-ferrant. Cet office est tenu par le forgeron, Antoine Mallet, qui s'est aussi improvisé électricien, comme on l'a déjà dit. Les poutres de bois d'un travail, où l'on entrave les bovins, se dressent à côté de la forge, rue des Barquets, presque en face de la chapelle de Notre-Dame du Bon Secours. A l'intérieur de l'atelier, suspendus au mur, les fers à vaches neufs ressemblent à des coquillages. Quelques rares propriétaires disposent de l'attirail nécessaire pour ferrer eux-mêmes leurs bêtes.

Parmi les cultures qui prévalent alors, citons d'abord les céréales: blé pour la farine et le son, orge et avoine pour la nourriture des animaux, seigle dont la paille sert mouillée à relever (attacher) les vignes; en dehors du blé ordinaire, de nombreuses autres variétés sont cultivées: blé rouge, blé à longues barbes dont je ne me souviens plus le nom... Citons ensuite les vergers de poiriers et surtout de pommiers; tous les arbres sont des plein-vent; ils sont hauts et, pour la cueillette, il faut monter sur des échelles ou se servir d'un badayo, cueille-fruit fabriqué en fendant en quatre l'extrémité d'une gaule. La variété de pommes la plus courante est la reinette du Canada; mais il en existe aussi d'autres. Pour ce qui est des poires, on en rencontre de toutes sortes, certaines précoces et d'autres tardives; la plupart ont aujourd'hui disparu, si j'en juge par ce que l'on trouve sur les marchés: où sont passées la mouille-bouche et la bon-papa d'antan? On parle aujourd'hui beaucoup de protection de la diversité biologique, à juste titre, alors que penser du massacre des espèces autrefois cultivées sur nos terroirs? Les autres arbres fruitiers: cerisiers, pruniers, pêchers, abricotiers... sont généralement solitaires. On trouve des cerisiers dans les prés ou au bord des chemins, les pêchers dans les vignes*, les abricotiers et les pruniers dans les jardins. Je ne connais guère qu'une exception: un verger de pruniers situé dans les bas de Saint-Georges**, à La Moutte (ou La Motte), auprès d'un fond marécageux (une narse) où nichent de gros oiseaux qui, selon la rumeur, sont arrivés là pendant la guerre de 14-18, chassés de leur lieu d'origine par les combats. On cultive également une foule de plantes vivrières, tant pour les hommes que pour les animaux: la pomme de terre, la betterave, les lentilles, le trèfle, la luzerne, le sainfoin... Il faut accorder un sort spécial aux haricots, appelés fèves en souvenir de ce que mangeaient nos ancêtres, avant la découverte des Amériques, d'où ils proviennent. N'appelle-t-on pas les Sandoliens des "mangeurs de fèves": "catza fava, tiu mardu di si sindu". Je m'abstiens de traduire ce dicton patois quelque peu insolent. Comprenne qui pourra!  Enfin, il y a la vigne, à laquelle il convient de réserver une place particulière; les coteaux exposés à l'est et au sud en sont couverts: le Grand Pan, la Rodde, Côte Fourno, le Suc, Crouzillat, Madeuf, Valaison; certains lui doivent d'ailleurs probablement leur nom, comme la Côte du Vigna ou Bacholle; mais on rencontre aussi des pampres alignés, attachés à des échalas ou à des fils de fer tendus sur des piquets, même dans des lieux moins bien exposés, à Coudet, la Rougeire, Pissarat, Chanterelle, la Boule; ce n'est pas pour rien que Saint Verny, patron des vignerons, figure en bonne place dans l'église paroissiale!

*Je me souviens d'un pêcher qui dressait sa grande taille, au dessus de la cabane de paille où nous nous abritions de la pluie, dans une vigne de mon grand-père, à Crozillat. J'ai gardé en bouche la saveur inimitable de ses gros fruits (variété  pavie jaune) dont je n'ai jamais depuis retrouvé le goût.
** Saint-Georges fut le nom d'un ancien hameau qui s'élevait jadis à cet endroit; à l'époque de mon enfance, on y trouvait encore des vestiges de murs bâtis; plus tard, lors du remembrement, on y aurait déterré des ossements humains, comme si un cimetière y avait existé. D'après d'autres personnes, un lieu habité aurait également existé à Chanterelle, au-dessus de la route de Saint-Saturnin.
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Saint Verny 
Sur le plan culturel, la viticulture se distingue des autres activités agricoles par les liens étroits qu'elle a longtemps entretenus avec la religion (souvenons-nous de Bacchus et de Dionysos), à travers des confréries, des fêtes ou des cultes particuliers. Chaque vignoble célébrait un saint patron, le plus souvent saint Vincent, en Auvergne saint Verny. Très populaire, ce saint est présent dans de nombreuses églises des villages viticoles (Saint-Sandoux, Saint-Saturnin, Saint-Amant, Boudes, Monton...), sous les traits d'un jeune homme portant des attributs emblématiques du travail du vigneron: serpe, cep de vigne, grappes de raisin, et parfois aussi bousset... En cas de mauvaise récolte, par exemple par suite de gel, les vignerons mécontents tournaient Saint Verny à l'envers!
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Saint Verny, patron des vignerons 
dans l'église de Saint-Sandoux
Saint Verny, patron des vignerons 
dans l'église de Saint-Saturnin
Saint Verny, patron des vignerons dans l'église de Monton
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Une remarque s'impose ici: peu à peu les parcelles les plus ingrates ont été abandonnées. On ne monte plus cultiver les pommes de terre en haut du Puy. Les terres des villageois se sont étendues vers le bas, au détriment de celles du château. Il ne reste plus, sur le plateau, que les cultures du domaine de Pressat. Et seuls d'étroits chemins bordés de murs de pierres sèches, envahis bientôt par la végétation, témoignent encore d'une activité désormais révolue, sur les pentes de la montagne. Celles-ci sont moins boisées qu'aujourd'hui. Sous la croix, la Côte du Telly (orthographiée Tilly sur la carte de Cassini) est quasiment imberbe. Il paraît qu'un berger dont le pied a manqué y est tombé; comme aucun obstacle n'était là pour l'arrêter, il est allé se fracasser les os au fond du Creux de Loulle (Creux du Chaudron), un ravin tapissé de rochers gris qui longe le bas de la pente, entre celle-ci et le chemin de Valaison. Les enfants s'amusent à faire rouler de grosses pierres rondes sur cette pente; elles viennent s'écraser dans le ravin où, parfois, elles rebondissent et traversent le chemin; c'est un jeu dangereux mais si excitant! La colline du milieu du Puy, qui n'a pas encore été éventrée par la carrière qui la défigurera, dans la seconde moitié du siècle, est tapissée d'une belle coulée de lave brisée, bien visible du village. C'est le Chemin des Pierres, par où l'on monte jusqu'au lac. De l'autre côté du col où se tapit le village, dans les bois du château de Travers, on aperçoit, en direction de la Pesade, la falaise des orgues de basalte, à moitié bouchée par la forêt.

Je viens de dire que les terres des villageois se sont déplacées vers le bas plus fertile et plus facile d'accès. Cette évolution dénote indubitablement un enrichissement des cultivateurs. Cependant, si quelques-uns disposent d'une superficie suffisante, d'autres travaillent les parcelles de personnes plus fortunées et leur livrent la moitié de la récolte en paiement. En 2007, ma mère se souvient encore de son père fanant sur les prairies de deux demoiselles qui venaient, en été, protégées du soleil par des ombrelles, vérifier sur place que le foin qui leur était destiné représentait bien la demie part qui leur était due. L'axe est-ouest, passant par la place centrale, matérialisé par le départ des routes de Plauzat et de Saint-Saturnin, constitue une sorte de séparation sociologique; les propriétaires les plus fortunés se situent au nord, vers le bas du village, et les moins riches au sud, vers le haut; mais il y a, bien sûr, des exceptions. 

Les habitants du village continuent de vivre au rythme des saisons. En hiver, on coupe les bois. On en retire piquets et échalas pour les vignes et la clôture des pacages. Les troncs les plus gros sont débités en planches à la scierie installée en haut de la Côte des Chartres, adossée au mur de la dernière maison du village, à gauche de la route en descendant, à trois foyers (Labasse, Tixier, Morel) de la rue du Bon Secours. Le reste servira au chauffage de la maison et à la cuisson des repas. D'énormes tas de bois, les barges, s'élèvent sous les hangars, dans les granges et sous le préau de l'école. Les fagots de sarments, recueillis dans les vignes après la taille, bargés dans les greniers, sont utilisés pour allumer le feu. Le surplus est vendu au boulanger, pour chauffer son four. Le pansage des bêtes, nourries du fourrage entassé dans les fenils ou fenières pendant la belle saison, la traite des vaches, constituent les autres activités de l'hiver. La veillée est consacrée à casser et décortiquer les noix dont on apporte les cerneaux à l'huilerie de Saint-Amant, depuis que celle de la Rue du Commerce, chez Roux, est fermée. On en reviendra avec une sorte de jarre pansue, de terre cuite vernissée, la buie, emplie d'une huile parfumée qui servira, avec le saindoux, à divers usages culinaires. On en rapportera aussi une roue de tourteau dont on cassera des morceaux, au fur et à mesure des besoins, pour les mêler, effrités, aux autres aliments du bétail.
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Sous la pastille rose, l'emplacement de la scierie (photo 1909)
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Avec le retour de la belle saison, on taille les vignes, on les débutte, on les émandrone (ébourgeonne), on les relève (attache), on les épointe (écime). On entretient les blés. On sème les pommes de terre, une tubercule à peau rouge, l'arlie, variété aujourd'hui plus que rare sur les étals. On sulfate vignes, vergers et pommes de terre... On maintient propres des herbes folles les blés, vignes et autres cultures, souvent encore en les fossoyant (binant) à bras. Puis vient l'époque de la fenaison. On coupe l'herbe à la faux, préalablement battue au marteau, sur une enclume fichée dans le sol, puis aiguisée, chaque fois que nécessaire, à la pierre tenue fraîche dans la coudière emplie d'eau, fixé à la ceinture du faucheur. Les rangs d'herbe coupée sont retournés pour faciliter l'évaporation de l'eau. Le foin sec est ensuite ramassé au râteau de bois et à la fourche, pour être mis en tas qui ont vaguement la forme d'un bonnet de haïdouc: les feniers. Il est enfin chargé sur le barrot (char local: un plateau de grosses planches encadré par quatre ridelles, deux grandes roues à rayon de bois cerclées de fer, à l'arrière un cabestan à cliquets pour biller (serrer) le chargement avec des cordes, à l'avant un ou deux timons, suivant le nombre d'animaux qui le tirent). Le foin est amené jusqu'aux fenières où on l'amasse, parsemé de sel rouge, pour l'hiver. Ces travaux sont encore largement manuels. La mécanisation fait cependant son apparition avec les faucheuses et les râteleuses. Le siège des faucheuses inspirera plus tard les designers de mobilier moderne. Quant aux râteleuses, d'ailleurs peu nombreuses, elles font penser, rangées dans les remises de leurs propriétaires, à de grandes araignées rouges. Ces machines sont tirés par des animaux (vaches, cheval, boeufs...) et sont employées dans les prairies assez vastes pour s'y prêter. Les prés les plus petits sont toujours fanés à bras d'homme. On conduit les vaches et les boeufs au moyen d'un aiguillon fiché au bout d'une gaule, le pique-boeufs; les chevaux sont menés au fouet.
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La publicité ci-dessus donne une idée approximative de la façon dont s'effectuaient les moissons. En bas le blé est coupé à la faucille et à la faux, les gerbes sont liées à la main. En haut, le travail s'effectue mécaniquement au moyen d'une moissonneu- se-lieuse. A Saint-Sandoux, la plupart du temps, la moissonneuse n'était pas lieuse et les gerbes continuaient d'être liées à la main. A la place des chevaux, on attelait deux vaches pour la tracter.
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L'été est par excellence l'époque des moissons. Les champs de céréales les plus petits sont encore coupés à la faucille. Les autres tombent sous les lames des faucheuses, adaptées en javeleuses. Quelques exploitations disposent d'une moissonneuse-lieuse qui confectionne les gerbes et les lie au moyen d'une ficelle; les autres attachent les gerbes à la main. Dans tous les cas, il faut au préalable ouvrir, à la faucille ou à la faux, un passage pour la machine autour du champ. Les tiges sont abattues en allant de la périphérie vers le centre. Si la coupe est effectuée au moyen d'une javeleuse, un nombre suffisant de personnes est réparti autour du champ pour lier les gerbes. Une seule exploitation ne dispose généralement pas du personnel suffisant, malgré l'embauche des enfants dès qu'ils sont en âge de tenir leur place dans le cercle. On se réunit donc à plusieurs familles; on appelle cela combiner. Pour attacher  les gerbes, on prélève une poignée de paille qui fournira le lien. Le travail n'est pas difficile mais il est fatigant sous un soleil de plomb. Il faut suivre le rythme de la javeleuse pour ne pas la retarder. Et il n'est pas très agréable de serrer contre soi une brassée de paille infestée de chauchides (chardons)! On s'arrête seulement, de temps en temps, pour se désaltérer d'une tassée de vin frais, gardé dans le bousset, ce tonnelet de bois muni d'une anse de fil de fer, placé soigneusement à l'ombre d'un noyer. Les gerbes sont ensuite dressées debout, à trois ou quatre, en demoiselles pyramidales. Elles sèchent ainsi quelques jours puis on les réunit en petites meules que l'on appelle des pignons, peut-être parce que leur forme évoque vaguement une pomme de pin. La moisson achevée, les pignons sont défaits et on transporte les gerbes vers un lieu préparé à l'avance, généralement à la sortie du village, dans le Grand Pré, vers le cimetière ou ailleurs, dans un endroit où la batteuse pourra se rendre et s'installer sans difficulté. On élève alors à cet endroit, rang par rang, la meule ronde et pansue, imposante comme une tour au toit pointu. Lorsque la récolte d'une exploitation est insuffisante pour justifier une journée de battage, on combine, et la meule est formée de la réunion des moissons de plusieurs foyers.
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Ces deux tableaux, qui se trouvent sur une de mes pages consacrées à la peinture,
montrent ce qu'étaient les pignons (tableau 1) et les demoiselles (tableau 2)
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Le jour de la batteuse est un jour de fête. Elle réunit une partie importante des hommes du village qui passent d'une exploitation à l'autre pour s'entraider. La journée, entrecoupée de pauses-repas, est longue et bien employée. La matin, à la pointe de l'aube: une daube; vers dix heures: la soupe; à midi: un gigot, des pommes de terre cuites au four, dans une terrine que l'on nomme cassette, une pompe (tarte) aux pommes; le soir: soupe et cochonnailles, copieusement arrosées, pour clore dignement les festivités. Sur le lieu du battage, les hommes s'affairent dans le bruit et la poussière. Sur la meule, plusieurs se passent les gerbes, rang à rang. Le dernier les jette sur le tablier de la machine. Là, on tranche le lien, on écarte les pailles de la gerbe, on engouffre le tout sous les dents de la machine qui vrombit, dans un tourbillon de poulies et de courroies, mue par sa locomobile à pétrole Bolinder, qui donnera son sobriquet à son conducteur. De l'autre côté sortent la paille, la balle et le grain. La paille est liée en lourdes bottes. On édifie avec elles une nouvelle maille (meule), rectangulaire cette fois-ci, avec un toit à deux pentes qui la fait ressembler à une maison. La balle est chargée dans des tombereaux pour être évacuée. Des nuées de moineaux, attirés par les grains qui y sont restés, accompagnent ces déchets que l'on peut utiliser comme aliment pour le bétail. Le grain emplit des bauges (sacs) de 100 kilos qui, transportées jusqu'aux maisons en tombereaux ou en barrots (chars), sont montées, sur les épaules des hommes, par des échelles, dans les greniers. Il faut être costaud pour exécuter une tâche aussi rude et les calories ingurgitées au cours des repas n'ont pas grande chance de se transformer en graisse.
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Une meule comme on en faisait autrefois à Saint-Sandoux. Je suis allé la chercher au Tibet La batteuse aux Pédats pendant les années quarante (source: J. T.)
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Si le froment est battu comme décrit brièvement ci-dessus, il n'en va pas de même pour les autres céréales: avoine, orge et seigle. Celles-ci, cultivées en moins grande quantité, sont souvent frappées dans la grange, au fléau, comme autrefois. Le grain est séparé de la balle au moyen d'un van, grande corbeille de paille ou d'osier pour vanner le grain, lorsqu'on ne dispose pas d'un tarare. J'aurai l'occasion de retrouver plus tard, à X'ian, en Chine, un tarare identique à celui qui sommeille dans un ancien fenil de la maison où je suis né, appareil dont j'ai actionné la manivelle pendant ma jeunesse; les voyages à travers l'espace ont cette vertu de nous projeter parfois aussi dans le passé!

Vient ensuite la récolte des pommes de terre, emmagasinées dans la cave ou le cuvage; celle des betteraves, ensilées dans une fosse creusée dans le sol, tapissée de paille et recouverte de terre, pour les protéger du gel. On y piochera l'hiver pour améliorer l'ordinaire des ruminants. Puis arrive l'époque de la cueillette des pommes et des poires. Comme les arbres sont tous des "plein vent", il faut grimper sur des échelles ou utiliser un badayo (cueille-fruits), pour atteindre la plupart des fruits, je l'ai déjà dit.

Mais le temps fort de l'automne, c'est les vendanges. Elles se déroulent tard dans une région où le raisin, suivant les années, mûrit plus ou moins bien. Les premières gelées sont parfois déjà là. Mais elles n'enlèvent rien à l'ardeur et à la joie des vendangeurs, hommes, femmes et enfants, qui s'abattent sur les vignobles comme des volées d'étourneaux. Les raisins sont coupés au couteau ou à la serpette et ramassés dans des paniers d'osier achetés aux vanniers qui campent en bas de la Côte des Chartres. Les paniers pleins sont vidés dans une berte (hotte), de vannerie ou de tôle, qu'un homme porte sur son dos jusqu'aux bacholles (comportes), alignées sur le chemin au bord de la vigne. Dès qu'elles sont en nombre suffisants, les bacholles sont chargées sur le barrot (char), pour être conduites jusqu'à la cuve, dans laquelle elles seront déversées. Le cépage le plus répandu est le gamay noir à jus blanc; on trouve aussi quelques pieds de fréaut, dont le jus est aussi rouge que le sang, pour donner de la couleur au vin, et d'autres variétés, comme le muscat, pour la table. Les grappes de gamay en cuve, on tire une certaine quantité de jus destinée à la fabrication du vin blanc, qui sera plus ou moins rosé, avant que la peau des grains ne lui donne sa couleur rouge définitive. Le moût en ébullition est foulé aux pieds, matin et soir, par un homme plus qu'à demi nu; il s'agit de l'enfoncer dans le jus car il a tendance à surnager; il remontera lentement à travers le liquide après l'opération; c'est une tâche non sans danger, en raison du gaz carbonique dégagé par la fermentation; on se débarrasse de celui-ci en agitant vivement un torchon dans la cuve; le gaz déborde et, comme il est plus lourd que l'air, il descend jusqu'au sol du cuvage. Avant d'entrer dans la cuve, on y présente la flamme d'une bougie pour vérifier que l'air y est respirable; en dépit de ces précautions, des accidents surviennent quelquefois. Si l'arrière saison est ensoleillée, le vin sera bon, mais la fermentation peut s'avérer trop rapide ou, au contraire, trop lente à démarrer; dans le premier cas, on la ralentit en arrosant d'eau froide l'extérieur des douves de la cuve; dans le second, on attiédit un peu de jus pour l'accélérer. La fermentation achevée, le vin rouge est tiré et mis en foudre.

On extrait ensuite au pressoir ce qui reste de liquide dans le moût. Bien des vignerons garnissent deux ou trois cuves. Plusieurs selles sont alors nécessaires. Le vin qui en sort, qualifié de vin de pressoir, n'est pas d'aussi bonne qualité que celui qui a été tiré de la cuve. Du pressoir, il coule dans une bacholle (comporte), d'où on l'envoie dans les tonneaux au moyen d'une pompe à crapaudine, dont le levier s'actionne à bras. La journée du pressoir, comme celle de la batteuse, est une fête accompagnée d'un bon repas. Le village possède deux pressoirs, qui vont de maison en maison, celui du charron, Prugne, et celui du syndicat agricole. Il y a aussi un pressoir fixe chez les sabotiers, les Dif; ce pressoir sert à comprimer les pommes tombées pour en faire du cidre. Avec la batteuse, dont j'ai déjà parlé, le pressoir fournit l'occasion de réjouissances et d'agapes dans lesquelles je vois comme un souvenir des fêtes païennes, dédiées autrefois aux divinités agricoles.
 

Le pressoir du syndicat (ou son semblable?). En bas, à gauche, on aperçoit une berte de tôle retournée.
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L'année durant, le vigneron devra encore prendre soin de sa récolte. Le vin est vivant. On pourrait même le croire doté de mémoire. Aux périodes cruciales de la vigne, floraison, maturité..., il travaille (fermente) et peut, si l'on n'y prend garde, se transformer en vinaigre. Il faut alors le soutirer, le transvaser de son baril à un autre, préalablement nettoyé et assaini, en y faisant brûler une mèche de soufre. On lave les barriques en y brinquebalant des chaînes, pour détacher le tartre, la gravelle, de leurs parois. Pour nettoyer les pièces (foudres), un homme s'introduit à l'intérieur par une petite porte et racle les douves, en s'éclairant d'une bougie.

Un alambic itinérant s'installe sur la place du village. Le résidu des selles, le marc,  y est bouilli pour en obtenir, par évaporation, l'eau de vie, la gnole, qui agrémentera le café des amateurs de goutte. On appelle canard une rasade de ce liquide brûlant. On en verse une goutte ou deux sur un sucre pour ragaillardir ceux qui connaissent un moment de faiblesse. La première gnole peut atteindre 90°: on la garde pour désinfecter les plaies ou fabriquer les apéritifs et digestifs à base d'extraits Noirot. La gnole est conservée dans des tonnelets ou dans des bonbonnes entourées d'osier tressé. Les enfants adorent venir assister à l'opération presque magique de l'obtention du puissant cordial. L'alambic, avec ses récipients cylindriques de cuivre brillant, environnés d'odeurs enivrantes, exerce sur eux un attrait compréhensible. Et puis, il y a la joie incomparable de se jeter, du haut de la plate-forme de la machine, dans le tas de moût tiède qui s'élève à ses côtés; les vêtements vont en souffrir, mais qu'importe! Les gourmets profitent de la présence de l'alambic pour faire cuire du cervelas dans le marc de raisin en ébullition, ce qui lui confère, prétend-t-on, une saveur inimitable.
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Un  alambic qui rappelle celui qui venait autrefois à Saint-Sandoux
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Les récoltes achevées vient le temps des labours. La terre est retournée au brabant (charrue) tiré par des boeufs, des vaches ou un cheval; il comporte deux socs, pareils à des ailes d'acier, l'un en haut l'autre en bas, pour pouvoir charouler (labourer) dans les deux sens. Au bout de la raie, on tourne l'instrument et cette opération nécessite des bras robustes. De longs sillons rectilignes sont tracés au travers du champ pour le régal des mésanges qui viennent s'y nourrir des vers déterrés. C'est ensuite le temps des semailles. On a mis de côté une partie de la récolte précédente pour servir de semence. Ainsi, on n'a pas besoin de s'interroger sur sa provenance ou sa qualité. Le plus souvent, l'enfouissement des graines est effectué au moyen du semoir du syndicat. Quelquefois, cependant, on les répand encore à la main, comme sur les tableaux de Millet; le semeur tire d'une poche qu'il porte sur le ventre une poignée de grains qu'il jette devant lui d'un geste large en demi cercle; le terrain est ensuite hersé pour les enterrer. Ces grains sommeilleront l'hiver sous la neige pour écrire, au retour du printemps sur la glèbe, les lignes vertes du renouveau. On butte enfin les vignes, en rejetant la terre du milieu des raies autour du pied des ceps, entourés ainsi d'un petit monticule protecteur. Et les propriétés sont prêtes pour affronter l'hiver.

Comme on le voit, le travail de la terre ne laisse pas beaucoup de loisir. A un tel rythme, les paysans vieillissent vite, surtout les femmes dont le labeur est le plus lourd, car elles doivent non seulement accompagner leur homme aux champs mais également s'occuper des tâches ménagères. A la quarantaine, elles sont déjà bien ridées et les vêtements sombres dont elles s'habillent ne sont pas faits pour les rajeunir; elles ont toutes l'air de veuves; d'ailleurs, beaucoup le sont; la guerre est passée par là et l'espérance de vie des hommes est plus courte que la leur. Très jeunes les enfants sont emmenés aux champs avec leurs parents, qui les installent à l'ombre d'un arbre, pour se livrer à leur travail. A l'âge de trois ans, ils vont à l'école. Vers six ou sept ans, ils commencent à rendre quelques services. On leur confie notamment, pendant les vacances, la garde des animaux: vaches et brebis, quand ces dernières ne vont pas avec le berger.
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Un cheira, symbole de la présence des pierres sur le territoire de la commune
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Tant d'assiduité et d'énergie dépensées, sur une terre ingrate où l'on rencontre plus facilement des cailloux que des pommes de terre, n'enrichissent pourtant pas l'agriculteur, dont la vie ressemble beaucoup, progrès technique mis à part, à ce qu'elle était au siècle précédent. Trop souvent les intempéries réduisent à néant le labeur de l'année; pour éloigner les orages, dont la grêle est redoutée, on sonne les cloches, dont le timbre et supposé disperser les nuées; on tire aussi des fusées. L'examen des délibérations du Conseil Général nous apprend, qu'en 1924, par exemple, Saint-Sandoux, comme beaucoup d'autres communes du Puy-de-Dôme, formule une demande de dégrèvement fiscal et de secours pour les agriculteurs victimes de gros orages.

Au sortir de la première guerre mondiale, les enfants se réjouissent à Noël de découvrir une orange, fruit rare, dans les sabots qu'ils ont placés, avant d'aller dormir, devant une cheminée où l'on n'allume plus guère de feu. Ceux de ma génération sont un peu mieux lotis: un ours de tissu bourré de crins, un attelage de bois, une voiture de fer munie d'un moteur à ressort, que l'on remonte avec une clé... Bien sûr, pas d'objet en matière plastique: celle-ci n'existe pas encore! Mais les enfants de la campagne ont sous la main de quoi se fabriquer eux-mêmes beaucoup de jouets et  les plus beaux cadeaux ne vaudront  jamais  le moindre sifflet fabriqué par soi-même; il existe des jeux simples, des jeux sans âge, hors du temps, gratuits; il suffit d'un verre d'eau savonneuse et d'une paille pour souffler, comme un verrier, des bulles où l'arc-en-ciel s'emprisonne; il suffit d'un éclat de miroir, pour jouer à la paume avec le soleil, et faire danser les paupières des visiteurs!
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Le geste de ce semeur médiéval s'est perpétué jusqu'au 20ème siècle au détail près: la poche de grains sur le ventre, tenue d'une main, et l'autre main répandant la semence.
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Les occasions de distraction des adultes ne sont pas légion. Il y a, pour les hommes, la tournée des caves. Quelques-uns des plus âgés jouent à la manille, autour d'un verre, parfois une bière, à l'Hôtel des Voyageurs, chez Martin, ou à l'Hôtel du Commerce, chez Morel, tous deux situés sur la place. Les plus jeunes se livrent la nuit au déménagement des véhicules et instruments aratoires laissés dehors; véhicules et instruments se retrouvent accrochés dans les branches d'un arbre ou cachés sous la paille d'une meule, défaite et reconstruite autour de l'objet à dissimuler, afin que le propriétaire éprouve les plus grandes difficultés à les retrouver; autrement tant d'effort n'en vaudrait pas la peine! On tire la pierre, en attachant un caillou avec une cordelette à la poignée d'une porte, et en lui faisant cogner le bois en l'agitant de loin au moyen d'une ficelle, jusqu'à ce que l'un des habitants de la maison se lève, pour venir entrebâiller l'huis. On interchange les pots de fleurs de voisines fâchées à mort, pour les forcer, le lendemain, à se réconcilier un moment afin de récupérer leur bien. On traîne l'écouba (écouvillon) du boulanger par les rues, dans le ruisseau; on appelle une victime en se plaçant sous sa fenêtre; on prétexte un besoin urgent d'aide, une vache, par exemple, qui est en train de vêler (mettre bas); quand la victime met le nez à la fenêtre, on lui fait embrasser la serpillière maculée de boue; il arrive que cette plaisanterie tourne mal; la victime ferme la fenêtre précipitamment et la gaule frappe une vitre qui est brisée, ou bien le tissu s'enroule autour du cou de la victime et celle-ci, à moitié étouffée, s'accroche comme elle peut au rebord de la fenêtre, pour ne pas être entraînée dans la rue par les garnements qui s'efforcent, en tirant dessus, de récupérer l'écouba. Certains souffre-douleur ne prennent pas ces amusements à la rigolade; ils arrosent copieusement, quand ils le peuvent, les mauvais plaisants qui les ont tirés de leur sommeil, en leur vidant leur pot de chambre sur la tête; les plus vindicatifs font monter les gendarmes de Saint-Amant; et ce sont évidemment eux qui sont le plus fréquemment tourmentés.
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La manille est un jeu d'origine espagnole qui se répandit dans le midi et le centre de la France à la fin du 19ème siècle; ses cartes maîtresses sont le dix (5 points) et l'as (4 points), puis le roi (3 points), la dame (2 points) et le valet (1 point). Ce jeu fut progressivement supplanté, après la guerre de 14-18, par la belote, venue des États-Unis, via la Hollande, par l'intermédiaire de diamantaires qui l'introduisirent d'abord à Paris, dans les cafés du Carrefour de Chateaudun, à partir de 1924. Mais la manille n'en continua pas moins à être jouée par les anciens en Auvergne jusqu'à la seconde guerre mondiale.
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L'orphéon de Saint-Sandoux entre les deux guerres (source: R. Jallat) 
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De temps à autre, des films muets à épisodes: les deux orphelines, la porteuse de pain... ou les aventures de Charlot sont projetés dans la salle des fêtes, sous le préau de l'école publique, au moyen d'un appareil rudimentaire, qu'un colporteur d'un nouveau genre trimballe de village en village. D'autres fois, l'école, les pompiers, le patronage... organisent une représentation théâtrale. Certes, il ne s'agit pas de jouer Molière, Racine ou Shakespeare, mais seulement d'interpréter quelques saynètes populaires. Les comédiens improvisés font de leur mieux pour tenir leur rôle. En cas de trou de mémoire, un souffleur, dissimulé sur le devant de la scène, dans une fosse, les tire d'affaires. Et il y a aussi la société de musique, laquelle régale de sa fanfare les villageois, pour la fête nationale.

La religion est en recul. Les premiers obsèques civils ont lieu. Mon arrière-grand père, libre-penseur, a montré l'exemple. Pourtant, la grand messe est célébrée régulièrement dans l'église paroissiale et elle attire une grande affluence. La famille des châtelains y assiste au banc d'honneur qui lui est réservé. Un chantre, accompagné à l'harmonium, l'agrémente de sa voix forte et bien timbrée. Un prêtre demeure dans le village, l'abbé Ossedat, dont il a déjà été question au sujet de la grande guerre; ce sera le dernier; les curés viendront ensuite de Saint-Saturnin puis de Plauzat; mais cela n'empêchera ni la célébration de l'office tous les dimanches, ni les processions dans les rues du village, lors de la Fête Dieu ou à l'occasion du transport de Notre-Dame des Prés, le jour de la fête patronale, processions qui sont comme un raccourci des longs pèlerinages d'antan. On met encore à cuire les oeufs durs avec des pelures d'oignons, pour teinter les coquilles, lorsque l'anniversaire de la résurrection du Christ ramène les cloches de Rome. Bien sûr, on se marie religieusement, l'épousée en blanc, même quand Pâques a eu lieu avant les Rameaux et que le ventre commence à s'arrondir; les enfants guettent à la porte la fin de la cérémonie, pour attraper au vol les dragées qu'on leur jette, selon l'usage. L'église, avec ses vitraux colorés, les tableaux de son chemin de croix, ses statues de bois doré ou polychrome... est non seulement un lieu de culte mais également l'un des rares endroits où les villageois peuvent admirer des oeuvres d'art, une manière de musée; pour les personnes pieuses, elle est, en quelque sorte, le reflet sur terre des beautés du paradis. Dans nombre de maisons du village, on trouve encore un crucifix, accroché au mur, et une statue de la vierge en plâtre posée sur la table de nuit. A Noël, les enfants confectionnent des crèches imitant celle de l'église. Après les Rameaux, un morceau de buis bénis, supposé protéger les lieux, est accroché derrière la pendule pansue, au lourd balancier de cuivre, qui rythme la vie des habitants, en sonnant deux fois les heures et les demies.
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La Libre Pensée 
Fondée en 1848, la Libre Pensée est un mouvement politico-philosophique. Ses quatre principes fondamentaux sont: l'anticléricalisme, car le Libre Pensée récuse tout ingérence des religions dans la société civile et les institutions républicaines; l'antireligion, car la Libre Pensée considère les religions comme les principales sources d'oppression et d'obscurantisme; l'antimilitarisme, car la Libre Pensée n'admet pas que les peuples se massacrent les uns les autres pour des causes qui ne sont pas les leurs; l'anticapitalisme, car la Libre Pensée refuse toute exploitation économique. Le Libre Pensée fut le moteur de la laïcité et de la loi de séparation de l'Église et de l'État.
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Des briques provenant de la tuilerie de Saint-Sandoux
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A la veille de la seconde guerre mondiale, il y a encore dans le village de nombreux commerçants et artisans. Certains ont déjà été cités: les sabotiers, le forgeron, les deux cafés... On trouve aussi deux boulangers: un sur la place, celui du bas (le père Bonhomme) et l'autre dans la Rue du Commerce, celui du haut (Michaud Favier). Quatre épiciers: Les Économats du Centre (Brissolette), sur la place; le Casino (Roche), en haut de la Grand-Rue, rebaptisée depuis rue du docteur Darteyre; Chez l'Arsène, sur la route de Saint-Saturnin; Coceda (chez Six-Sous), aux Pedats, à la sortie du bourg, sur la route de Plauzat. Il y a eu aussi une autre épicerie, en face de l'atelier du forgeron, mais je ne me souviens pas l'avoir vue en activité. On rencontre encore un cordonnier (il est amputé des deux jambes, ce qui ne l'empêche pas de bêcher son jardin! Une leçon à méditer), un maçon, deux bouchers, deux couturières, un charron qui n'exerce peut-être plus son métier mais en porte le nom... D'autres commerçants, charcutiers et bouchers, viennent de Plauzat et Saint-Amant.  J'arrête là cette énumération fastidieuse dont  je sais ne pas pouvoir garantir l'exhaustivité. J'allais oublier la tuilerie qui s'élevait, au-delà du carrefour de la Boule, en montant vers Chaynat. Pendant qu'elle était en activité, elle fournissait briques et tuiles; sa fermeture oblige les Sandoliens à se procurer ces articles à Ludesse; pendant plusieurs années, les carrières de glaise qu'elle exploitait vers Combejuilhe resteront béantes, montrant leurs belles terres colorées: rouges, vertes ou blanches, aux promeneurs et aux vachers; des colonies de grenouilles squattent leurs fossés où l'eau de pluie s'accumule.
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La plaque de l'ancien magasin Coceda, aux Pedats  (source: Jouvet-Viallette)
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Des romanichels installent périodiquement leurs roulottes tirées par des chevaux en bas de la Côte des Chartres. Ils proposent des pacotilles et de la vannerie, notamment des paniers d'osier utilisés pour vendanger, on l'a déjà dit; les femmes disent la bonne aventure; certains rempaillent les chaises ou réparent les chaudrons usagés. Cette activité artisanale disparaîtra dans la seconde moitié du siècle.
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Un rempailleur de chaise - Source: calendrier postal (2017)
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Les déplacements s'effectuent encore largement à pieds, par les traverses, les coursières, ou en carriole par la route. Pourtant, la lecture des délibération du Conseil Général nous apprend, qu'en 1924, une ligne d'autobus relie Saint-Sandoux aux Martres-de-Veyre où l'on peut prendre le train. Les automobiles sont rares. Celles du village se comptent sur les doigts d'une seule main. L'un des bouchers, le père Lafarge, livre encore sa viande en voiture à cheval. Le châtelain, M. des Forest, au visage orné d'une belle barbe blanche, se promène en calèche. Voici comment s'effectuent, et selon quels tarifs, les obsèques en 1923 et dans les années suivantes: par corbillard à bras, gratuitement, la famille fournissant les quatre porteurs suivant l'usage local; par corbillard tiré par un cheval, pour 30 francs en première classe et pour 20 francs en autres classes, la commune fournissant le cheval et son conducteur; la classe et le corbillard sont choisis lors de la déclaration du décès à la mairie; bien sûr, les morts sont veillés dans leur maison où la levée du corps a lieu; on ne connaît pas les salons funéraires. Les gendarmes de Saint-Amant sont eux aussi à cheval, mais plus pour longtemps. Il y a quelques motos et quelques vélos, mais tous les jeunes n'en ont pas, loin de là. Les tracteurs sont des curiosités. Seuls en possèdent les domaines les plus importants qui exploitent les champs aux abords de la Limagne. A Saint-Sandoux, un agriculteur ingénieux et habile, qui est déjà le fabricant d'un planeur, a cependant converti une vieille automobile en tracteur et une moto, impropre à la circulation, en mitrailleuse pour les vignes, en remplaçant la roue arrière par des socs. Enfin, grâce au Syndicat agricole, dont le local est situé rue du Bon Secours, les cultivateurs adhérents disposent d'instruments collectifs trop coûteux pour être acquis individuellement: trieuse, concasseur, batteuse, semoir, pressoir... On y a déjà fait allusion.

Les informations sur les événements qui se déroulent dans le monde parviennent au village presque exclusivement par la voie de la presse: le Moniteur* (avec les aventures du professeur Nimbus, totalement chauve à l'exception d'un cheveu en forme de point d'interrogation), l'Avenir, La Montagne... Il n'y a pas plus de deux ou trois maisons équipées d'un poste de radio; même chose pour le téléphone. Les nouvelles sont transmises souvent oralement, plus ou moins déformées. Aussi les rumeurs vont bon train et alimentent les inquiétudes. Et c'est ainsi que l'on s'achemine vers un nouveau conflit devenu inévitable.

* Ce journal, de tendance d'abord radicale, avait été racheté au milieu des années 1920 par Pierre Laval, ce qui lui valut l'interdiction de paraître en 1944.
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