La belle époque:

Un changement de siècle comporte toujours quelque chose d'artificiel. De 1900 à 1914, la vie se poursuit, à quelques variantes près, comme elle s'est déroulée à la fin du siècle précédent. Au plan politique, le régime s'est consolidé. Les conquêtes coloniales se poursuivent et, à la veille de la première guerre mondiale, notre empire colonial a pris à peu près la forme qu'il conservera jusqu'à la décolonisation, suite et conséquence de la seconde guerre mondiale.

On a vu l'importance que revêtait le notariat dans le monde rural à la fin du 19ème siècle. Avec les lois sur l'école publique, l'instituteur devient à son tour un personnage de premier plan dans les villages. Il détient le savoir et sera l'un des principaux propagandistes de l'idéologie laïque et républicaine. Les écoles sont généralement, avec la mairie, les plus beaux édifices des villages. Ce sont, en quelque sorte, les deux piliers et les deux symboles de la République au niveau local. A Saint-Sandoux, la mairie est située juste au-dessus de l'école, dans le bâtiment édifié en 1866. Je devrais dire les écoles puisque, pendant un temps, il y eut deux écoles publiques dans le bourg, une pour les garçons et une pour les filles.

En cette période de transition politique, les rapports du  maître d'école et du curé ne sont pas toujours cordiaux; le clergé est encore largement monarchiste et l'instituteur, emblème de la République laïque, prend progressivement le pas sur lui parmi les notabilités du village. En octobre 1904, une demoiselle Marie Coudert, pourvue d'un brevet de capacité, introduit une demande d'ouverture d'une école privée élémentaire de filles, au chef-lieu de la commune de Saint-Sandoux, conformément aux dispositions législatives et réglementaires de 1886; comme elle présente les titres et l'expérience requise, sa requête est agréée. La même année, au mois d'août, le Conseil municipal décide de procéder à une adjudication aux fins de livraison de vingt tables pour l'école des garçons; voici la description minutieuse qui est donnée de ces tables: "Elles seront à deux places, nouveau modèle, conformes et entièrement semblables à celles déjà existantes sauf la rainure de tête de la tablette qui sera faite en deux parties de manière que les encriers soient placés plus haut et les deux traverses du bas renforcées d'un centimètre en largeur et hauteur. Elles seront en bois blanc, excepté la tablette qui sera en bois dur, essence noyer, chêne ou fayard; elles seront examinées et reçues une fois confectionnées par le Conseil municipal qui sera seul juge."; c'est sur les bancs de ces tables que j'userai mon fond de culotte quarante ans plus tard! En septembre 1906, pour assainir l'école des filles et élargir la rue, le Conseil municipal décide de demander à l'Administration supérieure l'autorisation de démolir le mur septentrional du presbytère et d'affecter une partie des locaux attribués au desservant de la paroisse au logement de l'institutrice; le prêtre est accusé d'abuser de son droit de jouissance de la cour du presbytère où il plante des fleurs dont l'eau d'arrosage rend humide les murs de l'école des filles; d'autre part, son logement, jadis destiné aussi à son vicaire, est maintenant jugé trop grand. Le 13 décembre 1906, s'appuyant sur la loi du 9 décembre 1905, et sur l'inexistence d'une Association cultuelle à Saint-Sandoux, le Conseil municipal décide de retirer au desservant de la paroisse l'usage du presbytère, acquis par la commune 84 ans plus tôt, pour l'affecter à des services municipaux et pour y loger l'institutrice. D'après le recensement de 1906, 30 enfants fréquentent l'école publique des filles et environ 25 l'école libre; on compte alors à Saint-Sandoux 18 garçons et 25 filles de 2 à 5 ans et 39 garçons et 40 filles de 5 à 13 ans; "considérant qu'il est du devoir d'un Conseil municipal républicain de faire tout son possible pour assurer la fréquentation scolaire des écoles publiques, au détriment des écoles libres," les édiles de la commune décident à l'unanimité de demander la création d'une école enfantine annexée à l'école publique des filles, pour recevoir les enfants des deux sexes, projetant ainsi en quelque sorte la réalisation d'une école maternelle. Ces démêlés de la municipalité avec la religion sont évidemment un écho assourdi de la lutte qui oppose le pouvoir au clergé depuis la loi de séparation de l'Église et de l'État, fondement de la laïcité dans notre pays. 

Dans les écoles, le patriotisme est exalté. L'expansion coloniale ne fait pas oublier les provinces perdues et on garde les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges. L'espoir d'une revanche de la France démocratique sur l'Allemagne impériale est soigneusement entretenu. Je me souviens d'une chanson que me chantait mon grand-père, né à la fin du 19ème siècle, dans laquelle il était question d'une jeune Alsacienne qui refusait, par amour pour son ancienne patrie, d'épouser un Prussien. Il l'avait apprise à l'école. L'enseignement était basé essentiellement sur l'apprentissage de la lecture, d'une écriture lisible et agréable, de l'orthographe, du calcul, de l'histoire et de la géographie. Il préparait au certificat d'études primaires, unique diplôme de la plupart des petits paysans, et encore tous ne l'obtenaient pas, loin s'en faut; il était réservé à une élite! La mémoire y tenait une place centrale. Vers la fin de sa vie, mon grand-père s'enorgueillissait d'être encore capable de réciter la liste de tous les départements, avec leur préfecture et leurs sous-préfectures. Il gardait une profonde reconnaissance pour son maître d'école. Il professait également une admiration sans réserve pour Thiers, libérateur du territoire. Il est vrai que Thiers n'était pas de taille élevée, qu'il avait déclaré que cela n'était pas nécessaire pour devenir un grand homme, et que mon grand-père était petit!

A titre d'exemple, voici une chanson de l'époque, "La Voix des Chênes"; vous pouvez l'écouter en cliquant  ici  et lire le texte en cliquant  ici .
 

Saint-Sandoux au début du 20ème siècle
Le château de Travers La place, l'école et la mairie
Au premier plan de la seconde image, on remarque l'école publique derrière son grillage sommé de piques qui exista jusqu'en 2010. Elle est flanquée de l'une des quatre tours qui subsistent des anciennes fortifications. Les femmes, en longues robes à la fontaine, sont en train de faire la lessive (la bugeade comme on disait alors). Une autre carte postale révèle que le passage qui conduit à l'escalier de l'église, sous le préau de l'ancienne école, servait alors de lieux d'écartage pour le séchage des draps. Un berger suit son troupeau de moutons. En arrière plan, on aperçoit la croix qui se trouve aujourd'hui sur la route de Veyre, en face des Forts. Elle fut déplacée au milieu du siècle pour ne plus gêner la circulation automobile. Bien sûr, la rue n'est pas asphaltée. 

D'autres photos anciennes sont accessibles en cliquant  ici

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L'idéal républicain est favorable à la diffusion de la propriété. La possession d'un bien est le gage de la liberté. Les paysans s'efforcent donc d'accroître et de consolider leur patrimoine. Ils achètent dès qu'ils le peuvent d'autres lopins de terre, si possible mitoyens de ceux qu'ils possèdent déjà, pour les agrandir. Mes arrières grands-parents constituèrent alors, par l'acquisition de plusieurs jardins, le champ qui s'étendit juste devant leur porte. Les propriétés du château reculent au profit de celles des paysans qui descendent progressivement des hauteurs vers le bas du territoire de la commune. L'heure est au travail et à l'épargne. Mais il arrive que cette dernière, au lieu d'arrondir le patrimoine foncier, s'oriente sous la pression publicitaire, vers des placements hasardeux. C'est ainsi que mes grands-parents, avec beaucoup d'autres, commirent l'imprudence de souscrire aux emprunts russes vantés par la presse. Ces titres me seront remboursés, près d'un siècle plus tard, au dixième de leur valeur nominale! J'en ferai profiter mon fils et mon neveu, c'est-à-dire la quatrième génération après les souscripteurs!
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Un titre d'emprunt russe quelque peu défraîchi
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La volonté d'augmentation du patrimoine familial emporte une conséquence non négligeable sur le plan démographique: le nombre des enfants, facteur de partage et de dissémination de la richesse, diminue drastiquement. La population française stagne. Elle était la seconde d'Europe, après celle de la Russie, sous la Révolution et l'Empire. Elle sera bientôt rattrapée puis dépassée par celle de plusieurs autres pays. Mon grand père maternel était fils unique et il n'eut qu'une fille: ma mère. Cet exemple n'était pas unique.
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Évolution démographique: Le déclin reprend. De 1026 habitants en 1896, dont 1010 dans le bourg lui-même, la population du village passe à 847 habitants en 1901, 809 en 1906 et 788 en 1911. Le déficit (238 habitants sur 14 ans, soit une perte de 17 unités par an) est encore plus élevé que celui qui avait été noté entre 1806 et 1820 (205 habitants sur une durée identique). Mais ces chiffres sont trompeurs car l'évolution n'est pas homogène sur toute la période. Au brutal recul observé de 1896 à 1901 (179 personnes, soit une perte annuelle de 35 à 36 unités) succède une évolution plus calme pendant les dix années suivantes (baisse de 59 personnes, soit une perte annuelle de 5 à 6 unités, du même ordre de grandeur qu'entre 1820 et 1876). A quoi attribuer la forte chute notée pour les cinq premières années? A des difficultés économiques rencontrées dans le monde agricole? N'oublions pas la destruction du vignoble auvergnat par le phylloxéra. Il est probable que le facteur explicatif principal de l'évolution démographique négative reste la baisse de la natalité amorcée dès le 19ème siècle à laquelle s'ajoute un ou plusieurs facteurs accidentels susceptibles d'avoir favorisé un début d'exode rural. 

Voici l'évolution en pourcentage de la population rurale du Puy-de-Dôme à cette époque: 1856: 78,92% - 1872: 78,94% - 1886: 78,80% - 1896: 76,49. On voit que cette population dépasse largement les 75% mais que l'on constate un fléchissement vers la fin de la période. On assiste donc bien à un début d'exode rural au niveau du département dans la seconde moitié du 19ème siècle. Pour l'ensemble de la France, la population rurale ne dépasse pas 60% (La Grande Encyclopédie). L'espérance de vie moyenne de la population française atteint la cinquantaine à la veille de la première guerre mondiale.

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Les techniques de culture ont peu varié. Le travail à bras, soulagé par la force animale, est la norme. Les plus aisés ont recours au cheval ou au boeuf, pour tirer charges et charrues. Les moins riches utilisent l'âne ou  la vache. Cette dernière est attelée quelquefois seule mais le plus souvent par couple. Elle fournit en plus le lait, le beurre et le fromage. Ceux qui n'ont pas d'animaux retournent leurs champs à la bêche. L'activité, rythmée par les saisons, est soumises aux aléas climatiques. Elle est d'autant plus pénible qu'il faut parfois se rendre loin de la maison, bien sûr à pied, pour effectuer le labeur de la journée. Malgré les tentatives d'arrondissement des parcelles, les champs sont très dispersés, ce qui ne présente d'ailleurs pas que des inconvénients, compte tenu de la variété des terrains et des différences de fertilité. Les coteaux, même les plus escarpés, sont cultivés. On construit des murets pour retenir la terre. Au besoin, on remonte périodiquement celle-ci du bas en haut du champ, sur son dos, dans une berte (hotte), lorsque la pente est  inaccessible aux animaux de trait. On fossoie (bine) vignes et blés en descendant, si nécessaire, la tête en bas, pour tirer la terre vers le haut. On épierre les champs et on réunit les cailloux en tas sur leur lisière ou on les jette sur les cheirats (coulées de lave brisées). On aménage des cabanes dans les murets, les talus ou les cheirats qui bordent les champs pour s'y abriter par temps d'orage. Le moindre espace libre est bêché. On rencontre des champs jusqu'en haut du Puy, autour du lac, qui ne se videra jamais complètement tant que la rase, qui lui servira plus tard de déversoir, n'aura pas été creusée. Cette étendue d'eau marécageuse attire les oiseaux migrateurs: canards et oies sauvages y font escale sur le chemin des climats plus cléments.

Après avoir souffert du phylloxéra, le vignoble sandolien est en voie de reconstitution vers la fin de la première décennie du 20ème siècle. Mais un autre fléau, venu lui aussi, croit-on, d'Amérique, menace les vergers; il s'agit du pou de San José, une sorte de cochenille originaire d'Asie; les conseillers municipaux de Saint-Sandoux s'associent, dans une déclaration du 17 juin 1904, aux demandes formulées auprès de ministre de l'Agriculture afin que les importations de fruits en provenance des zones à risque soient interdites tant qu'il n'existera pas de moyen de s'assurer qu'ils ne sont pas contaminés. Cette intervention n'est peut-être pas dépourvue de toute arrière pensée protectionniste.
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Vestiges témoignant d'une activité humaine passée visibles en 2005 sur une pente du Puy 
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Une vie pénible, mais paisible, se poursuit ainsi dans un calme routinier, rythmée par le bruit des lourdes horloges, aux larges hanches, au balancier de cuivre jaune, au cadran d'émail blanc marqué de chiffres romains noirs, qui sonnent les heures et les demies, trônent dans presque toutes les maisons et proviennent parfois de l'atelier du sieur Maugue, horloger à Saint-Sandoux. L'apparition des premières automobiles, ces voitures sans chevaux, ne troublera qu'à peine la quiétude d'un village à l'écart des grands axes de communications. Et les forages réalisés (peut-être au lieu-dit Charbonnera?) pour y découvrir du charbon ne laisseront de traces profondes ni sur le sol, ni dans la mémoire des gens, ces tentatives s'étant révélées infructueuses. Le tunnel construit au bord de l'un des chemin du Puy, pour le captage des sources, subsistera plus longtemps. Des spéléologues en herbe seront tentés de l'explorer. Béant jusque vers la fin du 20ème siècle, une porte alors le fermera, probablement pour éviter les accidents. L'Académie des Sciences gardera toutefois, dans ses archives, le souvenir de l'intérêt que les minéralogistes continuent encore de porter à Saint-Sandoux. On peut s'en assurer en cliquant ici. On trouve aussi des échos de l'intérêt des scientifiques pour les pierres du Puy dans la Grande Encyclopédie: "Les néphélinites sont des roches très peu développées ou du moins très peu connues jusqu'ici en France; mais elles sont extrêmement répandues dans toute l'Europe centrale, ainsi qu'aux îles du Cap Vert. Les néphélinites proprement dites se rencontrent au Puy de Saint-Sandoux, en Bohême, dans l'Erzgebirge, aux îles du Cap Vert, au volcan Donjo Ngai dans le sud-ouest de l'Afrique." (La Grande Encyclopédie - 1885-1902).
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Schéma de l'élargissement de la rue du Théron - On remarquera que la rue du Commerce s'appelle alors rue de l'Oradoux
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Il existe, sur la place des Forts, un poids public où les habitants du village peuvent venir peser les animaux (veaux, vaches, cochons...) et les récoltes pour la somme de 25 centimes, sauf les petites pesées (bacholles, paniers...) pour lesquelles une somme de 10 centimes suffit. Les étrangers au village doivent acquitter un prix de 50 centimes par pesée. La bascule communale est attribuée par adjudication, pour un bail de trois ans; l'adjudicataire est chargé de son entretien, en particulier du graissage du mécanisme.

Le problème de l'approvisionnement en eau potable est récurrent et le restera jusque vers la fin du siècle. Les canalisations de terre cuite sont fragiles et enterrée trop peu profondément; elles deviennent poreuses ou se fendent; l'eau s'en échappe ou la pollution s'y mêle, notamment les purins en provenance des étables, écuries et porcheries, la rendant impropre à la consommation. Celle des fontaines se répand dans les rues, transformant celles-ci en patinoires par temps de gel. La municipalité ne manque pas d'ouvrage! En application d'une loi du 14 juillet 1905, elle est chargée d'établir la liste des vieillards bénéficiant d'une assistance; et cette liste est loin d'être négligeable. Un système de prise en charge des soins médicaux aux nécessiteux a également été créé et les édiles municipaux condamnent les agissements des médecins et pharmaciens qui en profitent pour pratiquer des tarifs estimés abusifs; un embryon de protection sociale a ainsi vu le jour et les problèmes de son financement surgissent déjà. Avant la Révolution, l'aide sociale était assurée par les religieux; à partir du 19ème siècle, elle tombe à la charge des communes tandis que se mettent en place progressivement des moyens d'épargne et de prévoyance au profit du monde du travail. Des travaux modifient la physionomie du village; la rue du Théron est élargie; une communication est ouverte entre cette voie et la rue des Barquets. Saint-Sandoux se transforme.

Le Conseil municipal se montre soucieux d'améliorer les communications vers l'extérieur d'un village resté à l'écart des grands axes. C'est ainsi que, dans l'hypothèse de l'ouverture d'une route entre Cournols et Champeix, il revendique le passage de celle-ci par Saint-Sandoux. En 1904, des conventions d'indemnisation sont passées avec les propriétaires qui cèdent une partie de leur terrain pour la construction de la route de Plauzat; en 1906, des noyers sont plantés dans un petit communal au bord de cette route en construction (voir  ici), qui ne sera goudronnée que plus d'un demi siècle plus tard. Le 1er février 1911, le maire propose au Conseil municipal de demander à l'Administration compétente et au Conseil général la construction d'un tronçon de route pour relier directement Saint-Sandoux à la gare de Vic-le-Comte par la Sauvetat, afin de pallier aux préjudices commerciaux, agricoles et économiques, subis par la commune du fait de son éloignement des lieux de passage des voies ferrées. Le 31 mars de la même année, l'assemblée communale autorise le maire à prendre un arrêté fixant la vitesse maximale des voitures attelées, des cycles, des motocycles et des automobiles à 8 kilomètres/heure dans la traversée du village (On verra que cette vitesse sera portée à 18 kilomètres/heure entre les deux guerres mondiales). Le 17 mai 1911, le maire porte à la connaissance des Conseillers municipaux le vote par le Conseil général d'un projet de tramways départementaux dont une ligne, relierait Tallende à Champeix par Plauzat; ce tracé favoriserait le canton de Veyre-Monton, déjà traversé par une ligne de chemin de fer, au détriment de celui de Saint-Amant-Tallende, qui resterait privé de tout moyen de communication rapide; il serait profondément injuste puisqu'il ne desservirait directement que la commune de Plauzat, et indirectement celle de la Sauvetat, lesquelles ne comptent pas plus de 1714 habitants, alors qu'un tracé via Saint-Amant, Saint-Saturnin, la Boule (Saint-Sandoux) et Ludesse profiterait à 3573 habitants, plus éloignés d'une gare de chemin de fer que ceux de Plauzat et de la Sauvetat, sans parler de l'intérêt des communes de la montagne (Olloix, Cournols, Aydat, le Vernet, Saulzet) que le tracé alternatif rapprocherait d'un moyen de transport rapide; ce tracé serait d'autant plus logique que les relations commerciales entre les communes du canton de Saint-Amant-Tallende et Champeix sont beaucoup plus importantes que celles de Plauzat avec Champeix et que nombre d'habitants du-dit canton se rendent aux marchés hebdomadaires de Champeix; en conséquence, le Conseil municipal est d'avis de prier le préfet de bien vouloir inviter le Conseil général à revoir le tracé de la ligne de tramway; la demande de la commune ayant été prise en considération, le 10 décembre 1911, le Conseil municipal émet un avis très favorable au projet de tramway Clermont-Champeix par Tallende, Saint-Amant, Saint-Saturnin et Ludesse, via la Boule (1 km de Saint-Sandoux) que le préfet lui a soumis; mais la guerre approche et ce projet ne sera jamais réalisé!  

Le 20 mai 1906, le maire soumet au Conseil municipal la proposition d'éclairage public de la Compagnie électrique de la Grosne, section de Champeix; mais ce n'est que le 29 mars 1910 qu'un accord est passé avec la Compagnie du Gaz de Clermont pour l'éclairage électrique des rues, des places et des bâtiments communaux; le 29 mai suivant, le Conseil municipal décide de dégager les ressources nécessaires; le projet se concrétisera le 12 octobre 1910, date à laquelle, pour la première fois, Saint-Sandoux bénéficiera d'un éclairage électrique public (un document relatif à l'inauguration est accessible en cliquant ici); l'entrée dans les foyers de la fée Électricité sera évidemment plus tardive et progressive. 
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Une famille au début du 20ème siècle. Mon grand-père entre son père et sa mère. Derrière eux, le portail de la maison familiale. A droite, la maison, aujourd'hui démolie, de Rives-Amblard, alias "Gadan", le débardeur, avec des buies à la fenêtre; même en passant au galop sous cette fenêtre, on n'était jamais sûr d'échapper aux milliers de puces de toutes les couleurs que ce voisin peu commun ramenait des ports où il déchargeait des ballots en provenance du monde entier. Le chemin est ombragé de noisetiers et d'ors bénis (cytises). Enfant, je l'ai connu ainsi.
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Les distractions sont rares. On ne se déplace qu'exceptionnellement, pour les foires, en carriole ou la plus souvent à pied. Les piétons empruntent les coursières, par Valaison pour se rendre à Champeix, par la Pesade pour aller à Saint-Amant, par le plateau de la Serre pour se rendre à Clermont. Ce dernier voyage, peu fréquent, prend des allures d'expédition lointaine. Heureusement, une société de musique regroupe, depuis 1884, on l'a dit, les artistes locaux. Elle compte de nombreux musiciens (clairons, tambours, grosse caisse, clarinettes, bugles, cornets à piston etc...). Elle subsistera jusqu'à la Libération qu'elle fêtera. En 1907, la municipalité lui a affecté l'ancien local de l'école des filles, en conservant toutefois son usage pour les fêtes et les réunions publiques. Ses membres ont la chance de participer à des voyages et l'honneur de décrocher des récompenses; en 1908, ils se rendront au Concours international de Marseille (7 et 8 juin) et, pour l'occasion, ils recevront une subvention de la mairie. Ils en reviendront primés et seront reçus triomphalement dans un village fier de ses musiciens. On en parlera longtemps, je puis en témoigner, l'ayant entendu répéter dans mon enfance . Les jours de noces, on danse au son de l'aigre musique d'une cabrette ou tout simplement au son d'une chanson interprété par un artiste du village, à peu de chose près comme au siècle précédent (voir plus haut l'image: "La bourrée en Auvergne").

Toute personne qui n'est pas du village est qualifiée d'étrangère. C'est le cas des épouses des Sandoliens nées à quelques kilomètres du bourg! C'est aussi celui du peillaro qui passe périodiquement ramasser les peaux de lapins pour la fourrure et les peilles* (vieux chiffons) afin d'alimenter les moulins à papier de la région d'Ambert. Parfois un étranger plus éloigné fait irruption dans la commune sous la forme d'un Hongrois montreur d'ours qui fait danser son animal, un anneau dans le nez, sur la place des Forts. L'apparition d'un fauve en liberté dans les environs du ruisseau du Valleix fut même un jour dénoncée. Battue faite, il s'avéra qu'il s'agissait d'un âne qu'un paysan affolé, et peut-être affligé d'un défaut de la vue, avait pris pour un monstre!

On ne fait pas beaucoup de frais pour s'habiller. On dit que le costume de mariage sert aussi à l'enterrement. Le numéraire reste peu abondant. A côté des billets, les pièces d'or, à l'effigie de Napoléon III, continuent d'être utilisées jusqu'à la guerre de 14-18. On les appelle toujours des louis dans le langage populaire, ce qui est significatif de la persistance des traditions. Ces pièces sont d'ailleurs encore aujourd'hui cotées en bourse, ce sont les napoléons. Les dimanches, on arbore sur le gilet la chaîne d'une belle montre en argent dont l'oignon ouvré est bien calée dans son gousset. Pour les grandes occasions, les hommes couvrent leur tête d'un chapeau melon. Les femmes portent la coiffe traditionnelle qui disparaîtra peu à peu au cours du siècle (voir plus haut la coiffe tuyautée de mon arrière grand-mère).

On se contente de joies simples. Bien manger et boire à satiété le vin du cru  qui, les bonnes années, monte au delà de dix degrés et les autres n'est guère plus chargé en alcool que la bière. On le déguste, de cave en cave, dans des tasses d'argent décorées de motifs stylisés: encore un que les Prussiens n'auront pas! On ne conçoit pas de fête sans repas copieux et il faut peut-être voir dans cet attrait pour la nourriture le souvenir des disettes d'antan, comme si celles-ci étaient en quelque sorte inscrites dans nos gènes. Pour la génération de mes grands-parents, jeter du pain était un crime!

A la cigarette, on préfère souvent le tabac à priser ou à chiquer. Les hommes de l'époque laisseront de belles tabatières de corne qui ornent aujourd'hui les vitrines de leurs héritiers.

* D'après l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, le mot "peille" est un terme de papeterie qui signifie vieux chiffons.
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Une tabatière à priser Une tasse en argent ancienne
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Le développement de la laïcité entraîne un affaiblissement du catholicisme. On voit apparaître quelques esprits forts: les libres penseurs, dont fit partie mon arrière grand-père; il avait pourtant été enfant de choeur dans son enfance; il avait même baptisé sa future épouse, qui avait 12 ans de moins que lui. Si la religion est en recul, elle reste cependant vivace et conserve de nombreux pratiquants. Un curé réside à Saint-Sandoux. Tous les enterrements sont encore religieux et tous les mariages sont célébrés à l'église; la sexualité est un sujet tabou, jamais abordé dans les familles ou à l'école; les jeunes mariés ne sont pas toujours dégourdis et le prêtre est parfois amené à les conseiller en confession pour réussir leur nuit de noces. On pense que l'âme part avec le dernier souffle du moribond; c'est pourquoi mon arrière grand-mère se demanda toujours comment celle d'un pendu pouvait bien quitter son corps pour s'en aller en enfer! Les fêtes religieuses sont l'occasion de processions à travers le village, et aussi aux alentours, avec arrêts aux reposoirs placés aux pieds des croix dressées sur les chemins; on bénit les récoltes. On bénit aussi les animaux; ces derniers sont rangés, les vaches sous le joug, les chevaux harnachés, le long de la route de Veyre, qui descend près des Forts. On prie la divinité d'accorder sa protection au village. Tous les ans, quelques jours avant la fête républicaine du 14 juillet, Notre-Dame des Prés quitte sa chapelle, à l'occasion de la fête patronale, pour gagner l'église paroissiale, portée par les conscrits. Je ne sais pas quand fut édifiée la croix en haut du Puy, probablement au 19ème siècle ou au début du 20ème siècle, à la faveur de l'une de ces nombreuses missions organisées pour lutter contre la déchristianisation des campagnes.
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Des boussets
On les emmène au champ, remplis de piquette (petit vin) pour se désaltérer
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Malgré la baisse de la natalité, la population de Saint-Sandoux s'élevait encore à un millier d'habitants pendant l'enfance de mon grand-père. Pour apprécier correctement cette estimation, confirmée par les statistiques (voir ci-dessus),  il convient de se souvenir, qu'à cette époque, et jusqu'au milieu du siècle, la population française était essentiellement rurale. Compte tenu des difficultés de déplacement, qui étaient encore la règle, un nombre aussi élevé d'hommes, de femmes et d'enfants  justifiait la présence sur place de nombreux artisans et commerçants, qui étaient souvent aussi cultivateurs. Voici les établissements que l'on rencontrait au long de la Rue du Commerce qui dévale la pente du bourg de la Croix l'Oradou à la place, en partant du haut jusqu'en bas: une huilerie, une boulangerie, une boutique de galoches, un buraliste, une boucherie. On  comptait en plus dans le village plusieurs épiceries, trois cafés sur la place et un dans la Grand' Rue (aujourd'hui rue du docteur Darteyre), un second boulanger sur la place, une autre boucherie, une fabrique de sabots et les métiers ruraux traditionnels: maçon, charron, forgeron, menuisier (charpente, menuiserie, foudrerie), plâtrier-peintre, maréchal-ferrand, horloger, berger... Pour terminer cette énumération à la Prévert, on ajoutera un coiffeur et un garde-champêtre. Quant au notaire, présent en début de période, il aura disparu à la fin; un décret du Président de la République, en date du 18 juin 1910, supprime en effet l'étude tenue jusqu'alors par maître Bordel (Chronique notariale - 1910).
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L'inscription de la pierre tombale du buraliste Guillaume Brissolette Une hache sortie de la forge des Mallet
 
Les en-têtes de mémoires de différents artisans du début du 20ème siècle 
 
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Au début du 20ème siècle, la maison qui me vit naître fut surélevée et d'importants travaux agrandirent les dépendances. Pour en payer une partie, mon arrière grand-père vendit les chenaux de pierre sculptée, agrémentés de dispositifs d'évacuation des eaux de pluie, qui en ornaient la façade (voir ici des exemples pris à Billom et Maringues). Selon la tradition familiale, le bâtiment aurait autrefois fait partie d'un couvent. Peut-être s'agissait-il d'une dépendance du prieuré cité dans les papiers anciens. Je ne saurais l'affirmer. A l'occasion de ces travaux, on découvrit les cendres de constructions probablement détruites par un incendie et les fouilles entreprises dans le champ mitoyen, pour enlever les séparations des jardins, extraire des rochers qui encombraient le terrain et le niveler, mirent à jour des canalisations de gros os creux emmanchés les uns dans les autres.
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Exemple de chêneaux de pierre encore visible rue des Pedats
Exemple d'une gouttière de pierre toujours là rue du Théron
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Le tableau ci-dessous permet de se faire une idée du coût des choses, en franc germinal (or), avant la première guerre mondiale, à Saint-Sandoux.
 
Quelques prix relevés sur des mémoires d'artisans de 1909 et 1910: 

1 sac de chaux..................: 1,50 Frcs 
1 tuile................................: 0,04 Frcs 
1 sac de plâtre..................: 2,00 Frcs 
1 porte de chambre..........:20,00 Frcs 
1 marche d'escalier..........: 5,00 Frcs 
1 kilo de pointes...............: 0,50 Frcs 
1 vitre de fenêtre.............: 0,55 Frcs 
1 rouleau de papier peint: 0,30 Frcs 
1 serrure..........................: 1,25 Frcs 
1 manche de boucaud......: 0,50 Frcs 
1 fer de vache..................: 0,34 Frcs 
1 journée de maçon.........: 2,75 Frcs 
1 peinture de porte..........: 5,64 Frcs 
1 badigeon de plafond.....: 3,07 Frcs 

Estimation de la valeur des biens d'une exploitation agricole ressortant d'un contrat d'assurance de 1906: 
Maison d'habitation.......................................................................................: 4000 Frcs 
Mobilier..........................................................................................................: 2000 Frcs 
Dépendances (granges, fenils, greniers, cuvages etc...).................... .........: 5000 Frcs 
Récoltes (foin, paille, grain etc...)..................................................................: 1500 Frcs 
Cheptel (deux vaches, porcs, veaux etc...)....................................................: 1000 Frcs 
Véhicules et instruments agricoles (tombereau, balancelle, charrue etc...):    500 Frcs 
Total................................................................................................................:14000 Frcs

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La consultation du registre de caisse Maugue-Lhéritier dont il a déjà été question complète ces informations. On note, par exemple, en 1901, l'achat de 100 tuiles pour 3 fr. (soit 3 centimes la tuile - 4 ci-dessus); à la même date, une cheminée de marbre est achetée 22,5 fr. auquel il faut ajouter 2 fr. de frais de port et 2 fr. pour le voyage (?); on débourse 5,7 fr. en papier pour tapisser une chambre. D'un mémoire de maçon de 1912,  les coûts suivants ressortent: 2,5 à 2,85 fr. pour la journée de l'ouvrier; 2 fr. le sac de plâtre (idem ci-dessus); 1,6 fr. la brouette ou le sac de chaux (1,50 ci-dessus); 1 fr. la brouette de sable.

La plupart des autres prix sont à peu près les mêmes que lors de la période précédente; il semble même que certains objets sont moins chers. La journée de travail revient à environ 2 francs. On remarque néanmoins une journée de moisson à 3,5 fr., une pour arracher les ronces à 2 fr., une autre pour planter les maillots (jeunes plants de vigne) à 2,5 fr., une dernière enfin pour dresser les pignons (petites meules sur les éteules) à 1,75 fr. Un jour de lessive revient à un peu plus d'un franc. L'instituteur toise un champ pour 2 fr. Les rémunérations sont parfois payées partiellement en nature, souvent sous forme de bouteilles de vin, le litre étant compté pour 20 à 33 centimes (il se négocie de 10 à 40 centimes, suivant la qualité et aussi l'âge, le vin nouveau étant plus cher), mais aussi sous forme de saindoux (compté pour 35 centimes la livre).

Le prix de la nourriture n'a pratiquement pas varié. La viande revient à 70 centimes la livre, le gigot à 86 centimes la livre; on obtient deux pieds de veau pour 35 centimes; en 1909, la livre de viande coûte 90 centimes, prix qui est encore dans la fourchette de la période précédente. Le client du boucher dispose d'une croche, comme le boulanger, sans que l'on sache à quoi elle sert. Le pain coûte 20 centimes la livre (haut de la fourchette de la période précédente). La douzaine d'oeufs se paie de 70 à 80 centimes. Un litre d'eau-de-vie est vendu 1,5 fr.
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Voici le prix de quelques autres objets: une lampe à essence: 2 fr.; un cochon à engraisser: 20 à 25,6 fr. (contre 37 à 40 fr. au cours de la période précédente); une paire de galoches: 2 fr. (dans la fourchette de prix de la période précédente); une paire de sabots: 1,5 à 2,25 fr. (contre 1,75 à 2 fr.) ; une paire de souliers: 7 à 10 fr. (contre 8 à 13 fr.); deux douzaines de mouchoirs: 2 fr. (contre 4,4 fr. la douzaine); deux livres de plumes et duvet: 5 fr.; une chemise: 3 fr.; un corsage: 2 fr.; un corset: 5,5 fr.;  une paire de chaussettes: 0,65 à 0,7 fr. (contre 0,65 à 0,9 fr.); une paire de bas: 2,05 fr. (contre 0,63 à 2 fr.);  un gilet de travail: 2,75 fr. (contre 2,4 à 2,5 fr.); un tablier: 1,3 fr. (dans la fourchette des prix); une casquette: 2 fr. (dans la fourchette des prix); un pantalon: 4,4 fr. (contre 6 à 9 fr.); douze cuillères: 1,15 fr.; deux sacs: 1 fr.; le litre de pétrole: 0,4 à 0,5 fr. (idem).

Voici les dépenses engagée en 1911 pour tuer le cochon: 18 livres de sel: 1,8 fr.; 15 centimes de poivre; 1 paquet de chicorée: 10 centimes; deux livres de fromage: 50 centimes; une livre de pain: 20 centimes; 50 centimes de pétrole; pour la mise à mort: 1 fr.; soit un total de 4,25 fr. Cette année là, un demi-litre d'huile coûte 50 centimes; un paquet de chicorée: 10 centimes (on vient de le voir); une demi-livre de macaronis: 20 centimes; une livre de sel: 10 centimes; 1 paquet de fécule: 30 centimes; un savon: 25 centimes; un cahier: 30 centimes; une demi-livre de riz: 15 centimes; un journal: 5 centimes et une livre de pain: 20 centimes.

Les dépenses de santé ne sont pas négligeables. On relève des frais de médecin de 10 fr. (1900) et de 35 fr. (1901) suivis de frais de pharmacie de 7,5 fr. (1900) et de 3 fr. (1901). Ces dépenses doivent peser d'autant plus lourd qu'il n'existe pas encore de couverture sociale sauf, on l'a vu plus haut, pour les indigents. On ne consulte donc certainement pas le docteur pour une bagatelle!

Une remarque s'impose: c'est à cette époque, le 5 avril 1910, qu'est promulguée la loi sur le régime des retraites ouvrières et paysannes, un des premiers grands système de retraite obligatoire en France qui restera en vigueur pendant une vingtaine d'années.

Enfin, dans le Figaro du mardi 25 février 1913, on peut lire les lignes suivantes:  "Les obsèques du baron du Couffour ont eu lieu samedi, à Saint-Sandoux (Puy-de-Dôme). Le deuil était conduit par MM des Forest, comte Guy de Montaignac-Chauvance, marquis du Buisson, M. H. du Ranquet, comte de la Chassaigne de Sereyx, comte Le Groing de la Romagère, vicomte J. de Montaignac-Chauvance. Les cordons du poêle étaient tenus par MM de Chalaniat, Teilhard de Chardin, A. du Ranquet et A. des Forest." Le château de Travers appartenait alors, rappelons-le, à Amable, Marie, "Denyse" de Riolz et à son époux Marcel Pinet de Borde des Forest.



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