Napoléon et l'Angleterre 
 
  
Nous ne serons plus les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le continent et à la tyrannie des mers. 
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Napoléon - Proclamation à l'armée - Camp impérial de Potsdam, 26 octobre 1806
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La France pouvait-elle subister libre et puissante à côté de la libre et puissante Angleterre? 
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Général Foy - Histoire de la guerre de la Péninsule sous Napoléon
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Mais ne voyez-vous pas que, avec l'air d'attaquer sans cesse, je ne suis pourtant occupé qu'à me défendre? 
 
Napoléon au ministre de la Marine Decrès
  
 
Chronologie des événements relatifs aux guerres qui opposèrent les Anglais et les Français sous le Consulat et l'Empire 
 
1800 1801 1802 1803 1804 1805 1806 1807 1808 1809 1810 1811 1812 1813 1814 1815
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Les noms qui apparaissent dans le texte, entre parenthèses ou non, sont ceux des personnages ayant participé aux événements ou ceux des mémorialistes ou historiens qui les relatent. Ces derniers ne s'entendant pas toujours sur les dates, il arrive que plusieurs dates soient assignées au même fait. On retrouvera les ouvrages correspondants dans la bibliographie. 
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Cette chronologie vise à replacer le conflit qui opposa la France à l'Angleterre au début du 19ème siècle dans son contexte historique. Elle s'en tiendra aux faits qui ont un rapport direct avec ce conflit. Il convient tout d'abord de garder présent à l'esprit l'animosité séculaire qui oppose les deux nations, l'une essentiellement maritime, la Grande Bretagne, et l'autre maritime et continentale, la France. Deux événements majeurs ont marqué cette opposition au cours des années qui précèdent la Révolution française: la perte des colonies françaises d'Amérique du Nord, l'indépendance des États-Unis appuyée par la France. L'épopée napoléonienne n'a pas seulement pour origine la volonté de puissance de Napoléon. Elle s'inscrit dans la suite logique des guerres de la Révolution. Le 2 août 1791, par le traité de Pillnitz, le roi de Prusse Frédéric William II et l'empereur d'Autriche Léopold II s'affirment prêts à se joindre aux autres puissances européennes pour restaurer la monarchie française. Ce traité débouche, l'année suivante, sur la tentative d'invasion de la France qui entraîne la chute de la monarchie et l'avènement de la première République. Le 20 septembre 1792, la victoire de Valmy refoule les envahisseurs au delà des frontières françaises. Mais la coalition ne s'avoue pas vaincue. La Prusse et l'Autriche sont rejointes par plusieurs autres pays européens, dont l'Angleterre et l'Espagne. Pour se défendre, la jeune république est amenée à envahir les pays qui l'ont attaquée et ceux qui sont contrôlés par ses ennemis. C'est ainsi que, le 19 janvier 1795, le général Pichegru entre à Amsterdam. Trois jours plus tard, le général néerlandais Johan Willem de Winter, au service de la France, s'empare de la flotte du Helder prisonnière des glaces, à la tête du 8ème régiment de hussards. Les vaisseaux hollandais sont enlevés à l'abordage par la cavalerie, afin d'éviter qu'ils ne tombent aux mains de l'Angleterre. La Hollande devient une République batave dans la mouvance française; ce n'est pas tout à fait une nouveauté, de 1735 à 1788, la Hollande a déjà été l'alliée de la France contre l'Angleterre. Le 22 juillet 1795, à la suite des victoires françaises, par la paix de Bâle, la Prusse et l'Espagne se retirent de la coalition des monarchies contre la République. L'année suivante, le 18 août 1796, par le traité de Saint-Ildefonse, l'Espagne signe une alliance offensive et défensive avec la France; le Pacte de Famille, instauré par les Bourbons, est ainsi remis en vigueur. Le 18 avril 1797, à Leoben, l'Autriche, vaincue par Bonaparte en Italie, abandonne à son tour la lutte. 

Mais l'Angleterre n'a pas jeté l'éponge. Les tentatives de porter la guerre sur son territoire, à partir de l'Irlande rebelle, ayant échouées, le Directoire met à la disposition de Bonaparte une armée destinée à envahir les îles britanniques. Le projet apparaît vite impraticable. On lui substitue l'expédition d'Égypte qui présente le double avantage d'aller taquiner Londres sur la route des Indes et d'éloigner de Paris un général populaire qui devient encombrant. Entre le 1er et le 2 août 1798, Nelson détruit la flotte française à Aboukir. Bonaparte et l'armée française d'Égypte sont prisonniers de leur conquête. L'Angleterre profite de ces événements pour relancer les hostilités sur le continent européen et tenter d'arrondir son empire colonial. Les Antilles françaises sont l'objet de sa convoitise. Mais également les possessions hollandaises et espagnoles d'Afrique, d'Asie et d'Amérique. Plusieurs territoires changent ainsi de métropole. Cet aspect des choses confère à l'affrontement entre les deux puissances européennes une dimension planétaire qui préfigure les conflits mondiaux du vingtième siècle. Bien sûr, à l'époque, on n'en a pas conscience. En août-septembre 1799, une armée combinée anglo-russe descend en Hollande, à la pointe du Helder; elle s'empare de la flotte batave du Texel; mais, battue par le général Brune et contrainte de rembarquer, elle est amenée dans les îles anglo-normandes pour fomenter des troubles en Bretagne. 

Le décor des guerres qui vont ensanglanter l'Europe, et aussi le reste du monde, sous le Consulat et l'Empire, est ainsi schématiquement planté. Les antagonismes sont trop prononcés pour espérer que les velléités de paix soient autre chose que des trêves. Les monarchies n'accepteront jamais que du bout des lèvres le changement de régime, puis de dynastie en France. Et puis, l'une des puissances belligérantes, l'Angleterre, bien protégée par les eaux qui l'entourent, ne pourra pas être vaincue. La querelle entre la France et l'Angleterre prend donc un relief particulier. Presque tous les événements qui ont ensanglanté l'Europe sous l'Empire lui sont subordonnés. Cette longue lutte ne s'achève qu'en 1815, avec la Restauration des Bourbons sur le trône de France. Et ce sont les Anglais qui donnent le coup de grâce à l'Empire, sur le champ de bataille de Waterloo. C'est également le cabinet de Londres qui, dès la première abdication de Napoléon, milite avec acharnement  pour son éloignement à Sainte-Hélène. On pourra ainsi parler de seconde guerre de cent ans puisque la rivalité franco-anglaise remonte bien avant la Révolution et qu'elle a déjà ensanglanté l'Europe et l'Amérique sous la monarchie. 

A la fin de 1799, Bonaparte revient d'Égypte où il laisse à Kléber le soin de diriger l'armée et de contenir les entreprises anglo-turques. Le coup d'état du 18 brumaire le porte au pouvoir sous le titre de Premier Consul: une nouvelle ère s'ouvre qui, au moins sur le plan des rapports franco-britanniques, s'inscrit dans la continuité de la précédente. Les coalitions qui se noueront contre la France consulaire puis impériale seront presque toutes financées par la Grande-Bretagne. On peut s'étonner aujourd'hui de l'acharnement que les deux pays mirent à se combattre à cette époque sur presque tous les continents. C'est que la paix était impossible entre ces deux puissances tant que l'une d'elles n'était pas abaissée. La France, puissance continentale mais aussi maritime, dominante en Europe, eût constitué une menace mortelle pour l'empire colonial, dont l'Angleterre tirait une grande partie de sa force et de son prestige, pour peu qu'une longue période de paix lui eût permis de reconstituer sa flotte de guerre. Le cabinet de Londres avait donc un intérêt évident à ce que la guerre se perpétue sur le continent européen. Pour amener son adversaire à composition, la France n'avait guère d'autre choix que de lui imposer la paix par la victoire chez lui, ce qui deviendra inimaginable après Trafalgar. 
 

1800: Difficultés en Égypte - Retour de la Louisiane à la France.  

24 janvier: Kléber et une partie de ses soldats, mécontents d'avoir été abandonnés par leur général en chef, aspirent à rentrer dans leur patrie. Une convention est signée à El Arich entre les représentants ennemis. L'armée d'occupation doit rendre les forteresses et évacuer l'Égypte avec les honneurs de la guerre pour être transportée en France sur des vaisseaux anglais.  

20 mars: Alors que le mouvement de retrait des troupes françaises est amorcé, l'amiral Keith prévient Kléber que le cabinet de Londres refuse d'appliquer la convention d'El Arich et que les Français doivent se rendre à discrétion. Kléber n'est pas un homme à se laisser humilier ou intimider. A cette prétention inacceptable il répond par une victoire; à la tête de dix mille hommes, il écrase les 80000 soldats du grand vizir à Héliopolis; les Turcs paient ainsi la mauvaise foi de leurs alliés. Le général français triomphe ensuite de la révolte du Caire et fait la paix avec Ibrahim Bey, un des chefs des mamelouks, qui restera jusqu'à sa mort fidèle à ses nouveaux alliés. L'établissement des Français en Égypte, qui avait paru un moment vaciller, est à nouveau raffermi. 

14 juin: Assassinat de Kléber par un fanatique venu de Syrie. Par ce meurtre, les adversaires de la France se débarrassent d'un général qu'ils n'ont pas pu vaincre. Menou succède à Kléber à la tête de l'armée d'Égypte. Converti à l'islam et partisan de la colonisation de l'Égypte, le nouveau général en chef, qui n'a pas l'étoffe de son prédécesseur, est contesté par ses subordonnés. Le même jour, Napoléon triomphe de l'Autriche à Marengo; cette victoire pourrait conduire à la paix sur le théâtre de la guerre européen; mais les subsides anglais incitent le cabinet de Vienne à poursuivre les hostilités (Berthezène); le cabinet de Londres, conscient des dangers que ferait courir à son commerce une domination française sur le continent, ne ménage aucun moyen pour continuer le combat. Mais il se garde, pour le moment, d'envoyer des secours militaires à ses alliés continentaux; pendant que les Autrichiens se font battre en Italie, la flotte anglaise bombarde Cadix, en proie à la fièvre jaune, tandis qu'un corps expéditionnaire débarque au Ferrol pour en repartir presque aussitôt. 

Alors que Kléber est assassiné en Égypte, Desaix est tué à Marengo où son intervention donne la victoire à une armée française qui commençait à battre en retraite. Bonaparte, une fois de plus vainqueur des Autrichiens, souhaite ramener la paix le plus vite possible sur le continent afin de se consacrer aux lourdes tâches administratives qui l'attendent à la tête d'une France laissée en très mauvais état par le Directoire. Le cabinet de Vienne, désenchanté après tant de défaites, n'a plus les moyens financiers de poursuivre la lutte. Mais l'Angleterre est là pour lui redonner courage et lui apporter le concours de son or. L'armistice conclu au lendemain de la bataille de Marengo ne sera qu'une trêve pour permettre à l'Autriche soudoyée par l'Angleterre de reprendre la lutte. 

5 septembre: Prise de Malte par les Anglais sur les troupes du général Vaubois. L'île avait été conquise par Bonaparte, en route pour l'Égypte, sur l'Ordre souverain des chevaliers qui la gouvernait. 

1 octobre: Par le second traité de Saint-Ildefonse, l'Espagne restitue la Louisiane à la France et lui livre six vaisseaux de guerre. Cet accord est tenu secret pour laisser le temps aux troupes françaises d'arriver sur place avant toute entreprise britannique; lorsque ses termes sont divulgués, il suscite l'inquiétude des États-Unis. Napoléon espère reconstituer l'empire colonial français d'avant la Révolution. 

3 décembre: Victoire de Hohenlinden. Les Autrichiens, battus en Italie et en Allemagne, voient leur capitale menacée. Les petits princes allemands, dont les États sont foulés par le passage des armées, sont las de la guerre; ils abandonnent l'un après l'autre la coalition et se rapprochent de la France. 

16 décembre: Le Traité de Mortefontaine est soumis au Sénat français. Ce traité met fin à la quasi-guerre qui règne entre la France et les États-Unis depuis plusieurs années; après l'exécution de Louis XVI, les Américains, d'abord favorables à la Révolution française, ont pris leurs distances avec Paris et se sont rapprochés de l'Angleterre, tout en se dotant d'une flotte de guerre destinée à protéger leurs navires de commerce. Les difficultés avec la France ne dégénéreront cependant jamais en conflit ouvert. 

24 décembre: Attentat de la rue Saint-Nicaise. Incapable de le vaincre par les armes, les adversaires de Napoléon Bonaparte tentent de l'assassiner; plusieurs complots sont ourdis; ils culminent avec l'explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, sur le chemin du Premier consul qui se rendait à l'Opéra. 
 
Au cours de l'année, les Îles ioniennes, attribuées à la France par le traité de Campo-Formio (1797), sont placées sous protectorat russo-ottoman. Le tsar de Russie, Paul Ier, qui a demandé aux Anglais la libération de prisonniers français en échange des soldats russes captifs en France, se heurte à une fin de non recevoir des Britanniques; le Premier consul en profite pour renvoyer chez eux gracieusement les prisonniers russes habillés de neuf; le Tsar, qui admirait déjà les talents militaires du général Bonaparte, touché par la générosité du procédé, abandonne les Anglais pour s'allier à la France; sans s'en douter, il vient de signer son arrêt de mort.  

 
1801: Guerre hispano-portugaise des Oranges - Assassinat du tsar Paul 1er - Bombardement de Copenhague par les Anglais - Les Français sont contraints de renoncer à l'Égypte. 

29 janvier: Le Portugal est sommé par l'Espagne de rompre ses relations avec l'Angleterre. Le royaume lusitanien, dirigé par la maison de Bragance, est une succursale économique de l'Angleterre.  

D'abord gouverné par des princes d'origine française, le Portugal est devenu ami de l'Angleterre, afin de ne pas mettre en péril son empire colonial, en s'opposant à la première puissance maritime du monde; mais il n'en répudia pas pour autant l'alliance française dans un premier temps. Après la disparition du roi Sébastien, au cours d'une expédition malheureuse au Maroc, en 1578, L'Espagne fait valoir ses droits sur le pays et l'annexe (1580). Une conspiration secoue le joug espagnol en 1640 et, après une guerre de 27 ans, le cabinet de Madrid est contraint de reconnaître l'indépendance de ses voisins par le traité de Lisbonne en 1668. En 1700, Louis XIV ayant accepté le trône d'Espagne pour son petit-fils, Philippe V, une guerre difficile commence contre les États européens, hostiles à l'accroissement de la puissance française, dirigés par la Grande-Bretagne; le Portugal, qui redoute toujours les appétits espagnols, rejoints le camp des coalisés et tombe ainsi définitivement dans la mouvance britannique (traité de Methuen - 1703); en 1704, une tentative d'invasion du royaume lusitanien par les troupes franco-espagnoles échoue, grâce à l'intervention des Anglo-hollandais. Le Portugal n'a cependant pas lieu de se féliciter du choix de ses amis: les Anglais le considèrent comme un client susceptible d'absorber une part importante des productions de leurs manufactures; en contrepartie, ils bénéficient de ses ressources coloniales et achètent le vin portugais; c'est évidemment un arrangement très défavorable au petit royaume péninsulaire où tout développement industriel est bloqué pour longtemps. En 1793, Lisbonne prend parti contre la République française et, malgré l'antagonisme séculaire entre les deux nations, ses troupes combattent aux côtés des Espagnols dans les Pyrénées orientales. Après la paix de Bâle (1795), le Portugal, isolé, face à la nouvelle alliance franco-espagnole, négocie officieusement un arrangement avec la France (1797); le négociateur portugais, désavoué par Lisbonne, sous la pression de Londres, apprécie le confort des geôles du Directoire qui, après avoir fait preuve de beaucoup de modération dans les négociations, s'estime trompé; un contingent anglais, sous les ordres de Charles Stewart, occupe la capitale portugaise et les forts du Tage; ces troupes étrangères auront été retirées en majeure partie lorsque les menaces d'invasion franco-espagnoles se préciseront; en 1798, des navires portugais renforcent la flotte britannique, pour assurer le contrôle la Méditerranée, pendant l'expédition du général Bonaparte en Egypte; Bonaparte affirme alors que le royaume lusitanien se repentira un jour de cet affront aux armes de la République française (Foy). Au début de 1800, la flotte britannique en route vers l'Égypte s'en prend sans résultat aux ports espagnols du Ferrol et de Cadix. Une guerre aurait déjà éclaté entre le Portugal et l'Espagne si des bateaux espagnols chargés d'or du Nouveau Monde n'avaient pas été contraints de se réfugier à Lisbonne; la cour de Madrid diffère les hostilités dans le dessein de les récupérer, mais ce n'est que partie remise. 

9 février 1801:  Paix de Lunéville. L'Autriche, dont la capitale était menacée depuis la victoire de Moreau à Hohenlinden, jette enfin l'éponge. A-t-elle d'ailleurs le choix, ses alliés l'abandonnant les uns après les autres? l'Angleterre seule reste en lice.  

27 février: L'Espagne déclare la guerre au Portugal. La guerre des Oranges commence. Elle sera menée mollement, le roi d'Espagne ne souhaitant pas détrôner son gendre, le prince-régent du Portugal. Seul Godoy, Premier ministre d'Espagne, favori du roi et amant de la reine, choisi par cette dernière parmi les Gardes, sur sa bonne mine, sa vigueur sexuelle et ses talents de chanteur et de flutiste, Godoy donc aimerait revenir auréolé de gloire afin de relever son prestige vacillant auprès du peuple espagnol; cet individu, point cruel, mais cupide, à peu près illettré et coureur de jupons, ne mérite cependant pas totalement l'opprobre qui s'attachera à son nom: il favorise les arts et les sciences et tente de réduire l'influence du clergé en contenant l'Inquisition; mais sa politique, et surtout les honneurs et la fortune immenses qu'il tire de sa position, l'ont rendu très impopulaire (Foy). On tente de se débarrasser de lui à plusieurs reprises; en 1794, le général Ricardos Carillo meurt, après avoir bu une tasse de chocolat, que l'on suppose empoisonnée, destinée à ce favori détesté; après avoir été mis un moment à l'écart, en 1798, sans doute à cause de ses infidélités à la reine, Godoy retrouve tout son crédit auprès du couple royal, sans gagner cependant celui du peuple (lord Holland). 

14 mars: William Pitt le jeune (1759-1806), Premier ministre d'Angleterre depuis l'indépendance de l'Amérique, est contraint à la démission. Il s'est montré hostile à tout accommodement avec la République française. 

17 mars: Addington (1757-1844), plus accommodant avec la France, devient Premier ministre de Grande-Bretagne. 

21 mars: Menou est défait en Egypte par Abercrombie. Le général français a divisé ses forces entre Alexandrie et le Caire rendant la victoire anglaise inévitable. 

23 mars: Assassinat du tsar de Russie Paul 1er par des officiers de sa maison. Tombé sous le charme du Premier consul, le Tsar, après avoir quitté la coalition contre la France, avait pris l'initiative de la création de la Ligue des Neutres (Danemark, Russie, Suède et Prusse) qui visait à interdire l'entrée de la Baltique aux navires britanniques; la suprématie navale de la Grande-Bretagne portait atteinte à la liberté de circulation sur les mers; cette puissance s'arrogeait le droit de visiter par la force les navires des neutres, ce qui entraînait des incidents meurtriers, notamment avec des bâtiments danois et prussiens, et froissait la fierté nationale des puissances maritimes du nord. La Prusse avait réagi en occupant le Hanovre. On soupçonne le cabinet de Londres de n'être pas étranger à la fin tragique du fils de Catherine II. Cette hypothèse est d'autant plus crédible qu'elle est tout à fait dans les manières de l'Angleterre; plusieurs complots visant à enlever ou supprimer le Premier consul ont en effet été fomentés en Angleterre; d'autre part, Paul 1er, encouragé par la France, guignait du côté du sous-continent indien; l'idée d'une alliance de la France et de la Russie, pour aller combattre l'Angleterre dans les Indes, resurgira d'ailleurs périodiquement pendant tout le règne de Napoléon; enfin, au moment même où le Tsar était assassiné, une flotte britannique franchissait le Sund pour venir attaquer le Danemark. 

2 avril: Bataille de Copenhague. Nelson remporte une victoire décisive contre les Danois, en désobéissant à son supérieur hiérarchique. La capitale danoise est sévèrement bombardée. Cette victoire anglaise, venant après l'assassinat du tsar, sonne le glas de la ligue des Neutres. 

19 mai: Entrée des troupes espagnoles au Portugal. Elles sont commandées par le général Leclerc, mari de Pauline Bonaparte. La cour de Lisbonne envisage de se réfugier au Brésil; ce n'est pas la première fois qu'une telle éventualité est examinée et ce ne sera pas non plus la dernière: la colonie d'Amérique du sud demeure la planche de salut de la maison de Bragance. 

6 juin: Le traité de Badajoz met fin à la guerre des Oranges. Le Portugal, facilement battu, doit payer 15 millions de livres d'indemnités, fermer ses ports aux bateaux anglais et céder la région de Olivença à l'Espagne. Cette victoire gonfle la tête de Godoy qui se prend pour un grand capitaine et surestime la puissance de son pays (lord Holland). Mais le traité ne satisfait pas le Premier Consul qui espérait la conquête de territoires portugais plus conséquents afin de s'en servir comme monnaie d'échange pour recouvrer les colonies lors des négociations de paix avec l'Angleterre. 

17 Juin: Le tsar Alexandre Ier signe un traité de paix avec l'Angleterre: la ligue des Neutres est dissoute. Cependant, les relations de la Russie avec la France ne se dégradent pas immédiatement. La réorganisation de l'empire germanique morcelé s'effectuera sous l'égide des deux grandes nations situées aux extrémités de l'Europe, à la diète de Ratisbonne (en 1802). 

29 septembre: Un second traité, celui de Madrid, aggrave les conditions imposées au Portugal qui paie cher sa fidélité à l'Angleterre. Lourdement endetté, le petit royaume ne pourra pas faire face à ses échéances et va se trouver en butte au chantage contradictoire de l'Angleterre et de la France. 

Les traités de Badajoz et Madrid ont été signés par Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, alors ambassadeur en Espagne, lequel, d'après Baretta, y gagne plusieurs millions. La politique péninsulaire de Napoléon ne constitue pas une nouveauté. Le contrôle de l'Espagne et du Portugal, pour faire pièce à l'Angleterre, était déjà un objectif de Louis XIV. 

17 octobre: Menou quitte Alexandrie que les dernières troupes françaises ont évacuée après leur défaite face aux forces anglo-turques. L'amiral Ganteaume, chargé par le Premier consul de les ravitailler, avait dû renoncer à l'approche des côtes africaines, étroitement gardées par les croisières britanniques. C'est la fin de l'aventure égyptienne. Les savants français doivent abandonner aux vainqueurs le fruit de leurs travaux. 

14 décembre: Envoi d'une force expéditionnaire, sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du Premier Consul, pour tenter de ramener Haïti dans l'obéissance. Cette tentative, qui s'inscrit dans le plan de Napoléon pour raffermir la présence française en Amérique et mettre les colonies en mesure de résister à d'éventuelles attaques britanniques, permet d'éloigner les déserteurs face à l'ennemi que l'Autriche a rendu et surtout les anciens soldats de Moreau jugés peu favorables au gouvernement. L'opération se heurte à d'énormes difficultés; la résistance des esclaves affranchis est plus vive que prévue et l'armée est décimée par la fièvre jaune qui emportera son chef. 
 

1802: Paix d'Amiens. 

25 (ou 27) mars: La paix d'Amiens met fin à la guerre entre la France et l'Angleterre. Les colonies saisies par cette dernière sont restituées, sauf l'île de Ceylan, conquise en 1796 sur les Hollandais. Mais la paix retrouvée ne résout pas tous les problèmes. Plusieurs points de friction subsistent. Tout d'abord, si la fin des hostilités est accueillie avec joie en France, l'opinion publique britannique se montre plus réservée; il ne manque pas de commentateurs pour estimer que le négociateur britannique, lord Cornwallis, s'est montré trop généreux; le peuple britannique ne semble toutefois pas partager ces sentiments: il dételle les chevaux de Lauriston, envoyé de la France avec les préliminaires de paix, et traîne sa voiture dans les rues de Londres en signe d'allégresse. Mais il y a toujours les nombreux immigrés qui, depuis l'Angleterre, inondent le continent de pamphlets et de comploteurs. La paix des armes n'amène ni celle des libelles ni celle des espions qui continuent d'agir en sous main, ceux d'Angleterre en France et en Allemagne, ceux de France en Irlande. Enfin, si, théoriquement, le sort des conquêtes a été laborieusement réglé, celles-ci devant être restituées, les arrières pensées ne manquent pas, d'un côté comme de l'autre de la Manche; c'est notamment le cas pour Malte et les Pays-Bas et, dans une moindre mesure, pour l'Égypte. Les Anglais n'entendent pas rendre Malte à ses anciens maîtres, les chevaliers de l'Ordre, mais au contraire en faire une dépendance britannique. Les Pays-Bas étant sous domination française, depuis leur conquête par les troupes républicaines de Pichegru, Paris aimerait bien que cette situation se pérennise; le cabinet de Londres ne l'accepte pas et reviendra souvent à la charge pour que la France abandonne sa main mise sur ce pays, dont la flotte et les ports menacent l'Angleterre. Cette dernière serait disposée à accepter tous les accroissements de puissance de Bonaparte à condition que celle-ci demeure confinée à l'intérieur des frontières de la France; mais le Premier consul ne l'entend évidemment pas de cette oreille (Coquelle). La restitution à la France par la Grande-Bretagne de Sainte-Lucie et de la Martinique pose enfin problème dans la mesure où l'esclavage est toujours en vigueur dans ces colonies qui étaient sous domination britannique lorsque la Convention l'a supprimé dans les territoires sous obédience française. 

20 mai: Napoléon, après avoir beaucoup hésité, rétablit l'esclavage aboli par la Convention, dans l'espoir de renforcer l'autorité de la France en Amérique. La situation de Sainte-Lucie et de la Martinique cesse ainsi d'être une exception. Mais la solution retenue accroît les difficultés dans les Antilles, où l'insurrection est plus difficile à vaincre que prévu. 

Pendant l'été, la France reçoit la visite de plusieurs Anglais, dont le politicien libéral Fox, qui est porté en triomphe à Paris. 

21 septembre: Lannes, soupçonné à tort de dilapidation des deniers publics, a été sommé de les rembourser et a perdu son commandement de la Garde consulaire. Disgracié pour avoir chassé à coups de pieds d'Autichamp et de Bourmont, officiers vendéens, qui attendaient une audience du Premier consul, ce dernier lui a néanmoins conservé son estime et l'a envoyé comme ambassadeur au Portugal, pour y surveiller les menées anglaises et exiger les indemnités dues à la France par ce pays. On dit aussi que le bouillant général républicain n'envisage pas sans réticence une restauration monarchique au profit du Premier consul et que son opposition politique suffirait à expliquer son éloignement. Le nouvel ambassadeur s'entend assez bien avec le régent, mais très mal avec le Premier ministre, totalement assujetti aux Anglais. S'estimant outragé, il réclame ses passeports et rentre en France (Noguès). 

Décembre 1802:  Le comte d'Artois, frère cadet de Louis XVIII, en exil en Angleterre, passe en revue des troupes en portant ostensiblement les ordres de l'Ancien Régime. Napoléon juge ce procédé inamical de la part de l'Angleterre et demande à ce pays d'éloigner les Bourbons ou, à défaut, de les obliger à vivre en personnes privées sans manifester avec éclat leur volonté de restauration monarchique en France. 
 

1803: Cession de la Louisiane - Rupture de la paix d'Amiens - Renforcement de l'alliance franco-espagnole. 

21 février: Lannes retrouve son poste d'ambassadeur à Lisbonne, à la demande du régent qui ne souhaite pas s'attirer l'animosité du Premier consul. Il y restera jusqu'en 1804 et bénéficiera des largesses du régent, qui s'efforce de l'acheter, notamment lors de la naissance d'un de ses enfants. Junot, lui aussi disgracié, après avoir manifesté de la mauvaise humeur, suite à la perte de son poste de gouverneur de Paris, le remplacera à partir du début de l'année 1805. L'ambassade au Portugal semble alors servir de lieu d'exil pour les militaires à tête chaude. Junot sera autorisé, sur sa demande, à s'absenter provisoirement de son poste pour participer à la campagne d'Allemage; il arrivera assez tôt pour se battre à Austerlitz et ne regagnera ensuite jamais son poste d'ambassadeur à Lisbonne.  

30 avril: Cession de la Louisiane aux États-Unis. Les difficultés rencontrées en Haïti ne sont certainement pas étrangères à cette décision. La Louisiane est ainsi mise à l'abri des appétits anglais et Paris évite une brouille avec Washington qui ne voyait pas d'un bon oeil une grande puissance européenne contrôler la navigation sur le Mississippi. Le cabinet de Londres est vivement irrité, car il espérait utiliser la colonie française comme une base de départ pour la reconquête de l'Amérique. Washington, avec l'aide des canonniers du pirate français Jean Lafitte, protégera efficacement le territoire contre les tentatives d'incursions britanniques.  

17 Mai: Rupture de la paix d'Amiens. Elle n'aura pas duré longtemps. Tout commence par une algarade publique de Napoléon avec l'ambassadeur d'Angleterre, lord Whitworth. Sans déclaration de guerre, la royale navy s'en prend au commerce maritime français ainsi qu'à celui des neutres. Napoléon réplique en décrétant prisonniers de guerre tous les Anglais trouvés en France; il organise une flottille dans les ports de la Manche et de la mer du Nord, autour de Boulogne, avec le dessein d'envahir l'Angleterre. Le Hanovre, territoire allemand dont le roi d'Angleterre est le prince, ne va pas tarder à être conquis par les troupes françaises du général Mortier. Pour le moment, l'Espagne reste neutre. La menace pousse le cabinet de Londres à renforcer son armée de terre en appelant le peuple aux armes; sans que personne n'en ait conscience sur le moment, l'armée britannique se dote des moyens d'intervenir ultérieurement avec plus d'efficacité sur le continent; le peuple anglais est psychologiquement préparé à l'éventualité d'une invasion. 

La rupture de la paix d'Amiens est l'événement majeur de ce début de siècle. L'Europe est entraîné dans une longue suite de guerres. Les moments de répit ne seront que des trêves. Napoléon va être condamné à aller toujours plus loin et à vaincre pour ne pas périr. Qui porte la responsabilité de cette situation? Comme souvent en pareil cas, l'opinion des historiens est partagée (Coquelle); il est probable que les responsabilités le sont aussi. Le Premier Consul ne peut pas renoncer aux conquêtes de la Révolution, notamment à la rive gauche du Rhin, sans remettre en cause son autorité; l'Angleterre en tire argument pour refuser de restituer Malte à ses légitimes propriétaires; la rupture était donc inévitable et devait se produire un jour ou l'autre, un peu plus tôt, un peu plus tard.  

La reprise des hostilités entre la France et l'Angleterre se concrétise par la réactivation du projet de débarquement des troupes françaises dans les îles britanniques, projet qui a déjà été tenté deux fois par la République. On se souvient que l'expédition d'Égypte a été décidée de préférence à une nouvelle tentative de débarquement en Angleterre qui était apparue impraticable à l'époque. Des préparatifs de grande ampleur s'intensifient sur les côtes françaises de la Manche et de la Mer du Nord. Les Anglais les prennent très au sérieux. C'est l'époque de la "grande peur" en Angleterre. La marine britannique bloque les ports français et harasse la flottille impériale. Le cabinet de Londres prend également les mesures indispensables pour se doter d'une infanterie capable de repousser une invasion; le renforcement de l'armée de terre britannique portera ses fruits ultérieurement sur d'autres théâtres, où ils seront amers pour les Français. On entre aussi dans une ère de déferlement de propagande et d'usage de moyens qui relèvent plus du grand banditisme que de la politique internationale: complots, enlèvements, assassinats. 

21 octobre: Convention dite de subside entre la France et l'Espagne. Cette dernière versera à la France une somme pour financer les dépenses de guerre plutôt que de lui fournir un contingent militaire stipulé dans les accords consécutifs à la paix de Bâle; moyennant ce versement elle pourra rester neutre dans la guerre entre la France et la Grande Bretagne. Napoléon trouve cet arrangement favorable à la France; l'Angleterre y gagne aussi, ce qui ne l'empêche pas de s'emparer de plusieurs navires espagnols s'en revenant chargé d'or des Amériques sans déclaration de guerre forçant ainsi le cabinet de Madrid à s'engager militairement. Lorsqu'il s'agit de s'emparer des biens d'une puissance neutre, le cabinet de Londres ne s'embarrasse guère du respect des formes qu'il exige cependant des autres! 

18 novembre: Les dernières troupes françaises capitulent en Haïti. La tentative de reconquête a échoué. Avec la cession de la Louisiane, cet événement marque le point final du rêve colonial américain de Napoléon.  
 

1804: Politique plus ferme de Londres à l'encontre de Paris. 

Février: Complot de Cadoudal, Pichegru et Moreau. Certains conjurés ont été débarqués sur les côtes françaises par la marine britannique dans le dessein de s'emparer du Premier consul voire de l'assassiner s'il se défend. Ils sont arrêtés, certains passeront aux aveux, plusieurs seront exécutés. Cette équipée montre que les Anglais et leurs séides n'ont pas renoncé à l'idée de parvenir à leurs fins par l'assassinat. Elle visait à rendre possible la restauration monarchique et va en réalité doter la France d'un empereur; en effet, les héritiers de la Révolution pensent ainsi assurer la succession sans heurt de Napoléon, au cas où il viendrait à disparaître prématurément, en écartant définitivement les Bourbons. 

15 mars: Arrestation du duc d'Enghien par des dragons français en territoire neutre, à Ettenheim (duché de Bade), à l'instigation de Talleyrand et contre l'avis de Fouché. Le jeune prince de la famille des Bourbons est soupçonné d'avoir participé au complot de Cadoudal et Pichegru, ce qui ne sera jamais prouvé. Ramené à Paris à marches forcées, il est jugé et fusillé dans les fossés de Vincennes, dans la nuit du 20 au 21 mars. Cette exécution vise à couper court aux espoirs de restauration monarchique et tend à rapprocher définitivement Bonaparte du camp des révolutionnaires. Elle altère encore un peu plus les relations entre la France et la Russie.  

Mai: Retour de Pitt à la tête des affaires en Grande-Bretagne. 

5 mai: Conquête par l'Angleterre du Surinam (Guyane hollandaise).  

25 octobre: Sir Georges Rumbold (1764-1807), consul britannique à Hambourg, soupçonné d'espionnage, est enlevé de sa maison de campagne par un détachement de soldats français et emprisonné au Temple, au mépris de l'immunité diplomatique et du droit des neutres. Cet événement, qui rappelle l'enlèvement du duc d'Enghien dans le duché de Bade, soulève une vive émotion en Europe, notamment en Prusse. L'Angleterre proteste en oubliant qu'elle a agi de la même façon en kidnappant elle aussi des Irlandais en territoire neutre! 

14 décembre: L'Espagne, outragée par l'aggression injustifiée de l'Angleterre contre ses navires, lui déclare la guerre. 
 

1805: Trafalgar - Austerlitz:  l'Angleterre est inexpugnable mais la France domine le continent. 

2 janvier: Napoléon écrit au roi d'Angleterre pour lui proposer la paix (la lettre est ici ). George III répond, par ministres interposés, qu'il ne peut rien décider sans l'accord de son allié le tsar de Russie (la réponse est ici). Ce dernier, un peu plus tard, manifeste son intention de contester par les armes les conquêtes françaises; il est en fait jaloux de la gloire de l'empereur des Français et brûle d'envie de lui disputer le premier rôle en Europe; il envoie des émissaires auprès du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche; le cabinet de Berlin, prudent, attendra la suite des événements, avant de s'engager fermement; bien que son opinion publique ne soit pas favorable à la guerre, le cabinet de Vienne, alléché par les subsides britanniques, entre dans la coalition contre la France, il est d'ailleurs aiguillonné par un stratège en chambre, Mack, lequel rêve de mettre ses plans en pratique.

Dans le courant de l'année, Napoléon demande un mémoire au chimiste Jean-Pierre-Joseph d'Arcet relatif à l'industrie britannique. Dans ce mémoire, d'Arcet résume les points forts de l'Angleterre en matière d'industrie mécanique et ceux de la France en matière de chimie. Il préconise une guerre économique qui sera prétend-t-il, plus dommageable à l'Angleterre que la guerre militaire. On peut y voir les prémices du Blocus continental, mais le Directoire avait déjà pensé à celui-ci (voir une analyse du mémoire de d'Arcet ici).

4 janvier: Convention mettant la flotte espagnole à la disposition de la France. Progressivement, les ressources de l'Espagne sont livrées à Napoléon; mais elles sont maigres, en raison de la corruption et de la mauvaise administration de son gouvernement (Napier). 

15 janvier: Dans le discours du trône, Pitt annonce aux chambres l'antrée en guerre de l'Angleterre contre l'Espagne. On a vu que la neutralité de cette dernière puissance n'avait pas empêché les Anglais de capturer ses navires. 

Mars 1805: Napoléon est proclamé roi d'Italie; Gênes et la Ligurie sont annexées à l'empire français. Cette annexion va servir de prétexte à la création d'une nouvelle coalition contre la France mais l'examen des tractations poursuivies entre les puissances bien avant cet événement prouve que la volonté de refouler l'expansion française en est le véritable motif (Salgues). 

11 avril: Traité d'alliance anglo-russe (Traité de concert) auquel participeront la Suède et l'Autriche liées à la Russie par d'autres traités. Les signataires s'engagent à ramener la France dans ses frontières d'avant la Révolution. Les Pays-Bas serviraient de garde-barrière à la France; la Prusse accéderait au Rhin; L'Autriche serait à Venise et à Milan, la Russie à Varsovie. Alexandre 1er deviendrait l'arbitre de l'Europe. C'est peu ou prou ce qui se réalisera dix ans plus tard. Pour appuyer ces exigences, les parties contractantes s'engagent à lever 500000 hommes et l'Angleterre à fournir des subsides et sa flotte pour transporter les troupes.  

26 mai: Napoléon est couronné roi d'Italie à Milan. 

22 juillet: La flotte britannique de l'amiral Robert Calder empêche la flotte franco-espagnole de l'amiral français Pierre de Villeneuve de gagner la Manche lors de la bataille du Cap Finisterre, au large de la Galice. La flotte franco-espagnole se réfugie à Cadix mettant ainsi à mal le projet d'invasion de l'Angleterre.  

Aout: La présence de Napoléon à Boulogne-sur-mer inquiète les Britanniques qui redoutent une descente sur leur île. Ils pressent les Autrichiens d'intervenir; ceux-ci ne sont pas prêts et, surtout, les Russes ne les ont pas encore rejoints; ils acceptent néanmoins d'agir. La Bavière est sommée de rejoindre la coalition sous peine d'occupation; elle refuse; les troupes autrichiennes l'envahissent. Napoléon est contraint de voler au secours de son allié bavarois chassé de sa capitale; il abandonne son projet de débarquement en Angleterre; la Grande Armée prend le chemin de l'Allemagne; les soldats français sont accueillis en libérateurs à Munich. 

25 septembre: Romieu, un émissaire de Napoléon, rencontre à Téhéran Mirza Mohammad-Ghafi dont l'influence est grande à la cour de Perse. Un projet d'alliance de l'empire français avec l'empire perse est ébauché. La Perse, que la Russie vient de priver de la Géorgie, commence à se détacher de l'Angleterre alliée de Moscou. C'est un atout maître dans le jeu de Napoléon qui n'a pas renoncé à son rêve oriental: aller faire la guerre aux Anglais en Inde. 

12 octobre: Romieu meurt empoisonné; on soupçonne des agents britanniques. 

20 octobre: Mack, qui s'est stupidement laissé enfermer dans Ulm, est obligé de capituler avec l'armée autrichienne qu'il commande.  

21 octobre: A Trafalgar, la flotte de Nelson détruit les escadres françaises et espagnoles. L'amiral anglais paie son triomphe de sa vie, mais l'invasion de la Grande-Bretagne est devenue impossible. La défense des colonies, celles de la France comme celles de ses alliés, va devenir problématique, faute d'une marine capable de rivaliser avec celle de l'Angleterre; plusieurs territoires vont tomber progressivement au pouvoir de ces derniers. Napoléon n'a pas d'autre choix que de poursuivre les conquêtes continentales; dans son esprit, celles-ci lui serviront de monnaie d'échange, pour la restitution des colonies, au moment des négociations de paix (Foucart). 

Novembre: Un corps expéditionnaire britannique quitte Ramsgate pour débarquer en Allemagne du Nord. Des vents contraires désorganisent la flotte; une partie du corps expéditionnaire est drossé sur la côte batave où elle est faite prisonnière. Début décembre, les rescapés du corps expéditionnaire arrivent en Hanovre. Edward Paget s'empare de Cuxhaven et de Brême, mais les tentatives anglaises en Allemagne resteront vaines. 

2 décembre: La victoire d'Austerlitz sur les forces austro-russes entraîne la dissolution de la troisième coalition contre la France, formée à l'instigation de l'Angleterre et financée par elle, pour éloigner l'armée française de ses côtes. Il n'est pas sans intérêt de souligner que les hostilités ont été déclenchées par l'Autriche qui a envahi la Bavière sans déclaration de guerre; ce pays étant allié à la France, Napoléon n'a fait que son devoir en se portant à son secours. La bataille gagnée, l'Empereur aurait pu détruire les débris de l'armée russe et faire Alexandre 1er prisonnier. A la demande de l'empereur d'Autriche, qui lui affirme que le Tsar est définitivement dégoûté de l'alliance anglaise, il laisse ses ennemis s'échapper, à condition qu'ils regagnent leur pays. On verra que le dégoût du Tsar ne sera pas de longue durée.  

La victoire française dissuade in extremis le roi de Prusse d'entrer dans la coalition. Pour le remercier de sa neutralité, et le brouiller définitivement avec l'Angleterre, Napoléon lui offre le Hanovre, en échange d'Ansbach (ou Anspach), qui échoira à la Bavière, ainsi que Clèves et Neuchâtel, dont Berthier deviendra le prince. 

16 décembre: Haugwitz, représentant du roi de Prusse, signe le traité dit de Schönbrunn que lui propose Napoléon, à charge pour son maître, de le ratifier ou non. La paix avec la Prusse paraît sauvegardée pour le moment. Mais Frédéric-Guillaume III, s'il accepte bien immédiatement le Hanovre, refuse d'abandonner les contreparties demandées avant la paix générale. 

25 décembre: Lord Cathcart, commandant du corps expéditionnaire, s'installe à Bremen (Hanovre). Il est trop tard et cette armée étrangère, accueillie sans enthousiasme par les habitants, s'il faut en croire des témoignages anglais, doit rentrer dans son pays, pour ne pas risquer de tomber aux mains des Français. 

27 décembre: Napoléon décide de détrôner les Bourbons de Naples. Malgré le traité de neutralité signé avec la France, ces derniers se sont alliés à la Russie, à l'Autriche et à l'Angleterre; des troupes russes et anglaises ont débarqué dans leur royaume qui est d'ailleurs depuis longtemps soumis à l'influence britannique. La reine Marie-Caroline, une princesse autrichienne, a été l'amie intime de lady Hamilton, épouse de l'ambassadeur d'Angleterre à Naples et maîtresse de l'amiral Nelson. Ces personnages sont les auteurs de la terrible répression qui s'est abattue sur les patriotes napolitains lors de la chute de l'éphémère République parthénopéenne en 1799, après la reprise des hostilités par l'Autriche, secondée par la Russie, contre la République française. La reine de Naples communiquait à lady Hamilton les lettres que le roi d'Espagne adressait à son frère le roi de Naples et l'épouse de l'ambassadeur d'Angleterre s'empressait de les transmettre à Londres (Foy)! Le sort réservé à un membre de sa famille, après l'exécution du duc d'Enghien, inquiète le roi d'Espagne; il ne reconnaît pas Joseph, frère aîné de l'empereur des Français, comme nouveau roi de Naples. Après avoir attiré, par leur présence, la foudre impériale sur le royaume de Naples, les troupes anglaises se retirent avant l'arrivée des Français et laissent à leurs alliés le soin de se défendre seuls comme ils le pourront.  
 

1806: Conquête du Cap par l'Angleterre - Conquête de Naples par les troupes françaises - Tentative anglaise contre l'Amérique espagnole - Manifeste antifrançais à Madrid - Victoire d'Iéna - Instauration du Blocus continental. 

10 janvier: La colonie hollandaise du Cap est conquise par l'Angleterre. C'est une étape importante sur la route des Indes qui échappe à Napoléon (Thomas). Au retour de la paix (1815), l'Angleterre ne la rendra pas. Cette annexion porte en germe la guerre des Boers (1899-1902) qui ensanglantera l'Afrique du Sud quatre-vingt quatre ans plus tard. 

Courant janvier, Londres divulgue le contenu des traités passés entre les membres de la coalition (Angleterre, Suède, Russie, Autriche) et en profite pour compromettre la Prusse. Le roi de ce dernier pays réplique en affirmant qu'il n'est pas en guerre contre la France; et il donne à ses troupes l'ordre d'occuper le Hanovre. 

23 janvier: Mort de Pitt le jeune terrassée par une attaque de goutte. Le retour  aux affaires de Fox, comme ministre des Affaires étrangères, suscite des espoirs de paix; il dénonce même à Talleyrand un projet d'assassinat de l'Empereur qu'on a eu l'audace de lui proposer. Malheureusement Fox va bientôt tomber malade, son influence s'affaiblira et les perspectives d'arrangement s'évanouiront. Peut-être un accommodement eût-il été possible avec l'Angleterre, sur la base d'une neutralisation des Pays-Bas et le maintien des Bourbons à Naples, mais l'occasion n'a pas été saisie pendant la brève période où il en était temps!  

15 février: Ratification à Paris par le plénipotentiaire prussien, M. de Haugwitz, du traité de Schönbrunn. La puissance allemande, qui a fait la fine bouche, se voit imposer par l'empereur des Français des conditions plus dures que celles initialement prévues. Napoléon n'est pas dupe de la soi-disant neutralité du cabinet berlinois; il sait très bien, qu'en cas de revers de ses troupes, celui-ci aurait rejoint ses ennemis. La Prusse est désormais isolée en Europe, par suite de sa politique d'atermoiements, tandis que ses relations s'enveniment avec la France. Haugwitz, qui a fait ce qu'il a pu, sera accueilli comme un traître par les partisans berlinois de la guerre lesquels, aveuglés par leur présomption, pensent qu'ils pourraient chasser les troupes françaises d'Allemagne à coups de fouets ou de gourdins! 

30 mars: Joseph Bonaparte, frère aîné de Napoléon, devient roi de Naples. La Sicile, qui ne pourra jamais être conquise, reste au pouvoir des Bourbons et de leurs amis anglais. 

16 mai: L'Angleterre décrète le blocus des côtes de France, depuis Brest jusqu'à l'embouchure de l'Elbe. 

5 juin: La monarchie est rétablie en Hollande. Louis Bonaparte, frère de Napoléon, devient roi de ce pays.  

Juin: Après la victoire anglaise de Trafalgar et le triomphe français d'Austerlitz, la Grande-Bretagne règne plus que jamais sur les mers, mais le continent européen est dominé par la France. Les deux victoires ne sont cependant pas symétriques; en effet, en détruisant la flotte combinée franco-espagnole, Nelson a définitivement écarté tout danger d'invasion de la Grande-bretagne; au contraire, en écrasant ses adversaires russo-autrichiens en Moravie, Napoléon n'a pas obtenu la paix, mais seulement une trêve précaire qui sera remise en cause tôt ou tard, par suite des intrigues britanniques.  

Impuissant pour le moment à susciter de nouvelles difficultés à son adversaire sur le continent, le cabinet de Londres tourne alors ses yeux d'un autre côté. Plutôt que de s'opposer à l'invasion du royaume de Naples par les Français, il a déjà préféré réserver son armée de la Méditerranée pour débarquer en Égypte, où elle détruira la puissance des Mamelouks, et s'en aller menacer le sultan de Constantinople sous ses murailles, montrant par là que la défense et l'extension de ses colonies passe avant les querelles européennes. Il se tourne maintenant vers les possessions espagnoles d'Amérique du Sud; leur conquête présenterait le double avantage de déplacer le conflit sur un terrain jugé plus favorable et, en cas de succès, de s'approprier les richesses du Nouveau Monde, tout en agrandissant considérablement l'empire britannique. Des troubles sont suscités au Pérou (Bures) et en Colombie (Miranda). Une armée d'environ 1500 hommes, sous le commandement du général Beresford débarque au Rio de la Plata et s'empare de Buenos Aires. Le général anglais proclame qu'il vient libérer les habitants de la colonie, victimes des réformes imposées par la métropole. Il pense ainsi pouvoir vaincre leur réticence. Mais ses espoirs sont trompés. S'il est parvenu à s'emparer de richesses métalliques appréciables et à maintenir le calme pendant un temps dans la ville conquise, des conspirations s'y ourdissent. Un officier de marine français, Liniers (ou de Liniers), au service du roi d'Espagne, bat la campagne et rameute, à Montevideo, une armée avec laquelle il reprend Buenos Aires (12 août), où Beresford est contraint à la reddition. S'il faut en croire Salgues, l'expédition de Rio de la Plata aurait été entreprise par Sir Homme Popham sans l'aval du cabinet de Londres mais ses premiers succès auraient soulevé un tel enthousiasme en Angleterre que le gouvernement aurait été contraint de l'appuyer; l'illusion fut de courte durée!  

1er juillet: Débarquement d'un corps expéditionnaire anglais dans le royaume de Naples. Cette tentative sans lendemain ne vise qu'à insuffler un esprit de révolte dans la dernière conquête napoléonienne. 

4 juillet: Défaite des troupes françaises de Reynier face aux Anglais à Maida (royaume de Naples) et début d'une insurrection générale en Calabre. Parvenus à leurs fins, les Anglais se retirent. Ils n'auraient d'ailleurs pas pu séjourner longtemps dans une contrée marécageuse sujette aux fièvres si Reynier, au lieu de les attaquer, s'était contenté de les y bloquer. Mais le prudent général français redoutait certainement une insurrection sur ses arrières. 

1er août: Création de la Confédération du Rhin; elle réunit seize principautés allemandes; celles-ci demeurent indépendantes sur le plan intérieur mais elles abandonnent à Napoléon, reconnu comme Protecteur, leur politique étrangère et leurs armées. 

9 août: La Prusse mobilise. Le roi vient d'apprendre, par suite d'une indiscrétion de l'envoyé britannique à Paris au ministre de Prusse, que Napoléon envisagerait le retour du Hanovre à l'Angleterre. 

Mi-août: La correspondance de Napoléon montre qu'il espère toujours maintenir la paix avec la Prusse; il conseille la prudence à ses lieutenants vis à vis de cette puissance et diffère les pourparlers de paix avec l'Angleterre, dans la crainte que la remise en question de la cession du Hanovre à la Prusse n'indispose cette puissance contre l'empire français. Berlin craint en effet que la paix entre l'Angleterre, la Russie et la France ne se fasse à son détriment. L'Empereur continue de rapatrier vers la France ses troupes encore en Allemagne par suite de la campagne de 1805 (Foucart). 

Fin août: Les Anglais, qui redoutent que la France ne mette la main sur la flotte portugaise, envisagent de s'emparer des forts de Lisbonne et de cette flotte. Le régent du Portugal s'y oppose en arguant de la neutralité de son pays et déclare qu'il s'opposera par la force à toute invasion de troupes étrangères. Une escadre anglaise, sous les ordres de lord Saint-Vincent, se présente dans les eaux du Tage et Londres pousse Lisbonne à entrer en guerre contre la France, en lui laissant craindre une invasion de cette dernière, qui n'est pourtant pas à l'ordre du jour à ce moment; il s'agit de faire diversion au sud tandis qu'une nouvelle guerre se prépare dans le nord. Mais le cabinet portugais ne tombe pas dans le piège et l'Angleterre en est pour ses frais (Foy). 

Début septembre: La guerre avec la Prusse est devenue probable en raison des dispositions belliqueuses de cette puissance; la reine, tombée depuis un an sous le charme du tsar Alexandre, et la caste militaire prussienne, imbue de sa supériorité, fondée sur les victoires de Frédéric le Grand, poussent à l'affrontement; des officiers viennent aiguiser leurs sabres sur les marches de l'ambassade de France à Berlin, en signe de défi; ces jeunes gens, mus par un stupide point d'honneur, rêvent d'en découdre, pour prouver aux Russes et aux Autrichiens qu'ils sont supérieurs à eux; les partisans de la paix sont pris à partie; les fenêtres de M. de Haugwitz, qui a ratifié le traité de Schönbrunn, sont brisées par des excités conduits par le prince Louis-Ferdinand, qui sera tué à Saalfeld, au début des hostilités. Le cabinet prussien s'apprêtait, l'année précédente, à entrer dans la coalition, lorsque la victoire d'Austerlitz l'en dissuada; l'extrême prudence du roi retarda seule cette échéance qui eût pu mettre Napoléon en difficulté. Maintenant la Prusse projette d'obliger les États d'Allemagne hésitants à adhérer à la Confédération de l'Allemagne du Nord qu'elle vient de créer, malgré les réticences de Napoléon, et ce sont les pays de la Confédération du Rhin qui sont menacés d'une invasion; l'Empereur, peut-il laisser tomber ses alliés, au risque de perdre toute crédibilité? Évidemment non! Par ailleurs, il se veut le garant de la neutralité de la Saxe, que la Prusse veut faire entrer dans son système (Foucart).  

13 septembre: La mort de Fox met fin aux espoirs de paix entre la France le l'Angleterre. Le bellicisme de Berlin coïncide avec deux autres événements menaçants: le Tsar refuse de ratifier le traité de paix négocié avec la France et l'Angleterre émet des exigences inacceptables pour mettre fin au conflit: non seulement elle dédaigne les offres très avantageuses consenties par Napoléon, notamment la souveraineté sur Malte et les comptoirs français des Indes, mais elle réclame rien moins que la possession de toutes les colonies hollandaises (Foucart).  

Début octobre: L'Empereur estime encore la paix possible; il n'a pas le droit, affirme-t-il, de répandre le sang de ses soldats pour des motifs futiles et se dit prêt à retirer ses troupes si la Prusse renonce à ses menaces. Signe encourageant, la caste militaire prussienne n'est pas unanime: quelques officiers supérieurs, et non des moindres, notamment les vieux généraux Moellendorf et Kalkreuth, qui se sont illustrés sous Frédéric le Grand, se montrent opposés à une guerre dont ils redoutent les conséquences (Roguet); les déserteurs de l'armée prussienne, surtout les Polonais, sont si nombreux que Napoléon en forme une Légion du nord. L'Empereur croit si peu à l'imminence des hostilités que les troupes françaises ne sont pas encore pourvues de capotes au moment de l'entrée en campagne; l'ordre sera donné d'en confectionner avec les contributions de Berlin! Mais l'invasion de la Saxe, enrôlée de force sous les bannières prussiennes, rend tout accommodement impossible; le comportement des Saxons, tant civils que militaires, montrera bientôt qu'ils ne sont guère disposés à risquer leur vie pour le roi de Prusse; ce dernier, mal inspiré par ses conseillers, adresse à l'Empereur une lettre qui équivaut à une déclaration de guerre; il intime à la France l'ordre d'évacuer l'Allemagne avant le 8 octobre faute de quoi il l'en chassera (Foucart)! 

Octobre: La couronne britannique envoie des renforts en Amérique du Sud pour reprendre l'offensive dans le Rio de la Plata (Thomas). 

5 octobre: Godoy profite du fait que Napoléon est occupé au nord du côté de la Prusse pour fulminer un appel aux armes adressé aux Espagnols. Sans doute l'onéreuse alliance française, qui a ruiné la marine espagnole détruite à Trafalgar, lui pèse-t-elle. Surtout, ce personnage douteux, bien mal nommé le Prince de la Paix, depuis le traité de Bâle, espère-t-il ainsi redorer son blason auprès d'un peuple qui le déteste. L'adversaire potentiel n'est pas désigné mais tout le monde comprend qu'il s'agit de Napoléon. Quelques temps avant, Charles IV avait secrètement tenté de s'aboucher avec Londres et reçu à Madrid un émissaire de Saint-Petersbourg; un projet d'alliance avec le Portugal contre la France avait été élaboré (Foy). Étaient-ce les premiers coups de canifs du cabinet de Madrid dans le traité franco espagnol? Non, s'il faut en croire Gouvion Saint-Cyr, à la veille de Marengo, le roi d'Espagne avait déjà envisagé d'entrer dans la danse contre la France consulaire. D'après Salgues, l'impudente autant qu'imprudente proclamation de Godoy aurait été motivée par la proposition de Napoléon d'accorder les Baléares au prince de Calabre afin d'affermir son frère Joseph sur le trône de Naples sans s'être concerté au préalable avec le gouvernement espagnol. Quoi qu'il en soit, le comportement du cabinet de Madrid ne pouvait que lui attirer la suspicion d'un homme qui ne se laissait pas facilement abuser. 

11 octobre: Arrivée à Weimar de Lord Morpeth, chargé d'apporter au roi de Prusse les offres financières de Londres. On lui conseille prudemment de se retirer à Hambourg et d'y attendre les événements. Il assiste cependant au désastre d'Iéna (Foucart). 

12 octobre: Napoléon adresse une ultime lettre de conciliation au roi de Prusse. Ce dernier la recevra pendant la bataille; il l'aurait tenue avant si un officier prussien trop pointilleux n'en avait pas retardé la remise! 

14 octobre: Les victoires d'Iéna et d'Auerstaedt ramènent le Premier ministre espagnol à la raison. Il laisse entendre que son manifeste belliqueux s'en prenait au roi du Maroc lequel se serait préparé à envahir l'Andalousie avec l'appui de l'Angleterre (Salgues), hypothèse rien moins que plausible. Il envoie son émissaire Izquierdo auprès de Napoléon pour lui présenter de plates excuses et cherche à gagner les bonnes grâces de Murat et de son épouse Caroline Bonaparte; il en aura besoin un peu plus tard. Napoléon, occupé ailleurs, passe l'éponge mais n'en pense pas moins (Foy), d'autant que des papiers découverts à Berlin révèlent toute l'étendue du complot imaginé par le prince de la Paix (lord Holland). L'Empereur  renvoie chez eux les soldats saxons fait prisonniers afin de montrer qu'il n'a pas de contentieux avec la Saxe; mais il n'en retient pas moins les chevaux de sa cavalerie et il donne l'ordre de s'emparer des armes et munitions des arsenaux saxons. A Dresde, les autorités françaises éprouvent les plus grandes difficultés à contenir les Bavarois assoiffés de pillage, tâche d'autant plus délicate que Napoléon souhaite s'attacher ses alliés et qu'il exige qu'ils soient aussi bien traités que les Français (Foucart). 

15 octobre: Frédéric-Guillaume déconfit répond à la lettre de Napoléon en lui proposant un armistice; il espère ainsi gagner du temps en attendant l'arrivée des Russes. Mais l'Empereur n'est pas dupe; il est maintenant trop tard; la monarchie prussienne doit assumer les conséquences de ses folies. Le monarque prussien tire les leçons de l'incroyable raclée que sa prestigieuse armée vient de subir; les petits soldats français, malingres mais pleins d'ardeur, n'ont fait qu'une bouchée des grands gaillards allemands menés à la baguette (Roguet); il faut que les choses changent et le monarque en difficulté va promettre à son peuple des réformes démocratiques pour susciter son adhésion et métamorphoser en enthousiasme l'obéissance atavique. Ce tournant de la politique prussienne sera lourd de conséquence pour l'avenir. 

18 octobre: Le général Macon, commandant de Leipzig, notifie aux banquiers, négociants et marchands de la ville une décision de l'Empereur frappant d'interdit les marchandises anglaises en anticipation du Blocus continental (Foucart). 

4 novembre: Le prince de Hesse-Cassel, maréchal dans l'armée prussienne, est détrôné; il louait ses hommes à l'Angleterre. On lit dans le 27ème bulletin de la Grande Armée: "Les Anglais pourront encore corrompre quelques souverains avec de l'or; mais la perte des trônes de ceux qui le recevront sera la suite infaillible de la corruption." L'Empereur espère que cet exemple fera réfléchir les princes qui, sur le continent, soudoyés par le cabinet de Londres, seraient tentés de lui faire la guerre (Foucart). 

17 novembre: Une suspension d'armes est signée entre les plénipotentiaires français et prussiens à Charlottenburg. La paix est-elle en vue? Non, car le roi de Prusse refusera de la ratifier au motif qu'il est désormais au pouvoir des Russes et qu'il ne peut rien faire sans leur accord. Après Iéna, la puissance prussienne, écrasée, aurait pourtant été disposée à jeter l'éponge; mais l'or anglais l'en aurait dissuadé (Berthezène). 

Novembre: Napoléon rappelle à Madrid que le traité de Saint-Ildefonse prévoit la fourniture par l'Espagne d'un contingent de 24000 hommes; c'est probablement une conséquence de la "trahison" de Godoy: Napoléon prend des gages. Un corps de 15000 soldats, confié à La Romana, est créé pour collaborer avec la Grande Armée. Ses détracteurs accuseront ultérieurement l'Empereur d'avoir délibérément désarmé l'Espagne, en envoyant ses soldats sous des climats lointains, afin de réaliser plus facilement ses noirs desseins; le retrait d'un aussi faible contingent désarme-t-il un pays digne de ce nom? Il est vrai que, depuis longtemps, l'infanterie espagnole n'est plus la première d'Europe et qu'il ne reste pas grand chose de la marine après Trafalgar; mal organisées, malgré les tentatives d'imitation du modèle français, encore plus mal commandées, les forces armées espagnoles s'avèreront de piètres auxiliaires.    

Le roi d'Espagne finit par reconnaître Joseph comme roi de Naples et donne à Godoy le titre d'altesse sérénissime qui n'a jusqu'alors été porté que par les fils naturels de quelques rois; le favori commence à songer à la régence, éventualité qui inquiète le prince des Asturies, héritier du trône (Foy). 

21 novembre: Un décret de Berlin instaure le Blocus continental; ce texte, pris symboliquement à dessein dans la capital de la Prusse vaincue, a évidemment plus de poids que la mesure de même nature de Leipzig. Conscient que, depuis Trafalgar, l'invasion de l'Angleterre est irréalisable, Napoléon décide de la frapper au défaut de sa cuirasse: l'économie. Il interdit donc l'accès du continent européen aux marchandises anglaises. Mais, pour que cette décision soit efficace, il est indispensable que toutes les puissances européennes y adhèrent. Les conflits futurs sont en germe dans cette exigence: la brouille avec le pape, l'invasion du Portugal, les guerres de la Péninsule ibérique et même la désastreuse campagne de Russie en 1812, ainsi que des difficultés avec les Etats-Unis (voir Napoléon et l'Amérique). Le Blocus continental est une réplique à celui des côtes du nord de l'Europe par l'Angleterre. Devant l'impossibilité de l'appliquer à la lettre, un système de licences est mis en place pour l'assouplir et autoriser quelques échanges vitaux. On notera que l'idée originale de ce blocus n'est pas de Napoléon, le Directoire y avait déjà pensé et, en 1793, la Convention avait déjà interdit l'importation en France de marchandises anglaises. Cette initiative, destinée à contraindre l'Angleterre à signer la paix, va gêner le commerce de cette nation, mais elle va aussi susciter de nombreux ennemis à Napoléon parmi les populations du continent désormais privées des denrées coloniales et des productions des manufactures britanniques, qu'elles étaient habituées à consommer; elle va, en particulier, ruiner le commerce des villes hanséatiques et favoriser la montée du sentiment anti-français en Allemagne. Elle poussera l'Angleterre, menacée de mort, à engager directement ses forces terrestres sur le continent de manière beaucoup plus sérieuse que par le passé; elle s'y est préparée, on l'a vu, les effectifs de son infanterie ayant fortement augmenté depuis le projet de descente sur son île. 

2 décembre: Dans une proclamation, Napoléon déclare: "Soldats, nous ne déposerons point les armes que la paix générale n'ait affermi et assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué à notre commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l'Elbe et l'Oder Pondichéry, nos établissements des Indes, le cap de Bonne-Espérance et les colonies espagnoles." On ne peut pas mieux dire, qu'en Allemagne et en Pologne, la guerre qui se livre est avant tout une querelle entre la France et la Grande-Bretagne. 
 

1807: Échec de la tentative anglaise contre l'Amérique espagnole - Traité de Tilsit - Invasion du Danemark par les Anglais - Invasion du Portugal par les Français. 

1 janvier: Les Anglais s'emparent de l'île hollandaise de Curaçao. 

7 janvier: Blocus des ports de France et de ses colonies par la flotte britannique. 

3 février: Les Anglais s'emparent de Montevideo mais échouent devant Buenos Aires (Thomas). Le vice-roi espagnol, qui a fui devant les Anglais, est destitué au profit de Liniers, sous la pression des milices qui viennent de triompher. L'intrusion du peuple en armes dans la vie politique annonce les guerres d'indépendance qui ne tarderont pas à éclater. Napoléon contraindra bientôt la monarchie espagnole à l'abdication pour porter son frère Joseph sur le trône d'Espagne (1808). Cette nation se soulèvera et appellera les Anglais à l'aide. Le renversement d'alliance accentuera la confusion dans les colonies d'Amérique du Sud. Buenos Aires proclamera son indépendance en 1810. Cette indépendance, contestée par la métropole, ne sera définitivement acquise qu'en 1816. 

3 mars: Défaite d'une escadre anglaise qui s'apprêtait à bombarder Istanbul. Depuis la campagne d'Égypte les relations de la Turquie avec la France se sont améliorées. En 1806, les coalisées, Russes et Anglais s'efforcent de ramener la Sublime Porte dans leur alliance tandis que l'envoyé de Napoléon, Sébastiani, promet à la Turquie l'intervention de la France pour lui faire restituer les conquêtes russes et l'aider à pacifier la Grèce. Après Iéna, la cause est entendue et la balance penche du côté de l'empire français. L'Angleterre envoie une forte escadre pour faire pression sur le gouvernement turc. Ce dernier, effrayé, est sur le point de céder sous les menaces de bombardement de la capitale et de saisie de la flotte. Cependant, un Français, Ruffin, attaché à la légation en qualité de conseiller d'ambassade, s'aperçoit que le vent a tourné et que la marine britannique ne sera pas en mesure d'exécuter sa manoeuvre avant quelques jours. Sous l'impulsion de Sébastiani et des Français présents en Turquie, la population entre alors en effervescence, le gouvernement reprend courage, des batteries s'élèvent sur les côtes et l'escadre anglaise en est réduite à se retirer piteusement sous les bordées de l'artillerie turque qui lui cause d'importants dommages. Cette équipée malencontreuse prive l'Angleterre de tout espoir de réconciliation avec la Porte avant longtemps. La manière dont elle traite ses anciens alliés indispose aussi les autres puissances européennes (Salgues). 

27 avril: Napoléon reçoit une ambassade perse à Finkenstein, près d'Osterode, en Pologne. L'empire français se rapproche de la Perse en guignant vers les Indes britanniques. 

4 mai: Signature d'un traité d'alliance entre la France et la Perse à Finkenstein. Les articles 10 à 13 de ce traité précisent le rôle que doit jouer la Perse pour faciliter la marche d’armées communes pour une expédition contre l’Inde. 

14 juin: Napoléon remporte sur les Russes la victoire décisive de Friedland. D'après le général Roguet, ce n'est pas l'Empereur qui a pris l'initiative des hostilités après le repos hivernal; ce dernier aurait préféré que les négociations amorcées aboutissent; ce sont ses adversaires qui ont repris l'offensive et obligé la Grande Armée à leur riposter victorieusement. Dans les jours qui suivent, Koenigsberg, dernière place prussienne encore non occupée, tombe aux mains du corps de Soult qui y trouve 160000 fusils et une importante quantité de munitions en provenance d'Angleterre; ce matériel militaire étaient destiné à équiper l'armée russe. 

7 juillet: Traité de Tilsit. La défaite des Russes à Friedland consacre la puissance française sur le continent. La paix est signée entre la France d'une part, la Prusse et la Russie d'autre part. Le tsar Alexandre 1er offre sa médiation entre la France et l'Angleterre avant de s'allier à Napoléon et d'adhérer au Blocus continental devant la réponse évasive du cabinet de Londres. La Prusse réduite de moitié, humiliée et aigrie, rumine en sourdine ses espoirs de vengeance et, dans l'attente de jours meilleurs, elle est contrainte d'adhérer au Blocus continental. Le Danemark est fermement invité par les empereurs de Russie et de France à rejoindre leur alliance; le royaume nordique, jusqu'alors neutre, s'y résout. Les Îles ioniennes sont à nouveau placées sous l'autorité de la France. De retour à Paris, Napoléon cède au vertige de la puissance; vainqueur partout, il se croit invincible et devient de plus en plus autoritaire. D'après Boutourlin, cité par Berthezène, le Tsar n'est cependant pas sincère et songe déjà à la revanche. Les motifs de désaccord entre la France et la Russie en effet ne manquent pas: il y a d'abord le grand-duché de Varsovie, création française perçue par Saint-Petersbourg comme la préfiguration d'une Pologne réunifiée et menaçante; il y a ensuite les Balkans où la Russie a été contrainte de renoncer à ses conquêtes de Moldavie et de Valachie sur la Turquie; il y a aussi la Perse qui craint de faire les frais du rapprochement entre la France et la Russie; il y a enfin le commerce avec la Grande-Bretagne interrompu par suite de l'adhésion au Blocus continental, ce qui va causer un préjudice énorme à l'économie russe. 

L'économie britannique a su, dans un premier temps, relever le défi du Blocus continental en trouvant à l'extérieur de l'Europe, notamment en Amérique un débouché pour ses produits. Cependant, avec le temps, ce débouché devient problématique l'Amérique latine commençant à être saturée de produits de l'industrie britannique. En même temps, les relations de l'Angleterre avec les États-Unis se dégradent tandis que des calamités naturelles réduisent les capacités vivrières de l'agriculture du Royaume-Uni créant un début de disette. Dans ce contexte, l'extension du Blocus continental touche rudement l'économie britannique. Les exportations passent de 41 à 35 millions de livres. Le commerce vital de la Baltique, avec les importations de céréales et de munitions navales (bois, poix, chanvre), en échange de denrées tropicales et de produits fabriqués, s'effondre littéralement. La baisse du trafic entraîne une crise industrielle sévère, notamment dans le textile. Mais il favorise les grands propriétaires fonciers qui, grâce aux "bourgs pourris", dirigent la vie politique britannique. La guerre prend un tour inexpiable et la propagande anglaise propage la haine à l'encontre de tout ce qui est français. "J'ai vu toutes ses manufactures sans ouvrage, son peuple travaillé par la famine et accablé d'impôts, son papier-monnaie discrédité chaque jour par la nécessité d'acheter de l'or pour subvenir aux premiers besoins et payer les armées; j'ai vu ses rivages menacés... J'ai vu ses armées se fondre en Espagne, et le gouvernement anglais obligé, pour prévenir leur anéantissement total, de détruire dans les Trois Royaumes la population, dans une proportion bien autrement effrayante que ne l'est aucun des appels faits à notre population; enfin se créer, dans son propre sein, des émeutes pour augmenter, par la terreur, le nombre de ses recrues, et j'ai vu le peuple anglais, au milieu de toutes ces calamités, j'ai vu ce peuple qui ne sait faire la guerre que par l'ambition dévorante de s'emparer du commerce du monde entier, dont la sûreté politique ne pouvait, sans aucun rapport, être mise en danger par la paix, s'écrier de toutes parts: "Il faut détruire la France; il faut que le dernier de ses habitants périsse; il faut, pour obtenir ce résultat, employer notre dernier homme en état de porter les armes et notre dernière guinée" écrit le général Pillet alors prisonnier en Angleterre. Mais si le Blocus continental ruine l'Angleterre, il prive aussi, on l'a déjà dit, le continent des produits manufacturés anglais et des denrées coloniales (sucre, café, cacao); il cause ainsi beaucoup de dégâts et de mécontentement, notamment en Hollande, en Allemagne... et dans les ports français; nombreux sont ceux qui cherchent à s'y soustraire, par la contrebande, accroissant ainsi les difficultés de l'Empire et, en retour, son autoritarisme. 

Juillet: Le corps espagnol de La Romana se rassemble à Hambourg. 

30 juillet (12 août d'après le général Foy): Le Portugal est sommé par la France d'adhérer au Blocus continental ce qui entraînerait ipso facto son entrée en guerre contre l'Angleterre. L'Espagne appuie, en termes plus mesurés, les exigences françaises. Le cabinet de Lisbonne, partagé entre ceux qui redoutent les Anglais et ceux qui craignent les Français, tergiverse et s'avère incapable de prendre la décision ferme que conseille le marquis d'Alorna: défendre sa neutralité en résistant aux uns et aux autres. En 1803, le marquis d'Alorna, un des officiers portugais les plus instruits, a déjà participé à un complot visant à redresser la situation du pays, pendant une maladie du régent.  

Voici succinctement rapporté, d'après un témoin, le marquis de Toustain, un émigré français au service du Portugal, les événements qui se déroulent pendant l'été 1807. Le Portugal, nation dans la mouvance britannique ramenée à la neutralité par la guerre des Oranges, n'a pas adhéré au Blocus continental. Napoléon fait pression sur le gouvernement portugais pour qu'il cesse de commercer avec l'Angleterre. Le prince-régent cherche à satisfaire les exigences françaises sans se brouiller avec Londres au risque de perdre ses colonies. Il croit avoir trouvé la solution en fermant les ports de la métropole aux marchandises britanniques tout en leur laissant ouverts ceux de l'empire colonial portugais. Pour la mettre en oeuvre, il envisage l'envoi du prince héritier au Brésil. Mais cette solution ne satisfait personne. Les intrigues anglaises vont empêcher le départ du prince. La perfide Albion fait flèche de tout bois et pas toujours du meilleur. Son secrétaire d'ambassade corrompt l'amant d'une puissante dame de la cour. Il se livre auprès de cette dernière à un odieux chantage; soit elle accepte de collaborer avec lui pour faire échouer le plan du prince-régent, soit il divulgue sur la place publique la correspondance compromettante qu'elle a échangée avec son amant; la dame, atterrée, entre dans le jeu britannique pour sauver sa réputation. 

20 août: Le maréchal Brune prend Stralsund, capitale de la Poméranie suédoise. Il y trouve un armement et des magasins considérables. Mal inspiré et comptant sur l'aide britannique, le roi de Suède est entrée dans la coalition contre la France au moment où celle-ci est en train de se désagréger. Il supporte les conséquences de cette bévue (Roguet). 

Au mois d'août, un corps de troupes françaises se forme au pied des Pyrénées: le 1er corps d'observation de la Gironde. L'empire français se prépare à imposer par la force le Blocus continental à la Péninsule ibérique.  

7 septembre: Seconde expédition anglaise au Danemark. Selon le gouvernement britannique, ce nouvel acte de violence est légitimé par le refus du Danemark de livrer sa flotte à l'Angleterre jusqu'à la paix de cette puissance avec l'empire français. L'agression commise contre le royaume nordique en 1801 est réitérée, pour des motifs voisins. Des fusées à la Congrève sont tirées sur Copenhague; elles tuent 2000 personnes et incendient la moitié de la ville (Harris). La victoire remportée et le gain de quelques navires sont loin de compenser le discrédit jeté sur l'Angleterre, à travers l'Europe, par cette agression; la Russie déclare la guerre à l'Angleterre. Le Danemark restera jusqu'au bout fidèle à l'alliance française. A posteriori, les Anglais tireront argument d'un accord secret passé à Tilsitt entre le Tsar et Napoléon pour légitimer leur politique. Cet accord aurait prévu la livraison de la flotte danoise à la France et le détrônement des Bourbons d'Espagne. Mais l'authenticité de ce document n'est pas prouvée (Miot de Melito); Jomini conteste son existence; Escoiquiz affirme que Napoléon lui en fit l'aveu lors de l'entretien qu'il eut avec lui en avril 1808; mais la dénonciation d'un adversaire ne constitue pas une preuve lorsque rien de tangible ne l'étaie. Il s'agit probablement d'un faux bruit propagé par le cabinet de Londres pour justifier ses entreprises; en fait, les Anglais auraient ainsi puni le petit royaume nordique d'avoir refusé d'entrer dans leur alliance, à la différence de la Suède (Roguet). Le même jour, 7 septembre, le maréchal Brune s'empare de l'île suédoise de Rugen. 

30 septembre: Les chargés d'affaires français et espagnol quittent Lisbonne. Le sort en est jeté; Napoléon a décidé d'envahir le Portugal avec la complicité de l'Espagne, son alliée. 

11 octobre: Ferdinand, prince des Asturies, personnage à la mine sinistre, au caractère faux, couard et vindicatif, d'après lord Holland, tête de mule et coeur de tigre, selon sa propre mère, la reine d'Espagne, mal conseillé par son entourage, notamment le chanoine Escoiquiz, son ancien précepteur, et encouragé par l'ambassadeur de France Beauharnais*, peut-être à l'insu de l'Empereur, intervient auprès de ce dernier pour lui demander la main d'une princesse française, sans l'autorisation du roi son père. Veuf d'un premier mariage, Ferdinand espère ainsi se soustraire à la tutelle du tout puissant Godoy, qu'il soupçonne de vouloir l'assassiner, faute de pouvoir l'évincer de la succession au trône. Sa démarche vise aussi à éviter l'union avec une belle-soeur du favori qui lui est proposée avec insistance par sa famille. Cette requête intempestive constitue évidemment un crime de lèse-majesté qui pourrait coûter la tête à l'héritier de la couronne d'Espagne d'autant que, s'il faut en croire Charles IV, elle est assortie d'un projet d'assassinat de la reine. C'est le début de la Conjuration de l'Escurial (Chemineau). Cet événement n'est que l'un des signes du profond malaise qui règne en Espagne où bien des gens espèrent un changement, ou le redoutent, et placent leurs espoirs en Napoléon pour l'accomplir, ou le conjurer. 

* Ce beau-frère de l'impératrice Joséphine espérait peut-être, qu'en l'absence d'une princesse impériale disponible, on désignerait une de ses nièces comme future reine d'Espagne (Foy). 

17 octobre: Capitulation de la garnison anglaise de Capri, commandée par Hudson Lowe, entre les mains du général Lamarque. Junot, qui commande le 1er corps d'observation de la Gironde, reçoit l'ordre d'entrer en Espagne, pour envahir le Portugal. D'après Baretta, le commandement de l'expédition a d'abord été proposé à Lannes qui, se souvenant des bons rapports qu'il a entretenus avec le prince-régent du Portugal, a refusé avec indignation. 

18 octobre: Junot franchit la Bidassoa pour marcher sur Lisbonne. Les troupes françaises sont bien accueillie par la population espagnole. Lasse de l'impéritie de ses maîtres, elle espère que l'empereur des Français va la débarrasser de Godoy, quasi unanimement détesté. Et puis, une guerre contre le Portugal est toujours populaire en Espagne (Delagrave). 

20 octobre: Le prince-régent du Portugal adhère au Blocus continental, mais cette décision vient trop tard. 

22 octobre: L'Angleterre accède à la fermeture du Portugal à son commerce à condition que la France n'exige rien d'autre. Elle offre son concours pour transporter si nécessaire la cour portugaise au Brésil. Tiraillé entre les partisans de la fermeté à l'encontre de la France, emmenés par le marquis de de Linarès, et ceux qui pensent qu'il serait vain de résister à la France et à l'Espagne réunies, le pouvoir portugais tergiverse. Le prince-régent continue d'espérer que les troupes françaises ne dépasseront pas la frontière, comme lors de la guerre des Oranges. 

27 octobre: Traité de Fontainebleau entre la France et l'Espagne. Il prévoit la division du Portugal en trois parties. Le nord reviendra à la reine d'Etrurie, princesse espagnole, qui abandonnera la Toscane à l'Empire. Le sud reviendra à Godoy. Le centre sera administré par l'Empire, en attendant sa restitution à la maison de Bragance, si l'Angleterre consent à rendre Gibraltar et les colonies qu'elle a conquises. L'Espagne recevra une partie des colonies portugaises et Charles IV, pour le flatter, se verra attribuer le titre d'empereur des deux Amériques. Cevallos, qui se trouvait alors à la tête du département des Affaires étrangères, prétend n'avoir pas été informé des négociations; ce qui est plus étrange encore, l'ambassadeur d'Espagne à Paris, a été lui aussi laissé dans l'ignorance; c'est l'agent de Godoy, Yzquierdo, qui a tout arrangé.  

Le Prince de la Paix rêvait pour lui de la couronne du Portugal, en paiement de la trahison du roi d'Espagne, qu'il envisageait de détrôner au profit de Lucien Bonaparte, projet rejeté par Napoléon. La petite principauté des Algarves, qui lui échoit, lui assurera au moins une retraite tranquille, au cas où les choses tourneraient mal en Espagne, ce qu'il redoute. Talleyrand encourage depuis longtemps l'Empereur à penser qu'il n'y a pas de sécurité pour sa dynastie tant qu'un Bourbon règne en Europe. Mais Napoléon n'a pas encore définitivement arrêté sa stratégie à l'égard de l'Espagne. La fragilité de l'alliance entre les deux pays est certes évidente; d'une part, le manifeste  publié avant Iéna montre que le gouvernement de Madrid n'attend qu'un embarras de son puissant voisin pour lui tirer dans le dos; d'autre part, la corruption et l'impéritie de son gouvernement ruinent l'Espagne qui n'est, de ce fait, qu'un bien piètre auxiliaire pour la France. Mais le renversement de la dynastie ne s'impose pas pour le moment à l'esprit de l'Empereur. Des solutions moins radicales sont envisagées, par exemple un changement de Premier ministre (Champagny). Le principal souci de Napoléon est de tenir éloigné de la Péninsule le "hideux léopard des mers", c'est-à-dire l'Angleterre. 

Suite de la Conjuration de l'Escurial. La démarche de Ferdinand auprès de Napoléon aurait dû rester secrète. Mais le prince commet la maladresse d'adresser au roi son père un mémoire critique à l'encontre de Godoy; ce dernier réplique en faisant  parvenir à Charles IV une dénonciation anonyme, par l'intermédiaire d'un employé de l'ambassade de France qu'il a soudoyé; le roi, furieux, se rend chez son fils, accompagné du ministre de la justice, procède à une perquisition en règle de ses papiers et découvre de nombreuses pièces compromettantes qui accréditent la thèse d'un complot.  

29 octobre: Ferdinand est traduit devant les ministres et le Conseil de Castille; il est interrogé sur le contenu des papiers trouvés chez lui; ses réponses étant jugées insuffisantes, on lui retire son épée, il est déclaré prisonnier d'État et privé de toute communication; les personnes de son entourage Escoiquiz, les ducs de San-Carlos et de l'Infantado, d'autres encore, sont arrêtés pour complicité. Charles IV écrit à Napoléon pour lui faire connaître que son fils aîné vient de conspirer contre la souveraineté de son père et la vie de sa mère, qu'il le déshérite de la couronne et qu'il va désigner un autre de ses fils comme successeur légitime; par cette correspondance maladroite le roi invite en quelque sorte l'Empereur à s'immiscer dans les affaires intérieures des Bourbons d'Espagne; Napoléon ne s'en privera pas. 

30 octobre: La Gazette de Madrid publie le décret du roi dénonçant Ferdinand aux tribunaux et au peuple comme criminel de haute trahison. La population de Madrid, vivement émue, s'attend au pire; le bruit court que le bourreau est déjà arrivé et que le prince va être décapité secrètement. Un second décret crée une commission spéciale de onze membres du Conseil de Castille chargée de procéder au jugement. Ferdinand donne au ministre de la justice des éclaircissements qui le disculpent mais chargent son entourage. Godoy, inquiet des rumeurs très défavorables à sa cause qui agitent l'opinion publique, prend les apparence de la modération et agit en médiateur entre le roi et son fils.  

Novembre: Une loi anglaise interdit aux pays neutres le commerce avec la France sauf à ce que leurs navires transitent en Grande-Bretagne. La réplique française ne se fait pas attendre: les navires qui obtempèreront à cette atteinte à la liberté des mers seront saisis. 

4 novembre: A l'occasion de la fête du roi, le Prince de la Paix obtient un décret de grâce sous la condition que le prince des Asturies s'avouera coupable et demandera pardon à ses parents; il soumet à Ferdinand des lettres prérédigées que celui-ci consent à signer. Napoléon reçoit la lettre de Charles IV; inquiet de la tournure prise par les événements et des conséquences qui peuvent en résulter pour l'application du traité de Fontainebleau, il convoque Yzquierdo, exige que toute la lumière soit faite et que l'ambassadeur de France ne soit pas mêlé à cette affaire de famille, sous peine de guerre immédiate. Déjà, pour parer à toute éventualité, les mouvements des troupes espagnoles chargées d'appuyer Junot sont interrompus et celui-ci risque de se trouver en l'air; la crainte de mécontenter l'Empereur ramène Godoy à la raison: le traité de Fontainebleau est ratifié en urgence par le roi et les troupes espagnoles reprennent le chemin du Portugal.  

5 novembre: Un décret publié dans la Gazette de Madrid accorde le pardon à Ferdinand. En même temps, la décision est prise de poursuivre la procédure contre ses complices. Le ministère public requiert la peine de mort contre Escoiquiz et le duc de l'Infantado et l'exil pour les autres accusés; mais le tribunal les acquitte et demande la poursuite en calomnie et la peine du talion contre l'accusateur; sans être nommément désigné, Godoy est clairement menacé. En dépit du jugement prononcé, le roi condamne tous les accusés à l'exil, par mesure administrative. 

8 novembre: Pour donner le change, la cour de Lisbonne, feint de s'en prendre aux Anglais. L'ordre est donné de garder à vue les sujets britanniques restés à Lisbonne; leurs biens sont placés sous séquestre. Cette décision est de peu d'effet; la plupart des insulaires, prévenus à temps, sont déjà partis avec leur fortune. Le ministre plénipotentiaire anglais quitte Lisbonne pour se réfugier sur un navire de sa nation. On fait mine de s'armer pour repousser une invasion britannique; les Portugais sont invités à remettre leur vaisselle d'argent à la monnaie pour se procurer des ressources. Ces mesures ne visent évidemment qu'à donner le change; elles ne sont pas de nature à renverser le cours des événements. Un émissaire est envoyé à Napoléon pour lui offrir des compensations pécuniaires et le mariage du prince de Beira, héritier du trône, avec une des filles de Murat; cet émissaire ne dépassera pas Madrid (Foy). 

L'Angleterre dépêche une escadre et des troupes en direction de Lisbonne, non pour voler au secours de son allié séculaire, mais pour évacuer son gouvernement vers le Brésil ou s'emparer de sa flotte de guerre en cas de résistance; en attendant, l'embouchure du Tage et les côtes portugaises sont mises en état de blocus, les navires marchands portugais sont saisis. Le général Beresford est chargé de prendre Madère; des ordres sont envoyés pour s'emparer de Goa et de Macao (Foy). 

10 novembre: L'amiral russe Siniavin, qui vient d'apprendre l'entrée en guerre de son pays contre l'Angleterre, cherche à soustraire son escadre à déventuels périls, en la mettant à l'abri dans une rade neutre; il entre dans le port de Lisbonne à un moment inopportun; mais son arrivée est perçu comme un renfort aux Français, ce qui est loin d'être le cas (Foy). 

11 novembre: L'ambassadeur d'Espagne à Paris transmet à sa cour les menaces de Napoléon. Godoy, de plus en plus inquiet, pousse Charles IV a demander officiellement à l'Empereur la main d'une de ses nièces pour Ferdinand; quelle princesse française est convoitée? Sans doute la fille de Lucien; mais ce dernier, resté républicain et en froid avec son frère, accordera-t-il la main de son enfant, encore jeune, à un individu veuf depuis peu d'une cousine décédée brusquement après avoir bu une tasse de chocolat? La princesse des Asturies, ennemie de Godoy, était étroitement surveillée; on lui interdisait de cacheter les lettres qu'elle adressait à sa mère, la reine de Naples. Napoléon, en déplacement à Milan*, met beaucoup de temps à répondre, ce qui n'est pas de nature à rassurer la cour d'Espagne; après avoir assuré le roi qu'il n'a pas reçu la lettre envoyée par Ferdinand, ce qui est une manière diplomatique de dire qu'elle est nulle et non avenue, il répond favorablement a la demande d'alliance entre les deux familles et conseille l'apaisement. 

* S'est-il rendu en Italie pour rencontrer son frère Lucien afin de lui proposer la couronne du Portugal et lui demander la main de sa fille pour le  prince des Asturies ou encore pour détrôner la reine d'Etrurie à qui l'on promet maintenant le nord du Portugal, comme l'affirme le général Foy? 

12 novembre: Le 1er corps d'armée de la Gironde quitte Salamanque pour Alcantara. Des deux chemins existant au nord du Tage, pour gagner Lisbonne, le général français prend celui d'Abrantès, le plus court et qui offre l'avantage d'éviter la forteresse d'Almeida, mais aussi le plus difficile. Il obéit aux ordres de Napoléon qui lui prescrivent de se hâter, sans trop s'occuper de l'intendance, afin d'arriver dans la capitale portugaise avant les Anglais (Foy).    

13 novembre (le 11 d'après Baretta): Publication à Paris, par le Moniteur, d'une déclaration annonçant prématurément que la maison de Bragance a cessé de régner sur le Portugal. Napoléon, qui sous-estime les obstacles matériels que les troupes de Junot vont rencontrer, pensent probablement que celles-ci arriveront à Lisbonne avant l'annonce de cet événement. Il se trompe. 

17 novembre: D'Alcantara, où il est parvenu non sans mal (plusieurs soldats se sont noyés en traversant les rivières et les vivres manquent), Junot annonce à ses troupes l'entrée en Portugal sous 48 heures; en même temps, une proclamation annonce aux Portugais qu'il vient en ami de leur souverain pour le soustraire à la tyrannie des Anglais! 

19 novembre: L'avant-garde française occupe le premier village portugais. L'armée se met en marche en direction de Castello-Branco. Les difficultés transforment l'armée en cohue. Les soldats se nourrissent de ce qu'ils trouvent; ils doivent bien souvent se contenter de glands ou du miel des ruches; beaucoup s'égarent, périssent victimes des habitants qu'ils ont volés ou se noient au passage des rivières grossies par des pluies perpétuelles. La cavalerie perd un grand nombre de ses chevaux. Mais on continue d'avancer à marches forcées   (Foy). 

22 novembre: Entrée en Espagne du 2ème corps d'observation de la Gironde, sous les ordres du général Dupont de l'Étang, en application du traité de Fontainebleau qui prévoit qu'un corps de 40000 hommes entrera dans la Péninsule en cas de menace anglaise. Il occupe Irun, puis se dirige vers Valladolid. L'accueil de la population n'est pas encore hostile mais il commence à se mitiger: certains espèrent que les Français vont les libérer de leurs chaînes, d'autres commencent à les regarder de travers. Un cadet de famille, poussé contre son gré dans les ordres, et soumis à une discipline particulièrement cruelle, manifeste le souhait de s'enrôler dans les troupes françaises; mais il faut aussi se tenir sur ses gardes pour ne pas être assassiné par un logeur patibulaire (Gille). 

24 novembre: Junot arrive à Abrantès sans avoir tiré un coup de fusil. La condition matérielle des envahisseurs s'améliore. Leur chef annonce au Premier ministre portugais son entrée dans la cité et l'invite à ne pas obliger ses soldats à faire usage de leurs armes! Précaution d'ailleurs inutile car la route de Lisbonne ne semble pas défendue. Il règne un tel chaos dans les allées du pouvoir portugais que l'invasion du pays par une armée française y a été ignorée jusqu'à la réception de la missive de Junot! Celui-ci se trouve pourtant à moins de 100 km de la capitale; un émissaire, Baretto, lui est envoyé pour tenter de ralentir sa marche au besoin en le couvrant d'or.  

26 novembre: Un décret apprend aux habitants de Lisbonne le départ imminent de la cour pour le Brésil. Les Portugais sont invités à recevoir dignement les envahisseurs franco-espagnols en évitant toute résistance qui ne ferait qu'accroître les maux du pays. Le prince-régent ne s'en va cependant pas de gaieté de coeur mais peut-il faire autrement maintenant que les Anglais lui ont faut parvenir la déclaration française détrônant sa famille? Au surplus, après avoir usé d'intrigues et de chantage sur son entourage, Sir Sydney Smith, qui commande la flotte anglaise, menace de s'emparer de l'escadre portugaise et de brûler Lisbonne, au cas où la cour refuserait de partir. Le régent se souvient du bombardement de Copenhague et cet argument emporte sa décision (de Toustain). 

27 novembre: Le prince-régent du Portugal, la reine Maria, la famille royale et la cour se réfugient sur des vaisseaux en rade de Lisbonne, d'où ils vont gagner le Brésil, sous la protection de la flotte britannique. Une multitude éplorée se presse autour du cortège des membres de la famille royale. Le déménagement est si désordonné que deux cassettes de diamants sont oubliées sur le quai de Belem; elles  tomberont entre les mains de Junot. Environ 15000 exilés accompagnent leurs souverains; ils emportent avec eux la moitié du numéraire en circulation dans le pays. Le même jour, les troupes françaises franchissent le Zezère, dernier obstacle important avant la capitale (Foy).  

29 novembre: La cour fait voile pour le Brésil, après avoir été contrainte d'attendre des vents favorables, avec la hantise d'une arrivée inopinée des soldats français. A partir de ce moment, le gouvernement portugais siégera à Rio de Janeiro. En quittant le pays, le prince-régent l'a doté d'un Conseil de régence qui, après l'arrivée des Français, n'aura pas d'autre pouvoir que celui d'éviter un soulèvement populaire. En attendant,  le désordre s'installe dans la capitale portugaise; des soldats déserteurs et des voleurs envahissent les rues, au milieu d'une population découragée qui n'attend plus son salut que de l'arrivée rapide des envahisseurs. L'armée française arrive d'ailleurs le soir même à Sacavem, à 8 km environ de la capitale; Junot, qui n'a pas sous la main plus de 1500 hommes, redoute un débarquement offensif des Anglais combiné avec le soulèvement d'une population surexcitée; il décide néanmoins de forcer le destin en en imposant à ses adversaires (Foy). 

30 novembre: Junot est de nouveau à Lisbonne, non plus comme ambassadeur, mais comme conquérant. Il a traversé rapidement les régions montagneuses du Haut-Beira, malgré d'énormes obstacles, et a fondu sur la capitale. Cette avance, exécutée sans abri, fut celle de "la famine, de l'épuisement et du déluge au milieu des rochers les plus escarpés". Lorsque les lambeaux des corps d'armée parviennent dans la ville, ils sont dans "le plus misérable état". Les soldats ressemblent à "des cadavres vivants". (Thiébault). Les troupes en ont été réduites, pendant trois jours à se nourrir de glands de chênes verts. Plusieurs milliers d'hommes sont morts de maladie ou de noyades, en traversant les torrents; le général Foy parle de 1700, d'autres sources avancent le nombre de 4000. Les soldats sont tellement fatigués que le son du tambour ne suffit plus à les faire marcher au pas; c'est une cohue désorganisée qui pénètre dans la capitale portugaise; de jeunes conscrits, épuisés, succombent en arrivant. Les Français n'ont pourtant rencontré aucune résistance. Le prince-régent, simulant une guerre avec l'Angleterre, dans l'espoir d'obtenir un arrangement avec Napoléon, avait retiré les troupes portugaises de la frontière pour les masser le long des côtes (de Toustain); ailleurs, des soldats portugais ont même collaboré avec les Français; le marquis d'Alorna, qui s'apprêtait à défendre la forteresse d'Elvas, prévint le régent de l'approche des Espagnols, on lui ordonna de leur ouvrir les portes! Le lendemain de l'arrivée des Français, un léger tremblement de terre secoue Lisbonne, sans faire de victimes; ce séisme sans gravité est interprété comme un signe favorable; d'ailleurs, Bandarra, le Nostradamus portugais, paraît avoir annoncé les événements qui se produisent. L'ordre est rapidement rétabli dans Lisbonne; Junot exulte, sa joie est à la mesure de son inquiétude. Mais, le premier moment de stupeur passé, la population s'étonne d'avoir été subjuguée aussi facilement par une armée si peu imposante. Le gros des troupes françaises débandées mettra un mois avant de rejoindre et de se répartir dans les cantonnements qui lui sont assignés (Foy). 

La conquête du Portugal vaut à Junot le titre de duc d'Abrantès. On ne sait pas trop si, en le nommant à la tête de l'armée d'invasion, l'Empereur a voulu récompenser les services qu'il a rendus, comme gouverneur de Paris, ou l'éloigner de sa soeur Caroline Murat, dont il est l'amant. Plus probablement, il lui a confié cette mission en se rappelant qu'il a été ambassadeur au Portugal et qu'il connaît le pays (Jomini). 

13 décembre: Junot amène les couleurs portugaises et les remplace par les couleurs françaises. La population manifeste son mécontentement par un début d'émeute tandis que Junot festoie à l'issue d'une parade qui a humilié les Portugais; les coups de feu se mêlent au son des fanfares. Le marquis d'Alorna, sollicité, refuse de prendre la tête de l'insurrection anti-française (Foy).    

D'autres auteurs datent le soulèvement des 15 et 16 décembre et lui supposent une autre origine: Junot ayant donné l'ordre de tuer les chiens errants et de balayer les rues, ces mesures de santé publique auraient indigné les Portugais (Napier)*. Les moines et les prêtres présentent les soldats français comme des anthropophages. (Tiole - O'Neil). Les Anglais ne seront d'ailleurs pas mieux traités; le clergé péninsulaire les dépeindra comme d'incurables hérétiques (Sherer). Par ailleurs, si Junot maintient en place les institutions nationales et s'il se garde bien de divulguer les clauses du traité de Fontainebleau, qui doivent rester secrètes, les Espagnols se comportent comme si ces clauses devaient d'ores et déjà entrer en application au nord et au sud. L'opinion portugaise n'est cependant pas unanimement défavorable à la cause française; les gens éclairés lui sont même plutôt favorables; la Franc-maçonnerie et l'Académie des Sciences de Lisbonne expriment le voeu que Junot soit placé à leur tête (Gotteri). Pour beaucoup de Portugais, le départ de la famille royale est vécu comme une désertion; le cardinal Mendoça, patriarche de Lisbonne, célèbre dans ses homélies Napoléon comme l'homme de la Providence, l'inquisiteur-général du royaume tient le même langage et plusieurs ecclésiastiques appellent leur fidèles à se soumettre à la volonté divine (Foy). 

* C'est Lagarde, dont il sera question plus loin qui, en sa qualité d'intendant-général de la police, mit en oeuvre ces mesures d'hygiène. 

17 décembre: Le décret de Milan renforce le Blocus continental. En réponse à la prétention anglaise de vérifier la cargaison des navires des puissances neutres, Napoléon décide que ceux qui auront la faiblesse de se laisser contrôler seront réputés de bonne prise par la marine française. Ce texte met en pratique fin à la neutralité des États qui sont désormais contraints de prendre parti dans la querelle qui oppose la France à l'Angleterre. 

23 décembre: Napoléon condamne les Portugais à payer à la France une contribution de cent millions pour le rachat des propriétés des particuliers (Foy et Marmont). En même temps, il ordonne à son lieutenant d'envoyer l'armée portugaise en France. Le 1er corps d'armée de la Gironde prend le nom d'armée de Portugal. 

27 décembre: Junot est nommé gouverneur-général du Portugal; cette décision laisse espérer le maintien de l'unité du pays en contradiction avec le traité de Fontainebleau. 

S'il faut en croire le général Thiébault, le nouveau gouverneur général s'en met plein les poches. Il s'empare des valeurs considérables trouvées à la douane. Il s'adjuge les diamants de la couronne, abandonnés sur les quais. Pire, il fait fi de la politique de Napoléon et vend à son profit les marchandises anglaises saisies, au lieu de les brûler, selon les ordres de l'Empereur. Enfin, il trafique des licences de navigation qui autorisent les navires à sortir du port, même pour se rendre en Angleterre! On prend la mesure de sa cupidité en sachant qu'il cumule ses émoluments de gouverneur de Paris avec une importante allocation sur les jeux de la capitale française, son traitement de gouverneur du Portugal et une indemnité de bouche qu'il garde pour lui, en exigeant du baron de Quintella, un riche négociant, son logeur, qu'il le nourrisse par dessus le marché.  

Thiébault, qui passe pour une mauvaise langue, a pu exagérer. Il est cependant plus que probable que Junot ne lésina pas sur les moyens de s'enrichir*. La carrière fulgurante de Napoléon donnait des idées à ses lieutenants. Junot se laissa gagner par la folie des grandeurs, avant de sombrer dans la folie tout court. Il alla jusqu'à se faire baiser les mains par les notables qu'il recevait. Sans doute songea-t-il un moment à la couronne. Le marquis de Toustain confirme le pillage auquel il se livra avec d'autres officiers. Il ne faisait d'ailleurs qu'imiter la plupart des compagnons de fortune de Napoléon. Soult, pour ne citer que lui, s'empara de la cargaison de navires pris par surprise en Espagne et la vendit à son profit; il est vrai que, comme on murmurait autour de lui, il en rétrocèda une partie à ses subalternes (de Castellane). Parquin raconte que deux généraux, Fournier-Sarlovèze et Poinsot, manquèrent de se battre en duel pour une question d'argent que le premier avait subtilisé au second, lequel l'avait butiné. Le général Tilly rançonnait impunément la province de Ségovie (Clermont-Tonnerre)... Selon les mémoires du temps, le maître ès rapines fut Masséna et le plus probe Davout. "Masséna était pillard comme un ancien homme d'armes." (Noël). Il y eut cependant des exceptions dont fit partie Hermann, préposé aux finances, qui se fit une réputation de probité auprès du peuple portugais. 

* Il aurait été efficacement secondé par son beau-frère, Géoufre, et par le général Loison (Gotteri). 

L'occupation du Portugal fournit aux Anglais un prétexte pour s'emparer des colonies de ce pays soi-disant pour les soustraire à la convoitise de la France impériale. Un corps expéditionnaire sera envoyé du Bengale à Macao. Cette initiative déplaira à la Chine et les Anglais occuperont quelques temps Canton avant dêtre obligés de s'en retirer. 
  

1808: Abdication du roi d'Espagne - Changement de dynastie imposé par Napoléon - Début du soulèvement espagnol - L'Espagne révoltée appelle l'Angleterre à son secours - Défaite de Baylen: les Français évacuent Madrid - Défaite de Vimeiro: les Français sont chassés du Portugal - Reconquête de Madrid par Napoléon. 

24 janvier: Publication dans le Moniteur d'un rapport de Champagny selon lequel les Anglais s'apprêtent à envahir l'Andalousie; l'afflux des troupes françaises en Espagne est légitimé. Par ailleurs des bruits courent selon lesquels une entreprise contre Gibraltar se préparerait; ces bruits sont accrédités par la commande de tentes pour l'armée française et la remise en état du camp de Saint-Roch (Foy). 

Chemineau, un agent secret envoyé par Napoléon pour le renseigner sur la véritable situation de l'Espagne, arrive dans le pays. Il a été approché après Tilsitt par don Joseph Martinez, chevalier de Hervaz, fils aîné du marquis d'Almenara, qui complote pour le renversement de Godoy; Hervaz l'a mis en rapport avec Duroc, son beau-frère, grand maréchal du palais de Napoléon; Duroc confie à Chemineau la mission de l'informer sur les événements d'Espagne; ces événements sont susceptibles de compromettre l'armée du Portugal et de remettre en cause le traité de Fontainebleau. 

9 janvier: Entrée en Espagne du corps d'observation des Côtes-de-l'Océan commandé par le maréchal Moncey; il occupe les trois provinces de Biscaye et marche sur Burgos. Ajoutées à celles du 2ème corps d'observation, ces forces dépassent déjà les 40000 prévus par l'accord de Fontainebleau; de plus, elles ont été mises en mouvement sans l'accord préalable du cabinet de Madrid stipulé dans le traité. 

Napoléon se fait livrer par le libraire-éditeur Boudeville un exemplaire luxueux de l'ouvrage de Laborde: Voyage pittoresque et historique en Espagne qui est publié en livraisons depuis 1805. L'Empereur, qui connaît mal ce pays, souhaite sans doute mieux s'informer sur lui. 

1 février: Junot démantèle ce qui reste de l'ancienne organisation gouvernementale portugaise: le Conseil de régence est dissout et la maison de Bragance officiellement déchue. Un nouveau système qu'il dirige est mis en place; l'ordre français succède à celui qui découlait de la tradition. Le prélèvement de la contribution de 100 millions, sur une population qui ne dépasse pas deux (ou trois?) millions d'habitants contraint les occupants à frapper jusqu'aux basses classes de la société et à s'emparer du trésor des églises. Le peuple portugais, humilié d'avoir à racheter ses terres, est totalement désenchanté; des séditions se préparent et des opposants sont exécutés à Mafra et Caldas da Rainha (Foy). Dans cette dernière bourgade, d'après Baretta, la répression aurait frappé en aveugle des soldats portugais qui auraient tenté de séparer un Français et un Portugais qui se battaient au sujet de la femme du Portugais que le Français aurait embrassée! 

La grogne qui monte en Espagne ne reste pas sans incidence sur la situation au Portugal. Des troupes espagnoles sont rappelées dans leur pays ce qui oblige Junot à disperser ses forces. Il nomme Quesnel à Porto et Miquel à Elvas tandis que des troupes, sous les ordres de Graindorge et de Kellermann, sont chargées de surveiller les déplacements d'un allié devenu suspect. Mais ce qui menace encore plus les Français, c'est l'hostilité grandissante d'une population portugaise que le Blocus continental affame. Le Portugal ne peut vivre sans commercer avec ses colonies et aussi avec l'étranger, l'Angleterre en particulier, son partenaire traditionnel. La fermeture de ses ports est en train de ruiner son économie. La situation s'aggravera tellement que Junot sera amené à proposer une trêve à la croisière britannique afin de recevoir des provisions, proposition qui sera rejetée par le cabinet de Londres lequel ordonne en revanche de fournir tout ce qui leur sera utile aux insurgés qui prendront les armes pour chasser les occupants (Baretta).   

2 février: Occupation de Rome par l'armée française. Sommé à plusieurs reprise de fermer ses ports aux navires anglais, le souverain pontife a refusé de céder aux instances de Napoléon. Il finira par être enlevé par les gendarmes français, transporté à Savone, puis en France, avant d'être renvoyé à Rome, faussement réconcilié, au crépuscule de l'Empire. La capitale de la chrétienté est rattachée à l'empire français. 

Napoléon propose au Tsar une alliance avec l'Autriche et l'empire français en vue du partage de l'empire ottoman. En fait, il s'agit de menacer l'Angleterre dans les Indes et de lui fermer la Baltique. Alexandre, qui est en train de conquérir la Finlande, avec l'accord de Napoléon, en échange de son adhésion au Blocus continental, adhère d'abord avec enthousiasme à ce gigantesque projet. Mais l'accord achoppe sur la question des détroits; le Tsar revendique leur possession, ce qui rendrait la Russie maîtresse de la Méditerranée orientale; c'est évidemment inacceptable pour la France. 

3 février: Entrée en Espagne de la division d'observation des Pyrénées orientales, commandée par le général Duhesme, qui marche sur Barcelone. Il est bien difficile de croire qu'elle est destinée à agir au Portugal. 

Les troupes françaises affluent dans la Péninsule. Les places fortes du nord de l'Espagne tombent entre leurs mains. Elles sont prises en usant de ruse et de traîtrise plutôt que par la force. A titre d'exemple, voici comment, d'après de Brandt, la citadelle de Pampelune fut enlevée. Des soldats français venaient tous les matins y chercher du pain avec des sacs. Un jour, ils cachent des sabres dans leurs sacs, se jettent sur le poste de garde et le désarment. En même temps, d'autres soldats, qui se livraient innocemment à un bataille de boules de neige aux alentours, se précipitent à l'intérieur de la forteresse*. En Catalogne, les places cèdent aussi facilement; la citadelle de Barcelone tombe au pouvoir du général Lecchi par surprise le 16 février (Foy). Malheureusement, sûrs du succès, les Français négligeront de les occuper fermement; elle seront réinvesties par les Espagnols et il faudra les reprendre par la force après de longs et sanglants combats (Gouvion Saint-Cyr). 

* Le général Foy donne une relation légèrement différente de cet événement auquel il n'a pas participé. Il précise qu'il a eu lieu le 16 février, c'est-à-dire le même jour que la surprise de la citadelle de Barcelone. A Saint-Sébastien, on use d'une autre astuce: la place est supposée servir de dépôt, on gonfle les effectifs jusqu'à ce que les Français soient plus nombreux que les Espagnols! 

9 février: Dans une lettre à Yzquierdo, Godoy manifeste son inquiétude et son incertitude; son envoyé est mal vu à Paris, l'ambassadeur d'Espagne paraît discrédité; la France exige la réunion des escadres espagnoles aux siennes tandis que ses troupes inondent le pays; que se passe-t-il? Plutôt que de lui répondre par écrit, Yzquierdo se rend à Madrid; il informe le prince de la Paix que la Conjuration de l'Escurial a rendu caduc le traité de Fontainebleau et que l'Empereur, pour regrouper ses forces, propose désormais l'échange des provinces du nord de l'Espagne contre le Portugal ou, à défaut, la possession d'un couloir à travers l'Espagne pour faciliter les communications entre le Portugal et le reste de l'Empire. Le favori voit s'échapper l'espoir de disposer d'une retraite dorée dans les Algarves; compromis et haï comme il l'est, si la protection dont il dispose encore vient à lui faire défaut, il ne lui restera plus que la perspective de périr sur un échafaud!   

20 février: Nomination de Murat comme lieutenant général de Napoléon en Espagne. L'Empereur laisse son beau-frère dans l'ignorance complète sur ses projets. Plus même, lorsque Murat, devant l'inquiétude qui monte chez les Espagnols, l'interroge sur ce sujet, il est vertement rabroué: "Qu'il fasse convenablement son métier de soldat et ne s'occupe pas de politique"! L'Empereur ne sait probablement pas encore clairement ce qu'il va faire. Cette attitude de l'Empereur illustre parfaitement une des faiblesses de son système de commandement: il dévoile rarement le fond de sa pensée à ses subordonnés et ceux-ci sont contraints de deviner la volonté du maître pour agir en conséquence, ce qui est de nature soit à paralyser les initiatives soit à occasionner de graves malentendus; on doit cependant remarquer que, même si un plan est arrêté, il est toujours sujet à des adaptations, en fonction des circonstances, et que Napoléon souhaite sans doute éviter d'apparaître soumis à ces dernières, ce qui ne manquerait pas d'arriver s'il était amené, pour s'être ouvert trop tôt, à émettre ensuite des ordres contradictoires. 

3 mars: Murat arrive en Espagne où affluent maintenant les troupes du corps d'observation des Pyrénées-Occidentales, formé d'éléments disparates placés sous les ordres du maréchal Bessières. 

Une tentative de coup de main de l'escadre britannique qui bloque l'embouchure du Tage échoue contre les défenses françaises. 

Les troupes portugaises, réorganisées par le marquis d'Alorna, sont éloignées par prudence de leur pays. Pour leur donner le change, on leur laisse d'abord entendre qu'elles vont au devant de Napoléon, dont on annonce l'arrivée prochaine, afin de lui servir d'escorte. A Burgos, changement de programme: pratiquement prisonnières, elles sont dirigées sur la France pour renforcer la Grande Armée. Le tiers à peine des neuf mille hommes parviendra à Bayonne; les autres déserteront. Beaucoup d'officiers supérieurs sont du voyage, entre autres les marquis d'Alorna, de Ponte-Lima, de Valence et de Loulé, les comtes de Sabugal et de Saint-Michel, les généraux Pamplona, de Souza et Gomez Freyre...; ils adhèrent plus ou moins spontanément au système impérial et vont guerroyer aux côtés de la Grande Armée en Allemagne, dans la Péninsule et jusqu'en Russie. Les marquis de Ponte-Lima et de Valence déserteront trois ans plus tard. 

8 mars: Le général de division Mahler est tué à Valladolid par la maladresse d'un conscrit qui a oublié sa baguette dans le canon de son fusil, au cours d'un exercice à feu. Cet accident est symbolique de la situation d'une armée composée en grande partie de recrues qu'il faut former en chemin, mal pourvus et encadrés par des officiers souvent trop vieux ou trop jeunes (Foy).  

7 au 18 mars: Murat, dans sa correspondance avec Napoléon, fait état de provocations et d'assassinats de soldats français à Barcelone. Mais il affirme que les provinces du Guipuscao et de la Navarre s'estiment déjà françaises et manifestent leur contentement. Malgré cela, les moines agitent la population de Pampelune. Godoy a rappelé les troupes du Portugal commandées par le général Solano; le grand-duc de Berg se demande ce qu'il mijote; en fait, le Prince de la Paix a enfin compris qu'il vient de livrer son pays pieds et poings liés à plus malin que lui; pour éviter une échéance qu'il redoute, Godoy encourage le roi et la reine à se rapprocher de Cadix, d'où ils pourraient fuir en Amérique du Sud, comme l'ont fait quelque temps plus tôt les souverains portugais; les troupes de Solano sont destinées à couvrir ce déplacement. 

14 mars: Les troupes du 2ème corps d'observation de la Gironde (Dupont) commencent à quitter la rive droite du Douro (Valladolid, Zamora...) pour se rapprocher de Madrid. 

15 mars: Des préparatifs de départ dans la maison de la maîtresse de Godoy jettent l'alarme à Madrid tandis que le favori rejoint la famille royale à Aranjuez où elle séjourne. Dans la soirée, le bruit d'une fuite prochaine de la cour, en direction de Séville, se répand aux alentours de la résidence royale où les troupes sont en état d'alerte. 

16 mars: L'effervescence est telle que le roi dément dans une déclaration tout projet d'abandonner son peuple. Son apparition au balcon soulève l'enthousiasme. Les préparatifs de départ pour Séville n'en continuent pas moins; de nouvelles troupes arrivent à Aranjuez. Mais Ferdinand, qui s'obstine à considérer Napoléon et l'armée française comme sa sauvegarde, ne veut pas quitter Aranjuez; il bénéficie d'appuis au conseil des ministres et sait pouvoir compter sur une partie des troupes, notamment dans la garde, où un complot contre Godoy s'est ourdi; il déclare à un garde-du-corps que le départ est prévu pour la nuit même mais qu'il ne s'en ira pas; le garde-du-corps répète l'information; celle-ci se propage rapidement; dans la soirée, les avenues du château sont envahies par la foule à laquelle se mêle de nombreux soldats qui fraternisent avec elle; Godoy est conspué; on demande sa tête. 

17 mars: Révolution d'Aranjuez. Vers minuit des coups de feu retentissent; la foule se porte autour de l'hôtel du Premier ministre; la garde tire sur les assaillants; elle ne peut résister longtemps; elle est massacrée; les mutins pénètrent dans la résidence qui est mise à sac, mais sans pillage; Godoy, déguisé en paysan, s'enfuit par les toits et se réfugie dans un grenier voisin, où il se cache en s'enroulant dans un vieux tapis. Le roi et la reine, craignant pour leur favori, réclament l'intervention de Ferdinand, pour calmer la multitude. Godoy, déchu de tous ses titres, est autorisé à se retirer où il voudra; l'émeute a triomphé; l'apparition de la famille royale au balcon est accueillie avec transports. 

18 mars: Dans la soirée, une insurrection éclate à Madrid, où les demeures de Godoy et de ses proches sont envahies et pillées. 

19 mars: Tenaillé par la faim et dévoré par la soif, Godoy sort de sa cachette; immédiatement reconnu, il est dénoncé; les troupes essaient de le protéger; il n'en est pas moins sévèrement molesté; un de ses yeux est poché. Le roi et la reine supplient le prince des Asturies d'aller le prendre sous sa protection; Ferdinand savoure son triomphe: Godoy, les habits déchirés, les cheveux arrachés, le visage en sang, tombe à genoux devant lui et implore sa clémence; le prince promet au peuple que le favori sera jugé; le tumulte cesse; le favori est emprisonné dans la caserne des gardes. L'après-midi, les apprêts d'une voiture de cour jettent à nouveau l'alarme; le bruit court que le prisonnier va être transféré à Grenade, où il pourrait recouvrer la liberté; une nouvelle insurrection éclate; le carrosse est mis en pièces. Charles IV, découragé, abdique; le vieux roi marque ostensiblement sa satisfaction d'être libéré de sa charge; ce monarque passait son temps à chasser, manger et dormir; il n'accordait que quelques minutes par jour aux affaires de l'État en écoutant, d'une oreille distraite, le compte rendu de son Premier ministre, lequel était le véritable détenteur du pouvoir.  

A l'issue de cette succession d'événements, un question se pose, si la couronne pesait tellement à Charles IV pourquoi ne s'en est-il pas déchargé le 17, après la première émeute? Sans doute, en la conservant, pensait-il pouvoir se rendre encore utile à son favori et lui sauver la vie. Quoi qu'il en soit, il est bien difficile d'admettre que sa renonciation au trône, conséquence de l'émeute, n'a pas été obtenue sous la contrainte. La chute de Godoy est accueillie par une clameur de joie universelle qui s'accompagne malheureusement de la destruction de quelques-uns des établissements utiles qu'il avait créés.   

Le prince des Asturies accède au trône, sous le nom de Ferdinand VII. Il envoie une députation à Napoléon pour lui faire part de son avènement. Pour remercier son bon peuple, il autorise à nouveau les corridas avec mise à mort, interdites par son père trois ans plus tôt. Murat, sans ordres pour ce cas de figure, est très embarrassé. Il réclame des instructions à l'Empereur et lui reproche presque, en termes voilés, de lui avoir caché ses intentions. Pour le moment, les Français sont encore bien accueillis; on pense qu'ils viennent consolider la révolution qui vient de s'opérer. A Madrid, tout ce qui rappelle le favori détesté est livré aux flammes. 

Napoléon peut difficilement accepter un changement de roi imposé par l'émeute, d'autant que cet événement paraît entaché d'irrégularité; en effet, si Ferdinand est bien l'héritier légitime, si son avènement est accueilli favorablement par l'opinion publique, les formes usuelles n'ont pas été respectées et le nouveau pouvoir a obligé le Conseil de Castille, réticent, à publier l'abdication avant que les trois fiscaux, c'est-à-dire les défenseurs du droit public, n'aient opiné comme ils auraient dû le faire.  

23 mars: Murat entre à Madrid à la tête de 20000 hommes. Il est bien accueilli par un grand concours de peuple. Il s'installe dans le palais du prince de la Paix, Godoy, son ancien ami. La tranquillité de la capitale espagnole ne laisse pas présager les graves événements qui se préparent.  

De retour à Paris depuis le 19, Yzquierdo se voit notifier par Talleyrand les bases d'un accord destiné à résoudre définitivement la question  de la Péninsule si la cour de Madrid les accepte: 1°)- Ouverture des colonies espagnoles au commerce français; 2°)- Cession du Portugal à l'Espagne en échange des provinces au nord de l'Ebre; 3°) - Reconnaissance par la France de l'ordre de succession au trône d'Espagne; 4°) - Signature d'une nouvelle alliance fixant les engagements réciproques entre les deux nations en cas de conflit. 

24 mars: Ferdinand VII quitte Aranjuez et regagne la capitale espagnole où il est reçu en triomphe. Murat dépêche le général Monthion auprès de Charles IV; l'émissaire obtient confirmation que l'abdication de ce dernier a été contrainte et forcée; le vieux roi manifeste une vive inquiétude quant au sort réservé à Godoy; de plus, la reine mère adresse à Murat un mémoire dans lequel elle accuse Ferdinand d'avoir dirigé l'insurrection et sollicite sa protection pour elle, son époux et le favori; ces informations incitent Murat à faire preuve de prudence et à se garder de tout rapport avec le nouveau roi, tant que Napoléon ne l'aura pas reconnu. La reine d'Etrurie ménage cependant une entrevue entre Murat et Ferdinand; elle tourne court; le lieutenant de l'Empereur se refuse à faire le premier pas et son interlocuteur est trop intimidé pour ouvrir la bouche; les deux hommes se séparent sans avoir échangé la moindre parole (Foy)!  

26 mars: Napoléon reçoit une lettre de Charles IV; le roi l'avise de la révolution du 17 mars, de la chute de Godoy et de sa décision d'assumer directement le commandement des armées de terre et de mer.  

28 mars: Napoléon reçoit une seconde lettre de Charles IV lui faisant part de son abdication. Cette nouvelle contrarie fortement l'Empereur; il espérait sans doute encore maintenir sur le trône d'Espagne un vieux roi potiche complètement soumis à la France. Napoléon vient toutefois d'approcher son frère Louis pour savoir s'il accepterait de troquer le trône de Hollande contre celui d'Espagne; Louis refuse; faut-il y voir un signe de la duplicité de l'Empereur ou tout simplement le souci de tenir deux fers au feu pour pallier à tout événement? 

29 mars: La 1ère division du 2ème corps d'Observation de la Gironde (Dupont) se rend à l'Escurial tandis que la cavalerie se rapproche de Madrid. La 2ème vient également à l'Escurial et la 3ème à Ségovie. 

1 avril: Dans un ordre du jour à l'armée, Murat annonce la venue prochaine de l'Empereur. L'arrivée de voitures et de pièces de la garde-robe de Napoléon accréditent cette information; Ferdinand prépare le palais pour le recevoir (Arias); il comprend parfaitement que son avenir dépend de la volonté de l'Empereur et va s'efforcer de gagner ses bonnes grâces.  

2 avril: Madrid, jusqu'alors calme, commence à donner des signes d'agitation. L'Empereur charge Murat de maintenir l'ordre; et, comme les protagonistes des événements qui viennent de se dérouler sollicitent, une fois de plus, son arbitrage, il demande au grand-duc de Berg de les lui envoyer. 

3 avril (2 avril selon le général Foy): Napoléon quitte Paris. Entre Tours et Poitiers, il rencontre la députation (ducs de Medina-Celi et de Frias, comte de Fernand Nunez) envoyée par Ferdinand VII pour le complimenter; il leur donne rendez-vous pour le milieu du mois à Bayonne.  

4 avril: Napoléon arrive à Bordeaux. A une délégation du commerce, venue lui demander d'assouplir les mesures qu'il a prise à l'encontre des pays neutres, il répond qu'il ne connaît pas de neutres. 

L'épée de François 1er, conquise à la bataille de Pavie, est rendue en grandes pompes à Murat, pour être envoyée à Napoléon. Ce dernier n'apprécie que médiocrement cette restitution.  

5 avril: Napoléon avertit Bernadotte des événements d'Espagne. Ce dernier commande les troupes stationnées dans le nord de l'Allemagne et, à ce titre, le contingent espagnol est sous ses ordres. Il se porte garant de la fidélité des troupes alliées. 

Sur les instances de Murat, départ de l'infant don Carlos, frère de Ferdinand VII, pour accueillir Napoléon supposé s'acheminer vers Madrid. 

7 avril: Arrivée à Madrid de Savary, accompagné de don Martinez de Hervaz qui lui sert d'interprète; il est chargé de convaincre Ferdinand VII de se porter au devant de Napoléon et lui affirme que l'Empereur est disposé à le reconnaître s'il poursuit la politique d'alliance avec la France de son père. Ferdinand, a reçu des avis défavorables concernant les intentions de Napoléon; plusieurs de ses conseillers, dont Cevallos, sont hostiles à l'idée d'un voyage; le nouveau roi se montre réticent à l'idée de quitter sa capitale. Sous la double pression de Murat et de Savary, et aussi sur les conseils de prudence d'Escoiquiz, il finit néanmoins par accepter; il n'a d'ailleurs pas le choix; la reconnaissance impériale est le seul moyen d'affermir son trône contesté. Ses interlocuteurs français l'assurent que l'Empereur vient au devant de lui et il espère le rencontrer en terre espagnole. 

8 avril: Don Carlos arrive à Tolosa sans avoir rencontré l'Empereur! 

9 avril: Savary demande intempestivement la libération de Godoy; cette maladresse remet en question le départ de Ferdinand; Savary retire sa demande. 

10 avril: Départ de Ferdinand qui laisse à Madrid la régence à une junte et à son oncle don Antonio. 

11 avril: La 1ère division du 2ème corps d'observation de la Gironde (Dupont) arrive à Aranjuez.. 

12 avril: Arrivée de Ferdinand à Burgos. Napoléon n'étant pas au rendez-vous, l'entourage du roi fait pression sur lui pour qu'il s'arrête là; le peuple manifeste sa volonté de le retenir. Savary obtient cependant la poursuite du voyage jusqu'à Vitoria et se rend auprès de l'Empereur. 

13 avril: Le chevalier d'Urquijo, qui servira ultérieurement le roi Joseph, dans une lettre adressé à Cuesta, qui luttera contre les armées napoléoniennes, dépeint la situation avec beaucoup de lucidité et exhorte le roi à ne pas quitter son pays. Hervaz, qui accompagne Savary, lui a d'ailleurs tenu le même langage.  

14 avril: Ferdinand arrive à Vitoria où, saisi par la crainte, il décide d'interrompre son voyage. Il adresse une missive à l'Empereur*.  

* La chronologie ci-dessus est douteuse, la lettre d'Urquijo ayant été écrite après sa rencontre avec Ferdinand à Vitoria. 

Le même jour, Napoléon parvient à Bayonne. Il promulgue un nouveau décret prononçant la saisie des navires américains qui commercent avec l'Angleterre.   

Il reçoit une députation de notables portugais envoyés par Junot pour le complimenter et surtout pour les éloigner de Lisbonne. Il leur demande s'ils veulent devenir espagnols; la réponse est une négation indignée (de Pradt); l'Empereur, qui n'a pas encore arrêté ses choix définitifs, ne prend pas d'autre engagement que celui de réduire la contribution excessive qu'il a imposée. Les notables resteront en exil en France jusqu'à la fin de l'Empire (Baretta). 

16 avril: Napoléon répond à Ferdinand par une lettre que lui apporte Savary. Il y donne son avis sur les événements d'Espagne: "Il est dangereux d'accoutumer les peuples à répandre du sang et à se faire justice eux-mêmes"; L'Empereur souhaitait depuis longtemps le départ de Godoy; il s'est abstenu de le demander par égard pour Charles IV; le prince de la Paix, ne peut pas être jugé: ses crimes, s'il en a commis, se perdent dans les droits du trône; son jugement porterait atteinte à la couronne en rejaillissant sur Charles IV et la reine; la présence des troupes françaises en Espagne oblige l'Empereur à faire preuve de prudence afin d'éviter qu'on ne le soupçonne d'avoir prêté la main au détrônement d'un roi son ami; si l'abdication de Charles IV n'a pas été forcée, Napoléon reconnaîtra sans difficulté Ferdinand comme roi d'Espagne. Ce dernier, rassuré, repart, malgré les objurgations de plusieurs et les offres de quelques-uns pour l'aider à s'enfuir. Le peuple cherche à dételer les mules de sa voiture; les troupes françaises sont obligées de prendre les armes pour rétablir l'ordre (Fleuret) et au besoin pour enlever le roi, si celui-ci tentait de s'esquiver (Escoiquiz); mais Ferdinand est trop timoré pour tenter d'échapper à son destin, malgré les propositions d'évasion qui lui sont faites. 

17 avril: Murat avise la junte de gouvernement qu'il doit replacer Charles IV sur le trône d'Espagne. La junte transmet immédiatement cette information à Ferdinand. Le même jour, Charles IV adresse une lettre à son frère, don Antonio, président de la junte de gouvernement, dans laquelle il affirme que son abdication, obtenue par la violence, est nulle et non avenue. 

18 avril: Napoléon écrit de Bayonne à l'amiral Decrès, ministre de la Guerre et des Colonies. Il lui demande d'étudier des expéditions françaises sur Alger et Tunis. Il pense que, si la France prenait pied en Afrique, cela donnerait à penser à l'Angleterre. 

Le même jour, le ministre de la guerre prescrit au général  Saint-Cyr, commandant du camp de Boulogne, de prendre des mesures pour renforcer les défenses de Flessingue que l'on pense menacées par un projet de descente britannique. Le général Roguet y est envoyé et y restera jusqu'au 24 août. Il devra surmonter de nombreuses difficultés: insuffisances de l'artillerie, manque de poudre, mauvaise qualité de la nourriture et du logement les soldats dont beaucoup tombent malades, désertions, querelles entre les troupes hollandaises et les gardes nationaux... Heureusement, l'expédition britannique n'aura lieu que beaucoup plus tard, les forces navales ennemies se contentant pour le moment d'inquiéter la côte et de chasser les navires de la France et de ses alliés. 

20 avril: Arrivée de Ferdinand VII à Bayonne. Napoléon est d'ores et déjà résolu à le détrôner et le jeune roi s'en doute à l'accueil réservé qu'il reçoit dès ses premiers pas en France, où nul n'est venu l'attendre à la frontière. Une délégation, conduite par Berthier, l'accueille néanmoins à quelques kilomètres de Bayonne; Napoléon l'invite à partager un somptueux dîner et le couvre de prévenances; Ferdinand reprend espoir, mais la douche froide est pour bientôt. 

Charles IV rédige un document dans lequel il manifeste son intention de remonter sur le trône (Chemineau). 

21 avril: Au cours d'une longue conversation avec Escoiquiz, Napoléon déclare qu'il ne sera jamais tranquille tant que les Bourbons régneront en Espagne, qu'ils seront toujours prêts à l'attaquer par traîtrise lorsqu'il sera occupé dans le nord et, qu'en conséquence, pour la sécurité de son empire, il est obligé de les détrôner. Il invite le chanoine à transmettre ses propositions à Ferdinand; si ce dernier les accepte, il recevra le trône d'Etrurie en compensation de celui d'Espagne; qu'il se décide avant l'arrivée de son père, après il n'aura plus rien. Selon son témoignage, Escoiquiz présente à l'Empereur tous les inconvénients de cette politique, qu'il estime désastreuse aussi bien pour sa patrie que pour l'empire français; l'Empereur écoute avec une bienveillance marquée; il tire même l'oreille de son interlocuteur, ce qui est chez lui un signe d'amabilité; mais il n'est pas convaincu. 

Le même jour, une émeute en faveur de Ferdinand VII éclate à Tolède. Le général Dupont va devoir intervenir depuis Aranjuez pour rétablir l'ordre. 

Nuit du 22 au 23 avril: Les Britanniques tentent de prendre à l'abordage la corvette française la Gavotte dans l'embouchure du Tage; ils essuient un échec. Junot s'efforce de convaincre en vain l'amiral Siniavin de punir l'audace des Anglais; le Russe, dont les forces sont largement suffisantes, ne manifeste aucunement l'intention de collaborer avec les forces françaises. 
   
23 avril: Murat prend connaissance de mouvements populaires à Burgos et à Tolède. Mais le grand-duc de Berg se berce d'illusions. Il annonce à l'Empereur que l'Espagne attend un changement de dynastie et croit même entendre prononcer son nom. Des querelles, qui se terminent dans le sang, opposent des Espagnols aux soldats français à Madrid. Un ouvrier poignarde plusieurs soldats qui, pense-t-il, sont venus piller les églises; à la suite d'une bousculade, un hidalgo frappe un officier sur la tête à coups de bâton; ce dernier étend raide mort son agresseur sur le pavé d'un coup d'épée. Murat estime que ce second incident amènera les autochtones à plus de respect envers nos militaires. Il continue d'ignorer les menaces qui planent sur la tranquillité publique. Pour s'attirer les bonnes grâces des Catalans, il leur rend le droit au port d'armes, que leur avait enlevé les Bourbons, lors de leur accession au trône d'Espagne; dans les hautes sphères du pouvoir français, on rêve depuis longtemps d'une possible annexion de la Catalogne.  

25 avril: D'Aranda, où il viennent d'arriver, Charles IV et son épouse, envoient chacun une lettre à Napoléon dans lesquelles ils se placent sous sa protection et font état du mauvais état de santé du vieux roi, tourmenté par une attaque de rhumatismes. Le couple royal déchu a été expédié en France sans trop de problèmes; il gagne la frontière à petites journées dans un piètre équipage, en char à boeufs (Paulin)! 

26 avril: Godoy, tiré de prison, sur les instances répétées de Murat, son vieil ami, auprès de la junte de gouvernement qui renâcle, parvient à son tour à Bayonne. Le peuple espagnol, qui voit sa proie lui échapper, soupçonne maintenant Godoy de connivence avec Napoléon et sa haine du favori rejaillit sur l'Empereur (Marmont). 

Le général Dupont, marche sur Tolède. 

27 avril: De Bayonne, la députation portugaise adresse à ses compatriotes une lettre rassurante qui déchaîne un mouvement d'enthousiasme dans la population. Celle-ci paraît se détacher des souverains qui l'ont abandonnée pour adhérer au système français; elle accueille la missive par des feux de joie et des illuminations. Malheureusement, le gouvernement impérial, qui a d'autres soucis, laisse passer l'occasion de s'attacher un peuple courageux capable de fermer la Péninsule aux Britanniques. 

29 avril: Des gens de la campagne, mal vêtus et pieds nus, commencent à envahir Madrid. 

30 avril: Reçus à la frontière en monarques, Charles IV et la reine arrivent à Bayonne, où les Espagnols, qui les ont détrônés quelques jours plus tôt, viennent leur baiser les mains. Les retrouvailles avec Ferdinand sont glaciales. Charles IV refuse à son fils la faveur de pénétrer dans ses appartements; il l'admoneste vertement: "Prince, n'avez-vous pas assez outragé mes cheveux blancs? 

La famille royale au complet, avec Godoy, retrouve Napoléon au château de Bayonne. Des scènes pénibles s'y déroulent mettant en lumière toute la bassesse de ces Grandeurs surannées dont Goya a su si bien peindre la laideur. La reine hait son fils qu'elle traite de monstre; le vieux roi est prêt à céder la place à condition que son fils aîné ne règne pas; Ferdinand accepte de rendre la couronne, mais pas à son père! Ces scènes servent évidemment les secrets desseins de Napoléon, même s'il s'en dit écoeuré, dans les conversations privées qu'il tient avec ses proches (de Pradt). Ce que l'on appellera plus tard le guet-apens de Bayonne ne fut sans doute pas prémédité (Champagny). La politique hésitante qu'il suit, et qu'il poursuivra après le changement de régime, prouve que les idées de Napoléon sur la question n'ont jamais été fermement arrêtées et qu'il a profité de l'occasion plutôt qu'il ne l'a suscitée. Avant la révolution d'Aranjuez, l'intention de l'Empereur n'allait probablement pas plus loin que l'offre du Portugal au roi d'Espagne, en échange du nord de son pays. Mais comment un prince au caractère aussi affirmé que Napoléon aurait-il pu renoncer à tirer parti du comportement suicidaire de ses interlocuteurs? La désunion de la famille royale d'Espagne pouvait-elle avoir d'autres conséquences que sa totale éviction? Par ailleurs, les événements se bousculaient si rapidement que toutes les solutions issues du cerveau fertile de l'empereur s'avéraient impraticables au fur et à mesure qu'ils les imaginait. Ce sont les circonstances qui, dans cette affaire, lui dictèrent sa conduite, plutôt que son libre choix. Napoléon ne fut pas le seul responsable des malheurs de la Péninsule. Voici ce qu'en pensait Napier: "L'ineptie de Charles IV, la bassesse de Ferdinand, la corruption de Godoy, furent sans contredit les principales sources des calamités qui accablèrent l'Espagne, mais la première cause fut le despotisme résultant de l'union d'une cour superstitieuse avec des prêtres sanguinaires." Beaucoup d'Espagnols rendaient la reine et Godoy responsables des calamités qui fondaient sur eux et ils les haïssaient peut-être davantage encore que Napoléon; du temps du règne de Charles IV, ils qualifiaient déjà le roi, la reine et le favori de cocu, de pute et d'entremetteur?* (Clermont-Tonnerre). 

* En plus d'être traité d'alcahuete (entremetteur), Godoy était aussi appelé le Choricero parce qu'il était natif d'Estramadure, région où l'on élève des cochons. Non content de partager la couche de la reine ce favori détesté ne dédaignait pas non plus de s'entourer d'un harem des plus belles femmes de la cour!  

1er mai:  Ferdinand VII abdique en faveur de son père.  

Des rassemblements se forment à la Puerta del Sol. Les paysans armés continuent d'affluer dans Madrid; ils insultent les soldats français et leur crachent au visage (Vantal de Carrère).  

2 mai: Charles IV, dans une lettre adressée à Ferdinand, lui dénie désormais tout droit au trône d'Espagne: "En m'arrachant la couronne, c'est la vôtre que vous avez brisée!" (Chemineau). 

Insurrection de la population madrilène outrée de la libération de Godoy. Les événements qui viennent de se dérouler ne laissent pas l'Espagne de marbre. L'armée d'invasion, composée de conscrits, qui font leur classe le long du chemin, n'en impose pas beaucoup à une population surexcitée; nombre d'entre n'ont pas plus de 18 ans (Vedel)*. "La vue de ces soldats imberbes humiliait les Espagnols et les révolta contre un joug imposé par un souverain étranger et maintenu par des enfants." (Thirion). Une révolution populaire éclate dans la capitale. Le bruit court que Murat aurait favorisé le mouvement pour donner une leçon aux Espagnols, afin de faciliter la mainmise napoléonienne sur le pays; cette rumeur, propagée par les adversaires de la France, est difficilement crédible; contrairement aux fables colportées par les insurgés, les premiers coups furent portés par eux et les victimes françaises furent les plus nombreuses. L'étincelle qui mit le feu aux poudres fut le départ des derniers membres de la famille royale, dont la reine d'Etrurie et l'infant François de Paule, le plus jeune fils de Charles IV; l'affliction du prince, au moment de quitter le palais, émut une foule déjà bien échauffée. Plusieurs militaires français tombent sous les coups d'une foule fanatisée (plus de 700 d'après Napier, 500 d'après Chemineau et 300 d'après le général Foy); toutes les armes sont bonnes, y compris l'eau bouillante jetée par les fenêtres (Foy); le massacre est d'autant plus facile que beaucoup de soldats, qui viennent aux provisions, sont désarmés; les émeutiers s'en prennent aux malades et aux blessés dans les hôpitaux; nombre de nos compatriotes sont sauvés par des Espagnols, qui les protègent au péril de leur vie (Vantal de Carrère); quelques militaires espagnols se joignent aux insurgés et tirent au canon sur les troupes françaises, avant de succomber. La répression par les troupes impériales et leurs mamelouks est terrible; pour la première fois depuis la reconquête, le turban des Maures réapparaît symboliquement dans la Péninsule. L'intervention d'Azanza, d'O'Farril, membres de la junte de gouvernement, et du général Harispe, chef d'état-major du maréchal Moncey, évite le pire. Tous les rebelles pris sont condamnés à morts, mais un peu moins d'une centaine seulement seront fusillés; parmi les victimes on compte, malheureusement, de simples curieux. Murat parle, dans sa correspondance, de 1200 morts et de 200 fusillés, dont 2 prêtres; en Gascon, il exagère certainement; les sources espagnoles parlent de 104 morts et de 60 blessés; ce sont donc bien les Français qui ont le plus souffert de cette insurrection! Mais ce qui ulcère davantage encore les vaincus, c'est que les suppliciés ont été exécutés sans avoir reçu les secours de la religion.  

* Aux termes des lois en vigueur, ces soldats n'auraient pas dû franchir la frontière avant leur 20ème année!  

A Aranjuez, les troupes espagnoles aident les Français à rétablir l'ordre, un instant troublé par les émeutiers. Mais elles vont bientôt être dirigées sur l'Andalousie, sans leurs canons, retenus par leurs alliés d'un jour qui se méfient d'elles (Gille). 

3 mai: L'émeute calmée, La reine d'Etrurie et François de Paule partent pour Bayonne. Pour le grand-duc de Berg, la crise a été salutaire. Les Espagnols comprennent désormais qu'ils doivent accepter sans regimber le nouvel ordre des choses. C'est probablement vrai des notables et des généraux qui envoient leur soumission. Mais les autres? A Murat, qui affirme que la journée de la veille a donné l'Espagne à Napoléon, le ministre de la guerre O'Farril, meilleur connaisseur de l'âme espagnole, répond: "Dites plutôt qu'elle la lui enlève pour toujours". Ce loyal Espagnol, présenté comme un agent de l'Angleterre par les malveillants, n'échappe aux foudres de la justice que grâce à l'intervention énergique du maréchal Moncey (Foy). 

4 mai: Charles IV nomme Murat lieutenant-général du royaume d'Espagne. Arrivée à Bayonne d'un émissaire que la junte de gouvernement de Madrid envoie pour solliciter les instructions de Ferdinand, la correspondance entre elle et le prince étant interceptée par les Français. 

Don Antonio quitte à son tour Madrid pour Bayonne où Napoléon l'a mandé. 

5 mai: Ferdinand fait parvenir, par un canal sûr, deux décrets à la junte de gouvernement de Madrid. Dans le premier, il lui enjoint de commencer les hostilités contre les troupes impériales; dans le second, il invite le Conseil de Castille à réunir les cortès; il n'en sera pas tenu compte.  

Les événements de Madrid précipitent les négociations de Bayonne. Ferdinand, rendu responsable de ces événements, est contraint par son père à renoncer définitivement à ses droits sur la couronne d'Espagne, sous peine d'être traité en rebelle. La reine, furieuse, en présence de son mari, de l'Empereur et de Godoy, accable son fils en le traitant de bâtard n'ayant aucun droit à faire valoir sur le trône d'Espagne, puisqu'il n'est pas le fils de Charles IV. Ce dernier abdique en faveur de Napoléon. L'Empereur, stupéfait, essaie de calmer les protagonistes de cette scène indécente en proposant à Ferdinand le trône de Naples, à don Carlos celui d'Etrurie et aux deux frères la main d'une princesse française; Ferdinand et Carlos refusent cet arrangement (Chemineau). 

6 mai: Le conseil suprême de l'Inquisition lance un appel aux autorités religieuses, afin de diriger l'animadversion du peuple contre les instigateurs de la scandaleuse émeute du 2 mai (Foy). 

7 mai: Murat est reconnu par la junte de gouvernement comme lieutenant-général. L'envoyé de Napoléon dirige désormais le pays. Des mesures sont prises pour priver l'Espagne de ce qui lui reste de forces armées en les éloignant ou en les plaçant sous l'autorité française.  

9 mai: La junte entérine les décisions prises à Bayonne. Le Conseil de Castille renâcle puis, vivement sollicité par le nouveau lieutenant-général, finit par céder.  

11 mai: Ferdinand et don Carlos sont envoyés à Valençay, un château de Talleyrand, dans le Berry, où ils sont assignés à résidence. Talleyrand, adoucira  la captivité de son illustre invité à renfort de fêtes. Charles IV, la reine et Godoy sont conduits au château de Compiègne dans un premier temps. Napoléon a bien envisagé un moment d'envoyer les Altesses espagnoles régner au Mexique mais, finalement, il a renoncé à cette mauvaise idée (Escoiquiz).  

12 mai: Les deux autres fils de Charles IV renoncent à la couronne, sous menace de mort, selon Escoiquiz. 

13 mai: Sur les instances de Murat, le Conseil de Castille, la junte de gouvernement et la municipalité de Madrid demandent à Napoléon de leur donner pour roi un de ses frères (Foy) .  

14 mai: Le général Solano, conformément aux ordres de Murat, se porte sur Cadix, pour s'opposer à une entreprise éventuelle des Anglais. 

Écrasée dans la capitale, la contestation gagne les provinces. Des insurrections éclatent un peu partout; le 9 mai, à Oviedo où le chanoine Llano Ponte lance un appel à la guerre sainte contre l'Antéchrist, c'est-à-dire Napoléon; à Valladolid où le général Cevallos tombe sous les coups de l'émeute; à Salamanque; à Valence où les mutins, dirigés par le chanoine Baltazar Calvo, assassinent le gouverneur Saavedra et enferment plusieurs centaines de commerçants français dans la citadelle; à Alcala où un corps de sapeurs, avec à sa tête Veguer, se jette dans les montagnes de Cuenca, en ameutant le peuple; à Saragosse, le 24 mai, où le peuple oblige le capitaine-général Guillermi a cédé la place au général Mori, qui sera remplacé quelques jours plus tard par Palafox, contraint par l'émeute de se placer à sa tête; en Andalousie le 26 mai, où Séville tombe sous la coupe d'un rassemblement de moines, de déserteurs et de contrebandiers qui tuent le comte d'Aguilar et mettent au pillage les maisons des personnes suspectées de sympathie pour le changement de régime; à Malaga où le consul de France est assassiné; en Galice, à Saint Jacques de Compostelle, le 26 mai; le même jour, à Santander, l'évêque, don Rafael Mendez prend la tête du mouvement insurrectionnel qui appelle les Biscayes aux armes le lendemain; à Barcelone, le 28 mai, des canonniers mêlés à la foule assaillent les militaires français se promenant sur les Ramblas, à coups de pierre et de couteaux; à Cadix, le 29 mai, l'agitation commence, une couple de jours plus tard, le marquis de Solano, qui refuse d'attaquer l'escadre française stationnée dans la rade, est mis à mort, à la suite d'une proclamation incendiaire du capitaine général de l'Andalousie, Toma de Morla; à La Corogne, le 30 mai, le général espagnol Filangieri, est jeté en l'air par des soldats insurgés au dessus de baïonnettes fichées en terre, sur lesquelles il vient s'embrocher et où il agonise lentement dans d'atroces souffrances (Napier); le même jour, à Badajoz, le drapeau rouge de la révolte est hissé sur la citadelle et le gouverneur, La Torre del Fresno, est coupé en morceaux et exposé dans cet état aux souillures de la multitude, à l'entrée du pont qui mène au Portugal (Paulin). Les troupes espagnoles désertent massivement. Des juntes insurrectionnelles se constituent. Elles appellent la population à prendre les armes pour chasser l'envahisseur. Elles réclament le secours de la Grande-Bretagne, qui ne laisse évidemment pas passer une aussi belle occasion d'accroître les difficultés de la France. Mais elles agissent en ordre dispersé, voire même conflictuellement, de sorte que le pays est livré à l'anarchie. Monarchie absolue imprégnée de féodalisme, l'Espagne est loin d'être un État unifié; les tendances séparatistes y perdureront longtemps; les provinces sont jalouses de leurs particularismes et cela ne va pas favoriser la résistance. Une escadre française est prise au piège dans la baie de Cadix. Napoléon a bien demandé à Junot d'envoyer la division Loison saisir cette place (Paulin); mais l'ordre est arrivé trop tard! Contre vents et marées, Murat continue de penser que les affaires vont s'arranger. La situation, au contraire, ne cesse d'empirer; la colère des Espagnols est d'autant plus vive que la guerre qu'on leur fait n'ose pas dire son nom, qu'elle a été entreprise de manière déloyale, sous le couvert d'une alliance, que le détrônement de leur roi fut obtenu en coulisse par une série de manoeuvres et que leur adversaire paraît les mépriser en leur envoyant des soldats imberbes (Gouvion Saint-Cyr). Les prêtres incitent les fidèles à repousser les envahisseurs au nom de la foi; l'Empereur des Français est présenté comme un impie qui persécute le Pape après avoir favorisé les Juifs; des événements miraculeux, survenus ça et là durant la crise, sont popularisés afin de montrer que Dieu est manifestement du côté du peuple espagnol (Foy). Napoléon, pourtant, n'est pas inquiet: une nation de moines doit pouvoir se conquérir facilement. 

24 mai: Les délégués des États portugais adressent de Lisbonne un placet à Napoléon lui demandant d'intégrer leur pays à la France ou, à défaut, de nommer à sa tête un prince de son choix. Ce document obséquieux, et le résultat des intrigues qui se déroulent autour de Junot. Ce dernier, qui rêve d'une couronne, a ses partisans mais aussi ses adversaires qui préfèreraient un membre de la famille impériale. Quoi qu'il en soit, ce placet, émis par une assemblée surannée et sans soutien populaire, soulève l'indignation des patriotes éclairés. Les opposants rédigent un projet de constitution d'esprit démocratique alternatif; ce projet se heurte à l'hostilité du général en chef, qui ne peut évidemment pas souscrire à un texte si opposé au régime impérial. C'est donc le placet qui est transmis à l'Empereur; mais, la situation est devenue si compliquée en Espagne, qu'il est impossible de parvenir jusqu'à lui. La position prise par Junot dresse contre lui la partie de la population sur laquelle il aurait pu s'appuyer (Foy).  

Le même jour, Dupont de l'Étang, part de Tolède en direction de Cadix protéger la flotte de l'amiral de Rosily qui y est à l'ancre (Foy). Tous les malades qu'il laissera entre Tolède et la Sierra Morena seront égorgés (Naylies). Sinistre présage! 

Toujours le 24 mai, un sénatus-consulte réunit à l'Empire les duchés de Parme et de Plaisance ainsi que les États de Toscane. Napoléon étend son emprise sur l'Italie dans le cadre du Blocus continental. 

2 juin: A son arrivée à Andujar, le général Dupont apprend que l'Andalousie est entrée en insurrection et que la junte de Séville s'est proclamée junte suprême de gouvernement.  

4 juin: Le maréchal Moncey quitte Madrid pour Valence, qu'il est chargé de conquérir, parallèlement à l'invasion de l'Andalousie par Dupont. Le vieux maréchal français jouit, depuis les guerres de la Révolution, d'une réputation si favorable en Espagne que Charles IV a demandé que les opérations menées par des troupes françaises à travers son pays soient placées sous son commandement (Foy). 

Tandis que Dupont et Moncey sont envoyés sur l'Andalousie et le royaume de Valence, Bessières, qui commande à Burgos, s'efforce de soumettre le nord de l'Espagne, endroit vital pour les troupes impériales puisqu'il assure les communications avec la France et aussi parce que les Anglais pourraient s'en servir comme base d'invasion du pays. Les généraux Lasalle et Merle remportent des succès, notamment à Torrequemada, qui est brûlée par mesure de représailles (6 juin), et à Valladolid qui est désarmée (12 au 15 juin), avant de dégager le port de Santander (23 juin). Pendant ce temps, en Catalogne, Duhesme doit faire face à des difficultés d'autant plus importantes que les Catalans en veulent depuis longtemps à la France, qui les a souvent incités à se soulever, pour les abandonner ensuite, et qui leur a imposé un roi bourbon, lequel les a privés de leurs franchises traditionnelles; les opérations dans cette région resteront néanmoins secondaires par rapport à celles qui se dérouleront à l'ouest. Enfin, l'ordre est donné à Junot de détacher 8000 hommes de l'armée de Portugal pour les envoyer par moitié à Ciudad-Rodrigo pour appuyer Bessières et vers l'Andalousie en renfort de Dupont; l'armée de Portugal est ainsi affaiblie au moment où s'approche la saison propice à un débarquement anglais sur les côtes lusitaniennes; ces forces, inutilement séparées de leur gros, ne parviendront pas à remplir les objectifs qui leur ont été assignés, au milieu d'un pays en état d'insurrection. Au même moment, les Espagnols de Porto se soulèvent, font Quesnel et les Français qui l'accompagnent prisonniers et les emmènent vers La Corogne; une fois les Espagnols partis, les autorités portugaises, trop pusillanimes pour se déclarer ouvertement contre la France, renouvellent immédiatement leur allégeance au duc d'Abrantès; la situation oblige Junot à désarmer les troupes espagnoles sous ses ordres et à enfermer les soldats sur les navires en rade de Lisbonne (Foy); entre la mer aux Anglais et l'Espagne en ébullition, le duc d'Abrantès est prisonnier de sa conquête!   

5 juin: Des centaines de commerçants français (certains parlent de 200, d'autres de 400), enfermés dans la citadelle de Valence depuis l'insurrection, sont incités à quitter la ville par le moine Calvo qui, en même temps, ameute la population pour empêcher leur fuite; un rassemblement de furieux s'empare de la citadelle, malgré les tentatives des magistrats, du capitaine-général et des communautés religieuses pour rétablir l'ordre; les Français sont sauvagement massacrés pour fêter la Pentecôte. Après avoir sévi quelques temps, Calvo finira par être arrêté; il sera condamné à mort et étranglé; son cadavre sera traîné par les rues puis exposé, face à la citadelle, avec l'inscription infamante de traître à la patrie et chef d'assassins (Foy).  

4 (ou 6) juin: L'Empereur cède à son frère, le roi de Naples, ses droits sur la couronne d'Espagne. Joseph Bonaparte quitte Naples à contre-coeur; il accède au trône d'Espagne malgré lui; il a autrefois refusé la couronne d'Italie parce qu'il pensait qu'il y serait trop exposé aux diktats de son frère et voici qu'il va se trouver dans une situation peut-être pire encore; mais l'Empereur ne lui laisse pas le choix (Foy). Le trône de Naples, devenu vacant par le départ de Joseph, échoit à Murat qui, ayant un moment rêvé à celui de Madrid, masque sa déconvenue sous une maladie, selon les mauvaises langues; d'après Larrey, cette maladie n'est cependant pas feinte. Il s'agit de la colique de Madrid, une affection causée par la grande différence entre les températures diurne et nocturne. Beaucoup de soldats et d'officiers en sont victimes*. Pour y remédier, on fabrique des capotes pour les soldats avec la bure saisie dans les couvents. Chez Murat, la colique s'accompagne d'une fièvre intermittente. Le chirurgien lui conseille une cure aux eaux de Barèges. 

* On estime que 25000 soldats français périrent chaque année de maladie en Espagne pendant le conflit. Le gendarme Lagarde affirme que davantage d'hommes moururent dans les hôpitaux qu'au cours des combats!  

6 juin: La junte insurrectionnelle de Séville déclare la guerre à la France. Le harcèlement de l'ennemi et les embuscades sont préconisés; la réunion des cortès et une constitution sont promises une fois libéré le territoire national. Le mouvement de rébellion contre l'occupant s'inscrit donc d'emblée dans le cadre de la guérilla et des idées de 1789. 

7 juin: Les soldats de Dupont s'emparent du pont d'Alcolea qui défend le passage du Guadalquivir et mettent en déroute l'armée espagnole qui leur était opposée (Foy). 

Joseph arrive à Bayonne bien résolu à faire part de ses réticences à Napoléon. Celui-ci fléchit son opposition en lui montrant que sa présence à proximité de la France est nécessaire pour le remplacer rapidement sur le trône impérial, au cas où il viendrait à disparaître prématurément; en outre, il lui promet que Lucien va lui succéder à Naples. L'accueil empressé des grands d'Espagne finit par lever toutes les objections (Foy).  

8 juin: Toreno, futur historien du soulèvement espagnol, arrive à Londres délégué par les insurgés. Libéral, il pense, à juste titre, ainsi qu'on vient de le voir, que la résistance est inspirée par le patriotisme et l'élan révolutionnaire plus que par la fidélité à la monarchie. L'Angleterre unanime se réjouit du soulèvement espagnol contre l'ennemi héréditaire français, mais sans adhérer aux idéaux des insurgés. 

Dupont pénètre dans Cordoue, dont il a enfoncé les portes à coups de canons. La ville est pillée; ensuite, le vainqueur lui impose de fortes contributions de guerre (Foy). Conscient de l'insuffisance de ses forces, au milieu d'une population insurgée, le général français demande des renforts à Madrid; mais les courriers sont assassinés et toute communication est devenue impossible avec la capitale (Foy). 

9 juin: Morla, capitaine-général d'Andalousie, a refusé les propositions de l'amiral de Rosily visant à faire disparaître de l'escadre française stationnée à Cadix toutes marques susceptibles de provoquer les Espagnols; il commence l'attaque de la flotte française qui va résister cinq jours, sous les yeux de Collingwood, dont les vaisseaux bloquent la rade; l'amiral anglais a proposé aux assaillants une collaboration qu'ils lui ont refusée. 

11 juin: Des officiers espagnols en Allemagne échappent à la surveillance des autorités françaises. Ils se rendent à Londres pour négocier le rapatriement du contingent espagnol dans leur pays.  

Les troupes de Moncey reçoivent un accueil plus que réservé à Cuenca; les soldats de la maison du roi, qui les ont précédés, ont traversé la ville en désordre en manifestant l'intention de rejoindre les insurgés de Valence (Foy). 

12 juin: Murat demande son rappel pour cause de maladie. Savary est désigné pour le remplacer, sans avoir la signature. Pendant l'intérim, c'est Belliard, chef d'état-major de Murat, qui signe les ordres. 

Le même jour, des armes, des munitions et des uniformes sont embarqués en Angleterre, pour être livrés aux insurgés espagnols à Gijon. D'autres expéditions de ce genre vont suivre; les prisonniers de guerre espagnols sont libérés, réarmés et envoyés à La Corogne (Foy). 

14 juin: Le vice-amiral de Rosily, assailli par les forces espagnoles et bloqué par les Anglais dans la baie de Cadix, est contraint d'amener son pavillon; les troupes de Dupont, venues le dégager, ne sont pas encore en vue. 

Le même jour, le commandement en chef de l'armée britannique prévient le général Wellesley* qu'il va diriger une expédition au Portugal ou en Espagne, suivant les circonstances. 

* Comme il est plus connu sous le nom de Wellington, qu'il ne portera qu'après la victoire des Arapiles, en 1812, on l'appellera dès à présent par ce nom. 

15 juin: Une junte extraordinaire est assemblée à Bayonne; très incomplète, elle ne comporte que 86 députés, les autres se sont récusés ou ont été arrêtés en route par l'insurrection (Foy). Les présents entérinent, non sans réticences, le changement de dynastie; Cevallos prétend qu'ils finirent par l'accepter pour revenir dans leur pays; Le cardinal de Bourbon, archevêque de Tolède, primat d'Espagne et cousin de Charles IV, félicite le nouveau roi; sa soumission sera de courte durée. Cevallos, ministre de Ferdinand, consent à servir Joseph, pour avoir l'occasion de fuir plus facilement, une fois à Madrid; le duc de San-Carlos et Escoiquiz prêtent serment au nouveau roi, pour pouvoir rester auprès de l'ancien, affirme le second. En fait, la classe dirigeante et les gens riches se soumettent au nouveau régime; ceux qui prennent la tête de l'insurrection sont contraints de le faire par l'émeute, comme Palafox à Saragosse. Joseph va se rendre à Madrid, avec, en poche, une constitution inspirée des principes de 1789 et les compliments que Ferdinand, le prince déchu, lui adresse en son nom et en celui de son frère et de son oncle. 

A la même époque, commence le siège de Saragosse. On l'a dit, au nord, des succès ont été remportés par les armes françaises, cependant des villes continuent d'y résister, comme Saragosse, dont il faut faire le siège. Le général Lefebvre-Desnouettes se porte au devant de la ville; il disperse un premier rassemblement à Tudela (7 juin), puis défait l'armée que Palafox, porté par l'insurrection à sa tête, lui oppose à Mallen (13 juin); les vaincus fuient aux milieu des plantations d'oliviers en flammes, avec un bataillon des vainqueurs sur leurs talons; mais ces derniers, qui craignent un piège, après avoir pénétré dans les faubourgs, rétrogradent (Foy). Ce semblant de retraite redonne courage aux assiégés; les habitants, animés par les prêtres, vont se défendre pied à pied, avec une énergie farouche. Après une tentative pour couper les communications de son adversaire, au cours de laquelle il est une nouvelle fois battu, Palafox rentre dans la ville avec ses troupes qui en renforcent la défense. Fin juin, les assaillants reçoivent des renforts et un équipage de siège que leur amène le général Verdier; ironie de l'histoire, parmi ces renforts, on compte des Portugais, aux ordres du lieutenant-général Freire (Foy). 

Savary arrive à Madrid pour remplacer Murat malade, en attendant le roi Joseph. Il comprend la gravité de la situation et en avise l'Empereur. En attendant, il tente de rétablir les communications avec Dupont et Moncey. 

16 juin: Dupont, qui sait que l'armée espagnole d'Andalousie se réorganise, se sent menacé; il abandonne Cordoue pour se rapprocher de ses arrières (Foy). 

Excelmans, qui rejoint Moncey pour prendre le commandement de son avant-garde, fait prisonnier par l'insurrection, est envoyée à Valence. Le maréchal a des ennemis devant et derrière lui (Foy). 

Soulèvement à Olhâo, dans les Algarves, au sud du Portugal. Le général Maurin, malade, qui commande une poignée d'hommes, est fait prisonnier, et livré à la croisière anglaise. 

18 juin: Une émeute éclate à Porto où les autorités soumises aux Français sont arrêtées.  

A Lisbonne, à l'occasion de la procession de la Fête-Dieu, la foule entre en effervescence; des désordre se produisent, mais la contenance ferme des troupes françaises et le calme de Junot suffisent à rétablir l'ordre un instant troublé. Le duc d'Abrantès, conscient de la montée des périls, demande de l'aide à l'amiral russe Siniavin qui refuse; le général français essaie alors de calmer le jeu en obtenant du clergé un anathème prononcé contre les rebelles tandis qu'il promet aux Portugais une réduction de la contribution qui leur a été imposée; il concentre aussi le peu de forces encore à sa disposition (Foy); le reste étant dispersé pour contenir l'insurrection dans les provinces. 

19 juin: Dupont prend position à Andujar. Le général Vedel quitte Tolède pour rétablir les communications avec lui. 

L'évêque de Porto est nommé président de la junte constituée dans la ville insurgée. 

20 juin: Duhesme tente de s'emparer par surprise de Girone. Il échoue. 

21 juin: Les soldats de Moncey défont les insurgés espagnols et forcent le passage du Cabriel. Une partie des troupes de ligne des vaincus déserte et passe dans le camp des vainqueurs (Foy). 

Loison, dirigé d'Almeida sur Porto par Junot, est assailli par une bande d'insurgés aux environs d'Amarante. Tout le nord du Portugal est soulevé contre la présence française. Loison est contraint de revenir sur ses pas.  

22 juin: Une insurrection éclate à Coïmbre. Le laboratoire de chimie de l'université est converti en fabrique de poudre. Le fort de Figueira, qui commande l'estuaire du Mondego, est enlevé et livré aux Anglais de l'amiral Cotton, dont l'escadre surveille les côtes portugaises. Au sud, dans les Algarves, le général Avril, mate la révolte des habitants de Villa-Vicoza. 

24 juin: Lettre adressée par le marquis de La Romana à Joseph: il adhère avec enthousiasme au changement de souverain et se félicite que le frère du grand Napoléon règne désormais sur son pays. 

Le maréchal Moncey s'empare du défilé de las Cabrillas en en chassant les Espagnols qui le gardaient. Les Français sont à proximité de Valence, mais ils doivent attendre leur artillerie qui n'a pas pu suivre (Foy). 

26 juin: Vedel force le passage de Despeña-Perros, dans la Sierra-Morena. 

Le général Maransin prend d'assaut la ville portugaise de Beja qui est mise à sac. Mais les Français sont trop peu nombreux pour venir à bout de l'insurrection des Algarves (Foy). 

27 juin: Vedel rencontre les premières unités de l'armée de Dupont à la Caroline. Les communications rouvertes, Dupont reçoit l'ordre de temporiser jusqu'à ce que la chute de Saragosse et la prise de Valence permettent d'envoyer des renforts pour reprendre l'offensive en direction de Séville. 

28 juin: Moncey, qui est aux portes de la ville, somme Valence de capituler. Il se heurte à une fin de non recevoir: la défense a eu le temps de s'organiser. Un assaut est repoussé avec de lourdes pertes (Foy). Avec les 5500 combattants qui lui restent, le maréchal français comprend qu'il n'a aucune chance d'emporter la ville; il se sait environné d'ennemis et menacés de se voir couper la retraite par les troupes espagnoles de Valence; d'autre part, les renforts qu'il attendait de Barcelone n'ont pas pu passer; il décide donc d'abandonner la partie et reflue sur Madrid non sans devoir surmonter plusieurs obstacles qui lui sont tendus par les insurgés, notamment le 1er juillet, près d'Albergea et le 3 juillet, au Puerto d'Almanza (Foy). 

1 juillet: Castaños, qui commande les insurgés espagnols, surveillé par le comte de Tilli, un aventurier grevé de dettes ardent partisan de la rébellion, Castaños, donc, adresse à Dupont la déclaration de guerre de la junte de Séville. Le général français répond en envoyant le décret proclamant Joseph roi d'Espagne. 

3 juillet: Après avoir dispersé les bandes qui s'opposaient à elle, un brigade envoyée pour rouvrir les communications avec Moncey s'empare de Cuenca qui est pillée. 

4 juillet: La paix est officiellement rétablie entre le Royaume Uni et l'Espagne insurgée (Foy). 

5 juillet: Les troupes françaises se ressaisissent de la ville portugaise de Leiria. Thomar, effrayée, se soumet.  

12 juillet: Investissement de Saragosse. Après s'être emparé des défenses avancées de la rive sud (Monte-Torrero - 27 juin), puis être passé sur la rive nord de l'Ebre (11 juillet), les Français entreprennent l'investissement complet de la place. Mais les défenseurs n'en sont point démobilisés pour autant. Une aristocrate, la comtesse Burida (ou Zurita), organise une compagnie de femmes pour secourir les blessés et porter des vivres aux combattants (Lejeune). La faiblesse des murs d'enceinte rendent paradoxalement service aux assiégés: les boulets les percent sans les ébranler. Un moine fanatique, dom Bazile, expose sur les remparts, à la vue des assiégeants, les prisonniers français mutilés par ses soins (Billon). Les assiégés fusillent leurs officiers battus dans la défense d'ouvrages avancés. 

Une armée anglaise de 9000 hommes, sous les ordres de Wellington, embarque pour la Péninsule (Thomas).  

14 juillet: Victoire de Medina del Rio Seco. Grâce à ses bonnes dispositions, à sa cavalerie, et aussi aux mauvaises de ses adversaires, le maréchal Bessières y bat à plates coutures les armées de Castille et de Galice, conduites par Cuesta et Blake, malgré l'infériorité numérique des Français, qui luttent à un contre trois. La sécurité de la capitale du roi Joseph est assurée, mais le vainqueur ne sait pas tirer parti de son triomphe; il tergiverse au lieu de s'engager nettement pour rétablir les communications avec Junot ou pour détruire l'armée de Galice de Blake; d'ailleurs, il ne reçoit aucun ordre de Bayonne, que l'Empereur, rassuré par sa victoire, quitte dans la nuit du 21 au 22 juillet, ni de Madrid, où Savary attend l'arrivée du roi; le coup de tonnerre de Baylen ne va pas l'inciter à faire preuve d'initiative (Foy). 

Le même jour, le gouvernement provisoire de Galice signe un traité de paix et d'alliance avec le président de la junte de Porto. L'Espagne et le Portugal se rapprochent pour lutter contre l'ennemi commun. Mais l'animosité séculaire entre les deux peuples n'en est pas totalement écartée pour autant (Piguela). 

15 juillet: Lord Castlereagh informe Wellington qu'il est placé sous les ordres de Sir Hew Dalrymple (gouverneur de Gibraltar) et Sir Harry Burrard (de l'état-major). Le futur duc de fer n'est pas encore assez ancien pour commander en chef! 

19 juillet: Défaite des troupes françaises du général Dupont à Baylen. Résumons les événements survenus à cette armée de 9400 hommes (des sources anglaises disent 23000, voire 25000, mais, en fait, si l'ensemble des troupes sous le commandement de Dupont s'élevait initialement à un peu plus de 20000, moins de la moitié seulement sont disponibles au moment de l'affrontement en raison des pertes, des désertions, des maladies et surtout de la dispersion des unités éparpillées au long du chemin; le général français lui-même affirme que les forces qui pénétrèrent avec lui en Andalousie ne dépassaient pas 7000 hommes). Dupont, on l'a dit, a été envoyé dans cette province pour protéger l'escadre française, mouillée dans la baie de Cadix; il espère que cette expédition lui vaudra le bâton de maréchal. Il s'empare de Cordoue, où l'on se bat dans les rues et qui est mise à sac. Les Espagnols tireront argument de ce pillage pour justifier les atrocités commises sur les soldats français; pourtant, s'il faut en croire le témoignage attribué au marin de la Garde Baste, les assassinats, accompagnés de tortures des militaires français, ont commencé avant l'assaut de Cordoue. Quoi qu'il en soit, dans cette ville, Dupont se trouve entouré d'insurgés. Les renforts laissés en arrière n'arrivant pas, il ne peut plus être question, avec les faibles forces à sa disposition, de marcher sur Séville et Cadix. Il prend conscience de la précarité de sa position et bat en retraite sur Andujar. Lugubre avertissement du sort qui l'attend, le chemin de son repli est jalonné des cadavres mutilés de ses soldats, jonchant le sol ou accrochés dans les arbres. La position d'Andujar est mauvaise, à divers titres; on y manque de tout, à tel point que les soldats doivent moissonner, battre le blé, le moudre et s'improviser boulangers; ils y souffrent des fièvres qui les déciment; le Guadalquivir en basses eaux, partout guéable, n'oppose qu'une barrière dérisoire aux poursuivants. Il eût mieux valu se replier jusqu'aux défilés de la Sierra Morena, plus faciles à défendre et plus proches des ressources. N'importe, obéissant aux ordres venus de Madrid, Dupont stationne un mois dans ce trou, fatigant sa faible armée, avant de tenter de revenir sur la capitale. Il est trop tard. Les Espagnols ont eu le temps de s'organiser. Plusieurs fausses manoeuvres éloignent du gros de ses forces les généraux Dufour et Vedel qui, sur de fausses informations, remontent vers le nord pour empêcher les ennemis de se saisir des passages de la Sierra. Les insurgés profitent du vide laissé dans le dispositif français pour s'y introduire. Du 9 au 16 juillet, en s'établissant sur les ailes, ils préparent la nasse dans laquelle ils comptent enfermer leurs adversaires; au surplus, comme ils enlèvent toute la correspondance de ces derniers, ils sont parfaitement au courant de la précarité de la position française. Le général Dupont est pris entre deux feux: alors qu'il est suivi en queue par l'armée de Castaños, d'autres contingents insurgés lui barrent le chemin de Madrid. Il essaie en vain de forcer le passage, en espérant que le général Vedel reviendra rapidement pour prendre à revers le verrou et le faire sauter. Mais Vedel est retardé, par la faiblesse de ses soldats, qui manquent depuis plusieurs jours de nourriture, et par le mauvais état des chemins et de ses charrois, qu'il doit réparer; il arrive trop tard: on l'accusera d'avoir traîné des pieds pour mettre son supérieur dans l'embarras par jalousie: n'a-t-il pas permis à ses soldats de courir après des chèvres pour les faire cuire et les manger (Gille). Après plusieurs assauts infructueux, sous une chaleur torride, les troupes de Dupont, de jeunes recrues mal aguerries, affaiblies par la dysenterie, sont épuisées et meurent de soif. Pour comble de malchance, les soldats suisses refusent de combattre leurs compatriotes, qui servent dans l'armée ennemie. Aussi Dupont, contusionné aux reins par un projectile, se résigne-t-il à réclamer une suspension d'armes; il espère que les Espagnols lui permettront de regagner Madrid avec ses troupes; mais ceux-ci, qui ont intercepté une lettre de Savary rappelant en urgence le général français dans la capitale espagnole, se montrent intraitables. Dupont est invité à capituler; il accepte d'inclure dans la reddition les forces de son lieutenant, qui pourtant sont encore libres de leurs mouvements; c'est une faute d'autant plus grave que les troupes de Vedel sont plus nombreuses que celles qui ont combattu sous les ordres direct du général en chef et qu'elles ont remporté des succès importants contre les régiments qui leur étaient opposés. Dupont exige qu'elles rendent les prises qu'elles ont faites en ignorant la trève; plusieurs soldats, indignés, brisent leurs armes, des cavaliers tuent leurs chevaux, plutôt que de les remettre à l'ennemi; un général se fait fort de forcer le passage de la Sierra avec sa brigade; Vedel menace de le faire fusiller s'il s'y avise (Gille); seules quelques unités isolées désobéissent et regagnent Madrid. Vedel a pourtant été tenté lui aussi de prendre le large; il a même essayé de se replier, mais son chef, sur les instances des Espagnols, qui crient à la déloyauté, l'en a dissuadé. Dupont a obtenu de ses adversaires la conservation des fourgons qui l'accompagnent; on le soupçonne d'avoir voulu protéger ainsi le produit du sac de Cordoue; ou, plutôt, les Anglo-Espagnols accréditent la thèse du vol de vases sacrés, afin d'excuser les violences qui vont être commises contre les prisonniers. 

20 juillet: Entrée du nouveau roi d'Espagne, Joseph Bonaparte, à Madrid, à travers des rues décorées de tapisseries mais qui seraient presque vides sans la présence des soldats français. Les Espagnols vont le surnommer roi de coupe* ou Pepe Botella, en raison de son penchant supposé pour la bouteille, une calomnie propagée par les prêtres. A vrai dire, il préfère plutôt les femmes. Et ces dernières le trouvent bel homme; certaines disent même qu'il ferait un joli pendu! Joseph s'entoure de grands d'Espagne en privilégiant ceux qui ont souffert de Godoy, ce qui est de bonne guerre; peu de Français font partie de sa cour. Grâces et aumônes sont dispensées, les secondes avec des pièces à l'effigie des Bourbons, les courses de taureaux, interdites par l'ancien régime, sont autorisées à nouveau. Les hommages des grands au roi sont presque unanimes, mais le Conseil de Castille refuse de prêter le serment de fidélité (Foy). Le cheminement à travers l'Espagne, loin d'être aussi triomphal que l'ont dépeint les journaux français, a été accéléré pour éviter de courir le risque de se heurter à une rébellion battue mais loin d'être détruite; il s'est déroulé au milieu de l'hostilité non déguisée de la population; il a fallu rassembler des claques pour obtenir quelques maigres applaudissements et les sonneurs de cloches n'ont rempli leur office que sous la contrainte (Piguela).  

* La coupe est une couleur du jeu de cartes espagnol. Pepe Botella pourrait se traduire par Jojo la bouteille! Entre autres sobriquets, le roi Joseph était également affublé de celui de "capitaine d'habillement" en raison de la propension de ses recrues locales à déserter avec armes et bagages pour rejoindre les rangs de la rébellion.  

L'armée anglaise de Wellington est devant La Corogne où l'armée espagnole de Galice refuse son concours. Elle se dirige ensuite vers le Portugal. L'organisation de cette expédition a été modifiée à diverses reprises et le sera encore. Les troupes, embarquées dès la mi-juin, n'ont pu mettre à la voile que les 10-11 juillet, en raison des vents contraires.  

22 juillet: Bernadotte, qui commande les troupes impériales dans le nord de l'Allemagne, demande à La Romana de prêter serment au roi Joseph. Le général espagnol tergiverse. Il prépare en secret son évasion. Il donne le change en fréquentant assidûment Bourrienne, représentant de la France à Hambourg. Fatigué par ses veilles, il lui arrive de s'endormir au cours d'une partie de whist. Son hôte s'en étonne; mais il ne comprendra que plus tard la raison de cette fatigue: le général passe ses nuits à comploter avec les émissaires anglais. Les troupes espagnoles, d'abord mal informées des événements qui se déroulent dans leur pays, commencent à recevoir des nouvelles en particulier via la croisière anglaise; des soldats se révoltent; un officier français est tué et le général Fririon échappe de peu au même sort. Bernadotte, devenu méfiant, adresse directement au général Kindelan, second de La Romana, qu'il pense mieux disposé, le texte du serment d'allégeance au nouveau roi, sans respecter la voie hiérarchique. Le serment sera finalement prêté mais sous la condition que ce soit dans les mêmes termes que par les représentants légitimes de l'Espagne ce qui en annule la portée.  

23 juillet: Les prisonniers de Baylen déposent leurs armes devant Castaños et Lapeña, dont les troupes, qui les suivaient en queue, ne les ont même pas combattus! Aux termes de la capitulation, ils doivent être reconduits dans leur patrie. Cette clause ne sera pas respectée. L'Amirauté britannique, en accord avec la Junte, refuse le passage promis. Vedel réclame contre cette iniquité d'autant plus injuste que ses troupes ne sont pas prisonnières de guerre, aux termes de accords passés; Morla lui répond que les soldats d'un brigand comme Napoléon n'ont pas le droit de se réclamer de la foi des traités; la dispersion des soldats français est imposée; elle facilitera la violation de la parole donnée; plusieurs périront sous les coups des furieux qui se pressent sur leur passage; Dupont regimbe; il est renvoyé en France dans un rafiot à demi pourri, dans l'espoir qu'il sombrera ou sera pris par les Anglais; des voies d'eau s'étant déclarées, le bateau fait escale à Barcelone (Vedel). Les soldats captifs vont, pour la plupart, pourrir sur les pontons en rade de Cadix, où des moines les poursuivent de leur vindicte jusqu'à les y venir poignarder (Blaze). Puis, lorsque, les troupes françaises avancent en Espagne, les rescapés sont transférés sur l'île quasiment déserte de Cabrera, dans l'archipel des Baléares, où, soumis aux tourments de la faim et de la soif, ces malheureux subissent un sort terrible qui en fera périr plus de la moitié. Dupont a entraîné dans sa disgrâce le général Marescot, qui ne méritait pas un tel sort; il se trouvait là envoyé par l'Empereur pour fortifier Cadix; Dupont l'a chargé des tractations avec Castaños, parce que les deux hommes se connaissaient déjà; ils avaient négocié des détails d'application de la paix de Bâle.     

Napoléon reçoit à Bordeaux la nouvelle de cette humiliante défaite; les dépêches de Murat et la soumission des Grands d'Espagne l'avaient tranquillisé; Dupont ne manquait ni de moyens, ni de courage, ni d'intelligence; l'Empereur est vivement affecté par l'échec de l'un de ses meilleurs divisionnaires (Champagny). L'affaire est grave: les troupes impériales viennent d'être battues par une bande de va-nus-pieds; ces Français, que l'on était habitué à voir triompher partout, ne sont donc pas invincibles! Castaños, ivre d'orgueil fait broder sur ses drapeaux les mots: "Aux vainqueurs des vainqueurs d'Austerlitz". Don Quichotte n'a pas perdu ses droits! Cette devise a beau être fausse, la tentation est forte pour les autres nations subjuguées de relever la tête. Grisés par le succès, les Espagnols se croient invincibles, perdent leur temps à s'admirer et commettent faute sur faute. Ils savent mourir (religieusement), mais pas se battre (de Rocca dixit).  

24 juillet: En Catalogne, Reille, qui vient de Figuères, et Duhesme, qui arrive de Barcelone, font leur jonction pour entreprendre le siège de Girone. 

26 juillet: Le roi Joseph envoie le général Leval avec 3000 hommes pour rouvrir les communications avec l'Andalousie. Depuis trois jours, les soldats de Dupont sont prisonniers. 

Le même jour, le corps expéditionnaire sous les ordres de Wellington arrive au large du Portugal.  

29 juillet: Après avoir défait un rassemblement d'insurgés, le général Loison, rappelé du nord, s'empare d'Evora, qui est saccagée, et dissout la junte qui s'y était formée, pour diriger la rébellion de l'Alamtejo. Les soldats français, qui sont restés jusque là disciplinés, commencent à montrer de l'impatience, face au comportement estimé déloyal des Portugais, lesquels les assassinent après les avoir flattés (Foy).   

29 juillet-2 août: Débarquement du corps expéditionnaire anglais dans la baie du Mondego, commandée par le fort de Figueira, pris voici plus d'un mois, comme on l'a déjà dit (Thomas et Harris); une partie de l'artillerie doit être laissée provisoirement à bord faute de chevaux. Les troupes du corps expéditionnaires ne sont pas au complet; elles se compléteront par échelon; les aléas maritimes rendent la concentration d'une armée problématique. Une autre division britannique a déjà débarqué un peu plus tôt à Faro, dans les Algarves. Des renforts sont en route; une armée de trente-trois mille hommes s'apprête à affronter les Français dans la Péninsule.  

30 (31, d'après le général Foy) juillet: A peine entré dans sa nouvelle capitale, le roi Joseph doit la fuir. Comme il emporte l'argenterie, les Espagnols ricanent en disant qu'il met dans sa poche la couronne qu'il n'a pas pu poser sur sa tête (Miot de Melito). Ses courtisans, deux de ses ministres et jusqu'à ses domestiques l'abandonnent. Cette retraite désordonnée, encombrée de voitures surannées et hétéroclites, en annoncent bien d'autres; les soldats brisent, pillent et tuent sans pitié, précédés par l'épouvante, accompagnés par les destructions et suivis par la haine (Dufour). Les nobles de la cour se divisent en deux camps: ceux qui partent avec le roi (Azanza, O'Farril, Urquijo...) et ceux qui trouvent des excuses pour rester à Madrid et rejoindre la rébellion (Cevallos, les ducs de l'Infantado et del Parque...). 

31 juillet: Prise du château de Mongat, entre Girone et Barcelone, par les insurgés catalans, renforcés par des troupes de lignes venues des Baléares et des unités de la croisière anglaise de la Méditerranée. Cette forteresse était gardée par des Napolitains, dont la moitié a déserté et s'est jointe aux assaillants.  

4 août: Au Portugal, l'évêque de Porto tente de s'emparer du pouvoir avec l'appui d'une junte. Les Anglais s'opposent à cette intrigue rocambolesque. 

Le même jour, après avoir ouvert une brèche praticable dans le mur d'enceinte, les Français pénétrent dans Sarragosse; des scènes tragiques se déroulent, notamment lors de la prise d'un hôpital où des fous, délivrés, se répandent en chantant et en riant au milieu du carnage; des pillages ont lieu dans les maisons tombées au pouvoir des assaillants; les Français ne vont d'ailleurs pas bien loin: une contre-attaque les oblige à se mettre à l'abri, en fortifiant la partie de la cité en leur pouvoir et, le lendemain au soir (5 août), ils reçoivent du roi Joseph l'ordre de se tenir prêts à évacuer leur conquête, acquise au prix de tant de sang: la défaite de Baylen contraint les troupes impériales à la défensive. 

6 août: Le général Delaborde quitte Lisbonne et se porte au devant des Anglais dont il est chargé de retarder l'avance pour donner le temps à Junot de concentrer ses forces. 

9 août: Le corps expéditionnaire britannique, augmenté des troupes portugaises disponibles, se met en marche sur Lisbonne avec le double dessein d'en chasser Junot et d'empêcher sa retraite sur l'Espagne. Dans la capitale en effervescence, la police fait défection (Foy). 

10 août: A Buenos Aires, de Liniers reçoit le marquis de Sassenay, un ami, envoyé par Napoléon pour amener la colonie à reconnaître le roi Joseph. Peine perdue, le changement de dynastie sera tenu secret pendant quelques temps, pour éviter des troubles, mais la colonie ne se soumettra pas au nouveau roi (voir Napoléon et l'Amérique). 

11 août: Environ 9500 hommes du contingent de La Romana embarquent sur des navires anglais, pour être ramenés en Espagne et y participer à la lutte aux côtés de leurs compatriotes insurgés; près de 5000 restent prisonniers des Français dont ceux qui, étant dans l'île de Seeland, près de Copenhague, se sont révoltés et ont essayé de tuer le général Fririon qui les commandait. Rassembler les régiments espagnols, qui étaient dispersés, en un lieu à l'abri des Français et de leurs alliés sous la protection de la flotte britannique, n'a pas été une petite affaire (Keats). S'il semble que les Danois ne s'y sont pas vraiment opposés, ils n'ont pas pour autant facilité les choses; ils resteront d'ailleurs jusqu'au bout fidèles à l'alliance française. En plus, des officiers, comme le général Kindelan, ont préféré épouser la cause du roi Joseph plutôt que de courir les chances d'une insurrection pour le moment incertaines.  

12 août: Levée du premier siège de Saragosse. Les troupes de Valence, qui accourent au secours des assiégés, sont annoncées; le roi Joseph s'est retiré derrière l'Ebre; l'armée française se prépare à se retirer en détruisant tout ce qu'elle ne peut emporter. L'évacuation sera effective le 15 août; elle a été différée par suite de contradictions dans les ordres reçus: le roi la prescrit, mais l'envoyé de Berthier, Monthion, la contremande et il faut attendre la confirmation de l'ordre royal (Foy)!  

13 août : Entrée de l'armée insurrectionnelle espagnole dans Madrid. 

14 août: Le corps expéditionnaire britannique commandé par Wellington est renforcé par les troupes portugaises sous les ordres du lieutenant-colonel Nicholas Trant (ou Trent). 

15 août: Après avoir célébré l'anniversaire de la naissance de l'Empereur, avec les notabilités civiles et religieuses de la ville, Junot quitte Lisbonne à la nuit, pour se mettre à la tête de l'armée. Il n'abandonne pas la capitale sans appréhension, tant les têtes sont montées. 

Le même jour, des escarmouches opposent le corps expéditionnaire britannique à des unités françaises à Obidos. 

16 août: Les insurgés de Bilbao sont défaits et se soumettent; la droite de l'armée française en retraite est ainsi sécurisée. 

Le soir du même jour, de l'autre côté de l'Espagne, Reille et Duhesme lèvent le siège de Girone. Depuis le 9, ils ont reçu la nouvelle de l'abandon de Madrid. Ils n'en ont pas moins décidé d'essayer d'enlever la place; ils viennent d'échouer pour la seconde fois. Une sortie de la garnison, renforcée par un corps venu de Mongat, inquiète la retraite des Français sans les abîmer. 

17 août: Combat de Roliça, position choisie par Delaborde pour y attendre l'ennemi (Thomas et Harris). "Les Anglais commencèrent l'attaque et la poussèrent avec vigueur; mais les Français et les Suisses, quoique en nombre bien inférieur, se battirent avec une telle intrépidité, qu'au bout d'une heure d'engagement, ils repoussèrent leurs adversaires avec une perte considérable. Toutefois, le général ennemi, ayant appris qu'il n'avait affaire qu'à un détachement de l'armée française, continua son mouvement offensif, et, le 17, l'armée anglaise, partagée en six colonnes, s'avança sur Roliça. Le général de Laborde fit de suite ses dispositions pour soutenir cette attaque, quoique il n'eût pas deux mille hommes à opposer aux treize mille cinq cents dont se composait le corps ennemi. La colonne de droite de celui-ci déborda d'abord le flanc gauche de la division française, pour essayer de la tourner, tandis que quatre colonnes du centre s'avançaient directement sur le front, et que la colonne de gauche s'emparait des hauteurs qui dominaient le flanc droit. L'action s'engagea à neuf heures du matin et dura jusqu'à cinq heures de l'après-midi... Chacune des attaques de l'ennemi lui coûta beaucoup de monde... dans (la charge) faite par le général Brenier, à la tête de deux compagnies du 70ème régiment de ligne, le 29ème régiment anglais, ayant perdu son colonel, plusieurs officiers et un grand nombre de soldats, et se voyant pressé, allait se rendre tout entier, quand l'approche d'un bataillon lui rendit assez d'énergie pour se sauver, en laissant le terrain jonché de ses morts, et, entre les mains de ses adversaires, son major, huit officiers et cinquante soldats prisonniers... Le général de Laborde se retira ainsi, toujours en combattant avec gloire jusqu'à la Quinta-de-Bugagliera... Cette affaire coûta à la division de Laborde près de six cents hommes tués; mais l'ennemi perdit plus du double." ("Victoires et Conquêtes" - Tome 18ème). D'après Napier, les Anglo-Portugais essayèrent effectivement de tourner la position de Delaborde par la droite et par la gauche; celui-ci, devinant le piège qu'on lui tendait, se replia sur les hauteurs de Zambujeira, une très forte position, où il se défendit avec talent et détermination; il repoussa trois attaques britanniques, malgré la faiblesse numérique de ses forces, qui luttaient à un contre quatre; les Anglais souffrirent énormément d'une chaleur étouffante en gravissant les collines; se voyant menacé à nouveau d'être tourné, et Loison, qu'il espérait, ne se montrant pas, Delaborde battit en retraite sans se laisser entamer, malgré qu'il fût blessé; comme souvent en pareil cas, Loison est suspecté d'avoir traîné des pieds. Le général anglais confirme que le 29ème fut sauvé par l'arrivée du 9ème, qui perdit son colonel dans la mêlé; mais, il soutient que les pertes anglaises furent inférieures à celles des Français, ce que d'autres auteurs contestent. 

Le même jour l'insurrection portugaise s'empare d'Abrantès où Loison avait laissé une garnison de 200 hommes (Baretta). 

Une fois connu l'échec relatif des troupes françaises à Roliça, la population de Lisbonne commence à s'agiter. L'ordre est rétablit grâce à la présence du général Travot qui a su se faire aimer des Portugais par son comportement amical et désintéressé (Foy).   

19 août: Wellington prend position à Vimeiro pour couvrir le débarquement de troupes fraîches qui s'effectue à proximité. La brigade du général Anstruther rejoint le corps expéditionnaire. 

20 août: Le général Burrard arrive et prend provisoirement le commandement du corps expéditionnaire anglais, en attendant l'arrivée du général Dalrymple. Prudent, il refuse le plan offensif de Wellington préférant attendre les renforts que doit amener le général Moore. Mais junot ne lui en laissera pas le temps. 

21 août: Bataille de Vimeiro au Portugal (Thomas et Harris): "Le général Wellesley n'avait eu d'autre but en s'approchant de Vimeiro, que de faciliter le nouveau débarquement qui venait d'avoir lieu sur ce point. Décidé à aller dès le lendemain au devant de l'armée française, il avait fait faire à ses troupes une simple halte, sans prendre à proprement parler, une position militaire... D'après les rapports qu'il venait de recevoir, le duc d'Abrantès fit sur-le-champ les dispositions nécessaires pour prendre l'initiative de l'attaque. Dès quatre heures du soir, il donna l'ordre au général Margaron de mettre en mouvement la division de cavalerie, pour passer la première le défilé qui se trouve en sortant de Torres Vedras. Les autres divisions suivirent dans leur ordre naturel; mais cette marche éprouva des retards inséparables d'un mouvement d'artillerie et de chariots, lequel se ralentit encore par l'effet de plusieurs accidents: la nuit entière du 20 au 21 fut employée à faire un trajet d'une lieue et demie (6 km environ), de sorte que l'armée ne fut hors du défilé qu'à six heures du matin. A neuf heures, la division de cavalerie vint couronner les hauteurs de l'est de la vallée de Vimeiro, tandis que l'infanterie continuait à s'avancer avec l'artillerie sur la route qui conduit de Torres Vedras à Lourinha. Cependant le général Wellesley, informé par ses patrouilles et par ses grand-gardes, que l'armée française marchait sur lui, venait d'ordonner à quatre brigades placées, comme nous l'avons dit sur la colline qui est à l'ouest de Vimeiro, de traverser la vallée, et de se porter sur les hauteurs de l'est pour aller au devant de l'ennemi; des renforts avaient été envoyés sur le plateau, et le reste des brigades était disposé pour soutenir au besoin cette dernière position. Tel fut, au surplus, l'ordre de bataille de l'armée anglaise: la droite, appuyée à la mer et flanquée par la flotte, qui, de plus, protégeait ses derrières; le centre, sur le plateau que nous avons indiqué, et la gauche sur les collines de l'est." ("Victoires et Conquêtes" - Volume 18). 

Junot, dont les troupes venaient tout juste d'achever leur marche d'approche, allait donc s'opposer à un ennemi supérieur en nombre* qui occupait une bonne position. Les Anglais furent abordés avec impétuosité mais aussi avec trop de précipitation et sans examen sérieux du terrain (Delagrave). Delaborde, souffrant encore de la blessure reçue à Roliça, commença l'attaque au centre tandis que  Brenier se portait sur la droite. Malheureusement, la nature du terrain obligea la colonne de droite à faire un long détour et le mouvement sur le centre, non soutenu, fut compromis. La colonne centrale plia et Junot la fit soutenir par Loison. En même temps, il ordonna à Solignac de tourner le ravin qui arrêtait Brenier. Malgré des renforts successifs et le recours à l'artillerie, la ligne anglaise, stimulée par l'arrivée de troupes fraîches, ne donnait aucun signe de flottement. Au contraire, avant midi, les assaillants français du centre anglais commencèrent à fléchir. La faible cavalerie anglaise fit alors son apparition; elle jeta de la confusion parmi les soldats français mais fut prise à partie par les cavaliers de Margaron qui la décimèrent. Junot envoya alors les grenadiers de réserve à la rescousse. Ils furent reçus à portée de mitraille par une décharge qui faucha deux cents hommes en quelques minutes. L'intervention de Kellermann, à la tête du reste de la réserve, ne parvint qu'à ralentir la poursuite de l'ennemi. La défaite était devenue inévitable, d'autant que l'attaque de la colonne de droite, qui avait enfin débouché, se heurtait à une gauche anglaise renforcée par des éléments détachés du centre. A deux heures du soir, toute l'armée française était en retraite, sous la couverture de la réserve de cavalerie, à qui Junot avait confié cette mission. Wellington aurait voulu pousser sa droite en avant pour couper la route de Lisbonne aux Français défaits, ce qui les eût contraints à la reddition. Mais Burrard, prudent, ordonna de cesser le combat. Les Français, qui ne furent pas poursuivis, s'arrêtèrent en avant du défilé de Torres Vedras, non loin du champ de bataille. Ils avaient essuyé des pertes sensibles: plusieurs pièces de canons, un millier d'hommes tués ou faits prisonniers, presque autant de blessés**. Le général Brenier, l'adjudant commandant Pillet, le chef de bataillon de grenadiers Palamède de Forbin étaient au nombre des prisonniers. Les généraux Solignac et Charlot, les colonels d'artillerie Foy et Prost étaient blessés. La perte des Anglais était évaluée à cinq cent morts et douze cents blessés. On leur avait fait cinquante prisonniers. De l'avis des généraux consultés, l'armée française n'était plus en mesure de livrer une nouvelle bataille. Une négociation avec l'ennemi s'imposait. 

D'après Napier, Junot montra beaucoup de courage mais aucun talent***. Son attaque sur deux colonnes offrait la possibilité à Wellington de le battre en détail. Il aurait dû tomber en masse sur la gauche anglaise. En cas de victoire, la mer engloutissait tous les survivants.  

* Le général Foy estime que les Anglais étaient deux fois plus nombreux que les Français. D'après une source britannique, les forces en présence étaient les suivantes:  armée anglaise: cavalerie: 500 (Portugais compris); infanterie: 20000 et 18 canons - Armée française: 3 divisions d'infanterie et 1 de cavalerie soient 14000 hommes et 23 canons légers. D'après d'autres sources, 13050 Français se seraient heurtés à 18712 Anglo-Portugais.   
** Dans "Victoires et Conquêtes", on parle de dix canons. D'autres sources, dont Napier, avancent le nombre de treize. Voici, d'après une estimation anglaise, un état des pertes: 720 Anglais, 2000 Français (y compris les prisonniers). D'autres sources chiffrent les pertes à 160 tués et 505 blessés du côté des alliés et à 3000 tués, blessés et prisonniers, avec 13 canons capturés, du côté français. 
*** Thiébault est à peu près du même avis. 

22 août: Les troupes sous les ordres du général Moore débarquent dans la baie du Mondego; elles réembarquent aussitôt pour être dirigées sur la baie de Maceira. Le même jour, le général Dalrymple arrive et prend le commandement du corps expéditionnaire britannique. Il donne son accord pour une suspension des hostilités et la négociation d'une convention pour l'évacuation des troupes françaises du Portugal. 

23 août: Le général Kellermann, chargé de proposer un arrangement aux Britanniques, est de retour au camp français. Dalrymple, a pris la tête de l'armée britannique, tout juste après avoir débarqué; il surestime les capacités de résistance de ses adversaires et se montre disposé à leur accorder des conditions honorables; on notera, que les Anglais viennent de changer, coup sur coup, trois fois de chef: Wellington, Burrard, Dalrymple, ce qui explique certainement la prudence de ce dernier. Kellermann, qui parle couramment anglais mais qui le cache, perçoit les hésitations du général anglais; il négocie avec fermeté et obtient le maximum: les Français seront rapatriés avec armes et bagages, c'est-à-dire avec le produit de leurs rapines que les généraux, Junot en tête, n'ont eu garde de laisser à Lisbonne; leurs partisans ne seront pas inquiétés et l'escadre russe sera considérée comme étant en territoire neutre. Junot rentre à Lisbonne satisfait (Foy). 

28 août: Les Anglais remettent en cause les accords. L'amiral Cotton, fort des ordres reçus de Londres, s'oppose notamment à ce que la flotte russe soit respectée. Junot propose à nouveau à l'amiral Siniavin de participer à la lutte. Il est disposé à reprendre le combat pour défendre l'honneur de ses alliés. Mais le Russe préfère livrer ses bâtiments aux Anglais, en échange du rapatriement de ses marins dans leur pays (Foy). 

Les Anglais reçoivent de nombreux renforts, ce qui explique certainement, au moins en partie, leurs nouvelles exigences. Le général C. Stewart a rejoint l'armée les 23-24 août. Le 24 août, les troupes de Moore sont arrivées dans la baie de Maceira où elles ont débarqué le lendemain (25 août); le 30 août elles sont prêtes à marcher. Plusieurs contingents nouveaux arriveront début septembre, dont les troupes sous les ordres du général Beresford (1/2 septembre) en provenance de Madère, et une compagnie d'artillerie de la Légion Royale Germanique (8 septembre).  

30 août-1er septembre: Par la Convention de Cintra, l'évacuation du Portugal est décidée. Les Anglais s'engagent à rapatrier l'armée française dans son pays et à ne pas poursuivre de leur vindicte les partisans des Français ("Victoires et Conquêtes" - Volume 18). Ils tiendront parole, au moins pour ce qui concerne l'évacuation des troupes françaises. L'escadre russe, à l'ancre dans l'embouchure du Tage, subira le sort choisi par son chef: les marins seront renvoyés en Russie, mais les bateaux, placés sous séquestre, resteront aux mains des Anglais jusqu'à la paix. 

Les Portugais, tenus à l'écart des négociations, ne sont pas mentionnés dans la convention. Ulcérés par le peu de cas que leurs amis anglais font d'eux, quelques-uns regimbent, mais leurs protestations se perdent dans la joie populaire de la libération. Ils ne reverront ni leur or, ni leurs soldats, ni leurs notables exilés en France dont leurs alliés semblent se soucier comme d'une guigne! Cependant, l'indignation de la population est telle que les spoliateurs consentent à rendre quelques bribes pour sauver leurs vies et garder le reste (Baretta). 

2 septembre: Le gouvernement britannique organise un second corps expéditionnaire sous les ordres du général Baird; il s'assemble au cours du mois de septembre. 

17 septembre: Le général Dalrymple est rappelé en Angleterre pour y répondre de la Convention de Cintra. Cette convention, jugée humiliante par l'opinion publique, a été mal accueillie en Angleterre; les journaux ont pris le deuil en l'annonçant et certains commentateurs promettent la potence aux trois généraux ses auteurs.  

Courant septembre, plusieurs officiers supérieurs (Lord Henry Paget, qui commandait la cavalerie, Wellington, Ferguson, Spencer, Nightingall, Bowes) quittent le corps expéditionnaire britannique pour cause de maladie ou pour des raisons personnelles. Le général Cameron est nommé commandant de Lisbone.  

Vers le milieu de septembre, les transports étant prêts, l'armée française, qui a subi pendant une quinzaine de jours les avanies de la populace, est enfin embarquée pour rejoindre son pays, à l'exception des garnisons d'Elvas et d'Almeida qui n'ont pu rejoindre. Un calme plat et une tempête retardent le convoi qui met un mois à parvenir à destination. Une partie des soldats débarque avec Junot à La Rochelle, d'autres descendent à terre à Quiberon. La police des côtes, ayant reçu l'ordre de refouler les vaincus de Baylen, un quiproquo retarde le rapatriement des rescapés de l'aventure portugaise, parmi lesquels se trouvent des émigrés désireux de revenir en France, dont le comte de Bourmont. Napoléon manifeste son mécontentement à Junot en refusant de le recevoir.  

21 septembre: Rongé par l'inquiétude, affaibli par une jaunisse, le général Dupont, le vaincu de Baylen, arrive à Toulon. Au lieu du bâton de maréchal, c'est un billet de logement dans une forteresse qui l'attend! Il est sévèrement condamné. Mais cette condamnation est avant tout politique. Si ses soldats étaient revenus, l'Empereur aurait sans doute boudé un moment, puis il aurait fini par passer l'éponge; mais il faut convaincre l'opinion publique européenne que des Français n'auraient pas subi cette humiliation s'ils avaient été bien commandés; Dupont est donc déclaré coupable, à la suite d'un jugement qui fait de l'ex-futur maréchal une victime de la raison d'État. 

23 septembre: Le capitaine Girod de Novillars tient toujours, à Elvas, le fort La Lippe, construit par un Français. Les Espagnols du général Galuzzo en font le siège, espérant ensuite annexer la place. Mais ils n'intimident pas la garnison. Les Anglais essaient de fléchir le général espagnol. Celui-ci refuse d'appliquer la Convention de Cintra qui ne le lie pas. Une armée anglaise est envoyée contre Galuzzo sous les ordre de Sir John Hope. Le général espagnol cède sous la menace. Les Anglais sont maintenant devant la place. L'affaire devient sérieuse. Le capitaine français négocie une reddition incluant les prisonniers français incarcérés à Badajoz. La garnison est rapatriée avec ses camarades tirés des cachots espagnols (Paulin). Elle est rejointe, le 18 octobre, en rade de Lisbonne par celle d'Almeida. Cette dernière, après avoir essuyée une tentative d'empoisonnement perpétrée par un moine guerrier, a failli être massacrée par une foule en furie, à son passage à Porto; heureusement, l'intervention énergique du colonel anglais Robert Wilson l'a tirée de ce mauvais pas (Foy). Les deux garnisons sont à leur tour rapatriée en France par la flotte britannique. 

Sur les 29000 soldats entrés en Portugal, 22000 seulement revoient leur patrie.  

25 septembre: Le général Moore est nommé à la tête d'une armée anglaise chargée de se rendre en Espagne pour y venir en aide aux insurgés. Le général Burrard est placé à la tête des troupes britanniques devant stationner au Portugal. L'armée placée sous les ordres de Sir John Moore comportera 30000 hommes d'infanterie et 5000 cavaliers; elle pénétrera dans le nord de l'Espagne, pour  expulser les Français de ce pays, en coopérant avec la résistance (Neale et d'autres sources datent la dépêche du 25 septembre et Napier du 6 octobre; un ordre général du 8 octobre notifie cette décision).  

Une Junte centrale insurrectionnelle est constituée à Aranjuez, à l'initiative du Conseil de Castille, qui revient sur son adhésion aux abdications de Bayonne. 

Au cours de l'été, Napoléon, alarmé par les bruits de bottes qui lui parviennent de l'Autriche, où l'on arme les milices tandis que des vaisseaux, soi-disant américains mais manifestement anglais, sont reçus dans les ports de l'Adriatique, met en garde les États de la Confédération du Rhin et invite poliment le cabinet de Vienne à éviter tout ce qui pourrait conduire à une nouvelle conflagration sur le continent européen;  le Tsar paraît être sur la même longueur d'onde que lui; les diplomates français et alliés sont incités à tenir vis-à-vis de l'Autriche, un langage ferme mais pacifique: les griefs de la France ont été définitivement soldés par le Traité de Presbourg. Rassuré par une lettre de l'empereur d'Autriche, Napoléon relâche la pression sur la Confédération du Rhin et réorganise l'armée d'Allemagne en y puisant des unités pour renforcer les troupes qui combattent dans la Péninsule ibérique (Saski). Il est intéressant de rapprocher l'attitude de l'empereur des Français, en ces circonstances, de celle qui fut la sienne deux ans plus tôt, avant le conflit avec la Prusse: elle est la même.  
... 

... les Américains ayant mis l'embargo dans leurs ports, les bâtiments américains qui se présentent comme venant d'Amérique n'en viennent pas, mais qu'ils viennent de Londres et ont de faux papiers; qu'il est donc convenable que les trois bâtiments américains dernièrement arrivés à Trieste soient séquestrés; que la guerre avec l'Angleterre sera perpétuelle, si on ouvre un débouché à son commerce... 
Lettre de Napoléon à Champagny, ministre des Relations extérieures, datée de Bayonne, le 25 juin 1808
. 
27 septembre-14 octobre: Entrevue d'Erfurt. Napoléon y rencontre Alexandre 1er au milieu d'un parterre de rois, mais en l'absence de l'empereur d'Autriche. Ils adressent conjointement une proposition de paix à la Grande-Bretagne; le cabinet de Londres répond de façon humiliante pour la France: il ne peut pas traiter avec Napoléon dont il ne reconnaît pas les titres; de plus, il exige la participation de la Suède, de la Sicile, du Portugal et de la Junte espagnole aux négociations; c'est une fin de non recevoir. Les deux empereurs s'échangent leurs épées: voilà pour la galerie. Pour ce qui concerne la politique, la discussion est âpre; Napoléon simule une colère qui n'impressionne pas Alexandre. Finalement, on parvient à un accord: la France aura les mains libres dans le sud de l'Europe, afin d'achever la conquête de la Péninsule ibérique; en contrepartie, la Russie aura toute latitude pour agir à sa guise dans le nord (conquête de la Finlande sur la Suède pour contraindre cette dernière à adhérer au blocus continental), mais Napoléon ne s'engage pas sur la question turque. On aborde sans doute le sujet des Indes; depuis l'aventure égyptienne, l'idée d'aller y contester la présence anglaise ne cesse d'agiter l'esprit de Napoléon; une armée combinée franco-russe qui s'approcherait de la frontières des Indes ne ferait-elle pas bouillonner les eaux de la Tamise? Talleyrand, qui participe à l'entrevue, trahit l'Empereur; il invite le Tsar à faire preuve de fermeté; il va jusqu'à observer que la Russie est un peuple sauvage dirigé par un monarque civilisé et qu'en France c'est tout le contraire. Cet évêque défroqué, époux d'une très jolie jeune femme*, mangera aux râteliers de tous les régimes, en s'efforçant de masquer ses reniements successifs sous le masque de l'intérêt national; en réalité, il ne poursuit que son profit personnel et la satisfaction de ses goûts de sybarite; il amasse une immense fortune, en monnayant à prix d'or, aux cabinets étrangers, les adoucissements qu'il obtient de son maître, lors de la négociation des traités. 

* Cette charmante personne, native de Pondichéry, était très volage. De mauvaises langues prétendent qu'elle aurait un jour répondu qu'elle était d'Inde à une personne qui l'interrogeait sur son lieu de naissance! Mais d'autres contemporains affirment qu'elle était loin d'être stupide. 

3 octobre: Dalrymple laisse son commandement au général Burrard et s'embarque pour l'Angleterre le 5 octobre. Dalrymple et Burrard, vont être traduits en justice; ils seront innocentés, mais ne recevront plus d'autres commandements à l'étranger. Wellington, lui aussi rappelé, ne sera pas inquiété et retournera bientôt dans la Péninsule; il est vrai qu'il a un frère haut placé.   

8 octobre: Joseph est ovationné par des paysans dans les environs de Vitoria. Est-ce le début d'un retournement de l'opinion? Le roi veut le croire; il se rend bien compte que ses partisans sont peu nombreux, et prêts à l'abandonner au moindre revers de fortune, mais son entourage l'entretien dans la douce illusion qu'il peut ramener à lui les opposants par la douceur; il achète trois fois son prix la maison de sa maîtresse du moment et l'aménage ostensiblement, pour montrer qu'il s'enracine dans le pays; mais cette embellie n'est qu'un feu de paille attisé par les atermoiements des insurgés (Clermont-Tonnerre). Tout au long du règne, quelques rayons de soleil brilleront ainsi furtivement, chaque fois que la chance paraîtra pencher de son côté, mais le fond orageux reprendra toujours le dessus. 

8-9 octobre: Le corps expéditionnaire britannique sous les ordres de Baird quitte Falmouth pour La Corogne. 

27 octobre: Sir John Moore quitte Lisbonne en direction de L'Espagne (Neale). Baird est en chemin pour La Corogne. Salamanque est le lieu prévu pour la concentration de ces deux forces qui, combinées, représentent à peu près 45000 hommes. Elles sont destinées à seconder la résistance espagnole et à désorganiser les lignes de communications françaises. Le plan anglais est bien conçu et tout à fait de nature à contrarier Napoléon; ce dernier estime, en effet, à juste titre, qu'il lui faut tenir fermement le nord de l'Espagne, avant de conquérir le sud. Sans un poignet solide, les doigts ne peuvent rien tenir fermement!  

Un autre contingent britannique, sous les ordre de Wellington, marche sur Séville (Lawrence). Les difficultés rencontrées par Moore conduiront ce contingent à se rendre à Cadix, pour y être rembarqué et revenir à Lisbonne. 

Pendant ce temps, John Cradock dirige les forces britanniques du Portugal, où Robert Wilson organise une légion lusitanienne; la population est armée de piques; l'évêque de Porto poursuit ses intrigues. 

4 novembre: Napoléon quitte Bayonne et arrive à Tolosa. La ville est illuminée par les soldats français qui occupent tout, de la cave au grenier (Fantin des Odoards). 

6 novembre: Arrivée de Napoléon à Vitoria. Le moment est venu pour l'Empereur d'apparaître lui-même sur le théâtre des opérations, de reconquérir l'Espagne et de ramener son frère à Madrid. C'est ce qu'il fait, à la tête de 200000 vieux soldats de l'armée d'Allemagne. Castaños va pouvoir affronter les vainqueurs d'Austerlitz!  

8 novembre: Napoléon dédaigne la manoeuvre de débordement de sa droite et de sa gauche tentée par les Espagnols. D'après le général Roguet, il souhaite même que cette manoeuvre se développe car c'est un piège qu'il leur tend. En frappant au centre, pour s'ouvrir la route de Madrid, et en se rabattant à droite et à gauche, il se trouvera sur les arrières des forces ennemies qu'il compte ainsi anéantir. Ce plan échoue en partie à cause d'une initiative intempestive du maréchal Lefebvre contre Blake (Roguet) . Quoi qu'il en soit, l'armée française traverse l'Ebre à Miranda et se porte sur Burgos. Une série de victoires se succèdent, à Gamonal (7 novembre), à Espinoza (10-11 novembre), à Tudela (23 novembre). Mais il est hors de la puissance de l'Empereur d'éteindre partout le feu qui vient d'embraser la Péninsule. Et il n'aura pas le temps d'anéantir les Anglais, ni de reconquérir le Portugal. D'autres sujets de préoccupations l'appelleront ailleurs. Les Anglais vont  pouvoir appuyer la révolte et la maintenir, plus ou moins vivace, jusqu'à la chute de l'Empire. Les troupes impériales s'épuiseront dans le siège de places fortes, où les Espagnols résistent vaillamment, dans la poursuite d'armées qui se dissolvent, une fois battues, pour renaître un peu plus loin. Pour le moment, Napoléon va reconquérir le trône de son frère, mais en laissant volontairement ce dernier à la traîne, comme un roi d'opérette. Un tel comportement n'est pas de nature à renforcer l'autorité de Joseph qui, dépité, s'égare au point de dire à ses confidents que l'assassinat de l'Empereur ne serait pas un crime (Clermont-Tonnerre). 

10 novembre: Publication d'un manifeste de la Junte centrale qui décrète la mise sur pied d'une armée disproportionnée par rapport aux possibilités de l'Espagne. Le même jour, Soult écrase les troupes du marquis de Belvédère devant Burgos. 

10-11 novembre: Bataille d'Espinoza, où les Espagnols perdent la moitié de leurs 45000 hommes. 

12 novembre: Un décret de l'Empereur condamne à mort et confisque les biens des ducs de l'Infantado, de Hijar, de Medina Celi et d'Ossuna, du marquis de Santa Cruz, des comtes de Fernan-Nuñez et d'Altamira, du prince de Castel Franco, de Cevallos et de l'évêque de Santander, Rafael-Thomas Menendez, traîtres aux deux couronnes de France et d'Espagne. 

13 novembre: Bombardement de Barcelone par des fusées à la Congrève tirées par la flotte britannique. Cette opération annonce le siège de la ville par les insurgés espagnols. La disette accable bientôt les défenseurs et la population en sera réduite à manger les rats et les souris; mais on prétend qu'elle y est habituée, les Espagnols traitant les Catalans de Mange-rats. La désertion éclaircit les rangs des troupes étrangères sous pavillon français; les insurgés tentent d'amener des officiers, dont le général Lecchi, à trahir leur drapeau pour de l'argent; cette offre est reçue avec indignation et les assaillants doivent lever le siège à la mi décembre (Lafaille). 

Sir John Moore est à Salamanque.  

30 novembre: Les chevau-légers polonais forcent le col de Somosierra. Le chemin de Madrid est ouvert. Le général San Juan, commandant des troupes espagnoles, est immolé par ses soldats; ils attachent sa dépouille à un arbre. La Junte centrale s'enfuit d'Aranjuez à Badajoz (Neale et Roguet). 

4 décembre: Entrée de Napoléon à Madrid. La capitale est tombée après un baroud d'honneur de deux jours, au son du tocsin (Pion des Loches). La capitulation n'a pourtant pas été obtenue sans peine; le corregidor, marquis de Pérales, a été massacré par la populace, qui lui reprochait d'avoir mis du sable dans les cartouches; les parlementaires français sont d'abord reçus à coups de fusils. Napoléon pourrait prendre la ville d'assaut; il en a les moyens; mais il souhaite épargner la capitale de son frère; ce dernier se tient à l'écart pour ne pas se compromettre. Des négociateurs finissent par se présenter; parmi eux, l'Empereur reconnaît l'ancien capitaine général de l'Andalousie, Toma de Morla; il lui reproche avec vigueur sa félonie, à l'égard des captifs de Baylen, et l'assure qu'il n'a aucune grâce à espérer; si les clefs de Madrid ne sont pas remises le lendemain matin, la garnison sera passée au fil de l'épée; le sort en est jeté: la ville se rend après la fuite de ses défenseurs; certains insurgés continuent pourtant de se battre, notamment les moines dans les couvents (Girod de l'Ain); mais Jomini entend un religieux s'extasier devant la prestance des troupes qui défilent dans la capitale et remarquer que, si de tels hommes avaient été là le 2 mai, nul n'eût osé se révolter. Le calme rétabli, l'Empereur est libre de se retourner contre les Anglais, avec l'espoir de les couper de leurs arrières et de les contraindre à déposer les armes ou, à défaut, de les rejeter à la mer. A la différence des guerres classiques, entre princes, la prise de la capitale ne suffit pas à terminer une affaire lorsque les peuples s'en mêlent; on ne va pas tarder à s'en rendre compte.  

Le climat n'est pas au beau fixe entre les deux frères. Napoléon agit en conquérant, s'appropriant tout ce qui lui convient; il impose sa loi sans tenir compte de l'avis du roi. Il envisage même un moment de lui retirer la couronne pour la placer sur sa tête en échange de celle d'Italie. Lors d'une rencontre avec des notables, l'Empereur leur annonce clairement que l'indépendance de leur nation dépend de la rapidité de la soumission des Espagnols au roi qu'il leur a donné; si celle-ci se fait attendre, il administrera directement le pays, par l'intermédiaire d'un vice-roi; en attendant, il abolit par décret l'Inquisition et réduit le nombre des couvents. Joseph est ulcéré. Les subalternes pâtissent évidemment de la mauvaise humeur de leurs maîtres (Clermont-Tonnerre). 

5 décembre: Capitulation de Roses. La garnison espagnole sort de la place avec les honneurs de la guerre; elle essuie, sur le bord de mer, un feu très vif des vaisseaux britanniques. Dépités qu'une place soit prise par les Français, à la vue et sous le canon de leur escadre, les Anglais font sauter les magasins à poudre du fort de la Trinité avant de quitter le golfe de Roses (Gouvion Saint-Cyr). 

7 décembre: Massacre des prisonniers français de Baylen, à Lebrija, par une populace dont la haine est exacerbée par les revers que les troupes espagnoles viennent de subir. 

20 décembre 1808 - 21 février 1809: Second siège de Saragosse (O'Neil). Ce second siège commence sous la direction de Moncey et Mortier, se poursuit sous celle de Junot puis s'achève sous celle de Lannes. Ce dernier, qui souffrait de contusions abdominales, suite à une chute de cheval, vient d'être guéri par Larrey, en l'enveloppant dans la peau d'un mouton écorché vif! Palafox dirige la résistance de la ville où la population se défend héroïquement. Les prêtres tiennent dans les combats une place importante. Les nombreux couvents ont été convertis en forteresses, les rues barrées, les portes et fenêtres barricadées et les murs crénelés (Rogniat). Les invocations à la Vierge du pilier, une statue locale, supposée faire des miracles, encourage les défenseurs; cette statue d'or, couverte de pierres précieuses, dont on change les habits tous les jours, est si vénérée que ses défenseurs font un pacte avec les assiégeants afin que l'édifice qui l'abrite ne soit pas bombardé (Lavaux); les assiégés sont environs 30000 (Cavallero); on compte parmi eux quelques émigrés français: les généraux Saint-Marc et de Versage ainsi que le colonel comte de Fleuri; les combattants sont prévenus, par le son du tocsin, du moindre progrès de leurs adversaires. De fausses nouvelles des désastres essuyées par les troupes françaises, propagées à dessein, remonte leur moral (Napier); des potences, dressées sur les places publiques, rappellent quel châtiment est réservé aux défaitistes. Les femmes, appelées par Palafox à imiter les Amazones, participent activement aux combats; l'une d'elle, Augustina Sarzellia, pointe le canon. Une fois la brèche ouverte, par les 48 pièces d'artillerie lourde et les 84 d'artillerie légère à la disposition des assaillants (31000 combattants d'après Rogniat portés à 50000 par d'autres sources), les soldats français pénètrent dans la place. Mais ils se heurtent aux barricades qui encombrent les rues; il faut prendre les maisons une par une, étage par étage, de la cave au grenier, en quelque sorte à l'abordage, au cours de meurtriers combats corps à corps; on passe d'une maison à l'autre par les sous-sols, on grimpe comme on peut vers le haut des immeubles, dont les escaliers ont été brisés pour improviser des barricades, fusillé à bout portant par les meurtrières creusées dans les murs et les plafonds. Un Polonais est assommé à coups de crucifix; un prêtre se vante d'avoir égorgé 17 Français au cours d'une journée. On se bat au dessus du sol et aussi en dessous; en creusant des sapes, les mineurs français découvrent des trésors cachés plusieurs siècles plus tôt, au cours d'époques non moins calamiteuses; des adversaires enchevêtrés périssent noyés au fond des caves, dans les flots d'huile et de vin échappés des jarres que les coups qu'ils se portent ont brisées; les murs sont enduits de résine pour que l'incendie se propage et retarde l'avance des soldats français; les non combattants se sont réfugiés dans les sous-sol, où beaucoup meurent victimes de l'air malsain qu'ils y respirent. Les bombes crèvent les sépultures des couvents, mettant à jour des ossements antiques qui se mêlent aux cadavres récents; on pille à la lueur des bûchers où se consument des corps qu'il est impossible d'inhumer, faute de bras. Les meneurs commettent de nombreux abus au nom de la lutte à outrance; vers la fin du siège une recrudescence de la tension entraîne des exécutions sommaires; Palafox protège autant qu'il le peut les malheureux dont la foule réclame la mort. Atteint par l'épidémie qui décime les habitants, le capitaine-général sollicite une trêve que Lannes refuse, le 19 février, du fond du caveau où il s'abrite. Le 20, épuisé, il passe le commandement à Saint-Marc. La ville tombe le lendemain, après 52 jours de siège et 23 jours de combats de rue. Les survivants quittent, la mort dans l'âme, une cité détruite. Des dizaines de milliers d'Espagnols (54000 d'après Rogniat) ont payé de leur vie cette page héroïque de leur histoire. Les Français ont perdu quelques 3000 hommes (3110 d'après Lejeune). En dehors des pertes causées par les combats, les belligérants ont été décimés par le typhus que propage les milliers de cadavres putréfiés à l'air libre; la place manquant dans les cimetières, des centaines de corps gisent, cousus dans des sacs de toile, aux portes des églises; l'air est si empesté que la moindre blessure s'infecte et se gangrène. Les Français, mal approvisionnés au milieu d'une population hostile, ont également beaucoup souffert de la faim et Lannes a dû remonter leur moral abattu à plusieurs reprises. D'après de Brandt, sans les retards du maréchal Ney, lors de la bataille de Tudela, la ville aurait probablement été occupée sans résistance; les vainqueurs seraient parvenu dans la cité en même temps que les fuyards. Après la prise de la ville, quelques ecclésiastiques furibonds, responsables d'excès, sont noyés dans l'Ebre; Dom Bazile, qui a sévi sans pitié, contre ses compatriotes aussi bien que contre les Français, meurt ignominieusement, en suppliant qu'on lui accorde la vie sauve en échange de son or (Billon); à part ces exécutions, les vaincus ne subissent pas de représailles; ils font allégeance à Joseph et promettent de lui être aussi fidèles qu'à son prédécesseur; mais Napoléon ne l'entend pas de cette oreille; il tient à montrer au monde que les rebelles ont cédé à la force de ses armes; Palafox est emprisonné à Vincennes; le Courrier d'Espagne, qui a publié le texte de l'allégeance, est interdit (Cavallero). Les rescapés se demandent ce qu'ils vont faire de la Vierge du pilier qui les a trahis; la jettera-t-on dans la rivière? Non, elle sera française puisqu'elle l'a voulu! 

Quatre ans plus tard, les traces de la catastrophe n'ont pas été effacées. "J'ai vu encore des restes effrayants de la résistance opposée par les assiégés, des couvents sont remplis de squelettes de moines ayant leurs habits. On y trouve des soldats, des femmes, des enfants sans sépultures, entassés au milieu de ce qui était autrefois des cours ou des jardins." (Morin - Un résumé des mémoires de Morin est ici). 

22 décembre: Napoléon quitte Madrid pour se lancer à la poursuite des Anglais. Il nomme Joseph son lieutenant-général. Le roi, affublé de ce titre, subordonné à un prince étranger, est-il encore le maître des Espagnes? L'Empereur ayant menacé de gouverner directement le pays, s'il ne se soumet pas à son frère, de nombreux notables font allégeances, dans la crainte de perdre le peu d'indépendance qui subsiste. 

23 décembre: Après avoir tenté une pointe contre Soult, qui lui paraissait à sa portée, John Moore commence à battre en retraite vers la Corogne (Thomas, Neale et Harris). 

28 décembre: La Junte légalise les guérillas* et encourage leur formation. Les Espagnols sont appelés à se réunir pour immortaliser leur nom par des exploits héroïques, mais aussi pour s'enrichir honorablement grâce au butin pris sur l'ennemi. Les troupes françaises, en proie à une insécurité de tous les instants, sont soumises aux attaques de groupes qui massacrent les hommes isolés, dressent des embuscades, enlèvent les courriers et gênent les communications, évitent le combat et se dispersent aussitôt qu'on les pourchasse. On organise des relais en crénelant les maisons les plus solides; la nuit, les garnisons de ces postes, isolés les uns des autres, s'enferment et n'osent même pas sortir pour satisfaire leurs besoins pressants (Lavaux); on assassine des militaires à moins d'une portée de fusil de leurs portes; des paysans kidnappent des officiers à 50 pas de leur poste (Morin). On ne se déplace plus qu'en caravanes bien armées; les convois assaillis se forment en carré, comme plus tard les pionniers du Far West attaqués par les indiens. Lorsque des autochtones acceptent de transmettre un message, celui-ci est placé dans un bâton de marche creux, et la réponse, obligatoirement exigée, par mesure de précaution, est rapportée selon le même procédé (Espinchal). Fleuret décrit avec beaucoup de naïveté et de vérité les marches épuisantes à travers les montagnes, dans la neige et dans la boue, où l'on perd ses souliers, remplacés provisoirement par des mouchoirs noués autour des pieds, à la poursuite d'armées fantômes, à travers des villages sans hommes, où l'on vous tire dessus une fois le dos tourné; où l'on parvient le soir, trempé, couvert de fange, et sans aucune place autour du feu pour se sécher. Les guérillas harassent et énervent les forces françaises dans un pays qui ne sera jamais conquis en entier et jamais totalement pacifié, à de rares exceptions près, même dans les zones occupées. Les Anglais ne se louent pas sans réserve de la collaboration de ces auxiliaires versatiles, dont les effectifs gonflent lorsqu'ils avancent, s'amenuisent lorsqu'ils reculent, et qui tournent à l'occasion leurs armes contre leurs alliés; les Espagnols demandent d'ailleurs finalement à Wellington d'en débarrasser le pays. Les guérillas contribuent à donner à la guerre ce caractère de férocité que l'on rencontre rarement à ce degré dans les autres campagnes de l'Empire. D'après l'historien anglais Napier, les Espagnols se défendirent "avec plus de cruauté que de courage, avec plus de violence que de froide intrépidité, avec plus de haine de l'étranger que de confiance en leur propre cause". 

* Les guérillas s'appellaient aussi partidas ou cuadrillas. 

31 décembre: Passage de l'Esla à gué par l'armée française. "On forma la haie et le passage commença: l'eau était extrêmement froide, et nos vieilles moustaches commençaient à grogner lorsque les soldats virent l'Empereur entrer à pied dans la rivière et leur montrer le chemin. Ce ne fut dans tout le régiment qu'un cri de "Vive l'Empereur!" L'enthousiasme fut général et, en une demi-heure, toute la division fut de l'autre côté. Ce point de passage ne fut plus connu dans l'armée que sous le nom de "Gué de l'Empereur" (capitaine Marcel). Ce témoignage est caractéristique de la manière dont Napoléon relevait le courage de ses hommes et se les attachait par l'exemple. Au sortir de l'eau, d'après Coignet, les cuisses des soldats étaient aussi rouges que des écrevisses bouillies. 

Ces tumultueux événements occultent quelque peu la conquête de Curaçao par les Britanniques sur les Hollandais intervenu dans le courant de l'année. 
 

1809: La Corogne: les Anglais sont chassés d'Espagne - Seconde tentative de conquête du Portugal (Soult) - Bataille de Talavera - Incursion anglaise en Hollande. 

Dans le courant de l'année un décret de la Junte ordonne des courses de terre contre les Français. Les guérillas se multiplient. Leurs bandes, qui s'égaillent une fois leur coup accompli, sont insaisissables; elles se grossissent d'un grand nombre de soldats qui désertent les rangs de l'armée régulière pour se livrer à une guerre qui convient mieux à leurs goûts; comme leur membres ne portent pas d'uniforme, tout civil devient un ennemi potentiel pour les soldats français. Par ailleurs, les maladies déciment les troupes impériales; de nombreux soldats français, dirigés sur  la Catalogne, sont victimes de la dysenterie et de la fièvre d'hôpital, dans les hôpitaux de Narbonne (Py). 

1er janvier: Napoléon, à Astorga, charge le maréchal Soult de poursuivre l'armée anglaise avec mission, si possible, de s'opposer à son embarquement. Il confie au maréchal Ney le soin de contenir le rassemblement de la Romana, garder les défilés de la Galice et organiser la région. Un autre théâtre d'opérations l'appelle. Les Autrichiens, malgré leurs déconvenues antérieures, pensent que le moment est venu de reprendre la lutte; les subsides anglais les y aideront. D'autre part, l'Empereur sait que Talleyrand et Fouché, qui se détestent, se sont rapprochés pour comploter son remplacement par Murat, au cas où il viendrait à disparaître prématurément. Napoléon rétrograde avec la Garde sur Valladolid (Thomas, Neale et Harris). 

La Junte publie un manifeste appelant les peuples de l'Europe à se dresser contre Napoléon. 

L'orage qui s'annonce au nord de l'Europe entraîne un affaiblissement des forces françaises en Espagne. Des renforts sont retenus, des cadres sont retirés pour recevoir les recrues de l'armée d'Allemagne, une partie de la Garde est rappelée ainsi que des unités de cavalerie jugées superflues par l'Empereur en Espagne. Mais les conséquences de ces mouvements de troupes resteront cependant limitées (Commandant Saski).  

8 janvier: Bataille de Lugo (Thomas et Neale). 

9 janvier: Traité d'alliance entre l'Angleterre et la Junte espagnole; les deux parties s'engagent à faire cause commune contre la France et à ne souscrire aucune paix séparée. Mais l'Espagne n'est plus pour Londres qu'un terrain d'action secondaire. Le regard du cabinet se porte vers l'Autriche, où l'on attend beaucoup du prince Charles. Il convient mieux à l'aristocratie britannique que Napoléon soit battu par une armée régulière plutôt que par un soulèvement plébéien (Napier). 

14 janvier: Un corps expéditionnaire britannique de 4000 hommes, sous les ordres du général Sherbrooke, met à la voile pour aller s'emparer de Cadix. Cette opération se heurte à une série de difficultés dont l'hostilité de la Junte qui craint que cette place ne subisse le sort de Gibraltar.  

16 janvier: Bataille de La Corogne. Les débris de l'armée anglaise de John Moore, qui a été tué, parviennent à se rembarquer (Thomas et Neale).  

L'armée anglaise arrive à La Corogne le 11 janvier, à l'exception d'un contingent qui a été détaché, le 27 décembre d'Astorga sur Orense et qui rejoint sans être inquiété le port de Vigo (Harris). Aucun bateau n'est en vue dans le port. La flotte qui a amené Baird, dans l'incertitude sur le point d'embarquement, s'est rendue à Vigo. Moore est donc contraint d'organiser des moyens de défense  pour contrer l'armée française qui apparaît de l'autre côté du Mero. Le pont de Castroburgo, franchissant la rivière, a été coupé. Soult est obligé de le faire rétablir, ce qui ralentit sa progression. Il envoie néanmoins le général Franceschi au pont de Sela, qui est encore intact. Ce général s'empare de ce point de passage, ainsi que d'un convoi de vivres destinés aux Anglais. Mais le pont de Sela se trouve à deux lieues (8 km environ) du pont détruit. Le 14, le pont rompu ayant était rétabli, l'armée française franchit le Mero et prend position face à l'armée anglaise. La gauche de cette armée, appuyée aux rives escarpées du Mero, occupe une position très forte. La droite semble plus vulnérable, mais le général anglais a judicieusement placé une de ses divisions en échelons pour la renforcer. Soult attend que toutes ses troupes aient rejoint, avant de donner l'assaut. Le 15, des affaires d'avant-garde permettent aux Français de gagner les emplacements d'où ils doivent déboucher le lendemain. Le 16 l'assaut est lancé contre la droite anglaise. Malgré quelques succès initiaux, les Français ne remportent pas l'avantage décisif escompté. La nuit met fin aux combats. Les Anglais ne pourront pas être délogés du mont Mero, clé de la position. Le général Hope, qui a succédé à Moore, blessé à mort, puis à Baird, lui aussi blessé, profite de l'obscurité pour rentrer dans La Corogne et commencer l'embarquement. Celui-ci aurait eu lieu pendant la journée, si l'attaque des Français n'avait pas contraint le général anglais à le différer ("Victoires et Conquêtes" volume 18). Dans ses mémoires, Soult affirme qu'il n'envisageait pas, avec les moyens réduits dont il disposait, de forcer l'armée anglaise, dans la forte position qu'elle occupait, avant l'arrivée du corps du maréchal Ney. Par ordre du quartier général impérial, deux divisions lui avaient en effet été provisoirement retirées quelques jours plus tôt et c'était le corps de Ney qui devait les remplacer. Mais ce dernier traînait des pieds. Le général Béchet de Léocour, envoyé par Ney auprès de Soult, est la victime de la mauvaise humeur du maréchal contre son camarade. La mésentente entre les deux hommes ne fera que s'approfondir. 

7 janvier?*: Napoléon quitte Valladolid pour rejoindre Paris à francs étriers. Il ne remettra plus les pieds en Espagne. Avant de partir, au cours d'une revue, il a violemment reproché au général Legendre, ancien chef d'état-major de Dupont, la capitulation de Baylen; on ne rend pas ses armes en rase campagne; on se fait tuer (Thiébault)! 

* Cette date est incompatible avec celles de la correspondance de l'Empereur. Le départ a dû avoir lieu plus tard. 

18 janvier: Soult somme La Corogne de capituler. Elle est encore tenue par deux régiments espagnols; ils finissent par se rendre le 20. Le 23, le maréchal entre en pourparlers avec les autorités du Férol, une place forte qui ferme la baie. Les affaires y sont plus compliquées; le peuple s'est soulevé et les émeutiers menacent de mort quiconque parlera de se rendre. Le 26, des représentants des insurgés, intimidés par les préparatifs français, acceptent néanmoins de discuter. Le 27, la place est occupée par les troupes françaises. Soult rend les honneurs militaires à la dépouille de John Moore et fait graver une inscription sur un rocher proche de l'endroit où le général anglais est tombé. 

Le général Quesnel, rendu à la liberté, s'attache à Soult. 

Sans la diversion autrichienne, il est probable que l'armée anglaise, qui s'est jetée dans la gueule du loup, en tentant une opération contre Soult, au lieu de battre en retraite sur le Portugal, aurait été anéantie. Elle a malgré tout essuyé un désastre qui lui a coûté le tiers de ses effectifs (10000 hommes dont 4000 Anglais, selon Soult). 

21 janvier: Une dépêche de Berthier à Soult précise les ordres de l'Empereur pour la suite de la campagne. Le corps de Soult est chargé d'envahir le Portugal par le nord, en se portant sur Porto puis sur Lisbonne. Pendant ce temps, le corps de Victor franchira la frontière espagnole au sud du Tage, depuis Mérida, et avancera en direction de la capitale portugaise; la division du général Lapisse, qui partira de Salamanque et se dirigera sur Abrantès, assurera la liaison entre les deux corps d'armée. 

23 janvier: Retour du roi Joseph à Madrid. Il a préféré rester jusqu'à présent timidement dans les maisons royales des environs, à El Pardo d'abord, ensuite à La Florida. Il est lieutenant général de l'Empereur en Espagne. Mais les chefs de corps doivent toujours correspondre avec Paris, ce qui est facteur de désordre et affaiblit l'autorité du chef désigné. Ce dernier est assisté, comme chef d'état-major, par le maréchal Jourdan, resté républicain et que l'on sait en disgrâce auprès du maître, lequel n'a jamais consenti à le parer, comme les autres maréchaux, d'un titre nobiliaire *. Autant d'éléments qui ne sont pas de nature à renforcer l'influence de Joseph sur les militaires. La population de la capitale semble se résigner au nouvel état de chose. Le roi fait de louables efforts pour gagner le coeur de son peuple; parfois, il semble y parvenir; la plupart du temps, c'est peine perdue; on se moque de la grande piété qu'il affecte; sa bonté naturelle le pousse à pardonner à ses ennemis, elle est interprétée comme une marque de faiblesse; et s'il fait preuve d'autorité, on devine derrière ses intentions la main ferme de l'Empereur. Il crée un ordre pour récompenser les services qui lui sont rendus; on dédaigne cet ordre, le trésor royal n'étant pas assez riche pour servir la pension qui lui est attachée et, comme la couleur en est violacée, on s'en moque en l'appelant l'ordre de l'aubergine. Le roi à trop tendance à donner davantage à ses adversaires, pour les gagner, qu'à ses partisans, pour les conserver; cela se retourne contre lui; les premiers le remboursent en ingratitude et les seconds finissent par se dégoûter. Il est trahi par certains de ses ministres qui entretiennent des relations avec les rebelles (O'Farill, par exemple); on cherche à le persuader qu'un arrangement avec la Junte serait facile si l'armée française se retirait; on le pousse à équiper des troupes qui rejoignent les rangs de la résistance; on s'appuie sur la constitution octroyée par Napoléon pour refuser les mesures d'autorité qu'exige la situation. Le roi favorise l'accès des Espagnols aux charges autour de sa personne en éloignant les Français fidèles à l'Empereur. Très susceptible, il disgracie le général Lucotte, qu'il a pourtant couvert de grâces et qu'il vient de titrer marquis, lorsque ce dernier fait inscrire son enfant nouveau né à l'ambassade de France. 

* Il aurait fallu le nommer duc de Fleurus et il aurait alors été symboliquement placé au dessus de l'Empereur, car cette victoire avait sauvé la République. C'est du moins cet argument de préséance qui était invoqué par Napoléon pour refuser tout titre nobiliaire à Jourdan.  

Pendant le premier trimestre de 1809, la situation évolue au Portugal. La population, travaillée notamment par les intrigues de l'évêque de Porto, s'en prend à tous les étrangers, y compris les Anglais soupçonnés de vouloir quitter le pays. Le parti pro-français se renforce dans la classe aisée, qui espère des réformes et un retour à l'ordre d'un changement de monarchie. 

1er février: Le corps de Ney arrive à La Corogne; il doit pacifier la Galice; selon, d'Hautpoul, le duc d'Elchingen en profite pour piller la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle; mais Petiet affirme que le butin n'était pas aussi important qu'on l'a prétendu et qu'il servit à solder la division du général Marchand. Soult réorganise son armée, qui a beaucoup souffert; d'après Clermont-Tonnerre, Ney aurait refusé de lui fournir les cartouches qui manquaient à ses troupes.  

15 février: Une première tentative de franchissement du Minho vers son embouchure échoue; la rivière, grossie par les eaux, a emporté le pont; les levées portugaises (ordenanzas)* exterminent les premiers éléments qui traversent le fleuve sur le peu de barques qui ont été trouvées.  

* Le peuple en armes était une tradition portugaise depuis des temps immémoriaux; tous les hommes devaient concourir à la défense du pays et, à l'exception des officiers qui étaient souvent étrangers, seuls des nationaux pouvaient devenir militaires. Le pays, montagneux et dépourvu de routes, se prêtait admirablement à une guerre de partisans; les ordenanzas se montraient plus redoutables que l'armée régulière, laquelle se débandait parfois à l'issue d'une bataille, même victorieuse (Foy). 

Soult remonte jusqu'à Orense où existe un pont non défendu. Il doit disperser le corps de La Romana qui agite la région traversée. 

22 février: Émeute à Cadix contre les troupes envoyées par la Junte composées de déserteurs polonais, allemands et suisses, de l'armée française; le receveur des rentes Don Joseph Heredia est massacré. 

24 février: Reddition de la Martinique aux Anglais; ils ont débarqué sur l'île le 30 janvier.  

Début mars: Le général anglais Beresford, nommé maréchal, prend la tête de l'armée portugaise qu'il est chargé de réorganiser.  

9 mars: Soult entre au Portugal. Les habitants n'ont pas fui, mais la population, femmes comprises, accueille les Français à coups de fusil (Saint-Chamans). L'invasion n'est pas une promenade de santé. Un système très dense de communication est mis en place par la résistance pour signaler les mouvements des Français: signaux de fumée sur les montagnes, relais de coureurs à pieds selon des méthodes déjà employées par... les Gaulois etc. Environné par la guérilla, le maréchal est bientôt coupé de ses bases galiciennes. Il essaye de gagner la population, en laissant retourner chez eux les prisonniers, après les avoir désarmés; mais ceux-ci sont parfois massacrés par leurs compatriotes; il en enrôle d'autres, comme il l'a fait des Espagnols pris, mais les uns et les autres désertent bientôt. La séculaire animosité nationale qui les oppose empêche Espagnols et Portugais de coordonner leurs efforts; les généraux le souhaitent; leurs troupes, indisciplinées et vindicatives, s'y opposent. Les Portugais, furieux d'essuyer des revers, s'en prennent à ceux qui les commandent: les généraux Freire et Vallonga, ainsi que d'autres officiers, sont massacrés; Vallonga est coupé en morceaux qui sont jetés sur un fumier. 

12 mars: Sherbrooke, dérouté de Cadix, arrive à Lisbonne.  

On apprend à Paris l'arrivée d'une frégate de la Junte espagnole à Trieste; on la soupçonne d'apporter à l'Autriche des subsides de l'Angleterre. Cependant l'ambassadeur en Russie du cabinet de Vienne a reçu des assurances du Tsar: ce dernier, allié de Napoléon, n'interviendra que mollement dans la guerre qui se prépare. Ces divers événements renforcent le camp des bellicistes; le prince Charles, qui est le meilleur général autrichien, sera chargé, sans enthousiasme, de conduire les troupes de son pays à une improbable victoire: il sait que la campagne ne sera pas facile. Napoléon organise la défense du Lech; comme en 1805, il ne prendra pas l'initiative de déclencher les hostilités, mais laissera le soin à l'Autriche d'en prendre la responsabilité devant l'histoire. Mais il fait preuve de son activité légendaire pour renforcer son armée d'Allemagne, sans affaiblir celle d'Espagne, grâce aux moyens dont il dispose en France et chez ses alliés; fin avril, date présumée de l'entrée en campagne des coalisés, la Grande Armée doit être en mesure de parer à toute éventualité, au grand dam de l'Autriche et des Anglais (Saski).  

19 mars: Madrid est inondé d'affiches séditieuses tandis que des rumeurs circulent sur l'arrivée prochaine d'une armée espagnole insurgée. 

20 mars: Soult s'empare de Braga*. Il y trouve le cadavre du corregidor, tué par ses administrés, à demi dévoré par des cochons; ces bêtes mangent même des blessés (Petiet). Le maréchal y déclare que l'Empereur l'a nommé gouverneur général du Portugal. 

* Cette ville aurait autrefois triomphé de Porto grâce à ses femmes qui seraient ainsi devenues les arbitres du sort des vaincus obligés de se plier à leur volonté au point même qu'une femme de Braga mariée à un homme de Porto ne pouvait pas être mise à mort par ce dernier en cas d'adultère. L'archevêque de Braga a été un temps le primat de la Péninsule lorsque Tolède fut aux mains des Maures situation qui a enflé la tête des Portugais et fut la cause de contestations avec l'Espagne (Naylies)!  

22 mars: Émeute à Porto, fomentée par Raimondo, un sbire de l'évêque, à l'annonce de la prise de Braga. Quinze personnes, dont Louis d'Olivera, un notable, et Banderini, un jeune homme, sont immolées; d'Oliveira, mis en lambeaux, est traîné sanglant, par les pieds, à travers les rues; Banderini est percé de coups et mutilé (Soult). 

27 mars: Une trentaine de marins français de la Garde, prisonniers à Cadix, réussissent à fausser compagnie à leurs geôliers et s'enfuient au Maroc sur une chaloupe à voile. D'autres tentatives, la plupart infructueuses, auront lieu au cours des mois suivants. 

28 mars: Victoire du duc de Bellune*, Victor, sur le général espagnol Cuesta à Medellin. La pluie tombée le soir de la bataille arrose le sol de telle sorte que l'on voit couler partout des ruisseaux de sang. La bataille et la poursuite des vaincus a été très meurtrière pour les Espagnols; ces derniers ont stupidement promis aux Français de ne pas faire de quartier; leur grotesque fanfaronnade se retourne contre eux; ils sont massacrés par milliers; 10000 à 12000 sont la proie des vautours. On dit que Victor en fit fusiller plusieurs centaines, mais ce n'est pas prouvé. De nombreux prisonniers défilent, tête baisée, devant les vainqueurs; ils acceptent de crier "Vive Napoléon"  mais pas "Vive le roi Joseph"; un officier espagnol passe son épée au travers du corps d'un soldat qui s'y est risqué (de Rocca). D'après Girod de l'Ain, cette bataille aurait été donnée de façon fortuite par suite du renversement d'un caisson qui aurait gêné la retraite de l'armée; je ne sais ce qu'il faut penser de ce témoignage qui se retrouve ailleurs mais pas dans tous les récits. Une certitude: c'est une charge de cavalerie qui renversa la situation, d'abord défavorable aux Français; cette arme jouera un grand rôle en Espagne où l'on parlera longtemps des "têtes d'or", les dragons casqués de cuivre, le soir à la veillée. Selon les consignes de Napoléon, Victor devait envahir le Portugal par l'est tandis que Soult y pénétrait par le nord. Ce plan ne se réalise pas; pourquoi? La victoire s'accompagne de pillage, de relâchement de la discipline et de sybaritisme du chef; enfin, Joseph, qui préfère voir ce corps d'armée participer à la conquête de l'Andalousie (Clermont-Tonnerre), donne à Victor l'ordre d'interrompre sa marche vers le Portugal, s'opposant ainsi à la volonté de l'Empereur.  

* Napoléon, qui ne manquait pas d'humour, avait attribué le titre de duc de Bellune à Victor parce que ce dernier, avant de monter en grade, se faisait appeler le soldat Beausoleil!  

29 mars: Victoire de Soult à Porto, sur une armée commandée par l'évêque, au son du tocsin. Le général Foy, fait prisonnier, alors qu'il se présentait en parlementaire, est retrouvé à peu près nu dans un cachot; il n'a échappé à la mort qu'en levant les deux mains pour montrer qu'il n'était pas l'homme à une seule main, le général Maneta, c'est-à-dire le détesté Loison; il l'a échappé belle; des prisonniers ont eu les yeux crevés et la langue arrachée; le général Lima, qui proposait de capituler, a été égorgé par ses soldats (Petiet). Des centaines de Portugais, réfugiés dans la ville, périssent noyés dans le Douro; ils tentaient de franchir le fleuve sur un pont de bateaux qui s'est effondré sous leur poids et sous les coups de leur artillerie; les rescapés sont décimés par les canons portugais, qui tirent sur la tête des colonnes françaises, et sont foulés aux pieds par les chevaux de leur cavalerie qui tente d'échapper. Saint-Chamans affirme que le nombre des noyés fut si élevé que la rivière était comblée et que ceux qui venaient après passaient sur leurs devanciers comme sur un pont; plusieurs fugitifs qui barbotent sont sauvés par les Français; les cadavres sont ultérieurement repêchés; c'est une aubaine pour nos militaires car ces malheureux ont fui en emportant leur fortune; un soldat, qui a tiré de l'eau une riche veuve, l'épouse, déserte, et finira ses jours dans la peau d'un bourgeois lusitanien (Petiet); la cité est mise à sac.  

Voici donc le maréchal Soult au Portugal. Au lieu de marcher sur Lisbonne, comme il en a l'ordre, il s'arrête; avec 19000 soldats, il s'estime trop fort pour battre en retraite et pas assez pour aller plus loin; les Portugais sont plus coriaces que prévus; une retraite compromettrait Lapisse et Victor, et son effet moral serait désastreux. Le maréchal détache Loison vers l'est, en direction d'Amarante, pour ouvrir ses communications avec l'Espagne et le corps de Victor qui doit l'aider à conquérir le Portugal en y entrant par la vallée du Tage; le duc de Dalmatie souhaite aussi se ménager, en cas de besoin, une ligne de retraite. Les Français traversent des bourgades désertées par leurs populations qui les assaillent au passage du haut des rochers (Naylies).  

Selon Thirion, Soult s'emploie à grossir son magot, en numéraire, pierres précieuses et objets d'art; il frappe Porto d'une lourde contribution à son profit; il ne dédaigne pas les statues de  la Vierge et des saints, pourvu qu'elle fussent "en métal à escompter"; mieux même, il fait fouiller les sacs des soldats, pour leur reprendre une partie du produit du pillage de la ville. Mais Napier présente l'action du duc de Dalmatie sous un jour plus favorable et le général Bigarré affirme qu'il prit toutes les mesures nécessaires pour limiter les exactions, alors qui croire? Notons que Soult, pendant la campagne de Prusse, en 1806, s'est opposé aux pillages (Foucart); mais ce n'est pas une preuve. 

3 avril: Un premier convoi de prisonniers des pontons (337 officiers et 5000 sous-officiers et soldats) part pour Cabrera. Il sera suivi par d'autres. Le fourrier Gille rapporte qu'il quitta son ponton le 28 mars mais que les conditions atmosphériques favorables au départ du convoi ne furent pas réunies avant le 3 avril. Un télescopage entre deux navires retarda le départ jusqu'au lendemain. Une tempête fut ensuite essuyée, le 6 avril, au large de Gibraltar; le vaisseau de notre fourrier, gravement endommagé, et pratiquement abandonné par un équipage aux abois, ne pensant plus qu'à prier, eût été perdu sans la présence d'esprit de ces mécréants de prisonniers. A peine tiré d'affaire, un escorteur britannique faillit le couler, le 8 avril, pensant que les prisonniers s'en étaient rendus maîtres. Finalement, il rejoignit le reste du convoi à Malaga. Gille arriva le 25 avril à Palma de Majorque et le 5 mai à Cabrera.  

8 avril: L'armée autrichienne entre en campagne plus vite que prévu (Buat). Berthier, qui commande l'armée française, en l'absence de Napoléon resté à Paris pour organiser la riposte, se trouve dans une position difficile sur le Danube. L'Empereur rappelle la Garde qui est en Espagne. La diversion autrichienne affaiblit les forces françaises dans la Péninsule. L'armée française qui est entrée en Espagne était en grande partie composée de conscrits; l'armée d'Allemagne qui affronte l'Autriche n'est guère mieux lotie; pressé par les événements, Napoléon n'a plus le temps d'instruire convenablement ses recrues et il va devoir ajuster sa tactique en conséquence notamment en employant des masses compactes ce qui rendra les affrontements plus meurtriers. 

11 avril: Cochrane tente de détruire au moyen de navires incendiaires bourrés d'explosifs une escadre française chargée de ravitailler les Antilles, entre l'île d'Aix et le fort Boyard. Les résultats sont mitigés mais plusieurs bâtiments français sont néanmoins incendiés ce qui immobilise l'escadre. Le commandant du vaisseau français le Calcutta, Jean-Baptiste Lafon, condamné par un Conseil de guerre réuni sur ordre de Napoléon, sera fusillé à bord du navire amiral, l'Océan, le 9 septembre suivant, à titre d'exemple. 

12 avril: Au Portugal, le colonel Alfred de Lameth, aide de camp du maréchal Soult, surpris, est assassiné et atrocement mutilé près d'Arrifana (ou d'Oliveira de Azéméis, dans la province de Aveiro); "colonel à l'âge de 23 ans, il avait déjà acquis une grande réputation d'intégrité et de talents militaires", s'il faut en croire l'inscription du monument élevé en 1828 par le général Charles de Lameth (1757-1832), près de son château d'Osny; deux des dragons du malheureux colonels subissent le même sort; le village est livré à une exécution militaire en représailles. Le lieutenant de Choiseul aura plus de chance; pris et dépouillé, il parviendra à s'échapper. 

19 avril: Le général Richard, chef d'état-major de Soult adresse une circulaire aux généraux de divisions les invitant à susciter de la part des habitants des pétitions pour un changement de dynastie. 

26 avril: Des adresses émanant des principales villes réclament un prince français pour régner sur leur pays; elles recueillent plus de trente mille signatures de notables, tant nobles, que membres du clergé et de la bourgeoisie. Soult les encourage; il flatte le clergé et honore ostensiblement les saints; on le soupçonne de rêver à la couronne (Saint-Chamans et Brun de Villeret donnent d'intéressantes précisions sur cette affaire); les mauvaises langues affirment même qu'il se laisse complaisamment appeler Majesté par ses visiteurs. Mais Napoléon, n'entend évidemment pas que ses maréchaux disposent à leur gré des royaumes, en utilisant des troupes françaises à des fins personnelles, et en s'appuyant sur les voeux d'un peuple étranger, plutôt que sur la volonté de celui qui dirige leur pays! Soult affirme que, laissé sans instructions sur ce point, il crut bien faire en incitant les Portugais à penser que leur soumission n'entraînerait pas la perte de leur indépendance nationale.  

Grâce à l'appui du mouvement pour un changement de dynastie et aux victoires remportées sur les insurgés, le tiers du Portugal est en voie de pacification (Napier); la situation politique s'améliore. Mais les nuages s'accumulent alentour au plan militaire: les arrières ne sont pas assurés: des coups de mains permettent aux ennemis de s'emparer de Vigo et de Chavez; la situation de Ney se dégrade en Galice: la Romana réapparaît, comme un fantôme, sans qu'on sache trop où il se trouve, l'évêque d'Orense lève des guérillas de paysans, conduites par des moines, des unités de cavalerie s'évaporent sans laisser de traces, toute communication est interrompue avec Madrid (Jomini); Victor et Lapisse ne sont pas au rendez-vous; à Lisbonne, l'armée anglaise renforcée est placée sous le commandement de Wellington. Ce dernier procède à un réaménagement de ses forces; il organise l'infanterie en divisions autonomes, chaque brigade étant pourvu d'une unité de fusiliers (infanterie légère) et adjoint un bataillon de troupes portugaises à chacune des cinq brigades britanniques. 

Sur le chemin de Madrid, où il se rend auprès du roi Joseph, le sénateur Roederer rêve à haute voix, en compagnie de Lagarde, sur ce qui adviendrait si l'Empereur succombait dans la guerre contre l'Autriche. Le sénat accepterait volontiers Joseph pour successeur; on proclamerait la paix générale; on renoncerait aux conquêtes; on suspendrait la conscription; on diminuerait les impôts; on relancerait le commerce; la population, lasse de la guerre, applaudirait; il y aurait peut-être de l'opposition chez certains militaires, mais quelques exemples vigoureux ramèneraient les autres à l'obéissance. Six ans avant la chute finale un sénateur, et non des moindres, s'interroge déjà sur l'après Napoléon! 

30 avril: L'archiduc Charles, battu à Eckmuhl, essaie d'entrer en composition avec Napoléon. Il a reçu carte blanche de l'empereur d'Autriche pour traiter ou continuer la lutte; il en profite pour proposer, en termes flatteurs, à l'empereur des Français, un échange de prisonniers. Napoléon réagit comme après Iéna: il répondra à cette lettre... quand il en aura le temps! (Saski et Buat).   

2 mai: Wellington se porte sur Coïmbre. Les projets de royauté prêtés à Soult jettent le trouble chez ses subordonnés; des complots se trament dans l'armée; nombre de militaires sont mécontents de combattre dans un pays où ils ont déjà été battus, loin du dispensateur des grâces; les conspirateurs entrent en relation avec les Anglais; l'intrigue vise à l'arrestation du maréchal et au retour en France de l'armée; les conjurés rêvent de renverser Napoléon et de le remplacer par Moreau (Soult); parmi les conspirateurs, citons le capitaine Argenton et les colonels Donnadieu et Lafitte. Wellington ne croit pas aux chances de succès de ce mouvement qui échoue (Napier); mais c'est peut-être cette trahison qui explique l'abandon intempestif par le général Loison d'Amarante et de son pont, privant ainsi l'armée du Portugal de sa voie de retraite. 

5 mai: Le caporal Wagré et 7000 compagnons de captivité arrivent sur l'île désolée de Cabrera, après plus d'un mois de navigation au cours de laquelle ils ont essuyé une tempête. Le fourrier Gille est du voyage (voir ci-dessus 3 avril). 

12 mai: Défaite de Porto. Soult, surpris dans Porto par Wellington, est contraint d'évacuer la ville. La surprise est causée par une négligence du général Quesnel qui, peut-être pour se défendre, accrédite la thèse des ambitions royales du maréchal. La population de Porto, si hostile à leur arrivée, assiste les Français lors de leur départ (Brun de Villeret). D'après Thirion,  le maréchal n'oublie pas d'envoyer une colonne, récupérer les fourgons de son trésor à son hôtel. Le mouvement du général Loison oblige l'armée à prendre des chemins de montagnes, où les hommes souffrent beaucoup et où l'artillerie et les gros bagages sont abandonnés, y compris le trésor, qui est distribué aux soldats. Soult, blessé à la suite d'une chute de cheval, n'est pas le moins affecté par les difficultés de la marche; celles-ci offrent à Argenton la possibilité de fausser compagnie aux gendarmes qui le gardent. Les guides font défaut est la troupe erre au milieu des précipices, comme un vaisseau dépourvu de boussole. Des soldats pris de panique se débandent au passage d'une rivière où beaucoup se noient; les cavaliers doivent emprunter des chemins de chèvre en tenant leur cheval par la bride; les blessés sont transportés sur les chevaux de la cavalerie; c'est un corps d'armée en guenilles et les pieds en sang, dépourvu d'artillerie et dont la poudre est gâtée par la pluie qui s'échappe du Portugal en devançant un corps portugais qui tentait de lui barrer le passage (Naylies). Heureusement, Wellington abandonne la poursuite pour se porter contre Victor, dans la vallée du Tage. 

17 mai: Un décret abolit la puissance temporelle du Pape et réunit à l'empire français le territoire du Saint-Siège (Roguet). Le Saint Père refusait d'appliquer le Blocus continental.  

20-22 mai: Bataille d'Essling-Aspern: Napoléon échoue dans sa tentative de franchir le Danube; gâté par les succès, il en est venu à sous-estimer ses adversaires comme les difficultés de ses entreprises (Buat). Les pertes sont sévères et l'Empereur est contraint d'effectuer des prélèvements sur l'armée d'Espagne, notamment en officiers d'artillerie et du génie; tous les officiers à la suite des corps et de l'état-major ainsi que les soldats des dépôts des régiments de l'armée d'Espagne sont dirigés sur la Grande Armée (Buat). 

23 mai: De retour en Espagne, Soult délivre la garnison de Lugo, assiégée par les Espagnols; elle était sur le point de capituler. Cette garnison, commandée par le général Fournier-Sarlovèse, appartient au 6ème corps du maréchal Ney.  

29 mai: Ney et Soult se rencontrent à Lugo. L'atmosphère est orageuse; Ney insulte Soult, le traite de lâche uniquement préoccupé de sauvegarder le produit de ses rapines et refuse de lui obéir; les deux maréchaux tirent l'épée et se battent en duel tandis qu'à l'extérieur leurs hommes échangent des coups de fusils; l'interposition du général Maurice Mathieu les ramène à la raison; tout cela sous l'oeil narquois d'un prisonnier anglais, le capitaine Charles Boothby, qui raconte la scène dans ses mémoires (cité dans Soult). Une harmonie de façade est cependant rétablie entre les deux maréchaux. 

Une brève collaboration est ébauchée; on ne sait pas trop ce qui est décidé, les témoignages étant contradictoires; on parle d'une opération sur Vigo; elle n'aura pas lieu. Non seulement, Soult et Ney n'arrivent pas à s'entendre pour agir de concert mais encore ils se dénigrent publiquement (Saint-Chamans). L'état-major de Ney est jaloux de celui de Soult, qui bénéficie des soldes de la Garde, son maréchal en faisant partie (Soult). Les opérations du duc de Dalmatie sont retardées par la nécessité d'équiper son armée, en prélevant du matériel dans l'arsenal de La Corogne, qui est sous la dépendance de Ney; cela ne va pas sans générer quelques frottements. L'armée du Portugal, qui manque de chaussures, est pourvue d'espadrilles de cuir non tanné, Ney refusant de prélever le nécessaire sur son armée (Petiet); La mésentente entre les deux maréchaux aboutit à l'évacuation de la Galice. Qui est responsable de cet échec? Ney pour Jomini, Soult d'après Béchet de Léocour. De toute manière, cette évacuation était imposée par la menace de Wellington dans la vallée du Tage. L'animosité de Ney poursuivra Soult jusqu'au terme de sa vie; il accusera le duc de Dalmatie d'avoir été son complice, devant le tribunal qui le condamnera à mort après les cent jours.  

L'Empereur est trop éloigné du champ des opérations pour coordonner les mouvements de ses lieutenants. A certaines époques, les informations les plus fraîches qu'il reçoit des corps d'armée, isolés dans la Péninsule en ébullition, lui parviennent via les gazettes de Londres! Il a néanmoins conservé la mauvaise habitude de prendre lui même les décisions importantes, même pour nommer aux emplois vacants! Jaloux à l'excès de son autorité, il n'admet pas son partage et à peine sa délégation. Les dépêches qu'il adresse sont souvent périmées lorsqu'elles arrivent à leur destinataire, quand elles arrivent! Compte tenu des distances et des périls, la correspondance entre Paris et les chefs de guerre de la Péninsule met plusieurs mois pour atteindre son destinataire; nombre d'estafettes et de courriers sont enlevés ou assassinés, et ce sont les insurgés qui bénéficient des informations que ne reçoivent pas ceux à qui elles étaient destinées. Les maréchaux, qui s'entraidaient lorsqu'ils n'étaient encore que divisionnaires, se tirent dans les jambes, depuis qu'ils sont ducs et princes (Vigo-Roussillon) et se montrent peu disposés à accepter la prééminence de l'un d'entre eux; il est vrai que Napoléon entretient entre ses subordonnés une rivalité qui conforte son autorité. Résultat: la mésentente règne entre les chefs de l'armée française qui paraissent poursuivre, chacun de leur côté, la guerre pour leur propre compte; une sorte d'anarchie s'installe; les chefs de corps renforcent leurs effectifs en puisant dans les troupes de leurs camarades qui passent à leur portée. Le roi Joseph et le maréchal Jourdan, son chef d'état-major, n'ont pas la carrure nécessaire pour en imposer à ces vieilles moustaches; le roi est porté à la clémence envers ses sujets rebelles, alors que les nécessités de la pacification incitent les militaires à faire preuve d'une sévérité parfois excessive; ces deux systèmes antagonistes ne peuvent pas cohabiter sans friction. Par ailleurs, la nature même du conflit, la guérilla, pousse à l'atomisation des prises de décisions. Et la topographie du pays, que les chaînes de montagnes cloisonnent en régions séparées les unes des autres, ne facilite pas les communications entre les corps d'armée. Pour se nourrir, dans un pays où les ressources sont rares, où les greniers sont enfouis dans des caves bien dissimulées, les troupes doivent souvent se disperser.  

A bien des égards, les guerres de la Péninsule sont révélatrices des lacunes de l'organisation impériale qui joueront un rôle déterminant à l'heure où l'étoile pâlira: sous l'oeil du maître, tout marche à peu près bien, mais les maréchaux, privés d'initiative et habitués à obéir, s'avéreront incapables, à quelques exceptions près, de se débrouiller seuls, lorsque les événements l'exigeront. Sans unité d'action, la discipline de l'armée ne peut que s'affaiblir et, sans discipline, les troupes françaises deviennent impuissantes face à la guérilla et aux troupes anglo-portugaises. (Le général Roguet dans ses mémoires synthétise parfaitement les difficultés rencontrées par les troupes françaises en Espagne. Son texte est ici). 

Escoiquiz, qui vivait jusqu'alors à Paris, est convaincu d'avoir noué une intrigue avec les ambassades d'Autriche et de Russie, pour intéresser les empereurs de ces pays au sort de Ferdinand. L'entreprenant chanoine est exilé à Bourges. 

10 juin: Le pape excommunie Napoléon sans le nommer. N'empêche, pour les catholiques qui l'apprennent, l'Empereur devient un mécréant et cela ne peut pas rester sans effet, en France comme dans la Péninsule. 

L'ambassadeur d'Angleterre auprès de la Junte s'oppose à la publication d'un manifeste d'inspiration libérale. L'Angleterre vise moins le bien de l'Espagne que le renversement de Napoléon (Napier dixit). Un autre texte est promulgué qui promet les peines les plus sévères aux partisans des Français (mort et confiscations des biens). Un régime de terreur est mis en place et la décision, on l'a vu, a déjà été prise de déporter les prisonniers français sur l'île désolée de Cabrera.  

11 juin: Dans une lettre dictée de Schönbrunn au baron de Méneval, avec un mot autographe, adressée à Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, Napoléon laisse éclater sa colère et se plaint de la mollesse de l'état-major de l'armée d'Espagne. Il regrette qu'on ait laissé les Anglais reformer une armée à Lisbonne sans attaquer leurs bataillons disséminés. "Vous ferez connaître au maréchal Jourdan que je trouve les affaires d'Espagne mal conduites et si mal conduites que je prévois des catastrophes si l'on ne donne pas plus d'activités et une impulsion plus vigoureuse aux mouvements des colonnes. On a laissé le temps aux Anglais de reformer une armée à Lisbonne. On a eu la coupable négligence de laisser le duc de Dalmatie trois mois sans communication. Je n'ai cependant pas cessé d'ordonner qu'on rouvrît les communications avec ce maréchal. Avec les forces qu'on a en Espagne elle n'aurait pas dû être interrompue huit jours. […] Il fallait justement […] balayer tous les corps ennemis à douze ou quinze marches autour d'elles. Pourquoi ne pas marcher contre Cuesta [...]. L'indolence de l'état major de l'armée d'Espagne est telle qu'on est resté plusieurs mois sans communication avec le duc d'Elchingen, et il aurait fallu, je crois, envoyer à Paris l'ordre au général Kellermann de marcher à lui. On a peine à concevoir de pareilles inepties. Dans cet état de choses proposer des conquêtes est assez difficile. Une armée n'est rien que par la tête, et il faut avouer qu'ici il n'y en a aucune. Recommandez que l'on attaque l'ennemi partout où on le rencontrera, qu'on rouvre les communications avec le duc de Dalmatie. […] Les Anglais sont redoutables, seuls, si l'armée n'est pas différemment dirigée, ils la conduiront avant peu de mois à une catastrophe." (Lettre manuscrite signée Nap). 

12 juin: Les corps de Mortier et de Ney sont placés sous les ordres de Soult, par ordre de l'Empereur, avec la mission de rejeter les Anglais à la mer. Mais cette concentration des moyens est contrecarrée par les craintes du roi Joseph qui veut couvrir à tout prix Madrid et opposer un corps français à chaque corps espagnol. Deux conceptions de la guerre s'affrontent: celle de l'Empereur qui recommande d'agir en masse, quitte à céder du terrain; celle du roi qui, pour conserver ce qu'il tient, en est réduit à agir par petits paquets. Trop éloigné du théâtre des opérations, Napoléon n'est pas à même d'imposer sa stratégie qui seule serait capable, en portant à l'armée anglaise un coup décisif, de créer les conditions de la pacification. 

17 juin: La flotte anglaise de Sicile pénètre dans le Golfe de Naples. Elle va s'emparer des îles d'Ischia et de Procida et tenter un débarquement sur la côte de Baïa qui échouera. Pendant ce temps, une autre expédition anglo-sicilienne assiégera le fort de Scylla, en Calabre, sans plus de succès. Les assaillants seront bientôt obligés de retourner en Sicile mais il dépêcheront dans le sud de l'Italie une nuée de brigands siciliens qui pilleront les populations. Heureusement, les brigands locaux, mécontents de cette concurrence, entreront en conflit avec eux ce qui facilitera leur répression par les troupes françaises (Duret de Tavel). 

26 juin: Dans une dépêche adressée de Madrid à l'Empereur, le gendarme Lagarde fait état du remplacement de Freire, "ambassadeur très furibond", par Lord Wellesley, frère du général Wellington, comme envoyé de Londres auprès de la Junte. Le généralissime britannique a désormais un allié de poids auprès des dirigeants espagnols insurgés. 

27 Juin: Après avoir éloigné la menace du nord (Soult), Wellington s'attaque à celle de l'est (Victor). Il entre en Espagne et marche sur Madrid. Victor, dont le corps d'armée est affaibli par les prélèvements effectués pour protéger Madrid, bat en retraite sur Talavera; ses communications avec Soult deviennent aléatoires. Les mouvements de l'armée anglaise sont freinés par la crainte du manque de vivres, la susceptibilité de ses alliés, les divergences de vues et l'impéritie des généraux espagnols. Cuesta vient reconnaître en carrosse les positions françaises et s'endort sous un arbre sitôt descendu de voiture (Napier); il parle de tuer tous les prisonniers, même les blessés, et s'attire une vive réplique de Wellington qui refuse de se battre aux côtés d'assassins (Lagarde); les relation entre les alliés sont loin d'être au beau fixe; les troupes anglaises se livrent au pillage non seulement pour se nourrir, mais aussi dans un esprit de lucre: des bestiaux sont volés pour être revendus à leur propriétaires et ce dans un pays allié où les soldats sont accueillis amicalement! 

L'insuccès d'Essling a galvanisé les adversaires de la France impériale. Le cabinet britannique pousse activement les opérations dans la Péninsule ibérique; comme on vient de le dire, les troupes anglaises marchent sur Madrid. Les escadres britanniques se dirigent sur Naples et sur les Îles ioniennes. Un débarquement est préparé, à l'embouchure de l'Elbe, pour venir épauler les mouvements armés qui agitent l'Allemagne (équipées de Brunswick-Oels et du major Schill). Des armements sont entrepris pour débarquer 40000 hommes en Belgique et en Hollande (Buat). 

4-6 juillet: Bataille de Wagram. L'Autriche, battue une fois de plus, va être contrainte de demander la paix. Dans un premier temps toutefois l'empereur d'Autriche estime que sa cause n'est pas entièrement perdu et il espère prendre sa revanche; le prinche Charles quitte le commandement de l'armée autrichienne, malgré ses grands talents, et l'empereur d'Autriche, stimulé par l'Angleterre, repousse les premières ouvertures de Napoléon. Il y est d'autant plus incité que, cette fois-ci, la victoire française a été laborieusement acquise et qu'elle a coûté cher en vies humaines. La Russie, alliée de la France, n'a que mollement participé aux opérations; elle a freiné l'insurrection polonaise qui aurait fourni un précieux renfort à l'armée de Napoléon (Berthezène); c'est qu'elle craint par dessus tout le rétablissement du royaume de Pologne.  

La victoire, obtenue à l'arrachée, marque un tournant dans l'histoire mouvementée de l'empire français: c'est la dernière qui permettra à Napoléon de dicter sa loi à l'Europe (Saski). Décimée par la guerre d'Espagne, la Grande Armée, affaiblie par un pourcentage élevé de conscrits courageux mais insuffisamment aguerris, n'est plus ce qu'elle était. 

La présence de l'Empereur sur le terrain en Péninsule ibérique est indispensable. Les soldats souhaitent ardemment son retour (de Brandt). Il y songe une fois terminée la campagne d'Autriche. Mais il n'en aura jamais le loisir. Après avoir défait l'Autriche, il divorce et, en secondes noces, convole avec l'archiduchesse Marie-Louise, fille de son adversaire de la veille. Pendant un temps, il se doit aux soins à sa jeune épouse qui va lui donner l'héritier dont il attend la consolidation de sa dynastie. Ensuite, de sombres nuages s'amassent au nord et l'éloignent définitivement du guêpier espagnol. Ce mariage s'avèrera donc doublement calamiteux: il renforcera les illusions de Napoléon qui, allié à la plus ancienne famille régnante d'Europe, va se croire tout permis et il l'éloignera du théâtre des opérations de la Péninsule, où sa présence est plus que jamais nécessaire (Marmont). 

Nuit du 5 au 6 juillet: Le pape et le cardinal Pacca sont arrêtés manu militari par le général Radet qui pénètre par escalade et effraction à l'intérieur du palais du Quirinal avec des gendarmes. Napoléon, qui a évoqué cette possibilité sans donner, semble-t-il, d'ordre formel, feint la surprise et désavoue par diplomatie ce qu'il nomme une "grande folie", mais il ne rend pas la liberté au Saint Père.   

7 juillet: Conquête de Saint-Domingue par les troupes anglo-espagnoles. 

13 juillet: Conquête des possessions françaises du Sénégal par les Anglais. Elles avaient déjà été aux mains de ces derniers qui avaient dû les rendre à la France après la guerre d'indépendance américaine. 

27-28 juillet: Bataille de Talavera. Cette bataille est donnée par le roi Joseph, Jourdan et Victor contre les forces de Wellington. Le premier jour est favorable aux Français. La matin, le général anglais échappe même de peu à la capture. Une panique des Espagnols à Santa Ollala menace un moment de désorganiser le dispositif allié. Au crépuscule, une attaque de la division Ruffin surprend les Anglais. Mais le général Hill rétablit la situation. L'impatiente ardeur de Victor se heurte à la prudence timorée de Jourdan; le roi hésite avant de se décider pour l'attaque. Le lendemain matin, les troupes françaises montent à l'assaut des positions anglaises. Elles sont repoussées. En fin de matinée, après une pause, une nouvelle attaque est lancée. Elle n'a pas plus de succès que la précédente. Par trois fois les Français reviennent à la charge. Mais leurs assauts sont brisés par la puissance de feu de la division Sherbrooke. Lorsque cette dernière tente de progresser, elle se heurte à la défense française, mais Wellington est parvenu à éloigner la menace. Les Français tentent alors de tourner les positions alliés par la plaine au nord du champ de bataille. La cavalerie anglaise fait échouer cette manoeuvre mais nombre de cavaliers tombent pêle-mêle dans un ravin où ils périssent; les survivants sont sauvés par l'intervention de la Légion germanique; certaines unités, qui n'ont pu maîtriser leurs chevaux, auraient toutefois été faites prisonnières (Girod de l'Ain). 

Voici une anecdote pittoresque relative à cette bataille. Le colonel Jamin, à la tête de son régiment, monte à l'assaut d'un mamelon tenu par les Anglais. L'appui qu'il devait recevoir fait défaut. Il n'en poursuit pas moins son avance sans brûler une amorce. Arrivé à proximité des Anglais, ceux-ci s'écrient: "Tirez les premiers, Messieurs les Français." "Après vous, répond Jamin" renouvelant ainsi le dialogue de Fontenoy. Les Français, menacés par une attaque de flanc, se précipitent sur les Anglais au pas de charge et les enfoncent. Mais ils se trouvent bientôt environnés d'ennemis et doivent rétrograder, non sans difficultés.  

Le roi Joseph et le maréchal Jourdan, craignant pour la sécurité de Madrid, décident la retraite; ces craintes sont fondées: les Espagnols de Venegas avancent au sud sur Aranjuez et les Anglo-Portugais de Wilson approchent à l'ouest jusqu'à Escalona; une sédition menace la ville, travaillée par les rumeurs les plus extravagantes (Lagarde) et où la terreur règne dans le camp français, miné par les défections; la cour est même évacuée sur Saint-Ildefonse; on travestit la fuite en déplacement vers la résidence d'été, pour donner le change, mais la population n'est pas dupe; elle attend avec impatience l'arrivée des troupes alliées; une fois Joseph de retour, les hommes qui se sont trop compromis, durant ces journées de folles espérances, sont déportés en France et leurs femmes enfermées dans des couvents. La responsabilité de la retraite de Talavera sera ultérieurement l'objet d'une vive controverse entre le roi et le maréchal Victor; les vues opposées des deux maréchaux, Victor et Jourdan, furent déjà pendant l'action la cause de fatales hésitations. Les pertes sont élevées dans les deux camps (7268 Français, 6565 Anglo-Espagnols - 7396 Français et 6268 Anglais selon Napier, qui donne une version détaillée de la rencontre). 

Joseph aggrave son cas en répandant le bruit qu'il a été battu parce que l'armée anglo-espagnole était le triple de la sienne; l'Empereur relève avec vigueur cette imprudence: à la guerre, on doit toujours surestimer ses forces et sous-estimer celle de l'adversaire; c'est ainsi que l'on accroît le moral de son armée et que l'on affaiblit celui de son adversaire; que le roi ne recommence pas!  

Selon Vigo-Roussillon, la marche vers Talavera fut très pénible; le corps d'armée mourait de faim; on manquait de pain qu'il fallait cuire soi-même; on progressait sous le soleil ardent du milieu de journée; plusieurs soldats moururent d'insolation et autres maladies. 

D'après Saint-Chamans, la bataille fut  prématurée. Si le roi Joseph et Jourdan avait attendu Soult, Wellington eût été complètement défait et peut-être obligé de rembarquer. D'après Brun de Villeret, Soult avait proposé au roi Joseph d'attirer Wellington au centre de l'Espagne, voire de lui abandonner Madrid, puis de le prendre entre deux feux: le roi d'un côté, à l'est, Soult de l'autre, sur le chemin du Portugal; sa retraite coupée, le Lord eût été pris dans une souricière; mais Joseph et son entourage refusaient de compromettre la capitale. D'après d'autres sources, Soult aurait traîné des pieds pour réaliser cette manoeuvre, et même contrarié les ordres du roi, en rappelant Mortier à Valladolid (Jomini); Soult répond, que c'est le roi qui tergiversa, qu'en rappelant Mortier, il ne faisait qu'empêcher une fausse manoeuvre et se conformer aux ordres de l'Empereur, et, qu'enfin, malgré ses instances répétées, il ne parvint pas à convaincre Ney de le rejoindre. Enfin, la coordination entre les corps de Soult et ceux du roi a certainement été affectée par la capture du général Franceschi, envoyé par le maréchal auprès de Joseph; ce général ornera de dessins, ultérieurement reproduits, les murs de sa prison de Grenade, avant de mourir de la fièvre jaune en captivité à Cadix. Napoléon estima, quant à lui, que c'était une belle occasion manquée d'arracher, une fois pour toutes, les dents et les ongles du léopard anglais, et il regretta de n'avoir pas été sur place. 

Le lieutenant anglais Sherer affirme que les troupes de Crawfurd ne parvinrent à Talavera que le lendemain de la bataille. Pour sa part, il apprend l'événement sur les bords du Tage, en marche vers l'Espagne. Son récit laisse supposer qu'il pensa que Wellington avait été battu. A son avis, si tel avait été le cas, les Français auraient pu s'emparer du Portugal, dont les défenses n'étaient pas encore prêtes. Ses camarades regrettent de n'avoir pas participé à l'affrontement; notre lieutenant note le mélange de crainte et de plaisir qu'éprouvent les militaires en évoquant les combats. Scherer et ses camarades font une courte incursion à Zarza, en Espagne; les habitants ont fui avec leurs biens. Ensuite, notre lieutenant et ses compagnons retournent au Portugal. 

Napoléon sait parfaitement que la mésentente de ses lieutenants en Espagne est la cause principale des insuccès. N'écrit-il pas: "J'avais recommandé qu'on ne livrât pas bataille si les cinq corps, ou au moins quatre, n'étaient réunis. On n'entend rien aux grands mouvements de la guerre, à Madrid." ou encore: "Quelle belle occasion on a manqué! 30000 Anglais, à 150 lieues des côtes, devant 100000 hommes des meilleures troupes! Mon Dieu. Qu'est-ce qu'une armée sans chef!" (Buat).  

Après la bataille, Cuesta, vieillard débile et prétentieux, vaniteux et sans talent mais cruel, fait décimer les régiments qui ont fui le 27; 50 soldats sont fusillés. Les soldats anglais sont écoeurés par le comportement de leurs alliés qui traitent les blessés avec la plus grande indifférence. Non contentes de ravager leur pays, les bandes espagnoles s'emparent aussi manu militari des convois de ravitaillement de l'armée anglaise. Pour Napier, il faut chercher là les racines du comportement futur de ses compatriotes à Badajoz et à Saint-Sébastien. 

6 ou 8 août: Combat du pont d'Arzopispo. Wellington victorieux prend d'abord l'offensive contre Soult, mais ses troupes étant fatiguées et ses arrières menacés, il décide de battre en retraite sur Merida, en détachant Wilson vers le nord, en direction de Ciudad-Rodrigo. Il se sépare des Espagnols qui dévorent le peu de subsistances disponibles et avec qui il ne s'entend pas. Son arrière garde, sous les ordres de Hill, est sévèrement étrillée au pont d'Arzopispo, à la traversée du Tage, par Mortier. Soult a décidé de traverser la Tage à l'heure de la plus forte chaleur, pendant la sieste! Après la bataille, les décharges d'artillerie ayant mis le feu aux moissons, beaucoup de blessés périssent dans les flammes et les vaincus perdent une partie de leurs munitions qui explosent (Naylies). Wellington regagne son sanctuaire portugais, passablement dégoûté de ses alliés espagnols; si Ney avait obéi aux ordres de Soult, la retraite des Anglais pouvait être coupée mais, selon ses propres termes, le duc d'Elchingen se souciait peu de remettre la couronne du Portugal sur la tête de son rival (Petiet)! Cuesta, furieux du départ des Britanniques, est foudroyé par une crise d'apoplexie! Déçus, les membres de la Junte, après avoir comblé d'honneur le généralissime anglais, le couvrent de calomnies.  

15 août: Prise de Flessingue par les Anglais.  Une expédition britannique, sous le général Chatham, frère aîné du second Pitt, profitant de ce que Napoléon est occupé en Allemagne, débarque en Hollande. On pourrait croire qu'il s'agit d'une diversion en faveur du cabinet de Vienne, mais c'est trop tard . Wagram a déjà eu lieu et, même si les troupes de l'archiduc Charles sortent de la défaite encore en état de combattre, le sort de l'Autriche est scellé, mais son empereur n'en a pas encore tout à fait conscience. De plus, la "perfide Albion" poursuit ses propres buts; il s'agit, sinon de s'emparer du pays, au moins de détruire tout ce qui pourra l'être d'Anvers, ce pistolet braqué au coeur de l'Angleterre. Voici, d'après Hibbert, quelle était la mission confiée à l'expédition: capturer ou détruire tous les navires ennemis à l'ancre ou en construction à Anvers, à Flessingue ou dans le Scheldt; détruire les arsenaux et les docks d'Anvers, de Terneuse et de Flessingue; réduire l'île de Walcheren et rendre, si possible, le Scheldt non navigable pour les navires de guerre.  

L'expédition remporte quelques succès initiaux et s'empare de Flessingue, mal défendue par le général baron Louis-Claude Monet (1766-1819), "uniquement occupé de ses plaisirs et d'amasser de l'argent" (Berthezène); sa conduite sera déclarée coupable par une commission d'enquête. Ce n'est pourtant pas l'avis de tout le monde: "La défense de Flessingue a été courageuse et bien à la militaire. Je conserverai toute ma vie le respect le plus affectueux pour le général Osten (Belge mortellement blessé en 1814), à qui l'on attribue cette belle défense. C'est à cette valeur indomptée, à ce sentiment d'honneur et de devoir qui anime les officiers; à cette obéissance rigoureuse, fruit d'une bonne discipline qui conduit les soldats, que les Français sont redevables de leur supériorité militaire." (Un officier anglais du 81ème).  

Cependant, le général britannique n'ose pas avancer sur Anvers. L'expédition se termine en fiasco. Les troupes sont décimées par la "fièvre des polders", une sorte de malaria. Chatham espérait cueillir en Hollande les lauriers qui lui auraient permis de supplanter Wellington dans la Péninsule. Sa piteuse conduite de l'expédition entraîne une crise gouvernementale et sa mise à l'écart provisoire. Une autre issue eût-elle été possible? C'est douteux. "J'ai affirmé et je maintiens que l'armée n'a mérité aucun reproche. La première idée d'une expédition contre l'Escaut parut du temps de M. Pitt. Le général Dumouriez fut consulté à cette occasion. Son avis fut qu'une telle expédition n'aurait point de succès; que la ligne de l'Escaut était trop forte; qu'un coup de main était impossible, etc. Il me paraît toujours extraordinaire que le ministère anglais, contre un avis aussi prépondérant, ait persisté dans cette entreprise." (Un officier du 81ème). 

Le ministre de la police Fouché, qui assure en France l'intérim du ministère de l'Intérieur, par suite de la maladie de Crétet, organise une armée de gardes nationaux, pour repousser l'invasion de Hollande, sous les ordres du maréchal Bernadotte, revenu d'Autriche après avoir mécontenté l'Empereur, ce dernier lui reprochant les termes élogieux, et immérités, d'une proclamation outrée, en hommage aux troupes saxonnes sous ses ordres, dont la conduite a pourtant été rien moins qu'exemplaire. L'Empereur ne voit pas d'un bon oeil l'initiative de Fouché. Il ne tolère pas qu'un ministre, au surplus républicain, se mêle de prendre une mesure de ce genre, qu'il juge dangereuse pour son trône. Fouché ayant, au surplus, engagé des négociations de paix secrètes avec le cabinet britannique, toujours via la Hollande, à l'insu de son maître, il sera remercié quelques temps plus tard. Napoléon ne parviendra jamais à lui faire rendre la correspondance qu'il détient; c'est sa sauvegarde: elle disparaîtra en fumée, à Trieste, lors de son décès dans un exil doré (1820); dommage pour l'histoire. D'esprit très fin, le duc d'Otrante est doté d'un aplomb remarquable; le dialogue suivant avec Napoléon en offre un exemple. Napoléon : "Vous avez été prêtre?" Fouché : "Oui, Sire." Napoléon: "Et vous avez voté la mort du roi?" Fouché: "C'est le premier service que j'ai rendu à Votre Majesté." Le prince de Bénévent, Talleyrand, est lui aussi disgracié avec humeur, pour son persiflage dans les salons, au sujet de l'aventure espagnole. Talleyrand est pourtant l'un des inspirateurs de cette entreprise; certes, il n'a sans doute pas directement participé au dénouement, mais il a rédigé l'exorde; il soutient depuis trop longtemps que la sécurité de l'Empire dépend de la domination de la Péninsule pour être exonéré de toute responsabilité dans une affaire qu'il désavoue maintenant qu'elle tourne au vinaigre. En le congédiant Napoléon qualifie son ancien ministre des Affaires étrangères de "merde dans un bas de soie". "Quel dommage qu'un aussi grand homme soit aussi mal élevé", maugrée le diplomate corrompu en aparté. Mal éduqué l'Empereur? Sans doute, mais bon connaisseur des hommes, et on ne peut certainement pas lui dénier le sens de la formule.  

17 août: Le pape, transporté de Rome sur ordre de Napoléon, arrive à Savone. L'Empereur souhaite transférer à Paris le siège du pouvoir spirituel; le Saint Père, doté d'un revenu de 2 millions, quoique captif, sera respecté (Roguet). 

Le même jour s'ouvrent à Altenbourg les négociations de paix avec l'Autriche.  

18 août: Le roi Joseph abolit par décret tous les ordres réguliers et mendiants d'Espagne; leurs biens deviennent nationaux. 

24 septembre: Jourdan est autorisé à rentrer en France. Soult, à la demande du ministre de la guerre du roi Joseph, a rédigé un mémoire sur la manière de conduire la guerre; il y préconise la prise de Ciudad-Rodrigo, préalable à toute tentative sur le Portugal. Ulcéré, Jourdan, aimé du roi mais maltraité par l'Empereur, accuse Soult d'intriguer pour le remplacer et demande son rappel; Napoléon le prend au mot. 

Le même jour, en dépit des pourparlers de paix, l'armée autrichienne attaque l'armée française à Zara (Roguet). 

8 septembre: L'empereur d'Autriche François II rejette les conditions de paix qui lui sont proposées (Roguet). La défaite des Français dans la Péninsule, à Talavera, et la tentative anglaise sur la Hollande expliquent certainement en partie l'intransigeance autrichienne. 

21 septembre: De nouvelles négociations de paix s'ouvrent à Schoenbrunn. Cette fois elles aboutiront. 

26 septembre: Dans une lettre datée de Schoenbrunn, Napoléon reproche à Soult d'avoir commis au Portugal des actes de nature à démoraliser l'armée qui confinent à la trahison et au crime de lèse-majesté. Néanmoins, après avoir longuement hésité, l'Empereur déclare oublier le passé et annonce officiellement au maréchal sa nomination comme major général des troupes françaises en Espagne (Soult). Les reproches que l'Empereur adresse au duc de Dalmatie sont-ils sincères? Oui et non, car, en faisant supporter au maréchal tout le poids de l'échec de la mission impossible qu'il lui a confiée, il occulte ses propres erreurs et surtout il relègue dans l'ombre la scabreuse conjuration militaire dont la publicité pourrait amener l'opinion publique française et étrangère à s'interroger sur la solidité de son trône. Quoi qu'il en soit, Napoléon ne veut pas se priver des services d'un militaire qu'il tient pour le meilleur manoeuvrier d'Europe, surtout après la défaite de Talavera, même s'il traite le maréchal de gros con, dans ses conversations avec Daru. Au surplus, l'Empereur espère être bientôt de retour lui-même en Espagne (Brun de Villeret). En attendant, Ney, qui refuse de se trouver sous les ordres de son rival en gloire abhorré, quitte son commandement, qu'il laisse au général Marchand; lors de son passage à Madrid, le roi Joseph lui laisse entendre que Napoléon souhaiterait l'avoir à ses côtés; le duc d'Elchingen ne se le fait pas répéter deux fois; il part rejoindre l'Empereur. 

27 septembre: Ney quitte son corps d'armée pour se rendre en France. L'Empereur rappelle à Paris Bernadotte qui avait été nommé par Fouché à la tête de l'armée chargée de repousser les Anglais de Hollande sans son accord. 

30 septembre: Évacuation de Walcheren par les Anglais vaincus par les fièvres (Thomas et Harris). 

14 octobre: La paix de Schoenbrunn met fin aux hostilités entre la France et l'Autriche qui paie très cher cette nouvelle équipée militaire. 

18 octobre: Marchand, qui assure l'intérim de Ney, essuie un échec à Tamames. Le duc del Parque s'empare de Salamanque. Napoléon donne aussitôt l'ordre à Ney de rejoindre son poste pour remonter le moral des troupes (Jomini). 

25 octobre: Le contre-amiral anglais Martin oblige une escadre française à s'échouer sur les côtes du département de l'Hérault; deux des vaisseaux de cette escadre sont incendiés (Roguet).   

31 octobre: Soult est appelé par le roi Joseph à Madrid, pour y prendre ses fonctions de major général. Il n'y restera pas longtemps: les deux hommes ne sont pas faits pour s'entendre.  

9 novembre: Jourdan rentre en France (Lagarde). Mais le vieux maréchal républicain ne tardera pas à revenir conseiller Joseph. 

16 novembre: Dans une dépêche, Lagarde fait savoir que, malgré la menace permanente d'insurrection qui plane sur Madrid, le gouvernement royal se refuse à permettre l'armement du Retiro demandé par Belliard, gouverneur de la capitale, au motif que cette forteresse, aux mains des troupes impériales, permettrait à Napoléon de dominer totalement et pour longtemps la politique espagnole. Dans une autre dépêche, envoyée quelques jours plus tard, il affirme que les prisonniers espagnols sont mieux traités que les soldats français et que, laissés libre de vaquer à travers la ville, ils corrompent l'esprit public; il préconise leur départ pour la France; mais le gouvernement s'y oppose pour les enrôler dans l'armée royale; l'expérience prouve pourtant qu'ils désertent rapidement et vont grossir les rangs de la rébellion. 

19 novembre: Victoire d'Ocaña sur les troupes des insurgés. Soult a eu l'ingénieuse idée d'attaquer pendant la sieste, comme au pont de l'Arzopispo (Petiet). Quant au général espagnol, Areizaga, il a dirigé ses troupes du haut d'un clocher! Cette retentissante victoire, remportée par le maréchal Soult, est considérée comme le succès décisif espéré par les armes françaises dans la Péninsule. Les vaincus abandonnent au vainqueur des milliers de prisonniers (les pertes ennemies sont évaluées par Soult à 30000 hommes, dont 26000 prisonniers; beaucoup sont incorporés dans l'armée du roi Joseph, contre l'avis du maréchal; ils désertent le lendemain). La porte de l'Andalousie s'entrebâille. Les Espagnols sont abasourdis; mais la résistance n'est pas brisée. Soult est l'artisan de cette belle victoire, mais les honneurs du bulletin français sont réservés à Mortier; Napoléon a pardonné au duc de Dalmatie, mais il ne manque pas cette occasion de manifester sa rancune! Soult a d'autant plus de raison de se montrer amer que les services de certains de ses camarades, qui ont eu la chance de se battre sous les yeux du dispensateur des grâces, ont été récompensés par un titre princier, alors qu'il doit se contenter de son duché, lui qui rêvait d'être roi. La portée de cette victoire incontestable est toutefois surestimée par Madrid; il entre dans le système du roi de montrer à l'Empereur que sa présence en Espagne n'est pas nécessaire. 

28 novembre: Kellermann, le fils du vainqueur de Valmy, après avoir rassemblé les forces françaises de Vieille-Castille, rencontre l'armée espagnole d'Estremadure, commandée par le duc del Parque, vainqueur à Tamames, et lui inflige une cinglante défaite, près de Salamanque. Avant de quitter la ville, les insurgés crèvent les yeux des partisans des Français (Lagarde). 

1er décembre: Berthier est nommé major général de l'armée d'Espagne, pour accélérer la correspondance avec la Péninsule, en court-circuitant le ministre de la Guerre. Soult prend la mouche de cette nomination qui, pourtant, ne change rien à ses attributions, puisqu'il reste chef d'état-major de cette armée. 

4 décembre: Joseph envoie de Clermont-Tonnerre comme émissaire auprès de son frère. La situation paraît s'améliorer en Espagne, mais le roi est agacé par les rumeurs selon lesquels la couronne pourrait lui être retirée. Il s'oppose vivement aux spéculations concernant une possible annexion à l'Empire des provinces au nord de l'Ebre; il préférerait abdiquer plutôt que de consentir au démembrement de l'Espagne. Tous ces bruits, vrais ou faux, ne peuvent que retarder la stabilisation du pays. Quant à l'Empereur, jaloux de ses prérogatives, il reproche à son frère de décerner directement  titres et décorations à des officiers français! 

6 décembre: Dans une dépêche, Lagarde signale que la junte de Valence est entrée en rébellion contre la Junte centrale. Elle n'est pas la seule. A peu près au même moment, celle des Asturies est dispersée par La Romana pour le même motif. Des velléités autonomistes travaillent l'Espagne insurgée. 

10 décembre: Capitulation de Girone (O'Neil). Les présentes notes ont surtout trait aux événements qui se déroulent au Portugal et à l'ouest de l'Espagne. Est-ce à dire qu'il ne se passe rien ailleurs? Assurément non. A l'est de la Péninsule la guerre se poursuit également. Plusieurs places fortes sont assiégées, puis prises, en Catalogne et dans le royaume de Valence (Roses, Lérida, Tortose, Tarragone, Sagonte, Valence...). Les Espagnols, on l'a déjà dit, se défendent avec opiniâtreté derrière leurs murailles. Les assaillants doivent disperser les armées qui tentent de les débloquer. La guérilla est partout présente. Les opérations qui se poursuivent dans cette partie de la Péninsule sont, presque toujours, isolées de celles qui se déroulent à l'ouest et au sud. Si les Britanniques, et leurs alliés Siciliens, ne sont pas totalement absents de ce théâtre d'opération, ils n'y interviennent que secondairement, depuis la mer; les escadres anglaises (commodore West, Lord Cochrane) bloquent les ports, bombardent les routes du littoral, pour gêner les déplacements des Français, tuant indifféremment amis et ennemis, débarquent de petits détachements destinés à secourir les places menacées (colonel Marshal, généraux Maitland, Murray, Clinton et Lord Bentinck) ou soudoient la résistance (colonels Doyle et Green). On verra également des unités britanniques intervenir en Andalousie, contre les troupes françaises qui assiègent Cadix. Mais l'essentiel de leurs forces est concentré à l'ouest et c'est là qu'interviendra la décision finale.  

A l'est de L'Espagne s'illustrent Duhesme, Gouvion Saint-Cyr, Augereau, Mac Donald, Decaen (Catalogne) et surtout Suchet (Aragon)*, ce qui vaut à ce dernier le titre de duc d'Albufera. Le grand nombre de chefs que consomma la guerre en Catalogne est révélatrice des difficultés rencontrées. Elle n'en souligne que davantage la longévité de Suchet en Aragon. Bon administrateur, ferme mais juste, ce dernier parvient à rétablir un semblant de paix et de sécurité dans la région qu'il contrôle. Trois anecdotes illustrent l'efficacité de sa méthode. Au siège de Tortose, les chefs Espagnols interdisent à leurs canonniers de tirer sur la maison où loge l'épouse de leur adversaire; cette dernière se tient constamment à cheval, aux côtés de son mari, et sa hardiesse lui a gagné la sympathie de gens qui savent apprécier le courage. Suchet est ovationné par la foule au moment de son départ du Royaume de Valence en 1813. «Jamais roi n'a été plus salué et complimenté que n'était le maréchal duc d'Albufera, le peuple se portait en foule sur son passage, les maisons étaient tapissées, le peuple le regardait partir comme avec regret, tant il s'était fait aimer dans les provinces qu'il avait conquises.» (Graindor). Les regrets de son départ et l'espoir de son retour sont exprimés un peu plus loin par le prêtre d'un bourg qui se fait l'interprète des sentiments de ses paroissiens (Larreguy de Civrieux). A la mort de Suchet, en 1826, les villes de Saragosse et de Valence lui rendent les honneurs funèbres. Si les maréchaux français et leurs lieutenants avaient collaboré plus efficacement et s'ils s'étaient préoccupés d'améliorer le sort des Espagnols, au lieu de les piller, peut-être le roi Joseph eût-il triomphé de bien des réticences. 

* Soult prétend que Suchet était favorisé par le roi Joseph, le duc d'Albufera étant, par son mariage, le neveu de la reine.  

Dans le courant de l'année, Cevallos, ambassadeur de la Junte en Angleterre, publie un Discours politique dans lequel il s'efforce de calmer les inquiétudes de ses compatriotes en leur démontrant que l'intérêt du cabinet de Londres est de poursuivre la guerre, moins coûteuse pour les Anglais que ne le serait la paix. Les Îles ioniennes, sauf Corfou, vigoureusement défendue par le général Donzelot, sont conquises par l'Angleterre, avec l'aide du pacha de Janina. Napoléon, qui a compris que les colonies espagnoles d'Amérique ne peuvent pas être maintenues sous le contrôle du roi Joseph, accepte l'idée de leur indépendance à condition que les nouveaux Etats se ferment à l'Angleterre; cette politique, conforme aux intérêts américains, est vue d'un bon oeil à Washington (voir Napoléon et l'Amérique). 
 

1810: Année d'expansion française en Péninsule - Conquête de l'Andalousie - Troisième tentative de conquête du Portugal (Masséna). 

6 janvier: Le journal de Madrid publie un manifeste de la Junte dans lequel celle-ci prône l'assassinat des Afrancesados*; cent mille poignards auraient été distribués à cette fin. 

* On désigne ainsi les partisans des Français aussi appelés Josepinos.  

8 janvier: Le roi Joseph quitte Madrid pour l'Andalousie. Il est accompagné de nombreux civils pour l'apparat et aussi pour administrer les futures conquêtes. La conquête de l'Andalousie est une faute militaire; elle renouvelle Baylen. La priorité devrait être donnée à l'expulsion des Anglais de la Péninsule; après, l'Espagne tomberait comme un fruit mûr. Napoléon en est conscient et il s'est longtemps opposé à cette aventure qui disperse les forces françaises et les rend plus vulnérables. Mais il finit par céder aux instances de son frère qui promet une promenade militaire. Pour assurer les communications et contenir les guérillas, les Français en sont réduits à relever les forteresses des Maures édifiées pour le même objet (Naylies). 

19 janvier: Dans une de ses dépêches, Lagarde fait état de rumeurs selon lesquelles la Russie aurait fait adresser des insinuations à la Junte; on ne sait trop si ces bruits sont fondés où s'ils montrent seulement les espoirs que la résistance espagnole met dans une reprise des hostilités au nord de l'Europe. En même temps, il annonce qu'un décret du roi Joseph invite tous les insurgés à rejoindre son armée avec promesse de les maintenir dans leur grade; ce texte dangereux est également impolitique: il mécontente les officiers fidèles qui craignent de voir leurs adversaires leur passer devant. 

24 janvier: Un soulèvement éclate à Séville contre la Junte accusée d'impéritie et de corruption; les membres de la Junte s'enfuient à Cadix où ils vont réunir les Cortes; un gouvernement populaire les remplace. 

28 janvier: Prise de Grenade par Sebastiani sous le commandement du roi Joseph. Débarrassés de l'hypothèque autrichienne, les Français reprennent l'offensive. La conquête de l'Andalousie est en marche. Les Français sont bien accueillis dans les villes lasses de l'anarchie; peut-être y fourbit-on l'escopette et y aiguise-t-on le poignard, mais c'est en cachette; toutes les figures sont riantes et les paroles bienveillantes (Fée); des bourgs feront de bon gré allégeance aux Français (Espinchal)*; mais les chefs de la résistance, approchés, refusent toute discussion et les campagnes sont loin d'être pacifiées; les contrebandiers y sont nombreux et ils y entretiennent une tenace tradition d'insoumission; l'insurrection de Ronda en apporte bientôt  la preuve. 

* A partir de La Caroline, sur la route qui mène à Séville, on rencontre plusieurs colonies allemandes et hollandaises qui ne cachent pas leur sympathie pour les troupes impériales, dont beaucoup de soldats viennent des pays de leurs ancêtres.  

Réfugiée dans l'île de Léon, complètement discréditée, la Junte est dissoute. Ses membres sont exilés. Le pouvoir passe aux mains d'un Conseil de régence. On continuera néanmoins de parler de Junte dans les papiers français. Le Conseil de régence décide d'ajourner la réunion des Cortes avant de les convoquer sous la pression des juntes provinciales.     

29 ou 31 janvier: Prise de Séville. Le chapitre rend au roi les drapeaux saisis à Baylen qui étaient cachés dans la chapelle Saint-Ferdinand de la cathédrale; d'après Petiet, ils ont été retrouvés dans une cave. Victor, qui aurait dû profiter de la confusion régnant dans les rangs ennemis pour s'emparer de Cadix, est retenu; les partisans de Soult affirment que le monarque a mis un point d'orgueil à ce que les troupes du maréchal duc de Bellune participent à son entrée triomphale dans la ville; ses adversaires disent, au contraire, que le roi était favorable à la marche sur Cadix et que c'est le maréchal duc de Dalmatie qui s'y est opposé en prétendant que Séville est la clé de l'Andalousie. Qui croire? 

1er février: Le roi Joseph publie un ordre général à l'armée d'Espagne. Ce texte, rectifié par Napoléon à des fins de propagande, est repris dans le Moniteur. Joseph se montre très mécontent des corrections apportées par son frère à sa prose. 

4 février: Arrivée de Victor devant Cadix dont il commence le siège. Les propositions de clémence adressées aux insurgés ont échoué; il est vrai que les Anglais auraient menacé de bombarder la place en cas de soumission. 

5 février: Prise de Malaga par Sébastiani. Comme la ville s'est défendue, elle est pillée; de nombreuses femmes sont violées, de la soubrette à la maîtresse de maison. Elle n'en accueille pas moins bien le roi Joseph (Petiet). 

6 février: La Guadeloupe se rend aux Anglais; le général Ernouf qui y commandait est accusé, probablement à tort, d'abus de pouvoir, de concussion et de trahison.  

8 février: Constitution par Napoléon de gouvernements militaires en Espagne au nord de l'Ebre. Les généraux qui les administreront sont dotés de pouvoirs civils et militaires; c'est un pas vers l'annexion. Le roi Joseph n'apprécie pas et les Espagnols encore moins. En Catalogne, Augereau proscrit l'usage de l'espagnol pour la rédaction des actes publics; ceux-ci devront être écrits en français et en catalan; ce clin d'oeil intéressé aux séparatistes ne suscite que peu d'écho. Le motif de ces décisions: la guerre d'Espagne coûte trop cher, on s'indemnise sur elle. Parallèlement, les troupes françaises sont réorganisées en quatre armées: l'armée de Catalogne commandée par Mac Donald, l'armée d'Aragon sous Suchet, l'armée d'Andalousie ou armée du midi confiée à Soult, l'armée du Portugal avec Masséna à sa tête et l'armée du Centre sous les ordres de Joseph. 

12 février: Ney écrit à Herrasti, gouverneur de Ciudad-Rodrigo, pour lui demander de livrer la place. Ce dernier refuse. 

Du 17-19 février: Huit ans après l'avoir rendu aux Hollandais, les Anglais s'emparent de nouveau d'Amboine, la capitale des Moluques. 

22 février: Des Français détenus sur les pontons en rade de Cadix réussissent à s'empare du navire de ravitaillement et à regagner la côte tenue par les troupes de Victor, malgré la canonnade des vaisseaux anglais et espagnols. Le vice-amiral baron Grivel, qui fait partie des évadés, est invité à dîner par Soult à Séville; il en garde un souvenir émouvant. 

Le même jour Napoléon dispense Suchet d'obéir aux ordres du roi Joseph en ajoutant que cette mesure doit rester secrète. 

5 au 10 mars: Une effroyable tempête jette à la côte des bâtiments britanniques. Quatre vaisseaux de ligne et cinquante bâtiments marchands sont détruits dans la baie de Cadix. Plusieurs autres navires réduits à l'état d'épaves doivent être incendiés. Ces événements donnent des idées d'évasion aux prisonniers des pontons qui voient flotter sous leurs yeux le drapeau français comme une invitation. 

22 avril: Prise du fort de Matagorda, ouvrage avancé de Cadix, par Victor. 

29 avril: Masséna, qui vient de s'illustrer une nouvelle fois pendant la campagne d'Autriche, ce qui lui a valu le titre de prince d'Essling, quitte Paris pour prendre la tête de l'armée du Portugal. 

Napoléon, allié désormais à l'une des plus anciennes monarchies d'Europe, semble plus puissant que jamais. Mais la présence des Anglais, au sud du continent, constitue une épine douloureuse dans le pied de l'empire français. Tant qu'une armée britannique tient le Portugal, tout espoir de pacification de l'Espagne demeure vain. Masséna est donc chargé de conquérir le royaume lusitanien et de jeter les Anglais à la mer. L'armée qui lui est confiée comprend le 2ème corps de Reynier, le 6ème de Ney et le 8ème de Junot. Dès avant le début des opérations, des frictions font grincer la machine de guerre qui se met en place. Junot se résigne difficilement à jouer les seconds rôles dans un pays où il fut naguère tout puissant; il estime être l'égal de Masséna, qu'il déteste, et n'admet pas que celui-ci s'arroge le droit de donner directement des ordres à ses troupes, sans passer par son intermédiaire; il refuse de déplacer son corps d'armée afin de ne pas paraître subordonné à Ney. Ce dernier, qui pense avoir au moins autant de titres que Masséna à diriger l'expédition, lève des grains et de l'argent sur la province d'Avila; le général Hugo, qui la gouverne au nom du roi Joseph, accepte de livrer le grain mais demande une explication pour ce qui concerne l'argent; Ney excipe d'un ordre de l'Empereur qui n'en a pas avisé son frère! Reynier reçoit des ordres contradictoires du roi Joseph et du prince d'Essling. Le torchon brûle entre l'intendant général et le payeur qui refuse d'acquitter les dépenses imprévues à Paris; Il faut forcer la caisse pour se procurer les fonds nécessaires à la satisfaction des besoins de l'armée! 

30 avril: Joseph fait part à Soult de sa volonté de retourner à Madrid; il lui laisse la tâche de poursuivre la pacification de l'Andalousie.  

Voici le maréchal proconsul de l'Andalousie, avec Mortier et Victor comme adjoints. D'après ses détracteurs, il se comporte en véritable souverain; il s'entoure d'une garde brillante et distribue sourires et regards avec une contenance étudiée (Fée); son ton est si cassant envers ses subordonnés que le général Godinot se suicide; Saint-Chamans, son aide de camp, le quitte après une prise de bec; Petiet l'accuse même d'avoir détourné des gratifications octroyées à ses aides de camp et à son état-major par le roi Joseph. Napoléon, toujours prévenu contre lui à cause de l'affaire du royaume portugais, recommence à lui battre froid un moment; il lui confie néanmoins le soin de lever les impôts dans son fief pour subvenir au besoin des troupes ce qui indispose le roi Joseph. Le duc de Dalmatie suspecte ce dernier de le desservir auprès de son frère; il refuse d'obéir aux ordres du roi qui lui paraissent inexécutables en offrant sa démission; ses rapports avec le roi ne cessent de se dégrader; des courriers sont enlevés aux portes de Madrid et ces difficultés de communications augmentent la mésentente entre les deux hommes. La tâche du maréchal n'est pas facile face à une administration royale incompétente, qui s'effondrerait si les soldats français s'en allaient, mais qui n'en regimbe pas moins très vivement lorsqu'on porte atteinte à ses prérogatives. Les effectifs de l'armée du Midi, qui ne sont pas renouvelés ou dont les renforts sont détournés par le roi, fondent et sont bientôt insuffisants pour tenir les trois royaumes de l'Andalousie tout en faisant le siège de Cadix et en refoulant les incursions anglo-espagnoles. Il faut faire face à toutes les pénuries; on manque d'argent pour solder les troupes, pour les nourrir et pour les équiper; le siège de Cadix exige des moyens qui font défaut, en matériels et en munitions. Rien ou presque ne vient de France à cette extrémité de la Péninsule; et le peu qui atteint l'Andalousie arrive dans le désordre: le ministère de la guerre étant divisé en deux, on envoie les hommes à un endroit et les habits à l'autre! Soult use d'expédients pour joindre les deux bouts; il construit des arsenaux et des fonderies, organise des hôpitaux, aménage des cours d'eaux pour la navigation, active l'exploitation des mines de mercure, se livre à des activités commerciales pour se procurer des ressources; on le lui reproche. La disette qui frappe l'Andalousie à partir du second semestre de 1811 accentue encore les difficultés. Une telle concentration des pouvoirs civils et militaires dans les mêmes mains amène inévitablement des suspicions. Le maréchal prête d'ailleurs le flanc à la critique: il profite de la situation pour arrondir son magot; il se procure assez d'oeuvres d'art pour se constituer un véritable musée; si quelques tableaux sont achetés, la plupart ne  coûtent pas cher; ils sont les fruits du pillage. Un de ces tableaux: "L'Immaculée Conception des Vénérables",  de Murillo, sera rendu à l'Espagne de Franco par le maréchal Pétain en 1941. 
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Murillo: "Immaculée Conception des Vénérables" - 1678
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6 mai: La prise d'Astorga par Junot, après quinze jours de tranchée ouverte suivis d'un assaut meurtrier, prélude à une nouvelle tentative de conquête du Portugal (Salgues). 

13 mai: Lérida tombe grâce au sang-froid du capitaine Bugeaud. Les assiégés ayant tenté une sortie, Bugeaud se jette sous un pont avec sa compagnie de voltigeurs; il laisse passer l'ennemi, puis sort brusquement, se jette sur la porte voisine, égorge le poste et s'y barricade jusqu'à ce que l'armée française, surprise de voir flotter le drapeau tricolore sur l'un des mur de la place, ne disperse la sortie, démoralisée par cet événement, et n'entre dans la ville qui vient de lui être ouverte par cet audacieux coup de mains (Larreguy de Civrieux). 

15 mai: Retour du roi à Madrid. Au cours de son périple andalou, Joseph a rencontré un descendant de Montezuma à Ronda; il en a fait son majordome; un peu plus tard, à Grenade, il a remplacé le drapeau français de l'Alhambra par le drapeau espagnol, maigre compensation des craintes qui l'assaillent concernant la solidité de son trône, menacé autant par son frère que par ses sujets rebelles; peu rancunier, dans les environs de Jaen, il a jeté une piécette à un enfant qui criait devant son cheval: "Vive le roi Ferdinand VII". Au cours de sa tournée andalouse, le roi a gagné bien des coeurs par son affabilité; toujours à Jaen, la foule l'a soustrait à ses gardes du corps pour le porter en triomphe jusqu'à sa demeure. Mais, à Séville, il a cru devoir faire preuve d'autorité, en traitant de traître le cardinal de Bourbon, dans un discours, et en ajoutant qu'il le ferait pendre au clocher de la cathédrale s'il lui tombait entre les mains, ce qui a jeté un froid parmi les ecclésiastiques de l'assistance (Petiet).  

18 mai (ou 15 mai): Révolte des prisonniers français sur les pontons malgré l'opposition de plusieurs officiers supérieurs. Le vaisseau La Vieille Castille réussit à échapper aux Espagnols et aux Anglais; il échoue sur la côte occupée par les Français. 

27 mai: C'est au tour de l'Argonaute, un autre ponton chargé de prisonniers français, à fausser compagnie aux geôliers anglo-espagnols. 

29 mai: Un décret de l'Empereur étend jusqu'au Douro le territoire soumis aux gouvernements militaires qui ne dépassait pas jusqu'alors le nord de l'Ebre. Joseph, mécontent, s'enferme et refuse de voir quiconque pendant deux jours. Beaucoup se demandent si l'Empereur n'est pas en train de mettre à exécution sa menace d'administrer directement l'Espagne au cas où elle ne se soumettrait pas. 

1er juin: Début de l'investissement de Ciudad-Rodrigo par les troupes du maréchal Ney. Masséna doit d'abord s'emparer des forteresses de la frontières, Astorga et Cuidad-Rodrigo (Espagne), Almeida (Portugal) afin d'assurer ses arrières. Ney, qui ne manifeste pas beaucoup d'enthousiasme à l'idée de servir sous le prince d'Essling, ne va pas faire preuve de zèle pour s'emparer de la place.  

5 juin: Dans une de ses dépêches, Lagarde fait état d'un ordre de Soult proclamant la guerre à mort, sans prisonniers, contre les rebelles. Depuis le retour de Joseph à Madrid, le duc de Dalmatie a mis fin au système de clémence imposé par le roi; ce sera une cause de brouille entre les deux hommes. La sévérité verbale du maréchal est contre productive: les Français ne l'appliquent pas, mais les guérillas s'en prévalent pour justifier les atrocités qu'elles commettent.  

20 juin: Louis-Philippe d'Orléans, futur roi de France, débarque à Cadix et offre son épée aux Cortes. Soult tente d'entrer en communications avec lui pour le compromettre; le prince, craignant d'être fusillé, refuse de se rendre dans le camp français (d'après Victor Hugo, témoin d'une conversation entre Louis-Philippe et le maréchal sur ce sujet). L'arrivée du prince de la maison de Bourbon s'inscrit dans une série de manoeuvres entreprises de divers côtés pour occuper la place laissée vacante par l'abdication de Ferdinand VII; sa soeur, l'infante Charlotte, princesse du Brésil, Louis XVIII, l'ancien roi de Naples, font valoir leurs prétentions au trône d'Espagne. 

26 juin: Ney commence le bombardement de Ciudad-Rodrigo qu'il assiège. Les déserteurs espagnols font état du découragement de la garnison, mais le gouverneur et la population refusent de se rendre.   

29 juin: Une dépêche de Lagarde résume de façon saisissante la situation de l'Espagne. Certes, depuis un an, des améliorations sont perceptibles, mais elles ne sont que de façade. L'Andalousie a été conquise, mais, dans le reste du pays, de nombreuses régions échappent au contrôle de Madrid. Les armées rebelles ont été dispersées, mais leurs membres, agissant par petits détachements, n'en sont que plus redoutables. Voici quel diagnostic porte le gendarme de l'Empereur: il n'y a aucun plan concerté, aucun centre commun pour achever la conquête; le système du gouvernement espagnol (indulgence) et celui des militaires français (sévérité) sont en complète contradiction; chacun rend l'autre responsable des difficultés; Joseph est constamment partagé entre son rôle de monarque et celui de lieutenant de l'Empereur; beaucoup de mesures prises pour sauver les apparences de l'indépendance entretiennent les illusions et encouragent la rébellion; dans le nord, le gouvernement royal, incertain quant aux frontières futures du royaume, n'ose pas se compromettre; au sud, le duc de Dalmatie se comporte en véritable proconsul, arrondissant sans vergogne sa fortune personnelle; les Français qui accompagnent le roi depuis le royaume de Naples ne pensent qu'à abuser de sa bonté pour obtenir des prébendes. 

30 juin: Un décret royal interdit tout payement non ordonnancé par un ministre. Ce texte, d'une stricte orthodoxie financière en période normale, va obliger les militaires français à se servir eux-mêmes, dans les circonstances exceptionnelles que traverse l'Espagne. Vers la même période, la rumeur court à Madrid que la Junte*, mécontente de son comportement, a déposé Ferdinand VII; ce bruit est d'autant plus crédible que le monarque déchu semble se complaire dans son exil français, s'aplatit devant Napoléon et refuse avec indignation les offres d'évasion qui lui sont proposées par des aventuriers à la solde de l'Angleterre qui souhaiterait certainement, malgré les difficultés, faire évader le prisonnier, ce qui permettrait d'unifier la résistance espagnole, travaillée par des dissensions internes, et de la placer plus facilement sous la dépendance britannique. L'équipée du baron de Kolli, instrumentalisée par la police de Fouché, qui l'a arrêté, fournit un exemple de ces sombres intrigues du cabinet de Londres et de la police impériale. L'avenir montrera pourtant que le bruit concernant la renonciation volontaire au trône de Ferdinand VII n'avait aucune consistance. 

* Il faut entendre les nouvelles autorités de la résistance. 

Le torchon brûle entre Ney et Masséna. La rivalité entre les deux hommes nuit aux opérations du siège de Ciudad-Rodrigo (Pelet). 

A cette époque, Murat monte une expédition pour tenter de conquérir la Sicile à partir du sud de la Calabre. Mais, compte tenu de la supériorité navale britannique, il faudrait qu'un vent favorable retienne les Anglais au port tandis qu'il pousserait la flottille française de débarquement. Cet événement ne se produit pas. En attendant, des deux côtés du détroit, les infanteries adverses sont spectatrices des incessantes escarmouches que se livrent les flottes ennemies, avec des succès balancés (Duret de Tavel).  

3 juillet: Abdication de Louis Bonaparte en faveur de son fils. C'est en partie une conséquence du Blocus continental. Le roi de Hollande n'accepte plus de sacrifier les intérêts de son peuple à la politique de son frère. Le royaume de Hollande, divisé en 10 départements, est purement et simplement rattaché à l'Empire. Cet événement sape un peu plus l'autorité du roi Joseph; ses courtisans se demandent quand l'Espagne subira le même sort et ce qu'ils deviendront alors; plusieurs d'entre eux s'efforcent de lui faire croire que la présence française est le principal obstacle à la pacification du pays, ils l'entretiennent dans l'illusion qu'il obtiendra plus facilement l'adhésion de ses sujets par la douceur que par la force; le roi manifeste son mécontentement en cessant d'inviter l'ambassadeur de France à ses réceptions; dégoûté par l'exercice d'un pouvoir qui lui échappe, Joseph néglige ses devoirs et s'étourdit en s'amusant; il paraît de plus en plus emprunté sur un trône où il donne l'impression de représenter une tragédie antique (Limouzin). Les rumeurs continuent d'aller bon train: nomination par l'Empereur du ministre des Finances de Madrid pour administrer celles-ci à son profit, cession des provinces du nord de l'Espagne à l'Empire en échange du Portugal... Ces spéculations alimentent le climat délétère qui règne autour du trône. Privé de ressources, par les ordres de l'Empereur, qui autorise ses généraux à lever des contributions, Joseph en est réduit à des expédients pour alimenter son budget: emprunt forcé, émission de papier monnaie qui perd bientôt jusqu'à 90% de sa valeur, fonte des cloches... Certes, il existe des biens nationaux aliénables, notamment ceux qui proviennent des confiscations opérées à l'encontre du clergé et des rebelles, mais nul n'a le courage de s'en porter acquéreur, sauf les courtisans qui trouvent ainsi le moyen d'échanger à bon compte les cédules hypothécaires dévaluées qu'ils ont reçues en rémunération de leur souplesse d'échine. 

10 juillet: Capitulation de Ciudad-Rodrigo. Les Espagnols reprochent aux Anglais de n'avoir rien fait pour tenter de dégager la place. Celle-ci est en ruines. Les vainqueurs se livrent au pillage malgré les ordres donnés; ils sont aidés par la garnison espagnole qui leur montre les bons endroits et en profite avec eux (Pelet). Masséna peut maintenant investir Almeida. Il prescrit le respect des Portugais et de leurs biens; mais les premiers détachements du 6ème corps qui pénètrent dans le pays pillent et tuent tout ce qu'ils rencontrent et mettent le feu aux villages après avoir enlevé le mobilier pour en trafiquer; ils sèment l'effroi sur leur passage facilitant ainsi la politique de Wellington qui a décidé de faire le vide devant les troupes françaises pour les affamer.  

14 juillet: Pour mettre un terme aux tiraillements qu'entraînent les ordres contradictoires de Joseph et de Soult, Napoléon nomme ce dernier général en chef de l'armée du midi; le roi est nommé général en chef de l'armée du centre. L'acrimonie entre les deux hommes n'en sera pas diminuée, au contraire. Le roi arrête, pour les affecter à son armée, les renforts envoyés en Andalousie. 

24 juillet: Malgré les ordres de Masséna, qui veut éviter tout engagement prématuré, Ney, qui part assiéger Almeida, livre une furieuse bataille aux forces anglo-portugaises de Crawfurd sur la Coa, dans des conditions climatiques épouvantables. Le prince d'Essling est furieux. 

30-31 juillet: Le général espagnol O'Donnel s'empare d'Alcanetar, sur le Tage. Ce n'est qu'une bicoque perdue, mais Reynier, qui commande la droite de l'armée du Portugal, en tire argument pour faire preuve de mauvaise volonté. Masséna lui rappelle vivement les ordres de l'Empereur. Le roi Joseph s'inquiète lui aussi de cet événement de peu d'importance. 

1 août: Début de l'investissement d'Almeida. La pénurie de moyens (argent, matériel de siège, vivres) retarde le déroulement des opérations. Ney, qui prétendait n'avoir besoin de rien pour s'emparer de la place, réclame maintenant des provisions! 

10 août: L'Île Bonaparte (Réunion ex-Bourbon) tombe aux pouvoirs des Anglais. 

14 août: Masséna se plaint de la nombreuse correspondance que Ney et Junot adressent directement au gouvernement; il y voit une atteinte à son autorité et peut-être aussi à sa personne (Pelet). 

15 août: Dans un discours, le roi Joseph prononce ces paroles remarquables: "J'aime la France comme ma famille, l'Espagne comme ma religion. Je suis attaché à l'une par les affections de mon coeur, à l'autre par ma conscience." Le roi s'efforce de gouverner avec douceur et bonté, selon son caractère, et il souffre beaucoup d'être retiré au milieu de son peuple comme dans un donjon. 

Ouverture de la tranchée au siège d'Almeida. Masséna dirige lui-même les opérations. 

26 août: Commencement du bombardement d'Almeida. Le soir même, une bombe tombe sur le magasin à poudre. L'explosion fait l'effet d'un tremblement de terre. 

28 août*: Reddition d'Almeida. La place est détruite de fond en comble par l'explosion; il n'y reste pas six maisons debout (Marbot). Sans cette providentielle catastrophe, le siège aurait duré plus longtemps, Almeida étant plus forte que Ciudad-Rodrigo. D'après Salgues, malgré cette catastrophe, le général anglais Cox, beau-frère de Beresford, qui commandait la place, aurait tenté de se réfugier dans les ruines du château pour y résister mais une rébellion de la garnison l'aurait obligé à capituler. 

* Le 27 août d'après Marmont; mais ce dernier, dans ses mémoires, se trompe assez souvent de date.   

La conquête du Portugal peut commencer. A la différence de ce qui s'est passer lors des deux expéditions précédentes, l'armée française va traverser un désert vidé de ses habitants, même dans les villes; il faut enfoncer les portes pour se loger et tout mettre sens dessus dessous pour trouver un peu de nourriture; dans ces conditions, il est impossible d'empêcher le pillage; les officiers s'y livrent comme les soldats; le général Béchet de Léocour monte ainsi son ménage en s'appropriant de fort belles porcelaines! L'armée compte bientôt 10% de malades; ceux-ci s'entassent dans des hôpitaux dépourvus de tout, couchés à même le sol, car il est impossible de se procurer même de la paille; la mortalité est élevée. Les difficultés d'approvisionnement et le paiement différé de leurs soldes incitent beaucoup de soldats à la désertion, principalement parmi les troupes étrangères (Confédération du Rhin). Les effectifs commencent à fondre dès le début de la campagne. Masséna autorise la formation de régiments portugais; les prisonniers acceptent d'abord, puis désertent quelques jours plus tard pour rejoindre les Anglais. 

13 septembre: Lettre de Masséna au gouvernement. Il y décrit la situation de l'armée et ajoute que seuls son obéissance et son dévouement le poussent à pénétrer au Portugal dans ces conditions. 

Au milieu du mois de septembre, les vents obligeant la flotte britannique à se réfugier dans le port de Messine, une tentative de débarquement française a lieu en Sicile. L'avant-garde accoste sans difficulté. Mais elle s'y trouve isolée par suite du calme plat qui retient le gros de l'armée sur l'autre rive du détroit. L'opération échoue et Murat renonce à la conquête de l'île. Napoléon n'a probablement jamais envisagé sérieusement de déloger les Anglais de ce territoire mais il espérait sans doute les inquiéter suffisamment pour les obliger à y concentrer leur forces de sorte que celles-ci soient indisponibles pour la Péninsule ibérique et les îles ioniennes (Duret de Tavel). 

16 septembre: L'armée de Portugal se met en mouvement. 

20 septembre: Les trois corps d'armée se réunissent à Viseu où ils ont convergé par des chemins différents; l'artillerie, qui n'a pas pu suivre, y est attendue pendant quatre jours. Marbot prétend que cet arrêt fut motivé par la fatigue de la maîtresse de Masséna qui suivait l'armée en calèche. Quoi qu'il en soit, cette halte offre à Wellington la possibilité de s'installer solidement sur la sierra d'Alcoba. 

24 septembre: Ouverture des Cortes qui adoptent les principes d'une nouvelle constitution pour l'Espagne: souveraineté nationale, légitimité de Ferdinand VII, inviolabilité des députés. Les Cortes ont été réunies, sous la pression populaire, pour mettre un terme à l'anarchie qui divisait le pays, les juntes provinciales agissant indépendamment d'une junte centrale à l'autorité contestée . Les innovations politiques, inspirées de la Révolution française, seront cependant tempérées par la tradition religieuse de la nation et l'affirmation renouvelée du caractère monarchique de l'État espagnol; la liberté de la presse sera reconnue mais flanquée d'une censure vigilante. Parallèlement, la lutte contre l'envahisseur favorise la naissance d'un sentiment d'appartenance nationale; cependant, ce mouvement unificateur ne parviendra jamais à surmonter complètement les oppositions régionales.     

25 septembre: L'armée du Portugal quitte Viseu. 

27-28 septembre: Bataille de Bussaco. Masséna livre une bataille frontale inutile et indécise; inutile parce que la position pouvait être tournée, indécise parce que, bien qu'ayant conservé sa position, Wellington, conscient de la force de sa position, n'ignorait cependant pas les faiblesses qu'elle présentait sur sa gauche; il espérait que ses adversaires lui laisseraient le temps de la renforcer grâce à l'arrivée de réserves (Wellington dispatches); son attente ayant été déçue, le Lord l'évacue pour ne pas être tourné, sans profiter du mouvement de flanc que lui offre son adversaire. Le chef de l'armée anglaise, rejoint par le corps de Hill dans la nuit du 26 au 27, a d'ailleurs accepté le combat uniquement dans un but politique; le Parlement britannique, qui trouve la guerre trop coûteuse, s'apprête à rappeler l'armée; cette "victoire" tombe à point pour relever le moral de l'arrière!  

D'après Lemonnier-Delafosse, Ney voulait un coup d'éclat, opinion confirmée par Marbot; Lagarde affirme que, le 26, Ney estimait pouvoir enlever la position avec son seul corps d'armée, et que, en revanche, le jour de l'affrontement, il la jugea imprenable et ne soutint que mollement l'action; on pourrait voir dans ce revirement du maréchal une contradiction si l'on négligeait le fait que, le 26, Hill n'avait pas encore rejoint et que l'armée anglaise était donc en position de faiblesse. D'après Béchet de Léocour, l'attaque française, décousue et sans ensemble, ne pouvait qu'échouer malgré la valeur des troupes. Après cet échec, Ney et Junot déclarent que l'expédition est manquée et incitent Masséna à rentrer en Espagne. Napoléon, furieux, fera rédigé pour le Moniteur un article mensonger où l'affaire y est décrite comme une simple diversion destinée à masquer la manoeuvre de contournement de la position anglaise; les lourdes pertes y sont expliquées par l'élan des troupes qui s'exposèrent en se laissant emporter par leur impétuosité! 

Le lieutenant anglais Sherer participe à l'action. Il décrit une scène où les soldats des deux armées viennent s'abreuver dans le même ruisseau. Il y voit une manière de consolation aux scènes de barbarie qu'imposent les combats. En esthète, il goûte la vision des feux de l'armée ennemie, vus du haut des positions anglaises, le soir de la bataille: le sol ressemble à un ciel étoilé. Français et anglais s'affrontent avec vigueur, mais sans animosité; les témoignages abondent sur ce point; un officier britannique prisonnier des Français intervient même auprès de Wellington pour que les lettres du général Béchet de Léocour, saisies par ses compatriotes, lui soient rendues. 

Au lieu de se porter sur Coïmbre puis Lisbonne, certains prétendent que Masséna aurait mieux fait de prendre Porto. Oui, sans doute, mais il aurait alors désobéi à l'Empereur. Napoléon lui reprochera plus tard d'avoir compromis l'armée, mais il reconnaîtra aussi que, s'il avait agi autrement, il lui en aurait voulu de ne pas avoir marché sur Lisbonne. Masséna pénètre plus avant, à travers un pays montagneux, aux voies de communications à peine praticables, où tout ce qui pouvait offrir quelque ressource a été systématiquement détruit. 

Napoléon ordonne au général Drouet d'Erlon d'employer ses 12000 hommes à protéger les communications de Masséna avec Almeida. Mais ce général répugne à devenir le subordonné du prince d'Essling. 

Voici ce que dit le général Roguet de la situation qui régnait alors dans la partie de l'Espagne proche de son commandement: "En septembre, des plaintes avaient été adressées à l'Empereur contre plusieurs autorités dans certaines villes du nord de l'Espagne. Des excès avaient été commis sur les habitants, sous le prétexte des contributions; on prélevait des impôts arbitraires sur les entrées des marchandises coloniales; on parlait même d'un trafic de prisonniers. Napoléon, actif à tout voir et réprimer, remplaça les fonctionnaires coupables et ordonna partout de sérieuses perquisitions. Mais un coup sévère était porté au système d'administration établi dans les provinces du Nord; il a pu être une des causes qui empêchèrent un changement alors réalisable." 

1er octobre: L'armée française atteint Coïmbre. Le 8ème corps s'y livre au pillage; il y a même des débuts d'incendie, mais la troupe les maîtrise; le comportement des soldats de Junot indispose Masséna contre lui; des ressources importantes, qui eussent été ultérieurement bien utiles à l'armée, ont été stupidement gaspillées. Pour donner à l'artillerie le temps de rejoindre, une nouvelle halte a lieu à Coïmbre. On y laisse les blessés. Des officiers voudraient s'arrêter là et s'y fortifier, à portée d'Almeida, d'où il est possible de se ravitailler, pour tomber sur l'armée anglaise, si elle osait reprendre l'offensive. Mais ce n'est pas l'avis de Masséna qui poursuit en avant, comptant surprendre l'armée anglaise à Leiria.  

3 octobre: Louis-Philippe d'Orléans quitte Cadix déçu et mécontent. Deux versions de sa mésaventure existent: 1°)- Les Cortes auraient refusé ses offres de service. 2°)- Les Cortes et les Anglais lui auraient offert le commandement de l'armée espagnole mais ses scrupules l'auraient empêché de porter les armes contre sa patrie; cette seconde version, celle du roi Louis-Philippe, est évidemment sujette à caution. 

7 octobre: Une reconnaissance du général Loison apprend à Masséna l'existence des défenses de Torres Vedras qu'il ignorait jusqu'alors (Pelet). 

8 octobre: Repli de Wellington derrière les lignes de Torres Vedras. 

10 octobre: Décret de Fontainebleau. Les marchandises anglaises saisies doivent être brûlées. 

12 octobre: Le prince d'Essling arrive enfin devant les lignes de Torres-Vedras que son adversaire a transformé en camp retranché. Wellington connaît bien cette région où il a déjà combattu. Il y a soigneusement préparé depuis longtemps des positions défensives presque inexpugnables. Elles se composent de trois lignes concentriques et s'étendent de l'océan au Tage, en tirant parti d'un coude du fleuve à cet endroit. Des chaloupes canonnières flanquent sur le Tage la droite de la position. Un boulet de canon tiré par l'une d'elle coupe en deux le général Sainte-Croix. Un système de signalisation, installé sur les collines, permet de transmettre très rapidement les informations d'un point à un autre. Il y a là 25000 hommes de troupes et 450 canons.   

Le lieutenant Sherer affirme qu'un assaut lancé par les Français dès leur arrivée aurait certainement culbuté les défenses anglaises, où les batteries n'étaient pas encore installées. Il n'est pas le seul de cet avis: la presse anglaise, se faisant l'écho d'un officier sur place, publia la même opinion. Mais Sherer reconnaît  aussi que Masséna a dû attendre son artillerie, retardée par le mauvais état des chemins. Une partie des généraux français, dont Junot, se prononce pour l'attaque immédiate, sans laisser aux Anglais le temps de s'organiser; mais d'autres s'y opposent, dont Ney et Reynier; Masséna cède aux instances de ces derniers. La situation des Français ne va cesser de se détériorer; la pluie qui accable l'armée depuis Coïmbre, a gâché une partie des poudres et il est difficile des les reconstituer dans un pays où l'on ne trouve presque rien; le chevaux doivent être ferrés, mais on manque de fers et de clous; les souliers sont usés et le cuir fait défaut pour les ressemeler; on se procure du fer et du bois en démolissant les maisons; il faut fabriquer jusqu'aux outils, improviser des moulins de fortune pour moudre le peu de maïs que l'on récupère, bref se débrouiller comme dans une île déserte; il n'y a pas de véhicules pour emporter les blessés, pas de charpie pour les panser; les transports sont effectués par une nuées de bourricots, auxiliaires certes précieux, mais aux possibilités limitées; les soldats dont les provisions sont épuisées, se nourrissent en maraudant de plus en plus loin; on ramène aussi quelques femmes, débusquées dans leurs cachettes, qui passent de couche de paille en couche de paille; la discipline s'en ressent; beaucoup de soldats ne reviennent pas, égorgés ou regroupés en compagnies franches qui  guerroient pour leur propre compte.  

Le prince d'Essling fait le siège des lignes, sans jamais oser vraiment attaquer leur impressionnant dispositif. Il use son armée, épuise ses ressources et celles du pays, dans l'attente d'hypothétiques renforts qui lui permettraient de reprendre l'offensive. Les troupes du 9ème corps amenées par Drouet ne fournissent qu'un appoint insuffisant pour reprendre l'offensive; une grande partie de ce corps a été laissée en arrière pour maintenir les communications contre l'insurrection; les soldats, qui n'ont même pas trouvé de châtaignes pour se nourrir, sont mal en point; Drouet présente des objections, basées sur le fait que son corps n'appartient pas à l'armée du Portugal, pour recevoir les ordres de Masséna, surtout lorsque ces derniers ne coïncident pas avec ceux qu'il a reçus de Paris; à peine arrivé, il demande à retourner sur ses pas; il est détaché sur Leiria.  

Les possibilités de ravitaillement offertes par le Portugal sont d'autant plus réduites que Wellington, en reculant, a pratiqué la politique de la terre brûlée, sans trop se soucier du sort des populations civiles, contraintes d'abandonner leurs foyers, de gré ou de force et sous peine de mort. Il est vain d'attendre des secours d'Espagne. La guérilla rend ceux-ci tout à fait aléatoire. Le prisonnier anglais Lord Blayney rapportera une anecdote significative à ce sujet. Le convoi où il avait pris place est attaqué par une guérilla. Les paysans profitent de la nuit pour s'enfuir avec les boeufs qui tirent les chariots. Ceux-ci sont emplis de pain destiné à l'armée du Portugal. Le pain est déchargé et mis en tas sous une forte pluie qui le gâte. Masséna ne verra jamais la couleur de ces provisions qu'il attend et dont il a un besoin urgent. Il est d'ailleurs difficile d'organiser des charrois, même en Espagne, les paysans refusant de prêter leurs bêtes par crainte que les soldats ne les mangent. La malnutrition ne va pas tarder à propager des maladies dans l'armée (Delagrave).  

14 octobre: Parti de Gibraltar, un corps expéditionnaire, sous les ordres du général Lord Blayney se porte au secours des insurgés de la région de Malaga. L'affaire tourne mal et Lord Blayney est fait prisonnier par les troupes de Sébastiani. 

Démonstration des troupes françaises près de Sobral. Masséna tâte le dispositif anglais, mais il n'a nullement l'intention de lancer une attaque générale (Thomas). 

18 octobre: Le Blocus continental n'est pas assez strict. Renforcement des mesures contre la contrebande et création de tribunaux spéciaux. 

27 octobre: Le Conseil de Régence se démet. Il résistait sourdement à la volonté des Cortes qui ont fini par triompher. La résistance est désormais dirigée par une assemblée dotée provisoirement du pourvoir constituant, du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Le parallèle avec la Convention est évident; un journal s'intitulera même El Robespierre español; mais le parallèle ne doit pas être poussé trop loin; la révolution espagnole n'est pas une copie pure et simple de celle de France; le poids de la tradition s'y oppose. 

3 novembre: Napoléon, sans nouvelle de l'armée du Portugal, ordonne d'envoyer le général Gardanne à la recherche de cette armée. Le détachement, inquiété par les guérillas, bat en retraite alors qu'il est sur le point de la rejoindre; Gardanne est suspendu par Napoléon jusqu'en 1814, mais cet acte de sévérité n'est d'aucune utilité pour Masséna (Parquin)! 

14 novembre: Premier repli de Masséna autour de Santarem (Thomas). Le maréchal accorde un grande importance à la concentration de son armée autour de cette place car il escompte, à partir de là, franchir le Tage avec une partie de ses forces, au niveau de l'embouchure du Zezere, pour trouver, dans la riche province de l'Alentejo, les subsistances nécessaires pour nourrir ses troupes. Par ailleurs, ce mouvement entre dans une conception stratégique plus vaste qui consiste à contrôler les deux rives du Tage, s'assurer la voie directe avec Madrid et entrer en communication opérationnelle avec Soult, par Elvas et Badajoz. Cette conception est conforme aux intentions de Napoléon qui souhaite que les armées françaises d'Espagne et du Portugal coopèrent pour rejeter les Anglais à la mer (Masséna). Mais Soult ne montre pas beaucoup d'empressement pour accroître les lauriers d'un rival. Le contrôle des deux rives du Tage aurait de grandes conséquences; tenté dès l'arrivée sur les lignes, il aurait peut-être pu s'accomplir facilement. Il est maintenant trop tard; l'armée est fatiguée et les Anglais sont sur leurs gardes; Eblée s'active néanmoins pour réunir les moyens nécessaires dans un pays où tout manque; les essais effectués montrent que le passage n'est peut-être pas impossible; Reynier se montre partisan de l'opération; mais les autres commandants de corps s'y opposent. Junot est blessé, à la racine du nez, entre les deux yeux, en tentant de s'emparer de magasins ennemis, au cours d'une reconnaissance visant à vérifier la véracité du bruit selon lequel une partie de l'armée anglaise a filé sur la rive gauche du Tage, pour empêcher le passage de la rivière; ce bruit s'avère exact; le duc de Wellington, informé de son accident, offre à Junot de lui fournir les médicaments dont il pourrait avoir besoin et en profite pour lui donner des nouvelles de son épouse accouchée d'un garçon; la blessure à la tête du duc d'Abrantès le rendra fou quelques années plus tard.  

En face de Santarem, le lieutenant anglais Sherer, qui fait partie des troupes envoyées sur la rive gauche, voit les Français laver leur linge de l'autre côté du Tage et, malgré les interdictions, les combattants des deux armées échanger des propos d'une berge à l'autre. Il en profite, au passage, pour égratigner le marquis d'Alorna*, dont le château se dresse dans la région; ce gentilhomme portugais ne mérite pas un traitement aussi dur, on l'a vu; en 1803, il a participé à une tentative de coup d'État pour redresser son pays; ensuite, il s'est montré partisan de la résistance, mais le comportement du gouvernement l'en a dégoûté; invité par les insurgés à prendre leur tête, lors du soulèvement de décembre 1807, il s'est récusé, pour épouser la cause française; il accompagne Masséna lorsque celui-ci pénètre en Portugal; sa présence n'est d'aucune utilité; il ne connaît même pas les routes de son pays et il n'y compte plus aucun partisan; il meurt  en 1813 à Koenigsberg, des suites de la retraite de Russie (de Toustain). Son cas n'est pas isolé: plusieurs militaires, portugais et espagnols, servent dans la Grande Armée et l'accompagneront dans les neiges du nord*. Lemonnier-Delafosse raconte qu'un groupe de partisans, commandés par El Manco (le manchot), combattit aux côtés des Français jusqu'aux Pyrénées. Encore un autre exemple des bons rapports qui régnaient entre soldats anglais et soldats français: un paysan portugais de la rive gauche s'avise d'observer aux Français de l'autre rive qu'ils ont volé le vin qu'ils boivent; aussitôt des Anglais se jettent sur lui et le rouent de coups pour avoir insulté leurs adversaires (Pelet)! 

* Après l'occupation du Portugal par Junot, en novembre 1807, l'armée portugaise fut licenciée. On ne conserva qu'un certain nombre d'officiers et de soldats qui formèrent cinq régiments d'infanterie, un bataillon de chasseurs et deux régiments de cavalerie, en 1808. Ces troupes, renforcées par le recrutement de prisonniers de guerre de la Péninsule, combattirent contre l'Autriche en 1809, sous le nom de Légion portugaise (Buat). 

17 au 28 novembre: Une expédition est montée par la Junte de Cadix en vue de couper les communications de l'armée avec la France. Des navires anglais et espagnols tentent des débarquements sur la côte nord de l'Espagne, dans les Asturies. Ces tentatives sont repoussées par les forces française et plusieurs tempêtes désorganisent la flottille qui perd des bâtiments et des hommes avant de renoncer à son entreprise (Roguet). 

19 novembre: Joseph envoie son beau-frère à Paris pour inviter son épouse à acquérir une propriété assez éloignée de la capitale pour échapper à la tutelle de l'Empereur. Le roi envisage d'abdiquer. Mais Napoléon le fait bientôt revenir sur sa décision. 

4 décembre: L'Île de France (Maurice), patrie de Bernardin de Saint-Pierre, est conquise par les Anglais après des combats meurtriers. Ils ne la rendront pas à la paix. Elle possède en effet une rade précieuse d'où les corsaires français (Surcouf par exemple) ont causé d'importants dommages au commerce britannique avec les Indes. Il faut toutefois préciser qu'ils ont offert sa restitution en échange des comptoirs des Indes car, même après le chute de Napoléon, ils continuent de redouter que la présence française n'encourage les rébellions dans leur empire; la France monarchique n'a pas cru devoir profiter de cette offre. 

9 décembre: Le marquis d'Almenara, envoyé à Paris réclamer des subsides pour renflouer le trésor royal, revient à Madrid avec des instructions de Napoléon. Joseph est invité à proposer aux Cortes de Cadix la transaction suivante: les Cortes le reconnaissent comme roi d'Espagne avec la constitution de Bayonne comme règle fondamentale; en contrepartie, le roi reconnaît les Cortes comme représentants de la nation espagnole; la France garantit l'intégrité du territoire national. Cette proposition restera sans suite. 

16 décembre: La régence de Cadix divise l'Espagne en six districts chacun pourvu d'une armée, à savoir l'armée de Catalogne, l'armée d'Aragon et de Valence, l'armée de Murcie, l'armée de l'île de Léon et de Cadix, l'armée d'Estrémadure et de Castille, l'armée de Galice et des Asturies. Un septième arrondissement sera ensuite créé pour le Pays basque, la Navarre, la partie de la Vieille-Castille située sur la rive gauche de l'Ebre et la côte de Santander. Cette tentative de reprise en main de la guérilla se heurte à l'esprit d'indépendance des chefs locaux et n'obtiendra pas les résultats attendus (Roguet). 

25 décembre: Retour à l'armée du portugal du général Foy qui avait été envoyé à Paris auprès de Napoléon. Il en rapporte les nouvelles suivantes: l'Empereur pense que la paix est proche, l'Angleterre devrait bientôt retirer ses troupes du Portugal et faire la paix, la cour de Russie est très hostile à la France mais l'amitié de l'empereur Alexandre est sûre; en conséquence, l'Empereur suggère d'occuper les deux rives du Tage en conservant Santarem. 

Décembre: Annexion à la France du Valais (département du Simplon) et des côtes du nord de l'Allemagne, le 13 décembre (villes hanséatiques). La France compte alors 130 départements. L'annexion des côtes allemandes vise à renforcer le Blocus continental. 

Vers la fin de 1810, la lassitude devient perceptible dans les rangs de la rébellion. La Junte de Cadix envisage de démissionner; les rapports entre Anglais et Espagnols s'aigrissent; la population est fatiguée des exactions qu'elle subit; des villages vont jusqu'à créer des milices pour repousser les guérillas aux côtés des Français. La paix pourrait sembler proche, mais pour y parvenir, la présence de Napoléon serait nécessaire, afin de coordonner les efforts de son armée, et l'Empereur ne reviendra jamais dans la Péninsule (Roguet). 
 

1811: Année du début du reflux des troupes françaises - Bataille de Chiclana - Bataille d'Albuera - Sièges de Badajoz - Détérioration des relations avec la Russie. 

1 janvier: Un décret des Cortes déclare nul et non avenu tout acte, traité ou convention que pourrait signer Ferdinand VII pendant sa captivité ou même en Espagne s'il était soumis à une influence étrangère. 

2 janvier: Capitulation de Tortose: l'expansion française se poursuit à l'est de la Péninsule.  

Un décret (oukaze) du gouvernement russe prohibe l'importation de produits étrangers. Dans les faits, il favorise les produits coloniaux anglais et frappe d'une taxe dissuasive les produits de luxe français. La Russie commet ainsi une entorse au Blocus continental et remet en cause l'alliance française. 

Soult quitte enfin les délices de l'Andalousie pour aller soutenir l'invasion du Portugal en se portant sur la Guadiana. Il a reçu des ordres en ce sens de Paris et, à son passage à Ciudad-Rodrigo, le général Foy de retour d'une mission auprès de l'Empereur, lui a même adressé une dépêche pressante l'invitant à secourir Masséna de toute urgence en ajoutant habilement que toute la gloire de la campagne rejaillira alors sur lui; le maréchal se met à la tête du corps de Mortier et tente une pointe en direction du Portugal. Les forces laissées en Andalousie sont affaiblies et les Anglais vont tenter d'en profiter. 

11 janvier: Olivença est assiégée par la division du général Girard (5ème corps de Mortier). 

22 janvier: La garnison et les civils d'Olivença se révoltent et contraignent le gouverneur à capituler. Les défenseurs déposent les armes le lendemain pour être conduits prisonniers de guerre en France. La place n'est espagnole que depuis 1801; avant, elle était portugaise (Petiet). 

Annexion par la France du grand-duché d'Oldenbourg dans le nord de l'Allemagne, pour renforcer le Blocus continental. Malheureusement, le grand-duc est parent du Tsar et ce dernier est indigné par cette mesure qu'il juge contraire au traité de Tilsitt. 

20 janvier: Masséna écrit à Berthier que le 3ème bataillon du régiment irlandais est réduit par la désertion à l'effectif d'une compagnie avec quatre officiers présents! La misère fait fondre les régiments composés de troupes étrangères; leurs soldats préfèrent guerroyer pour leur propre compte dans des compagnies franches qui se livrent au brigandage; les Français restent, sauf exceptions, fidèles à leurs aigles, mais il n'en demeure pas moins que l'inaction et les pénuries de toutes sortes minent le moral de l'armée (Pelet). 

26 janvier: Joseph envoie de Clermont-Tonnerre auprès de l'Empereur pour lui rendre compte de la situation de l'Espagne et réclamer des subsides; son trésor est à sec. 

19 février: Le capitaine Parmentier tente le passage du Tage. C'est un test qui s'avère dangereux; la rive gauche est sur ses gardes et des obstacles (troncs d'arbre, bancs de sable...) rendent la traversée périlleuse (Masséna). 

21 février: Nouveau test de Parmentier. Il réussit dans son entreprise; l'ennemi ne paraît que tardivement; le passage semble donc possible; mais Junot prétend qu'il ne pourra pas tenir sur la rive droite s'il est attaqué. 

1er mars: La décision de retraite est prise; depuis plusieurs jours, on n'entend plus le canon de Badajoz que Soult assiégeait; on se demande ce qu'il est advenu de l'armée du duc de Dalmatie; les apprêts du passage sont détruits; la perspective d'avoir à reculer sans combattre altère encore un peu plus le moral de l'armée (Pelet). 

5 mars: Bataille de Chiclana-Barrosa. Les troupes de Victor étant affaiblies par le prélèvement que Soult vient d'effectuer sur elles pour se porter sur la Guadiana vers l'armée du Portugal, les alliés estiment le moment opportun pour tenter de dégager Cadix. Une force anglo-espagnole débarque à Tarifa avec l'objectif de prendre les Français à revers tandis que les assiégés de Cadix les attaqueront de front. Les Anglais de Graham remportent la victoire malgré leur mésentente avec les Espagnols (O'Neil). Voici, d'après de Monglave, un résumé de l'affaire vue du côté français. L'ennemi est supposé se diriger sur Chiclana où sont les magasins français. Les Espagnols se portent sur San Petri, d'où ils ont été chassés quelques jours plus tôt. Ils sont vigoureusement repoussés. Les troupes françaises se concentrent à Chiclana, sous les ordres du maréchal Victor. La droite française paraissant dégarnie, ses ennemis l'attaquent. Le général Ruffin, masqué par une épaisse lisière, prend ses dispositions pour les recevoir. Malgré leur infériorité numérique, les Français acculent les Anglais à la mer. Ruffin marche alors sur la position de Barossa, où une brigade anglo-espagnole s'est retranchée, et s'empare de la position. Une des brigades de Villate vient à la rescousse. Les Anglais sont maintenant pris entre la mer et trois brigades françaises. Graham, en marche vers Torre Berjama, prend conscience du péril; il fait demi tour pour tenter de reprendre Barossa. Il est trop tard. Mais ses forces en imposent à Victor dont l'artillerie s'est embourbée dans les marais salants. Le maréchal juge imprudent d'offrir le combat. Il préfère laisser la retraite ouverte aux Anglais. Ces derniers, sentant un flottement chez leurs adversaires, se jettent sur Barossa, qu'ils enlèvent, après deux tentatives infructueuses. Ruffin, blessé dans le combat, est fait prisonnier. Il mourra en captivité, en vue des côtes françaises. Les Anglais, convaincus qu'ils ne parviendront pas à prendre Chiclana, se retirent vers l'île de Léon, par le passage qui leur a été laissé ouvert. Ils ont réussi à s'emparer de l'aigle du 8ème régiment de ligne. Ce trophée, porté en triomphe dans les rues de Cadix, déchaîne l'enthousiasme populaire. L'affaire de Chiclana, extrêmement meurtrière, ne fait honneur qu'au courage des deux partis. D'après Girod de l'Ain, Victor envisage un moment de lever le siège de Cadix. Il est furieux contre Soult; il croit que ce dernier, parti faire le siège d'Olivença et de Badajoz, l'a laissé seul pour le faire battre (Brun de Villeret)! Il supporte mal d'être sous les ordres d'un autre maréchal. Mais, les Anglais s'étant retirés, il poursuit l'investissement de la place. 

6 mars: Début de la retraite de l'armée du Portugal. Le prince d'Essling est contraint de se retirer vers l'Espagne, à travers un pays ruiné. Le maréchal, vieillissant et presque éborgné par la maladresse de Napoléon, lors d'une partie de chasse, n'est plus l'enfant chéri de la victoire. Accompagné de sa maîtresse, il ressemble davantage à un satrape oriental qu'à un chef de guerre moderne. Son comportement lui attire la réprobation et les quolibets de ses subordonnés (Marbot).  

Une escadre anglaise tente une descente entre Rota et Port-Sainte-Marie, en Andalousie. 

9 mars: Un décret impérial ajoute à l'Aragon une partie de la Catalogne sans que le roi Joseph n'ait son mot à dire. 

11 mars: La forteresse de Badajoz, assiégée par Soult, capitule. Le maréchal, duc de Dalmatie, qui avait établi ses quartiers trop près de la place, a du rétrograder; un boulet est tombé dans la marmite de son cuisinier et celui-ci s'est refusé à préparer plus longtemps la nourriture! Le gouverneur Menacho, farouche partisan de la résistance à tout prix, attend l'aide de La Romana, mais ce dernier est mort; Mendizabal, qui lui succède, vient débloquer la place avec des forces bien supérieures à celles de Soult qui ne s'en laisse pas imposer; finalement, Menacho est mortellement blessé au cours d'une sortie. Son successeur, Imaz, se révèle beaucoup moins énergique; malgré l'approche d'une armée anglaise, commandée par Beresford, approche qu'Imaz cache à ses officiers, ce dernier accepte de traiter avec le maréchal français; on murmure qu'il lui aurait vendu la reddition de la place mais Soult affirme que, la brèche étant praticable, le gouverneur céda aux instances de la population le suppliant de lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut; les habitants de la cité étaient déjà intervenus, en vain, dans le même sens auprès de Menacho.  

Cet événement aurait pu avoir d'importantes conséquences s'il avait eu lieu plus tôt et si Soult avait voulu, ou pu, collaborer avec Masséna, comme c'était le souhait de ce dernier et le plan de Napoléon (Thomas). L'armée du Portugal et l'armée du midi de l'Espagne se donnant la main et occupant les deux rives du Tage auraient peut-être pu forcer Wellington à abandonner la Péninsule. Mais Soult regagne l'Andalousie et charge Mortier de poursuivre les opérations en Estremadure. De toute manière, il est trop tard puisque Masséna, qui, en raison des difficultés de communication, ne savait pas que Badajoz était sur le point de tomber, bat en retraite depuis plusieurs jours. En apprenant ces événements, Napoléon dira: "Soult m'a gagné une place et fait perdre un royaume."* A la décharge du duc de Dalmatie, il faut reconnaître que l'armée du midi a déjà bien du mal à contenir la pression anglo-espagnole du côté de Cadix. De retour à Séville, il est assailli de demandes qu'il ne peut satisfaire de la part de ses lieutenants. 

* Pelet prétend être l'auteur de cette formule qu'il aurait utilisée dans une conversation avec l'Empereur. 

Par sa position sur le fleuve Guadiana, Badajoz est le verrou espagnol des plateaux de la meseta ibérique et la porte du Portugal méridional. Il ne faut donc pas s'étonner de l'acharnement avec lequel les belligérants se sont disputés la possession de cette place qui ne connut pas moins de quatre sièges. 

Le même jour, l'arrière-garde de l'armée de Portugal, d'abord chassée de Pombal par des forces supérieures, reprend la ville après une énergique harangue de Ney; cette arrière-garde tiendra assez longtemps pour permettre à l'artillerie et aux bagages de filer; puis elle mettra le feu à la ville pour retarder l'avance anglaise. Masséna, qui pensait retraiter sur Coïmbre, apprend que des Anglais, transportés par mer, l'ont devancé sur le Mondego; il décide de joindre Miranda do Corvo à travers des chemins presque impraticables. 

12 mars: Ney retient l'ennemi à Redinha pendant une journée et trouve le moyen de le faire tomber dans une embuscade meurtrière lorsqu'il décide de décrocher. Masséna lui reproche néanmoins de n'avoir pas résisté assez longtemps et d'avoir ainsi fait manquer définitivement tout espoir de reprendre Coïmbre. En réalité, le véritable responsable de l'échec de cette manoeuvre est Drouet qui a refusé à Masséna d'envoyer un de ses régiments s'assurer du passage du Mondego; le prince d'Essling n'a pas pu forcer la main de ce général dont le corps n'appartient pas officiellement à son armée. La querelle entre les deux maréchaux ne fait que mettre en lumière la divergence de leurs objectifs: Masséna voudrait se maintenir sur le Mondego; Ney souhaite rentrer en Espagne! 

13 mars: A Condeixa, Ney prétend qu'il ne s'est jamais trouvé dans une position si difficile; il demande à brûler les bagages de l'armée; son entourage évoque Vimeiro et Baylen; le maréchal finit cependant par promettre de tenir; mais son corps d'armée est déjà en retraite; Le feu est mis au village abandonné. Ce mouvement intempestif compromet l'armée et réduit à néant tout espoir de reprendre Coïmbre; Masséna, qui pense que Ney a voulu le faire tomber, lui et son état-major, entre les mains de l'ennemi est furieux contre son subordonné; cette hypothèse est d'autant plus crédible que, dans l'entourage du duc d'Elchingen, on complote pour destituer le prince d'Essling. Masséna reproche vivement à Ney l'abandon de ses positions et l'incendie inutile d'un village qui entache un peu plus la réputation de l'armée (Pelet). 

14 mars: Combat de Miranda. Masséna et Ney échangent des propos extrêmement vifs; le premier reproche au second de vouloir perdre l'artillerie de l'armée, l'autre lui répond en l'accusant de chercher la destruction de son corps d'armée. Les deux maréchaux font assaut de zèle pour détruire leurs propres voitures alors qu'il n'existe pas de transport pour évacuer les blessés (Pelet)! Montbrun, qui avait été détaché vers Coïmbre et risquait de se trouver isolé par l'obligation de retraiter maintenant sur l'Espagne, revient vers le gros de l'armée, guidé par les incendies et le bruit du canon.  

15 mars: Ney, dont les troupes se gardent mal, est surpris au pont de Foz d'Arunce; la panique s'empare des troupes; de nombreux soldats sont noyés dans la Ceira (Wheeler); l'aigle du 39ème régiment est perdu par son porteur qui se noie; les Anglais récupérerons ce trophée et le montrerons pour de l'argent à Londres; mais le maréchal rétablit la situation. Le général de cavalerie de Lamotte, rendu responsable, est mis aux arrêts et expédié en France. Les ânes qui servaient de moyen de transport à l'armée sont immolés, non sans que cette mesure n'entraîne quelques rébellions de la part de ceux qui les utilisaient; les blessés vont devoir continuer à pied; c'est le massacre des innocents! Des troupeaux de boeufs et de moutons sont poussés au milieu du courant et on aperçoit bientôt des bêtes emportées au fil de la rivière comme des pelotes de neige (Pelet). 

18 mars: Masséna espère s'arrêter à Murcella, sur l'Alva, mais l'ennemi tourne sa gauche et l'oblige à retraiter à nouveau; des soldats partis à la maraude trouvent les Anglais à leur retour; ils sont fait prisonniers. 

21 mars: Prise de Campo Mayor par Latour-Maubourg. Cet événement, après la chute d'Albuquerque un peu plus tôt, complète la capitulation de Badajoz. La place d'Albuquerque est démantelée, mais celle de Campo Mayor échappe à la destruction, Beresford survenant avant (Petiet). 

23 mars: A Celorico, Masséna revient à l'idée d'attaquer Lisbonne en passant par la rive gauche du Tage, avec le concours de Soult; cette opération a l'aval de Reynier; mais Ney, arguant le manque de vivres, refuse d'y participer, sa désobéissance dût-elle lui coûter sa tête; il décide de ramener ses troupes en Espagne; le ton monte entre les deux maréchaux et Masséna retire son commandement au duc d'Elchingen provisoirement remplacé par Loison; Ney quitte l'armée du Portugal; le rougeaud, comme l'appellent affectueusement les soldats, est certes le brave des braves, mais c'est aussi une tête chaude, un hurluberlu selon Napoléon qui va le remplacer par le maréchal duc de Raguse, Marmont; ce dernier met ainsi le pied à l'étrier qui le portera à la tête de l'armée; en attendant, Masséna, qui eût préféré recevoir un général de division plutôt qu'un maréchal, ne cache pas la mauvaise humeur que lui cause ce choix; il reproche au successeur de Ney le faste dont il aime s'entourer ce qui le dispose peu à servir dans un pays où lui, Masséna, duc de Rivoli, prince d'Essling, a été contraint de dormir dans une bergerie empestée par l'odeur des crottes.  

24 mars: La région de Celorico manquant de tout, l'armée de Portugal poursuit sa retraite sur Guarda, dans la sierra d'Estrella. 

25 mars: Des forces anglaises sous Beresford, libérées par la retraite de Masséna, ont été détachées par Wellington pour contrôler la porte sud de l'Espagne (Elvas-Badajoz). Elles attaquent Latour-Maubourg qui résiste et parvient à regagner Badajoz. 

29 mars: Par la faute de Loison, qui se garde mal, l'armée manque de peu d'être compromise. Masséna est contraint de battre à nouveau en retraite. Napoléon décide de rattacher le 9ème corps de Drouet à l'armée du Portugal; cette décision est trop tardive. 

3 avril: Combat de Sabugal. Reynier, vivement attaqué par Wellington, doit battre en retraite. L'armée du Portugal rentre en Espagne. Masséna, espère toujours pouvoir reprendre l'offensive en direction du Tage. Il compte sur l'appui du duc d'Istrie, Bessières, commandant de la Garde et gouverneur du nord de l'Espagne; mais les relations entre les deux maréchaux ne va pas tarder à se dégrader. D'autre part, le prince d'Essling est pressé par le roi Joseph d'envoyer une partie des forces épuisées, et pratiquement démontées, de l'armée du Portugal en renfort dans la province d'Avila et en Andalousie; naturellement, Masséna refuse d'obtempérer en l'absence d'ordres formels de l'Empereur; ce dernier lui a déjà retiré la majeur partie du corps de Drouet d'Erlon qui part pour l'armée du midi. 

6 avril: Au milieu de la nuit, la résidence de Marie-Louise,  fille de Charles IV et ex-reine d'Etrurie, est envahie par la police qui se saisit de sa correspondance. L'infante est convaincue d'avoir entretenu des relations coupables avec le cabinet britannique dans l'intention de s'enfuir et de se réfugier en Angleterre. Plusieurs serviteurs sont arrêtés; deux seront condamnés à mort et l'un de ces derniers sera fusillé sous les yeux du second, après que ce dernier aura été gracié. La princesse, quant à elle, sera enfermée dans un couvent de Rome (Salgues). C'est la volonté d'évincer totalement les Bourbons, plus que les nécessités du Blocus continental, qui est à l'origine des tribulations de l'ex-reine d'Etrurie.   

10 avril: Prise de Figueres par les insurgés catalans qui entrent dans la place par trahison.  

15 avril: Beresford s'empare d'Olivença. Les vainqueurs pillent un magasin d'eau-de-vie et, rendus furieux par l'ivresse, égorgent les blessés français dans leurs lits, puis promènent le gouverneur nu sur un âne; l'intervention d'un officier supérieur britannique lui sauve la vie (Petiet). 

22 avril: Beresford commence l'investissement de Badajoz. C'est le début du premier siège de la place par les Anglais. Les assiégés perdent un convoi de ravitaillement qui est pris par l'ennemi faute de la collaboration d'une unité de l'armée du centre; celle-ci a reçu l'ordre de ne pas se mettre en contact avec l'armée du midi (celle de Soult)!  

23 avril: Le roi Joseph quitte Madrid pour se rendre à Paris, au baptême du roi de Rome dont il est le parrain, alors que les Anglais entrent en Espagne! A son passage à Vitoria, il rencontre le général Foy, qui rentre de Paris à l'armée du Portugal; bien que le connaissant peu, il lui vide son coeur; successeur éventuel de son frère au trône de France, il a jusqu'à présent supporté avec résignation le joug le plus humiliant; la naissance d'un héritier le libère de tout devoir politique envers l'Empereur; il est désormais résolu à revenir en Espagne dans la plénitude de la souveraineté ou sinon à rentrer dans la vie privée.    

3-5 mai: Bataille de Fuentes de Oñoro: Masséna reprend l'offensive pour ravitailler la garnison d'Almeida assiégée par les Anglais. Berthier avait donné, depuis Paris, l'ordre d'évacuer cette place et de la faire sauter; pourquoi cet ordre n'a-t-il pas été exécuté? Mystère. Le prince d'Essling entreprend cette opération malgré la faiblesse des secours en cavalerie chichement mesurés par Bessières que Napoléon a pourtant chargé d'appuyer l'armée du Portugal. Mais le chef de l'armée du Portugal a reçu une lettre de reproches de l'Empereur qui lui conseille de reprendre l'offensive pour empêcher Wellington de menacer l'Andalousie. Les assauts français sur Fuentes de Oñoro demeurent infructueux; les unités hanovriennes, qui combattent dans l'armée française mais portent un habit rouge, comme les Anglais, sont victimes d'une regrettable méprise et sont prises entre deux feux; obligées de battre en retraite, elles jettent un instant de confusion dans le camp français. Le 4 aucune action n'a lieu. Le 5, Masséna, s'étant aperçu la veille que la droite anglaise est mal protégée, lance contre elle une attaque combinée d'infanterie et de cavalerie; celle-ci, prévue pour l'aube, subit des retard et ne débute que tardivement; les troupes de Wellington sont cependant malmenées; la victoire est à portée de la main; Wellington, qui sent la partie perdue, fait tirer au canon sur la mêlée, au mépris de ses propres troupes; mais une série de cafouillages remet tout en question; Loison ne respecte pas ses instructions et entreprend de faux mouvements qui laissent la cavalerie sans appui et permettent au général anglais de rétablir son front (Napier); Junot ne seconde pas franchement son chef et n'arrive qu'après la bataille; Drouet d'Erlon ne pense qu'à épargner ses troupes; Reynier reste inactif; l'artillerie de la Garde, qui devait soutenir la cavalerie, n'arrive pas; la cavalerie de la Garde refuse de donner au moment crucial car elle a reçu la consigne de Bessières de ne pas charger sans son ordre formel et ce maréchal a disparu; le duc d'Istrie aurait voulu ternir, par jalousie, la gloire du prince d'Essling, en sabotant sa manoeuvre, qu'il ne s'y serait pas pris autrement! Masséna, enfin, fait preuve d'une étrange apathie; saisi de fringale, il s'arrête pour déjeuner pendant la bataille et, vers midi, le combat s'interrompt; certains voient dans ce comportement le signe d'un ulcère à l'estomac; Les Anglais ont eu chaud, mais on leur laisse le temps de se ressaisir; ils conservent leur position (Thomas et Wheeler). Bessières sera vivement réprimandé par l'Empereur (Soult) mais il faut reconnaître, à sa décharge, que Masséna l'a accueilli avec une grande froideur et qu'il en a été froissé (Pelet). De grands résultats ont donc peut-être été perdus pour une question de susceptibilité! Dans la position où se trouvait l'armée anglaise, adossée à la Coa, une rivière encaissée, une victoire française aurait eu des conséquences incalculables; s'il n'avait pas été contraint de rembarquer, Wellington n'aurait sans doute pas pu entrer à nouveau en campagne avant longtemps.  

Masséna souhaite reprendre le combat. Mais il se heurte à l'hostilité de ses lieutenants. Le lendemain, l'ennemi s'est retranché; on manque de munitions; l'affaire est irrémédiablement manquée. Trois émissaires sont envoyés pour prévenir Brenier, qui commande Almeida, de l'échec de l'opération; deux d'entre eux, pris par les Anglais, sont fusillés; le troisième réussit à franchir les lignes du blocus. Selon le capitaine Marcel et le commandant Parquin, Masséna sait déjà qu'il est rappelé à Paris et que Marmont va le remplacer; cette disgrâce n'est évidemment pas de nature à inciter le maréchal vieillissant à faire preuve d'énergie; Marbot affirme cependant que le maréchal n'apprit son rappel que plusieurs jours plus tard, après l'arrivée de Marmont, le 7, et que sa destitution n'exerça donc aucune influence sur son activité; mais, même si Marbot dit vrai, il n'en demeure pas moins vrai que la sourde hostilité de ses lieutenants minait certainement le caractère du vieux militaire. 

Parquin, qui prétend avoir une dent contre les Anglais, s'en fait enlever six par une balle qui lui traverse le visage au cours d'une charge de cavalerie à laquelle il participait. Pendant une semaine, il ne peut se nourrir que du bouillon qui lui est versé par son domestique dans la bouche par un entonnoir! Logé chez un riche Espagnol, il converse avec lui par le truchement d'un crayon et d'une feuille de papier, sa blessure l'ayant privé provisoirement de parole. Son hôte reconnaît volontiers que les Français ne feront jamais autant de mal en Espagne qu'ils lui ont fait de bien en détruisant l'Inquisition. Il souhaite que son pays, une fois libre, se montre assez sage pour conserver les institutions apportées par Napoléon. En attendant, le retour de Wellington aux frontières de l'Espagne donne un regain de vigueur à la guérilla. 

4 mai: Suchet investit Tarragone et coupe l'aqueduc qui l'alimente en eau, ce qui ne cause pas grand tort aux assiégés lesquels disposent d'autres sources d'approvisionnement. 

10 mai: Brenier quitte Almeida avec sa garnison après avoir fait sauter les ouvrages en un gigantesque feu d'artifice qui a été vu et entendu de loin. Les rescapés rejoignent, non sans difficultés, les troupes de Reynier à la faveur de l'obscurité; chargée par les Anglais, au bord d'un précipice, la queue de la colonne n'a pas d'autre recours que de s'y précipiter au risque de se rompre les os. Le général anglais Campwell, qui assiégeait Almeida, menacé d'être traduit devant une cour martiale, se brûle la cervelle.  

11 mai: Masséna remet le commandement de l'armée de Portugal à Marmont. D'après ce dernier, la supériorité anglaise est alors indiscutable: Wellington a vingt mille hommes de plus, reposés et pourvus de tout, il peut compter sur les habitants pour être renseigné et bénéficie de l'unicité de commandement; en face, les Français, moins nombreux, sont fatigués, désorganisés, manquent de tout, harassent leur cavalerie pour s'éclairer dans un environnement hostile et le général en chef doit encore compter avec lhostilité de ses pairs et l'inertie du roi Joseph!  

13 mai: Le duc de Raguse regroupe l'armée de Portugal autour de Salamanque. Il va la réorganiser en supprimant les corps d'armée de façon à renforcer son autorité sur l'ensemble. Junot, Ney, Reynier, Loison et d'autres généraux en sont écartés. Mais le nouveau chef de l'armée du Portugal ne parviendra pas mieux que son prédécesseur à obtenir la collaboration des chefs de corps voisins (Bessières puis Dorsenne); les unités qui rejoignent l'armée sont arrêtées au passage, sous prétexte de besoins urgents; placées sous l'autorité de chefs provisoires qui les négligent, elles ne tardent pas à se désorganiser, à s'affaiblir par les maladies et à perdre toute combativité. Le même jour, l'approche de Soult amène Beresford à lever le siège de Badajoz.  

En s'emparant d'Almeida, Wellington, s'est assuré la possession de la porte nord du Portugal. En dépêchant une armée sous Beresford pour conquérir Badajoz, c'est la porte sud d'entrée en Espagne qu'il convoite. Mais l'affaire est plus difficile que prévue. Les assaillants sont repoussés avec de lourdes pertes. Soult, qui sait devoir bientôt compter sur le renfort du corps de Drouet d'Erlon, accourt pour débloquer la place. Beresford se porte à sa rencontre.  

15 mai: Arrivée du roi Joseph à Paris. La rencontre avec son frère est orageuse. L'Empereur le traite comme prince français plutôt que comme roi d'Espagne; il lui reproche de gouverner en factieux plutôt qu'en monarque légitime (Girardin). Napoléon est d'ailleurs en froid avec la plupart des membres de sa famille qui lui doivent leur couronne; Louis a abdiqué; Jérôme a vu son royaume de Westphalie remodelé. Dans l'esprit de l'Empereur, ces rois ne sont que des vassaux dont la souveraineté est limitée par les intérêts de l'empire français. Si ces intérêts entrent en conflit avec ceux de leurs peuples, ces derniers doivent se soumettre.  

16 mai: Bataille d'Albuera. La rencontre entre les troupes de Beresford et celles de Soult est l'une des plus meurtrières des Guerres de la Péninsule; elle reste indécise avec cependant un avantage pour les Anglo-Portugais; la manoeuvre de débordement de leur droite par l'armée française a échoué, Soult ayant attaqué avant que toutes ses troupes ne soient réunies (Saint-Chamans) et, surtout, Blake, à marches forcées, étant arrivé à temps pour renforcer l'aile droite des troupes alliées (Soult). Mais Beresford apprend l'approche de l'armée du Portugal (Marmont) en renfort de celle du midi (Soult). Il renonce à poursuivre le siège de Badajoz, mais ce n'est que partie remise. Albuera est l'exemple d'une défaite sur le plan tactique qui se transforme en victoire au plan stratégique; Soult, vaincu sur le terrain*, atteint son objectif, la levée du siège. Il bat cependant en retraite sans pouvoir emmener tous ses blessés; des amputés sont abandonnés à l'ennemi; l'armée manque de vivres; on se nourrit de grosses fèves assaisonnées avec de la poudre à cartouche; on récolte le blé incomplètement mûr et on moud les grains entre des pierres pour faire du pain, ce que voyant les paysans mettent le feu à leurs moissons pour affamer les soldats (Fleuret). Le maréchal rentre rapidement à Séville, la guérilla rôdant autour. Pendant la bataille, le général Phillipon, gouverneur de la place, effectue une sortie et détruit le matériel de siège; il ignorait pourtant qu'un combat se déroulait à proximité car la direction du vent empêchait le bruit de la canonnade de parvenir jusqu'à lui (le témoignage d'un habitant de Badajoz sur ce siège est ici) . 

* La victoire anglaise est contestée, même par les historiens britanniques, Soult étant resté sur le champ de bataille. Pour eux, compte tenu des pertes, les deux camps sont vaincus. Mais Wellington décide de travestir la vérité et d'en faire une éclatante victoire pour satisfaire l'opinion publique anglaise qui commence à se lasser de la guerre. D'après Soult, la bataille d'Albuera sauve non seulement Badajoz mais aussi toute l'Andalousie en déconcertant les plans ennemis.  

29 mai: Prise du fort d'Oliva, un ouvrage avancé de la défense de Tarragone, par le général Ficatier, non sans pertes et en passant par l'aqueduc, que les Espagnols avaient négligé de barrer. 

30 mai-12 juin: Second siège de Badajoz par Wellington. Il échoue à nouveau par manque d'artillerie lourde, de matériel de sape et de personnel qualifié. L'approche d'une armée de secours oblige une fois de plus les assaillants à se retirer (Wheeler). En effet, Marmont fait mouvement vers le sud dès le 6 juin; le nouveau chef de l'armée du Portugal obéit aux ordres de Napoléon qui lui a prescrit de porter secours à l'armée du midi; il va rejoindre Soult à Merida, le 18, et leurs corps réunis formeront une armée de 60000 combattants. 

Après l'abandon du siège de Badajoz, Wellington se montre circonspect car il ne se sent pas de taille à affronter Soult et Marmont réunis. Cependant ceux-ci se séparent, dès qu'ils savent la place de Badajoz débloquée. D'après Jourdan, une chance de détruire l'armée anglaise est ainsi perdue. Wellington, libre de manoeuvrer comme il l'entend, en profite pour préparer tranquillement ses quartiers d'hiver. Il se dote d'un réseau de dépôts et de magasins bien approvisionnés pour reprendre l'offensive l'année suivante. Les deux maréchaux français se sont rapidement convaincus qu'ils n'avaient pas d'autre choix que de partir chacun de leur côté: Cadix résiste toujours; une nouvelle tentative d'invasion du Portugal n'est pas d'actualité; Marmont doit sauver Ciudad-Rodrigo que les Anglais menacent; Soult doit dégager Grenade que l'insurrection entoure. Leurs rapports ne vont pas tarder à s'aigrir; selon Marmont, c'est Soult qui, se disant soucieux pour l'Andalousie, est à l'origine de la séparation des deux armées; le duc de Raguse soupçonne même le duc de Dalmatie d'avoir voulu le faire battre et s'arranger pour que Badajoz tombe aux mains de l'ennemi sous ses yeux!  

Les dissensions de Soult avec Ney ont entraînées l'évacuation de la Galice; ses retards à se porter sur les rives du Tage, selon les ordres de l'Empereur, ont contraint Masséna à la retraite; sa séparation d'avec Marmont fait perdre une occasion de compromettre l'armée anglaise; simples coïncidences ou refus délibéré de collaborer avec les autres maréchaux? Il n'y aurait eu qu'un seul moyen de résoudre ce problème: la présence de Napoléon. Mais ce dernier sacrifie pour le moment sa destinée de conquérant à ses devoirs d'époux et de père. 

L'armée du Portugal, établie sur la Guadiana, ne manque pas de ressources, mais n'a rien pour moudre le grain. Marmont improvise des moulins portatifs, actionnés par un soldat, inspirés des moulins à café; chaque compagnie en est pourvue. Comme Soult, le duc de Raguse se plaint des procédés de ses collègues du nord (Bessières puis Dorsenne) qui arrêtent les renforts provenant des dépôts, les accablent de corvée et les désorganisent, de sorte que rien n'arrive jamais aux armées du Portugal et du midi. Pour accroître ses ressources, l'Empereur octroie la province de Tolède à l'armée du Portugal; le roi Joseph, qui refuse cette mesure, tergiverse avant de céder aux instances de son frère, mais, avant de remettre la province, il en vide les greniers!  

22 juin: Combat de cavalerie près d'Elvas. 

28 juin: Capitulation de Tarragone: nouvelle victoire des troupes de Suchet à l'est de la Péninsule. La ville, qui a été emportée d'assaut subi la loi de la guerre: tout est massacré, sauf les militaires qui se sont rendus (de Gonneville). Des ruisseaux de sang coulent de la ville haute en direction de la ville basse. Mais il convient de préciser que les principaux habitants de la ville l'avaient quittée; le reste de la population a contribué, selon ses moyens, à la défense de la place aidée par la présence d'une escadre anglaise. D'après le général Contreras, qui commandait les défenseurs et qui, blessé au ventre d'un coup de baïonnette, fut fait prisonnier, les officiers français s'opposèrent au massacre et au pillage sans grand succès. 
 

Extrait de la relation du général Contreras sur le siège de Tarragone: 

"Dès le commencement du bombardement, j'avais ordonné que toutes les maisons restassent ouvertes, et que leurs habitants se tinssent sous le vestibule du rez-de-chaussée; qu'au son de la cloche de la cathédrale, dont un battement annonçait un obus, et deux une bombe, tous regardassent la direction du projectile, ce qui est facile; le premier étant décelé par un bruit particulier, et l'autre annoncé par l'éclat de sa mèche; qu'ils se jetassent hors de la maison, quand l’explosion allait y avoir lieu, ou s'abritassent le long des murs et dans les recoins des portes, lorsque le projectile éclatait dans la rue. Ces précautions et l'habitude finirent par donner à la population une telle confiance, que les femmes même et les enfants se riaient des bombes, dont la chute, dans les rues, leur servait de divertissement. Ils n'éprouvaient de frayeur que quand les projectiles brûlaient sur un point ou le défaut d'abri les exposait à ses éclats. Quant aux troupes, placées comme elles l'étaient sur les murailles sans la moindre protection contre les feux verticaux, elles perdirent considérablement de monde, ce qu'il n'y avait aucun moyen d'éviter." 

Par ailleurs, le général observe que les grenades en verre étaient beaucoup plus meurtrières que les grenades en fer en raison du plus grand nombre d'éclats qu'elles projetaient. 

Pour une relation plus complète de ce siège, cliquez ici

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15 juillet: Joseph quitte Paris pour revenir à Madrid. Les deux frères ont fini par se réconcilier. Le roi, après maintes cajoleries de la part de l'Empereur, qui sait se montrer encore plus aimable qu'autoritaire, renonce à déposer sa couronne pour le moment, non sans avoir reçu des promesses de secours en argent. 

24 juillet: Prise du couvent fortifié de Mont-Serrat par les troupes françaises, un nid d'aigles au milieu des rochers. Il est démantelé et brûlé avant d'être évacué. Ce succès achève la conquête de la Catalogne; Suchet peut désormais se tourner contre le royaume de Valence. 

Le même jour, les officiers et sous-officiers de Cabrera sont séparés de leurs hommes et embarqués. Les Espagnols les livrent aux Anglais, dont ils ne sont pas les prisonniers, ces derniers n'étant pas partie à la capitulation de Baylen; ils vont être enfermés en Angleterre, au mépris du droit des gens, les malchanceux sur des pontons et les autres dans des forteresses. Ils y seront mieux traités qu'en Espagne mais pas mieux nourris que les ouvriers anglais, c'est-à-dire très mal; ces malheureux meurent quasiment de faim (Billon). 

En juillet, Napoléon renvoie en Espagne le maréchal Jourdan comme major général du roi Joseph (Roguet).  

6 août: Les Cortes abolissent les privilèges de pêche, de chasse, de mouture, de pacage et les autres servitudes féodales. On ne s'arrête pas en si bon chemin; l'égalité civile est bientôt décrétée, les fonctions publiques ouvertes aux non nobles, les provinces découpées pour créer de nouvelles circonscriptions administratives... mais la tolérance religieuse est repoussée même si on finit par supprimer l'Inquisition. 

11 août: Mac Donald reprend Figueres. 

15 août: Le jour de sa fête, Napoléon, admoneste publiquement le prince Kourakine, ambassadeur de Russie: cette puissance doit choisir entre l'alliance ou la guerre. 

24 au 30 août: Dorsenne, qui a succédé à Bessières, après la bataille de Fuentes de Oñoro, lance une opération pour chasser l'armée insurgée espagnole d'Astorga dont elle s'est emparée (Roguet). 

A la fin du mois d'août, les provinces du nord de l'Espagne sont placées sous la direction administrative du baron Dudon, nommé intendant général sous les ordres immédiats du comte Dorsenne. Aucun Espagnol n'est employé dans les intendances créés au niveau des provinces dont les chefs ont à peu près les attributions d'un préfet en France. Les Espagnols n'ont plus d'autorité que dans le clergé et la magistrature. Le roi Joseph n'a plus d'autorité que dans ces deux domaines (Roguet). 

5 septembre: Wellington met le siège devant Ciudad-Rodrigo. 

18 septembre: Les Britanniques s'emparent de Batavia (Indonésie). Cette colonie hollandaise était devenue française par suite de l'annexion à l'Empire du royaume de Hollande. Le sultan de Palembang (Sumatra) massacre la garnison et les civils hollandais de sa capitale, avec la caution des Anglais, pense-t-il. 

24 septembre: Marmont, renforcé par Dorsenne, contraint Wellington à lever le siège de Ciudad-Rodrigo et à se retirer au Portugal. L'occasion est belle de donner une sévère leçon aux Anglais. Elle n'est pas saisie, peut-être parce que le maréchal duc de Raguse ne veut pas partager la gloire d'une victoire avec le général Dorsenne. Béchet de Léocour dit d'ailleurs que le Lord se déroba et que l'armée française commençait à manquer de vivres. Quant à Marmont, il affirme que ce sont les atermoiements de Dorsenne puis son refus de combattre qui ont fait manqué l'opération; de toute manière, elle eût été sans suite, les Français étant dans l'incapacité de poursuivre un éventuel succès en envahissant à nouveau le Portugal.  

26 octobre: Prise de Sagonte, sur le chemin de Valence: encore une victoire à l'est. 

27 octobre: Le général Godinot se suicide en se tirant une balle dans la tête; certains disent qu'il était neurasthénique, d'autres à demi fou, d'autres, enfin, qu'il aurait été affecté par les durs reproches que Soult lui adressa après un échec contre Tarifa que le maréchal voulait prendre; son acte était prémédité puisqu'il avait mis ses affaires en ordre et désigné ses héritiers; d'après Petiet, cet officier supérieur, qui devait son grade de général de brigade à Soult, avait atteint son niveau d'incompétence et s'était montré inférieur à son grade en diverses occasions, notamment à la bataille d'Albuera. 

28 octobre: Surprise du général Girard à Arroyo dos Molinos (Thomas). Envoyé par Soult en fourrageur, il se serait attardé à Cacerès, puis, surpris par la pluie sur le chemin de son retour, il se serait abrité sans prendre la précaution de se garder (Marmont). Soult, irrité de cet échec, se plaindra vivement de l'imprudence de Girard.  

Au cours de l'année 1811, les relation de la France et de la Russie n'ont cessé de se dégrader. Le cabinet de Saint-Petersbourg est de moins en moins conciliant. La Russie prépare ostensiblement la guerre. Pourquoi ce changement d'attitude? Est-ce parce que Napoléon a préféré se marier avec une princesse autrichienne plutôt qu'avec une princesse russe? Est-ce à cause de l'annexion du grand-duché d'Oldenbourg? Non. La vraie raison est ailleurs: le Blocus continental a causé d'importants dommages à l'économie russe; on murmure dans les allées du pouvoir et Alexandre 1er craint pour sa vie, s'il ne change pas de politique; il redoute de subir le même sort que son père. Il existe, certes, d'autres sujets de discordes, mais ce ne sont que de mauvais prétextes. Les ports russes s'ouvrent donc à nouveau au commerce anglais, en particulier par le truchement de la contrebande à laquelle se livrent les navires des Etats-Unis qui vont ainsi, sans le vouloir, être en partie responsables de la nouvelle guerre qui va opposer la France et la Russie. Le Tsar n'ignore pas que cette entorse au Blocus continental constitue un casus belli avec l'empire français. D'après Roguet, la Russie est entrée en négociation avec l'Angleterre, la Suède, l'Autriche et la Prusse dès le début de l'année et elle a mis ses troupes en marche vers la Pologne. Et même, selon Boutourlin, cité par Berthezène, le Tsar prépare la guerre depuis 1810; d'autres sources russes confirment les sentiments de l'autocrate. Napoléon, qui souhaite éviter le conflit, propose des accommodements; il se montre disposé à assouplir le Blocus continental dans un sens satisfaisant pour les deux pays; il essuie un refus insultant: Alexandre exige l'évacuation de toute l'Allemagne par les troupes françaises; l'intention du Tsar est évidente: il pourrait ainsi renouer une coalition avec la Prusse et l'Autriche! A la veille même des hostilités, l'Empereur effectuera une dernière tentative, en envoyant auprès du potentat russe le comte de Narbonne; ce dernier reviendra bredouille: aiguillonnée par l'Angleterre, la Russie veut la guerre! Elle envoie en France un aristocrate espion, Czernichev, chargé de se procurer des renseignements militaires en soudoyant un fonctionnaire du ministère de la Guerre. Si la Russie pâtit du Blocus continental, la France en souffre aussi beaucoup; une crise économique sévit en 1810-1811 affectant lourdement les ports commerciaux, comme Bordeaux et Marseille dont l'opinion publique devient de plus en plus hostile à l'Empire; cette désaffection jouera un rôle non négligeable lors de la chute de l'aigle.  

A la même époque, s'il faut en croire Salgues, Napoléon fait imprimer de la fausse monnaie britannique pour ruiner l'économie anglaise, initiative qui intervient à un moment critique pour l'Angleterre agitée par un important mouvement social, celui des briseurs de métiers à tisser mécanique, les luddistes, qui luttent contre un progrès industriel générateur de chômage; cette insurrection débute dans le Nottinghamshire et s'étend ensuite au Yorkshire et au Lancashire. Cependant, la situation sociale en France, où éclatent des émeutes, notamment en Normandie, par suite de la cherté du pain, n'est pas plus brillante. Dans les deux pays, l'ordre est rétabli brutalement par la force; en Angleterre, les principaux mutins sont pendus, une loi assimilant le bris de machine à un assassinat; en France ils sont fusillés, avec une femme parmi eux. 

En prévision du conflit avec la Russie, Napoléon retire d'Espagne des unités de la Garde. Marmont, qui devait prendre la tête du détachement de l'armée du Portugal destiné à renforcer Suchet pour s'emparer de Valence, la dernière place encore tenue par les Espagnols à l'est, Marmont donc voit ses attributions étendues vers le nord de l'Espagne et n'est plus en mesure de se déplacer. Le commandement du détachement pour Valence sera confié à Montbrun. 

Vers la mi-décembre, en Andalousie, Soult charge Victor et le général Leval de s'emparer de Tarifa, une place importante, que le maréchal a déjà tenté de réduire. La saison n'est pourtant guère propice à un siège. 
 

1812: La situation des armées impériales continue de se dégrader dans la Péninsule - Prise de Badajoz par Wellington - Défaite des Arapiles - Évacuation de Madrid et de l'Andalousie - Siège de Burgos - Retraite de Wellington en Portugal.  

5 janvier: Levée du siège de Tarifa, après deux assauts meurtriers mais infructueux. Cet échec en appelle d'autres; les armées françaises d'Espagne, affaiblies par les prélèvements effectués pour la campagne de Russie, obligées de se disperser pour faire face sur différents fronts et trouver des subsistances, vont être bientôt contraintes de se cantonner dans un rôle purement défensif. En revanche, l'armée anglo-portugaise renforcée, reposée, bien équipée et convenablement approvisionnée, compte désormais près de 90000 combattants et peut prendre l'offensive. Mais Napoléon, absorbé par les nuages qui s'amassent au nord-est, surestime les effectifs des forces françaises de la Péninsule et reste sourd aux demandes de renfort des maréchaux. 

9 janvier: Capitulation de Valence que Moncey avait en vain essayé de prendre en 1808: Suchet a triomphé partout. La ville a été sévèrement endommagée par le bombardement: on peut monter à cheval au premier étage de certaines maisons sur les éboulis. La population reçoit triomphalement les vainqueurs qui ne sont pas dupes (de Gonneville). Le colonel baron Pozzo-Blanco, soupçonné de trahison, a été pendu avant la conquête de la ville par les insurgés qui ont aussi arrêté plusieurs personnes, dont l'archevêque; ce dernier avait fait des ouvertures à Joseph. Pour atteindre ce beau succès, Suchet a été partiellement  renforcé par des détachements tirés de Catalogne, de l'armée du centre et de celle du Portugal; Marmont, sur ordre de Paris, a envoyé deux divisions d'infanterie et une de cavalerie, sous les ordres de Montbrun. Le passage non annoncé de ce détachement à proximité de l'Andalousie a jeté l'alarme à Séville. L'utilité de son déplacement est à peu près nul: il arrive après la bataille. Mais son départ prive Marmont d'une partie de ses forces au moment où Wellington va attaquer Ciudad-Rodrigo et Badajoz (Gouvion Saint-Cyr). Ces remarques sont intéressantes à un double titre: elles montrent, d'une part, combien les communications entre les différentes armées étaient défaillantes et, d'autre part, les incohérences qui résultaient de la mise en oeuvre de décisions prises loin du théâtre des opérations. Soult contribue dans une faible mesure à la prise de Valence en guerroyant avec l'armée espagnole du royaume de Murcie sans s'engager cependant beaucoup dans une région infestée par la fièvre jaune; en dépit des ordres de l'Empereur, il est le seul chef d'armée à n'avoir pas envoyé de renfort à Suchet. 

On remarquera que la défense de Valence n'eut pas le caractère d'énergie farouche de celle de Saragosse. La sagesse populaire espagnole fournit des éléments d'explication humoristiques. L'entêtement des provinces du nord est proverbiale: le Biscayen enfonce les clous avec sa tête; l'Aragonais aussi mais en tapant sur la pointe. Les Valenciens sont d'un caractère plus accommodant: dans Valence la terre est de l'herbe, l'herbe est de l'eau, les hommes sont des femmes, et les femmes rien! 

Vers le milieu du mois de janvier, Napoléon forme une armée de l'Ebre, forte de 32000 hommes, qu'il place sous les ordres du général Reille. Celui-ci est chargé de défendre la basse Catalogne et l'Aragon, d'approvisionner Barcelone et de protéger la communication avec les armées de Valence, du Portugal (Valladolid) et du Centre (Madrid) (Roguet). 

19 janvier (18 janvier selon Roguet): Wellington enlève Ciudad-Rodrigo, porte d'entrée du nord de l'Espagne*. D'après le grenadier Lawrence, la prise de la ville s'accompagne "de tous les excès de la soldatesque: brutalités, rixes, scènes d'ivrognerie partout." On pille les maisons ou on les incendie, on vide les caves au milieu des cris des furieux et des gémissements des blessés. Napoléon, vivement irrité par cet événement, morigène Marmont et Dorsenne, son voisin, qui commande l'armée du Nord; les deux hommes répliquent en se chargeant mutuellement. A dire vrai, les Anglais ont été aidés dans leur entreprise par l'éloignement de Marmont qui avait été invité à se rapprocher de Suchet pour l'aider à emporter Valence; il a bien essayé de revenir mais le manque de vivres a retardé son mouvement (Roguet).  

* S'il faut en croire Salgues, Wellington est alors aidé par Dumouriez, ce qui est plausible puisque ce dernier conseilla effectivement les Anglais de 1812 à 1814. 

26 janvier: La partie de la Catalogne non rattachée à l'Aragon est annexée à l'Empire qui se trouve accru de quatre nouveaux départements. 

Le général de cavalerie Pierre Soult, frère du maréchal, est surpris à Murcie, qu'il vient de frapper de très lourdes contributions, par les Espagnols de Don Martin de la Carrera, alors qu'il mange le somptueux repas qu'il s'est fait servir; il quitte la table précipitamment, s'entrave dans l'escalier et roule jusqu'en bas des marches comme un baril; fortement contusionné, il n'en chasse pas moins ses agresseurs et Carrera paye de sa vie sa témérité. 

Dans une dépêche du même jour, l'Empereur exprime à Marmont son mécontentement; le maréchal a dispersé son armée pour la faire vivre; c'est contraire aux ordres donnés qui lui prescrivaient de constituer Salamanque en place forte; le roi Joseph se plaint que l'armée de Portugal épuise les provinces qu'elle occupe; Marmont répond en accusant d'incurie l'administration royale. 

Courant janvier, le maréchal Victor est rappelé en France, sur sa demande. Soult avait également offert sa démission, mais l'Empereur a préféré le laisser à son poste pour le moment; l'armée du midi ne comporte plus qu'un seul maréchal. Les troupes de la Garde sont rappelées en France pour rejoindre la Grande Armée dans l'éventualité de plus en plus probable d'une guerre contre la Russie; Roguet commence son mouvement vers le nord en secondant, chemin faisant, du mieux qu'il peut, l'armée du Nord en relation avec Dorsenne; malheureusement, le manque de cavalerie ne lui permet pas d'être aussi efficace qu'il le souhaiterait face à des bandes qui se dispersent dès qu'elles risquent d'être accrochées. 

23 février: Marmont envoie un de ses aides de camp, le colonel Jardet, à Paris. Il est porteur d'une lettre dans laquelle le maréchal duc de Raguse dépeint la situation de son armée affaiblie, obligée de surveiller à la fois le nord et le midi, ne pouvant compter que sur elle même en raison du manque d'unité dans le commandement, en butte à l'hostilité du gouvernement de Madrid. Marmont demande son rappel pour aller combattre auprès de l'Empereur. Ce dernier paraît comprendre les difficultés de son lieutenant mais n'accède pas à sa demande; à Jardet, qui rapportera la conversation à son général, il dit qu'il va lui aussi rencontrer de grands obstacles en s'enfonçant dans un pays dépourvu de tout et, comme saisi d'un doute prémonitoire, il s'exclame: "Comment tout cela va-t-il finir?" 

Marmont, qui a déplacé Bonnet des Asturies vers Burgos est rappelé à l'ordre par Napoléon: ce général doit immédiatement retourner dans la province du nord dont il doit assurer la défense vitale du littoral! (Roguet). 

En février, une famine décime la population de l'Andalousie; on compte 10 à 12 morts chaque jour dans les rues de Séville; cette calamité n'épargne pas Madrid où elle sévira pendant les premiers mois de l'année; de mauvaises récoltes et les difficultés de communications apportent des éléments d'explication; la population en rend évidemment responsable l'occupant. Le roi Joseph entre en conflit avec Soult au sujet de la perception des impôts; Napoléon donne raison au maréchal; il lui annonce l'imminence d'un conflit avec la Russie et lui ordonne de rester dans l'expectative. 

16 mars (Roguet): Le roi Joseph est nommé commandant en chef dans la Péninsule. Il n'en parviendra pas mieux à se faire obéir par les maréchaux. 

16 mars-6 avril: Troisième siège de Badajoz par Wellington. Malgré une vigoureuse résistance, la place tombe par suite de la chute du château, mal gardé par des Allemands. Les consignes de Paris n'autorisaient plus Marmont à prêter directement main forte à Soult; Napoléon lui a prescrit une diversion dans le Beira, ce qui montre à quel point l'Empereur ignore la topographie de la Péninsule; le duc de Raguse, obéissant aux ordres de Napoléon, quitte le Tage et regroupe ses forces sur la Tormes; Wellington saisit l'opportunité qui lui est offerte de s'emparer enfin de la forteresse qui contrôle au sud l'entrée en Espagne. Soult se porte bien au secours de la place, mais avec des forces insuffisantes et il arrive trop tard. Les assiégeants ont payé cher leur victoire. Ils ont perdu plus du quart de leur effectif (5000 morts et blessés, autant que le nombre de soldats de la garnison vaincue!). En compensation, Wellington trouve dans la place un équipage de ponts. Avec Cuidad-Rodrigo au nord et Badajoz au sud, le général anglais tient les deux portes d'entrée en Espagne. La ville est mise à sac par les vainqueurs furieux qui font payer à leurs alliés la belle défense de leurs ennemis; les Anglais reprochent aussi aux Espagnols d'avoir livré leur ville aux Français sans la défendre avec autant d'opiniâtreté. Wellington ne parvient à reprendre la situation en main que le 11 avril, non sans avoir été obligé de dresser des potences; il aurait été menacé de mort par ses soldats (Wheeler et O'Neil). Quelques témoignages anglais sur ce siège figurent ici. 

19 (ou 12?) mars: Une constitution libérale est promulguée à Cadix. La Russie signe bientôt une alliance offensive et défensive avec la résistance espagnole.  

16 avril: Conformément aux ordres de diversion dans le Beira, Marmont pousse une pointe jusqu'à Castel-Branco et Guarda. C'est de toute façon inutile et trop tard: Badajoz est tombé et le duc de Raguse n'a pas les moyens d'envahir le Portugal ni de menacer vraiment les Anglais; l'armée du Portugal doit garder de nombreux points fortifiés et des places, de plus, elle occupe aussi les Asturies par ordre de l'Empereur; ses capacités offensives sont donc très limitées. 

17 avril: Dans une lettre au prince de Neuchâtel (Berthier), Soult lui fait savoir qu'il a été contraint de réduire de moitié la ration de pain de la troupe et que la population civile andalouse se nourrit d'herbes. 

22 avril: Les cavaliers de l'escorte de Marmont enlèvent trois drapeaux au régiment portugais Eurillas, au cours d'une charge, près de Guarda, dans la vallée du Mondego. Beresford retire son dernier drapeau à ce régiment et le condamne à combattre sans drapeau jusqu'à ce qu'il ait pris à son tour trois drapeaux français. 

24 avril: Marmont rentre dans ses cantonnements espagnols; le bref épisode portugais est terminé. 

19 mai: Destruction par les Anglais du pont d'Almaraz sur la route de Badajoz à Madrid (Thomas); cet ouvrage, fortifié par les Français, présentait un intérêt stratégique majeur; sa prise a été facilitée par la mort de l'officier qui y commandait, le major piémontais Aubert, et par la médiocrité des troupes qui le défendaient (Marmont). Wellington s'y empare d'un second équipage de ponts. L'armée du midi (Soult) est désormais physiquement séparée de celle du Portugal (Marmont). Les Français ne peuvent plus communiquer que par Tolède, très en amont. 

Débarquement en Catalogne d'un corps anglo-minorquais pour faire diversion. Il est commandé par Maitland qui sera ultérieurement remplacé par Mackenzie, puis par Murray. Ce dernier tente de reprendre Tarragone, en vain. Il n'est pas à la hauteur de la situation et Suchet l'oblige à se rembarquer. Mais le général anglais reviendra à la charge. 

13 juin: Offensive de Wellington en Espagne contre Marmont. Le Lord avance prudemment. Il s'agit seulement de placer quelques banderilles. Le moment de la mise à mort n'est pas encore venu. Marmont, trop faible, se dérobe pour se rapprocher de ses renforts. Les deux armées jouent au chat et à la souris (Wheeler). 

16 juin: Wellington s'empare de Salamanque que Marmont a évacué. Mais le Lord doit mettre le siège devant les couvents fortifiés où des garnisons françaises ont été laissées. 

18 juin: Déclaration de guerre des États-Unis à l'Angleterre. L'Amérique reproche notamment à la Grande-Bretagne sa prétention à régenter les mers. Elle refuse de laisser fouiller ses navires par les marins britanniques chargés de vérifier qu'aucune marchandise destinée à la France n'est transportée (voir Napoléon et l'Amérique).  

19 (ou 20) juin: Le Pape arrive à Fontainebleau. Malgré son exil à Savone, le souverain pontife n'a pas cédé aux exigences de Napoléon qui l'a fait transférer en France sous le prétexte que les Anglais menaçaient sa résidence italienne.  

23 juin: Nommé à la tête du 5ème régiment de dragons, le colonel Morin va mettre sept mois pour retrouver ses hommes à l'armée du midi. Les convois dans lesquels il prend place changent constamment de direction, reviennent sur leurs pas, repartent pour échapper aux guérillas. Marches et contremarches se succèdent et le colonel erre ainsi à travers l'Espagne jusqu'au moment où, par miracle, un détachement de son régiment envoyé à sa recherche le rencontre à Valence. Cette pittoresque odyssée est révélatrice des difficultés à se déplacer dans un pays semé d'embûches et désorganisé par la guerre (Un résumé des mémoires de Morin est ici). 

24 juin: La Grande Armée franchit le Niemen. C'est le début de la campagne de Russie. A Thorn, quelques jours avant Napoléon a réitéré à Brun de Villeret les ordres de prudence donnés à Soult en ajoutant qu'après avoir vaincu les Russes, il se rendrait en Espagne, qu'il diviserait ce royaume en 6 vice-royautés et qu'il faudrait bien qu'il se soumette.  

Après la prise de Vilna par les troupes française, le Tsar, inquiet pour la suite de la campagne, fait des offres d'ouverture à Napoléon qui les rejette; d'ailleurs, les intrigues de l'Angleterre, qui redoute un accommodement, éloignent Alexandre 1er du théâtre des opérations où il ne reparaîtra plus. 

27 juin: Un incendie ravage les magasins du fort le plus important de Salamanque qui tombe au pouvoir des Anglais; ces derniers ont été bloqués plus de dix jours et ont essuyé de lourdes pertes. La chute de la forteresse déconcerte les plans du duc de Raguse qui avait pris l'offensive pour couper les communications de l'armée britannique; il bat à nouveau en retraite derrière le Douro (Duero). 

17 juillet: Marmont, qui a reçu des renforts et qui doit approvisionner Astorga, prend l'initiative en franchissant le Douro en aval de Tordesillas, après avoir trompé son adversaire en manoeuvrant entre cette ville et Toro; la droite anglaise est menacée; Wellington concentre prestement son armée vers Salamanque. L'aile gauche française poursuit sa manoeuvre contre l'aile droite anglaise en traversant la Tormes au gué de Huerta; les Anglais passent à leur tour la rivière près de Salamanque. La manoeuvre du duc de Raguse pour couper Wellington de Ciudad-Rodrigo crée les conditions d'un grand engagement dans une plaine dominée par deux mamelons: les Arapiles. 

21 juillet: Joseph quitte Madrid avec 14000 hommes pour se porter en renfort de Marmont au devant des Anglais. 

22 juillet: Bataille des Arapiles. Le duc de Raguse se décide à affronter les forces de Wellington qu'il croit sur le point de regagner le Portugal. Selon Lemonnier-Delafosse et Parquin, il n'attend pas les renforts que lui amène le roi Joseph afin de ne pas se voir frustré de la gloire d'une victoire remporté seul, comportement puéril, hélas trop fréquent, démenti par l'intéressé qui prétend n'avoir jamais été prévenu du mouvement du roi Joseph. Pour le capitaine Marcel, c'est le roi Joseph qui est resté trop longtemps sourd aux demandes réitérées de renforts émanant du maréchal. Les dispositions prises par le duc de Raguse sont cependant bonnes et laissent présager un succès. Le plus fort des Arapiles, tenu par les Anglais, est emporté. Malheureusement, le maréchal se laisse tromper par les apparences. Croyant l'armée britannique en retraite, il étend sa ligne et affaiblit ainsi son dispositif. Wellington profite de cette faute, que le maréchal attribue dans ses mémoires au bouillant général Maucune, lequel aurait déjà commis la même imprudence lors du passage du Douro, quelques jours plus tôt. Marmont joue ensuite de malchance; il est blessé et doit remettre le commandement au général Bonnet qui, également blessé, cède la place au général Clausel, lequel sauve l'honneur, bien qu'il soit frappé à son tour. Vers la fin de la journée, Wellington est lui aussi contusionné à la cuisse, par une balle qui frappe la cartouchière de son pistolet; mais cette blessure, sans gravité, ne lui cause qu'une gêne momentanée. Toujours d'après Lemonnier-Delafosse, si Wellington avait poursuivi les vaincus l'épée dans les reins, l'armée française eût été détruite. Cette grave défaite marque un tournant dans la série de succès et de revers qui caractérise la guerre de la Péninsule (Wheeler); elle dissuade les Cortes, gagnés par la lassitude, de suivre ceux qui, parmi eux, étaient disposés à se rallier au roi Joseph. 

26 juillet: Arrivée à Bayonne, le colonel Morin y relève l'état d'esprit déplorable de la population. "Je descendis à Bayonne à l'hôtel de Saint-Etienne. Cette ville paraît avoir un assez mauvais esprit, on y débite continuellement mille fâcheuses nouvelles sur l'Espagne. Cependant si son commerce maritime a beaucoup souffert ou plutôt s'il est nul, elle fait beaucoup d'affaires pour tout ce qui a rapport aux fournitures des armées qui sont en Espagne. Les commissionnaires, les marchands, les aubergistes, les selliers, les tailleurs y font fortune; c'est particulièrement à Bayonne qu'on vend bon marché le superflu de la guerre, quand on sort de l'Espagne, qu'on paye au poids de l'or ce que l'on veut acheter quand on y entre." Les Français, surtout ceux des villes portuaires lésées par le Blocus continental, sont las de la guerre.  

29 juillet: Reprise du couvent de Mont-Serrat et du fort Saint-Dimas par les troupes françaises. 

Le même jour Joseph ordonne formellement à Soult de se porter avec son armée sur Tolède pour couvrir Madrid. Cette manoeuvre entraînerait ipso facto l'abandon de l'Andalousie.  

10 août: Évacuation de Madrid par les Français, suite à la défaite des Arapiles. Deux ou trois mille voitures traînent, à la suite du roi, des alcades, des préfets, des conseillers d'État, des chambellans, des généraux, des ministres, des ambassadeurs et leurs familles. Un grand nombre de fantassins, transformés en cavaliers, vêtus comme pour le carnaval, montent qui des chevaux, qui des ânes, qui des mulets... Cette horde arrive sous les murs de Valence dans une indescriptible cohue qui préfigure Vitoria, sans avoir été poursuivie par les Anglais, heureusement. Pour une fois, le roi est bien accueilli; les autorités de la cité viennent au devant de lui pour lui remettre les clés de la ville; l'oeuvre de Suchet porte ses fruits.  

Voici une description qui, quoique se rapportant à un autre événement, permettra de se faire une idée de cette cohue. "Des dames dans des litières dorées portées par 20 paysans qui se relayaient de temps en temps, d'autres en amazones et montant de superbes chevaux, d'autres sur des mules, celles-ci à califourchon sur des ânes, celles-là portées sur des chaises ajustées en forme de litière, quelques-unes n'ayant pu se procurer une monture marchand à pied dans la boue, quelques autres préférant se faire tenir sur des chevaux énormes de routiers français qui avaient aussi abandonné leurs chariots, des enfants sur des ânes et dans des paniers, d'autres portés par des paysans et suspendus sur un bâton dans une espèce de hamac, d'autres enfin tout bonnement portés à bras par les nourrices, des valets galonnés à cheval, des maîtres à pied, une suite nombreuse de chevaux de main, un nombre prodigieux de mulets chargés de malles, de matelas, d'orge, de paille et de vivres de toute espèce. Ajoutés à cela des généraux français et espagnols ayant tous un cortège plus ou moins nombreux, des officiers, des soldats, les uns blessés ou malades et les autres bien portants, des dames et des seigneurs escortés au milieu de cette bagarre par des pages ou des gardes, tout cela marchant pèle mêle, au milieu des cris des blessés, des cantinières et des chansons grivoises des soldats bien portants et défilant dans le plus grand désordre après avoir bivouaqué la nuit précédente par un temps affreux." (Morin) 

Le même jour Soult répond au roi. Devant les difficultés de la manoeuvre que ce dernier lui a prescrite, il l'invite à le rejoindre en Andalousie. En même temps, il adresse, par bateau, une dépêche à l'Empereur dans laquelle il dénonce les négociations de Joseph pour se faire reconnaître roi par les Cortes de Cadix, en échange d'un retrait des troupes françaises derrière l'Ebre; le maréchal soupçonne d'ailleurs Joseph de comploter avec son beau-frère, Bernadotte, prince royal de Suède, pour préparer la chute de Napoléon; lors d'une escale du bateau à Valence, la dépêche est saisie est mise sous les yeux du roi; ce dernier, furieux, envoie à l'Empereur son aide de camp, le colonel Desprez; l'émissaire rejoint Napoléon à Moscou; la réaction du maître est sans appel: il a trop à faire pour s'occuper de pareilles fariboles! 

12 août: Wellington entre dans Madrid en compagnie de chefs des guérillas, notamment l'Empecinado et El Medico. Il est accueilli en héros sous les acclamations de la foule (Wheeler). Mais l'enthousiasme retombe vite lorsque le Lord impose à la capitale un emprunt de plus de dix millions de francs! En plus, pendant les combats pour la prise du Retiro, où avait été laissée une garnison française, la fameuse manufacture de porcelaine La China, fierté des Espagnols, est réduite en miettes. On se souvient enfin que ces encombrants alliés sont des hérétiques; ils fréquentent plus assidûment les cabarets que les églises; aussi, quand ils tourneront les talons, les verra-t-on partir sans regret. 

13 août: Joseph ordonne maintenant à Soult de le rejoindre à Valence, non sans le rendre responsable de la perte de Madrid. 

15 août: Soult donne à Séville un magnifique festin pour célébrer la Saint Napoléon. 

16 août: La paix étant conclue entre la Russie et la Turquie depuis quelques jours, le Tsar annonce officiellement le retrait de son pays du Blocus continental. 

18 août: L'armée du Portugal reprend l'offensive et rentre à Valladolid. Elle menace même Salamanque dépôt de l'armée anglaise. 

25 août: L'Andalousie est évacuée et le siège de Cadix, où réside le pouvoir insurrectionnel espagnol, est levé. Les derniers Français à quitter la capitale de l'Andalousie sont attaqués par la garde civique armée par eux; une grêle de tuiles, de pierres, de pots de fleurs... les salue à leur passage dans les rues (Blaze). Soult laisse à ses administrés le mot dont ils vont se servir désormais pour désigner les animaux défectueux: "les plépas"; le maréchal rejetait les chevaux proposés pour les remontes en disant: "Celui-ci ne me plaît pas". L'armée du midi ne prend pas la route directe de Valence afin d'éviter la rencontre du corps de Maitland. La retraite, qui chemine lentement, dure 37 jours. A la traversée du royaume de Murcie, les soldats voient des rizières pour la première fois (Blaze). L'eau stagnante cause des épidémies; la fièvre jaune ravage le royaume et cause des pertes; les fricoteurs sont les premiers atteints; on trouve des familles entières mortes dans leurs maisons (Fleuret).  

22 septembre: Les Cortes nomment Wellington généralissime des armées espagnoles. Après la victoire des Arapiles, qui marque un tournant dans le conflit, des négociations se déroulent pour parvenir à l'unification du commandement des troupes alliées. Elles durent longtemps. Des officiers espagnols contestent aux Anglais le droit de diriger leurs troupes. Ces oppositions retardent certainement l'éviction des Français de l'Espagne (Esdaile). 

30 septembre: L'avant-garde de l'armée du midi rencontre les avant-postes de l'armée du centre à Tobarra. La jonction des armées françaises est réalisée.  

18 septembre-22 octobre: Siège de Burgos. Vainqueur aux Arapiles et maître de Madrid, Wellington redoute de voir ses communications coupées par l'armée du Portugal, à nouveau agressive. Il reprend l'initiative et refoule Clausel vers le nord. Ce dernier passe provisoirement le commandement à Souham, pour soigner la blessure reçue aux Arapiles. Napoléon a demandé à Masséna de reprendre le flambeau mais le vieux maréchal, malade, n'a pas dépassé Bayonne. Wellington marche sur Burgos, au nord de l'Espagne, en Castille et Leon, où est le dépôt de vivres et de munitions de l'armée du Portugal, pour tenter de s'en emparer. Mais la garnison de deux mille hommes, commandée par le général Dubreton, retranchée dans le château, résiste vigoureusement; les ouvrages sont fortement endommagés, les fossés comblés et les palissades réduites en filaments par les balles, mais la garnison tient bon et les Anglais essuient des pertes sensibles (2000 tués ou blessés). Bientôt, les armées du centre et du midi, à Valence, vont prendre à leur tour l'offensive et rentrer dans Madrid. Les voies de retraite de Wellington seront dangereusement menacées. Le Lord se repliera vers Salamanque, d'abord derrière le Douro, ensuite derrière la Tormes. Ce sera la pénible retraite de Burgos (Wheeler).  

3 octobre: Rencontre au sommet du roi Joseph, de Jourdan, de Suchet et de Soult à Fuente de Higuera. Les retrouvailles du maréchal duc de Dalmatie avec le roi sont glaciales. Un peu plus tard, au moment de reprendre l'offensive, dont le poids va retomber sur Soult, à propos d'un désaccord, le roi intime sèchement au maréchal l'ordre de se soumettre ou de se démettre. La retraite vers Valence, diamétralement opposée au Portugal, au lieu de l'Andalousie, comme le demandait Soult, éloigne l'armée du flanc des Anglais et favorise les manoeuvres de ces derniers; c'est donc une faute, selon le maréchal. 

20 octobre: Suchet apprend que les Anglo-Espagnols se livrent à des démonstrations près d'Alicante. Il se porte à leur rencontre et ceux-ci, intimidés, s'évanouissent sans combattre (Morin). Le duc d'Albufera prélève des cavaliers sur l'armée du midi après les avoir remontés. Ceux-ci étaient dans un triste état. L'avoine manquant, les chevaux avaient été nourris de garouffes, sortes de cosses cueillies sur des arbres, à laquelle ils ne s'habituaient pas. 

23 octobre: La 1ère légion de gendarmerie française, si bien vêtue que l'ennemi prend ses soldats pour des gentilshommes (Parquin), culbute les dragons du général Anson et lui met trois cent hommes hors de combat, au prix de sept morts et cent trente-et-un blessés. 

2 novembre: Après avoir repoussé le corps de Hill, qui bat en retraite sans avoir combattu, le roi Joseph rentre à Madrid. 

10 novembre: Les armées françaises réunies tâtent les défenses de Wellington vers Alba de Tormes (Thomas). Le roi Joseph nomme Drouet d'Erlon à la tête de l'armée du Portugal. 

(13 - Espinchal) ou 15 novembre: Nouvel affrontement aux Arapiles, fortifiés par les Britanniques. L'armée anglaise, numériquement très inférieure, aurait pu passer un mauvais quart d'heure; elle parvient à s'échapper. On accuse Soult d'avoir fait preuve d'une étrange mollesse; on le soupçonne d'avoir sciemment fait échouer une opération dont la gloire eût rejailli sur le roi Joseph et son mentor militaire, le maréchal Jourdan; Soult répond qu'une pluie torrentielle a gêné la progression des troupes et ralenti la poursuite; on ne voit pas comment Joseph et Jourdan auraient pu s'attribuer la gloire d'une manoeuvre conçue et exécutée par le duc de Dalmatie; Napoléon estime d'ailleurs que ceux qui trouvent à redire sur la conduite de cette affaire sont bien difficiles.  

(16 - Espinchal) ou 17 novembre: Le général anglais sir Edward Paget, commandant en second l'armée britannique, est fait prisonnier. Les pluies ont raviné les routes; le cheminement de l'armée anglaise en retraite est laborieux; des trous se créent dans les rangs; le général se rend vers l'arrière pour s'assurer que tout le monde suit; il s'égare à cause de sa myopie et se retrouve nez à nez avec ses poursuivants, des lanciers polonais, selon le lieutenant Sherer, un brigadier de chasseur et deux hussards, d'après d'Espinchal qui les commandait. Il se rend au maréchal Soult; il avait déjà perdu un bras lors de la retraite de La Corogne, face au même maréchal français, particularité qu'il signale à d'Espinchal.  

Wellington se retire derrière l'Agueda et regagne son sanctuaire portugais, avec une perte de 10 à 12000 hommes (Soult). Il va prendre des quartiers d'hiver très étendus, la droite en avant, vers Bejar, sur le chemin de Badajoz à Madrid. Les armées français, très fatiguées, ont besoin de se refaire et de s'équiper; elles regagnent également leurs quartiers d'hiver.  

Joseph, qui s'imagine durablement rétabli sur son trône, assigne leurs emplacements aux armées du Portugal, du centre et du midi; il détermine les rapports administratifs de ces armées avec le gouvernement espagnol dans un sens favorable aux intérêts de ses peuples. Les crédits réservés aux troupes françaises sont chichement mesurés; le roi estime que ce qui manque doit être à la charge de Paris; mais Napoléon ne l'entend pas de cette oreille et les armées en pâtissent; des conflits opposent les généraux français aux autorités espagnoles. Le roi se berce d'illusions; il croit que ses sujets finiront par l'accepter; certes, plusieurs officiers espagnols, et non des moindres, échaudés par le comportement des Anglo-Portugais, sont disposés à changer de camp; au lieu de harceler Soult, alors que ce dernier quittait l'Andalousie pour rejoindre le roi Joseph à Valence, le général Ballesteros, très populaire, surnommé "l'Invincible", refuse d'exécuter les ordres de Wellington et s'arrête à Grenade (Sherer), il est destitué et arrêté; Castaños entame une négociation avec le général Lejeune qui est prisonnier; il est prêt à rejeter les Anglais et à renouer avec Napoléon, mais à condition que Ferdinand VII soit restauré et qu'il épouse une princesse française. 

30 décembre: Au cours d'une entrevue avec l'Empereur à Paris, Brun de Villeret lui transmet le souhait de Soult, plus que jamais en conflit avec le roi, de quitter l'Espagne pour servir dans la Grande Armée. Cette demande est acceptée. 

Le même jour, Wellington est reçu par les Cortes. Il y prononce un discours élogieux à l'égard de la nation espagnole et de ses représentants dont il ne pense pas un mot. 
 

1813: Les troupes françaises quittent l'Espagne - Défaite de Vitoria - Bataille des frontières. 

Janvier: Wellington est désormais le commandant en chef de toutes les forces opposées aux Français dans la Péninsule. Ses relations avec ses alliés n'en sont pas facilitées pour autant. Le général anglais ne voit pas d'un bon oeil le processus en marche à Cadix, largement inspiré par la Révolution française. Les Cortes n'ont-elles pas proclamé la souveraineté nationale (1810), puis rédigé une constitution libérale (1812). En outre, les antagonismes coloniaux restent vivaces. Les Espagnols n'oublient pas les tentatives britanniques pour s'emparer d'une partie de leur empire. Les premières insurrections autonomistes en Amérique du sud (1810) ne peuvent que renforcer leur méfiance. Idéologiquement parlant, la résistance espagnole est certainement plus proche des Français que des Anglais. Mais, obnubilés par la volonté de chasser l'envahisseur, ses membres ne s'en rendent pas compte. Ils ne le découvriront que plus tard, dans l'exil! 

1er février: Dans une lettre adressée à son frère l'Empereur, le roi Joseph déverse toute sa bile sur Soult. C'est un homme misérable et pervers, un lâche; un adepte du népotisme qui favorise son frère, un général de cavalerie incapable; il gravirait les marches de l'échafaud comme on monte sur un trône; peut-être était-il le complice de Malet car il répandait à Cadix le bruit de la mort de l'Empereur; il s'en est pris au roi d'Espagne car ce dernier était le protecteur le plus sûr du roi de Rome. Napoléon n'accorde aucun crédit à tant de hargne. 

Le même jour, de l'Angleterre où il réside, le prétendant au trône de France, Louis XVIII, adresse une proclamation à ses "sujets". 

12 février: Napoléon demande à Joseph de diriger vers le nord de l'Espagne tout ce qu'il pourrait retirer de l'armée du Portugal. Après la campagne de Russie, l'Empereur rappelle de nombreuses unités pour refaire la Grande Armée et renforcer notamment sa Garde. Les armées françaises d'Espagne, considérablement affaiblies, sont obligées de se regrouper. Wellington, à la tête de 52000 Anglais et de 29000 Portugais (Hibbert), en profite pour reprendre l'offensive avec l'objectif de couper ses adversaires de la France (Sarramon). Les Anglais doivent toutefois auparavant calmer des troubles assez graves qui ont éclaté à Séville et à Cadix (Espinchal). 

1er mars: Gazan remplace Soult à la tête de l'armée du midi. Jourdan est major général auprès du roi Joseph. L'Empereur invite son frère à se comporter désormais non plus en roi mais en général français, à concentrer ses forces autour de Valladolid et à réprimer l'insurrection dans le nord pour garder toujours ouvertes les communications avec la France. 

17 mars: Joseph quitte Madrid pour la dernière fois. Conformément aux conseils de Napoléon, il se rend à Valladolid. 

30 mars: De passage à Madrid et dans les environs, le colonel Morin découvre une situation lamentable. Le parc d'Aranjuez est saccagé, les pavillons à moitié détruits sont pillés par les habitants des environs qui viennent y chercher des fers et des plombs. Madrid ne vaut guère mieux: la saleté règne dans les rues qui ne sont plus nettoyées, les mules préposées à l'enlèvement des immondices ayant été réquisitionnées par l'armée; la population est dans la misère et la prostitution règnent aux carrefours; aucun magistrat n'est là pour rétablir un semblant d'ordre dans une ville abandonnée à elle-même. 

27 avril: Évacuation dans le calme de Madrid par les dernières troupes françaises (Espinchal). 

24 mai: Les forces françaises, insuffisamment concentrées, ne peuvent résister aux coups de boutoirs des Anglo-Portugais. Elles abandonnent le Douro puis l'Esla (Wheeler). Wellington tourne successivement toutes les lignes de défense que ses adversaires tentent de lui opposer sur les rivières. 

26 mai: Wellington entre à Salamanque. 

7 juin: La ligne de l'Ebre est évacuée à son tour. 

12 juin: Victoire de Suchet sur l'armée anglaise de Murray près de Tarragone. 

Par suite de l'imprudence de l'artificier chargé de détruire les fortifications de Burgos, une horrible explosion sème le carnage dans l'armée française aux portes de la ville, les munitions en dépôt dans la citadelle n'ayant été ni évacuées, ni noyées. Le général Erskine, qui commande l'avant-garde anglaise, laisse à nos troupes le temps de se remettre et s'engage à renvoyer les blessés non transportés dès qu'ils seront guéris. 

21 juin: Défaite de Vitoria. La bataille de Vitoria, perdue par l'armée française, marque le début de la fin de l'aventure espagnole. La position, dans une cuvette, avec deux voies de retraite: celle de Bayonne et celle de Pampelune, est mal choisie. L'armée est encombrée par les véhicules de la cour et des Afrancesados fuyant la vengeance de leurs compatriotes; le camp du roi Joseph ressemble à celui de Darius. Sur les 14 divisions d'infanterie disponibles, le roi Joseph n'a réussi qu'à en concentrer 8 le matin de la bataille! Foy a été détaché dans la direction de Tolosa et Clausel dans celle de Logroño, pour couvrir les ailes et notamment la route de Pampelune, ce qui affaiblit le dispositif français. D'après Lemonnier-Delafosse, Clausel est bien rappelé, mais trop tard. Il ne parvient que le lendemain sur le lieu de la bataille. La présence des unités manquantes aurait-elle permis d'inverser le cours des choses? Peut-être. Le maréchal Jourdan  propose de rallier les défilés de Salinas pour y recevoir l'ennemi dans une position plus favorable; c'est la voix de la sagesse. Elle n'est pas entendue par les chefs de corps réunis pressés d'en découdre (Clerc)*. Un dernier exemple est ainsi donné du manque d'autorité du roi et de son mentor militaire; ce dernier, malade, n'a d'ailleurs pas assez dénergie pour imposer son point de vue. La bataille est reçue face à l'ouest. Négligence regrettable qui auraient pu retarder l'avance de l'adversaire, les ponts n'ont pas été rompus (Espinchal). Au cours de l'engagement, des unités anglaises, sous Graham, tournent la droite française, parviennent près du parc d'artillerie et des bagages, et coupent la route de Bayonne, malgré une vigoureuse défense de Reille; dix mille dragons n'ont même pas le temps de mettre le sabre à la main (Sallmard); la retraite doit s'effectuer dans les pires conditions par la route de Pampelune; le roi Joseph tombe dans un fossé plein de boue et se débarbouille au lieu de donner des ordres (Sallmard); un chariot qui verse bloque l'immense convoi de fourgons et voitures de toute sorte qui suivent l'armée; on fuit en abandonnant tout sur la route dans une immense confusion au milieu d'un nuage de poussière qui empêche de rien distinguer; quatre fantassins s'extraient de la gadoue en prenant appui sur une cantinière; après leur passage, la malheureuse a complètement disparu dans la fondrière (Victor Hugo); des canonniers coupent les traits de leurs chevaux et abandonnent leurs pièces pour fuir plus vite. Clausel, qui arrive après la bataille, imagine un moment d'attaquer Wellington en queue, alors qu'il s'enfourne dans les défilés des montagnes, à la poursuites des vaincus; mais il faudrait se séparer de l'artillerie, les voies à suivre étant impraticables; le colonel qui en a la charge refuse de l'abandonner; le général français renonce à cette manoeuvre, qui aurait pu mettre les Anglais en difficulté. Il bat habilement en retraite, en empruntant un long détour, par Saragosse et Jaca, sans se laisser entamer.   

* D'Espinchal prétend, au contraire, que Jourdan s'entêta à tenir la position défectueuse qui avait été prise. Mais cet officier subalterne n'était certainement pas au courant de ce qui se tramait à l'état-major de l'armée. 

La défaite de Vitoria s'achève en débâcle. L'artillerie et les nombreux fourgons sont perdus. Joseph, serré de près, abandonne sa voiture pour monter à cheval; les vainqueurs y retrouvent sa correspondance, l'épée qui lui a été offerte par la ville de Naples, des objets de valeurs et de curiosité, dont certaines pièces "que la décence et les bonnes moeurs ne permettent pas de nommer". Mais, avant la bataille, le roi a eu le temps de faire filer vers la France une cargaison d'oeuvres d'art escortée par le général Maucune. Un Trésor est abandonné sur la route; les dragons français pillent les caissons d'un côté tandis que les hussards anglais pillent de l'autre (Sallmard). D'après le médecin militaire français de Chamberet, la richesse et l'immensité du butin saisi par les Britanniques expliquent la mollesse de leur poursuite. C'est heureux pour l'armée française complètement débandée. "Les soldats dispersés dans la foule, sans chef, sans ordre et sans direction proclamaient à haute voix à droite et à gauche les numéros de leurs régiments pour tâcher d'attirer leurs camarades du même corps. Quand ils étaient parvenus à former des noyaux de plusieurs hommes du même régiment, ils se mettaient à crier à tue-tête: "Ici le 4ème régiment d'infanterie légère. Ici le 25, le 22ème de ligne, là le 12ème régiment de dragons..." On entend les cris des domestiques en quête de leurs maîtres, les sanglots des jeunes filles à la recherche de leurs parents et ceux des femmes ayant perdu leurs maris; celles qui ont le plus de chance fuient en croupe derrière un cavalier, les autres se débrouillent comme elles peuvent. N'oublions pas que de nombreux civils, tant Français qu'Espagnols, mêlés aux soldats, suivent le roi Joseph. On se bouscule, on s'injurie et les Afrancesados qui restent à la traîne sont égorgés par leurs compatriotes de l'autre camp. Il n'y a rien à se mettre sous la dent; on passe bien sous des chênes, mais ils n'ont pas de glands; Blaze se contente de quelques fèves cueillies dans un champ. D'autres témoins décrivent à peu près les mêmes scènes en ajoutant que les militaires français firent payer leur défaite le prix fort aux populations civiles traversées (Fée, général Hugo). D'autres encore disent que l'avant-garde anglaise pilla les fourgons pêle-mêle avec l'arrière-garde française (Fleuret, Blaze); heureusement, la veille de la bataille, on a payé deux mois de soldes pour alléger les voitures. Selon Wellington, le roi Joseph aurait forcé une servante d'auberge à Salvatierra; on ne prête qu'aux riches et le roi était effectivement porté sur la chose; mais le noble Lord n'a certainement pas tenu la chandelle! Ce qui est sûr, c'est que Jourdan perd son bâton de maréchal dans la débâcle. Un peu plus tôt ou plus tard, le sait-on, le roi engloutit voracement une omelette préparée par l'un de ses pages, Abel Hugo, qui reste sur sa faim. Joseph et Jourdan, arrivés à Pampelune, quittent la ville de nuit, sans attendre les dragons de leur escorte, et se retirent sur Bayonne (Sallmard). 

La défaite de Vitoria contrebalance les victoires de Lutzen et Bautzen, remportées en Saxe par l'Empereur sur la coalition russo-prussienne. Elle renforce leurs exigences au Congrès de Prague, qui suit la suspension des hostilités en Allemagne, et pousse l'Autriche dans les bras des ennemis de la France. A la reprise des combats, en août, Napoléon a sur les bras une armée de plus, celle de son beau-père. Les conséquences de la défaite de Vitoria dépassent de beaucoup le cadre espagnol. Elles vont accentuer la chute de l'Empire. On s'est interrogé sur la question de savoir si les participants au Congrès de Prague étaient de bonne foi. Certains auteurs soutiennent que Russes, Prussiens et Autrichiens, fatigués de la guerre et inquiets des velléités d'impérialisme du cabinet de Londres eussent été disposés à un arrangement si Napoléon s'était montré plus souple. Cette hypothèse est très loin d'être certaine. Il est plus probable que les ennemis de l'Empereur, en souscrivant à un armistice, ne visaient qu'à donner à leurs troupes, durement éprouvées, le temps de souffler et à permettre à l'Autriche de se mettre sur le pied de guerre. On a dit aussi que, fort de ses victoires, Napoléon aurait dû refuser la suspension des hostilités. L'Empereur s'est-il donc laissé duper par ses ennemis? Certainement pas. Il avait lui aussi besoin d'accroître ses forces. Sa cavalerie, notoirement insuffisante, ne lui avait pas permis d'exploiter ses victoires et de les rendre décisives. Chaque camp espérait tirer le meilleur profit de la trêve. Quant à une paix laissant la Grande-Bretagne à l'écart, elle aurait simplement remis les choses dans la situation où elles étaient en 1811 ce qui n'aurait pas manqué de déboucher sur de nouveaux conflits.  

La défaite de Vitoria marque la fin de l'aventure ibérique. A partir de cette date, l'Espagne est perdue pour les armes françaises. Certes, Suchet tient encore solidement l'est du pays, qu'il a relativement pacifié, grâce à ses talents d'administrateur, ainsi qu'à un emploi judicieux de la force et de la justice. Mais, à l'ouest, seules les garnisons de Saint-Sébastien et de Pampelune résistent encore. Comme le remarque le lieutenant Sherer, la pacification de l'Espagne supposait la conquête du Portugal. L'invasion du second pays était une suite naturelle de celle du premier. Selon les commentateurs les plus avertis, les armes françaises furent vaincues dans la Péninsule par une judicieuse combinaison des moyens. Sans la présence de l'armée britannique, les guérillas eussent fini par se décourager. La pacification et la prise de Cadix eussent suivi. Sans les guérillas, qui leur interdisaient de concentrer leurs forces et menaçaient sans cesse leurs communications, les Français eussent rejeté les Anglais à la mer. Ni les guérillas, ni l'armée anglaise n'eussent pu triompher isolément. Mais, bien sûr, la catastrophe de Russie joue un rôle essentiel dans la chute de l'Empire. Sans elle, la Guerre de la Péninsule se serait sans doute poursuivie encore pendant des années. 

28 juin: Graham commence l'investissement de Saint-Sébastien. 

1er juillet: A Dresde, l'Empereur apprend avec colère le désastre de Vitoria. Il enlève le commandement à son frère, il nomme Soult son lieutenant général à la tête des débris de son armée d'Espagne et lui ordonne de se rendre sans délai sur place après un bref passage à Paris. Le maréchal et chargé de conserver Pampelune, Saint-Sébastien et Pancorbo. Paris est interdite au roi d'Espagne qui est sommé de rester à Pampelune, Saint-Sébastien ou ,s'il a déjà passé la Loire, de se retirer discrètement à Mortefontaine; les communications avec lui seront établies par le canal du ministre de la Police; l'Empereur autorise jusqu'à l'emploi de la force, si nécessaire, pour exécuter ces ordres. 

12 juillet: Joseph remet le commandement en chef des armées d'Espagne à Soult. D'après Clerc, le maréchal est fraîchement accueilli par des subordonnés qui n'ont pas oublié sa conduite passée.  

23 juillet: Dans un ordre du jour à ses troupes, Soult déverse toute sa bile à l'encontre du roi Joseph (Clerc). Les forces françaises sont réorganisées. Les différentes armées sont fondues en une seule qui se voit attribuer le nom d'armée d'Espagne; voici quelle en était la composition: aile gauche, général Clausel; centre, général Reille; aile droite, général Drouet d'Erlon; division de cavalerie légère, général Pierre Soult; chef d'état-major: Gazan. (Droite Reille, centre Drouet d'Erlon, gauche Clausel, d'après Guillon qui se trompe certainement compte tenu du déroulement de l'opération contre Pampelune - Pour les événements se rapportant à la campagne des Pyrénées, on aura intérêt à se rapporter aux mémoires de Joseph Pellot). 

30 juillet: Joseph arrive incognito à son château de Mortefontaine. 

25 juillet-2 août: Conformément aux consignes de Napoléon, le duc de Dalmatie essaie de forcer les Anglais à lever le siège de la citadelle de Pampelune, en appliquant un plan inspiré de Jourdan (Clerc). D'après Lemonnier-Delafosse, plusieurs atermoiements font échouer cette tentative. Soult, et certains généraux, ne se montrent pas à la hauteur de leur réputation. Loin de l'avantager, la science militaire du maréchal le paralyse, dans une guerre de montagnes où il est vital de saisir sans délai la moindre opportunité. Pour Clerc, l'échec est imputable aux lenteurs de Reille et d'Erlon. En fait, cette bataille est une répétition des combats de la Péninsule et une préfiguration de Waterloo: les Anglais se maintiennent sur une position soigneusement choisie et les Français s'épuisent dans des attaques frontales qui se brisent sur l'opiniâtre résistance de leurs adversaires. L'armée regagne la France avec les plus grandes difficultés, Wellington a fermé les cols des Pyrénées (Wheeler) et les troupes, mal approvisionnées, n'ont pas plus de quatre jours de vivres (Clerc). Pendant la retraite, le cuisinier du général Clausel, surpris en train de préparer le repas, est contraint de fuir à cheval, avec entre les mains, une casserole de haricots! Au cours d'une échauffourée, causée par une attaque de guérilla, le désordre s'empare des troupes; les fricoteurs en profitent pour piller les huit mulets chargés des cantines du général Taupin; on n'est plus en 1793 où le-dit général se contentait d'une musette; les officiers exigent maintenant un minimum de confort, ce qui freine les déplacements de l'armée, quand Napoléon n'est pas là pour y mettre bon ordre; tandis que les bagages du général sont dévalisés, son frère, les joues traversées d'une balle et la langue coupée, manque de périr étouffé dans la cohue.  

Ce cuisant échec (désastre de Sorauren et de Sumbilla) est suivi d'une tentative de déblocage de Saint Sébastien (31 août) qui ne rencontre pas plus de succès (Thomas et Wheeler). Dès lors, le maréchal, va s'efforcer de contenir ses adversaires en défendant le passage des rivières: Bidassoa, Nivelle, Nive, Adour, gaves... 

15 août: Lord Bentinck tente de prendre Tarragone. Mais à l'arrivée des Français, il se dérobe pendant la nuit en laissant ses feux allumés pour dissimuler sa fuite. 

18 août: Les fortifications de Tarragone sont démantelées par la mine avant l'évacuation de la place par l'armée de Suchet. 

31 août: Prise de Saint Sébastien par les Anglo-Portugais. Ils mettent la ville à sac en s'y conduisant avec une rare barbarie et finissent par l'incendier. Voici ce que dit Napier: "A Ciudad-Rodrigo, ce furent l'ivresse et le pillage qui entraînèrent les troupes. A Badajoz, on vit la luxure et le meurtre unis à la rapine et à l'ivresse. Mais, à Saint-Sébastien, la plus affreuse et la plus révoltante cruauté vinrent se joindre à la nomenclature de tous les crimes." Le général Rey, qui commande la garnison, se réfugie dans le château où il résiste quelques jours de plus. 

8 septembre: Rey capitule et quitte Saint-Sébastien avec les honneurs de la guerre. 

12 septembre: Suchet bat Lord Bentinck au col d'Ordal et reprend le lendemain Villafranca. 

14 septembre: Les Cortes constituantes sont dissoutes. Elles cèdent la place à des Cortes législatives où leurs membres ne peuvent pas être réélus. Vers la fin de leur existence, elles se sont heurtées à l'hostilité croissante du clergé qui trouve la constitution qu'elles ont élaborée aussi pernicieuse que celle de Napoléon. 

7 octobre: Franchissement de la Bidassoa. Wellington porte la guerre en France. On pourrait s'attendre à un durcissement de la résistance. Mais les Français sont fatigués. Le capitaine Lemonnier-Delafosse ne rapporte-t-il pas que le général Conroux traite ses hommes de lâches, après la tentative de déblocage de Pampelune, et que le colonel de gendarmerie de Pau déserte un peu plus tard. Même son de cloche de la part du général Villatte, lors du franchissement de la Bidassoa: "Nos soldats se battent mal. Ils ne valent rien; avec de tels gens, on ne peut que se déshonorer." (Clerc). Forcé lors des combats de la Nivelle, Clausel affirme que tout le monde n'a pas fait son devoir. Ces faits concordants laissent supposer que le troupier français n'est plus aussi ardent au combat, surtout après les tentatives infructueuses de déblocage de Pampelune et de Saint Sébastien. L'opinion publique française est lasse de ces conflits interminables dont on pressent maintenant qu'ils vont déboucher sur un désastre. Les vétérans témoins des heures exaltantes et glorieuses des combats pour la liberté, et des premières victoires écrasantes de l'Empire, sont pour beaucoup morts, vieux ou estropiés. Les conscrits rechignent à rejoindre les drapeaux. Les réfractaires sont nombreux. La France, rassasiée de gloire et de deuils, aspire au repos, au moment où il faudrait bander toutes les énergies pour repousser l'invasion.  

13 octobre: Reconquête de Pampelune par les Espagnols. 

16-19 octobre: Napoléon perd la bataille de Leipsig (Bataille des Nations). Le soulèvement de la jeunesse allemande, galvanisée par les promesses de réformes démocratiques et de libération des peuples, a joué un rôle non négligeable dans le recul de la prépondérance française sur le continent. L'insurrection espagnole a servi d'exemple en montrant que, si la Grande Armée triomphait des forces traditionnelles, il lui était plus difficile de venir à bout d'une insurrection populaire. En 1812, la Russie a déjà fait jouer ce ressort et maintenant c'est l'Allemagne qui l'utilise en exaltant des idéaux plus proches de ceux de la Révolution française que de ceux de l'absolutisme. Les peuples suivent mais, après la chute de l'aigle, ils ne tarderont pas à s'apercevoir qu'ils ont été dupés. 

10 novembre: Bataille de la Nivelle. Après le franchissement de la Bidassoa par ses adversaires, Soult a établi sa nouvelle ligne de défense sur la Nivelle. Il l'a fortifiée en concentrant l'essentiel de ses forces à droite, vers Saint-Jean-de-Luz où il établit son quartier général. Ce point est trop bien défendu pour être attaqué de front. Aussi Wellington dirige-t-il son effort principal sur le centre, vers Sare. D'après Clerc, la Nivelle, est guéable en de nombreux points, sauf sur la droite des positions françaises. Le dispositif imaginé par Soult est défectueux: il isole le gros des troupes, placé au point le plus facile à défendre, des unités qui doivent supporter tout le poids de la lutte, en des lieux où la rivière n'oppose aucun obstacle. Le 10 novembre au matin, renforcés par les troupes du blocus de Pampelune, qui vient de se rendre, les Anglais se ruent sur Clausel, dont les forces, insuffisantes, occupent en outre des ouvrages inachevés. Les Français, surclassés numériquement, ne parviennent pas à contenir cet assaut. Soult, qui s'est tenu loin du théâtre principal de l'action, fait porter le chapeau de la défaite à ses subordonnés, en accusant presque les soldats de lâcheté, alors qu'ils viennent d'essuyer plus de 25% de pertes! Quoi qu'il en soit, la droite, si bien défendue, est menacée d'être tournée. Il ne reste plus d'autre solution au maréchal que de lui donner l'ordre d'évacuer Saint-Jean-de-Luz, en détruisant ses ponts, qui seront préservés en partie par l'action de la population. L'armée se retire sur la place de Bayonne et sur la Nive, qui sont retranchées, en profitant d'un répit laissé par les Anglais (Malcolm et Wheeler).  

9 décembre: Le signal de la bataille de la Nive est donné par un feu allumé sur les sommets (Clerc). Wellington (Hill et Clinton) attaqua la gauche française (Drouet d'Erlon), dans les environs de Cambo, pour déborder Bayonne où la pénurie a déjà contraint Soult à renvoyer sa cavalerie vers l'arrière. La réussite de la manœuvre obligerait le maréchal français à quitter la place. L'offensive réussit, mais elle coupe en deux l'armée assaillante, à cheval sur la Nive. Soult comprend le parti qu'il peut en tirer. Il resserre sa gauche sur son centre (Clausel) et, le 10 au matin, il lance une contre-offensive pour accabler la partie de l'armée adverse restée sur la rive gauche. Malheureusement, la nature du terrain ne se prête pas au déploiement des troupes françaises, la pluie freine leurs mouvements et Wellington a le temps de réagir. Le combat d'Arcangues ne produit pas les résultats escomptés. Au cours de l'engagement, le général Hope, qui observait les combats depuis le château de Barroillet, propriété du maire de Biarritz, manque être fait prisonnier par une subite incursion française; Une fuite précipitée le tire de ce mauvais pas (Gleig cité par Clerc) (le récit d'un témoin anglais de ces journées est ici).  

La brigade allemande profite de la nuit pour passer à l'ennemi; son chef, le colonel Krause, a reçu des ordres en ce sens de son souverain; elle refuse toutefois de servir contre ses anciens compagnons d'armes et demande à être rapatriée dans ses foyers. Cet événement amène Soult à désarmer les dernières troupes espagnoles encore sous ses ordres, conformément à un décret de l'Empereur du 25 novembre. Les défections successives de ses alliés a amené Napoléon à se défaire des troupes étrangères jugées peu sûres. Pourtant, plusieurs de leurs soldats manifestent leur intention de se battre jusqu'au bout, et quoi qu'il arrive, aux côtés des Français; la séparation est par endroit émaillée de scènes d'adieu émouvantes. 

11 (ou 8) décembre: Traité de Valençay entre Napoléon et Ferdinand VII. Napoléon, vaincu à Leipzig, fait la paix avec Ferdinand VII et le rétablit sur le trône d'Espagne. San-Carlos, rappelé d'exil, sert d'intermédiaire. Ce geste, aurait permis plus tôt de rapatrier la totalité des forces aguerries engagées dans la Péninsule et peut-être sauvé l'Empire. Il vient trop tard et ne peut plus être d'aucune utilité. Par cet acte, l'Empereur espère protéger la frontière des Pyrénées. Il n'en sera rien. Les Anglais sont à nos portes et les Espagnols refusent de cesser le combat. La résistance tient, depuis 1811, pour nul et non avenu, tout ce que signe le roi prisonnier. De plus, elle s'est engagée, auprès des Anglais, à refuser toute proposition de paix séparée. Napoléon charge Suchet d'accueillir le roi de retour dans son pays et d'arranger avec lui l'évacuation de l'Espagne. La réalisation de cette tâche traînera, en raison de l'opposition des Cortes et des craintes de Ferdinand. Cette malencontreuse mission retardera le repli du maréchal vers la France. De passage auprès du maréchal, San-Carlos, député par Ferdinand auprès des Cortes, lui laisse entendre que le roi lui laissera son duché d'Albufera si son retour se déroule dans de bonnes conditions (Escoiquiz).  
  
13 décembre: Bataille de Saint-Pierre d'Irube. Le 11 et le 12 il n'y a que des escarmouches d'avant-postes au demeurant meurtrières. Le 13, Soult fait repasser la Nive à ses troupes afin de se porter contre Hill et rétablir la communication avec Saint-Jean-Pied-de-Port. L'extinction malencontreuse des feux français sur la rive gauche, doublée d'une augmentation de ceux de la rive droite, donne l'éveil à Wellington qui envoie des renforts à Hill. Les colonnes françaises abordent l'ennemi avec la plus grande vigueur mais elles ne peuvent pas se développer convenablement, sur un terrain étroit, et sont soumises au feu croisé de leurs adversaires, disposés en demi cercle sur les collines. Au surplus, ces derniers, sur le qui vive, sont trop nombreux. Enfin, certaines unités refusent de donner et l'échec devient inévitable. Les pertes sont sévères pour les deux armées. Les civils font preuve de dévouement en faveur de leurs compatriotes. A Mouguerre, toute la population, hommes, femmes et enfants, relève les blessés du champ de bataille et les porte sur le dos dans les maisons pour y être pansés. Les habitants de Bayonne reçoivent les remerciements de l'Empereur pour l'aide qu'ils ont apportée. 

Le retour offensif de Soult a consterné les Anglais. Wellington, qui craint d'autres entreprises de ce genre, rappelle les Espagnols qu'il avait renvoyés chez eux à la suite des frictions qui les opposaient à leurs alliés (voir  ici). La tentative de rejeter Hill de l'autre côté de la Nive ayant échoué, Soult prend ses dispositions pour assurer la défense de l'Adour, vitale pour le ravitaillement de Bayonne et de son armée, réduite de 16000 hommes par les diverses saignées qu'elle vient de subir. Vingt chaloupes canonnières sont armées pour y contribuer. Des digues sont ouvertes pour gêner la progression alliée par des inondations. Le quartier général est porté à Peyrehorade. Obnubilé par le risque d'être coupé de ses arrières, le maréchal tombe dans le piège que lui tend Wellington décidé à s'emparer de Bayonne. Cependant ce dernier est préoccupé des conséquences du traité de Valençay. Il n'accorde pas une confiance excessive aux Espagnols. 

10 décembre : Débarquement britannique en Toscane. Cette tentative qui échoue doit être rapprochée des tractations occultes qui vont amener Murat à se détacher de son beau-frère. Élisa, grande-duchesse de Toscane, entre en elle aussi en communications avec les Autrichiens et les Anglais, après en avoir averti son frère Napoléon. 

14 décembre: Escoiquiz retrouve le roi à Valençay et participe aux longues négociations qui précèdent le retour de Ferdinand VII en Espagne. 

20 décembre: L'armée de Bohême du prince de Schwarzenberg pénètre en France par la Suisse, au mépris de la neutralité de ce pays, révélant ainsi le crédit que l'on peut accorder aux coalisés lorsqu'ils affichent leur volonté de respecter le droit international. 

26 décembre: Décret créant les commissaires extraordinaires, des sénateurs ou conseillers d'État, accompagnés d'auditeurs et de maître des requêtes pour ordonner la levée en masse, accélérer l'habillement et l'équipement des troupes, organiser les gardes nationales... dans les départements. Par ce texte, Napoléon espère, sans trop y croire, ressusciter l'élan national de 1793. Mais, comme il le reconnaît lui-même, il a étouffé l'esprit révolutionnaire et une levée en masse est devenue impossible (Foy). Elle le sera en 1815, mais l'Empereur, abandonné par son étoile, n'osera pas y avoir recours. Il n'est d'ailleurs pas dans son caractère de s'en remettre au peuple.   
 

1814: Défense des gaves - Bataille d'Orthez - Bataille de Toulouse.  

Janvier: Napoléon, persuadé que la guerre va prendre fin dans le sud-ouest, donne l'ordre à Soult d'envoyer des troupes vers Paris. En dépouillant ainsi le maréchal d'une partie de ses forces, il le met dans l'incapacité de remporter sur son adversaire un avantage décisif qui était encore possible.  

1er février: Le duc d'Angoulême débarque à Saint-Sébastien, sous le nom de comte de Pradel, le cabinet de Londres lui ayant refusé un passeport sous son vrai nom. Il ne fait pas grande impression sur Wellington. Petit et gauche, son maintien bourbonien et les tics qui agitent son visage, ne plaident pas en sa faveur. Wellington a pu se rendre compte que sa famille est à peu près aussi connue en France que les enfants de l'empereur de Chine. Il ne sait trop que faire de cet encombrant personnage que son entourage gratifie du sobriquet de tigre royal. Ce triste sire affiche un mépris souverain pour le sang français; il se montre hostile à toute idée de paix; il inonde le pays de proclamations auxquelles Soult et son armée répondent par un regain d'énergie. Wellington, quant à lui, souhaite un accommodement avec l'Empereur: "Si nous pouvons persuader Bonaparte d'être modéré, il est peut-être le meilleur chef de la France que nous puissions trouver." (Gleig cité par Clerc). Le duc d'Angoulême présente donc, pour le chef de l'armée  britannique, un embarras dont il eût préféré se passer. 

Murat jette définitivement le masque et envahit Rome. Élisa, doit fuir de Florence pour se réfugier à Lucques dont elle est princesse. En Italie, seul Eugène de Beauharnais restera jusqu'au bout fidèle à Napoléon en dépit des avances qui lui sont faites.  

2 février: La résistance espagnole refuse la ratification du traité de Valençay. Les Cortes décrètent que Ferdinand VII ne sera réputé libre que s'il jure obéissance à la Constitution. Soult, affaibli, ne peut pas compter sur les levées en masse décrétées par l'Empereur dans des départements où les désertions sont désormais massives. Le prudent Wellington est maintenant en mesure de reprendre l'offensive. 

4 février-17 mars: Congrès de Châtillon. Les alliés veulent ramener la France à ses frontières d'avant la Révolution, exigence difficilement acceptable par Napoléon. Poussés par l'Angleterre, ils se montrent peu soucieux de parvenir à un accord. De son côté, Napoléon se montre disposé à traiter à condition que la France conserve son statut de grande puissance et que Londres admette la liberté de navigation sur les mers. Il aurait même envisagé un moment de rappeler lui-même les Bourbons, ce qui n'aurait pas manqué de mettre les alliés en difficultés; il y aurait renoncé en pensant, justement d'ailleurs, que le malheur ne leur avait rien appris et que la restauration pure et simple de l'Ancien Régime n'était pas envisageable. Alors, l'Empereur, encouragé par quelques succès éphémères, entretient l'espoir chimérique de ressaisir la fortune et tergiverse. La négociation échoue en grande partie à cause de la duplicité des ennemis de la France. Depuis le Congrès de Prague, les exigences des alliés n'ont cessé d'augmenter en proportion de leurs succès militaires. Si, au début, on se contentait d'exiger la dissolution du Grand Duché de Varsovie, le rétablissement de la Prusse sur l'Elbe, l'abandon de l'Illyrie et des villes hanséatiques quitte à traiter les questions pendantes lors du traité de paix définitif, à Francfort, à la fin de 1813, après Leipsig, on se propose de ramener la France à ses frontières naturelles (Rive gauche du Rhin, Alpes et Pyrénées). Il est intéressant de noter que, jusqu'à ce moment, c'est l'Autriche et la Russie qui conduisent les négociations pour les alliés. L'Angleterre entre alors dans le jeu et le domine; or, cette puissance ne saurait accepter le maintien de la France à Anvers; c'est pourquoi, au Congrès de Châtillon, on exige maintenant la réduction de l'empire français aux frontières de l'Ancien Régime. On peut suspecter ces nouvelles exigences d'exprimer une volonté de changement dynastique en France d'autant plus qu'un vieil ennemi de Napoléon, Pozzo di Borgo, familier du Tsar, accompagne le plénipotentiaire britannique, lequel promet aux alliés de nouveaux subsides. 

7 (ou 8) février: Eugène de Beauharnais, avec ses 30000 soldats franco-italiens, bat les 50000 Autrichiens de Bellegarde sur les bords du Mincio. 

14 février: Début de la bataille des gaves. Harispe, qui dirige maintenant la gauche française, est attaqué à Hélette par Hill et doit rétrograder vers Garris. Il y est à nouveau attaqué le lendemain par Stewart et doit retraiter sur Saint-Palais qu'il quitte après en avoir détruit le pont. Malgré une défense vigoureuse, Soult est amené à se retirer d'abord sur la Bidouze (gave de Saint-Palais), ensuite sur le Soison ou gave de Mauléon.    

17 février: Les alliés franchissent le Soison (gave de Mauléon), ce qui oblige les Français à se retirer sur le gave d'Oloron (Lapène). L'ennemi cherche manifestement à atteindre Orthez. Soult fait reconnaître le gave de Pau et Orthez, pour le cas où il serait forcé dans ses positions du gave d'Oloron.  

18 février: Reddition de Monzon, en Aragon. La garnison de 95 hommes, conduite par le commandant Boutan, y a contenu, pendant quatre mois et demi, toutes les attaques de Mina. 

22 février: Soult établit son quartier général à Orthez (Pellot). 

24 février: Hill, Stewart et Clinton franchissent le gave d'Oloron à Villenave, en aval de Navarreins. Ce mouvement a été précédé d'attaques sur les têtes de pont françaises de Peyrehorade et Sauveterre où Picton a essuyé un échec.  

25 février: Soult réunit à Orthez ce qui lui reste de troupes. Il les dispose sur les mamelons en demi cercle qui entourent la ville, la droite à Saint-Boës, la gauche à Orthez, le centre en retrait, ce qui offre d'excellentes perspectives de défense.  

26 février: Les Anglais passent le gave de Pau. Soult en prévient Clarke et lui signale la défection des gardes nationales du département des Basses-Pyrénées et le mauvais esprit de la population des Landes.  

27 février: Bataille d'Orthez. Beresford assaille la droite, Picton et Clinton s'en prennent au centre et Hill est chargé d'avancer sur la gauche. L'attaque sur la droite et le centre est vigoureusement contenue et même repoussée à plusieurs reprises. Mais, des événements malencontreux se produisent. D'abord, les troupes à la jonction de la droite et du centre, après avoir arrêté l'ennemi, se lancent impétueusement à sa poursuite, empêchant les batteries de jouer et de le décimer. Elles sont ramenées. Ensuite, le général Foy, qui les commande, est frappé d'une balle en pleine poitrine, ce qui entraîne un moment de flottement. Enfin, et c'est le plus grave, des unités britanniques parviennent à tourner la gauche et à menacer les arrières. Le salut de l'armée est compromis. Le maréchal ordonne la retraite. Elle se déroule d'abord dans un ordre impeccable admiré par Wellington. Mais les troupes doivent franchir la Luy de Béarn sur un pont de bois, au Sault-de-Novaille. Tout le monde s'y précipite à la fois, l'encombre et offre une cible facile à l'artillerie britannique. La retraite se transforme alors en débandade. Incapable de rallier l'armée, Soult est contraint de confier la garde du pont à des conscrits qui rejoignaient leur dépôt; ils ont des fusils, mais pas de cartouches et leurs pierres sont en bois! (Lemonnier-Delafosse). Napoléon, totalement inconscient de la situation commande néanmoins à son lieutenant la reprise de l'offensive. Il lui suggère aussi de se diriger sur Tarbes et la Garonne. C'est que Soult va faire. (Des témoignages sur la bataille d'Orthez sont ici) 

L'offensive de Wellington sur la gauche française n'était pourtant qu'une diversion. Le Lord souhaitait éloigner Soult de Bayonne pour traverser l'Adour en aval de la place et s'ouvrir de nouvelles voies maritimes pour l'approvisionnement de son armée. La bataille des gaves a parfaitement rempli son objectif. Les 23, 24 et 25 février 1814, l'Adour est franchie. Quelques 600 soldats anglais sont isolés un temps sur la rive droite, par suite des difficultés d'établissement du pont de bateaux, mais la mollesse de la réaction française leur permet de se maintenir. Reille, qui a refusé le commandement de Bayonne, a rejoint l'armée le 18 février, il n'est plus là pour faire face. La population de Bayonne, dont la garnison est désormais isolée, entre en communication avec les Anglais. Le mécontentement à l'égard du régime impérial, la poursuite des intérêts particuliers font passer le patriotisme au second plan. 

Plusieurs témoignages font état du mauvais esprit de la population. Lemonnier-Delafosse rapporte avoir été traité de séide du Corse par son hôtesse, la comtesse de la Roche, qui vient de perdre son fils et lui prédit le même sort. Il ajoute que les civils se refusent à donner le moindre renseignement à leurs compatriotes alors qu'ils informent l'ennemi des forces et des manoeuvres de l'armée française. Ces opinions sont confirmées par Wellington dans une lettre à Bathurst citée par Clerc: "Les habitants de cette partie de la France ne sont pas seulement réconciliés avec l'invasion, ils désirent nos succès, s'emploient à nous renseigner et nous fournissent tout ce qui est en leur pouvoir. Dans aucune partie de l'Espagne nous n'avons été mieux, je pourrais dire aussi bien reçus." La guerre a d'ailleurs lieu dans une région, le pays basque, particulièrement rebelle à la conscription. 

7 mars: Malgré l'opposition des autorités espagnoles insurrectionnelles à son plan de paix, Napoléon accepte le retour de Ferdinand dans son pays. Ce dernier reçoit ses passeports. 

8 et 9 mars: Les Anglais de Graham surprennent Berg-op-Zoom. Ils pénètrent dans la place. Malgré leur faible nombre, les Français, commandés par le général Bizannet, se défendent vigoureusement et finissent par triompher des assaillants, après 12 heures de combat. Tous les Anglais entrés dans la ville sont faits prisonniers. 

12 mars: Beresford s'empare sans combat de Bordeaux. L'arrivée des troupes britanniques encourage les opposants au régime impérial à proclamer la restauration de la monarchie. Bordeaux, port maritime, a beaucoup souffert du Blocus continental qui gênait son commerce. Cette ville est donc la première à opter pour le retour des Bourbons. Politiquement, l'influence de cette décision s'avère loin d'être négligeable. Renforcée par "la trahison" de Marmont, elle incite les alliés à se montrer intransigeants et à exiger, non seulement l'abdication de Napoléon, mais également la renonciation de ses héritiers au trône de France.  

13 mars: Peu pressé de regagner l'Espagne en proie à la révolution, Ferdinand VII quitte enfin sa résidence française de Valençay. Talleyrand, qui en est le propriétaire, pousse un soupir de soulagement. Il redoutait, depuis l'installation du prince dans sa prison dorée, que celle-ci ne soit détruite par un incendie en raison des nombreuses illuminations que son hôte y organisait. 

Les Anglais de Lord Bentinck envahissent Lucques, contraignant Élisa à fuir en pleine nuit. 

16 mars: Napoléon envisage de remplacer Soult par Suchet, comme le révèle une lettre autographe qu'il adressa à Clarke: "Si vous pensiez que le duc d'Albufera fût meilleur que le duc de Dalmatie, je remplacerai volontiers l'un par l'autre, ne serait-ce que pour faire finir beaucoup de vagues soupçons qui ne m'inquiètent pas mais qui tourmentent l'opinion. Le duc d'Albufera aurait l'avantage d'arriver avec une très bonne réputation." L'image des deux hommes dans l'opinion ressort clairement de ce bref extrait.  

19 mars: Suchet accueille Ferdinand VII à Perpignan. Ce dernier passe les troupes françaises en revue et félicite le maréchal pour leur bonne tenue. Le duc d'Albufera reconduit le monarque en Catalogne. D'après Noguès, il fait traîner en longueur les discussions avec les Espagnols dans le but de s'assurer son duché d'Albuféra et les millions ramassés en Aragon et dans le royaume de Valence. 

22 mars: Retour de Ferdinand VII en Espagne. En prenant congé de Suchet, il lui promet le retour en France des garnisons armées en échange des places fortes de son royaume. Cet engagement ne sera pas tenu. Le roi est reçu par un émissaire des Cortes qui lui remet un exemplaire de la constitution. Ferdinand le fourre dans sa poche, avec son mouchoir par dessus, sans daigner lui accorder le moindre regard. 

6 avril: Abdication de Napoléon 1er qui devient empereur de l'Île d'Elbe. Son alliance avec l'Autriche s'est avérée stérile; son beau-père le détrône et sa femme, l'impératrice Marie-Louise, l'oublie dans le lit du comte de Neipperg. Première restauration: Louis XVIII devient roi de France. 

10 avril: Bataille de Toulouse (voir Pellot). 

Soult bat en retraite en direct du sud-est pour se rapprocher de Suchet qui est à Narbonne. On soupçonne ce dernier de traîner des pieds pour rejoindre son camarade et opposer avec lui un front uni aux envahisseurs du territoire national. Lemonnier-Delafosse laisse entendre que Suchet, prévenu par les intrigues de Talleyrand, ne fait pas preuve de diligence pour rejoindre Soult. Ce capitaine  ne relève pas moins de six refus opposés par Suchet aux offres de collaboration de Soult. Enfin, Suchet s'empressera de reconnaître le rétablissement de la monarchie et sera désigné par le nouveau régime pour remplacer Soult, ce qui entachera son comportement de suspicion. Clerc observe également que, avant la bataille de la Nivelle, Soult a proposé à Suchet une réunion de leurs forces pour porter la guerre en Aragon, selon un plan arrêté précédemment par Jourdan; Suchet n'a pas alors fait montre de beaucoup d'empressement; mais ce plan était-il applicable? Suchet répond à ses détracteurs en affirmant que, au début de 1814, il est loin de se trouver dans une position confortable; des milliers d'hommes lui ont été retirés pour être envoyés à Lyon menacée par les Autrichiens; une marche précipitée vers la frontière, avec ce qu'il a de troupes sous la main, l'amènerait à abandonner à leur sort les garnisons de nombreuses places fortifiées; certaines sont d'ailleurs livrées aux Espagnols par la trahison du général Vanhalen, un Afrancesado, qui retourne sa veste avec le vent; le maréchal a, en outre, reçu du gouvernement la mission d'accueillir Ferdinand VII en Espagne, ce qui lui lie les mains; pour tous ces motifs, les mouvements de son armée ne peuvent pas être aussi rapides qu'il serait souhaitable. Ajoutons, qu'outre les insurgés espagnols, il a aussi sur les bras le corps expéditionnaire anglais commandé par Lord Bentinck, puis par le général Clinton. Enfin, peut-être le duc d'Albufera se souvient-il que le duc de Dalmatie n'a pas montré beaucoup d'empressement pour le secourir lorsqu'il se battait sous Valence, mais cela ne s'avoue pas. Suchet observe que Soult hésite entre la défense de Bordeaux, puis celle du cœur de la France, avant de se décider pour Toulouse et une jonction entre les deux armées; le duc de Dalmatie ne l'invite à le rejoindre que le 3 avril; à cette époque, il est trop tard; les troupes du duc d'Albufera ne s'élèvent qu'à un peu plus de 10000 hommes et il lui semble impossible de quitter la région de Narbonne, sauf à accepter la perspective d'une invasion anglaise à partir de la Méditerranée. Le défaut de collaboration entre les maréchaux se poursuit alors que l'ennemi est sur le territoire national. Les ordres, parfois sibyllins, en provenance de Paris, ne sont pas de nature à améliorer la coordination de leurs mouvements! Le ministère ne s'occupe guère que de l'armée commandée par Napoléon et sa correspondance avec l'armée des Pyrénées est décousue et sans portée (Clerc). 

Épilogue: L'aigle est tombé. La monarchie est restaurée. Le duc d'Angoulême passe les troupes françaises en revue accompagnés de deux gentilshommes: les ducs de Guiche et d'Escars. Tous trois sont en uniformes anglais. Du coup, le neveu du roi de France est assimilé à Wellington et les soldats humiliés retournent contre lui le mépris affiché à leur encontre par l'héritier du trône; les quolibets fusent: "As-tu vu Vilainjeton*? Il nous a comptés. Ah! Qu'il est petit! Ah! Qu'il est laid !" (Lemonnier-Delafosse). L'armée aspire au repos, surtout les officiers supérieurs qui, gâtés d'honneurs et de richesses, espèrent pouvoir en jouir en paix, à l'ombre de leurs lauriers. Cependant, les soldats n'acceptent qu'avec réticence le changement de dynastie et le retour des princes contre lesquels ils ont si longtemps combattus. Ce sentiment est particulièrement sensibles chez les prisonniers; ces derniers sont partagés entre le bonheur de revoir leur patrie et l'amertume de devoir leur libération à son infortune; ils refusent de changer de cocarde; à Portchester, en Angleterre, ils envisagent de recevoir le contre-amiral Troude, envoyé auprès d'eux, à coups de pierre, estimant que seul un traître a pu être chargé de cette mission; du haut d'un ponton qu'il va visiter, les détenus déversent sur sa barque des paniers d'immondices (Gille). Les maladresses des nouveaux maîtres, évidentes dès les premiers jours, ne vont pas tarder à faire regretter l'Empereur.  

* Sobriquet attribué à Wellington par les troupiers français.  

Voici enfin un résumé des causes de l'échec espagnol: "La prétention de Napoléon de tout conduire, même de loin; l'absence, sur le théâtre de la guerre, d'une volonté énergique et supérieure; l'insuffisance de Joseph, la rivalité des généraux poussées jusqu'à l'oubli du devoir, l'éparpillement des troupes pour assurer leur subsistance, les excès commis par les détachements qui se sentaient à l'abri de toute répression..." (Guillon). Malgré leur valeur et leur abnégation, les troupes qui servirent dans la Péninsule se sentirent souvent abandonnées par Napoléon et ce fut une cause de découragement; les grâces et les décorations leur étaient chichement mesurées, alors qu'elles étaient largement distribuées à ceux qui avaient la chance de servir sous les yeux de l'Empereur (Jomini). 

12 avril: Manifeste anti-libéral dit "des Perses" en Espagne: les signataires demandent à Ferdinand VII de rétablir l'Ancien Régime. Sur son chemin, les harangues des prêtres vont dans le même sens. 

14 avril: Une sortie de la garnison de Bayonne, qui ne connaît pas encore la chute de l'Empire, démantèle les travaux de siège. 

16 avril: Sortie de la garnison de Barcelone contre les insurgés espagnols qui l'assiègent. 

18 avril: Signature d'un armistice entre Soult et Wellington. 

19 avril: Signature d'une convention entre Suchet et Wellington pour l'évacuation des dernières garnisons françaises de la Péninsule (Barcelone, Tortose, Sagunte, Peniscola, Hostalrich et Figueres). Soult envoie son adhésion au nouveau régime, avant de gagner Paris. Il est remplacé par Suchet qui va être chargé de la dissolution de l'armée des Pyrénées. 

26 avril: Les armes se taisent définitivement. 

4 mai: Rétablissement de l'Ancien Régime et répression anti-libérale en Espagne (décret de Valence). 

14 mai: Ferdinand VII entre à Madrid au milieu de l'enthousiasme populaire. 

16 mai: Arrivée d'une frégate française à Cabrera. Elle est chargée de rapatrier les survivants. La surprise est grande pour les marins qui se trouvent nez à nez avec une foule de Robinsons! Elle n'est pas moins vive pour les îliens qui ne reconnaissent pas le pavillon qui flotte au mat: les fleurs de lys ont remplacé les trois couleurs. 

28 mai: Remise de Barcelone aux Espagnols. C'est le dernier acte de la guerre. 

16 juillet: Le maréchal de camp Juan Diaz Porlier, un ancien résistant, est condamné à la relégation à La Corogne, pour avoir noué des relations avec des opposants au nouveau cours des choses à Madrid, sur dénonciation de son secrétaire. Porlier, alias El Marquesito, a combattu comme marin à Trafalgar, puis servi sous La Romana, avant de devenir chef de guérilla en Galice et dans les Asturies.  

16 septembre: Pronunciamiento de l'ancien chef de guérilla Espoz y Mina, à Pampelune, pour le rétablissement de la Constitution de 1812. La tentative avorte et son chef se réfugie en France. 

Corfou tombe à son tour au pouvoir des Britanniques qui exercent désormais leur protectorat sur l'ensemble des Îles ioniennes. 
 

1815: Victoire de Ligny - Défaite de Waterloo.  

1er mars: Napoléon débarque au Golfe Juan.  

Quelles sont les raisons de cette nouvelle équipée? Elles sont multiples; par de nombreux canaux, l'Empereur connaît le désenchantement des Français à l'égard de la famille royale qui affiche un mépris ostensible à l'égard des gloires de l'Empire et menace les intérêts de ceux qui ont tiré parti de la Révolution; il sait aussi que les puissances qui l'ont contraint à abdiquer s'entendent si peu qu'une guerre est peut-être sur le point d'éclater entre eux; de plus, il n'a pas d'autre choix: le traité signé avec lui n'est pas respecté: il ne touchera jamais l'allocation qui devrait lui être versée par la France, un jeune aristocrate anglais l'en aurait averti; sa femme et son fils n'auront pas ce qui leur était promis et, par suite des intrigues de ses ennemis, ils ne le rejoindrons jamais; son fils adoptif, Eugène de Beauharnais, n'aura pas l'apanage qui lui est dû et le reste de sa famille non plus; qui plus est, au congrès de Vienne, les Anglais insistent pour qu'il soit déporté manu militari à Sainte-Hélène. Le pouvoir royal, assoupi dans une fausse sécurité, aurait pu être alerté de la menace qui plane; mais il ne daigne même pas ouvrir les lettres alarmistes qui lui parviennent du sud-est. Il n'est pas impossible que la perfide Albion, chargée de surveiller l'illustre captif, l'ait laissé volontairement filer afin d'arriver plus facilement à ses fins. Compte tenu des dissensions qui divisent ses adversaires, Napoléon espère ramener son beau-père dans l'alliance française; il pardonne à Murat sa trahison de 1814 et l'engage à rester tranquille face aux Autrichiens; malheureusement, cette tête chaude, pour se racheter, croit bon d'entrer intempestivement en guerre; l'alliance autrichienne devient ainsi impossible; pour la seconde fois, l'imprévisible roi de Naples sabote les initiatives de son beau-frère. 

20 mars: Louis XVII s'enfuit de Paris et se réfugie à Gand. L'Empereur rentre en triomphe dans sa capitale. Il offre la paix à ses adversaires qui la rejettent. Cependant l'hostilité à l'encontre de la restauration impériale est loin d'être unanime parmi les coalisés. A la Chambre des communes anglaise, Samuel Whitbread, leader des libéraux (Whigs), opposés à la reprise des hostilités, pose au Premier ministre Castlereagh des questions particulièrement pertinentes. Le Congrès de Vienne a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter le retour de Bonaparte sur le trône avec une force morale renouvelée? Les Puissances ne lui ont-elles pas fournies elles-mêmes des sujets légitimes de plainte? Le traité de Fontainebleau a-t-il été respecté? A-t-on payé la pension stipulée par les traités? N'a-t-on pas tenté d'enlever au roi de Rome les territoires qui lui étaient promis? Si le nouveau chef de la France est vainqueur, on peut espérer que les revers qu'il a essuyés l'auront assagi et que l'Angleterre, déjà aux prises avec suffisamment de difficultés, aurait tout avantage à rester à l'écart de la lutte qui va s'engager. 

Miraculeusement remonté sur le trône, Napoléon est loin de détenir le pouvoir qui était le sien avant son abdication. Si le peuple des villes et des campagnes lui est majoritairement acquis, il n'en va pas de même des notables; il doit composer avec des chambres qui lui sont hostiles et mesurent mal la gravité de la situation; dans son entourage immédiat, les complots vont leur train, dirigés par Fouché, qui souhaite s'attirer la bonne grâce du roi en favorisant une seconde restauration; plus grave encore, le bref passage des Bourbons à la tête de l'État, s'est accompagné d'un affaiblissement considérable des capacités militaires de la France; l'activité prodigieuse de l'Empereur ne parviendra pas à combler totalement le déficit en armement du pays; ce ne sont pas les soldats qui manquent, mais les armes; le baroud d'honneur de la Vendée royaliste, rapidement maîtrisé, va tout de même immobiliser 30000 hommes qui feront cruellement défaut sur le front extérieur. En outre, l'Empereur a dû composer avec les libéraux et tenir compte du début de monarchie parlementaire initié par Louis XVIII; les actes additionnels aux constitutions de l'Empire, inspirés par Benjamin Constant, ne remettent pas en cause le bicaméralisme institué par la Restauration et sont fortement marqués par les circonstances; ils ont le défaut essentiel de ne satisfaire personne! Napoléon hésite entre deux stratégies: attendre les alliés en France, adossé aux fortifications de Paris, qui sont édifiés avec enthousiasme par les faubourgs, ou  prendre l'initiative afin de disperser les unités ennemis déjà constituées avant l'arrivée des renforts; c'est ce second plan qu'il adopte. 

15 juin: Offensive de Napoléon contre les coalisés en Belgique. Il cherche à séparer les Anglais des Prussiens pour les battre séparément. Ceux-ci sont surpris, malgré la défection de plusieurs officiers français, dont le général de Bourmont, un ancien chef vendéens, qui passent à l'ennemi. 

16 juin: Batailles de Ligny et des Quatre-Bras. La première opposa les troupes sous les ordres de Napoléon aux Prussiens de Blücher. La seconde opposa les troupes sous les ordres du maréchal Ney aux Britanniques. Les Prussiens furent défaits mais pas écrasés; ils retraitèrent en bon ordre et furent mollement poursuivis par Grouchy. Les Anglais furent contenus, mais Ney, qui venait d'arriver et connaissait encore mal les divisions sous ses ordres, ne se montra pas égal à lui même. Ses atermoiements, dans l'exécution de la manoeuvre qui lui était prescrite, permirent à ses adversaires de s'établir solidement aux Quatre Bras et de s'y renforcer. Le maréchal fut alors dans l'impossibilité de saisir ce carrefour de communications vital et de se rabattre sur les Prussiens, opérations conformes au plan de l'Empereur. Mieux même, il rappela à lui le corps de Drouet d'Erlon, qui était en train d'exécuter la manoeuvre d'attaque de flanc des Prussiens; ce corps, tiraillé entre des ordres contradictoires, se promena entre les deux batailles, en n'étant utile à aucune! Le désastre de Waterloo est en germe dans cette série de défaillances. Si les Prussiens avaient été pris de flanc et de revers, alors que Napoléon les attaquait de front, ils eussent été mis pour longtemps hors d'état de porter secours aux Anglais, et Wellington n'eut probablement même pas tenté le sort des armes à Waterloo. 

17 juin: Napoléon, qui a détaché Grouchy, avec 30000 hommes à la poursuite des Prussiens, rejoint Ney aux Quatre-Bras avec le reste de ses troupes. Les soldats bénéficient d'une généreuse distribution de viande de mouton: le camp ressemble à un champ de foire (Martin). L'armée attaque les Anglais qui battent en retraite dans la direction de Bruxelles en tirant quelques fusées à la Congrève pour retarder la marche des Français (Mercer); elles font plus de bruit que de mal; on escarmouche toute la journée; un violent orage rend la marche pénible et difficile surtout pour les fantassins qui doivent laisser la chaussée à l'artillerie et progresser à travers des terres labourées. Le soir, les Anglais ont pris position en avant de la forêt de Soignes, sur la butte de Mont Saint-Jean. Les Français s'installent progressivement en face comme ils peuvent; les retardataires sont nombreux; les convois de ravitaillement, retardés par la pluie, ne sont pas au rendez-vous; d'ailleurs, tout est détrempé et il est impossible d'allumer du feu (Larreguy de Civirieux); les troupiers, exténués, passent la nuit couchés dans la boue, le ventre creux en  avec envie les feux des Anglais; une seule consolation: lorsque qu'on se retourne, la pluie, qui continue de tomber, nettoie de sa fange la partie de l'uniforme exposée (Martin)! Voilà le genre de repos que goûtent les soldats avant une bataille qui doit décider du sort de l'Europe. Toute la nuit Napoléon craint que Wellington ne lui fausse compagnie; au matin, il est rassuré: l'ennemi est toujours là. 

18 juin: Bataille de Waterloo. Napoléon veut commencer l'attaque dès 9h. Son entourage l'en dissuade, pour attendre les unités retardées par l'état des chemins, mais surtout parce que le terrain détrempé ne permet, ni à la cavalerie, ni à l'artillerie, de manoeuvrer pendant la matinée. Ce détail est d'une importance capitale. Si la bataille avait pu commencer à l'aube, l'armée britannique n'aurait sans doute pas pu tenir le plateau du Mont-Saint-Jean toute la journée. Blücher, qui accourait à son secours, serait arrivé trop tard et se serait retrouvé pris en tenaille entre Napoléon et Grouchy. Il n'en serait certainement pas sorti indemne. Le général Drouot, qui commande l'artillerie, se montre partisan de différer l'engagement; il se le reprochera toute sa vie. La météorologie joue un grand rôle dans la chute de l'aigle. Un soldat dira après la bataille: "Le bon Dieu avait peur de lui (Napoléon). Il a changé le temps." (Lemonnier-Delafosse). 

En attendant que le soleil ait séché les terres, Napoléon passe les troupes en revue sous leurs acclamations. Cette grandiose parade en fanfare n'intimide pas les Anglais. Vers 11h30, après une puissante préparation d'artillerie, qui ne procure pas les avantages espérés, compte tenu de la configuration du terrain qui masque l'adversaire, l'assaut est donné contre le château d'Hougoumont, à la droite du dispositif anglais; ce n'est qu'une fausse attaque mais Jérôme, le plus jeune frère de l'Empereur, qui commande sur ce point, se pique au jeu et s'acharne toute la journée à enlever ce point d'appui trop bien défendu; il y épuise des troupes qui eussent été plus utiles au moment de l'estocade. Vers 1h30, la véritable attaque est lancé par Drouet d'Erlon, contre le centre gauche britannique; la formation adoptée par l'infanterie française offre prise aux coups de l'adversaire qui la décime; les assaillants parviennent jusqu'aux lignes britanniques, sur le plateau; soudain, des habits rouges, qu'ils ne devinaient pas, cachés dans un repli du terrain, se dressent et tirent sur eux, presque à bout portant; les pertes sont énormes; pour achever les Français, une charge de cavalerie fond sur eux; ils sont ramenés pêle-mêle en bas de la colline; beaucoup de soldats se jettent au sol pour éviter d'être sabrés; les canons de Drouet d'Erlon sont pris par la cavalerie britannique; mais le succès de cette dernière est bref; la cavalerie française charge à son tour et massacre les Anglais qui se sont trop avancés; les rescapés repartent au galop dans leurs lignes, non sans sonder, au passage, avec leur longue latte, le dos des Français couchés sur le sol, pour voir s'ils sont encore en vie, comme un médecin prend le pouls (Fleuret). Vers le début de l'après-midi, des mouvements sont perçus, au loin, sur la droite, en direction de Saint-Lambert; les Prussiens commencent à déboucher; Napoléon doit distraire une partie de ses troupes pour les contenir. Vers 3 h, sa première attaque ayant échoué, l'Empereur charge Ney d'enlever la Haie-Sainte, une ferme fortifiée qui défend les approches du centre anglais; la tâche est rude, mais le brave des braves l'accomplit, non sans pertes; l'artillerie française peut avancer; un flottement est perceptible chez les Anglais qui retirent leur première ligne; les signes avant-coureur d'une retraite sont observés sur leurs arrières. Napoléon ordonne alors aux cuirassiers de Milhaud de charger pour achever de désorganiser l'infanterie britannique; par suite d'une méprise, toute la cavalerie, emmenée par Ney, se précipite sur le front anglais; ces charges se renouvellent jusqu'à 5h30; à chaque fois, les canons anglais sont pris mais, faute d'un appui de l'infanterie, ils ne peuvent être ni emmenés, ni encloués; les Anglais essuient de lourdes pertes, mais résistent; la cavalerie française se fatigue et voit ses rangs se clairsemer sans aucun profit. Vers 7 h, les Prussiens sont contenus; Napoléon donne l'ordre à la Garde d'enlever le plateau; c'est le choc décisif; contre toute attente, ce corps d'élite, qui n'a jamais reculé, est ramené; au même moment, l'armée prussienne tout entière arrive sur le champ de bataille; Wellington lance une contre-offensive. L'armée française, à bout de souffle, démoralisée, crie à la trahison; c'est la débandade, seule quelques carrés de la Garde tiennent encore, pour protéger la retraite; un dernier effort est tenté par les carabiniers, pour contenir l'avance anglaise; ils sont foudroyés par les carrés; les blessés, empêtrés dans leurs cuirasses, abandonnent leurs bottes dans la boue, pour ne pas y être pris, comme des oiseaux dans de la glu. A 9 h, Blücher et Wellington se rencontrent près de la Belle-Alliance, une ferme sur la route de Bruxelles aux Quatre-Bras, qui était le matin sur le front des Français. Les Anglais, mal en point, restent sur le champ de bataille; la poursuite des vaincus est confiée aux Prussiens. Les vainqueurs passent une mauvaise nuit sur le terrain conquis; la pluie a tout gâché; on ne trouve rien pour faire du feu; un homme de la compagnie du grenadier Lawrence, qui tente de mettre en pièce un caisson de poudre à coup de hache, est projeté en l'air par l'explosion; il retombe nu, sauf un soulier, brûlé et les deux yeux arrachés; il meurt fou quelques jours plus tard.    

22 juin: Seconde abdication de Napoléon en faveur de son fils qui devient empereur sous le nom de Napoléon II. 

Que se serait-il passé si Napoléon avait triomphé à Waterloo? Nul ne saurait l'affirmer. Au congrès de Vienne, la zizanie n'avait pas tardé à diviser les alliés, on l'a vu. Napoléon le savait et cela l'avait encouragé à quitter son royaume lilliputien de l'île d'Elbe. Après sa seconde abdication, des officiers autrichiens déplorent cette issue auprès de leurs homologues français. Si les troupes impériales avaient été victorieuses, affirment-ils, le cabinet autrichien aurait changé d'alliance. Une France ramenée aux limites de l'ancien régime serait moins dangereuse pour Vienne qu'une Prusse aux appétits croissants. Bien des esprits lucides anticipent déjà Sadowa. En 1830, l'empereur d'Autriche regrettera que l'enfant de Napoléon et de Marie-Louise, son petit-fils Napoléon II, soit trop jeune pour revendiquer ses droits au trône de France. La Prusse oserait-elle disputer à une Autriche alliée à la France la prépondérance en Allemagne? Mais tout cela n'est que de la politique fiction. 

1 juillet: Victoire de Rocquencourt. Après Waterloo, les Prussiens, moins mal en point que les Anglais, plus montés contre la France et surtout moins prudents, ont pris les devants. Ils sont bien mal inspirés. Une de leurs brigades, celle de Sohr, est sévèrement étrillée, à Rocquencourt, par le général Exelmans. 

La lutte, toutefois est sur le point de prendre fin. Davout, ministre de la guerre, qui a succédé à Napoléon à la tête de l'armée, estime, avec ses officiers, que la défense de la capitale est impossible. On le soupçonne de craindre pour son château, situé non loin de Paris. Surtout, Fouché, qui dirige le gouvernement provisoire, fait tout ce qu'il peut pour favoriser une seconde restauration. Il espère que le mal qu'il se donne ne laissera pas le roi indifférent. De fait, cet ancien régicide va siéger pendant quelques mois au conseil des ministres, avant d'être exilé à son tour, après avoir proscrit quelques-uns de ses anciens collègues de la Convention. Quant à l'armée, reléguée au delà de la Loire, ses soldats sont traités en brigands par les malveillants. Plusieurs paieront de leur vie l'exaspération des passions civiles, pendant la période de terreur blanche qui commence. 

5 juillet: Samuel Whitbread se donne la mort en se tranchant la gorge avec un rasoir. On dit qu'il donnait, depuis un certain temps, des signes de dérangement mental!  

8 juillet: Seconde restauration: Louis XVIII rentre à Paris. 

15 juillet: Départ de Napoléon pour Sainte-Hélène. Plusieurs citoyens américains lui ont offert leur aide pour le faire passer aux États-Unis; il a préféré se rendre aux Anglais. 

10 août: La Guadeloupe, qui avait rallié l'Empereur, est une fois de plus occupée par les Anglais. 

19 septembre: Conspiration libérale de Juan Diaz Porlier à La Corogne. La tentative échoue et Porlier, condamné à mort, est exécuté le 3 octobre suivant. 

Après un bref passage dans les allées du pouvoir, Escoiquiz, définitivement disgracié, est emprisonné à Murcie. Il mourra en exil à Ronda, le 27 novembre 1820. Il ne sera pas le seul à se plaindre de l'ingratitude de son roi. Le duc de San-Carlos, qui partagea l'exil de Valençay avant d'être envoyé à Lons-le-Saulnier, à la suite d'une dénonciation de l'entourage de Ferdinand VII, a lui aussi été exilé à Villafranca. 
 

Comme on peut le constater, la querelle entre la France et l'Angleterre domine largement la scène historique au début du 19ème siècle. Elle est la cause essentielle des guerres qui ensanglantent l'Europe et aussi d'autres régions du globe. Leur véritable caractère est clairement identifié par Napier, l'historien anglais de la Guerre de la Péninsule: il s'agit d'une lutte à mort entre deux champions, celui de l'égalité, la France, et celui des privilèges, l'Angleterre. Le rétablissement de la paix est subordonné à la défaite de l'une des deux puissances et c'est la France qui succombe. Quand bien même il l'aurait voulu, Napoléon eût été impuissant à éviter les conflits qui l'opposèrent à ses ennemis. Il est donc injuste de le tenir pour seul responsable des pertes en vies humaines qui en résultèrent, lesquelles furent largement imputables à la politique du cabinet de Londres.  

Une fois Napoléon définitivement hors jeu, les promesses d'émancipation des peuples sont rapidement oubliées. Une vague de réaction s'abat sur l'Europe. En 1818, en Allemagne, la bataille de Leipzig n'est plus qualifiée que de défaite des peuples! Les vainqueurs pensent avoir pour longtemps éradiqué l'esprit révolutionnaire. Ils se trompent. Les troupes françaises n'ont pas en vain traîné leurs guêtres à travers le continent. Le 19ème siècle sera celui des révolutions, et la Péninsule ibérique ne restera pas à l'écart du mouvement. Car l'histoire ne s'arrête pas. Nombre d'officiers de l'Empire se sont réfugiés aux États-Unis pour échapper aux persécutions de la terreur blanche. Ils y fondent une colonie, le champ d'asile, capitale Aigleville. Ils rêvent d'aller délivrer l'Empereur à Sainte-Hélène. L'Amérique du Sud est en ébullition. Des émissaires des insurgés sollicitent l'aide des anciens militaires impériaux. Plusieurs d'entre eux s'engagent dans la lutte des colonies espagnoles pour leur indépendance. Dans le sud du Chili, sur une plaque de marbre d'un ancien fort de la baie de Corral, on peut encore lire cette inscription: "L'année 1820, George Beauchef, ex-colonel de l'armée de Napoléon et colonel de l'armée de libération combattit dans la baie de Corral pour l'indépendance et la gloire du Chili avant d'être, en 1822 et 1823, gouverneur de la province de Valdivia. 

Ferdinand VII s'est très vite révélé un souverain autoritaire. Il rétablit l'Inquisition et persécute les libéraux. Dès 1814, des hommes qui luttèrent contre l'envahisseur français se dressent contre cette politique rétrograde. Le 1er janvier 1820, le général Rafael del Riego, avec la complicité d'autres officiers, organise une mutinerie. Ce général a été prisonnier en France et il s'y est laissé gagner par les doctrines libérales. Son cas est loin d'être unique. Si les soldats sont en général restés fidèles à l'absolutisme, nombre d'officiers, durant leur détention, sont devenus partisans des réformes et plusieurs d'entre eux ont adhéré à des loges maçonniques. Cette évolution fut d'autant plus facile qu'elle pouvait s'inscrire dans une stratégie d'opposition au régime impérial et allait dans le sens des décisions des autorités de Cadix. Riego exige le rétablissement de la constitution de 1812. Ses troupes marchent sur les principales villes de l'Andalousie, dans l'espoir de provoquer une insurrection anti-royaliste, mais la population locale reste indifférente. La Galice entre à son tour en rébellion et le mouvement se propage rapidement à travers l'Espagne. Le 7 mars 1820, le palais royal de Madrid est encerclé par les soldats du général Ballesteros; le 10 mars, le roi accepte de rétablir la constitution.  

La Sainte Alliance charge l'armée française de réprimer le mouvement. C'est l'Expédition d'Espagne de 1823. L'armée royale, commandée nominalement par le duc d'Angoulême, triomphe là où Napoléon a échoué et s'empare de Cadix. Chateaubriand, ministre des Affaires étrangères, farouche partisan de l'intervention, pense avoir réconcilié l'armée avec la monarchie. Les événements de 1830 lui montreront qu'il n'en est rien. Ferdinand VII retrouve la plénitude de ses pouvoirs et inaugure une période de terreur qui durera dix ans. Les anciens résistants, partisans de la constitution, sont pourchassés, exécutés ou bannis. Voici le sort réservé à l'Empecinado: "Capturé alors qu'il tentait de passer au Portugal, il est pendant dix mois enfermé dans un cachot d'où on l'extrait, les jours de marché, pour l'exposer, en cage, aux injures de la foule. Torturé, condamné à la pendaison, il parvient, alors qu'on le traîne au gibet, à briser ses liens. On le maîtrise, on l'assomme et ce n'est qu'un cadavre saignant qu'on suspend à la corde... 

Certains camarades du supplicié rencontrent le roi Joseph en exil et l'apprécient. "Quel malheur, lui disent-ils, que nous ne nous soyons pas connus plus tôt!" Mais, c'est trop tard et, d'ailleurs, la tentative napoléonienne pour réformer les institutions espagnoles souffrait d'un vice originel rédhibitoire: les changements, même les meilleurs, imposés par les armes étrangères, ne réussissent pas, surtout lorsqu'ils s'appliquent à un peuple aussi fier que le peuple espagnol, et qu'ils traînent derrière eux d'insupportables arrières pensées de domination. Mais, si la tentative de soumission a échoué, le passage des Français en Espagne laisse des traces qui sont loin d'être toutes négatives; malgré les différends qui continuent d'opposer les provinces, la lutte contre l'occupant a contribué à forger une conscience nationale; les idées de la Révolution française ont été semées et continueront à faire leur chemin; ces résultats ont des airs de revanche du vaincu!  

Après la mort de Ferdinand VII, en 1833, l'Espagne connaît une longue suite de luttes intestines. L'histoire de l'abolition de la loi salique et ses conséquences: les trois guerres carlistes qui ensanglantent le pays au 19ème siècle sont hors sujet. Au moins Napoléon n'en peut pas être tenu pour responsable! En 1861, l'Empereur est mort depuis longtemps lorsque Jomini, général suisse au service de l'Empire jusqu'en 1813, écrit, comme en guise de conclusion à cette chronologie: "L'Angleterre cherchera éternellement à brouiller le continent et il faut convenir qu'on l'y aide à plaisir. Non seulement l'Europe mais le monde est sur un volcan." 

Le Portugal, pour ce qui le concerne, retombe dans la mouvance britannique et tout le monde n'a pas à s'en féliciter. Le général Gomez Freire de Andrade,  tenu pour le meilleur officier portugais, avait refusé de servir sous les drapeaux français; il est accusé de conspiration par Beresford et fusillé le 18 octobre 1817. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. 

Enfin, comme s'il existait une justice immanente, l'un des plus farouches adversaires de Napoléon, lord Castlereagh, marquis de Londonderry,  ne survivra qu'à peine plus d'un an à l'illustre prisonnier de Sainte Hélène qu'il a contribué à proscrire. Désolé par la perte de sa popularité et sans doute atteint de paranoïa, il se tranchera la gorge en août 1822, comme son adversaire politique Whitbread sept ans plus tôt. Quant au geôlier de Sainte-Hélène, Hudson Lowe, lorsqu'il rentrera en Angleterre, sa mission accomplie, la bonne société lui tournera le dos. 
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Une bibliographie est accessible ici.

 

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