Quelques passages glanés au hasard de mes lectures...
 

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F. Menéndez P.-M. Bernadou J. Saint-Jean A. Mounic Y.-J. Bouin C. Akopian S. Alié-Daram D. Marbeau R.-G. Cadou F. Álvarez Velasco
B. Vian O. Hahn U. Casartelli J. R. Jimenez G. Hugnet S. Mallarmé P. Reverdy N. Hikmet Bas de page
 
Fernando Menéndez: LAGUNE D'AUBES ET DE MERS (extraits)
 .
1

Ce n'est pas ma solitude
qui te domine
ni mes paroles
celles qui t'écrivent
mais ma pensée
celle qui te nomme
dans le parfum des orangers
et des eucalyptus.
...

14

Le rêve enfin nous vient
de papillons
nimbant ce chant
de mort
et de lumière
où la poésie prend
la forme pressentie
encore à naître
de l’amour.

D'autres textes de ce poète sont ici



Simone Alié Daram: Murmures

Encres Vives - N° 501

...
Je voudrai écrire
des mots que je ne connais pas
Avec mes doigts gourds
j'assemble les notes de leurs syllabes

Les fleurs printanières
Rentrent dans nos sous bois
Les tuiles
s'accrochent dos à cul
Dans une effervescence
Figée

L'air brûle ma peau
Je marche sur le long chemin qui me mène vers vous
Je ne sais pas penser
Je ne sais que sentir

...
Je suis pétrie de vies antérieures
Qui ne sont pas les miennes
Nous sommes tous pétris de ces vies là
Et dormons encore dans des fragment d'enfance

...
Dans mon filet à mots
Qu'ils s'aiment ou se détestent
Je les capte par leurs sons
Qu'ils s'aiment ou se détestent
Je les incruste je les grave
Sur cette page blanche
Celle où je vous écris
...



Dominique Marbeau: Un silence d'argile

Encres Vives - N° 502

Nous renouvellerons les routes
abandonnant les vieux itinéraires
aux cartes jaunies

Je ne parle pas de voyage
qui relie une ville à un autre
mais des chemins de la parole

cette intention du coeur
qui se faufile entre les pierres
comme une racines cherchant
la vérité du monde

D'autres textes de cet auteur sont ici



Philippe-Marie Bernadou: Ensuite (Le Monde D')

Encres Vives - N° 504

J'ai touché le bonheur du doigt, une fois
tu avais mis une de mes chemises
qui ne cachait (ne gâchait) rien
tu croyais que je deviendrais poète
trois jours de thé et de biscuits
cette chanson qui parlait d'aventure
notre radeau qui prenait l'eau
Personne n'a éteint la lumière
J'ai touché le bonheur du doigt
C'est froid

Après la pluie
tu attends la saison des fruits
aussi bien ce sera celle des larcins
"Enfant je ne savais déjà pas lacer mes souliers
je vais nus pieds
sur les paroles coupantes"
La taille de nos terriers
nous fait courber le dos
Et nos lacets défaits
que nous reprochent-ils?

D'autres textes de cet auteur sont ici



Jacqueline Saint-Jean: Sauver l'hiver

Encres Vives - N° 505

Sauve   s'éveiller
dans l'amitié de la lumière
et baigner dans l'air bleu
les ombres qui demeurent
derrière les yeux

L'hiver soudain si pur
sur ses galbes de neige
apaise les paupières
accueille l'oubli

C'est l'heure sans bords
où l'horizon s'allège

D'autres textes de cet auteur sont ici



Anne Mounic: L'instant au coeur

Encres Vives - N° 507

en suspens sur le temps

Le silence. Chacun chez soi,
ou dans son jardin. Nous sortons
parfois comme de petites
craintives, furtives,

il faut bien vivre.

                        Nous glissons,
en suspens sur le temps. Sommes-nous
capables, dans ce soulagement
de l'agitation frénétique et de l'urgente
nécessité, de jouir de cette calme distance

qui nous est donnée pour méditer
sur la saveur de la vie, son goût
incomparable, le coeur
de notre individualité, si intimement
partagée dans l'ombre du
puits profond?

Déploierions-nous le génie
de nous ressaisir et de prendre
notre essor, d'une aile
vigoureuse, heureuse?

Le bonheur s'élève de cette force,
souvent négligée, qui nous anime
et nous comble lorsque nous la percevons,
puis l'exerçons en conscience
dans l'acte bienheureux et unique

                                        de vivre.

D'autres textes de cet auteur sont ici


Yves-Jacques Bouin: Ce que je serre dans mes paumes

Encres Vives - N° 508

Le temps d'y croire

Pour celui qui chuchote
Son amour de la vie
A l'oreille de la nuit
Pour lui
Ni pour le monde
Le mot ne peut mourir
Ni la parole s'éteindre
Pour lui ni pour le monde

Pour celui qui hurle sa révolte
Aux longs abois du jours
Pour lui
Ni pour le monde
Le mot ne peut se perdre
Ni la parole se taire
Pour lui ni pour le monde

C'est aujourd'hui  le temps d'écrire
Le temps qu'on se cajole
De paroles nouvelles

C'est aujourd'hui le temps de dire
Que viennent les mots à la bouche
Comme l'eau et le vin long

Plus qu'en tout autre temps
Voici venu le temps du chant

C'est aujourd'hui le temps d'y croire



Charles Akopian: Le vivant du marbre

Encres Vives - N° 509

Le poème jongle avec les présages,

Derrière chaque mot pousse une dent
Pour mordre ce qui se cache,

Le poème est l'abri de ce qui suffoque,
Il vient du dedans contre le froid,

Les mots sont parfumés en cadence,
Le fumet qu'ils envoient dévoile le vers,

Le poète affranchit ses douleurs
En explosant de joie

*

Même approchée
La rive s'éloigne

Pour qui attend trop
Du poème
...



Rose des temps - N° 38

René-Guy Cadou

Le Temps perdu

Si tu traverses les forêts de mon visage
Et les ronds-points de ma poitrine avant minuit
Si tu es pris d'un grand courage
Et t'égares dans mes pays
Au bercement des oies sauvages
N'espère plus trouver ce qui t'avait conquis

Tous ceux que j'abritais tendrement sous mes lèvres
Et qui me répondais lorsque j'avais trop faim
Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains
Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre
Tous les arbres venus s'appuyer à mon cou
Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux
L'odeur de mes vingt ans emportée par les lièvres
Tout cela n'était rien puisque je vis encore

Il fallait me jeter sur le plancher du bord
Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes
Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes
 
J'ai trop couru le monde à la suite des mers
Et lorsque je reviens m'accouder à la table
C'est pour trouver le même vague au fond du verre.

D'autres poèmes de René-Guy Cadou sont ici

Le poème ci-dessus est extrait de La vie rêvée - Poésie la vie entière. Pierre Seghers, Paris , 2001
___________________________________________________________________________
Boris Vian

Y a du soleil dans la rue

Y a du soleil dans la rue
J'aime le soleil mais je n'aime pas la rue
Alors je reste chez moi
En attendant que le monde vienne
Avec ses tours dorées
Et ses cascades blanches
Avec ses voix de larmes
Et les chansons des gens qui sont gais
Ou qui sont payés pour chanter
Et le soir vient un moment
Où la rue devient autre chose
Et disparaît sous le plumage
De la nuit pleine de peut-être
Et des rêves de ceux qui sont morts
Alors je descends dans la rue
Elle s'étend là-bas jusqu'à l'aube
Une fumée s'étire tout près
Et je marche au milieu de l'eau sèche
De l'eau rêche de la nuit fraîche
Le soleil reviendra bientôt.

Extrait de Je voudrais pas crever - Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1962



Oscar Hahn

Cet arbre
il y a un violon dedans
Il n'est pas encore façonné mais il est dedans

Il attend le jour de la résurrection
dans l'arbre

Monsieur Stradivarius a dit :

Je dois sortir ce violon de là
je dois lui retirer cette écorce qui l'emprisonne
et le voir respirer à l'air libre

Je dois l'entendre chanter pour moi

Ce violon
il y a un arbre dedans
il y a des fleurs qui entendent la musique rentrée

Il y a des oiseaux.

Oscar Hahn est un poète chilien qui fut emprisonné par la dictature militaire de Pinochet, prix national de littérature 2012



Ulisse Casartelli

Quitter mon lit

Quitter mon lit
ma fenêtre
mes enfants.
Quitter ma cabane
les citronniers
les berceuses de Mathilde.
Quitter les moments
où j'ai parfois découvert que tu m'aimais.
Tout cela pour une prison
où je me couche dans l'obscurité
et entends jouer à travers la persienne
une partie de football.
Dans le couloir, l'infirmière crie aux patients
de ne pas se promener nus
Bien qu'ici
nous soyons tous
nus.
On m'a tout enlevé
y compris le coupe-ongles
mais pas mon âme
cela non.
J'écoute
l'air frais
descendre des collines,
avec pour un moment la certitude
de ne pas être abandonné.

Ce poème fait partie d'une série de textes écrits pendant un séjour à l'hôpital par son auteur italien du 25 juin au 22 août 2016



Francisco Álvarez Velasco 

Sonne la voix cassée
de Louis Armstrong

Nous sommes seuls, toi, moi et le feu.
Les souches de bois crépitent
en postillonnant des étincelles.

Là-bas, au delà des montagnes
tombent des larmes d'étoiles,
sans incendier la terre.

La trompette d'Armstrong
cherche à briser la pointe du jour.

Extrait de "Tiempo de Amor y Mar"
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Paroles du prisonnier

Le prisonnier dit :"Le soleil ne se lève pas
de la même façon pour tout le monde.
A moi on m'annonçait
quoique je ne la visse point
une douce oiselle
qui chantait quand venait l'aube.
Un arbalétrier la pourfendit."
Je ne sais pas quand il fait jour
ni non plus quand il fait nuit.

Je ne te demande qu'un rayon
un rayon de soleil, oh mon Dieu,
pour mon ombre;
et un autre de tempête,
Dieu de justice,
contre l'arbalétrier.

D'autres poèmes de cet auteur espagnol sont ici et ici



Juan Ramon Jimenez: Platero et Moi

Éditions Rombaldi

Les Gitans

Regarde-la, Platero, descendre la rue sous le soleil de cuivre, droite, fière, épaules nues, sans regarder personne... Comme sa beauté passée, si grande encore, et majestueuse comme un chêne, porte bien, en hiver, le fichu noué à la taille et la jupe bleue à volants, mouchetée de blanc! Elle va à la mairie demander l'autorisation de camper, comme d'habitude, derrière le cimetière. Tu les connais bien, Platero, ces roulottes misérables des gitans, avec leurs feux qui brûlent en plein air, leurs femmes bariolées, leurs ânes moribonds qui mâchonnent la mort alentour.

Les ânes, Platero! Comme ils doivent trembler, maintenant, les ânes de la Friseta, s'ils sentent les gitans, en leurs corrals si bas! Je suis tranquille, quant à moi, en ce qui concerne Platero, parce que les gitans, pour atteindre son écurie, devraient sauter la moitié du village, et aussi parc e que Rengel, le garde, nous aime bien tous les deux. Mais par plaisanterie, pour lui faire peur, j'enfle ma voix, qui prend une sombre inflexion:

- Rentre vite, Platero! Rentre vite, que je ferme la grille... Car ils t'emmèneraient!

Platero, sachant bien que les gitans ne l'enlèveront pas, franchit ai trot la porte de la grille, qui se referme derrière lui avec un dur fracas de vitres et de fer. Puis il saute et bondit, de la cour de marbre à la cour des fleurs, et de celle-ci au corral, comme une flèche, brisant - le sauvage! - en sa courte fuite, le liseron bleu.

Juan Ramon Jimenez (1881-1958), poète espagnol, fut lauréat du Prix Nobel en 1956



Georges Hugnet (1906-1974)

Le buveur de rosée

Tout vit et tout triomphe et tout chante aujourd'hui
Et ta lèvre et tes yeux et l'aube et la rosée.
La rose la plus sage avec la plus osée
Se rit du jour et de la nuit.

Tant de fleurs tant de pleurs que vous en soupirez
Perles des matins neufs dormeuses des parterres.
Ma vie est un jardin jetant sur vos mystères
L'éclat des chagrins inspirés.

                     *
                   *  *
Ce m'est souvent chagrin de croire aux désaveux.
Laisse-moi mon amour pleurer sur ton épaule.
Mes pleurs te permettront de reprendre ton rôle
Dans un monde moins malheureux.

Ce m'est toujours plaisir de penser à l'amour.
Chaque printemps dévêt dans les chansons des rues
La rose qui renaît des roses disparues
Puisqu'ici rien n'est sans retour.

1945

Texte tiré de la revue Le Milieu du siècle (janvier 1947)

Geores Hugnet,  poète, écrivain, dramaturge, graphiste et cinéaste français, participa aux mouvements Dada et Surréaliste avant d'être exclu de ce dernier en 1939. Inventeur du poème-objet, il fut l'un des fondateurs des Éditions de Minuit sous l'occupation



Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Le Tombeau d'Edgar Poe

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange!

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne,

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.



Pierre Reverdy (1889-1960)

Pointe

Au coin du bois
Quelqu'un se cache
On pourrait approcher sans bruit
Vers le vide ou vers l'ennemi
En tombant la vie s'est fendue
Deux bras sont restés étendus
Dans l'ombre un regard fixe
           Un regard éperdu
Pour aller plus loin vers la croix
Tout ce qu'on voit
          Tout ce qu'on croit
C'est ce qui part
Là ou ailleurs sans qu'on le sache
Avec la peur d'aller trop près
Du ravin noir où tout s'efface

Lumière rousse

On accroche le ciel d'automne aux quatre coins
             Un tambour résonne
Des pas dans le vent
                   Le regard qu'on donne
                   A chaque passant
Les flammes effilées à travers les barrières
                   Les maisons retournées
                   Tous les dos en prières
Et les jours perdus dans les aventures
                         le long des années
Il n'y a pas de temps
Mais de la poussière
ou l'eau du printemps
dans chaque clairière au regard ardent
Sous les balcons plus lourds
Sous le poids des nuages
Il reste encore un tour à faire sur la page
Un nom qui se traîne
Un coeur qui s'en va
Ce n'est pas la peine
De s'arrêter là
                       Personne dans la marge
Plus rien sur le trottoir
                       Le ciel est plein d'orages
                          Ma tête sans espoir

D'autres textes de Reverdy sont ici



Nazim Hikmet (1901-1963)

C'est moi, c'est moi qui frappe à votre porte,
ici comme en d'autres lieux, à toutes les portes.
Ne vous inquiétez pas si je demeure invisible.
Il n'est pas possible de voir une petite morte.

Ici, c'est moi, cela fait dix ans de cela
je rencontrai la mort à Hiroshima.
Je ne suis plus qu'une enfant, j'avais seulement sept ans,
et les enfants qui meurent ne grandissent plus.

En premier lieu, ils incendièrent mes cheveux.
Mes mains s'enflammèrent, et mes yeux aussi.
Mon corps ne fut plus rien qu'une poignée de cendres
mêlées avec le vent sous un ciel nuageux.

En vérité, je ne vous demande rien,
maintenant rien ne peut plus me choyer.
Une enfant qui brûla comme la feuille d'un journal,
jamais plus ne pourra apprécier vos caramels.

Je frappe à votre porte, s'il vous plaît écoutez-moi,
écoutez-moi et faites-moi cadeau de votre nom
pour qu'ils ne tuent plus les enfants
et que ceux-ci puissent goûter les friandises.

Extrait de Poèmes de l'exil

Nazim Hikmet Ran, né le 21 novembre 1901 à Salonique, et mort le 3 juin 1963 à Moscou, est un poète turc, puis citoyen polonais, longtemps exilé à l'étranger pour avoir été membre du Parti communiste de Turquie.



La revue  Incertain Regard  publie des notes de lectures. On peut les lire en cliquant   ici

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