Quelques passages glanés au hasard de mes lectures...

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F. Menéndez A. Mounic J.-P. Lassalle J. Joubert Bouscarat - Muffat-Joly - Saimot S. Alié-Daram C. Cailleau J.-C. Villain P. Beaucamps M. Bertoncini
T. Laspalles M. Cosem R. Pochtar E. Chassefière V. Aranda C. Danjou M. Dugardin M. Lac A. Chemin-Bocage P. Badin
J.-M. Tartayre C. Le Penven Y. Namur M. Choukri B. Doucey S. Brest J.-J. Dorio Sagesse indienne C. Alegria J.-M. Roth
L. Podkosova J. Gil A. Briet G. Mottet N. Ringaud F. Arvers J. Prévert G. Apollinaire Norge V. Joyaux
S. Dagtekin W. de Melo D. Marbeau F. Whitty R. Ha-Minh-Tu J.-L. Bernard S. Montobbio Bas de page
 
Fernando Menéndez: LAGUNE D'AUBES ET DE MERS (extraits)
 .
1

Ce n'est pas ma solitude
qui te domine
ni mes paroles
celles qui t'écrivent
mais ma pensée
celle qui te nomme
dans le parfum des orangers
et des eucalyptus.
...

14

Le rêve enfin nous vient
de papillons
nimbant ce chant
de mort
et de lumière
où la poésie prend
la forme pressentie
encore à naître
de l’amour.

D'autres textes de ce poète sont ici



Anne Mounic: On se demande s'ils sauront

Encres Vives - N° 447
 .
On se demande s'ils sauront

Dans le froid de décembre, qui crispe
et rend pusillanime, le jeune couple qui,
peut-être, se forme à présent, ou vient, - depuis quelques
jours, quelques minutes -, de se déclarer,
a l'air emprunté, chacun à sa façon, l'un et l'autre.

La jeune femme, talons hauts, collants noirs,
trop fins contre le froid, se tient sur la réserve
de la séduction, évitant le faux pas, qui reviendrait
à trop donner ou à cesser de plaire; le jeune homme,
l'air maladroit, tente d'écarter toute violence
de son comportement, se montre tendre, et disposé
à obéir. Se souvient de sa mère.

A les voir si maladroits, on se demande s'ils sauront
tisser entre eux deux le lien invisible qui dans l'ombre
charnelle fonde le lieu fluide de l'amour, une
certitude intérieure émaillée d'exigences, de déceptions,
de naïveté et d'enchantement -
                                                   cette chaleur de la lumière
au coeur de la nuit qui, décembre, envahit le jour.

D'autres textes d'Anne Mounic sont ici



Jean-Pierre Lassalle: Il convient

Encres Vives - N° 448
 .
Hanko Miastik

Tant d'arbres givrés par le grand froid du temps
André Breton Marcel Duchamp René Alleau
Alain Mangin Roger Van Hecke Jean Palou
Sarane Alexandrian Mesens Suquet Rosey
Philippe d'Araucanie et Gérard Legrand
Avec le maître d'Eoux Robert Amadou
Enfin pleuré toi qui nous veilles Gaston Puel
Adrien Dax lisant sans fin les ennéades
            J'ai même accompagné Schuster
            Au cimetière de Pantin
            Lui qui pourtant ne m'aimait guère
Le coeur d'Anne Bédouin ouvert au grand Gurdjieff
            Et Jean-Louis aux athanors
Et vous tous amis de Rimbaud et de Ducasse
            Nous pleurons Jean-Jacques Lefrère
Le compagnon d'errance à Montevideo
            Et Caradec pour l'asado
A Montréal Tokyo Paris Tarbes et Pau
            A Penne aussi Noël Arnaud
Arsène Bonafous-Murat Saint-Antonin
Tant d'arbres givrés par le grand froid du temps
            Papier glacé des amis morts.



Jean Joubert (1928-2015): L'éternité de la rose

Encres Vives - N° 449
 .
Villages

Dans quel beffroi trouverons-nous encore l'orfraie criarde ivre de vin de messe?
Il n'y a plus de prêtre ensoutané pour marmonner matines à l'heure bleue du coq.
Silencieuses sont les arches où ne rôde qu'un chien couleur de pus,
mais sur le mail qu'un franc soleil grillage d'ombres et de rameaux
les filles ont toujours des chevelures d'orge mûre et d'orage
des hanches comme houle sur les blés
et au corsage cette montée de sève dans le fruit.
Elles rient et chuchotent lorsque passent, casqués de sueur, les garçons
et parfois l'une d'elles, soudain rêveuse, séparée,
se détache et se perd dans l'ombre des ruelles.

D'autres poèmes de Jean Joubert sont ici



Fabrice Bouscarat, Martine Muffat-Joly, Andrien Gérard Saimot: Quatorze pour trois - Petit livre à empocher
.



Simone Alié-Daram : Syllabes

Encres Vives - N° 450
 .
A la fois hier et demain
Est-ce que le présent existe
A part dans les conjugaisons?
Il ne faut pas dire aux enfants
Que les étoiles sont mortes depuis longtemps
Mais espérer que l'arbre d'hiver
Oublie son squelette au printemps.



Claude Cailleau : Un parcours littéraire atypique

Encres Vives - N° 451
.

.
D'autres poèmes de C. Cailleau sont ici



Jean-Claude Villain : L'ombre, l'effroi

Encres Vives - N° 452
 .
ici

toute tombe

est vide

ni suaire

ni sang
 

dans les tranchées
des arbres croissent

sans ombre

sans gibet
 

à leurs racines
mille cailloux
en pyramides
 

vestige secret
d'un ossuaire

D'autres poèmes de J.-C. Villain sont ici



Traversées - N° 78 - Décembre 2015

Patrick Beaucamps

Instantané

Vous donnez à boire à votre fils.
Vous le laissez seul cinq minutes,
le temps de passer à la cuisine
rincer le biberon.

Lorsque vous revenez,
il chausse du quarante-trois et discute
au téléphone avec sa petite amie.

Vous soupirez et fermez les yeux
un instant.
Quand vous les rouvrez,
il tient un bébé dans ses bras
et vous appelle papy.



Marilyne Bertoncini : La dernière oeuvre de Phidias

Encres Vives - N° 453
 .
A l'embrunir
l'âme des choses -
comme un halo -
sourd de la matière

Sous le carrare blanc luit l'esquisse
d'un mouvement -
parole ou sourire on ne sait
retenu comme le sinueux
mouvement de la tête penchée

Quelque tremblant fantôme s'accroche encore aux vitres
aux arêtes polies des meubles
qui m'entourent

La candeur du marbre diffuse -
intense et fugitive -
la lumière

remontant de la pierre
du fond des âges d'avant l'homme
d'avant toute chose

toujours en quête d'une forme
soustraite
chaque soir
au néant

Ainsi dans le bloc ébauché
la matière fait signe
au sculpteur
afin qu'il en révèle
la forme qu'elle contient



Thierry Laspalles: Brefs éclats

Encres Vives - N° 454
 .
LA TERRE LASSEE

                                      C'est la terre lassée
                                 des brûlures de l'esprit.

                                                      Saint-John Perse

I

    Mythe d'une perfection qui fut au commencement :
quand l'homme n'était pas encore.

    Songe de poète: la consonance du monde et de
l'homme à l'origine.

    Mais l'homme n'est qu'une saison: le temps d'un jeu
dans la grande cour de l'univers.

    L'homme est une apparition: imprévue, et sans doute
éphémère.
 

II

    L'homme s'est arraché à la nature; c'est depuis lors
qu'il flotte si maladroitement entre terre et ciel.

    Pourquoi précipiter le rendez-vous avant la fin?
L'homme ne serait-il qu'une erreur du hasard?

    Pourquoi éternellement se repaître de violence et de
terreur?

    Il faudra bien, un jour, faire place à l'ordre tendre des
poètes.



Michel Cosem : Le midi des coquelicots

Encres Vives - N° 455
 .
                                           La peau
                                est toute seule
                     et se promène la nuit
                Son regard est immobile
                                     comme fixé
                   sur l'éclat d'une braise
        Sa parole basse est inaudible
Je ne sais le chemin qu'elle prend
       entre les cailloux et les dieux
 Je n'ignore rien de ses offrandes
Le froid laboure la plaine et libère les corbeaux
Sortira-t-il enfin
de ses dents blanches
et de ses étreintes glaciales
qui mordent le temps
arrache l'écorce des arbres et des hommes?
Je reviendrai voir demain

Elle avait le nez piqueté comme un oeuf. Ses seins aussi et elle riait de se savoir convoitée, comme on convoite une colline rouge où poussent des prunes sucrées. Sa main dans ma main ne pesait pas plus lourd qu'un oiseau et elle faisait semblant de tout savoir.
Était-ce un livre? Était-ce hier? Était-ce dans une autre vie et pourquoi pas demain?

J'ai traversé des champs entiers d'orge et de blé tel le vent d'autan, telle la tramontane calligraphiant les nuées et les orages.
Je porterai au loin des nouvelles fraternelles, des crépuscules qui brillent et des déserts qui verdissent.
Je serai au rendez-vous des fleuves et des deltas, de la foudre et de la braise, là où le temps est comme un bijou.
Je donnerai aux mots la beauté et la luisance que nul ne saura oublier dans les temps à venir.

D'autres poèmes de Michel Cosem sont ici



Portail de Poésie (Portal de poesia)

Ricardo Pochtar : Petites perceptions (Pequeñas percepciones)

Amargord, 2016
 .
Livré à lui-même, le présent est une énorme erreur de perspective.

L'ombre, ce que les choses paient du prix de la mort.

Entre cogito et sum, règne le doute.

Le regard de l'autre sait davantage : il sait au moins que l'autre regard bat de la paupière.

Les religions: tant de personnes qui attendent que le monde se meurt.

Dans le sourire de l'instant, l'ironie du temps qui passe.

Si confuse la vérité, si claire l'erreur, si dense le chaos.

La photographie, cette invention prodigieuse qui atrophie la grâce du souvenir.
 

Le site de Portal de Poesia



Eric Chassefière : L'inaccessible ici

Encres Vives - N° 456
 .
Calme des jours qui se succèdent
enfilades des lucarnes
ouvrant sur d'énigmatiques jardins
de lointaines compositions de couleur
s'encadrant dans le noir des salles

tout est loin et proche
nous sommes dans l'entre-nuit
la profondeur qui sépare la lumière
de la réalité des formes éclairées

nous vivons dans l'écoute
de ce feu qui brûle en nous
pleinement conscient de cette mémoire
qu'il érode jour après jour
de cette part qu'il nous ôte
avec la perte nécessaire du rêve

nous voyons bouger dans la fenêtre
les fleurs d'un arbre
rien n'est dit du souffle qui les porte
ce souffle est en nous
le silence du feu est en nous
la flamme qui s'éteint est en nous

D'autres poèmes de cet auteur sont ici



Verónica Aranda  : Tatouage (Tatuaje)

Encres Vives - N° 457

Salon de thé La Española
 .
C'est une ville où le désir
a fait son nid dans les ancres.
Il y a une ancienne faute que nous expions
dans les salons de thé où il est possible
de construire des territoires de silence et de béryl.

Le ferry de l'après-midi est parti,
mais la fumée bleuâtre ouvre à des souvenirs
que cimente le geste de faire des mots croisés.
Mémoire fuyante, fragile
des hommes qui viennent pour oublier.

Ici la peur entoure les marcs de thé.
Latitudes atlantiques
où nous ne renonçons pas à l'abîme.

Verónica Aranda est une poète espagnole, prix international de poésie Miguel Hernandez 2016. Les poèmes de ce recueil ont été traduits par Rémy Durand.



Chantal Danjou  : Inutilité de voir venir

Encres Vives - N° 458

Récits du Feu

D25
 .
Une certitude. On ne jette pas les couleurs. Comme les brindilles dans le feu. Autre certitude: la neige. Accumulation. Pellicule. Objets hétéroclites. Clairs-obscurs.
Terre. Révolue terre. De minuscules architectures. De grotesques jardins. Maçons, bâtisseurs et. Charpentiers, couvreurs, peintres. Pas plus hauts que des soldats de plomb. Ils disent: gagner du terrain. L'été vient. Ni eau. Ni feu. Ni tremblement.

D'autres textes de Chantal Danjou sont ici



Marc Dugardin  : Tenir parole - Gravures et monotypes de Marie Alloy

Ce qui reste - 2017
 
Marc Dugardin est un poète belge.



Michel Lac  : Une autre forme d'amour

Encres Vives - N° 459

Les mots
se mélangent
à l'encre.
Il peut commencer

                             Il écrit l'amour
                             de la nuit,
                             le refus du
                             sens donné
                             amour.

L'oeil s'est posé
sur la main.
Un trait
noir couvre
l'étendue
blanche.

                             Elle va
                             partir
                             la jeune fille.

suivre l'absente

                             Les amants
                             sont séparés.

Un autre texte de cet auteur figure ci-après



Arnaud Chemin-Bocage  : EPOS

Encres Vives - N° 460
 .
Mes chevaux rétifs galopent
le long d'un gouffre de silence
syllabes lancées dans le vide
un pont vers l'incommunicable.
...

Murs couverts de glyphes
tu tatoues mon nom par envoûtement
l'encre capture l'être.
...

L'arbre du monde abattu
ampute mon coeur privé d'espoir
mon cri déchire le vent.
...



Paul Badin  : Poèmes à l'étroit

Encres Vives - N° 461

NUIT ET LAMENTATIONS

Celle,  celui,  ceux  qui  pleurent,  là, entre
une  bougie,  un   bouquet  de  roses  et  la
flaque de  sang, le long du mur maculé, ne
mêlent  pas   leur    peur  à  la  douleur  du
monde.

Ils psalmodient l'effroi, ils veulent laver la
haine,  ils  mêlent   leur  humble  don,  aux
prières  affligées, ils tissent les liens de la
fraternité dans les coeurs déchirés.

Leurs  corps  trop  submergés  par tant de
barbarie, offrent leurs larmes, leur colère,
la  sueur  de  leur  courage,  à  l'espérance
hébétée,  qu'il  faut  à  nouveau   implorer,
recommencer.

Ils  lèvent,  face   à  la  barbarie,  l'éternel
visage  des libertés chèrement  conquises,
jamais acquises.



Jean-Michel Tartayre  : Poudre de jour

Encres Vives - N° 462

Pénombre

L'air  comme  poudreux,     où  filtre  une lumière grise,     sans soleil -
impulse un rythme lent à l'écriture.

Par  les  sens  cherchant  les  mots qui pourraient donner une réalité à
cela.
            Mais c'est là...

... un regard posé dans la pénombre de la chambre, qui semble vouloir
éclairer par bribes une zone incertaine -
                                                                     à midi passé.
 

Les  secondes  s'égrènent  au  passage  de  l'aiguille  sur  le  cadran de
l'horloge,      signes du réel qui se succède sans cesse à lui-même - tels
que conférant au corps et à sa mémoire une fonction de sablier.

La  parole  en  germe  dedans      portée  par  l'enfance  renouvelée de
l'esprit -
             ou mots ouverts sur le jour,
                                                               la liberté.

D'autres poèmes de Jean-Michel Tartayre sont ici



Anne Mounic  : Tout l'à-propos de ces merveilles

Encres Vives - N° 463

utopie qui respire

La paix vaste et féconde, synonyme
de plénitude, s'atteint sur l'axe vertical
de l'utopie qui respire, puisant
comme un arbre en nous son souffle,
sa sève, tandis que s'étire
le fleuve, lisse sous le soleil
et apprivoisant le ciel sur le défi
de sa lenteur.
                                       Durant les dernières journées
de l'été, il faut savoir rassembler
les raisons cachées de la joie -
l'infatigable énergie où s'enracine
l'arbre du souffle.
 
D'autres textes d'Anne Mounic sont ici



Cédric Le Penven  : Variations autour d'un geste -2-

Encres Vives - N° 464

Cet espace rouge
à l'intérieur du ventre
nos angoisse
en gestation
la peur de ne savoir
garder la main ouverte
lorsque monte la colère
de laisser éclater
l'injure qui salit
celui qui la profère

...

et puis toi
si attentive
tu le vois lui
dans ce monde clos
de ton ventre
sais qu'il ne sait
pas jusqu'où
étirer ses bras
ses jambes
ni porter son regard
qui jamais n'a vu

...

Main posée
sur l'agitation invisible
de celui qui déjà
n'est plus nous
devient lui
dans nos regards
échangés
l'étonnement
d'offrir la vie
sans la comprendre
 
D'autres textes de Cédric Le Penven sont ici



Yves Namur  : Nous marchons (2001)

Nous marchons,

Nous marchons avec la solitude,
Avec la neige et les branches des arbres.

Nous marchons avec les errants,
Avec la parole perdue, les obscurs
Et les poèmes défaits.

Nous marchons,
Comme si marcher c’était se tenir debout,
Loin de soi et au-devant de soi-même.

Nous marchons,

Nous marchons depuis toujours
Dans une forêt de cristal et dans les arbres,
Dans le bec de l’oiseau et sous l’anneau d’or.

Nous marchons,
Nous marchons dans l’immense.

Yves Namur est un poète belge.



Mohamed Choukri (1935-2003)

Tinjis

On dit de toi, terre de salut,
Que Noé bénéficia de ta paix.
Une colombe ou une huppe,
Un corbeau
Et entre deux vagues,
Tanger s'est reproduite comme l'écume des océans.

Sur ton hymen se sont succédé
Les scalpels de la lubricité et des conquérants,
Les rites de la réincarnation, de la métempsycose,
Et la fête de Bacchus déchaînait la frénésie des reines,
Le délire dans les jérémiades de la mer.
L'on aurait dit Troie, échue en partage au cheval.
L'on aurait dit une mariée écroulée,
Assommée, et ranimée par Zeus.

Mohamed Choukri était un poète marocain. Extrait de "Tinjis", Le Temps des erreurs, traduit de l'arabe par Mohamed El Ghoulabzouri - Seuil, 1994.



Bruno Doucey  : Ceux qui se taisent

Editions Bruno Doucey

Chroniques d'un village en temps de crise

1

Elles sont assises sous le mûrier
et conversent sans bavardage

Le soleil n'est jamais aussi beau
que dans son ombre

La parole n'est jamais aussi forte
que dans le silence

2
 
Une femme vêtue de noir
rit de toutes les dents
qu'elle a perdues

Son visage de pomme tavelée
dit une chose
et en raconte une autre

...

Les poèmes de Douce Ybroun
...

13

Quand il était enfant
les mots roulaient entre nos mains
comme des coquillages

Je disais Chien, il disait Niche
Ange? - Nage
Rose? - Oser
Vélo? - Volé

Et nous partions ensemble d'un  grand éclat de rire

Il nageait dans les nuages avec les anges
jallais en Chine avec le chien
nous rêvions de nous envoler en vélo
la fleur avait osé devenir rose

Mon enfant aimait alors la magie de l'image

Aujourd'hui
les jeux ne le font plus sourire

L'ivresse des mots est interdite
la parole est celle du Prophète
et qui écoute de la musique
court le risque d'être transformé
en singe ou en cochon

Quand il a dit Coran
j'ai répondu Narco

mais son regard m'a toisée

et j'ai vu sur ses lèvres
le poison des trafiquants du jour

...



Michel Lac  : Spécial Michel Lac

Encres Vives - N° 465

Chagrin d'un jour

Je regarde la plaine froissée par ses démons. La blancheur pesante d'un matin apeuré. Elle dit le froid et son chagrin du jour. Devant-elle des hommes appellent les couleurs de la région. Le blanc se dilue dans les ajoncs. Le vent se lève et couche tous nos rêves. J'ai du mal à écrire proprement. Jamais personne n'a su pleurer plus que nous. Des larmes sèches et nos yeux terreux sondent la peur du monde. A perte de vue, la plénitude du temps: la grisaille s'époussette et laisse son dépôt de cendre sur le sol. Les pleurs s'allongent sans lendemain. Le sombre et l'obscur se pressent aux portes de l'ombre. Pas une fille n'ose franchir la grille. Elles regardent de loin le lent ballet du clair obscur. Elles ne veulent pas tenter l'aventure. Tout semble aller trop vite. Les gares ne sont plus sûres. Les rues se diluent dans la boue du temps. Même le soleil est sale. L'éden est fait de détritus; ses jardins sont de véritables décharges. "La madone des ordures" trône face à des pèlerins incrédules.

Extrait de Carnets du destin - à paraître.



Simon Brest  : Des étésiens

Encres Vives - N° 466

Les portes cèdent
à la provende
des mots trempés
ruissellent à l'évier.

Je n'oublie pas
le meubles d'angles
les migrations d'hiver
la grenaille des souvenirs.

Nous allons souffler les quinquets, nous perdre en nous-mêmes. Le froid, la fête, autant d'occasions d'être réunis. L'haleine a réchauffé l'oeuf du coucou qui va naître. Mais viendra sur le tard l'odeur âcre des lampes.

Qui osera le premier mot?

Dans la sueur frétille la différence. A coups d'erreurs. Pour des réponse qui oscillent de la ferveur à la furie.



Jean-Jacques Dorio  : La nostalgie du présent

Encres Vives - N° 467

D'autres textes du même auteur sont ici



Sagesse indienne
 


Claribel Alegria (1924-2018)

Rite inaccompli
                         A ma mère

Ils disent que la mort est solitaire
que nous mourons seuls
quoique entourés de ceux qui nous aiment
mais toi tu m'appelas
et moi je ne fus pas là :
je ne t'ai pas fermé les yeux
je ne t'ai pas baisé le front
je ne t'ai pas aidé à paser
de l'autre côté
j'étais loin
loin de toi qui m'as donné la lumière
m'as nourrie
m'as appris à voler de mes propres ailes.
Je n'ai pas accompli le rite
j'étais loin
loin
et cette absence est le sanglot
qui m'emporte en des vagues
en des voûtes
en des grottes
et qui ne peut sortir
qui me poursuit dans mes rêves
et qui me noie.
Pardonne-moi/libère-moi
j'ai besoin de hurler
de battre des tambours
d'un coup dans la nuque
d'une manifestation
pour arracher à la coagulation ce sanglot
et ne plus t'invoquer
en vers
désolés.

Clara Isabel Alegría Vides, dite Claribel Alegría, née le 12 mai 1924 à Estelí (Nicaragua), est une écrivaine nicaraguayenne et salvadorienne décédée le 25 janvier 2018 à Managua (Nicaragua)



Chantal Danjou  : La concomitante

Encres Vives - N° 468
Lieux  de  rêve.   Presque  des temples  de  solitude.  La  colonne 
permet au monde de passer. Derrière l'arbre, l'ombre, le mât? Et 
la terrasse arborée  d'ici  revoit  le balcon-Biduyan.  Plongé dans 
les  bois  nains  des   racines  crayeuses.   Si  petit  l'Homme  qui 
regarde.  Le  paysage  tourne.   Grosse  moto  cornue.  Bruit des 
jours ! la rambarde flotte. Le ciel stratifie. Les ténèbres laissent 
après eux une odeur de tabac. Leur fumée est claire comme une 
fenêtre.  Leurs arbres forment  la  chevelure  du visage.  Et c'est 
une  tête  énorme.   Ne  cache  plus.   Se  brise  sur   les  rochers. 
Toujours la mer à tanguer les objets précieux qui s'en échappent.
D'autres textes de Chantal Danjou sont ici



Jean-Marc Roth  : Cette nuit posée sur la nuit

Encres Vives - N° 469
...
La nuit me confie ce qui la trouble
Elle sait que je saurais lui donner
Vie avec mes mots
La nuit qui enchante les silences
Tourne dans les coeurs
Comme une comptine fidèle
Une ancienne chanson répétée depuis l'enfance
A qui l'on demande comment le jour
Prend racine dans les étoiles
Quelle clarté elle est prête
A tisser sur le monde
Quand je perçois très loin
Dans son corps
La place dune flamme amoureuse du vent
...

D'autres textes de cet auteur sont ici



Ludmilla Podkosova  : Avec du bleu pour commencer

Encres Vives - N° 470

Sur l'aube
tu avais déjà tant écrit
que dire

du baiser de la bouche
ensommeillée
du drap

que l'on plie
sans savoir
où le ranger

du parquet
qu'il ne faut pas faire
craquer

de ce trouble
à chaque fois
renouvelé



Jacky Gil  : Des mots... à même les pas

Encres Vives - N° 471

Nous  ignorons  jusqu'où  nos  pas suivront nos
pensées,   mais  se   mettre   en   marche   vaut
toujours la peine.

Le but  n'est jamais celui que l'on  s'est donné.
On  croit  pénétrer  un paysage,  un lieu connu
ou à découvrir,  et  c'est toujours au coeur des
mots que l'on déambule.

Les  pierres,  les  arbres...   se nomment  ;  un
dialogue  s'amorce : toutes  choses  se  muent
en phrases.

L'espace bientôt s'emplit de pages précieuses,
le monde devient un livre à transcrire.



Jean-Michel Tartayre  : Les sources

Encres Vives - N° 472

Laisser couler la source -
Du fond de soit et        sur ce point.

Y concentrer son énergie...

Jusqu'à la fleur éclose, dans le creux
Des mains.
 

                   Cette parole, ce poème.

D'autres poèmes de Jean-Michel Tartayre sont ici



Annie Briet  : Mieux habiter la terre

Encres Vives - N° 473
...
Brûlures du gel
Les oiseaux battent des ailes en signe de deuil
Les buissons et les hautes herbes
ont rencontré la mort au petit matin

Le mouvement s'est figé
Pourtant nous avançons
comme les nuages dans le ciel
mais les oiseaux ne volent plus
qu'à l'intérieur de nous
Ils nichent tout près du coeur
Petites graines des fleurs du sommeil
lancées à la volée
La vie est en dormance

Un nid vide entre deux branches noires
La vie menue en souvenir
Lumière malgré tout
dans la grisaille du jour
Juste là
pour éclairer la grisaille de l'être.

                                Il neige aujourd'hui à gros flocons
...
D'autres poèmes d'Annie Briet sont ici



Gérard Mottet  : Petite suite pour ombre et lumière

Encres Vives - N° 474

Empreintes et résonnances

Pour voir éclore
dans ton jardin d'hiver
toute la flore
de l'univers

tu n'auras guère
d'autre moyen
avant l'été prochain
que d'y planter des métaphores.

De toi me vient le vent qui m'arrache à moi-même
et déployant mes rêves pour te retrouver
par le détour de toi je me retrouverai.

Par les chemins de vie

Le vent voudra ce soir peut-être
entrer par ta fenêtre
Qui peut savoir? Ne t'enclos pas dans ta maison
ouvre ton âme à la fraîcheur du soir qui tombe
et si ce n'est le vent ce pourrait être
l'une ou l'autre de ces étoiles
du firmament
qui voudrait venir se poser
sur le bord de tes yeux
comme une larme.

Un autre poème de G. Mottet est ici



Nathalie Ringaud  : L'équinoxe des songes

Encres Vives - N° 475

Assaut

Je n'avais rien vu venir.

Je naviguais en eaux troubles,
sans m'inquiéter des esquifs
et des écueils des cieux.

La route semblait pourtant belle
à l'abord des aveux.

Je n'avais pas vu
le monde s'affaiblair
et perdre de ses mille jeux,

la horde déchirer la voile
à la racine de mes cheveux,

le rouge déborder
du bastingage bleu.

Je voyageais
le coeur prisonnier
d'une chevelure d'anges en feux,

croyant, peine perdue,
que celui qui amarrerait l'ivresse
serait mon unique dieu.



Anne Mounic  : Aux courbes du langage

Encres Vives - N° 476

On s'évertue à ne pas céder

Cette pluie fine et glacée
pénètre l'intimité.

                                On se recroqueville,
on s'évertue à ne pas céder
aux tentations du gris
et du laisser aller.

L'ennui est un abandon
à l'oubli. Très froid,
le vent t'invite à animer
la flamme intérieure, celle
qui résiste à la vaine dispersion
de l'énergie.

                                   On ne se réchauffe
qu'avec effort au cours
de ce long cheminement bariolé
entre le pressant camaïeu du terne
et les mûrs éclats de la vive
décision.

D'autres textes d'Anne Mounic sont ici



Félix Arvers (1806-1850)  : Sonnet

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu:
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

À l'austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle
"Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas.



Jacques Prévert (1900-1977)  : Etranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
Hommes de pays loin
Cobayes des colonies
Doux petits musiciens
Soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d'Aubervilliers
Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
Au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
Embauchés débauchés
Manœuvres désoeuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
Rescapés de Franco
Et déportés de France et de Navarre
Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
La liberté des autres.
 
Esclaves noirs de Fréjus
Tiraillés et parqués
Au bord d'une petite mer
Où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
Qui évoquez chaque soir
Dans les locaux disciplinaires
Avec une vieille boîte à cigares
Et quelques bouts de fil de fer
Tous les échos de vos villages
Tous les oiseaux de vos forêts
Et ne venez dans la capitale
Que pour fêter au pas cadencé
La prise de la Bastille le quatorze juillet.

Enfants du Sénégal
Dépatriés expatriés et naturalisés.
Enfants indochinois
Jongleurs aux innocents couteaux
Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
De jolis dragons d'or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourd'hui de retour au pays
Le visage dans la terre
Et des bombes incendiaires labourant vos rizières.
On vous a renvoyé
La monnaie de vos papiers dorés
On vous a retourné
Vos petits couteaux dans le dos.

Étranges étrangers
 
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez.

Un autre texte de Jacques Prévert est ici



Rose des Temps - N° 30 - Janvier-Avril 2018

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

                                       A Tristan Derème redivivus

Amis je vous écris du fond d'une cantine
Le vent crie et le ciel a sa couleur turquine
Il est bleu mais hostile Il se fait plus d'un an
Que vous n'écrivez plus de lettres Maintenant
Souhaitant m'égaler à vos héros qui meurent
Je conduis conducteur les canons qui demeurent
Quatre-vingt-dix soixante-quinze et cent vingt long
Mes chevaux argentins volent tel l'aquilon

J'ai reçu ce matin votre noble poème
Je l'ai relu vingt fois et tel qu'il est je l'aime
Vos vers les conducteurs les servants les ont lus
Et les larmes mouillaient les faces des poilus
Je voudrais bien vous voir Je vais partir en guerre
Venez un jour ici

                                         19 janvier 1915 - 38ème R.A.C. 70e batt. Nîmes
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Norge (1898-1990)

La porte

Non, n'ouvre pas cette porte
ça donne sur l'océan...
ça donne sur des cloportes...
Pas compris? Sur le néant!

Après ça, c'est difficile
D'aller vivoter, Cécile.
C'est difficile, Zaza
De vivoter après ça.

Disons qu'on a des raisons
De froid, de vent, de tonnerre.
N'ouvre pas, disons, disons
Que c'est pour les courants d'air.

Au bonheur des maisonnées,
Il faut des portes fermées,
- Tralalaire et troundelaire -
D'ailleurs l'usine a sifflé
Il est grand temps d'y aller,
Prends bien la porte ordinaire!
 

Quatrain treize

Lustre incliné sur les plus riches sommeils
Tu perds peu à peu tes joyaux.
Le poète travaille à retirer de l'eau
Ces bijoux faux qui sont vrais au réveil.

D'autres extraits de ce poète belge sont ici
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Véronique Joyaux

Je t'écris de l'ultime point.
Je t'écris depuis la courbe d'une aile l'indicible des mots.
Je t'écris de la frange des algues où l'eau devient l'air, où l'air devient de l'eau.
Je t'écris à la frange des fleuves, à la lueur des lampes quand le soir efface le jour avec de l'ombre.
Je t'écris pour que le silence entre nous soit habité, toi qui es là-bas et moi ici, à l'autre bout de la terre.
Je t'écris pour retenir ce qui est beau ou trop petit pour tenir même entre les doigts, pour le murmure et pour le cri.
Je t'écris debout contre l'arbre, assise à la table ou dans le hamac allongée.
Je t'écris pour la douceur et la rudesse, pour la chaleur et pour le froid.
Je t'écris pour le pelage des loutres et le rouge de l'érable, pour tout ce que l'on élude, pour ce qui émeut et fait sous la peau de petites vagues.
Je t'écris parce que tu existes au-delà des gestes et des mots.
Je t'écris pour l'homme que tu es, la femme que je suis, et ce point de rencontre dans l'immensité du monde.

Extrait du recueil Traces - Éditions Parole et Poésie - Collection de l'Églantier
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Seyhmus Dagtekin

Ceux qui se hissent, verront
Ceux qui se terrent, mourront
De ce qu'auront vu
Ceux qui se hissent.

Seyhmus Dagtekin est un poète kurde d'expression française. La citation est tirée d'une analyse de l'excellente revue Décharge.



Gérard Mottet  : Dans l'ombre des étoiles

Encres Vives - N° 477

A peine le temps

Sous le regard immobile de l'univers
sur cette minuscule orange bleue
qui danse en rond autour d'un feu

les hommes naissent  les hommes meurent
les hommes ont juste le temps
d'aimer et de souffrir

à peine le temps de s'entre-tuer
et d'enterrer leurs morts
à peine l temps d'espérer

juste l'instant d'une pensée
l'éclair d'un rêve
l'étincelle vaine d'un voeu

juste à peine le temps d'ouvrir leurs yeux
clairs ou sombres pour défier
le regard fixe

le regard incolore des étoiles.

Un autre poème de G. Mottet est ici


Poètes du Pernambouc: Wellington de Melo

Encres Vives - N° 478

1- Compréhension

Il y a des géraniums bâillonnés
sur le champ de bataille

ton père, petit
marche sur des pétales minés
en ce jour qui ne prend fin

on mutilera ton père, petit
et il y aura peut-être une note de bas de page
et un timide adieu de la secrétaire

ton sourire est absent de la première page du journal
où est passé le bleu cristallin du ciel de la piscine

il y a dans le printemps éternel
de ta journée
un éclat de rire qui fait taire les tigres

il y a dans mon désir d'être au-delà de moi
l'étonnement
de l'alcoolique qui se réveille
après avoir raté son arrêt de bus

Extrait de Le chasseur de papillons - Première édition française - Éditions Cosette Cartonera - Clermont-Ferrand - 2016



Dominique Marbeau  : Les nuits secrètes

Encres Vives - N° 479

Acte

Pose ta main sur l'épaule de la nuit nouvelle
Et croise ce jour achevé avec des jours anciens

Parle à la nuit sûr de son écoute sûr de ses fantaisies
Comme tu parlais hier de tes projets de tes inventions

Suis-la dans son voyage dans le rythme de sa parole
Suis son mouvement lent de batelier prudent

Laisse aller sa chanson comme une barcarolle
Et repose ton coeur sur cet air indolent

Alors tu entendras monter avec surprise
Une musique d'été comme une sortie d'église



L'étincelle - Bulletin 2018

Florence Whitty

Le ciel s'étire dans les draps de l'aube. Au front des arbres, s'étalent quelques nuages, égratignés par la nuit. L'attente se fait lourde, comme un galet trop sage.

A grands cris de verdure s'ébroue la lumière des premiers pas du monde. L'oeil égoutte l'ombre encore présente dans ses plis puis accueille ce qui vient.

La terre, embroussaillée d'oiseaux, s'épaule au jour, qui titube sur chaque bout de l'herbe.

Et le vent suspendu au cratère des secondes, scandalise les feuilles, dépourvues de paupières.

Un autre poème du même auteur est ici

L'Etincelle, bulletin annuel des Amis de la Tour du Vent (http://www.latourduvent.org), a succédé à AVEL IX qui a cessé de paraître.



Jean-Marc Roth  : Du haut de la double ville

Aspect

Confins des fondations
...
L'air matinal lèche sous les franges de la nuit.

Un instant hors du temps, sans souffle de désir, je vous respire confins!

Lointains aimés qui me rendent sans attente! Vous êtes plus grands que l'absence.

Les dormeurs enchevêtrés dans le lit, la langue entre les dents, les deux fleuves entre les sables. Entre leurs yeux : l'ombre d'un sourire.

Une seule âme d'une rive à l'autre.

Autoportrait aux livres
...
Comme si dans le réveil d'un profond sommeil, je n'étais plus moi. Comme si je n'étais pas. Comme si j'avais rêvé ce que j'étais jadis. Comme si j'avais rêvé ma vie. Comme si j'avais caché ce que j'ai toujours rêvé. Comme si j'allais être ce que j'ai prétendument rêvé. Comme si j'allais rêver ce que j'étais vraiment. Comme si jadis j'avais été un... Comme si j'avais été un autre. Comme si j'allais à jamais rêver les rêves des autres. Comme si je n'étais que le sosie de moi-même...



Régine Ha-Minh-Tu  : Mon jardin botanique

Encres Vives - N° 481

au détour de moi-même
née dans des sources
qui affleurent dans mes silences

je suis à l'infini
dans l'intuition des choses

dans les petits bonheurs
qui distillent
mon impatience

l'enfance m'accompagne, silencieuse
sur des terres immergées

les images
rayonnent
et m'attachent à la vie

ce que je suis depuis toujours
est ma force
apprendre à la peupler de mon intimité

...

un jour
j'habiterai mes rêves
dans l'ivresse des petits bonheurs
après avoir été en marge de moi-même

je prendrai une main
dans l'attente
et l'ivresse des départs
quand les ombelles fleurissent à nouveau les traverses

dans la nuit apaisée
mon ventre aspire les étoiles filantes

D'autres textes de cette poète sont ici



Jean-Louis Bernard  : Ce lointain de silence

Encres Vives - N° 482

Perclus de mots rouillés
et de brumes ingrates
j'attends l'éclair

silence diluvien
aux ailes de  l'abîme

sur l'eau lente
passe
un collier d'ambre
et de regret

à terre perdue
je compte les collines
dans le lamé de l'aube
l'heure cristallise
sous la braise et le givre

silence à recoudre
sous son écorce de pierre

D'autres texte de ce poète sont ici



Santiago Montobbio : La antigua luz de la poesia (L'antique lumière de la poésie)

El Bardo - 45 - Cuarta etapa

12 novembre 2015

Au loin les nuits, au loin les jours.
La douleur, au loin. Je crois que parfois
j'ai dit ça. Mais je peux le redire
maintenant, dans cette salle d'aéroport.
Hier, ils ont opéré maman, et cela
s'est bien passé. Jours d'hôpital. Et
auparavant mois de fatigue et de médecins,
de doutes, d'angoisses, d'ombres sur l'âme,
d'embrouilles diverses de cette profession,
parmi les plus belles et qui fut celle de son père,
mais une profession aussi difficile et parfois même
accablante à supporter - pour quelques-uns
de ceux qui l'exercent - et dans laquelle
on se perd. Au loin. Adieux, au loin,
comme parfois je l'ai dit et plus encore
je le répète à présent. C'est passé, et tout
a bien allé. Reste le rétablissement,
qui sera lent, mais au moins nous aurons
le calme, ce qui nous manquait. Au loin,
douleur. Adieux, au loin. Je suis à
l'aéroport parce que je vais en Hollande.
J'y vais parce que l'opération s'est bien déroulée
et parce que je n'ai pas annulée cette tournée organisée
par mon traducteur, pour maman, parce que cela la peinait
et la tourmentait de me sacrifier, pensait-elle,
si je la perdais sans y aller. C'est seulement
pour cela que j'ai maintenu ce voyage. A cause de cela que j'y vais.
Hollande. Vers toi je me rends. Avec ma poésie.
Avec ma mère dans l'âme, à qui je dois dédier ma poésie,
afin qu'elle ait un frontispice
superbe et fort, comme celui
d'autres poètes, qui de cette façon ouvrirent
leur poésie, manière d'agir qui s'avère parfois splendide
-Je me souviens de celle de Borges, de celle de Guillen.
En ce moment, moi, j'écris ces lignes,
qui déjà ne sont plus des vers, tandis que j'attends l'embarquement
dans l'avion. Mère: parfois déjà
je l'ai dit, dans ma poésie de jeunesse
et dans la plus récente, mais davantage, et d'une façon
encore plus profonde je le ressens
aujourd'hui. Ma poésie et ma vie tout
est pour toi. De toi cela vient, et à toi je le dédie.
Toi, qui m'a appris la vie et les mots,
et ce don de les métamorphoser en art,
en poésie. La poésie sauve. Dieu te sauve et te garde avec moi,
qu'il me donne la joie de ta longue compagnie, en de fécondes
années. Ainsi voulu ainsi donné,
comme un cadeau. Cette poésie que
toujours j'écris je te la dédie
et je sais qu'elle est tienne
ainsi je la mande et la convoque.
Cette poésie, née de toi,
comme moi, et pour toi écrite,
elle te veut toi pour première lectrice
et elle t'a, et elle te veut vive, et splendide,
et belle en sa compagnie, toujours offrande,
avec en elle l'expression de tout,
toute la vie et à travers elle la quête de Dieu,
entre les vers, dans le brouillard,
comme est la poésie et comme la poésie
que j'écris veut être et l'est
aussi parce que je l'écris grâce à toi
et pour toi. Pour toi, mère.
Cette poésie. Dans cette salle d'attente.
Et, avec ma poésie, toute ma vie,
ma vie tout entière, et l'expression
de tout et la quête de Dieu entre les vers.

(Barcelone. A l'aéroport, juste avant d'embarquer pour Amsterdam)

D'autres poèmes de Santiago Montobbio sont ici



La revue  Incertain Regard  publie des notes de lectures. On peut les lire en cliquant   ici


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