Glanures des années 2013, 2014 et 2015

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F. Menéndez C. Hartmann L.-F. Lavaur T. Crassas A. Briet A. Moorhead P. Colin J.-P. de Dadelsen H. Eta G. Paris
T. Briant A. Fournelle A. Guillemot A. Vannier T. Theodorescu J. C. Lozano J. Nuñez J. M Roth A. Mounic E. Chassefière
E. Dubois R. Reutenauer M. Cosem O. Cohen-Abbas A. Frénaud A. Robin R. Roux F. Y Caroutch M. Juliá A. Ughetto
J.- M. Tartayre R. Sabatier E. Hemmen C. Le Penven R. Ha-Minh-Tu G. Henein J. Aubert Belghanem G. Titus-Carmel F. Álvarez Velasco
Max Jacob B. Fondane E. Amor Á. Fierro Á. Pariente J.-L. Bernard R. Cailletaud J. Joguet A. Jouy C. Péguy
J. de la Ville de Mirmont P. Núñez W. Lambersy E. Barbier E. Jabès M. Matacana Martin J. Cárdenas Sánchez R. Pochtar A. Delgado S. de Mello Breyner Andresen
A. González Fuentes D. Acosta V. Gallego A. Valverde R. Lanseros A. R. Jiménez J. Cano J.-J. Dorio C. Morales M. Couquiaud
P. Picornot M . Host R . Tagore S . Montobbio M. Martinón T. Marconnet E. Galeano J.-M. Bernard J. Pellerin R. Bélance
S.Brindeau F. Coudray P. Dargelos G. Cerrai D. Grübein J. Kober M. Alhau Y. Charnet C . Saint-Paul F. Marquet
I. Dmitrieff M. Migozzi C. Roy J. Malrieu Bas de page
 
Fernando Menéndez: Artificios

Ediciones Trea - Aforismos

Sous les toiles de Rothko

La couleur estompe les limites de la réalité et du rêve.
Sentir la vibration du songe dans les nuances des ombres.
L'intuition authentique de l'artiste, c'est l'oeuvre.
Toute décision en peinture est un monologue où personne n'entend personne.
L'expérience ineffable d'une tache blanche dans la mémoire.

Peindre ce qui nous dépasse nous rend plus tangibles.
L'art n'est ni dans la peinture, ni dans la sculpture, il est dans la nostalgie de la beauté.
Les musées collectionnent des fragments de visions.
La composition abstraite abolit les frontières de l'existence d'autrui.
L'art est un anachorète de l'esprit.

Un trait mythique est sous-jacent à toute création.
Un tableau agglutine un nombre incommensurable de métamorphoses.

Le dessinateur s'efforce de saisir la transitivité des choses.
L'écho de la beauté ajouté au lyrisme de l'abstraction.

Il existe des tableaux dont le silence est plus audible que les traits.
Le peintre est un passager silencieux de la couleur.
Le peintre est un satyre châtiant son oeuvre.

La douleur visuelle et mentale tresse une ligne dans le lointain.
L'oeuvre d'art, une métaphore manipulée par le temps.

Il existe une peinture que l'on doit seulement voir avec ce qui est absent.
Le murmure de l'espace incite à la calme solitude de l'artiste.

Quand je peins commence ce que je suis.
Chaque tableau explique, à sa manière, le collage poétique du monde.

Les couleurs murmurent pour s'estomper.
L'art s'enfonce dans la mélancolie quand il abandonne ses dieux.

La peinture est une transfiguration de l'apparence.
Les multiples silences d'une tache de couleur.

Toute peinture porte à l'intérieur une lumière immanente.
Les ébauches contiennent le mystère et la magie de la mémoire.
 
 

Graffitis
                     Le pouls de la rue pris ici et là en lieux espagnols

Tu peux empêcher à un politicien de voler, mais pas d'être un voleur.
Le politicien, comme Dieu, parle mais ne répond pas.
Le grand mythe de la politique est l'ingouvernable.
Les valeurs politiques sont posthumes.
Le socialisme est entre des mains privées.
Être marxiste est une excuse pour ne rien posséder.
La politique est aussi instable que la bourse.
La science va avec l'explication et la politique va avec la manipulation.
Les politiciens sont comme les poules, sauf qu'ils engraissent mieux et pondent moins bien des oeufs.
La tragédie du socialisme, c'est de croire qu'il est un rêve compréhensible, mais à la fin tout de même rien qu'un rêve.
Les corrompus ne pissent pas seuls.
Nous n'en avons pas assez de la démocratie, ce que nous voulons, c'est Robespierre.
En politique, le silence est l'exception; l'égoïsme et le cynisme la règle.
...

D'autres textes de cet auteur sont  ici



Claude Hartmann (1923-2012): Au fond de ses yeux tristes

Cahiers de Rochefort - 8ème série - N° 6

Une fleur rouge...

Une fleur rouge dans un pré
c'est l'hiver et il neige
le ciel est bas
quelqu'un pleure sous la lampe
des étincelles de bois trouent l'abat-jour
les feuilles s'envolent
l'arbre est tombé de haut
toutes les bêtes et les hommes
battent en retraite
                                          la fleur fanée rouge sang

Où sont les morts
on respire à peine...

Si l'un d'eux appelle
qui l'entendra.



Traces - N° 176

Michel-François Lavaur

Je vous écris d'Occitanie
Martin Michel Brigitte Annie
amis aux nos d'ange ou de saint
je vous écris du Limousin
où ciel et sol me sont cousins
depuis Saint-Martin-La-Méanne
dans cette poste même qui
contient la chambre où je naquis
en mille neuf cent trente cinq
d'une Marie et d'un Antoine
et où ma mère hélas mourut
sans que jardin foirail ou rue
n'en portent pour autant le deuil
je viens vous dire qu'à mon oeil
selon ce que Martin m'indique
pour bien mener ma vie pratique
j'ai fait deux parts à l'existence
une moitié pour le salaire
que j'ai voulu non militaire
et l'autre demie bénévole
donnée sans prix ni récompense
la poésie après l'école
même s'il faut pour changer l'homme
sans l'aller dire jusqu'à Rome
qu'on soit prisonnier ou gardien
parfois trancher le noeud gordien.

D'autres textes de cet auteur sont ici et ici



Théo Crassas: Taches rouges sur la pleine lune

Encres Vives - Collection Lieu (Espagne) - N° 274
 
L'Amoureux Orage  
... 
Sens le parfum de la mer 
enfin apaisée par l'orage! 
Elle témoigne de nos luttes nocturnes 
sur le lit qui est le champ de bataille 
des hommes et des femmes de paix! 
 

Hommage à la Femme d'Espagne 

Quand tu traverses la place d'Espagne 
tu sembles une douce petite ânesse, 
chargée des deux côtés de couffins, 
qui sont tes fesses, 
oui, des couffins remplis de pommes exquises, 
de poires juteuses d'Octobre 
et de raisins délicieux de la Manche! 

Tu es pareille à la terre qui ne cesse de produire! 
Tu produis des rêves de fruits dans ta tête 
et tu portes un foetus dans ton utérus, 
engendré avec l'aide du soleil et du vent! 

Or, tu es la femme d'Espagne, 
celle qui jadis m'embrasa, 
la même qui, quelques siècles plus tôt, 
avait embrasé Don Quichotte! 
Et depuis, je cherche l'aventure, 
afin de plaire, à son insu, à ma maîtresse, 
en me représentant l'orgueil qui serait le sien, 
si elle apprenait que pour elle 
je suis devenu un preux chevalier 
et un bon trouvère!

____________________________________
Le triomphe de Marisol

Encres Vives - Collection Lieu (Mexique) - N° 296
 
Marie-Solitude et Marie-Saule 

Ô Marisol 
fête de mes yeux, joie de mon sang, 
embrasement de mon phallus, 
or de mon ciel, perle de ma mer, 
chaleur tempérée de mon corps, 
petite faute de mon coeur, 
jusqu'ici tenue cachée dans mon tréfonds colonne d'ambre de mon âme,  
tu consoles mon esprit qui, pour te chanter, 
se fonde sur des souvenirs de jeunesse, 
amplifiés par l'imagination! 

J'avais conclu,  il y a plusieurs lustres, 
un pacte d'amour avec toi! 
Or, ce n'est ni toi, ni moi 
qui résiliâmes ce pacte: 
c'est la destinée hostile, voire vengeresse, 
ou le temps inexorable qui l'annulèrent! 

Ô soleil de la Sierra Madre, 
tu m'accables de chaleur 
et tu m'éblouis de lumière, 
ô Marie-Soledad ou Marie-Solitude, 
topaze jaune d mon coeur 
rubis rouge foncé de mon sang, 
ô Marie-Saule qui pleures des larmes 
de Madone baroque de Mexico, 
ô toi, la Mystérieuse,  
le Mystique soleil du Popocatepetl 
et la lune maya du Yucatan! 

Quand le soleil se lève sur Acapulco, 
tu te lèves du lit d'un amant de hasard 
belle et majestueuse et nue,  
comme les nues de l'aurore sous les Tropiques! 
Et l'envie folle te prend de te balancer,  
devant la fenêtre grande ouverte, 
sur la plage qui commence à se dorer! 
Alors, tu te souviens de l'Amour Sorcier, 
seul Amour véritable 
dont rêvent les vierges créoles du Mexique 
et qui, lui, aurait tenu ses promesses, 
si tu avais su lui rester fidèle!

D'autres textes de cet auteur sont ici


Annie Briet: Cueillir l'éphémère (Les métamorphoses de la neige)

Encres Vives - N° 414

J'ai grandi dans les linges de la neige
J'en ai gardé le goût du silence
De l'infini de l'absolu
J'ai cru
Aux soudaines métamorphoses
Qui émerveillent
Au règne de la beauté
A ma légèreté aérienne de la vie
A sa profondeur aussi
Son silence était le gage
D'une vie profonde
Elle descendait du ciel
Se confondre avec le rêve
Avec l'oubli du temps
L'âme prenait de la hauteur
Dans sa blancheur infinie
Elle était repos et respiration

Aujourd'hui
Je voudrais qu'il neige dans ma parole
 

                                                Fourrure
                                                Qui frôle
                                                Et caresse
                                                Et se pose
                                                Avec des grâce de chat

Insaisissable                          énigmatique
                     matière                                 qui descend
                     en paillettes
                               et fait       plier les chênes.

D'autres poèmes d'Annie Briet sont ici



Andrea Moorhead: Sans miroir

Encres Vives - N° 415

Le gardien du soir

Il reste un trou
d'où j'ai enlevé des pierres
qui luit étrangement
comme un soleil hivernal
ou une explosion sous la peau fragile du Nord.
Il faut y remettre des fragments du Bouclier,
ceux que nous avons apportés en offrande
quand l'hiver a fondu sous la pression
de nos désirs affamés.

Andrea Moorhead, de souche allemande et normande, est née près des chutes du Niagara.

Un autre texte de Andrea Moorhead est ici



Pierre Colin: Les soleils de l'apocalypse

Encres Vives - N° 416

On marche sous ce qui fut soi-même, luttant dans sa propre substance: l'autre qu'on a été.

La lune oscille à l'horizon, poussant le balancier d'un immense pendule sur nos nuques.

Savoir mourir à chaque instant, une étincelle sait cela.

Nous tenons des nuits rondes enfermées dans leurs fruits.

La nuit n'est pas la nuit quand le corps est poème.

Fuir à travers l'abîme est la loi du poème.

Il faut réinventer l'énigme...

D'autres textes de Pierre Colin sont ici



Rose des Temps - N° 10 - Eté 2012

Prix de la presse poétique 2012 de la Société des Poètes Français

Armand Robin (1912-1961)

Bergerie

Avec une lenteur où bouge un paysage,
Les clochettes à brebis du songe
Prétendent descendre des montagnes

Et l'âme, animale et sereine,
Sous les cyprès que la brume amenuise,
Rumine une voix dans sa laine,

Une voix d'eau blessée pour épines,
Une voix de fruits pour l'eau des plaines
Une voix d'eau tendre pour Beethoven.

Même si j'étais mort
La voix serait toujours
En tout bosquet bienfaitrice mutine.

Je me suis depuis lors
Fait mendiant d'images.
Nul noisetier, nul trèfle me me refuse.



Rose des Temps - N° 11 - Automne 2012

Robert Sabatier (1923-2012)

Ce que je vois

Ce que je vois: sur la page un grand mur.
Je vois le mur, je ne vois plus la page.
Et sur le mur se dessine une porte.
Je vois la porte et ne vois plus le mur.

J'ouvre une porte, une autre m'apparaît,
une autre encore... et quand vient la dernière,
je frappe en vain - mais quelle est cette porte?

Je me retourne et voilà qu'elle s'ouvre.
Je vois ainsi mille portes s'ouvrir.
Que m'advient-il? Chaque porte est visage
d'un ami mort, d'un frère disparu.

Avec lenteur les portes se referment.
Tout disparaît. Il n'est plus que le mur
et qui s'efface. Il n'est plus que la page,
la page nue et moi qui la regarde.

Extrait de "Les Masques et le Miroir", éditions Albin Michel, 1998.



Rose des Temps - N° 12 - Hiver 2013

Jean-Paul de Dadelsen

Il y a beau temps que le soir est tombé
Il y a beau soir que le ciel est plombé
Il y a beau ciel qu'est partie la lumière,
Il y a beau jour qu'est tarie la rivière.

Voici cet oiseau passer bas sous la nue
Il faut partir et rentrer dans le noir
Il n'est plus temps de chanter dans la rue
Il est trop tard pour chanter dans le soir.

Les arbres dorment comme un corps inerte,
Un papillon se hâte vers sa perte.
Seul, sans recours, il faut fermer les yeux
Et tout au fond du noir creuser vers Dieu.

Extrait de "Jonas", Éditions Gallimard, 1962.
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Hugues Eta

Partir à la conquête du temps

La poésie entre
La porte s'ouvre
La poésie est là
La porte s'ouvre encore
Poésie
les portes sont ouvertes à la porte

La nuit est d'os
Le jour est d'eau
De chair
Le jour qui meurt plusieurs fois
Pour faire chair la nuit
Nuit hors de ma portée

Je me plante sur une île
Le jour s'en va
La nuit s'en va
Le jour et la nuit s'en vont

je suis l'île

Hugues Eta est un poète congolais.
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Gérard Paris

Fragments

Voix, poème de l'achopement de l'inconscient...

Minorations du corps, macérations de l'intime...

Territoires informes et modelés...

Suaire, cénotaphe, tombeaux: enfouissement, avilissement et révélations des ors et des chairs...

Je me constitue, je m'échafaude, je suis en avance sur ma propre vérité...

Mon corps me hurle, mon être me chante...

Les pilotis de l'être ou le surplomb de l'abîme...

Des cendres au dévoilement de l'intime...
                                     (au dévoiement)

Mort et vie s'entrelacent dans une spirale de feu et de cendres...

D'autres fragments de cet auteur sont ici



Avel IX - N° 27- Les couleurs

Théophile Briant

Équateur

Feu tournant de l'automne on passe l'équateur
que de cheveux blancs sur mon coeur
et de grisaille au fil du monde.

Voici que s'allonge mon ombre
sans que j'ai vu surgir le blanc cygne de Dieu
et le blanc sein du bonheur.

Au plaisir mon enfant ma soeur
soleil septembriseur adieu
mes rêves sont passés au bleu.
 
                                               18 avril 1942

D'autres textes de T. Briant sont ici
_________________________________
André Fournelle cité par Serge Bouvier

Les couleurs

Le noir: couleur illusoire, surtout la nuit

Le blanc: est sans doute une absence de toute couleur
C'est également illusoire
Le blanc est l'ensemble de la palette
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Amédée Guillemot

Regrets

Comme les grains sur la colline
viennent se fondre au même pain
comme la treille en robe rouge
mûrit pour nous offrir le vin
j'aurais aimé pétrit la pâte
et goûter la saveur du vin
hélas mes doigts n'ont plus de sève
et ma gorge ne sent plus rien
que le parfum gris du silence

                                         juin 1998

D'autres textes de A. Guillemot sont ici
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Angèle Vannier

Arc-en-ciel

Entre la pluie et le soleil
L'aveugle touche l'arc-en-ciel
L'aile le respire et l'écoute
Sans s'étonner que sur sa route
Un bras ami des yeux du coeur
ait envoyé les sept couleurs.

Je dis Violet quand les statues
Rêvent de Pâques revenues
L'Indigo sur ma langue passe
Quand je la passe à l'eau de grâce
Où la boule miraculeuse
Fut plongée par quelle laveuse?
Je dis Bleu quand les hirondelles
Reconnues au bruit de leurs ailes
Rentrent au nid de ma tourelle.
Je dis Vert quand un vent de feu
M'incline du côté de Dieu
ET Jaune quand les chanterelles
Chantent dans ma forêt fidèle
Mieux que noir parfum des airelles
Et je ne murmure Orangé
Que tête coiffée du clocher
De mon église sans péché
Sous l'arceau des arbres sacrés.

Mais je dis Rouge quand ta voix
Couvre mon cœur de son velours
Comme effeuillement de dahlias
Qui vraiment n'en finiraient pas
Je dis Rouge quand ton amour
Se met à traverser ma nuit
Selon ce mouvement bénit
Du flot vers la plage allongée
Se met à chavirer mon lit
De ses vagues illimitées
Plus hautes que raz-de-marée
Plus larges que largeur des mers additionnées
Et plus profondes que sanglots des chairs noyées.

D'autres textes d'A. Vannier sont ici



Tatiana  Theodorescu

Chant du royaume des langues coupées

                                                                A D. S.

Pauvre enfant sans père
qui n’a pas demandé à naître.
Enfant né d’un ventre loué comme une poubelle.
Enfant du vacarme et de la folie.
Enfant conçu dans la ruse et la cruauté  abyssale
Enfant martyre fêté  sous les pleurs diluviennes
des déités du ciel irrité.

Otage de trois jours
baptisé dans la boue, le stupre et la vodka.
 
Enfant du mensonge et de la haine d’autrui.
Enfant de la sorcellerie d’une caricature de chamane.
Enfant de l’asphyxiante fumée qui le fait tousser,
dans le lupanar  monotone.
Enfant de la jalousie, de la violence et de la pourriture
qui galope en silence sous son berceau.
Enfant de Satan nourri au lait de vipère
et au luxe obscène blanchi par la cocaïne.
Eternelle présence des choses tues.

Puissent tes stigmates te rendre
l’innocence de l’azur.

Je chante, dents serrées, pour demeurer en vie.
Sous le sourire, il y a une langue coupée.

Fragment, traduit  du  roumain  par  Leonora  Campbel



Portail de Poésie (Portal de poesia)

Juan C. Lozano

Mon père compte les avions

Ma mère dit que,
quand ils ont fini de dîner,
mon père s'assied dans un hamac sous le porche
et se met à compter les avions qui traversent le ciel nocturne,
peut-être en fumant une dernière cigarette à la brune.
Certains avions volent bas et décrivent des cercles énormes
en attendant l'autorisation de la tour de contrôle pour atterrir.
D'autres sont seulement de toutes petites lumières au fond du ciel.
Mon père compte les avions.
Je l'imagine assumant l'aliment de sa perplexité
en ce temps de mécontentement.
Je l'imagine scrutant le miroir convexe du ciel.
Je l'imagine ouvrant la profondeur de la nuit.
et s'éloignant chaque fois plus des souvenirs,
comme s'ils étaient des lettres écrites dans une langue inconnue.
Mon père compte les avions, observe et attend.

Extrait de son livre: "Soliloquio del auriga" - Avila, Falsirena, "Papeles de Recanati", 2013
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Marcos Matacana Martin

Montagne russe
 
                             "And the big wheel keep on turning neon burning up above"
                                                                                                                   Dire Straits
Une nuit
Oh une nuit douce
Irréelle et électrique
Attiédie de lumières rosées
Une nuit estivale brève et copieuse
d'astres resplendissants reflétés
Dans le lac mouillé des yeux

Et nous fumions

Et tout était encore possible
Et une douce odeur de coton et de mer émanait
Dans la félicité fugace et éphémère
D'un interminable été adolescent
Ivres de confiante impertinence
Hautains
Dieux
Sourds
Avec la peau faiblement salée
Et tremblant d'impatience
Nos corps pubères voraces
Trompeusement
Amoureux

Tien An Men avait pris feu
Sur une mer de cristaux rouges
Brisés
Et avec son profil de serpent russe
La montagne ou le dragon chinois
Tonnait d'un grondement vibrant
Cathédrale oxydée
Parmi les cris infantiles stridents
Aiguisés de terreur et de plaisir
Frémissants et étouffés
De temps à autres
Par le bruit cadencé des vagues
Dont le ressac d'algues et de verres de plastique battait
Contre le vieux môle du port

Et c'étaient nos vies

Ces deux wagons qui montaient

Lentement

Anxieux de se précipiter
Sans comprendre aveugles même
Qui après la descente
Vertigineusement inévitable
Attendaient la fin
de la nuit
de la fête
de l'été
de l'amour
et de la vie.

D'autres poèmes de cet auteur en espagnol sont ici
_____________________________________________
Jesús Cárdenas Sánchez

Laisser tomber l'unité
 
Il veut être un poussier de poussière de plus,
un agrégat de molécules réunies.
Il veut disposer d'une chambre
illuminée, d'une effervescence chaude,
faire partie d'un groupe,
sortir à la rencontre de la multitude
jusqu'à devenir insupportable.

Il s'éloigne des actions isolées
Il s'informe des réunions locales,
Il s'inscrit au gymnase, à l'apprentissage des langues, aux ateliers.
Il va au devant des réunions amicales,
se fait pilier d'un bistrot ou d'un bar.
Il cherche à être un murmure de la vie,
à tomber dans ces pièges communs.
Il cherche dans les forums, dans les chats entre égaux,
l'indication des paroles qui se marient.
Il cherche, en fait, l'équilibre dans les autres,
quelqu'un à qui pouvoir maintenant s'accrocher.

Même alors il ne rend pas grâce à la vie,
il ne cessera d'être une chimère
que devant une bonne nappe
avec dessus un couvert et un verre.

D'autre poèmes du même auteur en espagnol sont ici
________________________________________________
Ricardo Pochtar:  Le reste du hasard

Amargord - Madrid - 2014

Là tu les as
 
                           Pour Olivier M...
 
Arrivent
des oiseaux si singuliers
qu'on ne sait pas comment ils volent:
ils sont obliques
ils ont des ailes tranchées en biais,
leur manège dans le ciel
est différent.
 

Parménide

S'il avait observé
une volée d'étourneaux,
par exemple,
il aurait vu des parties de l'être
qui entrent et sortent
du principe d'identité
comme de rien;
s'il avait baissé les paupières
il aurait découvert
dans un coucher de soleil
un néant couleur d'orange.
______________________________________________
Augustin Delgado:  Si moi j'avais un balai

Cuadernos de "El Bardo"

Si moi j'avais un balai
 
 Toutes les choses de ce monde,
toutes. Je suis en train de regarder
derrière la fenêtre où brille encore le soleil.
La pupille défigurée, je regarde
toutes les choses qui sont proches. Si seulement
je pouvais avec le soleil entre les mains
par deux rayons, les défaire,
affirmer que je suis vivant.

Ici, au plus près. En me levant
je parviendrais à les fouler, si je voulais.
On me l'a déjà dit: "Tu as
toutes les choses de ce monde, toutes."

Mais pourquoi aimé-je
cette ombre de jeunesse, pourquoi?
Le soleil continua de refléter dans le miroir
de laides images du temps où nous étions enfants,
des baves.

Ils nous laissèrent regardant avidement
comment c'était que de tomber, comment dans l'air
il n'y avait rien qui vaille la peine.
- L'air ne tenait pas dans le miroir. L'énergie,
la certitude d'une vie meilleure,
ne tenaient pas dans le miroir -
Ils nous laissèrent devant
souvenez-vous: des gouttes
de sang glissant
le long de la figure. Rien déjà n'existait.

Toutes les choses de ce monde,
toutes. Et c'était vrai. Aux pieds
de ce cadavre de jeunesse s'en vinrent,
se déposèrent, et avec quel amour,
les objets les plus beaux, les fleurs
qui tant nous plaisaient avant de mourir.

Tout était vrai. Je continue à regarder
derrière la fenêtre si le soleil y brille encore.

D'autres textes de ce poète sont ici

Une page sur Augustin Delgado est ici
_______________________________________
Delfina Acosta :  Vers pour cette planète

Notes essentielles
 
Je compte  la bise, l'air, le sol,
la brume, les géraniums, et la rosée.
J'additionne l'herbe, le soleil, l'ombre nouvelle
de la récolte convertie en blé.
Je note les aurores, les brins, les branches, le feu,
les crépuscules, les madriers et les navires.
Je m'emploie à n'oublier aucun silence,
la moindre demie voix, aucun témoin.
Et je sais maintenant que je suis encore fautive
avec bien du monde. Voici mon livre :
l'écoulement du jour innombrable,
du temps où se turent les aubépines
afin que les amants se parlassent.
Ma parole peut davantage que l'oubli.
Il s'écrit beaucoup de choses, mais on oublie
dans la pénombre, un aboiement,
les draps récemment défaits,
et cet amour qui naît clandestin.

L'ouvrage où se trouve ce poème a été publié par Portal de Poesia. On peut le lire ici

Un autre poème de cette auteure paraguayenne est ici
_______________________________________________
Miguel Martinón :  CURSO NATURAL (Cours naturel)

Ediciones Idea, "Cámara clara", Santa Cruz de Tenerife, 2014

Matin étranger

                            (Manhattan, New York)
 
De l'autre côté du carreau
là si proche
dans l'encadrement de la fenêtre
aux aguets dans sa toile
l'araignée immobile
continue d'être la même araignée
qui tisse l'air sans répit
l'âme de la matinée.
Les foyers palpitent dans les cours ils palpitent
dans l'humidité qui ne trouve pas le sommeil.
A chaque pulsation le temps se construit.
Là sont les choses
proches mais si distantes
simples mais innombrables.
Des fenêtres scintillent.
L'oxydation en aucun moment ne s'arrête
de corroder l'auto abandonnée.
Soudain une persienne brille.
Sur un rebord un chat s'avance
saute dans une cour
il se dandine prudemment
entre des déchets corrompus
chaque pas est un degré de l'échelle du silence
qui devient à chaque fois un peu plus dense
chaque fois un peu plus visible
dans l'air de la nuit.

Le site de Portal de Poesia



Janet Nuñez: Parfois je meurs (A volte muoio)

Gattomerlino

Moi j'ai écouté cette voix, moi je t'ai entendu, je t'ai écouté, je le sais, c'était toi,
dans ce lieu que moi j'ai vu, moi je l'ai vu et je le sais, mais... où?
 
                                                                                                    A Rafael Gallo Paredes

Je réinvente le rêve
d'une ville inconnue
d'une grande cité en l'air
suspendue à l'envers.
Elle est le lieu de nulle part
que j'atteignis sans temps perdu
et sans boussole, en te cherchant.
Tu étais celui qui ne savait pas
s'il tenait les pieds bien plantés
sur le sol en morceaux
ou s'il montait au ciel
d'une ville ignorée des cartes.
C'est arrivé cette nuit
J'ai cru entendre que tu m'appelais
depuis le fond d'un abîme
et je m'inclinai
pour épier à travers
les rainures de la terre.
Ici, dessous les ombres
de ma nuit et de mon sol
ils se cachaient.

Janet Nuñez est une poète colombienne qui vit en Espagne.

D'autres textes d'elle sont ici


Jean-Marc Roth: Tombeaux - Une passion portée au nu

L'Harmattan

...
A peine le vent
frôle-t-il
nos murmures
que des puits d'amour
cousent nos lèvres
de baisers ardents

L'écho songeur
des mots susurrés
sur le tapis des joues
de l'iris de vérité

L'écho bref
de nos visages
rejoint le silence
des étoiles
qui parle notre langue
 
Nous prenons corps 
Et perdons voix 
dans l'oubli 
des tombeaux.
D'autres textes de cet auteur sont ici



Anne Mounic: L'inerte ou l'exquis

Encres Vives - N° 417
 
D'autres textes d'Anne Mounic sont ici



Éric Chassefière: Itinéraire poétique

Encres Vives - N° 418

Sous la morsure du vent
...
N'être qu'ici tenu
à la lenteur de l'air
à ses miroitements sonores
au souffle qu'on n'entend pas
se lever au fond de soi

écouter chuchoter la terre
entre les pierres du chemin
sentir comme le ciel respire
comme l'obscurité monte
par les grappes veineuses du branchage

voir les fentes lumineuses du soir
effleurer le remuement de l'herbe
s'enflammer au delà du champ
les bruns sur la cendre de la couleur
dont la nuit renaît
...

Extrait de l'amont et l'aval  (1994)
...
l'oeil se peint fruit

accepte la bouche
en offrande au coeur

l'oeil jamais ouvert
est la pierre
des deux sommeils

la patrie
des deux ombres
...
_____________________________________
 Profonde la lampe d'autrefois

Encres Vives - N° 437

Être là sur ce bord de la vie
à écouter tomber la pluie
dans l'obscurité d'un jardin
à retrouver son temps intérieur
sous le martèlement délicat des gouttes
seul avec soi-même
pareil à l'enfant
qu'au milieu de la nuit
éveille le battement d'une rose

D'autres textes de ce poète sont ici



Éric Dubois: Assembler les rives

Encres Vives - N° 419
 
...
La mort a la mémoire
des profondeurs

Nous rencontrons la nuit
dans l'agonie des jours
...
Le coeur de la pierre
c'est le silence
...
Toutes les portes
condamnent

au silence
...
Tout est silence
dans la mort attentive
...
Il faut la patience
des horloges
...

Un autre poème de cet auteur est ici



Régis Roux : La harpe inconnue

Encres Vives - N° 420
 
Une aile avec des cordes métalliques transforme le ciel en feu

Les doigts signent pour changer les courants

Dans la salle en bois l'instrument grandit
Qui dépasse tout recompte des strates
Car au bout du vide un refrain s'enroule comme un galet dans un filet de mica

Le poing de la musicienne est en rythme
Il va trouer la voile et les accords
Ajuster la tension de l'horizon
Croire au phare englouti qui se relève



Michel Cosem : L'âme de la Grande Ourse

Encres Vives - N° 422
 
On marche sans s'en rendre compte
dans les chaumes, dans l'été,
dans l'étourdissement
On met un nouveau nid à l'églantier
parmi les refrains discrets
donnant pitance
aux oiseaux de l'aube
La voix lente des rivières
va au travers des platanes
des reflets et des songes
Elle dit la lumière de la glaise
la fragilité des fleurs
le voyage des siècles
et les bonnes liqueurs
Elle dit le vol bleu du feu
et la semence primordiale

D'autres poèmes de Michel Cosem sont ici



Roland Reutenauer: Passager de l'incompris

Rougerie

J'écoutais le requiem de Brahms et je voyais
s'assembler les planches de mon cercueil
dans une sombre menuiserie

j'entendais menacer les timbales avec véhémence
tonner les mâles chanteurs
je m'enfonçais dans la fosse profondément

A la faveur d'une séquence apaisée
j'émergeais des sables sur la lande
de Lüneburg parmi quelques personnages
en redingote noire auxquels Caspar David Friedrich
faisait prendre l'air
 

Au village des ancêtres

C'est bien le même endroit
qu'il y a soixante ans
avec plus de choses dessus
plus de monde dessous
plus de monde que je connais

C'est bien le même ciel
qu'il y a soixante ans
mais plus personne dedans
 

L'étoile du soir
a beau trouer ma fenêtre
et me faire voir une fois encore
comme elle sait trouer l'ombre
je veux l'ignorer comme toutes ces choses
qui consolent si faiblement
persuadé le plus souvent que tout est là
sans bonnes raisons



Odile Cohen-Abbas: Le Ministère des verges

Librairie-Galerie Racine

Mémorial des amants

L'estampe se cale dans la police de la dormeuse
jardin semé de pots, de jarres gloutonnes d'où émergent
placides comme des instrument à vent
des crânes funèbres
avec leur voix, leur monde sans mentonnière
et leurs rires décolletés en absence.
L'image se mêle au noeud coulant de la dormeuse:
plant d'hommes, verger funeste
d'idoles et de faux-semblants,
d'une famille exorbitante,
de sa manie incoercible d'amants,
tous morts, occis absolument,
avec leurs fronts en tube de blanc
tournés à présent vers les guichets auxiliaires de la terre.

Levée de terre par les racines de ses cheveux,
par les figures adventices de sa tête
entrelacée au matricule de la dormeuse,
aux bacilles de ses peurs,
avec la salive des exécutés.

Marché de masques, de crânes crottés: théâtres âgés.
Un clou sur la tempe: avis de mort du passé.

Et voici que sa cervelle, creuset stérile,
une fois encore s'anime pour des ébats de bouc et de chèvre
qui s'entre-dévorent et s'entre-déchirent
comme si elle était vraiment en vie.



Rose des Temps - N° 14 - Eté 2013

André Frénaud (1907-1993)

Silence en Bourgogne

Le treillis tendre des peupliers, les hauts murs
où se cache minutieux le temps pépiniériste,
les collines très loin de l'ancien château,
les communaux objets de litige, le charron
s'est rompu un membre il tourne
lent autour des roues jaunes,
la charrue, le coq près du pressoir,
l'étang au-dessous des tuiles vernissées,
tremblantes dans l'eau parmi les feuilles,
et sur la haie les vignes, le chardonneret.
Bonheur rouge des vignes en automne.
On a rentré le sulfate de cuivre, les hottes.
En hiver tout est clair et se délimite.
Répit, répit. Les chansons chauffent les grandes salles.



Francesca Y. Caroutch: Cahiers étoilés d'une légende

Éditions du Cygne

...

Je sais qu'il va venir
Pas un nuage dans le ciel
où planent les éperviers
J'emporte le calice du thé
pour un feu de camp

Une aube de jasmin dore les profondeurs précédant l'éveil. Le destin forge ses épées avec une lenteur insoupçonnable. Puis les rapaces, en rafales, nettoient les os du passé. Très loin d'ici, un seau rompt sa chaîne, au fond d'un puits. Sans savoir pourquoi, les feuilles du tilleul trembleront longtemps de peur.

Il invente les paysages en marchant
Hauts matins translucides
Après-midis éternels
Sa chair salée a une odeur de palmes
et de fruits écrasés dans l'herbe
Lorsque nous adorons les astres
son dieu adouci nous observe
tapi dans les branches complices

Les aveugles savent ce qu'on leur cache. L'époux ferme les yeux, pour mieux se perdre dans le tourbillon de ses doutes.

Avec l'Élu harpe vivante
c'est toujours
le premier matin du monde
chèrement reconquis
Autour de nous des larves enfantent
de vies en vies glauques
pas même surpris
de jouir et de mourir
D'autres ont dévoré le fruit
puis jeté le noyau de la Connaissance
__________________________________________
L'or des étoiles

Éditions du Cygne

Allégeance à l'aurore

Les pires abîmes avaient engendré
l'entrelacs de nos chemins

Nous célébrions la transhumance des esprits
à travers les mille scintillements de la matière,
les métamorphoses du cosmos vers la lumière.
Nous célébrions l'ascension de l'âme vers le soleil,
la contraction de l'univers avec ses graines et ses pierres,
ses racines et ses tombeaux.

Les énergies célestes se cristallisaient, à nos pieds.
Un grand oiseau blanc prenait son envol
au-dessus des collines constellées de fleurs.
Puis il traversait au ralenti le ciel du crépuscule.

Un soir nous vîmes
dans l'embrasement d'une éternité provisoire,
la chevelure et la queue d'une comète en flammes,
trop près du soleil.

        Nous nous épuisions à inventer des paysages
        théâtres de rêve pour insectes hurleurs.

        Nous nous gavions de fruits
        et de sagesse végétale.
        Puis nous reposions
        enlacés sous nos huttes de mots.

Parfois un grand aîné nous quittait
pour qu'émergent de nouvelles générations.

Lorsque la tenture des cieux criblés d'astres
commençait à frémir,
nous fermions les yeux
pour mieux la voir.

Le petit homme ne pouvait supporter
la suffocante beauté des moissons.
Il buvait et nous haïssait.

Dans l'ombre, au tranchant de la lune,
une flèche inconnue
nous perça le dos.
Cela advint comme un viol
avec la confondante simplicité
des choses inévitables

Le papier d'argent de la Croix du Sud
se froissa un instant
Puis le chant de la part d'ombre
redevint lumière.

Ayant retrouvé nos esprits,
nous nous fondîmes
dans l'harmonie universelle.
Puis nous appelâmes avec ferveur
le nouvel Homme, l'Homme des Astres, géant,
non par le corps
mais par l'âme
à la mémoire de constellation.

Tout est parfait,
depuis des temps sans commencements.

Le passage de ce poème qui va de la ligne 3 à la ligne 8 fut écrit avec François Augiéras. Il figure, en prose, dans Cosmogonie des pyramides, paru  dans le N° 4 de la revue trimestrielle Structure, en janvier 1958.
...
D'autres poèmes de Francesca Y. Caroutch sont ici, ici et ici



Manuel Juliá

Tu es trop loin, c’est pourquoi je t’aime sans me fatiguer
et quand vient l’aube je t’embrasse comme j’embrasserais ma mort
et quand tombe la nuit je me cache dans ton regard
qui ferme les yeux pour être avec moi,

alors, tandis que je m’éveille plus près de toi
j’écoute l’aboiement d’un chien
qui rêve comme la musique qui demeure fichée
dans ma faim de toi est le souvenir
d’une nuit dans la campagne qui s’est cloué au-dedans de moi

tu es trop loin, c’est pourquoi je t’aime tant,
tu vis dans la sphère des possessions intimes que je rappelle,
quand nous étions les maîtres des ombres,

la trace de tes chaussures lève en moi des milliers d’années
marchant comme en un miroir à la hauteur de la bouche,

je suis né un jour où tu dansais sous la pluie
tandis que l’amour en forme de feuille croissait
encore non contaminé par l’aiguillon de l’automne.

Ce poème est extrait du livre Le songe de l'amour, Hiperión, 2014
_____________________________________________
La chanson de la brume

J'ai aimé la brume comme une jolie femme
qui m'attendait depuis toujours avec les bras ouverts,
j'ai toujours aimé l'avoir à mon côté, me coucher
avec elle nombre de fois j'a pu être fidèle
au visage dolent du temps et de la vie,
j'ai aimé une flânerie sereine dans une rue sans rien,
me perdant dans la brume saisie par les falots
comme en une prison de caresses obscures,
avec elle j'ai fui dans un pays indémontrable
où nous vivons tout seuls en amants exilés
qui ne veulent revenir pour vivre dans la vie,
j'ai tant aimé la brume en mon for intérieur
qu'elle pourrait se confondre au regard de la mort
qui mire mon visage pour en faire le sien
et en un jour inespéré, j'ai caressé la brume
comme une femme depuis très longtemps espérée,
j'ai touché ses cuisses blanches, ses bras farouches,
son coeur d'eau qui mouille les mains
en proie aux sentiments qui semblent naître dans la chair,
j'ai baisé ses lèvres avec bien plus que mes lèvres
et me suis introduit dans son corps blême
comme un être perdu qui trouve entre ses bras
une raison pour ne plus se sentir aussi seul,
j'ai touché la brume avec le passé et le futur
et je l'ai aimée comme une femme
qui se mue en éternité entre mes bras,
je me suis perdu en elle et j'y ai trouvé
beaucoup plus que ce que je désirais en son chemin,
j'ai conçu ma douleur dans l'âme de la brume
et ma douleur s'est perdue dans les recoins humides
que remplissait de lumière la mi journée, j'ai aimé
toute la brume de ma vie, toute la solitude qu'elle
levait de mon âme perdue
en revenant mystère et peut-être lumière énamourée
des couloirs morts de ma chair
où survit une espérance grâce à elle,
une voix qu'elle obscurcit et me remet
la chanson que bientôt je serai.

Ce poème est extrait du livre Le songe de la vie, Hiperión, 2015
Manuel Juliá est un poète espagnol de La Manche auteur d'une trilogie: Le songe de la mort, Le songe de l'amour et la songe de la vie.



André Ughetto : Demeures traversantes

Encres Vives - N° 423

Souvenir de L. G. G. (1987)
 
Il avait pris très tôt
le maquis du silence.
La balance est inégale
entre vivre et écrire,
son fléau stupéfie le poète,
lui fait des ses extases
rendre gorge, lui interdit d'ajouter foi
à ce qu'après il eût écrit.

A-t-il communié ivre
à l'autels des ferveurs,
puisé sans retenue
à la joie du poème?
Il fait cesser l'abus dont il perçoit le sacrilège,
comme celui en parcourant
Venise ou Rome qui s'écrie:
"J'attends ma punition
pour avoir vu tant de beauté"
Survivre devenait question de politesse.

L'oeuvre se tient debout comme une chute
étincelante issue d'un autre que le moi
navré et souriant, qui s'excuse de n'être pas
entièrement oublieux de lui-même.

Quand l'homme balbutie, l'oeuvre parle
à sa place. La vie est un glacier
de lenteur érosive, son crépuscule un regard
maintenu comme la roue dorée
sur les montagnes à l'ouest.

Au final des ténèbres - jours de juillet
quatre-vingt-cinq - dérive de voilier
de la Sainte Victoire en vue des Alyscamps,
telle la barque mortuaire au fil du Rhône
acheminant l'impavide dormeur
vers les rêves promis.

Léon Gabriel Gros: esprit aimant et triste,
un coeur heureux blessé,
le gréement des poèmes où son âme exerça
son rôle de vigie.
 

En forêt de symboles

...
Je la vois observer l'animal dans l'humain
lui tendre le miroir de son involution
rendre avec ironie ses oreilles pointues
effiler ses narines en un museau canin
Elle dissèque nos instincts en taille douce
...
La mort est un surcroît de vie qui nous échappe
...
              A Monique Flosi, peintre et graveur taille-douce
                                                                                              2013



Théo Crassas : La note princière

Encres Vives - N° 424
 
La Porte de Bronze 
 
A travers ta légèreté de bayadère 
je respire le parfum de l'amour antique 
et la fraîcheur de l'aube naissante 
à l'Orient! 

Pour mieux sentir l'insidieux arôme 
du point du jour, 
le sors sur la terrasse 
de mon palais de Babylone 
situé juste en face 
de la Porte de Bronze 
d'où s'élancera le soleil 
sur son char d'or 
tiré par quatre cavales immaculées, 
harnachées d'argent étincelant! 

Le seigneur Soleil sera suivi 
sur sa course céleste 
par les Heures 
à cheval sur des alezanes 
à ma housse tissée de rubis, 
d'améthystes, de citrines, de perles 
et d'émeraudes grosses comme l'espoir 
d'un monde nouveau, 
d'un autre monde qui prendra sa place 
entre les monuments de l'Iran, de l'Inde, 
de Sumer, d'Égypte, 
d'Athènes et de Constantinople!

D'autres poèmes de Théo Crassas sont ici



Jean-Michel Tartayre : Marines

Encres Vives - N° 425

Au large de Cuba, 1839
 
Le rivage spectral que vous avez quitté voilà déjà quarante jours
et qui revient vous hanter dans la geôle à fond de cale où l'on vous jeta
comme on se déleste du poids d'une responsabilité trop lourde,
comme on ferme les yeux devant son miroir pour ne pas voir la réalité en face;
la réalité de ces centaines d'hommes, de femmes et d'enfants soumis au ferrement,
à la torture, à l'exil forcé dans des conditions inférieures même à celles que l'éleveur de bétail réserve à son cheptel.
Dans cette fosse traversant les mers;
il n'est de jour que dans vos coeurs battant au rythme des tambours et des balafons,
de douceur qu'au souvenir des voix mélodieuses des griots et des soras
pinçant les cordes de leur kôra,
de fraîcheur que dans l'âme des rivières que vous étreigniez de toute la force de vos sens,
de tout l'amour pour votre pays.
Le rivage spectral que vous avez quitté voici déjà quarante jours
et qui revient vous hanter dans la geôle à fond de cale.
Tout autour la nuit, le fracas des lames qui s'écrasent contre la coque,
le roulis telle une gueule féroce qui s'ouvre et se ferme sur vos crânes et vos estomacs
pour se nourrir de votre sang, de votre identité, de vos vies.
La nuit sans étoiles, la nuit sans issue,
sous la ligne de flottaison comme sous terre la même nuit étouffante
où l'on vous plongea.
...



Emile Hemmen

Encres Vives - N° 426

L'ailleurs n'est à personne
 
...
Entrer dans le silence de l'écriture
et dans l'ailleurs du sang.
Mêler la paille des choses
au grain des mots.
Les mots échangent toujours
un peu de leur substance,
de leur couleur,
de leur espace.
Je les épuise
pour mieux toucher une terre lointaine
pour supporter l'odeur du temps passé.

*
L'arbre de neige
brûlant sous le couteau de la lumière.
Oiseaux de votre chair
éparpillant l'été de nos raisins
qui colle encore à notre peau.
La pluie acide dénude les églantiers
que nous avions promis de faire durer.
...

L'ailleurs
c'est la mémoire de l'avenir,
...
Je marche dans la lumière du vide
où je ramasse la pierre
qui a tué l'oiseau,
cette pierre qui écoutait la mort.
...

Émile Hemmen est un poète luxembourgeois.



Cédric Le Penven: Variations autour d'un geste

Encres Vives - N° 427
 
Je
finirai par
ce geste
coup porté
au coeur
le corps entier
qui s'étire
et se ramasse
le poids du merlin
brise en deux
cette odeur de l'intime
étonné d'être

Un autre texte de cet auteur est ici



Régine Ha-Minh-Tu: L'empreinte

Encres Vives - N° 428

Silence ouvert
 
à travers cette forêt-frontière
je deviens
passeur de rêves
passeur d'identités
je joue à déclarer mon âme et mes mots à moi-même
je pense aux morts
il y a soixante ans
ailleurs
maintenant
je leur dédie ce bout de chemin vert apatride
je me dédie ces roches
à l'équilibre semblant millénaire
je me dédie les piverts et les geais,
les troncs penchés qui grincent
et les ruines des châteaux forts suspendus entre les stries du vent
princes barbares
évanouis entre les arbres
la table d'orientation redevenue vierge ou kaléidoscope
il n'y a plus de muraille de Chine, de ligne Maginot ou Siegfried,
de mur de Berlin; d'un même pays du Nord et du Sud,
seuls les oiseaux migrateurs
nous font apprendre les points cardinaux.

Un autre texte de cet auteur est ici



Rose des Temps - N° 16 - Hiver 2014

Georges Henein (1914-1973)

Poème pour une grande ville

passer au crible la misère des uns et le mystère de ma naissance des autres
se promener sous les marronniers quand la Révolution fait son plein
jeter sur les épaules des femmes un manteau de pluie fine pour les protéger du beau temps
inaugurer la saison des yeux clos en posant sur le visage qu'on aime une simple voilette d'inanition
aller de l'avant, aller de l'avant la publicité murale s'occupe de vous l'enfance de l'art est à deux pas
et les exigences de l'amour défont sans pitié la clameur urbaine des autobus

Georges Henein est un poète égyptien d'expression française
_________________________________________________
Jean Aubert (1921-2011)

La nuit viendra je ne sais quand,
Les yeux pleins de ciel et de terre,
D'amour, de rêve et de mystère,
La nuit viendra, mais qui sait quand?

Au nid, l'oiseau couvera. L'onde
Encore une fois couvrira
La plage. Et le jour s'en ira
Fondre en la mer notre vieux monde

La nuit viendra bander mes yeux,
Mais tant de soleils en ma tête
Tourneront que ce sera fête,
Et qu'on ne saurait rêver mieux

Pour une marche vers les dieux.

D'autres extraits de Jean Aubert sont ici et ici



Belghanem: Le rompu parler Phoebus

Terral
...
Tu l'assois
sur la soie froissée de son ouvroir
ton corps corne d'abondance
des questions sans réponse
et la terre regorge des gorges nommées seins
dont la nudité appelle la sainteté des mains
qu'auréole depuis la création du monde
la lumière des ongles.

Né de ton sang mal venu en voyage
tu me jetas tampon rond sur la route
et le sommeil dragueur de rêves
imprime au fond du goudron chaud
les empreintes de tes pas
dans le gluant de ma naissance.

Des seringues me pénètrent le cerveau
et le ciel se désigne mon frère
confondant les pointes brillantes des aiguilles
au saccadé rutilant des étoiles.

Les femmes ont les sourires précis
des béquilles au pied du lit
et les tombes aux quenottes de gravier
vous boulottent les morts
sur les plats des moments d'oubli.

Venu de l'enfance
j'ai invisiblement
les yeux blancs des chauffeurs de loco
quand accoudés à la rambarde
ils regardaient sur le quai
attrape-mouches vrombissant
des milliers de bouteilles portant valises
et qui
ici et là s'embrassaient
comme verres trinqués.
Oh bonheur des visages vapeurs
au terminus de mon corps.



Diérèse - N° 58

Gérard Titus-Carmel

Si dure et close sur son dernier feu cette lampe
allumée par loi d'excellence & d'oubli
ici les lèvres ne s'ouvrent ni la bouche ne chante -
elles ne peuvent à nos abords que nous désaltérer
de notre inextinguible soif de transparence
...

... Je ne fais que passer, le sens attendra, qui n'a qu'à se précipiter dans ma trace...

Dans la technique du dessin, il y a un art de manier la gomme - comme, entre autres, Giacometti l'a superbement montré - qui consiste à blanchir dans l'éclair d'un seul geste telle ou telle partie du travail. Presque violemment, dans la masse des traits de crayon, sans se préoccuper de la figure en train de se construire. Ces coups de gomme viennent toujours à point nommé, non pour effacer ou atténuer, ni même pour introduire quelque effet de sfumato, mais bien plutôt pour ouvrir des trouées nécessaires par où faire entrer l'air et la lumière au sein de la lumière opaque et grise de la mine de plomb, sans quoi le dessin risquerait d'étouffer; autrement dit, pour ménager des circulations et des couloirs - des issues, par où l'on peut à tout moment reprendre son souffle et laisser en cette brèche une place nouvelle pour le doute...

Et feignant une présence dans la lumière, cette confidence: souvent j'envie mon ombre. Elle s'étire indéfiniment sur le sol incandescent du monde, plus que je ne saurais jamais me prolonger. Rien ne l'arrête ni ne la rompt et, à la différence de mes os qui viennent chaque fois s'y briser comme du verre, il n'est aucun mur qui paraisse être pour elle un obstacle dressé sur son chemin pour en contenir la belle flaque sombre. Au contraire, pliée à angle droit et tout enorgueillie de sa soudaine cambrure, elle poursuit sa course sur la paroi de pierre, comme si elle prenait son élan pour escalader le ciel; elle semble même trouver là une vigueur nouvelle et en appeler à plus de hauteur encore pour dépasser toute mesure, jusqu'à se perdre enfin au-delà des apparences et de l'opacité du monde sensible...
 

C'est autrement ce que ce soir tu me confies, désemparé: "Il y a une guerre dans mon corps, car l'étrangeté l'occupe tout entier." Je t'entends, cher, et crois bien que je mesure ton trouble. Alors, calme-toi et écoute ce que je vais te dire. "Prends patience, et approfondis ton sillon jusqu'à la nuit. A défaut de connaître jamais la paix, tu rencontreras à un moment de ta fouille un éclat, comme un nerf, une dureté inattendue. Cette résistance s'appelle la Beauté, et cela sera ta victoire que de l'avoir débusquée et mise au jour. Car elle gisait au fond de toi: c'est précisément l'étrangeté dont tu parles. Mais en même temps elle te déborde; elle est toujours en toi, mais plus loin que toi. Donc, ne cesse pas de creuser. Et souffre. Tu me remercieras plus tard."
_____________________________________________
Gicomo Cerrai

(le courage se prend à quatre mains)

Le courage se prend à quatre mains
ou ne se prend pas...
un hachoir brillant
posé sur la table,
(tu l'effleures avec les doigts)
et vas-y et le bras levé
en un arc dynamique...
Mais il faut du courage,
l'oeil effilé de l'insomniaque,
la soif de celui qui a touché le fond.
Il suffirait 'd'un moment.
L'oreille entraînée au claquement
des os, qui n'impressionneraient pas,
et à regarder ailleurs
(ou en arrière, ou
à baisser les paupières
pour regarder en soi)
et en bas!
une coupe, une coupe nette.
Mais on veut le courage
et non ces moignons affectifs,
ni la suppliante pupille
de la victime.
C'est que nous sommes trop bons.
Nous cultivons la lâcheté de la bonté
et des berges trop hautes,
qui empêchent de déborder
notre politesse infinie.

Gicomo Cerrai est un poète italien
_____________________________________________
Durs Grübein

Dans le caniveau nage,
regarde: une seule nouille.
La nuit cuit la soupe.

31 mai 2003
Tokyo / sakuradai

Durs Grübein est un poète allemand qui écrit des haïkus et des tankas
______________________________________________________
Jacques Kober

Ce bleu s'appelle bénir frémir,

Vue de votre balcon, pavé d'ardoise, où plonge la mer
qui tête le bleu d'un biberon de sardines.
La mer, qui ne sera jamais couvercle mais l'aventure
boitée sur les gros galets comme des talons
avec défense de ne pas la regarder pieds nus.
Tous les pas d'Italie sont permis sur le balcon de la nuit,
la courbe d'horizon n'est pas à soupirer puisque
défenestrée la mer est gravide d'alléluias.
Aucune vague du rivage n'est distante à crawler la dentelle.
Liliane caresse le doigt du bleu ouvert sur le balcon du fleuve,
son balcon de contact n'a pas d'économie.
Réparatrice de la lune pour éclairer le bleu,
elle a bougé son clair et négligé que le bleu soit laqué.
Bonté de ce studio, à bénir
avec du bleu frémir.
                                                        2012
____________________________________________________
Max Alhau

Au Pré du Four

...
Tu ne peux qu'approuver
les torrents, cette vallée
et les mots ont à peine
écorné le silence

Tu n'as pas trahi ce pays
avec ses exigences.
Même les lointains
semblent à portée de souffle
et dans la connivence
de terres retrouvées,
il n'est ni injustice,
ni regrets, ni douleur
pour tarauder le corps.

Il n'est d'autre brasier
que celui s'éployant
au creux de ton passé
et que de tels instants
ne cessent d'attiser.
...

D'autres textes de Max Alhau sont ici
______________________________________
Yves Charnet

Toulouse, 20 mai 1998
La bouche s'enfonce dans le ventre. Suce le nombril. Comme une bille. Le ventre avale le souffle. Digère mal. La possibilité de parler se réfugie  dans l'estomac. Ne pas séparer corps et pensée. 

Francisco Álvarez Velasco

L'air a besoin
d'une cigogne ou deux,
et la rivière, de peupliers noirs
qui s'habillent en avril
et de quelques touffes d'osier
avec leur rumeur d'abeilles ;
et la montagne, de la floraison
sacrée de la lavande ;
et la dent de lion,
de la pompeuse aigrette.

Et à ton oreille, que sonne
la parole du père :
« La campagne rayonne
par la Sainte Croix ».

C'est tout.
Maintenant tu peux
ouvrir les yeux.

Extrait de Mémoire de l’ombre, Cáceres, AbeZetario, 2010
________________________________________
 
"avec cette douce haleine qui triomphe de la mort et de la pierre"
 
Machado
 

Pierre nous nous désaltérons en la sève si mince des mousses. 
Parce que nous savons que la pierre est humaine avec sa mousse 
et se fait plus tendre 
par le jus infime grâce auquel elle s'épanche dans le temps 
et s'échappe de son hiver emprisonné, 
pour cheminer avec les mois 
et croiser les solstices, 
la matinée - si fraîche! - 
de la Saint-Jean. 
 
 

Extrait Du si vieux jus de la terre.

________________________________________
 
Ils se souviendront de sa mort 
et de la mort de son chien 
couché fidèlement 
près de son veston et de son goûter, 
selon sa coutume. 

Ils se souviendront de ses mains, 
avec lesquelles il sema le blé 
et de grand matin moissonna 
avec la faux, 
fit le pain frais 
de chaque jour 
et le partagea avec sa navaja 
entre le chien et les siens 
en disant 
"prenez et mangez jusqu'à satiété". 

Se souviendront-ils de sa mort les voisins, 
et de son chien fidèle en la solitude 
de l'enterrement, 
qui marchait avec respect nez aux chaussures? 

Extrait de Temps de malédiction - 1979

"Campesino" de Florentino Hernando
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La chevelure

                   "Des souvenirs dormant dans cette chevelure"

                           Charles Baudelaire

Je cherchai la mer en elle
tandis que régnait le silence
dans les vagues de l'oreiller.

J'y mis la main et j'y plongeai les doigts
pour séparer les algues.
Des pierres blanches polies
brillaient parmi le sable.

Et entre les rochers,
une caverne profonde
qui gardait  les échos
d'une ancienne chanson
avec du vin vieux dans des amphores scellées.
______________________________________
Ballade des amants à la  tombée du soir

Sous la lente soirée et ses huppes
pareilles à une chevelure,
où chante cachée
l'alouette de l'aube
pour épouvanter la nuit;
comme s'abaissent les vallées
sous le poids des fleurs de lavande,
comme l'ombre démesurée de la tour
qui s'étend sur la place.

Ses pieds nus sur la plage tu entends,
tu sens son ombre ardente
dans les lumières tombées
du crépuscule rouge.

Comme un vent d'abeilles,
tu entends la lente sève alimenter
le feu de la main qui te cherche
et sur les lèvres écoutées
les champs de blé de mai
dans la brise des coquelicots.

La peau aimée, le temps suspendu,
la lumière d'or sur les hautes branches,
les clairs yeux doux,
les fières allures et la chevelure,
la parole obscure
dans le fond de la rivière
et son silence à elle.

La joue livrée
le vallon solitaire
descendant avec la rivière
les pierrailles blanches
sous la chanson de l'eau claire...

Mais, au toucher de ses épaules,
du dos s'élève
une colombe triste.

Et c'est la nuit.

Les deux derniers poèmes sont extraits de NOCHE  - Madrid - Hiperion - 2005

D'autres textes de Francisco Álvarez Velasco sont  ici

Voir aussi le site  Portal de poesia



Rose des Temps - N° 17 - Printemps 2014

Prix de la presse poétique 2012 de la Société des Poètes Français

Max Jacob (1876-1944)

Plénitude de Dieu

Il emplit le monde je veux qu'il m'emplisse
Sa dimension s'ajuste au monde et le dépasse
Il a conçu le terre et la mer et l'espace.
Pourquoi ne pas aspirer à ce précipice
de bonté de grandeur et de compréhension
M'évader? Je le suis. Pénétrer? Je ne puis.
Ouvrez-moi l'entrée de mon puits
car si j'entrais en moi j'entrerais en vous
L'homme ce serait Dieu s'il entrait en lui-même
Par ces mots je n'entends certes pas un blasphème
mais qu'on ferait partie de Dieu par l'impuissance
si l'on ouvrait son corps en fermant les cinq sens.
Installez-vous chez moi, que chez vous soit mon coeur
ce qui s'appelle fortifier l'homme intérieur.

Max Jacob est mort d'épuisement au camp de Drancy.
____________________________________________
Benjamin Fondane (1898-1944)

Quand de moi-même...

Quand de moi-même en moi, les voix se taisent
et que le monde en mon cerveau s'est tu
comme un vieux conte ouï et rebattu;
- quand, aux étoiles, les paupières pèsent,

que ces musiques du rien apaisent
le coeur sauvage, ténébreux, têtu,
du poids de tant de neiges courbatu
et qui n'a plus les songes qui lui plaisent!

Il voit ses jours - danseuses en tutu -
vieillir avant le soir de l'impromptu.
La houle! Et tout à coup, la nappe d'aise.

Assis au coin du feu, sur une chaise,
il dit au Temps qui passe: "Où passes-tu?
Où vont les fées ardentes de la braise?"

Benjamin Fondane est mort à Auschwitz-Birkenau.



Emilio Amor

Je ferme les yeux :
j'aime voir le soleil à travers les paupières,
les tuiles rouges de la mélancolie
et un vol de mouettes vers leur nid.

Rien n'est vrai, tout est dans mon souvenir.

La lumière, l'aile, les libellules,
la rumeur de la végétation
entre les ombres, la gelée qui crépite
sur les têtards, le pré, la fouine.

Nous emportions des coings volés à la maison
et ces fleurs de fuchsias destinées aux fillettes
afin qu'elles puissent jouer à être impératrices.

Nous emportions les baies du serpent noir
et des oeufs de colombe
et de verdiers.

Mais maintenant, tout est déjà ratatiné
et il ne reste plus
qu'une poignée de gens désintéressés.

Extrait du recueil Territoire perdu, Hercule et nous, Gijón, 2014.



Ángel Fierro

Cap au nord

De tous les chemins de la vie
je choisirai celui-ci
qui mène au nord et qui ignore
le cercle des vautours qui referma
son armature sur les ormes.

Pierre de Sisyphe roulante,
je monterai le col à contre brume
par une vallée enamourée
dont la mémoire germera
quand mon fémur en cendre s'en ira.

Extrait de L'échafaudage des rêves.



Ángel Pariente

Patrie et "matrie"

Aux royaumes de Taïfas (1)
ils défilent sous les drapeaux
alentour du clocher
les juges avec leur toge
leur pléonasme têtu
et la droite rétractile
et la gauche dynastique.
Ils secondent le bestiaire
de la charmante patrie
des militaires portant plaques
agressant tout ce qui luit
avec des étoiles au front.

La Garde civile aussi
défile ostensiblement
et les maures de Franco,
l'Erztzainzta (2) qui fanfaronne
et les Mossos d'Esquadra (3).
Jusqu'aux derniers subalternes
avec ors et liserés,
avec maillets et postiches
font les changements de garde.

Ils sont aussi de la fête
pistolet à la ceinture
ceux de la balle dans la nuque
entre messe et consensus
y compris le farfelu
le punk du nouveau lumpen
le maillot de corps suant
de l'icône prolétaire.

Avec une lenteur sérieuse
le curé et son cortège
de poètes régionaux
vocifèrent le Pentateuque,
Adoración Nocturna (4)
organise l'événement,
pour émerveiller les masses
devant l'or et puis le maure,
quoique non auteur du conte
les célébrissimes chaînes (5)
le peignent de couleurs vives.

Ce que je m'en vais chantant
en ritournelle d'aveugle
sans rime ni correction,
il faut que vous le sachiez
pour le cas où par hasard
cela parviendrait à d'autres
Londres, Ponferradas, Paris,
nous sommes de bons lettrés
avons beaucoup voyagé
nous les esclaves heureux.

Coda

D'autres ilotes viendront
au service du patron,
ils sauront d'autres histoires
d'autres fausses tromperies,
marchez vivement les gens
dont l'esprit est inventif
car si la mémoire flanchait
les rêves nous quitteraient.

(1)- Royaumes andalous antagonistes du 11ème siècle
(2)- Police de la Communauté autonome basque espagnole
(3)- Police de la Catalogne
(4)- Association cultuelle espagnole
(5)- Les chaînes de radios et de télévision

Extrait de Poesia (1966-2013), Renacimiento, Séville, 2014.


Éditions de l'Atlantique - Anthologie des auteurs (tome 1)

Encres Vives - N° 429

Jean-Louis Bernard

...
viendra un temps plus habitable
fixé sur le cadran d'exil
hors de ces parages forclos
où s'éternisent les ornières
on y parlera du fragile
des conspirations dictées
juste à l'instant du devenir
par quelques lames de silence

viendra ce temps mais il est tard
pour questionner nos territoires
et nos minutes et le fugace
et nos fissures impensées
graveurs de portulans perdus
enfants d'une aventure morte
saurons-nous écrire le vent
entre feuillage et résurgence

Extrait de Et la parole s'est faite nuit

D'autres textes de Jean-Louis Bernard sont ici
____________________________________________
René Cailletaud

Il est passé le temps
où vous voguiez à vue
entre la paix des vieux parents
et le feu des enfants

Les uns ont renoncé
les autres sont partis
laissant la porte ouverte

Dans la maison immense
plus sonore qu'avant
vous n'êtes qu'une lampe
éclairant un chevet

....

Extrait de Il fait encore jour

D'autres textes René Cailletaud sont ici
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Éditions de l'Atlantique - Anthologie des auteurs (tome 2)

Encres Vives - N° 430

Jacquy Joguet

...
Impuissants devant le mystère qui les emporte, nous avons peu à donner aux morts qui nous quittent. Mains vides, ne pouvant plus retenir notre chagrin.
 *
Je n'ai pas de frontière dessinée. Mon être s'étale devant moi et peine. rêvant d'étapes sublimes sans restrictions de cycle, il maudit le dénouement et emprunte au futur disponible ce qui paraît nécessaire à ses illusions. Puis, de printemps froid et automnes de glace, par feintes de mémoire, cherche une issue féconde pourra suite de son exil.

Extrait de On nous avait donné des étoiles
_______________________________
Anna Jouy

par frayeur la nuit sera longue indécente et furieuse
comme le plat d'une claque sur la mer
avec des vagues à déjeter et le tambour
le tambour toujours de mon sein qui frappe le rappel de la peau
friable comme du diamant perdu
ma gorge est tendue comme un arc au bout dernier cri
tous ces cheveux qui font brides entre des chariots de feu
je t'ai perdu comme une trace dans une eau de fortune
perdu comme un doigt dessinant l'océan
et le noir qui se noie sans cesse dans le noir

Extrait de Ces missiles d'allégresse
_______________________________
Andrea Moorhead

je t'ai retrouvé par hasard au bord du soleil
tu contemplais la distance entre la lumière
et cette eau peu profonde d'où viennent la lune et les étoiles
compagnons impossibles détachés de cette existence
les syllabes sont encore claires
chaque son n'est que le murmure du jour
l'appel sourd d'un poème qui refuse de naître
attrapé par une lumière noire
qui entre dans les paupières comme un flocon de neige
comme une ligne qui ne s'arrête pas une série de points
des cercles concentriques
un totem rouge qui ne regarde que le ciel
d'où viens-tu ce soir d'où vient ton pas?
de quelle terre as-tu goûté les fruits?
de quelle source as-tu bu quand nous étions ailleurs
et que le soleil refusait de disparaître?

Extrait de La couleur du silence, in Terres de mémoire

Les deux volumes de cette très intéressante Anthologie, qui contient des
textes de plus de 80 poètes, peuvent être achetés au prix de 6,10 euros
l'un (12,20 euros les deux) à Encres Vives - Michel Cosem
2 Allées des Allobroges - 31770 - Colomiers



Pierre Colin: Grèce obscure

Encres Vives - N° 431
 
Dans ses quatre paniers, il a mis des petits bonheurs
des futurs simples, des fleurs des champs, du miel,
Et il tire sa mule ailée, en jetant ça et là
des énigmes fraîches ravies aux dieux.

Des étages, des mains s'étendent, puisent dans ses besaces,
selon l'humeur: fleurs d'acacia, quolibet de troupe,
colliers d'étoiles, destin, ou mystère.

Dans sa balance, il met nos plus beaux visages,
il met nos corps secrets, nos combats de la nuit.
A la pesée, la rue décroche de son lit de pierre,
les murs se font eau pure et bercent la cité.

Ainsi s'ouvrent tes bras, pour la dernière énigme,
avant le jour.

Mikonos,
18 juillet 1995

D'autres textes de Pierre Colin sont ici



Rose des Temps - N° 18 - Été 2014

Prix de la presse poétique 2012 de la Société des Poètes Français

Charles Péguy (1873-1914)

Paris vaisseau de charge

Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine
Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname*,
Vaisseau de blé, de seigle, et de justesse d'âme,
D'humilité, d'orgueil, et de simple verveine;

Nos pères t'ont comblé d'une si longue peine,
Depuis mille ans que tu viens à la lame,
Que nulle cargaison n'est si lourde à la rame,
Et que nul bâtiment n'a la panse aussi pleine.

Mais nous apporterons un regret si sévère,
Et si nourri d'honneur, et si creusé de flamme,
Que le chef le prendra pour un sac de prière,

Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme,
Navire appareillé sous Septime Sévère,
Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame.

* Arbre ou arbuste aromatique (famille des Lauracées) originaire d'Asie,
dont les variétés les plus connues sont le camphrier et le cannelier.

Extrait de La tapisserie de Notre Dame, 1913
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Jean de la Ville de Mirmont (1886-1914)

Je suis né dans un port et depuis mon enfance
J'ai vu passer par là des pays bien divers.
Attentif à la brume et toujours en partance,
Mon coeur n'a jamais pris le chemin de la mer.

Je connais tous les noms des agrès et des mâts,
La nostalgie et les jurons des capitaines,
Le tonnage et le fret des vaisseaux qui reviennent
Et le sort des vaisseaux qui ne reviendrons pas.

Je présume le temps qu'il fera dès l'aurore,
La vitesses du vent et l'orage certain,
Car mon âme est un peu celle des sémaphores,
Des balises, leurs soeurs, et des phares éteints.

Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes
Et si mon coeur est faible et las devant l'effort,
S'il préfère dormir dans de lointains arômes,
Mon Dieu, vous le vouliez, je suis né dans un port.

Extrait de L'Horizon chimérique (Grasset, 1929)

Ces deux poètes ont été tués pendant les premiers mois de la Guerre de 1914-1918.



Rose des Temps - N° 19 - Automne 2014

Jean-Marc Bernard (1881-1915)

De profundis

Du plus profond de la tranchée,
Nous élevons nos mains vers vous,
Seigneur! ayez pitié de nous
Et de notre âme desséchée!

Car plus encor que notre chair,
Notre âme est lasse et sans courage.
Sur nous s'est abattu l'orage
Des eaux, de la flamme et du fer.

Vous nous voyez couverts de boue,
Déchirés, hâves et rendus,
Mais nos coeurs, les avez-vous vus?
Et faut-il, mon Dieu, qu'on l'avoue?

Nous sommes si privés d'espoir,
La paix est toujours si lointaine,
Que parfois nous savons à peine
Où se trouve notre devoir.

Jean-Marc Bernard fut écrasé par un obus le 9 juillet 1915, entre Souchez et Cabaret Rouge.
________________________________________________
Jean Pellerin (1885-1921)
 
Quotidiennes 
                       A Tristan Derème 

C'est vrai, j'aurais pu devenir 
Fabricant d'élégies... 
Je ne sais que me souvenir 
De notoires orgies. 

Mais je veux écrire - à Paris, 
Un roman exotique 
Certes, vous aurez des houris 
Dansant sous le portique! 

Le peindrai l'eau, le ciel, le port 
Et le désert immense 
A l'heure où l'on commence 
A crier Paris-Sport.

Ce poète fantaisiste mourut d'une tuberculose contractée pendant la guerre de 1914-1918.



Pablo Núñez

Plénitude

Ne t'inquiètes pas de cueillir la rose
car le temps ne s'échappera jamais du tout.
Derrière ce désir
qui hier nous poussait, qu'y avait-il?
Que jamais ne t'affecte ce qui est allé,
ni la fuite irrémédiable de l'après-midi,
parce que la plénitude,
l'allégresse la plus pure de cet instant,
se cache dans l'acceptation du temps et de son parcours,
en prenant toujours le gage présent,
avec la tranquillité que confère l'assurance
d'être une fois de plus victorieux,
et souriant parfois devant le souvenir
de paradis subtiles, fugaces et lointains.

Extrait de Ce que laissent les jours,  12ème prix de poésie "Dionisia Garcia", Murcie, 2014



Jean-Louis Bernard: Dans l'inédit du gouffre

Encres Vives - N° 432
 
La poésie peut alors être vue comme un exode sans fin vers le lieu d'où tout procède.

Pour éviter que nos maisons émigrent
que leurs portes gèlent
sous la poigne des promesses feintes
il nous faudra
imiter la pierre et l'écorce
si loin du sérail des pluies
pour incliner devant la source
errante et immortelle

pour éviter de jouer l'essentiel
contre quelques drapeaux
glorieux et sales
il nous faudra
entrer dans les fissures du noir
apeurés à l'aplomb
de thébaïdes invisibles

pour éviter l'inachevé qui nous sépare
il nous faudra surtout graver
nos étreintes funambules
sur les margelles de l'instant

ne retenir que l'échancrure

D'autres textes de Jean-Louis Bernard sont ici



Werner Lambersy: Contumace

Encres Vives - N° 433
 
...
La Neva charrie
l'eau sombre des cachots
qui mutilent

les noyés par balles venus
des bidonvilles
jetés dans la Seine à Paris

manches courtes
au Liberia
manches longues au Tibet

tontons macoutes de Haïti
apartheid à Pretoria
arméniens

décapités
la tête en bottes
liées au pommeau de la selle

le Chili
où les chiens
courent derrière les chars

de Pinochet et de la junte

et le cachot
de l'école de marine
qui balance d'hélicoptère

dans la mer en Argentine
les fils les pères les maris

Ulysse raconte le million
de mains coupées
par Léopold  II au Congo

les enfants
sautant sur les mines
à Zagreb ou en Indochine

quand la paix est revenue

le bétail des femmes
qu'on excise tond lapide

la famine
qu'on laisse aux asticots
actionnaires

N'en jetez plus
Ulysse devant Nausicaa
est nu

Le sel les larmes
les naufrages l'ont rendu
sale

L'oeuvre
d'art finit en un morceau
énorme de mensonge
                               Bernhard
alors retour
...
______________________________________
Motus

Encres Vives - N° 440

...
Il s'agite
Plus de bacilles
Dans tes entrailles que

D'astres dans l'obscur
Univers

Plus de neurones
Que d'insectes un soir
D'orage

Dans l'espace confiné
De ton crâne

Et la vie passe
Emportant les poèmes
Dont personne

Ne ramasse les feuilles

Sauf le coeur
Longtemps longuement
Si solitaire

Que rien
Jamais assez ne remplit

D'autres textes de Werner Lambersy sont ici



Éric Barbier: L'illusion essentielle

Encres Vives - N° 434
 
...
L'important est qu'ailleurs se préparent des fêtes, et de ne pas y participer.
Une date que la neige a rarement si intimement fréquenté le soleil reparaît après les longues pluies. De son union avec ces langues vierges que devrait-il voir le jour, un or différent ?
Des nuages isolés ne s'attardent pas marguerites infimes oiseaux proches le moment est heureux quand nous savons que rien de ce qui vit ici n'a besoin de nous et ne devrait garder trace de notre passage. La belle indifférence.
Mais de quels rêves êtes-vous faits ? Ici marchant à seule dimension d'herbes amoureuses je n'ai pas meilleure consistance que ces bras de fumées qui semblent veiller dans les fonds des vallées.
Échos d'eaux lointaines ; non elles ne sont lointaines, mais encore inabordables.
Ce ne sont pas nuages ! Voici exposés des temps moins parcourus, qui ainsi nous rejoignent.
Rien d'autre que l'eau épousant le creux des rochers.
...



Edmond Jabès (1912-1991): Petites poésies pour jours de pluie et de soleil

Gallimard jeunesse

Il y avait dans ce coin du monde,
Un homme grand très grand,
Si haut de taille qu'on ne voyait pas sa tête.

Là-dessus au fond des forêts
Le loup l'emporte et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

C'est là qu'on découvrit son corps
Il gisait au pied d'un arbre
Pareil à un homme endormi.

Edmond Jabès est un écrivain d'expression française né au Caire, en Égypte



Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004)

Les personnes sensibles

Les personnes sensibles ne sont pas capables
De tuer des poules
Mais elles s'avèrent capables
De les manger

La monnaie sent le pauvre et aussi
Le vêtement de son corps
Ce vêtement
Qui après la pluie sèche sur le corps
Car les pauvres n'en ont pas d'autre
C'est pourquoi l'argent sent le pauvre
et sent l'habit
Imprégné de sueur qui ne fut pas lavé
Parce que les pauvres n'en ont pas d'autre

"Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front"
Voici ce qui nous fut imposé
Et non pas
"Avec la sueur du front des autres tu gagneras ton pain"

Oh marchands du temple
Oh constructeurs
De grandes statues replètes et lourdes
Oh trop-pleins de dévotion et d'appétit

Pardonnez leur Seigneur
Parce qu'ils savent ce qu'ils font.

Sophia de Mello Breyner Andresen est probablement la plus importante poète portugaise du vingtième siècle.



Ángeles González Fuentes

Et la femme de sable qui se liquéfie?
Celle qui s'en va fusionner avec la terre,
avec la poussière et les pierres;
avec des yeux sans regard, desséchés
dans un coffre obscur de wengé*;
tandis que le ciel plat écrase de tout son poids
ce qui reste de la mère,
ce qui reste du petit,
s'il fut nourri de lait, se l'est appropriée
en un don du sein de peines impossibles.

Et la silhouette courbée de la morte, attend.

* Bois dur de couleur foncée.

Extrait de "Sales de plata (Ventes d'argent)". Ángeles González Fuentes est une poète espagnole.



Vicente Gallego

Montons haut

Montons haut cette nuit,
que mon âme m'a jeté
un regard mauvais.
Donne-moi un doux poison et allons loin.

Laissons à la mort
le pain et l'eau,
parce qu'aujourd'hui viendra aussi
le temps de partager la table
et nous n'y serons plus.
Pas une hésitation de plus:
ce que nous doit la peur seulement,
c'est que l'amour nous l'apportions nous-mêmes.

A son pire vice l'âme est livrée,
que ce n'est pas nous donner réconfort,
que c'est mal fouler le raisin
et transformer notre vin en vinaigre.

Sans crainte,
montons haut,
avalons à fond la gorgée.
Parce que nous sommes déjà le corps de la nuit
le corps nous abandonne,
et un tournesol clair engloutit le monde
pour le cracher libre
de son exacte équation, de son fidèle résultat.

Et si quelqu'un, un jour
vous annonce qu'il est mort,
dites-lui qu'à la mort
je n'ai rien donné qui ne fût sien,
le pain et l'eau,
que l'amour encore apporte de ma part
et que dans l'amour ma mort prend son essor.

Extrait de l'ouvrage La raison ivre - Trouvé dans El Toro de Barro



Álvaro Valverde

Trains dans la nuit

                     pour Juan Zapato

Imagine deux trains,
roulant en pleine nuit,
qui se croisent tout à coup
chacun sur le chemin de son destin.

Quelque part,
au milieu d'un aiguillage, n'importe où,
sur des voies rouillées, les wagons,
soudain, s'arrêtent.

Tu regardes par la vitre et là,
dans le noir,
un visage s'illumine juste en face.

Un moment tu penses que c'est le tien
réfléchissant ton insomnie et ta fatigue.
Ce n'est qu'une sensation. Rien qu'un instant.

Tu observes attentivement la fenêtre
et le visage qui s'allume de l'autre côté
il appartient, sans doute, à quelqu'un d'autre.
A une femme hâlée, pour en dire plus.
Elle est belle, te dis-tu, tandis que tu regardes
ses yeux qui se dupliquent dans les tiens.

La scène est brève.
Après un bruit métallique
et sec, le mouvement
commence à vous séparer pour toujours.
Aucun des deux n'a rien fait
pour empêcher l'inévitable.

Avec le bruit du train et les secousses
tu supposes que vous pensiez la même chose:
que ce ne fut qu'un vain mirage
un songe.



Raquel Lanseros:  Orfèvre de l'instant

La lechuza blanca (La chouette blanche) - 2014

Résistance au calcul

Un silence fécondé de rugissements
accompagne la soirée nuageuse de la grève
C'est une plage indemne du Pacifique.

Manzanillos (1) d'eau,  héliconias (2) géantes
se balançant dans la brise enivrée de nuées,
Soudain, le miracle:
deux perroquets rouges
franchissent le seuil du possible.

A ce moment précis
moi je suis un marin de la Santa Maria
regardant Guanahani du haut du mât.
Moi je suis Keats qui découvre
l'Homère de Chapman, (3)
Gagarine comprenant
la solitude gelée de l'espace.
Tenochtitlan, Numance,
Troie pleurant Hector,
un tonnerre de dieux,
Edmond Dantes dans le vent.

Je suis le frôlement de deux rameaux secs
qui s'embraseront en feu primitif.

Sur terre le mystère.
J'en suis venue
à être une vague
qui en même temps regarde la mer.

(1)- Arbre sud américain dont la sève et les fruits, similaires à de petites pommes, sont vénéneux.
(2)- Plante originaire de l'Amérique tropicale dont les fleurs ressemblent à des becs appelée aussi Becs de perroquets.
(3)- Keats est l'auteur d'un poème intitulé En ouvrant pour la première fois l'Homère de Chapman, poète et dramaturge du 17ème siècle.

Le site de Raquel Lanseros est ici



Javier Cano:  Ta lumière quotidienne

Poesia Hyperion - 2013

Après qu'il ait plu, les villes
semblent sombrer dans un silence équivoque,
avec leur étrange quiétude d'une vieille auto
arrêtée sur l'asphalte humide. Elles ressemblent
à des corps mouillés derrière le drap léger
d'une autre nuit d'amour, qui se réveillent
avec cette indifférence artificielle
d'une scène de sexe. Ceux qui déambulent,
après qu'il ait plu, seulement ivres
et sans chemise, ceux qui fréquentent
les passages au dérapage de la vie
comme la langue au froid des coupes
-eux savent dormir où d'autres parlent,
se tenir à l'écart dans les autobus
et faire de chaque trace un peu de fumée-
Les villes s'en retournent, avec la pluie,
d'un quelconque lieu de toujours vers le lointain
Celui qui les regarde voit dans leurs yeux gris
la solitude des photographies
avec un fond de nuages dans un cadre
ou un plan ouvert sur les ailleurs.
Après restent les gouttes et leur musique
au son métallique léchant les toits,
se décrochant de tous les réverbères
comme en un jour d'hiver la rue.
Avec cette odeur à la mémoire
de quelque chose d'identique.

Cet ouvrage a obtenu le 17ème prix international de poésie de Baeza



Antonio Rodriguez Jiménez:  Les signes de l'effondrement

Poesia Hyperion - 2014

Les signes de l'effondrement

Ses jours sont bleus
ou noirs quand le froid engourdit les membres
et rouges si les ulcères le contraignent à hurler
Le temps est succession de sensations remplies
avec à chaque heure le triomphe de la survivance.
Il a trouvé un périodique et le regarde
indifférent, examinant le toucher
du papier. Les derniers caciques le l'irritent pas
bien qu'ils avivent la foi des esclaves.
Il n'a pas l'intention de leur expliquer
les signes de l'effondrement.
La liberté préfère conférer son onction
seulement à quelques-uns princes des marges.
Les dépouillés et les maîtres de tout
ont seuls goûté les miels du mépris absolu,
libre d'indignation comme l'est un faisan
tout rempli d'égoïsme,
il pose les papiers sur le banc et s'endort
sur la pourriture de ce monde.

Cet ouvrage a obtenu le 18ème prix international de poésie de Baeza

Voir le N° 283 d'Encres Vives et ici



Jean-Jacques Dorio:  Carnet des instants derniers - Poèmes avec des si avec des mais

Encres Vives

La longue liste

Parmi la longue liste des promesses trahies
par ta disparition
- brutale, insensée, tragique -
Il y a notre amour des conversations
sans cesse renouvelées
Le doux commerce de nos esprits
frottés à la prose du Monde
L'écho fragile de nos corps
Et l'humour que tu manifestais
quand je partais dans mes parleries
sans fin

Et maintenant tout seul
Étranger d'une maison des ombres
Entouré de livres de cahiers
Et de chansons sans paroles
Je souffle le froid
Sur cette feuille quadrillée
Où le soleil a disparu

D'autres textes de cet auteur sont ici   et  ici



Carlos Morales

Ange et bâtard (inédit)
                         A Zhivka Baltadzhieva

Tout homme a besoin d'un bois où déchirer ses vêtements
Tout homme a besoin d'un bois où étendre sa nudité souillée sur l'herbe
Tout homme a besoin d'une montagne où brandir au vent l'ardente obstination de sa colère
Tout homme a besoin d'une montagne où attendre Dieu de pied ferme un couteau entre les dents
Tout homme a besoin d'une montagne où se reconnaître bâtard entre les bâtards face au ciel
Tout homme a besoin d'une montagne où détruire l'ange au milieu du combat et de la sueur
Tout homme a besoin d'une montagne où terrifier le pur-sang unique de son coeur
s'effondrer dans la boue
                                      et pouvoir
                                      enfin
                                                               pleurer .



Maurice Couquiaud: Anthologie poétique (1972-2012)

L'Harmattan

Une journée

Tous les matins je prends mon béton
à la va vite, sur le pouce,
un béton copieux mais frugal.
C'est excellent pour le soutènement!
J'avale pour le faire passer
une tasse de consommé de goudron,
juste quelques kilomètres,
légers comme une piste d'envol.
Durant quelques heures
je me laisse débiter en morceaux
par les visiteurs de l'apparence,
qui sont tous mes clients.
Heureusement, je retrouve en rentrant chez moi
l'élan d'un amour construit autour d'une cage d'escalier.
Il n'y a plus de toit depuis longtemps.
Je profite d'une volute dans l'atmosphère
pour m'échapper en tenant par la main
les affections qui m'ont rendu la liberté.
 

Verger
...
Si je pouvais connaître un bon verger
    libre en toute saison de choisir son climat,
    je planterais des arbres d'humanité
   dont les fleurs pourraient avoir la couleur des âmes
   dont les feuilles s'envoleraient pour un soupir
   dont les fruits s'effaceraient sans être dévorés
   et sans jamais pourrir.
 

Chants des eaux dormantes

L'eau se montre si féminine que j'ai parfois l'impression d'être infidèle en y plongeant. Elle est si changeante que chacune de ses présences porte un nom différent. Il faudrait ajouter un prénom à chaque instant de la pluie, de la source, de la rivière, de la nappe, de la fontaine des larmes... imaginer la conscience de la mer et des lagunes, des ondes ou de la flaque, prêtes à confesser leur vie secrète au soleil, à la lune ou aux étoiles qui s'y reflètent.
...
 

La parole est au silence
...
Le ciel devient trop proche des apparences
pour que l'angoisse envisage d'y monter
Les Dieux sans domicile sont exclus des prières
et meurent sans descendance à l'ombre des calvaires.
...
 

Exode (juin 1940)

Encore et toujours sur le dos de mon fantôme
le corps de ma mère plonge et brusquement s'étale
Plus légère qu'une vie, plus efficace qu'une aumône,
c'est une armure de chair qui me protège des rafales.

Négligeant les sursauts de la route ensanglantée
l'avion mitraille soudain l'herbe où j'ai plongé.
Enfant, j'apprends le goût de vivre en respirant la mort.
Je cueille à jamais le goût de la tendresse
dans les parfums de la terre qui me confesse.
La semence des balles pousse en moi comme des baisers.

Lorsque l'avion revient pour achever les fleurs,
la chaleur semble durcir l'été pour nous effacer.
Comme un don de l'autrefois pétrifié,
le poids de ma mère sur mes épaules demeure.
Tout le bleu du ciel s'allonge dans sa peau fanée.

Un jour, des hommes vêtus de soirs
descendront mon cercueil dans sa tombe
pour me coucher cette fois sur son sommeil,
au cours d'un dernier exode vers l'ombre
dont son pauvre corps n'aura pu me protéger.
 

Un rire adolescent
...
L'humour véritable, avant de tremper sa dérision dans la baignoire du prochain, la rince toujours dans les eaux lucides qu'il emploie pour sa toilette du matin.

Rimbaud prétendait que je est un autre...
Je suis sûr cependant qu'ils sont morts comme un seul homme.

Je pensais parfois: "Tu seras sur le bon chemin quand tu commenceras à ressentir le silence de Dieu comme un appel". Problème: le diable ne parle pas non plus. Les hommes font un bruit d'enfer.

D'autres poèmes de M. Couquiaud sont ici



Patrick Picornot: En passant par Saint-Gilles

Collection de l'Églantier

vers la rue Defacqz

pédestre déambulation
à travers les rues onduleuses
d'une ville semblant irréelle
voyage de rêve entre pluie et soleil
clarté ouateuse révélant le décor tremblant
d'ininterrompus alignements
de pignons échafaudés sur les schémas flamands

ah pèlerin monte la rue de la Source
aux vérandas et balcons protubérants
arsenal complet de tous les principes d'architecture
et ces balustrades grassouillettes
renforcées de rambardes de barres de fer forgé

pierre grise pierre blanche et brique
fer ouvragé vitraux précieux
avocats médecins notables de tout poil

voici la chaussées de Charleroi puis la rue Fader
enfin la rue Defacqz aux superbes demeures
dans le style de l'Art nouveau aux étonnants sgrafittes
le numéro 50 par Paul Hankar
pour le peintre René Jansens
et ce que nul guide ne mentionne
logis du poète Odilon-Jean Périer
qui mourut d'un rhumatisme de coeur

plus haut numéro 69
vécut Henri Michaux
qui à Paris s'exila



Michel Host: La ville aux hommes

Encres Vives N° 438

III
Me manquent les mains chaudes d'une femme
me manquent les enfants qui rient dans la maison
me manque une bonne soirée télé
me manque une virée avec les copains
me manque un lit blanc où m'allonger la nuit
...

IV
Ne me manquent portes et bouches fermées
ne me manquent odeurs de rôtisserie
ne me manquent trottoirs de crottes semées
ne me manquent ni le soleil ni la pluie
ne me manquent regards qui se détournent
...

XVIII
Et pour finir

PENSIR
AGIR
VOMIR L'INJUSTE
JOUIR
PARTIR
REVENIR
DIRE
SALIR (nettoyer après)
MOURIR DE RIRE (si vous pouvez)
DORMIR (vaut mieux pas)
REPENSIR
RE /AGIR



Rabindranath Tagore (1861-1941)

Chanson pour mon fils
 
Cette chanson t'enveloppera dans sa musique
mon fils, comme une chaude accolade d'amour,
Ma chanson arrosera ton front
comme le baiser avec lequel je t'ai béni.

Quand la solitude te rend dolent,
cette chanson, la mienne, sera à tes côtés,
murmurant à ton oreille;
quand une multitude te cernera,
elle te protégera sans t'étouffer.

Ma chanson donnera des ailes à tes songes et conduira
ton coeur jusqu'à la frontière du mystère.
Quand la nuit obscurcira ton chemin,
elle te guidera comme la plus fiable étoile.

Ma chanson brillera dans tes yeux
elle élèvera ton regard jusqu'à l'essence de tout.
Et quand la mort rendra ma voix au silence,
ma chanson te parlera, mon fils,
du plus profond de ton coeur.

Poème emprunté au site Toro de barro



Santiago Montobbio: Hasta el final camina el canto - (Jusqu'au bout chemine le chant)

El Bardo (collection de poésie)

La nuit qui te rattrape, la nuit qui te capture

Dans la nuit, il retourne. J'adapte
ton nom à la nuit et le remplit
de mystères, d'anciens secrets
que la jeunesse enterra entre les mains de ses rêves
dans les sables oubliés de ses plages. Dans ces plages,
dans cette nuit, je veux te recouvrer, te donner
ta meilleure matinée ou ton meilleur visage, un sourire limpide
et frais, une eau claire. De la nuit je veux être
le jardinier, comme Hernandez, ou le rayon
qui l'éclaire et l'écarte, et en lui
t'apercevoir et reprendre les pas
qui à ton coeur me conduisirent. La nuit
est féroce, elle est mensonge et reine folle
qui dans sa folie falsifie tout et le gaspille.
Sois une monnaie d'or forgée par un de ces rêves
et qu'elle ne puisse pas la déprécier. Sois un rayon qui éclaire
et brille dans la nuit pour parvenir
à échapper à ses peurs, ses tromperies,
ses sentiers cachés qui sont toujours perdus,
et après avoir attaché ses cheveux denses en lianes
avec les mains de l'aube
retourner à ces vieux songes
et leurs chemins certains, leurs tremblements purs,
et pouvoir être haleine que l'aube rafraîchit
et battement très pur qui de toi me rapproche.
Renie la nuit, éloigne-toi de moi. Cours,
traverse les vallées, oublie les montagnes, les rivières,
les cieux, les nuages, pour à la fin te retrouver.
Hors de l'aube, de la nuit  et de tout temps,
tout site. Au centre de la délicate attente
qui vers ton amour m'a porté. Sur mes lèvres
ou dans mes mains. En mes peurs. En mes rêves,
dans tout le corps vers toi tendu comme l'oubli
qui seulement dans un jardin de lys peut être façonné
par le vent sans trahison ni démenti.
En cette image, qu'ainsi je te rencontre. Comme un battement
qui est un signe de mon coeur.

D'autres poèmes de Santiago Montobbio sont ici



Thibault Marconnet: Le Sémaphore

Imprimé par Vassel Graphique - Lyon

Terre
                       A mon grand-père Pierre Marconnet

              "Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été:
              désormais ce fait mystérieux et profondément obscur
              d'avoir vécu est son viatique pour l'éternité.

              Vladimir Jankélévitch (in L'Irréversible et la Nostalgie)

J'allais chaussé de blés et de lilas,
et mes vertèbres en glycine
me portaient

Et je marchais,
frottant mon âme
à la glaise des chemins,
à la recherche de l'autre;
au milieu de cette création
d'où le silence tire sa fluidité marine.

Un puits me fait face
et toujours mon regard
est tressé de cordeaux
et de poulies.

Les chênes,
dans leur solitude de vieillards,
sont teintés de gris, cabossés
par un vent de sabre.

Des chemins de terre
lézardent à l'infini
parmi le charbon des vieux soleils.

Les ombres de la nuit
portent un sein rouge: braise muette
qu'une lumière révèle.
Vois, le feu solaire s'élance
depuis mes doigts.

Du jet de la pierre
à mes pieds de mousse,
féminine,
la terre constamment
résonne.

Et je vais,
plus immortel que mon ombre.

Le blog de Thibault Marconnet est ici



Eduardo Galeano (1940-2015)

Ils vinrent.
Ils avaient la Bible
et nous nous avions la terre.
Et ils nous dirent:
"Fermez les yeux
et priez".
Et quand nous ouvrîmes les yeux,
ils avaient la terre
et nous la Bible.

Eduardo Galeano est un poète uruguayen.



Rose des Temps - N° 20 - Hiver 2015

René Bélance (1915-2004)

Agave

Je n'ai plus d'amour à glaner
sur le dos des mornes chauves
juste un peu d'espoir survit
à la glace de l'avalasse
Même un chant d'apocalypse
ne cure les plaies des mains de famine
Mon nez ouvert au rut des hourvaris
fait la sourde oreille au bonheur du cleptomane
Mais le départ à la source
vient heurter cette masure sédentaire
de lianes bayaondes et tuffeau
liant les pieds nus de mon cheval.

Extrait de Nul ailleurs - Editions Grand Anse - Pétion Ville - 1983. René Bélance est un poète haïtien
_____________________________________________
Serge Brindeau (1925-1997)

La voile
Est un soleil

Nervures
Elytres déployées

Les bras du peuplier
S'étirent vers l'enclave

Au bout du monde
Un homme dit    je t'aime

A l'aube qu'il étreint.

Extrait de Un rouge-gorge dans le froid - Editions Corps Puce - Amiens - 1989.

D'autres poèmes de Serge Brindeau sont ici



François Coudray: Suite pour une montagne

Encres Vives - N° 435
...
L'important dans les mots naît cette nuit d'avant les mots    je rentre du travail comme on va en enfance (odeurs de vieux cuirs mouillés, de graviers et de neige, et la terre

l'éclat triste d'un réverbère à la croisée des routes      et l'ombre gigantesque de la nuit sur la plaine

dans la nuit froide et humide de novembre, un autre enfant descend du bus
....

un enfant marche à mes côtés dans la lumière un enfant de lumière marche à mes côtés

     sans me toucher, ma main, la sienne, pourtant me conduit

un enfant me conduit    éclaire, chaque pas devant celui qui a été, peut-être, et pourrait être    rayonne en moi      fuite dans la lumière
...

on pourrait bien se taire, et la musique sourdre en nous, les mots jamais écrits     on pourrait vivre ainsi dans le temps du passage       terre, peut-être davantage encore
....

qu'importe alors que tous ces lointains soient à jamais imaginaires                                   l'enfant marche dans la lumière            une montagne          avance          et me respire
.....



Pierre Dargelos: Des chemins vers la mer

Encres Vives - N° 436
...
Je vous écris du bout du monde
d'un orient extrême et d'un ciel renversé
alors que fléchit la lumière
que s'approfondit le silence
et que le regard se replie
pour vous confirmer ce qui suit
nos crépuscules
en dépit des lieux
sont les mêmes.

Pierre Dargelos habite en Polynésie



Christian Saint-Paul: Indalo

Encres Vives - N° 441

7 -

Avançant sur Turre
le village disparaît
dissous dans le miroir du soleil
ne reflétant plus que le vide blanc
d'une terre en fusion.
Sur la place
quelques vieux
aguerris par de nombreux étés
se taisent
sous la complexité d'une haie d'arbres
taillés en hauteur
en un dais de feuillage.
Les yeux fixes
tournés vers leur mutisme
ils fuient le néant
qui les guette
comme des fruits mûrs.

D'autres textes de cet auteur sont ici



Fabien Marquet: Cent noms d'oiseaux que je n'ai pas appris

Encres Vives - N° 442

Aujourd'hui pas une parole pas un saint
n'est venu emboîter
le pas de l'espérance
la ville a prodigué son lot de malheureux...

une sirène deux pour soigner nos malades...

la nuit mendie son pain au bord des devantures



Ivan Dmitrieff: Présence

Encres Vives - N° 443

Demeure

            L'instant présent
allume la prairie
            de ton expérience

           Assis à aimer
l'oiseau de ton souffle
           se meut de l'espace

          Coeur pareil au feu
ouvert au silence
          tu éprouves le chant

         L'eau de ton front
ici s'abandonne
         à la lumière du vent

        Où dansent les reflets
sur le miroir du jour
        tu te reconnais

        Esprit au repos
tu te désaltères
        à la source de la vie

Le blog d'Ivan Dmitrieff est ici



Éric Dubois: Le silence sur la dune

Encres Vives - N° 444

Les mains du ciel
sont pliées dans la bataille

Et leurs paroles se sont perdues
dans la hâte des jours

Quand dodelinent la matière
et son soufflet de forge

Le temps alors est une caricature

Le commerce à la place
de l'affect

Mécanique d'un monde
qui crache des chiffres

Dont les reflets imitent
le vrai



Marcel Migozzi: Temps morts (extraits du journal d'un soldat victime de la guerre 39/45)

Encres Vives - N° 446

Dans l'hiver 39/40
...
Un canon de 65 m/m est pourtant scellé
sans compassion pour le sol

*
...
Les chouettes qui huent et se déplacent
sont des guetteurs ennemis
                                             Alors
rester immobiles confondus avec des arbres
maîtriser les boules de nerfs
garder un sang froid de feuille morte

*
...
Autour de la maison des boites de conserve vides suspendues à
               des         fils         de          fer
pour qu'elles tintent si                                   quelqu'un

*

Ne pas se montrer aux fenêtres      pas de place
pour les têtes brûlées

*
...
Le courrier suit son homme

Ah l'odeur des colis des marraines de guerre
                              écartelés comme
Souviens-toi
                              des corps d'autrefois
...
D'autres textes de cet auteur sont ici



Rose des Temps - N° 23 - Hiver 2015

Claude Roy (1915-1997)

Petit matin

Je te reconnaîtrai aux algues de la mer
au sel de tes cheveux aux herbes de tes mains
Je te reconnaîtrai au profond des paupières
je fermerai les yeux tu me prendras la main

Je te reconnaîtrai quand tu viendras pieds nus
sur les sentiers brûlants d'odeurs et de soleil
les cheveux ruisselants sur tes épaules nues
et les seins ombragés des palmes du sommeil

Je laisserai alors s'envoler les oiseaux
les oiseaux long-courriers qui traversent les mers
Les étoiles aux vents courberont leurs fuseaux
les oiseaux très pressés fuiront dans le ciel clair.
____________________________________________

Jean Malrieu (1915-1976)

Ma mère

Quel temps fait-il?
La fenêtre est couverte de sable.
Elle fait le ménage, époussette des meubles qui n'existent plus.
La pluie raconte des histoires où passent des sifflets de locomotive.
Le facteur ne passe pas chez les morts. Moi, je suis la photographie sur la commode.
Où sont rangées mes cravates d'adolescent.
J'écoute son pas alerter le vide.
Je frappe.

Un autre texte de cet auteur est ici



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