Un peu d'histoire
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Je tiens tout d'abord à rendre un hommage particulier au guide qui nous a accompagnés tout au long de notre visite. Jamais, au cours de mes nombreux voyages, je n'ai rencontré de guide aussi compétent et aussi visiblement passionné par son métier. Ancien enseignant, cet homme, âgé de plus de 60 ans, connaissait bien les sites qu'il nous faisait visiter pour les avoir parcouru inlassablement durant son enfance. Aucun détail ne lui avait échappé, qu'il s'agisse des scènes sculptées sur les murs susceptibles de piquer notre curiosité ou de l'endroit le plus approprié pour prendre une photo à telle ou telle heure du jour. Il nous a fourni une foule de précieux renseignements sur les religions du Cambodge, ses mythes, l'architecture de ses temples et son histoire, y compris l'histoire récente. Intellectuel, il fut épargné par les Khmers rouges grâce à son père qui était paysan. Mais il perdit un de ses fils de 18 ans décapité d'un coup de pelle. Lui-même ne survécut à la famine qu'en se nourrissant, en cachette, d'une soupe de la peau d'un serpent abandonnée sur un chemin au moment de la mue. Père de nombreux enfants encore vivants, il les a incité à apprendre qui le Français, qui l'Anglais, qui le Chinois, qui le Japonais... afin qu'ils puissent prendre sa relève et guider à leur tour les touristes quand il ne sera plus en état de le faire.

Avant de brosser à grands traits l'histoire du Cambodge à partir des sites que nous avons visités, sans doute n'est-il pas inutile de rappeler qu'elles sont les origines de la population de ce pays. Selon des hypothèses sérieuses, étayées par l'étude des principaux gisements paléolithiques, le premier peuplement de la péninsule indochinoise peut être rattaché à la famille australienne primitive. Puis, à partir du 5ème millénaire, des peuples, vraisemblablement originaires de la Chine méridionale, vinrent submerger le sud-est asiatique. Il s'agit surtout de deux vagues mélanésiennes, la première donnant naissance à une culture dite Hoabinienne, la seconde donnant naissance au Bacsonien. Elles furent suivies au 3ème millénaire par plusieurs vagues indonésiennes (proto-malaises et malaises) qui correspondent à la période néolithique. De la fusion de ces derniers émigrants indonésiens et de la population mélanésienne du continent est né le groupe dit Mon-Khmer, qui peupla l'Indochine et la péninsule malaise et essaima jusqu'aux frontières de l'Inde. Sur le territoire du Cambodge actuel, une riche culture néolithique est attestée au 2ème millénaire par les grands sites de MluPrei, Samrong Sen, Mimot. Cette culture se développa jusqu'au 2ème siècle avant l'ère chrétienne en une civilisation d'agriculteurs, d'éleveurs et de pêcheurs, qui avec les grands tambours de bronze, a laissé d'admirables témoignages de ses techniques et de son art. Cette société dite Dongsonienne était alors parfaitement préparée a accueillir l'apport d'une civilisation supérieure, celle de l'Inde. Ce que l'on nomme l'indianisation du sud-est asiatique ne fut aucunement le résultat de conquêtes coloniales ou même d'une immigration massive, mais celui de l'apparition de navigateurs et de commerçants indiens venus de la côte de Coromandel et apportant avec eux leurs cultes (le bouddhisme et le brahmanisme), leur écriture et leur langue sacrée (le sanscrit), leurs légendes, leurs systèmes politiques, leurs techniques, etc., qui furent adoptés librement. La langue de ces premiers habitants de l'Indochine méridionale appartient à la famille dite austro-asiatique, et plus spécialement au groupe Mon-Khmer auquel se rattachent le cambodgien, le môn de Birmanie et du Siam, les dialectes de Malaisie (semang), du centre indochinois (bahnar, mnong), de l'Inde du Nord-Est (munda) et même de la Chine du Sud (palaung, wa, bulang). A l'époque historique, du 1er au 10ème siècle, les différentes étapes de formation de l'empire khmer (Fou-Nan, Tchen-La, Angkor) amenèrent un nouvel apport de sang indonésien (Malais, Chams, Javanais). Enfin, à partir du 13ème siècle, les caractères ethniques se fixèrent définitivement. La population khmère, qui peuple aujourd'hui le Cambodge ainsi que plusieurs provinces du Sud-Vietnam et de la Thaïlande, ne peut donc être confondue avec les peuples thaïs et vietnamiens, émigrés du sud de la Chine à une date relativement plus récente. Ce bref exposé sur le peuplement du Cambodge achevé, venons en à notre sujet principal: l'histoire de ce pays appréhendée à travers la visite de ses principaux sites historiques.

Tous les sites dont il est question ci-après sont situés à proximité de Siem Reap. Cette ville tire son nom d'une victoire des troupes khmères sur celles de la Thaïlande. Étymologiquement, Siem Reap signifie le Siamois écrasé. Les Cambodgiens eurent d'ailleurs souvent maille à partir avec leurs voisins Thaïs. C'est pour se prémunir contre leurs empiétements qu'un roi du Cambodge réclama, au 19ème siècle, l'appui de la France. Cette initiative aboutit au protectorat (1863). Les relations entre notre pays et le Cambodge sont donc anciennes et elles ne reposent pas sur une conquête coloniale classique. En signe d'amitié, Napoléon III fit don au roi du Cambodge de l'époque du pavillon qui avait été bâti à l'intention de l'impératrice Eugénie lors de l'inauguration du canal de Suez. Ce pavillon se trouve encore aujourd'hui dans l'enceinte de la résidence royale de Phnom Penh. Avantage plus significatif, la France fit restituer au Cambodge la région d'Angkor dont la Thaïlande s'était emparée. Plus tard, au moment de la seconde guerre mondiale, une nouvelle rectification de frontière eut lieu à la demande de notre pays au profit de son protégé (1941-1946). La présence française n'eut pourtant pas pour le Cambodge que des résultats heureux et les relations entre les deux pays n'ont pas toujours été idylliques. En 1884, une sanglante rébellion éclata. Elle devait durer 3 longues années. A l'époque de l'Indochine, qui comprenait, rappelons-le, les trois pays de la péninsule (Vietnam, Laos, Cambodge), une province méridionale du Cambodge fut rattachée administrativement à Saigon pour des raisons de commodité car elle se trouvait plus proche de cette ville que de Phnom Penh. Lorsque l'heure de l'indépendance sonna, ce territoire fut annexé purement et simplement par le Vietnam.

Le roi Norodom Sihanouk était monté sur le trône en 1941. Ce monarque était ouvertement francophile en dépit de sa volonté d'obtenir l'indépendance de son pays. Aussi l'abandon du protectorat de la France sur le Cambodge fut-il acquis par la négociation et sans troubles notables.  Après l'indépendance, Norodom Sihanouk abdiqua au profit de son père afin de pouvoir se livrer à des activités politiques et devenir Premier ministre. Il créa un parti dont l'idéologie était une subtile alliance de bouddhisme et  de socialisme et pratiqua le non-alignement en matière de politique extérieure. Ce n'est pas un hasard si le général de Gaulle choisit Phnom Penh pour y stigmatiser l'intervention américaine au Vietnam. Mécontents des prises de position du Prince et des facilités que le Cambodge offrait au Viêt-cong,  les États-Unis bombardèrent Phnom Penh, dont la cathédrale fut détruite. Avec leur appui, un militaire, Lon Nol, fomenta un coup d'État qui chassa Norodom Sihanouk du pouvoir. La guérilla communiste, qui jusqu'alors végétait, fut renforcée par tous ceux qui n'acceptaient pas ce changement de régime téléguidé de l'étranger. Ironie de l'histoire, le chemin du pouvoir était ainsi ouvert à Pol Pot au nom de l'anticommunisme! Après bien des péripéties tragiques, Norodom Sihanouk retrouva son trône. Il s'efforça alors de favoriser l'usage du Français en rendant son apprentissage obligatoire. Mais la jeunesse, attirée par le mirage américain, malgré les vicissitudes des années passées, manifesta contre ce projet qui dût être abandonné.
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Chronologie des principaux événements de l'histoire du Cambodge: 

-120000 ans (Pléistocène supérieur): apparition de l'homme en Indochine méridionale. 
-5000 ans (Néolithique): densification de la population et apparition d'une culture néolithique florissante au nord du Cambodge actuel. 
Premiers siècle de notre ère: constitution du Fou-Nan, précurseur du Cambodge angkorien, au sud de la péninsule indochinoise; selon la tradition, son premier roi aurait été un brahmane venu de l'Inde. 
5ème siècle: le Fou-Nan, après avoir étendu sa domination au delta du Mékong, au bassin du Menam et à une partie de la péninsule malaise, atteint son apogée. 
6ème siècle: le Tchen-la, une principauté du Moyen-Mékong, foyer de l'épanouissement de la puissance khmère, absorbe le Fou-Nan. Dans ses capitales: Sambor Prei Kuk et Angkor Borei se développe une brillante civilisation. 
7ème au 12ème siècle: expansion de l'empire khmer.  
8ème siècle: Le Tchen-la s'effondre. 
802-830 (date sujette à caution): Jayavarman II s'efforce d'émanciper les Khmers des tutelles javanaise et chinoise, et fixe les assises de la monarchie angkorienne en établissant le culte royal comme religion de l'État. La monarchie angkorienne durera cinq siècles.  
Les successeurs de Jayavarman II, particulièrement Indravarman I (l'unificateur), Yaçovarman I (le fondateur d'Angkor), Suryavarman II et surtout Jayavarman VII, l'une des plus grandes figures de l'histoire universelle, poursuivent le développement d'une civilisation qui mena à bien de gigantesques travaux utilitaires (bassins et canaux), édifia une immense cité et construisit des sites d'une beauté architecturale et sculpturale rarement égalée; cette civilisation atteignit son apogée sous le règne de Suryavarman II 
877-889: règne d'Indravarman I qui agrandit son royaume de manière pacifique. 
889-910: règne de Yaçovarman I, fils du précédent, qui prend le pouvoir par la force, invente l'écriture khmère, commence à construire à Angkor et serait mort lépreux. 
1050-1066: règne de Udayadityavarman II, qui construit le Baphuon, dédié à Shiva, et le Mebon situé au centre du Baray occidental (lac artificiel) qu'il achève. Plusieurs tentatives de rébellions agitent le pays sous son règne. 
1066-1080: règne de Harshavarman III (invasion cham qui entraîne de nombreuses destructions en 1074, guerre infructueuse en alliance avec la Chine contre le Vietnam en 1078). 
1113-1150: règne de Suryavarman II qui paie tribut à la Chine, tente en vain de conquérir le Vietnam et construit Angkor Vat, dédié à Vishnou. 
1150-1160: règne de Dharanindravarman II. 
1160-1165: règne de Yaçovarman II monté sur le trône à la place du fils du précédent, le futur Jayavarman VII,  lequel guerroie contre les Champas et accepte de continuer la guerre sous l'autorité du nouveau roi. Une conspiration qui tient le roi pour une incarnation de Râhu, monstre de la cosmogonie hindouiste, tente de le renverser; il est sauvé par un fils de Jayavarman. Mais ce n'est que partie remise : un mandarin félon l'assassine pour prendre sa place en 1165.  
1166-1177: règne de l'usurpateur Tribhuvanadityavarman qui a tué Yaçovarman II. 
1177-1178: invasion et sac d'Angkor par les Champas de Jayaindravarman IV. L'usupateur Tribhuvanadiyavarman est tué par les envahisseurs.  
1181-1218: règne de Jayavarman VII, fils de Dharanindravarman II, qui triomphe des Champas et restaure la puissance khmère. Ce grand batisseur est bouddhiste. 
13ème siècle: le grand empire angkorien, qui débordait largement le Cambodge actuel, doit faire face à des invasions venues de la Thaïlande (Siam) et du Vietnam. 
1431: les Siamois s'emparent d'Angkor qui est mise à sac; la puissance angkorienne est entamée. Les souverains khmers vont déplacer leur capitale plus au sud où ils résisteront pendant plus de quatre siècles aux invasions siamoises; le royaume khmer affaibli perdra peu à peu plusieurs provinces sans jamais renoncer à sa souveraineté; il sortira de cette lutte ravagé et épuisé. 
1658: le roi du Cambodge demande la protection de l'empereur d'Annam et doit lui céder le Vietnam méridional.  
1845: Ang Duong est investi roi du Cambodge au nom des deux souverains du Siam et de l'Annam; il entreprend des réformes administratives (fiscales, judiciaires) ainsi que de grands travaux d'infrastructures. 
1853: Ang Duong fait appel à Napoléon III pour le protéger contre ses voisins. 
1859: Norodom 1er, fils de Ang Duong, succède à son père sur le trône du Cambodge. 
1863: Norodom 1er est contraint d'accepter le protectorat de la France sur le Cambodge. 
1865: Phnom Penh devient la capitale du royaume khmer. 
1877: début de la suppression progressive de l'esclavage au Cambodge. 
1884: rébellion nationaliste contre la main-mise française sur le gouvernement du Cambodge. 
1887-1894: le Cambodge est placé sous l'autorité du Gouverneur général d'Indochine. 
1897: abolition légale définitive de l'esclavage. 
1905-1908: restitution au Cambodge des provinces du nord-ouest. 
1909-1913: adoption d'un code pénal. 
1914-1916: manifestations paysannes contre les fonctionnaires cambodgiens. 
1920-1924: création du musée et de la bibliothèque nationale; adoption d'un code civil et d'un code de procédure pénale. 
1925: traité d'amitié franco-siamois; révolte antifiscale, assassinat du résident de Kampong Chnang. 
1931-1936: impression du premier journal en langue khmer. 
1941: Norodom Sihanouk devient roi du Cambodge; la défaite française entraîne l'arrivée des Japonais au Cambodge. 
1942: révolte dite des ombrelles. 
1945: dissolution, par ordre du roi, de l'Assemblée constituante, dominée à une très large majorité par le Parti démocrate pour lequel militaient, entre autres, Saloth Sar (Pol Pot) et Ieng Sary, futurs dirigeants des Khmers rouges.  
1947: le Cambodge devient une monarchie constitutionnelle. 
1950: signature par le Cambodge de la convention des Nations Unies sur les génocides.  
1951: fondation du Parti révolutionnaire du peuple khmer, qui deviendra par la suite le Parti communiste du Kampuchéa, l'organe politique des Khmers rouges. 
1953: accord avec la France débouchant sur l'indépendance.  
1954: la conférence de Genève met fin à la première guerre d'Indochine; la France quitte la région où elle est remplacée par les États-Unis; une seconde guerre commence. 
1955: Sihanouk abdique au profit de son père pour prendre la tête d'un parti socialiste-bouddhiste et participer à la vie politique de son pays; admission du Cambodge à l'ONU. 
1956: réformes constitutionnelles; Sihanouk reçoit l'aide militaire des États-Unis pour lutter contre le mouvement communiste, mais il accepte également l'aide de la Chine communiste ce qui provoque la grogne des États-Unis. 
1958: le droit de vote est accordé aux femmes. 
1959: attentats contre Sihanouk; on soupçonne la CIA de les avoir fomentés. 
1960: Sihanouk devient chef de l'État, à la mort de son père. La démocratie cambodgienne est fondée sur l'existence d'un Congrès national et sur un système d'audiences populaires. Le Congrès national, ouvert à tous les citoyens, est convoqué deux ou trois fois par an par le président du Conseil des ministres; le chef de l'État prononce le discours d'ouverture; le président du Conseil des ministres dresse un bilan des activités de l'État; les congressistes donnent leur avis sur les questions à l'ordre du jour; les votes ont lieu à main levée; les débats du Congrès national durent deux ou trois jours. Les audiences populaires constitue une originalité du régime; le chef de l'État reçoit périodiquement en audience publique toute personne désirant lui présenter des doléance ou lui soumettre un litige; on pense évidemment à une mise en oeuvre du droit de pétition, mais cela va plus loin car cette institution est également l'instance suprême chargé de réprimer tous les abus et de sanctionner les irrégularités et les lenteurs administratives; les membres du gouvernement y sont conviés afin de fournir aux plaignants les explications nécessaires.    
1964: nationalisation des banques et des sociétés d'import-export; incursions des troupes américano-sud vietnamienne au Cambodge. 
1965: rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis et rapprochement avec les communistes vietnamiens. 
1966: Lon Nol, un anticommuniste, devient premier ministre. 
1er septembre 1966: le général de Gaulle prononce à Phnom Penh un discours appelant à la fin de la guerre que les États-Unis mènent au Vietnam.  
1967: brutale répression des mouvements de révolte paysans; des centaines de Khmers sont exécutés sans jugement; les mécontents grossissent les rangs communistes. 
1969: bombardements américains sur le Cambodge qui se rapproche des États-Unis. 
1970-1975: le Cambodge est entraîné dans la seconde guerre d'Indochine; Sihanouk, alors en visite à l'étranger, est chassé du pouvoir par un coup d'État pro-américain dirigé par Lon Nol; la monarchie cède la place à une république; les Khmers rouges, dirigés par Polo Pot et alliés à Sihanouk, se renforcent d'une grande partie de la paysannerie hostile au coup d'État; les villes sont peu à peu isolées. 
1974: une première attaque de Phnom Penh par les Khmers rouges échoue, non sans avoir causé de nombreuses pertes dans la population. 
17 avril 1975: les Khmers rouges entrent à Phnom Penh en liesse; Sihanouk devient président de la nouvelle république; la capitale est évacuée le lendemain sous le prétexte de la crainte de bombardements américain; un régime de terreur s'installe, il coûtera la vie à plus ou moins deux millions de personnes: partisans de Lon Nol, intellectuels, habitants des villes, Khmers rouges suspectés de tiédeur ou de révisionnisme (voir  ici). 
1976: création du Kampuchéa démocratique; une nouvelle constitution, un nouveau drapeau et un nouvel hymne national sont adoptés; Pol Pot devient Premier ministre; Sihanouk démissionne de la présidence et se réfugie à Pékin. 
1977: Pol Pot échappe à trois attentats; il multiplie les purges au sein de son parti qui se montre impuissant à assurer l'ordre; il parsème les frontières de mines antipersonnelles et menace le Vietnam, à qui il impute la responsabilité de ses échecs; ses réformes économiques s'avèrent catastrophiques. 
1978-1979: l'armée vietnamienne investit l'est et le sud du Cambodge; elle occupe Phnom Penh où elle installe un gouvernement communiste pro vietnamien; les Occidentaux et l'ONU continuent de reconnaître le régime de Pol Pot toujours nominalement allié à Sihanouk (voir  ici). 
1979-1991: guerre civile entre les pro vietnamiens et les Khmers rouges. 
1982: Sihanouk redevient président du Kampuchéa démocratique et dirige la résistance contre le Vietnam depuis Pékin. 
1989: retrait de l'armée vietnamienne. 
1991: accords de Paris qui mettent fin à la guerre civile; une force internationale d'interposition entre les factions voit le jour; Sihanouk renonce à la présidence du Kampuchéa démocratique pour se placer au-dessus des partis; le Conseil suprême du Cambodge l'élit président; la monarchie constitutionnelle est rétablie avec Sihanouk pour roi; trois partis se disputent le pouvoir: le Parti du peuple cambodgien (communiste), le parti monarchiste et un parti pro occidental; plusieurs tentatives de coups d'État, suivies de réconciliations, agitent la classe politique, mais le gouvernement reste aux mains de Hun Sen, chef du Parti du Peuple cambodgien (voir  ici). 
1998: mort de Pol Pot au maquis dans des circonstances mystérieuses (voir  ici). 
2003: création d'un tribunal international pour juger les Khmers rouges coupables des massacres. 
2004: Sihanouk abdique au profit de son fils cadet Norodom Sihamoni. 
2007: premières audiences du tribunal chargé de juger les responsables de l'autogénocide 
2012: une découverte majeure est rendue possible grâce à l'emploi d'une nouvelle technique basée sur le laser. Elle révèle, dans les environs d'Angkor de plusieurs grandes villes inconnues qui virent le jour entre le 7ème et le 12ème siècle.

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Cette digression d'histoire quasi contemporaine achevée, je reviens à mon sujet: les sites archéologiques.

Le plus ancien site visité est Prasat Ak Yom construit du 7ème au 9ème siècle sous le nom d'un roi dont j'ai oublié le nom. Il n'en reste que peu de chose. Ce site était dédié au culte brahmanique. A côté, on peut voir le Baray occidental, un vaste plan d'eau artificiel de 8 km de long sur 2 km de large.

Entre le 7ème et le 12ème siècle, se développe, autour de Siem Reap, un empire qui sera le plus grand du monde à son apogée. Cet empire comptera plusieurs villes aussi peuplées que Phnom Penh aujourd'hui.

En 802, Jayavarman II (802-830 ou 850: les dates sont floues pour ce monarque) fonde le royaume angkorien, la ville, selon l'étymologie sanscrite, sur le plateau des Kulên. L'organisation sociale et politique de ce royaume sera centrée sur le culte du roi-dieu, un roi d'essence divine, incarnation d'une divinité, le plus souvent Shiva ou Vishnou pour l'hindouisme, Avalokitesvara, bodhisattva de la compassion pour le bouddhisme. Les grandes caractéristiques de l'architecture monumentale khmère se mettent en place et les rois concrétisent ses principes en faisant édifier un temple-montagne symbolisant leur position entre le séjour divin, le mont Meru, et le monde des hommes, celui de leurs sujets. Ce temple-montagne est enfermé dans une enceinte entourée de douves représentant l'océan primordial. Cet ensemble architecturale symbolise en quelque sorte le paradis sur terre et les difficultés de le gagner. Chaque monarque, s'il en a le temps, fait également construire un temple dédié à ses ancêtres, plus particulièrement à son père et à sa mère. 

Un peu plus tard, dans le courant du 9ème siècle, les rois Indravarman Ier et Yaçovarman construisent les temples du groupe de Roluos: Preah Ko (le boeuf sacré), Bakong et Lolei. On y célèbre  le culte brahmanique. La capitale  Hariharalaya, située dans la plaine, est la cité du dieu au visage divisé, pour moitié Vishnu et pour moitié Shiva. Le lac artificiel de Lolei est aménagé. Le Baray oriental, un vaste réservoir d'eau aujourd'hui à sec, est creusé. Vers l'an 900, Yaçovarman abandonne Hariharalaya. Il édifie, sur la colline qui lui a donné son nom, le Phnom Bakhêng, aux 109 tours-sanctuaires. Le Phnom Bakhêng est à la fois le centre d'une nouvelle capitale et celui de l'univers, symbole du mont Meru sur lequel résident les dieux dans la tradition de l'Inde.

Dans le premier quart du 10ème siècle, Harshavarman fait édifier Prasat Kravan. Dans la seconde moitié du même siècle,  Rajendravarman construit le Mebon Est. Ce monarque est également à l'origine de Pre Rup. C'est trois sites sont encore dédiés au culte brahmanique.

Le style de Preah Einkosai rappelle celui de Prasat Kravan et je suppose qu'il est à peu près de le même époque.

Fondé en 967 par un brahmane, Banteay Srei (ou Bantea Srei), la "citadelle des femmes", est, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de la capitale, un véritable joyau de pierre finement ciselée auquel, selon certains, rien ne saurait être comparé. Quelles convoitises n'a-t-il pas suscité, ce petit temple de grès rose aux décors exquis d'une prodigieuse richesse! L'identité du roi constructeur de ce site n'est pas clairement établie: Rajendravarman ou Jayavarman V? Il est probable que la construction a commencé sous le règne du premier pour s'achever sous celui du second.

Vers l'an 1000, est édifié Ta Keo (l'ancêtre Keo) par Jayavarman V ou Suryavarman 1er. Ce temple est dédié au culte brahmanique shivaïste.

Je n'ai pas retrouvé de dates  concernant Vat Athves. Compte-tenu de son architecture, je pense que sa construction pourrait avoir eu lieu du 11ème au 12ème siècle, en tous cas avant le règne de Jayavarman VII. Mais j'avance ceci avec beaucoup de réserves.

Tommanon (ou Thommanon), quant à lui, relève sans contestation de la fin du 11ème siècle au début du 12ème siècle. Il est dédié au culte brahmanique.

Sûryavarman II (1113-1150), le "Protégé du Soleil", construit Angkor Vat. Si l'art est ce par quoi les formes deviennent style, Angkor Vat est un sommet de l'art. Équilibre, harmonie, sens du rythme et des proportions, science de la lumière et de la perspective, le temple-montagne atteint ici à une perfection inégalable. Avant lui, les plus belles réussites ne semblent que des ébauches. Après lui, c'est un autre style qui s'imposera. Angkor Vat, c'est aussi une longue suite de galeries admirables orientées selon les quatre points cardinaux et qui assurent à la fois la liaison entre les sanctuaires, la diffusion de la lumière et l'unité harmonieuse du plan: oeuvre d'autant plus remarquable que la technique architecturale reste celle qui prévalait au temps où le bois était l'unique matériau.

Angkor Vat est la plus impressionnante construction religieuse jamais construite et elle a été édifiée en seulement une trentaine d'années, entre l'arrivée au pouvoir de Sûryavarman II et sa disparition, alors que la construction de nos cathédrales s'étalait sur plusieurs siècles! Il s'agit là d'une prouesse technique qui n'a pas été possible sans la mobilisation de milliers d'artisans et d'artistes. On sait que les bâtisseurs des temples khmers dressaient d'abord les murs et le gros oeuvre avant d'entreprendre la décoration des façades; le travail cessait généralement à la mort du roi qui avait ordonné la construction et c'est pourquoi bien des temples ne sont pas complètement achevés; Angkor Vat, malgré sa perfection, n'échappe pas à cette règle et l'on y découvre quelques statues à peine ébauchées. La largeur des douves et leur profondeur ont été calculées de manière que le sous-sol sur lequel repose l'ensemble architectural soit toujours convenablement imbibé d'eau. Sans cette précaution, qui montre le degré de connaissance des Khmers de cette époque en matière d'hydraulique, les constructions, qui pèsent quelques 500000 tonnes et, ne reposent sur aucune fondation, se seraient enfoncées dans le sable qui les supporte et se seraient effondrées depuis longtemps. La présence de l'eau a durci le sable et l'a transformé en une sorte de béton; c'est ainsi que cet ensemble architectural unique a pu parvenir jusqu'à nous. Les bâtisseurs ont savamment mélangé la latérite, facile à travailler, pour les remplissages, et le grès, plus dur, pour les parements. Des crampons de fer, renforçaient la solidité des murs en solidarisant les pierres entre elles. La maîtrise du fer et de ses usages, pour la fabrication d'outils et d'armes, pourrait expliquer en partie la domination économique, militaire et politique que l'empire khmer exerça un temps sur ses voisins. Des gisements de minerai de fer, ainsi que des fourneaux pour en extraire le métal ont été découverts à une distance raisonnable du centre de développement de la civilisation khmère. Quant aux pierres, elles venaient de loin sur un système de canaux particulièrement bien conçu est organisé pour l'irrigation mais aussi comme moyen de communication; de leur carrière, elles étaient posées sur des radeaux et pouvaient descendre jusqu'au lieu de construction par la force du courant. On l'a dit, les ingénieurs khmers étaient passés maîtres dans l'art du génie hydraulique, comme en témoignent les immenses bassins de retenue (baray) qu'ils ont creusés et les innombrables canaux qui sillonnaient leurs cités. On doit signaler que, s'il ne reste pas grand chose aujourd'hui de ces dernières, les sites religieux étaient à l'époque de leur apogée entourés de très grandes villes dont les maisons de bois étaient construites sur des levées de terre artificielles afin d'échapper aux inondations de la saison des pluies. C'est ainsi que la cité d'Angkor aurait pu compter jusqu'à 750000 habitants! Les architectes khmers étaient également dotés d'un sens rare de l'ensemble reflété par la perfection de leurs réalisations. Le riz étant la nourriture principal de la population, on peut comprendre toute l'attention qui était portée à l'eau, mais il est probable que cet intérêt ne se cantonnait pas uniquement à la sphère matérielle et qu'il touchait également à la sphère spirituelle; c'est ce que laisse supposer le fond d'une rivière sculpté de nombreux symboles religieux tournant autour du thème de la fertilité, comme le linga (le linga est une sorte d'autel - La pierre du milieu se compose normalement de trois parties: une carrée, en bas; une octogonale, au-dessus et une cylindrique, en haut - Cette pierre prend place au centre d'une cuve à ablutions - La cuve évoque un sexe féminin et la pierre centrale un sexe masculin - Le linga est une représentation de la trilogie brahmanique : Brahma, Vishnu et Shiva). Ces sculptures tapissant le fond d'une rivière qui descend vers la plaine habitée, sont antérieures à l'époque d'Angkor Vat. Elles sont comme une prière adressée aux dieux, en purifiant les eaux par le contact avec des images religieuses, afin que ceux qui en boiront s'en trouvent bien et que les terres arrosées donnent d'abondantes et saines récoltes.
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Sûryavarma II dans tout l'apparat du pouvoir - Bas-relief 
Source: vidéo Angkor, les fantômes de la Jungle
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Sous la domination de Sûryavarman II, l'empire khmer atteignit son apogée. Il s'étendait de la mer de Chine à l'océan indien. Il couvrait tout le territoire du Cambodge actuel, une partie du Vietnam méridional, du Laos et de la Thaïlande. Immense territoire dont la région du Tonlé Sap, énorme réservoir aux eaux poissonneuses, constituait le centre naturel, mais vulnérable, en un temps où les ressources agricoles étaient le nerf de la guerre. Pourtant, ce monarque puissant n'était pas totalement légitime. Il s'était imposé en évinçant son grand oncle. Est-ce pour consolider sont trône ou pour magnifier la grandeur de son règne qu'il se lança dans l'oeuvre gigantesque de la construction d'Angkor Vat? En tous cas, le monument est digne de la grandeur qu'il sut donner à son règne et à son pays.

Après la disparition de Sûryavarman II, l'empire connut une longue période de déclin. Est-ce par prémonition que ce roi avait fait placer à l'ouest, point cardinal des morts, l'entrée principale d'Angkor Vat, alors que les autres temples sont orientés à l'est? Il est plus probable qu'il choisit l'orientation des bâtiments afin que le soleil, au solstice de printemps, puisse plonger dans le puits creusé au sommet de la plus haute tour pour éclairer, une soixantaine de mètres plus bas une pièce cachée dans les entrailles du monument, dont on pense qu'elle aurait pu être la sépulture voulue par le monarque, lequel se serait ainsi rangé symboliquement au rang des divinités. Le temps passa. Les luttes intestines et les invasions, notamment celles des Chams, venus de l'est, dévastèrent le pays. En 1165, Tribhuvanaditya déposa Yaçovarman II. En 1167, Jayaindravarman IV, un usurpateur, s'empara du Champa (royaume des Chams) qui occupait l'Annam et une partie de la Cochinchine. En 1170, ce monarque belliqueux, après s'être assuré de la neutralité du Dai Viêt, entreprit la conquête de l'empire khmer par voie terrestre. Sa tentative échoua. Aussi décida-t-il de la renouveler par voie d'eau quelques années plus tard (1177). Une flottille de barques,  mues à la rame et chargées de guerriers, descendit la mer de Chine, en longeant la côte, des environs de Hué jusqu'au delta du Mékong. Elle remonta ensuite le fleuve jusqu'au Tonlé Sap, traversa le lac et débarque à proximité d'Angkor. Une bataille s'engagea. Tribhuvanaditya y trouva la mort. Angkor fut mise à sac.

Le triomphe des Chams ne fut toutefois que de courte durée. Jayavarman VII (1181-1243) monta bientôt sur le trône, à l'âge de 50 ans. Il chassa les envahisseurs et entreprit de restaurer la puissance khmère en construisant une multitude d'édifices, dont Angkor Thom, le Bayon, Preah Khan, Neak Pean, Ta Som, Banteay Kdei (ou Bantea Kdei), Ta Prohm, Srah Srang... Avec ce monarque, le bouddhisme du Grand Véhicule devient la religion prépondérante. Un style nouveau en est issu, celui des tours à visage. Aux portes d'Angkor Thom comme au Bayon, dans la forêt de visages de pierre qui y est érigée, ce qui frappe, ce n'est plus l'architecture en tant que telle, mais plutôt le fameux sourire d'Angkor, l'étrange expression contemplative de la divinité qui protège les Quatre Orients. Mais ce sourire bienveillant n'est pas exempt d'ambiguïté. Ne peut-on pas y voir le symbole du renoncement, du déclin d'avance accepté au faîte même de la gloire retrouvée?

La ville (Angkor Thom), peut-on lire gravé dans la pierre, fut épousée par ce roi (Jayavarman VII) en vue de la procréation du bonheur de l'univers.  Jayavarman VII  fit bâtir de nombreux hôpitaux car, selon une autre inscription: "C'est la douleur publique qui fait celle des rois et non leur propre douleur". Le roi est appelé "Maître de la surface d'en bas". C'est un dieu. Des ténèbres qui entourent l'univers aux portes de la montagne, il faut franchir l'océan cosmique. Aux avant-postes d'Angkor Thom veillent les génies du ciel, mais aussi leurs adversaires du monde souterrain: 27 géants de pierre de part et d'autre des chaussées qui mènent au coeur de la capitale du roi-dieu. Sur la terrasse des Incinérations royales, qui porte aujourd'hui son nom, trône la statue du Roi Lépreux. Doit-elle cette appellation aux lichens qui la rongent ou au premier fondateur d'Angkor, le roi Yaçovarman, qui mourut lépreux? Ou bien encore représente-t-elle Yama, le juge suprême? L'admirable sculpture gardera sans doute à jamais son secret. Unique en son genre, le temple du Bayon témoigne de la sollicitude d'un roi, pourtant pétri d'orgueil, pour son peuple. C'est à celle-ci que nous devons l'un des plus précieux documents que nous possédions sur la vie quotidienne du peuple khmer: scènes de pêche, promenade sur l'eau, divertissements familiers. Jayavarman VII a voulu que toutes ces activités, dédaignées par ses prédécesseurs, soient inscrites dans le grès des bas-reliefs au même titre que les hauts faits de son règne.
 

Poème de Jayavarman VII 

Ses pieds étaient une couronne de lotus sur la tête de tous les princes ; il repoussait ses ennemis dans les combats ; riche de joyaux qui étaient des vertus, il prit pour femme la terre et lui donna pour collier sa gloire. 

Voyant que la terre, dont la sagesse avait fait le ciel, était opprimée par la mort, il indiqua l’ambroisie des remèdes pour l’immortalité des mortels. 

Il souffrait des maladies de ses sujets plus que des siennes ; car c’est la douleur publique qui fait la douleur des rois, et non leur propre douleur. 

Bien que marchant en tête de la troupe des êtres d’élite, ce roi se fit solliciteur en pensant aux besoins de ses sujets; bien plus, il supplia les rois charitables du Cambodge de toujours l'imiter. 

Les bonnes œuvres que j'ai accomplies, vous devez les protéger, car elles sont vôtres aussi ; le protecteur d’une œuvre pie reçoit une part éminente des fruits recueillis par son fondateur, disent les sages. 

Plein d’une extrème sympathie pour le bien du monde, ce roi, de plus, exprima ce vœu : tous les êtres qui sont plongés dans l'océan des existences, puissé-je les en tirer par la vertu de cette bonne œuvre. 

Puissent-ils, avec les nymphes célestes qui suscitent le plaisir d’amour, qui abondent en voluptés divines, s’ébattre dans tous les points de l’espace, revêtus d’un corps divin, illuminant de leur éclat ce mérite spirituel qui est à moi.

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La boulimie de construction de Javayarman VII ne se limita pas à sa capitale. Plus de 12000 personnes habitaient les 60 ha du monastère de Ta Prohm, qu'il fit édifier en 1186 à la mémoire de sa mère. Dans ce qui fut ainsi l'équivalent d'une ville prospère règnent aujourd'hui les arbres, les oiseaux et les singes: exemple édifiant de l'état où furent retrouvés la plupart des temples khmers après des siècles d'oubli.

Génies des eaux, symboles de fertilité et, comme tels, objets d'un culte qui se perd dans la nuit des temps, les serpents nâga veillaient sur le petit lac artificiel du Srah Srang (ou Sras Srang) depuis la terrasse cruciforme du "débarcadère des Rajahs".

Le règne de Jayavarman VII devait être le chant du cygne de la civilisation khmère. Après la disparition du grand roi, la population épuisée, soumise à l'influence d'une religion qui prônait le renoncement, se résigna au déclin. Le grand roi constructeur, qui édifia dans l'urgence plus de monuments que ses prédécesseurs réunis, fut renié par ses successeurs et ignoré par les chroniques cambodgiennes des siècles suivants. L'avenir lui rendit cependant justice et il est aujourd'hui considéré comme un héros national et l'un des personnages les plus importants de l'histoire de l'humanité.

Jayavarman VIII (1243-1295) lui succéda. C'est sous son règne que furent martelés les bouddhas de l'allée monumentale de Preah Khan. Le bouddhisme avait alors cédé la place à un retour de l'hindouisme.

Un voyageur chinois , Tcheou Ta-kouan, fit un séjour prolongé à Angkor en 1296. Il consigna ses remarques dans un ouvrage intitulé "Mémoire sur les coutumes du Cambodge".

D'Angkor, Tcheou Ta-kouan a vu les grandes portes, fermées la nuit, ouvertes au matin, et les gardiens aux entrées, que seuls les chiens et les criminels aux oreilles coupées ne peuvent pas franchir. Il a parcouru les allées et admiré les demeures des princes, orientées vers le soleil levant, avec leurs toits de tuiles rondes qui les distinguaient des demeures des gens du peuple couvertes de chaume. Il a pu observer l'affairement des domestiques au rez-de-chaussée, tandis qu'à l'étage les maîtres passaient agréablement le temps en conversations. Il a eu la chance de pénétrer au coeur de la capitale et de s'émerveiller devant le Bayon. Marquant, le centre du royaume, se dressait une tour d'or, flanquée de vingt tours de pierre et de centaine de cellules. Du côté de l'est s'étendait un pont d'or avec deux lions de même métal placés de part et d'autre. Empruntant la terrasse des éléphants, Tcheou Ta-kouan s'approcha du Phiméanakas, le palais royal. Il ne put pas y pénétrer, mais on lui en conta les merveilles. Les indigènes prétendaient qu'un serpent à neuf têtes, maître du sol de tout le royaume, résidait dans sa tour. Ce serpent prenait toutes les nuits la forme d'une femme avec laquelle devait s'accoupler le monarque avant de rejoindre ses femmes et ses concubines. Si une nuit le serpent manquait le rendez-vous, son absence présageait la fin prochaine du roi. Si ce dernier oubliait d'honorer le serpent, un malheur s'abattait sur le royaume.

Membre de la suite de l'ambassadeur, le voyageur chinois assista aux audiences. Le roi tenait chaque jour audience par deux fois pour les affaires du gouvernement. Les fonctionnaires et les gens du peuple qui désiraient le voir s'asseyaient à terre en l'attendant. Une lointaine musique se faisait entendre. Puis on soufflait au-dehors dans des conques pour souhaiter la bienvenue au roi. Deux filles du palais relevaient alors un rideau de leurs doigts effilés et le monarque apparaissait, une épée à la main, à la fenêtre d'or. Ministres et gens du peuple joignaient les mains et frappaient le sol de leur front. L'arrêt du son des conques indiquait le moment où ils étaient autorisés à relever la tête. Suivant les souhaits du roi, ils pouvaient s'approcher et s'asseoir. Une fois l'audience achevée, le roi se retournait, les deux filles laissaient retomber le rideau et l'assistance se levait pour se retirer. Seul le prince était vêtu d'étoffes à ramages serrés. Il portait un diadème d'or ou il enroulait autour de son chignon des guirlandes de fleurs odoriférantes de l'espèce du jasmin. Un collier d'au moins trois livres de grosses perles ornait son cou. Aux poignets, aux chevilles et aux doigts, il avait des bracelets et des bagues d'or enchâssant des oeil-de-chat. Il allait nu pieds et la plante de ses pieds comme la paume de ses mains étaient teint en rouge. Il ne sortait jamais sans son épée d'or.

Le Cambodge apparaissait alors, aux yeux des voyageurs, comme un pays où il était facile de gagner son riz, de trouver une femme, d'aménager sa maison, de se procurer du mobilier et d'exercer son commerce. Toutefois, les ombres ne manquaient pas au tableau. La société était hiérarchisée à l'extrême et le sort de ceux qui figuraient en bas de l'échelle sociale était loin d'être enviable. Les gens du peuple étaient grossiers et très noirs, qu'ils habitassent dans la campagne ou dans les ruelles des villes. L'exposition au soleil expliquait le teint basané des gens du commun attachés aux travaux en plein air. Mais, plus misérables encore que le paysan et l'artisan, les serviteurs, c'est-à-dire les esclaves, étaient achetés parmi les tribus des solitudes montagneuses. Certaines personnes fortunées en possédaient plus de cent. Ces esclaves ne pouvaient ni s'asseoir, ni se coucher à l'étage. Ils résidaient en dessous. Lorsqu'ils montaient pour assurer leur service, ils devaient s'agenouiller et joindre leurs mains devant leur front pour l'anjali, le salut, se prosterner et c'est seulement alors qu'ils pouvaient s'avancer. Ils étaient battu à la moindre faute et devaient supporter leur correction tête courbée sans esquisser le moindre mouvement.

L'animation de la cité n'a pas échappée à l'illustre voyageur. Les charrettes couvertes de vannerie tirée par des boeufs à bosse se rendant au marché, les personnages à cheval ou en palanquin, les porteurs de charges suspendues aux deux extrémités d'un fléau, les marchandes vendant leurs fruits ou leurs poissons sur des éventaires de fortune... il a tout vu et tout noté. Le commerce était aux mains des femmes. Il ne s'exerçait pas dans des boutiques permanentes mais, le plus souvent, à même le sol sur des nattes. L'habileté des tisserands attira son regard et suscita son admiration. Sa curiosité s'étendit jusqu'à l'examen de la vie privée des gens du peuple. Les gens de la classe moyenne possédaient une maison, mais sans table, sans siège, sans bassine ni seau. Ils cuisaient le riz dans des marmites de terre. Ils préparaient la sauce dans une poêle de terre. Leur foyer se composait de trois pierres enfoncées dans le sol. Une noix de coco partagée en deux leur servait de louche. Pour servir le riz, ils utilisaient des assiettes chinoises de terre ou de cuivre et pour la sauce ils employaient des petites tasses de feuilles d'arbres qui ne laissaient pas filtrer la moindre goutte. Chez les riches, au contraire, les demeures regorgeaient de vaisselle d'or et d'argent et, si le mobilier était également à peu près absent, de moelleuses peaux de panthère ou de tigre y suppléaient. Quel contraste entre les demeures des gens du commun et celles des dieux, du roi et des princes où se succédaient les fêtes somptueuses au milieu de la cour et du peuple assemblés! Ce n'étaient alors que cortèges, déploiements de bannières, d'étendards et de fanions, tout un étalage de puissance guerrière et de raffinement dont le luxe parfois un peu efféminé laissait présager un prochain déclin.
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Reconstitution d'Angkor Vat - Source: Angkor, les fantômes de la jungle
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Comment et pourquoi une telle civilisation a-t-elle pu disparaître? C'est une question qui continue de tourmenter les archéologues. On l'a vu, Angkor fut conquise et saccagée. On peut supposer, qu'à un moment de leur histoire, les Khmers, qui avaient dominé l'Asie du sud-est, n'étaient plus capables d'assurer leur propre défense, peut-être par suite de changements importants dans leur environnement, comme le laisse entendre les modifications constatées sur le cours de certaines rivières. Quoi qu'il en soit, un ver était dans le fruit et l'abondance des constructions de Jayavarman VII ne parvenait déjà plus à masquer la décadence de l'architecture khmère. Toutes les civilisations sont mortelles: la civilisation du Cambodge n'a fait qu'obéir à cette loi d'airain.

Découvertes au milieu du 19ème siècle, par les Français qui s'installaient alors dans la péninsule indochinoise, les ruines d'Angkor – dont une reconstitution aussi limitée qu'approximative connut le succès que l'on sait lors de l'Exposition coloniale de 1931 –  ces ruines donc n'ont cessé de fasciner chercheurs et archéologues. La guerre qui ravagea le Cambodge à partir de 1970, la longue nuit que connut le pays sous la dictature des Khmers rouges, et durant les années qui suivirent l'effondrement du régime installé par Pol Pot, ont durablement compromis les travaux scientifiques sur le site archéologique le plus prestigieux d'Asie du sud. Depuis, ils ont cependant pu reprendre et une équipe internationale de chercheurs dont l'un des leaders – Christophe Pottier, de l'École française d'Extrême-Orient, lauréat d'un prix Clio pour 2007, a publié les résultats d'une étude de grande envergure conduite grâce à la confrontation de photographies aériennes, d'images satellitaires et de relevés effectués sur le terrain. Il est ainsi possible de distinguer un immense ensemble urbain plus étendu que l'agglomération de Los Angeles ou la région Ile-de-France. Effectué avec le soutien de la NASA, ce travail de cartographie a permis de faire apparaître un système hydrographique d'une importance jusque-là insoupçonnée, étendu sur mille kilomètres carrés et comprenant quatre réservoirs gigantesques dont le plus grand faisait huit kilomètres de long sur deux de large, avec des digues de dix mètres de hauteur sur cent cinquante mètres de largeur. Outre ces réservoirs destinés au stockage de l'eau de pluie en temps de mousson, des canaux aménagés pour récupérer celle des rivières, afin de l'acheminer vers les zones habitées ou les secteurs agricoles à irriguer, ont également été identifiés. Confirmant les intuitions formulées dès les années cinquante par Bernard Philippe Groslier de l'École Française d'Extrême-Orient, ces découvertes montrent que la population de l'immense ensemble urbain établi là dépassait sans doute le million d'habitants lors de l'apogée de la civilisation khmère. Outre ce système hydrographique, la nouvelle cartographie du site ainsi réalisée a révélé l'existence de plus de soixante-dix temples et autres édifices en ruine dans un périmètre qui, lors de sa plus grande extension, a pu atteindre 400 kilomètres carrés, pour la partie urbaine proprement dite, et 3000 kilomètres carrés en incluant les zones cultivées voisines. Les comptes-rendus (Proceedings of the National Academy of Sciences), publiés à partir du 13 août 2007, ouvrent des perspectives nouvelles à propos de la civilisation khmère. Il apparaît ainsi qu'Angkor fut sans doute la plus importante conurbation édifiée par l'homme avant l'ère industrielle, plus importante que les grands ensembles bâtis par les Mayas en Amérique centrale. Des cités chinoises contemporaines ont sans doute surpassé Angkor quant au chiffre de leur population mais aucune n'occupait un espace aussi étendu.

Pour plus d'informations, lisez ma lettre de Phnom Penh et les autres notes que j'ai recueillies (liens ci-dessous)



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