Chronologie détaillée de l'histoire de la Russie
et de la seconde Guerre mondiale
 
Cette chronologie relativement détaillée est assez longue à charger. Je l'ai établie d'abord pour moi, en consultant plusieurs sources. Elle peut comporter des imprécisions ou des erreurs involontaires que je m'efforcerai de corriger chaque fois que je les découvrirai. Pour ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, elle est élargie à un ensemble plus vaste, afin de mieux situer ce que les Russes appellent la Grande Guerre patriotique dans le contexte particulier, diplomatique, idéologique et militaire, de ce vaste conflit.
 
 
Une définition de l'âme russe:  

Sourire avec la larme à l'oeil, prendre les choses avec fatalisme et faire face quoi qu'il arrive, afficher une grande joie de vivre tout en étant pessimiste, être généreux, notamment de son temps, et faire toujours preuve d'hospitalité, se montrer sentimental envers et contre tout... 

Catherine Alexeïev - Dictionnaire insolite de la Russie - Cosmopole - 2014


La préhistoire 

A l'époque néolithique, un établissement humain existe à l'emplacement du Kremlin de Moscou. 

Au 2ème millénaire avant notre ère, une civilisation du bronze très évoluée, celle d'Andronovo, se développe en Sibérie. Les îles Solovki, dans la mer Blanche, sont habitées. 

Au 7ème avant notre ère, des peuplades nomades, d'origine indo-européenne, les Scythes, vivent sur les steppes eurasiennes; elles vont progressivement se diriger vers le sud de la Russie actuelle. 

Du 4ème au début du 2ème millénaire avant notre ère, le monde des steppes, qui s'étend aujourd'hui au sud de la Russie, est occupé par des communautés d'agriculteurs sédentaires (culture de Tripoljé). 
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Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
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Au 2ème millénaire avant notre ère, le développement de l'élevage et la généralisation de l'emploi de la roue entraîne une évolution de l'agriculture vers le pastoralisme. Les progrès dans la domestication du cheval favorisent l'évolution vers le nomadisme équestre et guerrier au Kouban. 
Au 9ème siècle avant notre ère, les Cimmériens, des guerriers nomades prennent le contrôle de la région au nord de la mer Noire. Ils vont en être chassés par les Scythes qui les poussent vers le sud. 

Au 5ème siècle avant notre ère, un peuple d'origine européenne, les Tashtyks, succèdent, en Sibérie méridionale (sites de Shestaovo et d'Oglakhti), dans le voisinage de l'actuelle Mongolie, à une population plus ancienne, celle des Tagars. Les Tashtyks ensevelissent leurs défunts soit dans des tombes individuelles, soit dans des tombes collectives. Les dépouilles sont accompagnées de vêtements, de bijoux, de statuettes d'animaux, de guerriers, de chevaux et même de chars, pratique qui fait penser à une influence chinoise. Certaines cadavres sont momifiés et d'autres incinérés; dans le second cas, les cendres sont recueillies dans de petits sacs en peau de mouton tannée placés eux-mêmes dans des figurines humaines de taille réelle faites en cuir bourré de foin qui tiennent l'office d'urnes. De superbes masques mortuaires artistiquement décorés, en kaolin et poudre de gypse mêlés à du sable, probablement directement moulés sur le visages des défunts, ont été découverts dans leurs sépultures. Les Tashtyks disparaissent au 4ème siècle de notre ère, sans doute sous la pression expansionnistes des Xiongnu. Ils sont absorbés par les peuples nomades proto-mongoles mais pourraient être à l'origine des Kirghiz ou de divers peuples de Sibérie méridionale: Shors, Altaïens, Téléoutes. 
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Masques mortuaires tashtyks 
(Source : Science et Avenir - Mai 2016 - N° 831)
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Aux 5ème et 4ème siècles avant notre ère, les Scythes sont établis en Ukraine et en Crimée; il sont en contact avec la civilisation grecque dont ils s'imprègnent peu à peu sans abandonner toutefois certaines de leur coutumes, notamment l'inhumation des morts, accompagnés de chevaux, de serviteurs, de bijoux et d'objets usuels divers, sous de vastes tumulus, les kourganes (la reconstitution d'une tombe scythe est ici). Les Scythes ne parviendront cependant jamais à constituer un État unifié et leurs différents clans se contenteront de liens souples de type féodal. 

En 514, Darius 1er entreprend une campagne contre les nomades du nord pour les empêcher de fournir en blé les Grecs ennemis des Perses. C'est un échec car les Scythes, refusant le combat, entraînent les envahisseurs à l'intérieur de leurs terres et, plus rapides qu'eux grâce à leurs chevaux et à leur armement léger, les harcèlent et les démoralisent, d'autant plus qu'ils ont la réputation de guerriers redoutables et cruels. 
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Les rites funéraires des princes scythes 
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Les tombes de leurs rois sont dans le pays des Gerrhiens (une tribu scythe), où le Borysthène (nom du Dniepr dans l'Antiquité) cesse d'être navigable. A la mort du roi, ils creusent là-bas une grande fosse carrée; quand elle est prête, ils prennent le cadavre qui a été recouvert de cire et dont le ventre a été ouvert, vidé, rempli de souchet broyé, d'aromates, de graines de persil et d'anis, et recousu ensuite; ils le placent sur un chariot et l'emmènent dans une autre de leurs tribus. Le peuple qui accueille le corps sur son territoire se livre aux mêmes manifestations que les Scythes royaux: ils se coupent un bout de l'oreille, se rasent le crâne, se tailladent les bras, se déchirent le front et le nez, se transpercent de flèches la main gauche. Puis le corps du roi, toujours sur son chariot, passe chez un autre peuple de l'Empire, accompagné de ceux qui l'ont reçu d'abord. Lorsque le mort et son cortège sont passés chez tous leurs peuples, ils se trouvent chez les Gerrhiens aux confins de leur empire et au lieu de la sépulture; alors, après avoir déposé le corps dans sa tombe sur un lit de verdure, ils plantent des piquets autour de lui, fixent des ais par-dessus et les recouvrent d'une natte de roseaux; dans l'espace demeuré libre, ils ensevelissent, après les avoir étranglés, l'une de ses concubines, son échanson, un écuyer, un cuisinier, un serviteur, un messager, des chevaux, avec les prémices prélevés sur les restes de ses biens et des coupes d'or, mais ni argent, ni cuivre; après quoi tous rivalisent d'ardeur pour combler la fosse et la recouvrir d'un tertre aussi haut que possible. Lorsqu'un an s'est écoulé, ils font une nouvelle cérémonie: ils prennent dans la maison du roi ses serviteurs les plus utiles - tous de race scythe car le Roi désigne lui-même qui le servira; il n'y a pas d'esclaves achetés en ce pays -; ils en étranglent cinquante ainsi que les cinquante chevaux les plus beaux, en vident et en nettoient le ventre, les bourrent de paille et les recousent. Puis ils fixent sur des pieux la moitié d'une roue, la jante tournée vers le sol; ils font la même chose pour l'autre moitié et enfoncent en terre un grand nombre de ces supports. Ensuite, ils passent une perche solide dans le corps de chacun des chevaux, en long, jusqu'à la nuque, et posent les extrémités sur les roues: l'une soutient la bête à la hauteur des épaules, l'autre supporte le ventre, à la hauteur des cuisses; les pattes restent pendantes et ne touchent pas le sol. Ils mettent aux chevaux un mors et une bride qu'ils tirent en avant de la bête et fixent à des piquets. Chacun des cinquante jeunes gens étranglés est alors placé sur son cheval; pour cela, chaque corps est transpercé verticalement par un pieu, le long de la colonne vertébrale, jusqu'à la nuque; l'extrémité inférieure du pieu dépasse le corps et s'emboîte dans une cavité ménagée dans l'autre pièce de bois, celle qui traverse le cheval. Ils installent ces cavaliers en cercle autour du tombeau, puis ils s'en vont. 
Hérodote
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Au 3ème siècle avant notre ère, les Scythes subissent la pression des Sarmates installés à l'est de Don. Leur puissance va se concentrer en Crimée. La ville de Néapolis, près de Simféropol, dirigée un temps par Silkour, centre d'échange important entre les contrées du nord et le monde grec, connaît une grande prospérité; les Scythes, de pasteurs nomades sont devenus des commerçants. 
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Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
Une page d'objets scythes du musée de l'Ermitage est ici
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Dans l'Antiquité, on peut supposer que les Baltes et les Slaves constituaient une unité linguistique balto-slave. 
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L'époque historique  

Au 1er siècle de notre ère, les Sarmates succèdent aux Scythes, du Danube au Kouban. A la fin du siècle, Tacite note l'existence d'un peuple intermédiaire entre les Germains et les Sarmates, les Vénètes, ancêtres des Slaves. Les Vénètes sont sédentaires et se battent à pied comme les Germains mais sont pillards comme les Sarmates. 
Au 2ème siècle de notre ère,  les Scythes disparaissent balayés par les Sarmates. Les Scythes, installés sur des terres fertiles, échangeaient aux Grecs leur production vivrière contre des produits plus élaborés (vin, orfèvrerie, oeuvres d'art...); disposant de métaux probablement tirés de l'Oural, ils se révélèrent de remarquables métallurgistes et orfèvres. Les Scythes pratiquaient probablement le chamanisme et se livraient à des sacrifices humains selon des coutumes qui s'apparentent à celles des Celtes. La culture des Sarmates était voisine de celle des Scythes; une de leurs tribus, celle des Alains, serait à l'origine des Ossètes. 
Du 3ème au 8ème siècle de notre ère, les tribus slaves indo-européennes peuplent progressivement la moitié orientale du continent européen; on continue de les appeler les Vénètes; ils laissent des traces de leur existence dans la région du Haut Dniepr (civilisation de Kiev), en Biélorussie, sur le cours supérieur de l'Oka, en Russie centrale; sédentaires, il n'en font pas moins preuve d'une grande mobilité et mènent des raids lointains; ils incinèrent leurs morts. Ces peuples, relativement hétérogènes, regroupent des éléments celtiques et germaniques d'Europe centrale avec d'autres populations de la zone forestière d'Europe orientale. Les Slaves orientaux (futurs Russes, Ukrainiens et Biélorusses) se regroupent dans la région de Novgorod et le bassin du Dniepr moyen; les premiers au contact des populations baltes, les seconds à celui de Varègues. 
Du 3ème au 4ème siècle, les Goths, venus du nord, une peuplade germanique, s'étendent le long du Dniepr, de la Baltique à la mer Noire, sur un espace mal défini. Les Goths atteignent leur apogée sous le règne d'Ermanaric (Hermanaric). Les Vénètes, plus au nord, restent d'abord relativement à l'écart des Goths mais finissent par être subjugués par Ermanaric. 
374: les Huns, venus d'Asie, apparaissent sur la Volga, au cours de leur migration vers l'Europe. Ils libèrent les Vénètes (futurs Slaves) du joug des Goths et certains Vénètes s'allient aux Huns; on les appelle les Antes (alliés en langue hunnite).  
376: Ermanaric, effrayé par l'intrusion des Huns, se suicide. 
Vers la fin du 4ème siècle, le roi ostrogoth Vinitharius (le massacreur de Vénètes), qui tentait de soumettre à nouveau les Vénètes, est écrasé par les Huns. Les événements conduisent les Antes à se doter d'une organisation militaire plus rigoureuse et à se soumettre à un roi: Boz. 
Durant la seconde moitié du 5ème siècle, les Slaves, profitant du déplacement des Goths vers l'ouest, quittent les régions forestières pour occuper les zones fertiles d'Ukraine et de Moldavie. 
6ème siècle de notre ère: des agriculteurs et des éleveurs s'établissent au bord des fleuves. Les Slaves continuent leur migration vers l'ouest en occupant les espaces cultivables abandonnés par les Germains au nord du Danube (actuelle Roumanie) et dans les Carpathes; ils se détachent ainsi de l'ancienne communauté forestière balto-slave. Ces peuples, qui se différencieront plus tard en  Slaves occidentaux (Tchèques, Slovaques, Polonais), en Slaves orientaux (Russes, Biélorusses, Ukrainiens) et en Slaves méridionaux (Bulgares, Serbes, Croates, Bosniaques, Macédoniens, Slovènes), sont alors culturellement homogènes et parlent la même langue.  
520: une série de guerres et d'incursions commence à opposer les Sclavènes (Slaves de l'ouest) à l'empire byzantin sur le Danube. 
530-560: les invasions slaves de l'empire byzantin se reproduisent périodiquement. 
555-590: les Turcs s'étendent vers l'ouest et viennent jusqu'à la Caspienne. Ils nouent des relations avec Byzance et contrôlent une partie de la Route de la Soie. 
567-568: les Avars, venus d'Asie, dominent la région qui s'étend du Danube à la Volga. 
580: les Avars soumettent une partie des Sclavènes. 
584: Avars et Sclavènes atteignent la Grèce. 

Les Slaves, par leur contact avec le monde byzantin, entrent dans l'histoire. Ils commencent à être appelés par ce nom dont l'origine étymologique reste obscure (peuple des marais, peuple de la parole, par opposition aux muets germaniques? Probablement pas esclaves, les Slaves ne pratiquant pas l'esclavage). Ces peuples commencent à se différencier en deux groupes: les Sclavènes à l'ouest et les Antes en Moldavie, en Ukraine et probablement en Biélorussie et dans les régions forestières du nord. Leur parenté culturelle et linguistique est encore très forte. Les Slaves sont des peuples sédentaires vivant de l'agriculture, dans des habitats sommaires éparpillés au coeur de la forêt et dans les marais. Ce sont des hommes libres qui prennent leurs décisions lors de réunions tribales. Ils n'en sont pas moins soumis à des chefs militaires pour diriger leurs entreprises contre leurs voisins. 
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Les moeurs des Slaves d'après un musulman 
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... Lorsque l'un d'entre eux meurt, ils brûlent son corps. Quand un membre de la famille meurt, les femmes se lacèrent les mains et le visage avec un couteau. Le lendemain du jour où on a brûlé le corps, on dépose les cendres dans une urne qu'on place sur une colline. Un an plus tard, ils remplissent de miel vingt pots, parfois plus, parfois moins, ils les portent sur cette colline où la famille du mort se rassemble, mange et boit, puis se sépare. Si le mort a trois femmes et que l'une d'entre elles affirme qu'elle l'aime beaucoup, alors on apporte près du corps deux pieux, on les plante en terre et on place un troisième à plat sur ceux-ci. Au milieu, on attache une corde; la femme monte sur un banc et attache le bout de la corde autour de son cou; alors on retire le banc, elle reste pendue et elle meurt par étouffement; on la jette ensuite sur un bûcher où son corps est consumé. Ils sont tous païens...  
Ibn Rusta
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7ème siècle: les Khazars, venus du nord du Caucase, refoulent les Avars vers l'ouest et dispersent les Bulgares qui s'établissent au confluent de la Volga et de la Kama, où ils fondent la Grande Bulgarie, et dans les Balkans d'où ils menacent Byzance. Les Khazars développent une brillante civilisation qui accepte toutes les religions malgré leur hostilité marquée contre les Arabes; ils favorisent les échanges commerciaux avec leurs voisins; ils sont dirigés par une dyarchie, un  kagan (pouvoir spirituel) et un bek (pouvoirs administratif et militaire). 
626: Constantinople est assiégée sans succès par les Avars et les Slaves. 
La guerre pousse les peuples slaves à se hiérarchiser tandis qu'ils se différencient. On commence à parler de Serbes, de Severs, de Croates, de Draguvites... 
8ème siècle: le territoire russe est habité par diverses peuplades (Varègues, Khazars, Tchoudes, Slaves...), pour la plupart nomades, vivant en tribus. Si la situation est relativement stable à l'ouest de l'Ukraine, à l'est du Dniepr on assiste à d'importantes modifications du peuplement impliquant parfois des peuples non slaves. Des Slaves venus des régions danubiennes s'installent en Russie, parmi les populations balto-slaves, qui les assimilent facilement. Les Slaves se déplacent vers le nord jusqu'au lac Ladoga. Les Varègues prennent progressivement le contrôle des fleuves, voies de communication entre la Scandinavie et le monde méditerranéen, tandis qu'une nouvelle puissance steppique, la Khazarie, s'impose sur les marches sud-est du monde slave. 
9ème siècle (date approximative): le kagan (ou le bek) des Khazars, qui a supprimé dyarchie à son profit, Bulan, ainsi que son aristocratie, se convertissent au judaïsme sans l'imposer aux populations qu'ils dominent. Les Khazars, un puissant peuple turc semi-nomade, ont fondé un État parmi les plus importants de la région à cette époque.  

La langue et la culture iranienne s'installent en Russie méridionale et contribuent à la formation identitaire des premières sociétés slaves. L'invention, en Bulgarie, de l'écriture cyrillique marque la naissance d'une véritable civilisation slave. Un premier noyau russe se développe entre les lacs Ladoga et Ilmen. 

La poussée des Varègues (commerçants et mercenaires vikings) venus de Suède en Russie peut être rapprochée des invasions normandes en France. Mais  ces peuples venus du nord traversaient déjà ce qui sera plus tard  l'empire russe par les routes commerciales fluviales qui menaient en Perse et à Contantinople. Ils allaient de l'Europe du Nord à la mer Noire et à la Caspienne en empruntant les fleuves russes, Dniepr et Volga. La première route ouverte fut celle de la Volga qui menait en Perse et la seconde celle du Dniepr, la route des Varègues aux Grecs, qui menait à l'empire byzantin. Pour franchir les périlleux rapides du Dniepr, il fallait pratiquer le portage des navires. L'opulente cité de Constantinople, aux produits variés, aux transactions nombreuses et lucratives, aux imposantes maisons de pierre ceinturées de remparts, attire et étonne ces commerçants encore  frustes venus d'endroits où les habitations sont en bois. Au passage, ils enlèvent des autochtones, notamment des enfants, pour les vendre comme esclaves dans la florissante cité grecque. Ils apportent à Constantinople des fourrures, de la cire, du miel et des esclaves et importent en retour des brocarts, des bijoux et les produits de luxe de l'artisanat byzantin. Ils sont redoutés, mais peuvent aussi servir de protecteurs contre d'autres menaces. C'est dans ce contexte que les Slaves font appel aux Varègues pour mettre fin à leurs dissensions internes, et obtenir leur protection, d'où le nom de ces guerriers qui signifirait mercenaires, comme on l'a dit plus haut. Ils se soumettent à eux dans l'espoir de mettre fin au désordre qui les divise est aux incursions de leurs ennemis. Les Varègues se fondent progressivement dans l'ensemble slave de sorte qu'il serait très exagéré de considérer la civilisation russe comme d'origine exclusivement nordique. L'apport à cette civilisation des peuples nomades du sud-est ne saurait être négligé.  
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L'expansion des Varègues - Source: Les origines de la Russie
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Les Rurikides 

Au 9ème siècle, apparaissent des principautés dont la plus importante sera un temps celle de Kiev, la Rus', dont l'origine étymologique est incertaine; on a pensé autrefois que ce nom était celui d'une tribu varègue, appelée aussi parfois Ruthénie, mais ce point de vue est aujourd'hui contesté. On dit aussi que Rus' viendrait de la couleur rousse de la chevelure des Vikings et le mot drakkar (dragon en langue nordique) du fait que leurs bateaux étaient ornés en proue de la représentation d'un dragon, ou encore qu'il découlerait du nom rameur. La principauté est gouvernée par les Rurikides, du nom de Rurik, le premier prince la dynastie, un homme d'origine varègue ou slave selon les sources, dans le cadre d'un régime de type féodal. Il aurait été appelé comme prince par la ville de Ladoga, sur la rivière Volkhov, au début des routes qui mènent à Byzance et en Perse. Il aurait construit sa résidence à part de Ladoga, sur une éminence. Plus tard, une ville s'élève à proximité, qui supplante rapidement Ladoga la ville nouvelle, Novgorod. C'est là que naîtront, au 10ème siècles, les bylines, sortes de chansons de geste russes, mi légendaires, mi historiques, qui seront compilées et mises par écrit au 17ème siècle, et disparaîtront au début du 20ème siècle.  

La Russie de Kiev 

856 (date controversée): les Slaves Polianes de la région de Kiev se soumettent au chef scandinave Askold (un voïvode, c'est-à-dire un gouverneur militaire de Rurik?) pour qu'il  les aide à repousser les Khazars qui leur imposent le paiement d'un tribut, comme aux autres peuplades slaves qui les entourent, à l'exception des Drevlianes. 

Le 18 juin 860, une flotte de 200 navires venant de la Rus' entrent dans le Bosphore et pillent les faubourgs de Tsarigrad (la ville de César), c'est-à-dire Constantinople pendant l'absence de l'empereur qui guerroie contre les musulmans en Anatolie. Les assaillants incendient les maisons et massacrent les habitants. Le patriarche Photios organise la résistance mais il est dépourvu de moyens militaires et il ne peut guère que prier la Vierge Marie. Heureusement, les portes de la cité sont solides et les remparts dissuasifs. Les envahisseurs reprennent donc la mer et se rendent dans les îles des Princes où est exilé l'ancien patriarche Ignace. Ils s'y livrent au pillage et au meurtre en tuant notamment une vingtaine de serviteurs du patriarche qu'ils emmènent captifs sur leurs bateaux où ils les coupent en morceaux à coups de hache. Puis ils disparaissent sans que la raison de leur retraite soit réellement connue. On parle du retour de l'empereur et d'une providentielle tempête qui les aurait décimés derrière laquelle on voit évidemment se profiler l'intervention divine : il aurait suffi de plonger un bout du voile de la Vierge dans l'eau de la mer pour que celle-ci se courrouce et détruise la flotte barbare! Les historiens modernes penchent plutôt pour une version plus prosaïque : gorgés de butin et de sang, ils auraient tout simplement décidé de rentrer chez eux! A leur retour de l'expédition Askold et Dir, qui la commandaient, s'installent à Kiev. 

867: Kiev se convertit temporairement au christianisme sous l'influence de Constantinople. Les prêtres grecs, sollicités par les barbares de prouver par des miracles la puissance de leur Dieu auraient jeté au feu un livre sacré et celui-ci, une fois les flammes éteintes, aurait été retrouvé intact. 

860 (ou 862)-879 (ou 874): Règne de Rurik, prince de Novgorod 
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A. Vasnetsov (1856-1933): Arrivée de Rurik au lac Ladoga - Source: Wikipédia
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Il existe plusieurs versions de la vie de Rurik (Riourik ou Riurik), personnage historique à demi légendaire, dont les origines sont incertaines. Avant de s'établir sur les bords de la Baltique, on dit qu'il aurait monté des expéditions de piraterie contre la France et l'Angleterre. Installé au pouvoir à Ladoga, puis Novgorod, en 862, à la demande, dit-on des habitants, pour lutter contre les Tchoudes, les Slovènes et les Krivitches qui les menaçaient, Rurik entreprend l'unification des populations russes du nord et de l'est. Mais il doit briser une insurrection de ceux qui l'ont appelé quatre ans après son arrivée. De plus, il sent son pouvoir menacé par l'expédition d'Askold et Dir à Constantinople et soupçonne ceux-ci de vouloir s'émanciper. Mais son âge avancé ne lui permet pas de réagir. Il meurt à Novgorod où son corps est brûlé selon les rites païens. Pendant l'enfance d'Igor, fils présumé de Rurik, âgé de 9 ans lors de son décès, Oleg, que l'on pense cousin de Rurik, lequel l'a désigné pour lui succéder, assure la régence.   

879-912: Règne d'Oleg le Sage, grand-prince de Kiev 

882-980: période de formation de la puissance de Kiev 

882: Oleg, prince de Novgorod, descend le Dniepr et s'empare de Smolensk; il continue jusqu'à Kiev où, déguisé en marchand, il attire à l'extérieur les seigneurs de la cité, Askold et Dir,  et les tue sous le prétexte qu'ils ne sont pas des princes, consommant ainsi les premiers meurtres fondateurs de l'État russe. Les Slaves de l'ouest conquis, après la soumission de ceux du nord et de l'est, Kiev devient la capitale de la nouvelle entité politique formée par les marchands scandinaves pour contrôler la fameuse route fluviale des Varègues aux Grecs. Le premier noyau de l'Etat russe vient d'être créé, et Kiev restera jusqu'à nos jours, dans l'imaginaire russe, la "mère" de toutes les villes russes.  
907: Selon les chroniques, Oleg monte une expédition contre Constantinople. Après avoir traversé la mer Noire, il se présente sous les murs de la ville, avec ses vaisseaux remplis de guerriers. Mais les Byzantins ont fermé le détroit avec une lourde chaîne. Les Rus' échouent leurs bateaux, les placent sur roues, hissent les voiles et, sous la poussée des vents, voguent sur la terre pour attaquer la ville là où nul ne les attendait. Les Byzantins, épouvantés par cet exploit, préfèrent négocier. Un premier traité, très favorable aux assaillants est signé. Oleg, qui ne venait pas pour piller mais pour que la Rus' soit diplomatiquement reconnue, peut repartir satisfait. Au moment de quitter Constantinople, il fait clouer son bouclier en haut de la porte la cité s'érigeant ainsi symboliquement en protecteur des Romains d'Orient.  
911: selon la tradition grecque, un second traité de paix confirme le précédent. Ces traités favorisent le commerce de la Rus' de Kiev avec Byzance en dispensant les marchands russes de payer les taxes imposées aux étrangers. Ils font entrer la Rus' dans le concert des nations.  

Oleg est un personnage historique : son nom et ses actions sont relatés dans les archives byzantines. La légende rapporte sa mort d'une étrange façon. Un mage lui aurait prédit qu'il périrait par son cheval. Avant de partir en campagne, il laissa donc son cheval de guerre habituel à l'écurie et en prit un autre. Lorsqu'il revint, le premier cheval était mort. Il se moqua du mage et voulut voir les restes de l'animal dont ne subsistaient plus que les os. Il porta l'un de ses pieds sur le crâne, comme pour l'écraser. C'est alors qu'un serpent sortit de l'une des orbites vides, lui mordit la jambe, et la prédiction du mage s'accomplit. A sa mort, il laisse un État qui est déjà le plus vaste d'Europe, par conquêtes successives des terres slaves, souvent au détriment des Khazars. Deux villes revendiquent  la possession de sa colline funéraire : Kiev et Novgorod. Mais est-il vraiment mort? Ne dit-on pas qu'il a tout simplement pris la mer!   

Les princes de Kiev instaurent des relations fructueuses avec Byzance et élargissent leur empire au détriment de leurs voisins Bulgares, Khazars et Pétchénègues, qui se livrent à des incursions meurtrières contre leurs possessions. Les règles de succession de ces princes ne sont pas bien établies; elles obéissent à la coutume plus qu'à un droit clairement défini. Souvent, le frère cadet succède à son aîné, le neveu à l'oncle ou le cousin au cousin. Il arrive aussi que les fils se partagent les terres du prince défunt. De ces imprécisions résultent de fréquentes querelles dynastiques. 

912-945: Règne d'Igor II, grand-prince de Kiev 

Igor serait le fils de Rurik et le gendre d'Oleg le Sage, mais ces informations ne sont pas certaines. Pendant les campagnes d'Oleg, c'est lui qui le remlace à Kiev. Igor poursuit la politique de son prédécesseur et tente d'agrandir ses possessions en direction de la Caspienne, mais il essuie un échec contre les Khazars. 

915: sur la steppe apparaissent des guerriers turcs à cheval qui molestent et pillent leurs voisins; ce sont les Petchénègues, venus d'Asie centrale, qui menacent la route des Varègues aux Grecs. 

941: Igor s'en prend à nouveau à Constantinople; sa flotte est repoussée par les feux grégeois. 
944: un nouveau traité est signé entre Constantinople et Kiev, moins avantageux pour Kiev, mais préservant tout de même les avantages commerciaux. En contrepartie, Igor s'engage à aider Constantinople à défendre ses colonies de Crimée. 

945: Igor signe la paix avec les Petchénègues. Il lève tribut par trois fois sur les Drevlianes (Drevliens), un peuple slave  (Drevliens), belliqueux et  pillard, dont on dit qu'il ne paya jamais tribut aux Khazars; la troisième fois est de trop : les Drevlianes sortent furieux de leur cité (Iskorosten). Igor est fait prisonnier, on l'attache à un tronc d'arbre et on le fend en deux tandis que sa troupe est massacrée. 
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Cérémonie funéraire en l'honneur d'un chef varègue sur les bords de la Volga 
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J'arrivai auprès du fleuve où se trouvait le bateau du mort. Mais il avait déjà été mis à sec. On avait dressé debout quatre étais aux quatre coins, et de grandes statues en bois, à forme humaine, formaient un cercle. On y amena le bateau et on le plaça entre les étais. Les hommes allaient et venaient au milieu d'eux et prononçaient des paroles que je ne compris point. Le mort était encore couché à l'écart, dans un coffre dont on ne l'avait pas encore retiré. Alors on prit un banc, on l'installa sur le bateau et on le recouvrit de coussins rembourrés, avec du brocart de soie grec et un oreiller de même étoffe. On mit ensuite au mort une culotte, des chaussettes, des bottes, un manteau et un caftan de tissu broché d'or, avec des boutons d'or et un bonnet en brocart de soie, garni de peaux de martre. On l'étendit ensuite dans la tente sur le bateau, on l'assit sur les coussins et on lui apporta des boissons enivrantes, des fruits et des plantes aromatiques, puis on plaça le tout à côté de lui. On mit aussi devant lui du pain, de la viande et des oignons... Ils mirent ensuite à côté du mort toutes ses armes, lui amenèrent deux chevaux qu'ils avaient si longtemps poursuivis qu'ils dégouttaient de sueur, les mirent en pièces à coups d'épée et jetèrent leur viande sur le bateau. Ils amenèrent ensuite deux boeufs, les mirent également en pièces et jetèrent celles-ci dans le bateau... Quand l'homme que l'on vient de mentionner fut mort, on demanda à ses femmes esclaves: "Qui veut mourir avec lui?" L'une d'entre elles répondit: "Moi..." Le jour des funérailles, les hommes lui rendirent visite à la file dans sa tente, on la conduisit à un tréteau cultuel en forme de bâti et les hommes l'élevèrent trois fois dans leurs mains pendant que l'interprète s'écriait: "Regardez, je vois ici mon père et ma mère." Puis: "Regardez, je vois maintenant tous mes parents morts assis ensemble." Et la troisième fois: "Regardez, je vois mon seigneur assis dans le royaume de l'au-delà, et c'est si beau, si vert! Près de lui sont des hommes et des serviteurs. Il m'appelle. Laisse-moi aller à lui." On la conduisit au bateau. Elle enleva ses deux bracelets et les donna à la femme que l'on appelle l'Ange de la Mort et par laquelle elle devait être tuée. Elle enleva aussi les deux anneaux de ses pieds et les donna aux deux filles qui étaient à côté d'elle, les filles de l'Ange de la Mort. Alors, on la monta sur le bateau mais on ne la laissa pas encore entrer dans la tente. Vinrent à ce moment des hommes avec des boucliers et des bâtons. Ils lui tendirent une coupe remplie d'une boisson enivrante. Elle la prit, chanta et la vida. Puis on lui tendit encore une autre coupe. Elle la prit et exécuta un long chant. Alors la vieille lui ordonna de se hâter de vider la coupe et de rentrer dans la tente du seigneur mort. Mais elle avait peur et devenait indécise. Elle voulait bien entrer dans la tente, mais elle se contenta d'y passer la tête. Aussitôt la vieille femme lui saisit la tête et la fit entrer à côté d'elle dans la tente. Les hommes se dépêchèrent de l'abattre à coups de bâton et de bouclier pour qu'on ne puisse pas l'entendre crier car, autrement, les autres femmes eussent eu peur et n'eussent plus voulu elles-mêmes mourir avec leur seigneur... Alors six hommes entrèrent dans la tente et eurent avec elle des rapports, les uns à la suite des autres. Puis elle fut couchée à côté de son seigneur. Deux hommes lui saisirent les pieds, deux autres les mains et la vieille femme appelée l'Ange de la Mort lui mit un lacet autour du cou, en passa  les extrémités à deux hommes pour qu'ils tirent, s'approcha elle-même avec un grand et large couteau, la frappa entre les côtes et ressortit le couteau. Les deux hommes l'étranglèrent avec le lacet jusqu'à ce qu'elle fût morte. Puis arriva le plus proche parent du mort; il prit un morceau de bois, l'alluma et revint au bateau, avec le bois dans une main et l'autre main sur son derrière car il était nu, jusqu'à ce que le bois brûlât sous le bateau. Ensuite les autres vinrent avec des morceaux de bois brûlant déjà du bout et les jetèrent sur le bûcher. Bientôt tout fut en feu, d'abord le bateau puis la tente, l'homme et la jeune fille et tout ce qui était sur le bateau... Le bateau, le bois, la jeune fille et le mort eurent vite fait d'être réduits en cendres. A l'endroit où le bateau tiré du fleuve avait été placé, ils dressèrent une colline ronde et érigèrent au milieu un poteau de bois de hêtre sur lequel ils écrivirent le nom du mort et celui du roi des Rus'. Puis ils s'en allèrent...   
Ibn Fadlan (922)
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945-964: Règne d'Olga, régente pour son fils Sviatoslav 

Olga, veuve d'Igor, devient régente et, selon des textes plus ou moins légendaires, son premier objectif est la vengeance de la mort de son mari. Le chef des Drevlianes (Drevliens) ayant tué le prince, de Kiev, il devient, selon les moeurs de l'époque, le propriétaire de tous ses biens, épouse comprise. Une ambassade est donc envoyée auprès d'Olga pour l'engager à convoler avec l'assassin de son défunt mari. Elle fait dire aux ambassadeurs qu'elle les recevra le lendemain pour les honorer publiquement et qu'ils retournent en attendant dormir dans leur bateau. Ce que ne savent pas les envoyés drevliens, c'est qu'un Varègue ne s'étend jamais dans son bateau avant sa mort! Elle ordonne alors de creuser un grand trou dans sa cour. Puis de solides gaillards en nombre suffisant vont jusqu'au bateau, le soulèvent le plus délicatement possible, et l'amènent jusqu'au trou au fond duquel ils le précipitent sans ménagement. Les Drevliens réveillés y sont enterrés vivants malgré leurs cris et leurs supplications. Puis elle imagine un plan machiavélique; elle accepte le mariage à condition d'être accompagnée dans son voyage par les plus sages et les plus forts des Drevliens. A l'arrivée de ces derniers, Olga les accueille courtoisement et les invite à procéder à leurs ablutions et à se reposer dans les thermes; une fois les Drevliens à l'intérieur de l'édifice, elle ferme les portes et y met le feu; ses plus valeureux ennemis périssent carbonisés! Mais sa soif de vengeance n'est pas encore assouvie. Les cendres des valeureux Drevliens sont encore chaudes qu'elle demande à leur chef l'autorisation de venir honorer son mari défunt là où il a trouvé la mort. Elle obtient l'autorisation et vient avec son armée. D'abondantes libations sont échangées avec les Drevliens. Une fois ces derniers ivres, elle fait massacrer par ses soldats 5 000 Drevliens! Puis elle va assiéger leur cité; les assiégés se défendent bien et leurs murs sont solides; elle comprend qu'elle n'en viendra jamais à bout; elle feint alors la générosité et leur annonce que, pour ne pas les ruiner, elle lèvera le siège si un pigeon et un moineau lui sont livrés par maison; ce tribut payé, une fois la nuit venue, elle ordonne d'attacher des brandons enflammés aux pieds des oiseaux et de les relâcher; ceux-ci regagnent qui leur pigeonnier, qui leur dessous de toit, et la cité devient la proie d'un immense brasier! 

947: Olga s'occupe de l'administration de la principauté et de la collecte des impôts. Elle découpe la Rus' en circonscriptions fiscales et inaugure un système de perception qui durera des siècles. 
  
955-957: Olga est demandée en mariage par Constantin VII Porphyrogénète lors d'une visite à Byzance. Elle se fait d'abord baptiser par Polyeucte en prenant l'empereur pour parrain, puis décline sa demande en arguant de sa parenté spirituelle pour refuser le mariage. Olga engage son fils Sviatoslav à se convertir, mais celui-ci refuse par crainte de se ridiculiser auprès de ses soldats : un prince guerrier peut-il se soumettre à un dieu né une étable? Les Rus' sont chargés de protéger la route commerciale contre les incursions des nomades de la steppe.  
959: Olga demande à Otton 1er le Grand, empereur romain germanique, de lui envoyer des missionnaires catholiques. La mission, première tentative de rapprochement avec l'Occident, échoue, probablement expulsée par Sviatoslav resté païen. 

964: la régence d'Olga cesse, mais elle continue d'administrer le pays, son fils étant souvent absent pour guerroyer. 

Morte en 969, Olga deviendra la première sainte russe et elle sera une sainte catholique aussi bien qu'orthodoxe. 

964-972: Règne de Sviatoslav 1er, grand-prince de Kiev 

964: Sviatoslav entre en guerre contre les Khazars dont les activités commerciales concurrencent celles de Kiev. Les Khazars sont sur la Volga ce que sont les Kievins sur le Dniepr. 
965: Sviatoslav conquiert le cours inférieur de la Volga et détruit l'État khazar. La steppe est désormais dominée par les Petchénègues. 
967-968: campagne du Danube à la demande de l'empereur Nicéphore Phocas : les Bulgares sont défaits, leur roi tué et la Bulgarie danubienne est rattachée à Kiev. 
Les Petchénègues assiègent Kiev mais Olga appelle son fils au secours et ils sont repoussés. Sviatoslav avance jusqu'à Andrinople et menace Constantinople. 
969: la principauté de Kiev est devenue, par les conquêtes de Sviatoslav, l'un des plus puissants États d'Europe. Il déplace sa capitale de Kiev à Pereïaslavets (Bulgarie).  
970: les habitants de Novgorod demandent un prince à Sviastoslav qui leur donne Vladimir, son troisième fils, encore à peine adolescent, un bâtard conçu avec une servante, Maloucha. 
971: Sviatoslav se dirige Constantinople, mais l'affaire tourne mal et, après avoir été battu à Preslav et devant Dristra (Silistra), il s'enferme dans cette dernière ville qui est assiégée par l'empereur byzantin Jean Tzimiskès. Sviatoslav, qui soupçonne les Bulgares d'être sur le point de le trahir en fait décapiter trois cents. Il tente une furieuse sortie qui échoue et finit par demander un armistice. Un nouveau traité d'échange d'État à État est signé. Les Byzantins s'emparent de la Bulgarie et rétablissent ses rois.  
972: Sviatoslav meurt dans une embuscade tendue par les Petchénègues, sans doute sous l'incitation des Byzantins. Kurya, son vainqueur, fabrique un hanap avec son crâne; il boit dedans au cours de ses festins pour s'approprier la force de l'ennemi dont il s'est débarrassé. 

Les deux fils légitimes de Sviatoslav se partagent la principauté : Iarolpok l'aîné reçoit Kiev et son cadet Oleg obtient les territoires conquis sur les Drevlianes. Vladimir est à Novgorod. 

972-980: Règne de Iaropolk 1er, grand-prince de Kiev 

976: les Kiéviens chassant sur les terres des Drevlianes, la guerre éclate entre Iaropolk et son frère cadet Oleg. Selon les chroniques, ce dernier, battu, s'enfuit avec son armée pour se réfugier dans une forteresse. Le tumulte et la presse sont si grands qu'il est précipité d'un pont dans les douves où il se noie. Selon la tradition varègue, Vladimir, frère du prince défunt, doit le venger en tuant son meurtrier, Iarolpok, son autre frère! 
977: Vladimir, qui redoute une action de Iarolpok contre lui, quitte Novgorod pour se réfugier en Suède. La Rus' entretient des rapports étroits avec la Scandinavie, comme une sorte de cordon ombilical, et cela durera longtemps.  
978-979: revenu de Suède à la tête d'une puissante armée, et en comgnie d'une épouse, Vladimir reconquiert Novgorod sur les troupes de Iarolpok puis marche sur Kiev. En chemin, il envoie des émissaires à Rogvold, prince de Polotsk, pour lui demander la main de sa fille Rogneda. Mais Iarolpok, qui convoite aussi la jeune femme, a sa préférence. Vladimir essuie un humiliant refus. Le prince de Polotsk n'accepte pas de marier sa fille à un bâtard, fils d'une servante. Vladimir, fou de rage, attaque Polotsk, viole Rogneda sous les yeux de ses parents, les tue Rogvold et emmène de force la jeune femme comme épouse. Leurs relations seront tumultueuses mais elle lui donnera tout de même plusieurs enfants. Polotsk étant un point stratégique sur la route de Kiev, sa prise, ainsi que celle de Smolensk, facilitent les projets politiques du conquérant.   
980: Vladimir, qui souhaite s'emparer de Kiev sans l'abîmer, réussit à en éloigner Iarolpok grâce aux intelliences qu'il a dans la place. Il bat Iarolpok, puis le tue, et viole sa femme Julie, laquelle met au monde peu de temps après un fils, Sviatopolk, officiellement le fils de Iarolpok, mais selon certaines sources celui de Vladimir. Le 11 juin, il a reconstitué à son profit le royaume de son père. 

980-1054: période d'apogée de la puissance de Kiev  

980-1015: Règne de Vladimir 1er le Grand ou Soleil Rouge (Beau), prince de Novgorod puis grand-prince de Kiev 
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Vladimir le Grand - Source: Internet
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L'arrivée au pouvoir de Vladimir 1er est donc le résultat d'un violent conflit intérieur qui l'oppose à son demi-frère Iarolpok. En l'absence d'un ordre successoral clair, les changements de règne débouchent sur des guerres civiles. Le nouveau prince combat les Viatitches, des Slaves des bassins de l'Oka et de la Moskova, les Polonais, les Lituaniens et les Bulgares de la Volga (musulmans).  

Vladimir s'adonna d'abord à une vie de plaisir. Aimant les femmes, on prétend qu'il en posséda près de 800 de différents peuples et tribus. Il organisait à Kiev de grands festins. 

981: Vladimir assoit son pouvoir sur des conquêtes militaires. Il porte la guerre à l'ouest contre les Polonais et les Prussiens. Il agrandit sa principauté en cercle concentrique autour de sa capitale selon un dessein qui semble pémédité et nomme à la tête de ses conquêtes ses meilleurs voïvodes. Il entreprend d'unifier sous son sceptre les tribus slaves en mettant en avant le culte de Peroun, une divinité commune au monde slave. Il en devient le grand prêtre afin de se doter d'un caractère sacré. Il célèbre la divinité par de nombreuses cérémonies accompagnées des sacrifices humains. C'est un échec, car les autres chefs de tribus peuvent aussi se réclamer de la même divinité. 

Cependant, autour de la Rus', le paganisme est en voie de disparition et le prince de Kiev pense à se tourner vers d'autres religions (catholicisme de Rome, christianisme de Byzance, islam des Bulgares de la Volga, judaïsme des Khazars. Il fait venir des sages de toutes ces confessions afin de s'informer sur chacune d'entre elles. Sur les conseils de ses proches, il envoie des émissaires dans les pays concernés pour étudier comment elles y sont pratiquées. En fait, il a déjà éliminé le catholicisme de Rome, pour n'avoir pas à se soumettre au pape, l'islam pour continuer à boire de l'alcool et manger du porc, le judaïsme parce que leur dieu a privé les Juifs de leur patrie. En réalité, ce ne sont là que des prétextes. Les desseins politiques de Vladimir l'obligent à tourner sans cesse ses regards vers Byzance, l'empire le plus ancien et le plus riche du monde qu'il connat. 
 
987: l'empereur Basile II de Byzance menacé demande l'aide de Kiev pour lutter contre la révolte de Bardas Sklèros. En échange, de son aide, Vladimir demande la main de la princesse Anne Porphyrogénète. Il essuie d'abord un refus car ce mariage ferait entrer un prince barbare parmi les héritiers du trône impérial, et, de plus, par la grande porte puisque la princesse est née dans la chambre de porphyre, la chambre pourpre, comme son nom l'indique, c'est-à-dire pendant le règne de son père, ce qui lui donne un caractère sacré. Mais, devant la gravité de la situation, l'empereur finit par se résigner, à condition que Vladimir se convertisse. 
988: Vladimir se convertit. Il triomphe des troupes de Bardas Sklèros à Chrysopolis. 
989: nouvelle victoire de Vladimir à Abydos. Comme Anne n'est toujours pas là, il s'impatiente et s'empare de la ville imprenable de Chersonèse, en Crimée, il est vrai suite à la trahison de l'un des assiégés qui lui permet de priver d'eau la ville fortifiée; il chasse les partisans de Bardas Sklèros et ses troupes se livrent aux pillages, au viols et aux massacres comme il est d'usage dans toute ville prise après avoir résisté. Cette victoire est une menace que les Byzantins interprètent sans difficulté : Vladimir n'est pas homme à attendre indéfiniment sa promise!  

990: Vladimir épouse la princesse Anne malgré la répugnance de cette dernière à quitter les jardins parfumés du Bosphore pour les froides steppes du Nord et la couche d'un barbare. La nouvelle religion, que le prince de Kiev impose à son peuple par une sorte de baptême collectif, lui offre l'opportunité de relancer l'unification des tribus slaves, sous la bannière d'un dieu dont ne peuvent pas se réclamer les autres chefs. Peroun et les anciennes divinités chamanistes sont jetées dans le Dniepr. De nombreux habitants de la principauté adoptent la nouvelle religion; il est vrai que Vladimir a clairement dit que ceux qui s'y refuseraient seraient considérés comme ses ennemis. D'autres peuples se convertissent également et entrent dans l'alliance de Kiev. Ce mariage est la plus grande victoire de Vladimir qui entre dans la famille dirigeante d'un empire millénaire ce qui fait de lui l'un des principaux potentats européens.  

Sa conversion fait l'objet de plusieurs récits différents. Il existe une version apologétique. Selon elle, Vladimir serait tombé aveugle juste avant son mariage et la compassion de sa nouvelle épouse, la princesse Anne, qu'il ne pouvait voir, aurait introduit en son coeur et en sa pensée des sentiments jusqu'alors inconnus de lui; son baptème lui aurait rendu la vue. Désormais, il serait devenu un autre homme, entièrement soumis aux enseignements du Christ. Il aurait renoncé aux plaisirs et à la luxure. Il aurait renvoyé ses concubines après les avoir mariées. Il aurait invité à sa table les pauvres de son empire et envoyé de la nourriture à ceux qui ne pouvaient pas venir participer à ces agapes. Il aurait même aboli la peine de mort, mais les prêtres, l'auraient incité à la rétablir pour assurer le maintien de la paix civile et de la stabilité intérieure. On peut voir dans le recouvrement de la vue du prince le symbole de la lumière divine apportée à la Rus' par sa conversion. Dans les poèmes épiques russes et les bylines, Vladimir 1er, le Beau Soleil, tient le même rôle que le roi Arthur dans les légendes celtes. Il est considéré comme le fondateur de la Sainte Russie et sera canonisé, malgré sa tumultueuse vie passée. Rien ne réjouit mieux le Créateur que le mécréant qui retrouve le droit chemin! Au moment de l'invasion mongole, il deviendra le symbole de l'unité de la Russie. Catherine II instituera en son honneur l'ordre de Saint-Vladimir. 

997: Vladimir s'emploie à mettre en place à Kiev une société chrétienne. Il fait construire la cathédrale de la Dîme dédiée à la mère de Dieu. Conscient des dangers que représente la présence des Petchénègues, il fortifie Kiev, ainsi que le cours des rivières et élabore une stratégie de défense de la Rus' contre les peuples des steppes. Mais il n'établit pas de règles de succession précises et se contente de placer ses nombreux fils à la tête des principales villes du pays: Novgorod, Polotsk, Turov, Rostov, Tmutorokan. 

1007: Vladimir transfert la dépouille mortelle d'Olga en la cathédrale de la Dîme. Les chroniques disent que le corps de la sainte, miraculeusement conservé, n'était pas corrompu. 

Son fils Iaroslav de Novgorod, ayant décidé de devenir indépendant, refuse de payer tribut. Vladimir marche contre lui. Il meurt à Berestov, le 15 juillet 1015. Compte tenu des moments politiquement difficiles que traverse alors la Rus', le corps de Vladimir est ramené à Kiev dans la cathédrale de la Dîme où ses obsèques sont célébrés en catimini. 

1015-1016 puis 1017-1019: Règne de Sviatopolk 1er le Maudit, grand-prince de Kiev 
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Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
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Sviatopolk est le fils d'Iaropolk 1er. A la disparition de Vladimir 1er, il tente de récupère l'héritage de son père en faisant mettre à mort ses cousins, Boris et Gleb, les fils de Vladimir, qui seront canonisés, en 1072, et deviendront des symboles du Souffre-passion qui accepte de subir un destin tragique pour son salut et le bien de tous.  

1016: vaincu, par Iarolsav le Sage, prince de Novgorod, autre fils de Vladimir, Sviatopolk se réfugie en Pologne auprès de son beau-père, Boleslav le Vaillant. 
1017: Boleslav le Vaillant reconquiert la principauté de Kiev et replace Sviatopolk 1er sur son trône. 
1019: Sviatopolk 1er est définitivement chassé du pouvoir par Iaroslav le Sage; il meurt pendant sa fuite. 
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Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
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1016-1017 puis 1019-1054: Règne de Iaroslav 1er le Sage, prince de Novgorod puis grand-prince de Kiev 

1032: début de la construction de Sainte-Sophie (voir ci-après). 
1036: une grande victoire russe élimine définitivement la menace des Petchénègues qui vont céder la place aux Polovtses turcophones (Coumans-Kiptchaks). 
1039: consécration de l'église de la sainte Mère de Dieu, une construction de Vladimir 1er, par le métropolite Théopompte. 
1038-1040: Iaroslav 1er marche contre les Latvigues de Lituanie. 
1041: Iaroslav 1er s'en prend au Mazoviens (Pologne et Lituanie). 
1043: Vladimir, fils de Iaroslav 1er, est sévèrement battu par les Byzantins qui détruisent la flotte russe grâce au feu grégeois. Le rêve de voir un prince russe accéder au trône impérial est anéanti. 
1047: nouvelle guerre contre les Mazoviens, qui se sont soumis à Casimir 1er, le Restaurateur, roi de Pologne, après la mort au combat de leur prince Moïslav. 
1051: fondation du premier monastère russe, celui des Grottes de Kiev, par Antoine sur les lieux où il vivait en ermite dans une grotte. Anne de Kiev, fille de Iaroslav épouse Henri 1er, roi des Francs. 
1054: Iaroslav le Sage tente de régler sa succession en établissant chacun de ses fils dans une ville, comme l'avait fait Vladimir 1e Grand. 

Sous Vladimir le Grand et Iaroslav le Sage, la principauté de Kiev atteint son apogée. Grand bâtisseur et législateur, Iaroslav le Sage porte la principauté de Kiev à son plus haut degré de prospérité et de puissance. Il protège les lettres et les arts et fait construire Sainte-Sophie, une cathédrale aux multiples coupoles, qui ne devait pas avoir de rivale, où le jour tombait de hautes fenêtres percées dans le tambour des coupoles, innovation technique découlant de l'idée selon laquelle la lumière divine envahissant le sanctuaire transfigure les croyants (théologie orthodoxe de la lumière). Sainte-Sophie de Kiev, inspirée de son homonyme de Constantinople, devint le modèle des églises orthodoxes, la "mère" de toutes les églises russes, comme Kiev est la "mère" de toutes les villes russes. L'édifice est conçu selon un plan carré qui symbolise la terre, surmonté d'une coupole ronde, représentant le ciel, soutenu par quatre piliers pour les quatre coins du monde. Les coupoles à bulbes ou à heaume ont les significations suivantes: une seule symbolise Dieu, trois la Trinité, cinq le Christ et les quatre évangélistes, sept les sacrements de l'Eglise, treize Jésus et les douze apôtres. Les couleurs ont également une signification précise: l'or symbolise la gloire de Dieu; il est réservé aux édifices dédiés au Christ et aux douze grandes fêtes - le bleu étoilé revient aux édifices consacrés à la Vierge, et le vert à ceux du Saint-Esprit.L'intérieur, dépourvu de statues, est décoré de mosaïques et d'icônes. Le décor, conçu comme un livre, se lit de haut en bas. La partie est de l'église (choeur et abside) symbolise le Christ lumière du monde et la Terre sainte. L'ouest symbolise le crépuscule: c'est le lieu du narthex où se tiennent repentants et catéchumènes. La coupole comporte en son centre un Christ Pantocrator (tout-puissant). L'iconostase, porte d'entrée vers le monde divin cloison de pierre ou de bois, sépare les fidèles du clergé célébrant et comprend généralement cinq rangées d'icônes, les deux premières consacrées à l'Ancien Testament, la troisième aux douze fêtes liturgiques, la quatrième à une Déisis dans laquelle le Christ, la Vierge et Saint-Jean Baptiste sont entourés d'anges, d'apôtre, de martyrs, la cinquième est consacrée aux saints auxquels est consacrée l'église. La croix orthodoxe possède huit branches. Son axe vertical est barré de trois branches; la plus longues, celle du milieu, est réservée aux bras étendus du crucifié; celle du haut porte l'inscription du motif de la peine imposée par Ponce Pilate; la branche du bas sert d'appui aux pieds qui ne sont pas cloués, l'une de ses extrémités est surélevée pour indiquer le ciel où est le bon larron. Un crâne se trouve parfois sous la croix; c'est celui d'Adam, supposé avoir été enterré à l'endroit de la crucifixion. Certaines croix ont aussi à leur base une demi-lune qui représent l'ancre de la Foi dans un monde païen. 

Iaroslav le Sage promeut  un code de lois : "la vérité russe" qui substitue à la loi du talion une amende pécuniaire dont le montant varie en fonction du statut social de la victime ou de son maître. Il obtient de Byzance que Kiev devienne le siège d'un métropolite ruthène. Il entreprend de mener une politique matrimoniale active en alliant ses enfants aux principales familles d'Europe; sa fille Anne, épouse le roi de France Henri 1er, sa seconde fille épouse le roi de Hongrie et la troisième le roi de Norvège; lui-même a épousé la fille du roi de Suède, ce qui lui a valu en dot la Carélie, sans parler des autres membres de la famille qui se sont alliés à des familles princières européennes. Les monarques recherchent l'alliance avec la puissante principauté de Kiev. Mais son chef laisse douze fils qui vont se disputer la succession et morceler l'héritage. 
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.Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
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1054-1169: période de déclin de la puissance de Kiev 

1054-1068 puis 1069-1073: Règne d'Iziaslav 1er, grand-prince de Kiev 

1054: l'Église de Constantinople rompt avec celle de Rome: l'orthodoxie voit le jour.  

Au cours des années 1060, les Coumans, des Turcs kipchaks venus de Sibérie et du Kazakhstan, participent aux querelles qui divisent les princes de la Rus', menacent Kiev et ravagent la partie méridionale du pays. En 1067, commence la guerre civile qui oppose le petit-fils de Vladimir le Beau Soleil aux fils de Iaroslav le Sage. 

Iziaslav 1er est le fils de Iaroslav le Sage et D'Ingeborg de Suède. En 1068, il est chassé du pouvoir par les Kiévains mécontents qui portent au pouvoir Vseslas un petit-fils de Iaroslav le Sage et d'une autre de ses épouses. L'année suivante, Iziaslav remonte sur le trône qu'il perd à nouveau en 1073, à l'issue d'une guerre malheureuse contre ses frères Sviatoslav II et Vsevolod 1er. Il se réfugie en Pologne, puis dans le Saint-Empire romain germanique d'où, n'obtenant pas l'appui de l'empereur Henri IV, il se tourne vers le pape qui écrits deux brefs d'admonestation au roi de Pologne et à Sviatoslav de Kiev. 

C'est l'époque du morcellement féodal. Le pouvoir de Kiev s'effrite pour ne plus devenir que nominal sur des pricipautés qui s'émancipent. 

1073-1076: Règne de Sviatoslav II, prince de Tchernigov puis grand-prince de Kiev 

Sviatoslav II est fils de Iaroslav le Sage et d'Ingeborg de Suède. Il monte sur le trône de Kiev après la seconde déposition de son frère Iziaslav et meurt deux ans plus tard d'un ulcère "qui se déchire". 

1076-1078: Nouveau règne d'Iziaslav 1er, grand-prince de Kiev 

Sviatoslav II étant décédé, Vsevolod 1er aide Iziaslav 1er à remonter sur le trône. Il meurt au combat en 1078. 

1078-1093: Règne de Vsevolod 1er, prince de Pereiaslav, Rostov et Souzdal puis grand-prince de Kiev 

Frère des deux précédents princes de Kiev, Vsevolod, prince de Pereiaslav, rencontre à plusieurs reprises des difficultés avec les Polovtses, un peuple nomade turc et païen. En 1046, il épouse Anna dite Zoé ou Irène, fille de l'empereur Constantin IX Monomaque, avec qui il a un fils: Vladimir Monomaque. En 1073, il se soulève contre son frère Iziaslav 1er en alliance avec son autre frère Sviatoslav II qu'il aide à monter sur le trône de Kiev. En compensation, ce dernier lui cède sa principauté de Tchernigov. A la mort de Sviatoslav II, Vsevolod se réconcilie avec Iziaslav qui retrouve son trône. A la mort de ce dernier, Vsevolod lui succède. 

Le déclin de Kiev s'amorce en raison des menaces que font peser les nomades de l'est et du sud-est sur l'axe commercial qui relie la Baltique à la mer Noire. De plus, l'immensité du territoire russe favorise l'émergence de centres de pouvoir autonomes. 

Au cours du 11ème siècle est introduite, dans le monastère des grottes de Kiev, puis par Saint Serge de Radonège, la doctrine de l'hésychasme, venue des ermites du désert, qui prône le silence, la méditation et la prière pour percevoir la présence sensible de Dieu. Cette doctrine réapparaîtra au cours des siècles en Russie et on en retrouve une expression littéraire dans le starets (sorte de guide spirituel) Zosime des Frères Karamazov de Dostoïevski. Serge de Radonège est l'un des saints les plus vénérés de la Russie. 
  
1093-1113: Règne de Sviatopolk II, grand-prince de Kiev 

Sviatopolk II est un fils d'Iziaslav 1er et d'une inconnue (Gertrude de Pologne ou une esclave?). Il est baptisé du nom chrétien de Michel. Il étouffe les discordes intestines et repousse les Turcs. 

1093: au Congrès de Ljubetch, les princes adoptent le principe de la succession dynastique de père en fils qui remplace l'ancien principe de frère aîné à frère cadet, lequel reste toutefois en vigueur pour le trône de Kiev, bien commun de tous. 
1094: Sviatopolk conclut la paix avec les Polovtses (Coumans) et épouse la fille de leur prince Tugorkan. 
1103: une coalition de princes russes, dirigée par Vladimir Monomaque, inflige une sévère défaite aux Polovtses; vingt khans trouvent la mort et les vainqueurs reviennent chargés de butin. 
1108: Vladimir Monomaque fonde la ville de Vladimir, sur la Kliazma, à 180 km à l'est de Moscou. 

1113-1125: Règne de Vladimir II Monomaque, prince de Tchernigov puis grand-prince de Kiev 

Vladimir II est le fils de Vsevolod 1er et d'Anna, fille de l'empereur de Byzance Constantin IX. Il reçoit de son grand-père une partie du costume impérial, notamment la fameuse chapka de Monomaque. Organisateur, administrateur, soldat et négociateur remarquable il joue un rôle important, avant de monter sur le trône de Kiev, pour mettre fin aux luttes intestines et pour défendre les principautés russes contre les peuples de la steppe d'origine turque (Petchenègues et Coumans). Il succède à son cousin Sviatopolk. L'empereur byzantin Alexis Comnène recherche son amitié et lui envoie les insignes impériaux de Constantin IX, son grand-père. Son nom de baptême chrétien est Vassili ou Basileios. Vladimir Monomaque laisse à ses successeurs un ouvrage dans lequel il a réuni des conseils politiques et moraux: Les Enseignements de Monomaque et il leur lègue une grande réputation. Mais cela ne suffira pas à enrayer le déclin de Kiev. 

1125-1132: Règne de Mstislav 1er Harald, prince de Novgorod puis grand-prince de Kiev 

Mstislav 1er est le fils de Vladimir II et de Gytha (Edith), fille du roi saxon Harold II d'Angleterre. C'est pourquoi on le surnomma Harald. 

1132-1139: Règne de Iaropolk II le Bienfaisant, grand-prince de Kiev 

Quatrième fils de Vladimir II et de Gytha d'Angleterre, Iaropolk II accède au trône sans contestation. Il tente d'imposer son pouvoir à Novgorod mais, fait prisonnier au cours d'une partie de chasse par un noble polonais, il est emprisonné à Cracovie. Libéré après versement d'une rançon, il doit lutter contre les princes de Tchernigov et est contraint de leur abandonner la principauté de Pereiaslav. En 1135, il résiste à une tentative des Coumans sur Kiev. En 1136, Novgorod profite de l'état d'anarchie dans lequel est plongé la Rus' pour imposer à son prince les conditions fixées par une assemblée populaire, la vetche. 

1139, puis 1149-1154: Règne de Viatcheslav 1er, grand-prince de Kiev 

Cinquième fils de Vladimir II et de Gytha d'Angleterre, Viatcheslav 1er, un homme faible et mou, est chassé de Kiev au bout de quelques semaines par Vsevolod II Olegovitch. En 1149, son neveu Iziaslav II, fils de Mstislav 1er, lui demande de régner conjointement avec lui comme étant le plus ancien de ses oncles issus de Vladimir II. En 1154, il partage encore le trône avec Rostislav 1er, un frère de Iziaslav 1er, prince de Smolensk. Après sa mort, en 1154, les Kiévains offrent le trône à Iziaslav Davidovitch descendant de Sviatoslav II, une dynastie rivale de celle de Vladimir II Monomaque. 

Une période de troubles internes précipite le déclin de la principauté de Kiev dont la prédominance est contestée par l'émergence de principautés rivales dont les plus importantes seront celles de Vladimir, de Novogorod, de Moscou, de Rostov, de Souzdal, de Iaroslav, de Pereslavl-Zalesski, d'Ouglitch... Sur les fertiles terres noires du nord-est de Moscou, entre la Volga et la Kliazma, vont se développer, du 12ème au 17ème siècle, des cités princières brillantes qui se couvriront de riches édifices religieux. L'essor de ce que l'on appellera l'Anneau d'Or de Russie sera facilité par le fait que les envahisseurs mongols ne séjourneront pas longtemps sur son territoire privé de steppe. 

1139-1146: Règne de Vsevolod II Olgovitch, prince de Tchernigov puis grand-prince de Kiev 

Vsevolod II est le fils du prince Oleg Sviatoslavitch, prince de Novgorod, petit-fils de Iaroslav le Sage. 

Igor II, troisième fils d'Oleg Sviatoslavitch, succède à son frère Vsevolod et est détrôné six semaines plus tard par Iziaslav II qui règne à Kiev de 1146 à 1154 (conjointement avec son oncle de 1149 à 1154), non sans être chassé par trois fois du trône et s'y faire rétablir par les Polonais et les Hongrois.  

1149-1150 puis 1155-1157: Règne de Iouri Dolgorouki, Long Bras (ainsi nommé en raison de sa propension à s'emparer des terres des autres) 

Iouri Dolgorouki, fils de Vladimir II Monomaque, prince de Rostov-Souzdal, oncle de Iziaslav II, mène une politique active de renforcement de sa principauté en la protégeant contre ses voisins par la construction d'un réseau de forteresses qui préfigure l'Anneau d'Or. En 1147, il tue le boyard Stepan Koutchka, dont les terres, à l'emplacement de Moscou lui plaisent, avant de marier sa fille au fils de la victime; il ordonne en 1156 la construction d'une ville à l'endroit acquis par le meurtre. Il règne par conquête sur Kiev de 1149 à 1151, date à laquelle il en est chassé; en 1154, il occupe à nouveau Kiev, avec l'accord de Rostislav 1er, fils de Mstislav 1er, et de Christine de Suède, qui a succédé à son frère Iziaslav II et a été aussitôt détrôné par son petit neveu, Iziaslav III, fils du prince David de Smolensk. Iouri Dolgorouki règne sur Kiev de 1155 à 1157, époque à laquelle il meurt d'indigestion à la suite d'une gigantesque beuverie; il reste dans l'histoire comme le fondateur de Moscou qui n'est encore, au 12ème siècle, qu'une modeste bourgade où se rencontrent les princes Dolgorouki et Olgovitch (de Novgorod) pour festoyer; Moscou s'élève au confluent des rivières Moskova et Neglinnaïa et ses cinq hectares de superficie sont protégés par une simple enceinte de bois.  

1157-1168: Règne de Rostislav 1er, puis 1168-1169: Mstislav II le Brave, puis 1169-1174: André 1er Bogolioubski 

La principauté de Kiev échoie à Mstislav II le Brave qui, préférant vivre à Vladimir, la donne à son oncle Rostislav 1er, puis la gouverne avec lui, avant de la gouverner seul à la mort de celui-ci, et d'être exilé en Volhynie, après 1169, date à laquelle les troupes d'André Bogolioubski (ou Bogolioubov), prince de Vladimir, Rostov et Souzdal, fils de Iouri Dolgorouki, s'emparent de Kiev et la saccagent. En 1157, André Bogolioubski, qui guignait déjà Kiev, s'était consolé de la préférence accordée à Mstislav en prenant le titre de grand-prince de la Russie Blanche, sans perdre l'espoir de placer un jour sous son sceptre la Russie Rouge, celle de Kiev; c'est désormais chose faite. André 1er Bogolioubski meurt assassiné par le boyard Iakim Koutchkov en 1174. 

Sa conquête par André Bogolioubski, en 1169, met fin à la suprématie de la principauté de Kiev. Mais Kiev n'en demeure pas moins, dans l'imaginaire collectif, la mère des cités russes et son souvenir sera récupéré au cours du temps aussi bien par les nationalistes ukrainiens que par les nationalistes russes. 

La Russie de Vladimir 

Vladimir devient la principale principauté de Russie et gagne en puissance au détriment des autres. André Bogolioubski y entreprend un vaste programme architectural. La construction de la cathédrale de la Dormition y est réalisée de 1158 à 1161; elle est destinée à abriter l'icône de la Mère de Dieu de Vladimir, supposée peinte pendant la vie de la Vierge, sur un morceau de la table où Marie, Joseph et le Christ prenaient leur repas; cette icône légendaire accomplit des miracles et les princes partant guerroyer l'emportent avec eux pour galvaniser leurs troupes. 

1175: Iaropolk, puis 1175-1176: Michel 1er, puis 1176-1212: Vsevolod III Grand Nid 

Vsevolod III, exilé avec sa mère à Constantinople, par son frère, André Bogolioubski, rentre à la mort de ce dernier; il aide son autre frère Michel 1er Iourevitch à triompher de son neveu, l'usurpateur Iaropolk Vladimirski. Michel 1er Iourevitch, règne sur Vladimir en 1175-1176 et laisse le souvenir d'une grande moralité. Vesevolod III Vladimirski, surnommé le Grand Nid, en raison de ses nombreux enfants, succède à son frère Michel avec le titre de grand-prince de Vladimir consacrant ainsi la perte de prédominance de la grande principauté de Kiev; il combat la principauté de Riazan et les Bulgares de la Volga et règne jusqu'en 1212.  

1199: l'union des principautés de Galicie et de Volhynie consacre l'émergence d'un nouvel État slave puissant au sud-ouest de la Russie. 

La disparition de Vsevolod III inaugure une période de troubles de 5 ans en raison des querelles opposant ses enfants. Constantin Vladimirski, fils aîné de Vsevolod III, avec l'appui des boyards, exile à Rostov son frère Iouri II, qui avait été choisi par leur père pour régner. A la mort de Constantin, Iouri II revient; il bat définitivement les Bulgares de la Volga et installe son frère Iaroslav à Novgorod; mais les nuages s'accumulent à l'horizon; il faut lutter contre les Lituaniens, faire face à des guerres civiles et aux famines et, surtout, les Mongols arrivent à l'est. 

Les dissenssions qui agitent la Russie favorisent la pénétration mongole sur les terres russes.  

L'invasion mongole 

1219: les Mongols pénètrent en Asie centrale où ils détruisent les cités de Boukhara, Samarcande, Hérat et Ghazni avant de suivre le pourtour de la Caspienne en direction du Caucase. 
1220: naissance d'Alexandre Nevsky, fils de Iaroslav II de Vladimir. 
1222-1223: Gengis khan lance la cavalerie mongole, sous Subutaï et Djebe, en Russie méridionale. Le Shah du Kharezm est en fuite. L'Arménie et la Géorgie sont conquises. Les Alains, ancêtres des Ossètes, sont détruits. Les Polovtses, chassés par les envahisseurs, sollicitent l'aide des Russes. Les princes russes rassemblent une armée puissante. 
31 mai 1223: victoire mongole de Kalka (vallée du Don) sur les Russes et les Coumans (Polovtses) à la suite d'une bataille très meurtrière; les vainqueurs célèbrent leur triomphe par un grand festin assis sur les prisonniers russes blessés; après cet exploit, les troupes mongoles se dirigent vers le nord-est pour affronter les Bulgares de la Volga qui leur opposent une vigoureuse résistance au point que les envahisseurs tournent bride et rentrent en Mongolie. Les princes russes ne tirent pas la leçon des événements et restent désunis. 
1227: mort de Gengis khan puis de son fils Jochi, khan du Kipchak, en Russie méridionale. 

A la mort de Gengis khan, l'empire mongol se divise en principautés (oulous) attribuées à ses héritiers. L'unité de l'ensemble est apparemment maintenu par l'appartenance à une même famille mais, en fait, les principautés évoluent vers des khanats indépendants. 

1236: Alexandre Nevsky est prince de Novgorod. Novgorod est une grande cité commerçante indépendante régie par une assemblée des habitants (sauf les femmes, les mineurs et les serfs), le vetché, qui débat des questions politiques, déclare la guerre, signe la paix, élit le magistrat de la ville qui exerce les pouvoirs administratif et judiciaire; le magistrat est aidé par un chef de la milice élu; les affaires extérieures et la caisse du Trésor sont entre les mains d'un archevêque également élu par le vetché. Novgorod gagne en puissance parallèlement à l'affaiblissement de Kiev. Son artisanat est réputé et sa population cultivée, comme l'attestent les nombreux manuscrits en écorce de bouleau découverts sur le site de la ville. 
1231-1239: les Mongols conquièrent l'Azerbaïdjan et la Transcaucasie. 
1232: la Galicie passe sous domination hongroise. 
1234: le prince de Novgorod bat les chevaliers Porte-Glaive germaniques. 
1235: Ogödai, successeur de Gengis khan, décide d'envahir à nouveau la Russie. L'expédition, confiée à Batu khan, est minutieusement préparée. 
1236: Batu khan (1204-1255), petit-fils de Gengis khan, lance 150 000 guerriers, sous les ordres de Subutaï, contre la Russie. L'aile du nord détruit le royaume des Bulgares de la Volga; celle du sud, sous Möngke (Mangu khan), un autre petit-fils de Gengis khan, soumet les Coumans (Polovtses), établis entre la Volga et le Dniepr, et oblige les récalcitrants à émigrer en Hongrie; celle du centre, dirigée par Batu, occupe la Russie du nord, sauf Novgorod, puis descend vers le midi pour rejoindre Möngke. Les Mongols sont attirés par les steppes russes et hongroises susceptibles de fournir de bons pâturages pour leurs chevaux. Ils rançonnent les Russes et réduisent en esclavage ceux qui ne peuvent pas payer. Même Novgorod sera contrainte de verser un tribut. 
1237: les chevaliers teutoniques, qui ont absorbé les chevaliers Porte-Glaive, s'installent dans les Pays baltes. Ils rêvent d'envahir le territoire russe pour convertir les populations au catholicisme. Les principautés russes sont menacées sur deux fronts: au sud par les Mongols, au nord par les chevaliers teutoniques et les Suédois. 

En décembre 1237, les Mongols sont sur la frontière de la principauté de Riazan. Ils réclament au prince sa soeur, ses filles et son épouse, pour peupler le harem de Batu. Le fils du prince, Fédor, envoyé comme émissaire auprès du chef mongol, répond à ce dernier qu'il n'a qu'à prendre la principauté et qu'il aura alors les femmes à sa merci. Irrité, Batu fait mettre à mort Fédor et jette son cadavre en pâture aux bêtes sauvages. En apprenant la mort de son mari, la veuve de Fédor se précipite dans le vide du haut d'une fenêtre du château avec son enfant dans ses bras. Les troupes de Riazan se battent avec acharnement contre les Mongols mais elles n'en sont pas moins défaites. Batu emporte la cité au bout de six jours de siège, grâce aux troupes d'élite chinoises de son armée. Riazan est complètement détruite. 

Les Mongols se dirigent ensuite sur Kolomna, qui subit le même sort; puis c'est au tour de Moscou, qui est brûlée et dont la population est déportée. Les Mongols passent devant Vladimir, vont détruire Souzdal, et reviennent devant Vladimir qu'ils prennent d'assaut, le 7 février 1238. Après Vladimir, ils détruisent toutes les villes du nord-est de la Rus': Rostov, Ouglitch, Iaroslav, Kachin, Tver, Volokolamsk, Gorodets, Kostroma, Galitch... 

Le 4 mars 1238, les troupes de Iouri II, grand-prince de Vladimir, rencontrent les Mongols sur les bords de la Sita, à la limite de la principauté de Novgorod; c'est la défaite, le grand-prince et sa famille sont massacrés après le combat. Les Mongols, dédaignant Novgorod, se dirigent alors vers le sud où ils détruisent Smolensk et Tchernigov, avant d'aller refaire leur armée sur les steppes au bord de la mer Noire.  

Les envahisseurs, qui ne trouvent pas les ressources nécessaires pour leur cavalerie dans les régions forestières, les quittent, après les avoir pillées, et retournent vers les steppes du sud offrant ainsi une chance d'émerger aux cités du nord. Dans l'imaginaire russe, la forêt, espace fermé, est protectrice, alors que la steppe, espace ouvert, facilite les incursions des peuples nomades au détriment des populations sédentaires. Les régions forestières vont attirer vers elles les populations qui fuient les exactions des conquérants. L'invasion mongole va entraîner des déplacements de population qui favoriseront le défrichage, l'assainissement des marais et le développement économique du nord.    

Désormais, Moscou va monter en puissance et reprendre le flambeau, bien que Vladimir, pendant un temps, continue de jouer un rôle important.  

La Russie de Vladimir et de Moscou 

Au 13ème siècle, Moscou possède une église dédiée à Saint-Jean Baptiste, bâtie sur un temple païen. 
  
1239: les Mongols s'intéressent surtout au sud de la Russie. Ils conquièrent la Crimée. 
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Alexandre Nevsky vu par Eisenstein
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15 juillet 1240: Alexandre Nevsky (Novgorod) triomphe des Suédois à la bataille de la Neva (c'est de cette victoire qu'il tient son nom). On connaît mal les objectifs poursuivis par cette tentative d'invasion suédoise; la présence de deux évêques suggère des motivations religieuses, mais rien n'est sûr. 
6 décembre 1240: Batu et Möngke saccagent Kiev qui a osé résister, portant ainsi le coup de grâce à l'ancienne principauté dominante. L'émissaire du pape près des Mongols, Jean du Plan Carpin, qui passe par Kiev, donne une image désolée de la ville.   
5 avril 1242: Alexandre Nevsky bat les chevaliers teutoniques et les chevaliers porte-glaive sur les eaux gelées du lac Peïpous (bataille de la Glace), à la frontière de l'Estonie actuelle. Cette victoire, un modèle d'encerclement et de destruction d'une armée plus forte, consacre la supériorité des fantassins russes sur les cavaliers allemands. Alexandre Nevsky devient un héros de la Russie et un saint de l'orthodoxie. 
1242: la mort d'Ogödai arrête la progression des Mongols vers l'ouest; Batu doit se rendre à Karakorum pour l'élection du nouveau kaghan. 

L'expansion mongole vers l'ouest étant provisoirement stoppée, la Russie occupée se trouve coupée de l'Europe occidentale pendant plus de deux siècles. Les Russes deviennent tributaires des conquérants et doivent soumettre l'investiture de leurs princes au khan du Kipchak puis de la Horde d'Or, héritiers de la partie occidentale de l'empire de Gengis khan. Les chefs mongols sont les arbitres des querelles qui opposent les princes russes. 

L'historiographie russe est partagée sur les conséquences pour la Russie de l'occupation mongole. Celle-ci est d'abord vue comme une catastrophe. Certes une grande partie de la population a péri au cours de la conquête. De plus, conformément à leurs habitudes, les Mongols ont déporté vers leur pays tous les artisans habiles de la Russie. Mais peut-on en conclure qu'ils sont responsables du retard pris ensuite sur l'Europe occidentale? Certains auteurs pensent que la Rus' des principautés avait peu de chance de parvenir à un État unifié sans les Mongols qui favorisèrent la montée en puissance des princes de Moscou. D'autres, au contraire, soutiennent que l'unité s'est réalisée contre les Mongols, plutôt que grâce à eux, et que, malheureusement, les princes russes s'inspirèrent davantage des khans tatars que du modèle impérial byzantin. La question reste ouverte. Notons que les Mongols ont respecté et même protégé l'Église orthodoxe qui a continué à prospérer sous leur joug.  

1243: le khanat Kipchak devient la Horde d'Or sous l'impulsion de Batu. Ce dernier exige des princes russes qu'ils se rendent auprès de lui et y accomplissent une série de rites témoignant de leur soumission et de leur fidélité. Iaroslav Vsevolodovitch est le premier prince russe à avoir reçu son titre de grand-prince de Vladimir (yarlik) de Batu. Les princes russes doivent également verser un tribut au khan, le dan'; cet impôt, d'abord prélevé par un système de fermage, frappe lourdement la population russe qui le conteste assez fréquemment. 
1245: le prince Michel Vsevolodovitch refuse d'accomplir le rite de soumission (passage entre des feux). Il est précipité à terre par des guerriers qui le molestent et le piétinent avant qu'un chrétien au service du khan ne lui coupe la tête. 
1249: Alexandre Nevsky est le dernier prince investi par Batu, khan de la Horde d'Or, à la tête de la principauté de Kiev. 

1252-1263: Alexandre Nevsky, prince de Novgorod, de Pereisval, grand-prince de Kiev, grand-prince de Vladimir  

1255: mort de Batu remplacé par son fils, Sartag, à la tête de la Horde d'Or mongole. Alexandre Nevsky est investi par le khan Sartag grand-prince de Vladimir jusqu'à sa mort. Le pape Innocent IV lui propose une alliance pour monter une croisade contre les Mongols. Sagement, le grand-prince s'en tient à sa soumission. 
1257: mort de Sartag, remplacé par Berke, frère de Batu, à la tête de la Horde d'Or. Novgorod se soulève contre la dan'. Début de la conversion des Mongols de l'ouest à l'islam. 

L'ancien khanat de Kiptchak, fondé à partir de l'oulous de Djutchi (Jochi), fils de Gengis khan, devenu sous Batu la Horde d'Or, recouvre deux entités: la Horde bleue à l'ouest et la Horde blanche à l'est; la Horde d'Or, dont la capitale est située à Saraï, sur le cours inférieur de la Volga, noyée dans des populations slaves et turques plus nombreuses, perd peu à peu son caractère mongol pour s'assimiler à elles. La puissance mongole se dissout progressivement.  

1262: révolte du nord-est de l'ancienne Rus' contre les impôts prélevés pour la Horde. 
1266: mort de Berke. Möngke-Timur, petit-fils de Batu, lui succède à la tête de la Horde d'Or et revient au chamanisme. La Horde d'Or accède à l'indépendance sous le règne de Möngke-Timur. 

La Lituanie devient une puissance majeure susceptible de revendiquer l'héritage de Kiev. Pendant des siècles, l'ouest de la Rus' médiévale va être disputé à la Russie par la Pologne et la Lituanie.  

1276–1303: Règne de Daniel Moskovski, prince de Moscou 

Daniel de Moscou, Saint Daniel, est le fils cadet d'Alexandre Nevsky et de la grande-duchesse Bassa. Il hérite de la petite principauté de Moscou à la mort de son père, alors qu'il n'est encore qu'âgé de deux ans. Prince de Moscou, il déjoue les tensions et évite la guerre à plusieurs reprises. Il fonde le monastère Danilov, aujourd'hui siège du patriarcat de Moscou, qu'il place sous la protection de saint Daniel le Stylite. Il est canonisé par l'Église orthodoxe.  

1280: Töde Möngke, frère de Möngke Timur, devient khan de la Horde d'Or. 
1282: de violents conflits internes, consécutifs à la disparition de Möngke-Timur, agitent la Horde d'Or. Les couches urbaines islamisées vont finir par imposer sur le trône un petit-fils de Möngke-Timur, Özbek (1313-1342); sous le règne de ce dernier la Horde d'Or atteint son plus grand développement; elle devient un État turcophone et adopte définitivement l'islam pour religion. 
1299: le métropolite Cyrille transfère le siège de la chaire métropolitaine de Kiev à Vladimir; l'Église orthodoxe entérine le déclin de Kiev.  
1301: la principauté de Moscou s'étend à Kolomna. 
1302: la principauté de Moscou gagne Pereislav. 

Les successions à la tête de la Horde d'Or sont l'occasion de violents affrontements qui favorisent l'éclatement de l'ensemble en khanats indépendants. Cette évolution facilitera les entreprises des princes russes pour libérer et rassembler la population des territoires russes. Tous les princes russes souhaitent prendre la tête d'un mouvement pour s'émanciper du joug mongol et réunir l'ensemble sous leur sceptre. Rivaux entre eux, ils ne sont pourtant pas sur un pied d'égalité. Quatre principautés s'affrontent dans la Russie du nord-est: Riazan, Souzdal-Novgorod, Tver et Moscou. Parallèlement, les Mongols, conscients des difficultés qu'ils rencontrent pour prélever la dan' se montrent enclins à sous-traiter sa perception à un prince russe; l'heureux élu bénéficiera évidemment d'un énorme avantage par rapport aux autres, ce qui excite les convoitises et va entraîner un conflit durable entre Moscou et Tver.  
 
1303-1325: Règne de Iouri III Moskovski, prince de Moscou et grand-prince de Vladimir 

Fils de Daniel de Moscou, Iouri III naît à Pereislav dont il devient prince en 1302. En 1303, il annexe Mojaïsk; désormais tout le cours de la Moskova, importante artère fluviale, est sous le contrôle de Moscou. À partir de 1313, après s'être emparé de Riazan, il dispute le trône de Vladimir à Michel III Vladimirski, prince de Tver. Étant allé demander de l'aide à la Horde d'Or, il épouse la princesse mongole Kontchaka, baptisée sous le nom d'Agafia (Agathe), sœur du khan Özbeg, qui lui confère le titre de grand-prince, en 1316. Cependant, il est défait ainsi que son allié mongol par le prince de Tver, Michel Iaroslavitch, qui n'a pas accepté la décision du khan. Emprisonnée à Tver, la princesse de Moscou meurt en captivité. Iouri III s'enfuit à Novgorod dont les habitants sont disposés à l'aider pour enlever le trône à Michel III, dit Michel le Saint, grand-prince de Vladimir de 1304 à 1318. Michel III, prince débonnaire, lui propose un arrangement de paix. Mais, accusé par Iouri d'avoir empoisonné son épouse, Michel est convoqué au camp du chef mongol qui le condamne à mort et l'exécute, en 1319; Iouri est confirmé comme grand-prince. En 1322, Iouri est destitué de son titre de grand-prince que le khan attribue à Dimitri aux yeux de foudre, fils de Michel exécuté trois ans plus tôt. Le 21 novembre 1325, Iouri et Dimitri se rencontrent à la Horde; Iouri III est assassiné par Dimitri II Vladimirski qui lui reproche la mort de son père. 

1311: un concile condamne un prêtre de Novgorod qui conteste le monachisme. 
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Serge de Radonège -  Saint patron de la Russie 
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1312?: naissance, dans une famille de boyards, de Bartolomé, qui deviendra moine sous le nom de Serge. De nombreux disciples vont affluer vers lui.  
1340: le grand-prince de Moscou autorise Serge à fonder un monastère sur le site de Radonège. La Russie est divisée en plusieurs principautés qui ne s'entendent pas entre elles et la plupart de ces principautés sont sous le joug mongol. Serge pense que seule une renaissance spirituelle pourra réaliser l'unité de son pays nécessaire pour affranchir les Russes de la tutelle mongole.  
1380: Serge bénit les troupes du grand-prince de Moscou Dimitri qui vaincra les Mongols à Koulikovo.  
1392: mort de Serge qui a exercé une grande influence morale mais a toujours refusé le titre de métropolite. Il deviendra le saint patron de la Russie. Sergueïev Possad (le bourg de Serge selon l'appelation de Catherine II) ou Zagorsk (du nom d'un dirigeant communiste assassiné) est aujourd'hui visité par un grand nombre de touristes et de pèlerins. Il est vrai que s'y dresse l'un des plus beaux monastères de Russie, la laure de la Trinité-Saint-Serge, édifiée à l'emplacement du monastère fondé par Serge. Cette laure (monastère), située en haut d'une colline, est entourée de murailles fortifiées datant d'Ivan le Terrible. Elle fut déclarée ville-musée par le gouvernement soviétique en 1920. En 1946, elle retrouva son caractère religieux pour devenir le siège de l'Eglise orthodoxe russe. 
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1325–1341: Règne d'Ivan 1er Kalita, prince de Moscou et grand-prince de Vladimir 

Ivan 1er est le fils cadet de Daniel Moskovski. 

1325 (ou 1326): Ivan 1er gagne les faveurs du clergé; le métropolite déplace son siège de Vladimir à Moscou qui supplante ainsi manifestement sa rivale.  
1327: le khan Özbeg envoie son cousin Tcholkan réduire Tver qui s'est soulevée contre les collecteurs d'impôts. Tcholkan est tué et un contingent mongol est anéanti. Ivan 1er se précipite à la Horde d'Or et obtient de celle-ci la mission de punir les rebelles. A la tête de 50 000 hommes, il ravage la cité rivale de Moscou. Özbeg déchoit Alexandre II Vladimirski, frère de Dimitri II, grand-duc de Tver, de son titre de prince de Vladimir, pour le punir de s'être soulevé contre le joug mongol. Il lui pardonne cependant et lui laisse le titre de prince de Pskov.  
1328: Ivan 1er devient grand prince de Vladimir avec l'investiture du khan de la Horde d'Or, qui le nomme grand-prince de Moscou et de Vladimir.  

Ivan 1er persuade les Mongols de lui laisser le soin de percevoir les impôts à leur profit d'où son surnom de kalita (l'escarcelle); il en prélève une partie pour lui et s'en sert également pour payer la rançon et obtenir la libération de Russes prisonniers!  

1330: une chapelle est construite à Moscou, dans l'enceinte du Kremlin, à l'emplacement de la cathédrale de la Dormition actuelle, pour marquer l'accession de la cité au statut de siège de l'Église orthodoxe russe.  
1339: Alexandre II Vladimirski est convoqué à la Horde d'Or, à la demande d'Ivan 1er. Il y est coupé en morceaux et Ivan 1er devient le grand-prince de toute la Russie. 
1340:  le grand-prince de Moscou autorise Serge à fonder un monastère sur le site de Radonège (voir ci-dessus Serge de Radonège).  

Au 14ème siècle, la présence d'un Kremlin à Moscou est signalée pour la première fois. C'est un talus de terre palissadé de huit mètres de haut que le prince Ivan Kalita fait entourer d'une enceinte de pieux de chêne.  

Ivan 1er rassemble les terres russes autour de la principauté de Moscou en s'appuyant sur le clergé et les Mongols. A sa mort, il est enterré dans la chapelle de la Dormition et les 96 villes qu'il a réunies, sont partagées entre ses héritiers. 

La Grande-Principauté de Moscou ou Moscovie 

1341–1353: Règne de Siméon 1er de Russie, le Fier, le Superbe, grand-prince de Moscou et de Vladimir 

Siméon 1er est le fils aîné d'Ivan Kalita. 

1341: Siméon est couronné à Vladimir. Il poursuit la politique de soumission à la Horde d'Or de son père et se rend à plusieurs reprises auprès du khan Djanibeg, fils d'Özbeg, dont il devient un familier. 
1345: Serge de Radonège construit sa cellule au milieu des forêts du nord-est de Moscou, à l'endroit où va s'édifier le monastère de la Trinité. 
1348: fondation de la République de Pskov. 
1352: une épidémie de peste, venue des Indes, la peste noire, se répand à travers la Moscovie où elle exerce des ravages. 
1353: Siméon, qui s'est fait moine, meurt de la peste ainsi que ses deux fils. Il est inhumé dans l'enceinte du Kremlin, dans un sanctuaire bâti à l'endroit où se trouve aujourd'hui la cathédrale de l'Archange-Saint-Michel.  

1353–1359: Règne d'Ivan II, le Débonnaire ou le Beau, grand-prince de Moscou et de Vladimir 

Ivan II est le troisième fils d'Ivan Kalita. Il se fait reconnaître grand-prince de Moscou et de Vladimir par la Horde d'Or au décès de son frère Siméon et de ses fils. Moins habile que Siméon, il se fait aider par le métropolite de Moscou, Alexis, qui prend en mains les affaires de la principauté.  

Le règne d'Ivan II est marqué par le début de la lutte de la Lituanie, alliée à la Pologne, contre la Moscovie. C'est à cette époque aussi que Moscou commence à battre monnaie. 

A sa mort, Ivan II est inhumé aux côtés de son frère Siméon. 

1359-1363: Règne de Dimitri III Constantinovitch, l'Usurpateur, grand-prince de Moscou et de Vladimir 

Fils de Constantin Vassilievitch, prince de Souzdal, Dimitri III, usurpe le pouvoir de l'héritier légitime Dimitri IV, en obtenant le yarlyk de la Horde. Il est chassé du pouvoir quatre ans plus tard et doit céder le trône à son cousin et futur gendre Dimitri IV Donskoï. Le métropolite Alexis, fils d'une famille de boyards de Tchernigov, les Bakontov, est alors le véritable maître de la principauté.  

1363–1389: Règne de Dimitri IV Donskoï, grand-prince de Moscou 

Dimitri IV est le fils d'Ivan II. 
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Dimitri Donskoï à la bataille de Koulikovo - Source: Wikipédia
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1365: l'enceinte de bois du Kremlin de Moscou est incendiée. Plusieurs fois brûlée, elle sera reconstruite en pierres blanches vers la fin du siècle.  
1366: les boyards moscovites obtiennent enfin que le yarlyk grand-princier revienne à leur ville.  
1367: Dimitri IV épouse Eudoxie, fille de Dimitri III. Il fait la guerre aux princes de Tver et de Riazan et fortifie le Kremlin. 
1368: une première campagne de la Lituanie, avec la complicité de Tver, contre Moscou échoue: les murailles tiennent bon! 
1369: un nouveau danger apparaît dans le sud où Tamerlan prend le pouvoir à Samarcande. 
1360 à 1370 (ou 1390): naissance d'Andreï Roublev, qui portera à son apogée l'art de l'icône. 
1370: arrivée à Smolensk de Théophane le Grec qui renouvelle l'art de la fresque. Une seconde campagne de la Lituanie contre Moscou n'a pas plus de succès que la première. 
1371: le prince de Tver obtient le yarlyk grand-princier de la Horde. Dimitri IV refuse de le reconnaître et lui ferme le passage sur ses terres; Vladimir et d'autres villes russes manifestent leur fidélité à Moscou. Le prince de Tver réclame l'aide de la Horde mais le khan, devant la levée de boucliers des cités russes, retire le yarlyk au prince de Tver pour l'attribuer à nouveau à celui de Moscou. 
1372: une troisième campagne de la Lituanie contre Moscou obtient le même résultat que les deux autres. 
1373: les Russes ayant profité de l'anarchie qui règne dans la Horde d'Or, pour négliger de lui verser son tribut, une première tentative de représailles est repoussée. Les Mongols ne paraissent plus en mesure d'imposer leur loi, ce qui accroît la confiance des Russes. 
1375: une nouvelle attribution du yarlyk à Tver entraîne une guerre entre les deux cités rivales. Dimitri IV, à la tête d'une armée comprenant 17 princes alliés, oblige le prince de Tver, abandonné par les habitants, à reconnaître sa défaite et à cesser de briguer le yarlyk 
1377: les troupes de l'usurpateur Mamaï (Horde d'Or) prennent Novgorod. 
1378: Dimitri IV, qui a placé son fils, futur Vassili 1er, sous la tutelle du boyard Fédor Souiblo, avant de partir en guerre, défait une première fois Mamaï à la Voja. 
1380: Dimitri IV récidive et bat à nouveau les Mongols de Mamaï à Koulikovo, près du Don (d'où son surnom de Donskoï). Les Mongols auraient dû recevoir le renfort des troupes de Lituanie et de la principauté de Riazan, mais celles-ci, devant l'importance des forces russes, ont préféré rester à l'écart; Dimitri IV a en effet réussi à fédérer contre les Mongols la majeure partie des princes russes (à l'exception notable de ceux de Tver et de Novgorod). C'est une armée de 100 à 120 000 hommes, bénie et conseillée par Serge de Radonège, qui dispute avec succès le champ de bataille à la Horde mongole. Le prestige de Moscou s'en trouve accru auprès des Russes. Dimitri IV en profite pour réduire le tribut payé aux Mongols, pour renforcer son pouvoir à Moscou et pour augmenter sa principauté de nouvelles possessions (Dmitrov, Starodoub, Ouglitch, Kostroma). Alexandre Nevsky est canonisé.  

L'invasion mongole de la Russie aurait entraîné la mort de la moitié de la population (Koubilaï khan parlera aussi de 18 millions de morts en Chine sur une population d'une trentaine de millions!). Mais la lutte contre leur domination a favorisé l'unification des anciennes principautés et aussi l'essor de l'orthodoxie qui symbolise cette unité.  

1381: l'énergique Tougtamich profite des dissensions qui agitent la Horde d'Or pour s'emparer de sa partie sud-est tandis que l'ouest est dominé par Mamaï.  
1382: Tougtamich bat Mamaï sur la rivière Kalka. Il réunifie la Horde bleue et la Horde blanche, puis exige la soumission des Russes. Devant le refus de Dimitri IV, il entre en campagne, saccage la Souzdalie et s'empare de Vladimir. Les cavaliers de Tougtamich, allié à Tamerlan, détruisent à nouveau Moscou. L'enceinte du Kremlin, qui a résisté aux assauts des princes de Tver et du grand-duc de Lituanie, est tombée sous les coups des Mongols, lesquels ont promis la vie sauve à ses défenseurs, qui n'en sont pas moins passés au fil de l'épée. Dimitri IV est contraint de payer tribut et de laisser en otage son héritier (Vassili 1er). 
1385: le prince Vassili s'évade de la Horde d'Or et se réfugie en Lituanie, chez le grand-duc Vytautas le Grand. Tougtamich, se retourne contre Tamerlan et envahit l'Azerbaïdjan. 
1387: le prince Vassili rentre à Moscou. 
1389: Dimitri fait son testament, cosigné par Serge de Radonège. Il partage ses terres entre ses fils, cède le trône de Vladimir à son aîné, le prince Vassili, sans consulter le khan, et il engage son fils à agir de même, quand le moment sera venu. Une règle de succession nationale est ainsi instaurée. Il meurt et est enterré aux côté de son père. 

Dimitri Donskoï a tenu tête aux Mongols. Il n'a pas totalement réussi à secouer leur joug, mais il n'en est pas moins canonisé par l'Église orthodoxe. 

Au 14ème siècle, se constituent d'importants patrimoines fonciers, ceux des princes, des boyards et surtout des monastères. La propriété est conditionnelle, et la jouissance de la terre est liée à certaines conditions, notamment le service militaire. Les serviteurs des princes reçoivent des propriétés cultivées par des paysans qui s'estiment privés de leurs biens et de leur liberté, ce qui suscite des révoltes. Le besoin d'un pouvoir fort, capable de maîtriser les tensions qui se font jour dans la société, milite pour la formation d'un État centralisé qui s'affirmera au cours des deux siècles suivants. Dans la seconde moitié de 14ème siècle, à Novgorod, la secte des Strigolniki refuse de reconnaître la hiérarchie ecclésiastique et prône le retour à l'Église primitive; les membres de la secte sont persécutés par l'Église orthodoxe et par la population. A la même époque, l'expansion turque bouscule les Slaves du sud dont certains se réfugient au nord, sur les terres russes; ces immigrants introduisent en Russie un nouveau style littéraire, plus pompeux et jugé décadent par certains critiques.   

1389–1425: Règne de Vassili 1er, grand-prince de Moscou et de Vladimir 
  
1389: les Lituaniens se convertissent au catholicisme mais feront preuve de tolérance à l'égard  des autres populations qui leur seront rattachées. 

1391: Vassili 1er épouse Sophie, fille de Vytautas le Grand (Vitovt) de Lituanie et normalise les relations de Moscou avec ce pays. La puissance acquise par Tougtamich inquiète Tamerlan qui vise à contrôler le commerce de la Route de la Soie et à unifier l'Asie centrale. Il entre en guerre contre son ancien allié devenu son rival. 
1392: mort de Serge de Radonège. Il a contribué à rapprocher les uns des autres les princes russes, notamment en ramenant la paix entre Dimitri IV et Oleg de Riazan. Grande figure de l'Église orthodoxe russe, son nom est donné au monastère de la Trinité-Saint-Serge qui accède au rang de laure (établissement monastique où les moines vivent la semaine en ermites) et devient le principal centre culturel et religieux de Russie.  
1395: à la bataille de la rivière Kur (Terek), Tamerlan triomphe de Tougtamich. La Horde d'Or va se dissoudre. 

Plusieurs khanats vont voir le jour, au cours du temps, du démembrement de la Horde d'Or: Kazan, Astrakan, Sibérie, Crimée, Nogaï, Grande Horde, Ouzbeks nomades. L'affaiblissement de la Horde d'Or se traduit, dès le 15ème siècle, par la prolifération de bandes se livrant au brigandage et louant leurs services à la Lituanie ou à la Moscovie; ces sociétés guerrières sont dirigés par une assemblée, la Rada, où tout le monde peut s'exprimer; elles valorisent le courage et choisissent leur chef, l'ataman, par élection; elles mettent en commun l'ensemble de leurs biens qui font l'objet de répartitions périodiques; cette organisation de type anarchique se retrouve en Ukraine et dans les régions de steppes, c'est celle des Cosaques (terme d'origine polovtsienne). 

1396: Tamerlan détruit Saraï, capitale de la Horde d'Or, mais il renonce à s'emparer de Moscou. On dit que la ville a été sauvée grâce à l'intervention de la Mère de Dieu de Vladimir et les Moscovites construisent le monastère Sretensky pour abriter son icône. 
1399: Tamerlan défait les Lituaniens ce qui bloque l'expansion de la Lituanie vers l'est. 
1403: Tamerlan envahit la Géorgie, massacre ses habitants et détruit les églises de Tiflis. 
1408: par la paix d'Ugra, Vassili 1er s'entend avec Vytautas (Vitovt) de Lituanie pour fixer la frontière sur l'Ougra. Plusieurs princes lituaniens transfèrent leur allégeance du grand-duc de Lituanie au grand-prince de Moscou. Edigu, chef des Tatars de la Horde Nogaï exige tribut des Russes, incendie Nijni Novgorod et Gorodets, puis marche sur Moscou; de vagues promesses d'obédience l'amènent à se retirer mais Vassili est contraint de payer le tribut imposé autrefois à son père. Un texte d'Edigu tend à prouver que Moscou disposait à cette époque de puissants moyens de défense, particulièrement en artillerie. 
1408-1410: Andreï Roublev décore la cathédrale de la Dormition de Vladimir. 

Vassili 1er poursuit la politique de rassemblement de la terre russe, plutôt par la diplomatie que par la guerre. Il échoue dans sa tentative de limiter l'indépendance de Novgorod, mais accroît néanmoins l'influence de Moscou. A sa mort, cette principauté a rassemblé autour d'elle la majeure partie des autres principautés qui sont devenues des régions administratives gouvernées par des princes serviteurs de celui de Moscou. Ces derniers sont pourvus de pouvoirs importants et ils sont en mesure de se comporter en potentats locaux; ils risquent donc, tôt ou tard, d'entrer en conflit avec le pouvoir central qui devra les remettre au pas. Vassili 1er est enterré aux côtés de son père. La présence à la même époque de Serge de Radonège et d'Andréï Roublev témoigne de l'essor culturel et religieux de la Russie. 

1425–1462: Règne de Vassili II l'Aveugle, grand-prince de Moscou 

Vassili II est le fils de Vassili 1er et de Sophie de Lituanie. Lorsque qu'il  accède au trône, sous la régence de sa mère, il n'est âgé que de 10 ans. Cette circonstance amène son oncle, Youri de Zvenigorod, prince de Galitch-Mersky, à revendiquer la couronne; il y est d'autant plus encouragé que les règles de succession de la principauté de Moscou sont mal définies et que Dimitri IV l'a désigné comme successeur de Vassili 1er, il est vrai avant la naissance de Vassili II. La prétention de Youri n'est pas du goût du grand-père de Vassili II, le grand-duc Vitautas (Vitovt) de Lituanie, aussi Youri, qui ne se sent pas de force à lutter contre la Lituanie, reconnaît la légitimité de Vassili II tant que son grand-père est vivant. 

1427 à 1430: mort d'Andreï Roublev, le grand peintre d'icônes. 
1430 Vitautas, mort, Youri obtient de la Horde d'Or son accord pour s'emparer du trône de Moscou. Ce conflit dynastique va en fait prendre un tour politique et opposer les partisans de la centralisation moscovite à ceux qui lui sont hostiles. Les Tatars de Crimée se détachent de la Horde d'Or.  
1433: Vassili II, trahi par le boyard moscovite Vsevoljsky, prince de Smolensk, est battu et fait prisonnier par Youri qui l'envoie régner sur la ville de Kolomna. Là, il complote et Youri, ne se sentant pas en sécurité, abdique et retourne dans ses terres. De retour à Moscou, Vassili II fait crever les yeux à Vsevolsky. Cependant, les fils de Youri reprennent à leur compte les revendications de leur père. Ils battent Vassili II qui est contraint de se réfugier auprès de la Horde d'Or. 
1434: Vassili le Loucheur, fils de Youri, entre au Kremlin et se fait proclamer grand-prince. 
1435: Dimitri Chemyaka, un autre fils de Youri, jaloux du Loucheur, s'allie à Vassili II. Le Loucheur, banni du Kremlin, est capturé et rendu aveugle, pour l'empêcher de revendiquer le trône à nouveau. 
1438: naissance du khanat de Kazan, issu du démembrement de la Horde d'Or, sur le territoire de l'ancienne Bulgarie de la Volga. 
1439: Oloug Moxammat, khan de Kazan, assiège Moscou d'où Vassili II est contraint de fuir. Fait prisonnier, il ne sera libéré que contre paiement d'une énorme rançon. 
1440: mise en place de la Cour d'État (Gosudarev dvor) constituant un début d'Administration. La Douma des boyards, qui joue un rôle de conseil auprès du prince, fournit une partie importante de la nouvelle institution. A la base de la Cour d'État se trouvent deux structures: le Palais et le Trésor; le Palais gère les terres et le Trésor conserve l'argent, les objets précieux et le sceau de l'État. Les décisions judiciaires sont retirées aux propriétaires terriens pour revenir aux représentants du prince. 
1446: Dimitri Chemyaka, qui a profité des ennuis de Vassili II pour occuper le trône de Moscou, exile ce dernier à Ouglitch, non sans avoir eu la précaution de lui crever les yeux au préalable. Mais, comme Vassili II conserve des partisans à Moscou, il le fait revenir d'exil et lui donne Vologda en apanage. Vassili, malgré son infirmité, rassemble des partisans et remonte sur le trône tandis que Dimitri Chemyaka s'enfuit à Novgorod. 

Des tremblements de terre et un terrible incendie détruisent à nouveau Moscou et son kremlin. 

1448-1449: le métropolite de Moscou s'étant rendu au concile de Florence pour réunir l'Église orthodoxe russe à l'Église catholique, Vassili  le traite de "fils de Satan" et le dépose, mais l'autorise à s'enfuir en Occident où il est fait cardinal. Il nomme métropolite de Russie à sa place Jonas, évêque de Riazan, qui a joué un rôle important dans l'éviction de Dimitri Chemyaka. Le nouveau métropolite ne sollicite  pas la confirmation du patriarche de Constantinople ce qui est une manière d'anticiper l'émancipation de l'Église orthodoxe russe. En représailles, le patriarche de Constantinople crée à Kiev une nouvelle métropole indépendante rattachée à la Lituanie. Vassili II, qui vient de voir son pouvoir renforcé, n'est certainement pas disposé à le placer sous la tutelle du Saint-Siège! L'Église russe se replie sur elle-même et va développer son propre rituel, qui deviendra un marqueur identitaire, parallèlement à la montée en puissance de l'État russe.  

1450: Vassili II s'empare de Galitch-Mersky. La lutte civile prend fin et Vassili en profite pour éliminer la plupart des petits apanages de Moscovie. Les Républiques de Novgorod, Pskov et Viatka sont contraintes de le reconnaître comme seigneur. 
1453: Dimitri Chemyaka meurt, probablement empoisonné par Vassili II. La prise de Constantinople par les Turcs consacre l'indépendance de l'orthodoxie russe.  
1458: la métropole religieuse de Kiev rompt avec celle de Moscou. 
1460: Mäxmüd crée le khanat d'Astrakan par démembrement de la Horde d'Or. 

Le règne de Vassili II est troublé par la guerre civile. La querelle dynastique a réintroduit les Mongols dans le jeu russe. Mais le grand-prince de Moscou n'en parvient pas moins à rassembler encore un peu plus la terre russe tandis que l'Église orthodoxe s'affranchit de la tutelle de Constantinople. Les adversaires de la centralisation ont été vaincus parce que les Moscovites n'ont pas accepté le retour au morcellement féodal. Les règles de succession sortent clarifiées du conflit et le pouvoir moscovite est renforcé. Pendant ce règne troublé, la Horde d'Or s'affaiblit en perdant trois nouveaux importants khanats (Crimée, Kazan, Astrakan). 

1462–1505: Règne d'Ivan III le Grand (1440-1505), grand-prince de Moscou 

A l'époque de l'accession au trône d'Ivan III, fils de Vassili II, La Russie est divisée en deux grandes régions: le sud-ouest, sous domination polono-lituanienne, et le nord-est, qui paie toujours tribut à la Horde d'Or. Ivan III, prince de Moscou, partage le pouvoir avec ses quatre frères qui dirigent les principautés patrimoniales de Riazan, Tver, Rostov et Iaroslav; il va rassembler la Russie, au détriment de ses voisins et en éliminant ses frères, qui sont emprisonnés ou assassinés, avant de s'émanciper des Mongols.  

1460-1469: la principauté de Iaroslave rejoint celle de Moscou. 
1469: naissance du fol-en-Christ, Basile le Bienheureux, qui vécut nu et d'aumônes. Le fol-en-Christ, souvent en rupture avec la société, avec le starets et le Souffre-passion, font partie des traits caractéristiques de l'orthodoxie russe. 
1471: Novgorod, qui s'était alliée à la Lituanie, est sévèrement battue par Ivan III. Les boyards de Novgorod, farouchement attachés à leur indépendance, doivent accepter la suzeraineté de Moscou. 
1472: après la mort de sa première femme, Maria Borissovna Tverskaïa, dont la rumeur populaire répand qu'elle a été empoisonnée,  Ivan III épouse la princesse Zoé (Sophie) Paléologue qui lui apporte le blason byzantin: l'aigle à deux têtes qui sera le symbole de la Russie jusqu'en 1917 et deviendra celui de la Fédération de Russie après la chute de l'Union soviétique. La princesse, nièce du dernier empereur, Constantin XI, tué lors de la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, se convertit à l'orthodoxie russe, sous la pression du métropolite Philippe, qui refusait l'entrée de Moscou à une hérétique. Elle vivait jusqu'alors réfugiée à Rome et le Saint-Siège voit dans ce mariage une occasion de rapprochement avec une puissance susceptible de participer à une coalition contre les Turcs. Quant à Ivan III, c'est évidemment un moyen de rehausser son prestige; Moscou, siège de l'église orthodoxe russe, prétend succéder à Constantinople, et devenir la troisième Rome, son grand-prince étant, en quelque sorte, l'héritier des empereurs romains d'Orient. La religion et la politique vont agir plus que jamais en étroite symbiose; mais beaucoup de princes précédents n'ont-ils pas déjà été canonisés? 

Au cours du 15ème siècle, le Kremlin souffre des tremblements de terre et des incendies avant d'être reconstruit par des architectes italiens, dont l'influence est favorisée par la princesse Sophie, laquelle a vécu en Italie. C'est à cette époque qu'est construite, par l'architecte Fioravanti, la cathédrale de la Dormition, où seront couronnés les tsars et enterrés les chefs de l'Église orthodoxe, ainsi que la cathédrale de l'Annonciation et le Palais à facettes, tous édifices situés à l'intérieur de l'enceinte castrale.   

1474: la principauté de Rostov est incorporée à celle de Moscou. 
1476: Moscou cesse de verser la dan' aux Mongols. 
1478: une révolte de Novgorod est durement réprimée mais, dans un premier temps, la principauté, privée de ses cloches symbole de liberté, conserve toutefois une partie de son autonomie.  
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Ivan III déchirant le traité du khan par A. D. Kivshenko (1851-96)  
Source: Wikipédia
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1480: Ivan III a, on l'a vu, profité de l'éclatement de la Horde d'Or pour cesser de payer tribut. Le khan Ahmed, allié au roi polono-lituanien Casimir IV, réclame le retour au paiement du tribut. Ivan III déchire le traité de soumission des Russes aux Mongols sur les marches de la cathédrale de la Dormition. Le khan Ahmed décide une expédition punitive contre lui. Ivan III s'allie au khan de Crimée pour lui barrer la route. Ahmed rencontre ses adversaires sur l'Ougra et, après plusieurs jours d'observation mutuelle et l'échec d'une tentative de franchissement de la rivière, il décide de battre en retraite sans combattre, avant l'arrivée des troupes de Casimir IV. Cet événement, qualifié de "Grande Halte" marque l'affranchissement des terres russes du joug mongol. 

1484-1499: les boyards de Novgorod sont chassés de chez eux et installés dans les régions du centre de la Russie. 72 000 personnes auraient été déportées. C'en est terminé avec l'autonomie de la principauté. 
1485: Tver, soutenue par la Lituanie, tombe au pouvoir d'Ivan III. 
1487: Ivan III s'empare du khanat de Kazan et nomme à sa tête un de ses protégés. 
1489: la région de Viatka est à son tour réunie à la principauté de Moscou. 

Les dernières acquisitions font entrer des populations non russes dans l'État moscovite qui devient ainsi multiethnique dès son origine. 

1493: Ivan III reconstruit le Kremlin et interdit l'édification de bâtiments en bois, pour éviter l'incendie, sur l'espace voisin qui deviendra la Place Rouge. 
1494: Ivan III est reconnu comme souverain de toute la Russie par le grand-duc de Lituanie affaibli par la séparation d'avec la Pologne. Le grand-duc, en compensation, reçoit la main d'Elena, la fille d'Ivan. Cette dernière fournit un prétexte de guerre à son père: l'entourage de son mari veut la forcer à renier sa foi orthodoxe! 
1495: construction de la tour Troïtskaïa (Trinité) du Kremlin qui servit de prison aux 15ème et 16ème siècles.  
1497: publication du code Soudiebniki (Justicier), le premier code de lois russe, compilé par le scribe Vladimir Goussev (une paternité cependant contestée), qui formera la base de l'autocratie tsariste. Ce code vise à renforcer l'organisation centralisée de l 'État et à unifier les règles juridiques en précisant les attributions des différents niveaux de justice ainsi que les peines à appliquer sans supprimer toutefois les tribunaux ecclésiastiques ni ceux de première instance. L'article le plus connu de ce code est celui qui restreint les possibilités des paysans de passer d'un maître à l'autre, en les limitant à une semaine avant  la Saint-George, et moyennant le paiement d'une taxe d'un rouble maximum; on y a vu le début de l'asservissement de la paysannerie russe, mais ce point de vue paraît exagéré. 

Au 15ème siècle est mis en place un système qui fixe la hiérarchie sociale en fonction de l'origine familiale. Au sommet de l'édifice se trouvent les boyards au service des princes de Moscou depuis longtemps qui font partie de la Douma et se partagent les hautes responsabilités de l'État. 

1498: Dimitri, fils d'Ivan Ivanovitch le Jeune (1458-1490) né du premier mariage d'Ivan  III, est sacré grand prince avec remise de la toque et de la cape de Monomaque, insignes du pouvoir des grands princes, dans la cathédrale de la Dormition au Kremlin. C'est la première fois que cette cérémonie de préparation de la succesion est mise en oeuvre.   
1500-1503: guerre russo-lituanienne. Les Russes, aidés par les Tatars de Crimée et de Kazan, triomphent des Lituaniens et obtiennent des territoires (haute Oka, Desna, basse Soja, cours du Dniepr, Tchernigov et Briansk...) 
1502: les intriques de Sophie Paléologue portent leurs fruits: Ivan III interdit que le nom de son petit-fils Dimitri soit cité dans les prières liturgiques et il fait sacrer grand prince le fils aîné des enfants qu'il a eu de son second mariage, Vassili Ivanovitch. Ce dernier prend la place de son neveu comme héritier de la couronne. Dimitri mourra opportunément, dans des circonstances mystérieuses, à l'âge de 32 ans. 
1503: un concile tranche en faveur des possédants (stjajateli) le conflit qui les oppose aux non-possédants (nestjajateli). Les premiers estiment que l'Église doit posséder des biens, être puissante et riche, afin de bien seconder l'État; les seconds condamnent la propriété ecclésiastique, en particulier celle des grands monastères. La place de la religion dans la société est ainsi nettement posée. Les non-possédants se réclament de la tradition des ermites, proches de l'hésychasme, et les possédants de celle de l'Église byzantine auxiliaire de l'État, deux courants qui divisent toutes les sociétés chrétiennes. La condamnation n'entraîne aucune conséquence pour le moine Nil Sorsky, principal représentant des non-possédants; il sera canonisé comme son adversaire, Joseph Volotsky, higoumène du monastère de Volokolamsk. 
1504: à Novgorod, la secte des judaïsants, qui refusent le Nouveau Testament et nient l'institution ecclésiastique, est condamnée par un concile et Ivan III fait brûler ses partisans sur un bûcher.  

Ivan III était de haute taille, élancé et maigre; à cause de son dos voûté, il reçut le surnom de "Bossu". Les traits de son visage étaient beaux, mais son regard était terrifiant à un point tel qu'il faisait s'évanouir des femmes lorsqu'il les regardait. Il terminait tout ce qu'il commençait et était insensible à la pitié. A sa mort, en 1505, devenu  grand prince de toute la Russie, il laisse une Moscovie cinq fois plus grande qu'au moment de son accession au trône. Il a donné à Vassili 66 villes et réparti le reste entre ses quatre autres fils, mais en leur défendant de battre monnaie et de nouer des relations diplomatiques avec des pays étrangers.  

La mort d'Ivan III entraîne une succession de tentatives des Tatars de Crimée contre la puissance moscovite, en 1517, en 1521 (avec les Tatars de Kazan), en 1537 (avec les Turcs, les Tatars de Kazan et les Lituaniens), en 1552, en 1555, en 1570-72 (avec les Polonais et les Lituaniens), en 1589, en 1593, en 1640, en 1666-67 et en 1688; dans le contexte de l'époque, les Tatars sont utilisés  aussi bien par la Russie que par ses ennemis pour affaiblir leurs adversaires.  
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Moscou au 16ème siècle 
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Moscou ne se trouve pas en Asie, elle se trouve du moins à la limite extrême de l'Europe, là où les deux continents sont soudés l'un à l'autre. La ville elle-même est de bois; elle est assez étendue et, de loin, elle paraît même plus grande qu'elle ne l'est en réalité car les jardins et les cours spacieuses de chaque maison contribuent à augmenter sa superficie; les maisons des forgerons et des autres artisans qui se servent du feu l'accroissent considérablement car ces constructions, séparées les unes des autres par des prés et des champs, s'étendent en longues files aux confins de la cité... Non loin d'elle, il y a quelques monastères dont le moindre, de loin, pourrait paraître une petite ville. En outre, vu sa taille, la cité n'a pas de limite très nette, n'est pas commodément défendue par un mur, des fossés ou des remparts. Il y a toutefois, en certains endroits, des places fermées par des poutres mises en travers et où l'on installe des veilleurs dès la tombée de la nuit; de la sorte, le soir, personne ne peut les franchir après une heure déterminée; et passé cette heure, tous ceux qui pourraient être pris par ces veilleurs sont ou dérobés et battus, ou jetés en prison, sauf s'il s'agit de gens connus ou respectables, auquel cas ils sont habituellement reconduits chez eux par les veilleurs; les postes de ce genre sont établis de préférence là où tout le monde pourrait entrer en ville; il y a en effet un côté qui est bordé par la Moskova, laquelle reçoit au pied même de la cité la rivière lausa, dont les rives sont tellement escarpée qu'il n'y est guère possible d'y passer à gué. Sur cette lausa ont été construits de nombreux moulins à usage public. La ville semble assez bien défendue par les deux fleuves. A part quelques rares maisons, églises ou monastères de pierre, elle est entièrement en bois... Cette ville est si vaste, si étendue et surtout si sale que, ça et là, des passerelles ont été lancées dans les rues, places et autres lieux très fréquentés. Il y a dans la ville une citadelle construite en briques cuites, bordée d'un côté par la Moskova, de l'autre par la Neglima... Cette forteresse est si grande que, outre l'immense palais du prince, des grands et de nombreux autres personnages, elle contient aussi beaucoup d'églises si bien que, à voir sa taille, on pourrait la prendre pour une ville; cette citadelle, au début, était entourée d'une palissade de chêne et, jusqu'à l'époque du grand-duc Ivan Kalita, resta petite et d'aspect mesquin. C'est ce prince en effet qui, sur le conseil du métropolite Pierre, fut le premier à y transporter le siège de l'Empire. Les remparts et les créneaux de cette forteresse, ainsi que le palais du prince, furent construits en briques dans le style italien, par des Italiens que le prince avait fait venir de leur pays en les alléchant par des salaires somptueux...  
Sigismond de Herberstein
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1505–1533: Règne de Vassili III Ivanovitch ou le Grand, grand-prince de Moscou 

Fils d'Ivan III le Grand et de Sophie Paléologue, Vassili III épouse Solomonia Iourevnia Sabourova l'année de son arrivée au pouvoir. Dès l'accession au trône du nouveau grand-prince, le khanat de Crimée, jusqu'alors allié à Moscou, prend prétexte de l'intervention des Russes à Kazan, en 1487, pour s'allier à la Lituanie et effectuer des raids contre les territoires russes obligeant Vassili III à renforcer les troupes de sa frontière sud et à construire des forteresses (Zaraïsk, Toula, Kalouga). 

1505-1508: construction par l'architecte Alosius le Jeune de la cathédrale de l'Archange Saint-Michel dans l'enceinte du Kremlin à l'emplacement de sanctuaires plus anciens.  
1507: la guerre reprend avec la Lituanie, Vassili III venant au secours d'un seigneur lituanien, Michel Glinski, en délicatesse avec Sigismond 1er. 
1508: une paix éternelle (?!) est signée avec la Lituanie après la défaite de Glinski. 
1510: la République de Pskov est rattachée à la Moscovie. Trois cent mille personnes suspectées d'être opposées à cette mesure sont chassées de leurs maisons et déportées vers l'Oural (comme les révoltés de Novgorod un peu plus tôt). 
1512: la paix éternelle de 1510 est rompue. La guerre reprend dans les environs de Smolensk. 
1514: les Moscovites conquièrent Smolensk. L'armée polono-lituanienne triomphe à Orsza mais ne parvient pas à reprendre Smolensk. 
1521: la principauté de Riazan est annexée à son tour. 

La Moscovie, que l'on commence à désigner sous le nom de Russie, devient l'État le plus puissant d'Europe orientale. A sa tête se trouve le grand-prince, qui, depuis Ivan III, porte le titre de souverain de toute la Russie. Ses relations avec les couches sociales sont fondées sur la base du service dû. L'aristocratie lui reconnaît ce service; le souverain a pratiquement tous les pouvoirs sur elle.  

1522: une trêve de cinq ans est signée avec la Pologne-Lituanie; elle sera prolongée en 1526 et 1532. 
1524: construction du monastère de Novodievitchi, à Moscou, pour commémorer la conquête de Smolensk. 
1525: resté sans enfants après 20 ans de mariage, Vassili III fait mettre en prison ses frères jusqu'à ce qu'il ait un héritier pour les empêcher de lui succéder. Ce faisant, il prépare l'extinction de la dynastie des Rurikides et la crise de succession connue sous le nom de Temps des troubles. Il divorce, avec l'accord du métropolite de Moscou, mais sans celui des startsy (aînés d'un monastère, maîtres spirituels) de la Trans-Volga qui considèrent que le divorce est interdit. Sa première épouse est contrainte de prendre le voile sous le nom de  Sophia. 
1526: Vassili III épouse Héléna Glinska (parente de Michel Glinski), qu'il avait déjà remarquée. La cérémonie est accompagnée de rites de caractère païen. Le couple est aspergé de houblon, présage de fécondité et éventé par des fourrures de zibeline, gage de longue vie; les deux époux se couchent ensuite sur des gerbes de seigle, puis une femme s'avance, portant deux manteaux de fourrure, dont l'un à l'envers, et elle les asperge à nouveau de houblon. 
1530: les aspersion de houblon n'ayant pas suffi, le moine Paphnouti prie pour demander à Dieu de faire un miracle. Celui-ci s'accomplit avec la naissance d'un fils qui sera Ivan le Terrible. 
1530-1540: la Livonie (Pays baltes) s'entend avec la Suède et la Pologne pour fermer la Baltique à la Russie qui en a besoin pour commercer avec l'Occident. 

Vassili III poursuit la politique de rassemblement des terres russes et de renforcement des pouvoirs du souverain qui fut celle de son père. Brutal et sévère, il méprise les boyards. Il ne les persécute pas massivement mais les tient à l'écart, ne réunissant plus leur douma que pour la forme, et ne tolérant aucune objection. Ceux qui osent élever des plaintes sont exécutés. Le métropolite Féodor Jareny est déchu de ses titres et envoyé dans un monastère ce qui rend, Daniel, son successeur, plus docile sur la question du divorce. Vassili III respecte cependant la tradition en laissant aux représentants de la caste des boyards les hauts postes de l'armée et de l'administration. Mais il gouverne en autocrate en s'appuyant sur ses secrétaires et quelques personnes de confiance. Il est entouré d'un premier cercle de dignitaires qui le servent et à qui sont concédées des terres libre de l'État qui sont inaliénables, non héréditaires, lesquelles doivent permettre à leurs bénéficiaires d'assumer leurs hautes responsabilités; ces terres ne peuvent être ni vendues, ni données. Ainsi s'élabore une hiérarchie de serviteurs, en fonction de la naissance, de la proximité du souverain et du service à accomplir qui n'est pas de type féodal classique dans la mesure où il n'y a pas d'obligation réciproque entre le donateur et le bénéficiaire. Au début du 16ème siècle, le terme Rossia commence à apparaître, bien que celui de Rus' continue toujours d'être employé. La Russie est encore peu peuplée et sa population est concentrée dans la région de l'Anneau d'Or; elle va, au cours des siècles suivants, augmenter et se déplacer en direction de la périphérie, vers de nouvelles terres à défricher et aussi pour échapper à la main de plus en plus ferme du pouvoir central. 

1533–1584: Règne d'Ivan IV le Terrible (Sévère ou Redoutable en russe), grand-prince de Moscou puis tsar de Russie 
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Ivan IV le Terrible vu par Eisenstein
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1533: Ivan IV, fils aîné de Vassili III et d'Hélène Glinska, devient grand-prince de Vladimir et de Moscou, sous la régence de sa mère et d'un Conseil de vingt boyards. Hélène élimine le Conseil, gouverne avec son favori Telepnev-Obolenski et continue la politique de son défunt mari vis-à-vis des boyards. Elle augmente les taxes pesant sur l'Église et place sous le contrôle de l'État l'extension de la propriété monastique. Elle interdit aux gens de service l'achat de terres afin qu'ils ne soient pas tentés de s'affranchir de leurs obligations. Elle renforce les défenses du pays par la construction de forteresses. Elle entreprend une réforme du système monétaire et de l'administration locale. 
1538: la régente meurt, probablement empoisonnée par les familles princières qui rêvent de monter sur le trône. La régence est alors exercé par la Douma des boyards, une assemblée consultative de nobles, sorte de Conseil privé. Le pouvoir est partagé entre des familles (Chouïski, Glinski, Bielski) qui se déchirent entre elles. Ivan IV, un jeune homme intelligent, mais coléreux, vit dans la hantise permanente de l'assassinat, tandis que la violence désole le pays. Il partage son temps entre la torture des animaux, la chasse et la razzia des villages voisins; autodidacte, il s'intéresse aux Saintes écritures, passe beaucoup de temps dans la bibliothèque du métropolite, et se prosterne si souvent devant les icônes que son front se couvre de callosité. 
1542: le métropolite Joseph est assassiné dans le cadre des luttes fratricides qui divisent les boyards, lesquels ne reculent pas devant le meurtre, pas plus que devant le pillage de l'État ou la guerre civile, pour accéder ou conserver un pouvoir qui change par trois fois de mains. 
1543: la chute de Constantinople déplace vers la Russie le centre de gravité de l'orthodoxie. 
1546: Ivan IV, âgé de 16 ans, rejoint l'armée à Kolomna, où elle vient de vaincre les Tatars. Il fait exécuter cinquante arquebusiers de Novgorod qui se plaignaient des vexations qu'ils avaient subies. 

1547: à l'initiative du nouveau métropolite, Macaire,  et pour tenter de tirer la Russie des difficultés dans lesquelles elle se débat, Ivan IV est sacré tsar (césar) de toutes les Russies dans la cathédrale de la Dormition au Kremlin de Moscou (où l'on peut voir encore son trône), le 16 janvier. Le titre de césar rattache Ivan à la lignée des empereurs romains et on en attend pour lui un surcroît de prestige. 

On marie Ivan IV à Anastasia Romanovna Zakharine (une Romanov), la fille d'un boyard des premiers cercles, le 3 février. Des incendies à Moscou provoquent des milliers de morts. La foule cherche des responsables et se déchaîne contre les Glinski dont on brûle les palais et massacre les gens. Le tsar, se croyant abandonné de Dieu, fait amende honorable sur la Place Rouge et décide de convoquer une assemblée des représentants de toutes les régions de la Russie.  

Les villes de Kolomna, Velikij Oustioug et Moscou se soulèvent, comme conséquence du conflit qui oppose les boyards; Ivan IV est profondément affecté par cette situation. 

1547-1550: une série de campagnes contre le khanat de Kazan se solde par un échec.  
1548 (ou 1549) : Ivan IV réunit le premier zemski sobor, une assemblée territoriale qui est en fait le premier parlement russe comprenant la noblesse, les hiérarques de l'Église orthodoxe et les représentants de la bourgeoisie des villes; ce parlement russe féodal sera consulté lors des grandes décisions.  
1550: l'assemblée des représentants des régions se réunit et Ivan s'engage devant elle à défendre le peuple contre ses oppresseurs et à combattre les injustices. Il fait adopter un nouveau code, tsarski soudiebnik, pour remplacer celui de son grand-père Ivan III; des diplômes impériaux (oustavnie, otkoupnie gramot) permettent d'associer des délégués paysans à la procédure judiciaire locale. Une réforme territoriale vise à réduire la corruption par une large autonomie locale. Une réforme des impôts, en réduisant les coûts de perception, multiplie leur rendement par quatre; l'impôt foncier est rénové et des terriers sont constitués pour en faciliter la levée. Un corps d'infanterie spéciale est créé pour former la garde personnelle du tsar, les streltsy (arquebusiers). 

La Russie se modernise et la monarchie passe d'une conception patrimoniale à une conception souveraine du pouvoir.  

La première presse à imprimer est introduite dans le pays. Ivan IV place aux postes clés des petites gens plutôt que des boyards dont il se méfie. Il s'efforce de rétablir l'ordre en Russie. 

Apparition de la secte religieuse des buveurs de lait (Molokanes) qui ne reconnaissent pas le dogme de la Trinité. 

1551: le clergé est réorganisé, lors d'un concile qui canonise une quarantaine de nouveaux saints et entérine les réformes. Une base militaire russe est créée, sur la Volga, à proximité de Kazan. 
1552: mort de Basile le Bienheureux qui est enterré à Moscou; Ivan le Terrible fait édifier une première église en bois à côté de sa tombe qui sera ultérieurement recouverte d'une chapelle. Conquête du khanat de Kazan par les Russes, à la suite d'un intense bombardement de la ville et de l'explosion d'une mine qui a détruit une partie des remparts; la mosquée du kremlin de Kazan est détruite et remplacée par une église en bois édifiée en trois jours. La conquête du khanat de Kazan repousse jusqu'à l'Oural les frontières de la Moscovie. 
1553: l'arrivée du marin anglais Chancellor sur les côtes de la mer Blanche débouche sur la construction d'Arkangelsk et par la création d'une route commerciale dominée par la Grande-Bretagne à la recherche d'une route continentale vers les Indes. Le développement de cette route va faire la fortune de Iaroslavl qui sera brièvement, pendant le temps des troubles, au début du 17ème siècle, la capitale de la Russie. L'activité commerciale se développe en Russie où les marchands les plus importants jouissent de chartes et de privilèges. Les Anglais vont être suivis par les Hollandais et les Suédois; des quartiers réservés aux étrangers vont apparaître à Moscou et dans d'autres villes russes. 
1554: les Russes conquièrent le khanat d'Astrakan et y installent un khan fantoche. 
1555-1556: adoption d'un code administratif. 
1555-1560: construction de la cathédrale en briques de l'Intercession-de-la-Vierge (Saint-Basile) pour célébrer la prise de Kazan. Cet édifice doit représenter sur terre la Jérusalem céleste. On dit, qu'à l'issue des travaux, son architecte, Postnik Barma Yakovlevn, a eu les yeux crevés afin qu'il ne puisse jamais construire un autre monument aussi beau (d'après Custine, un melon cantaloup à côtes brodées !) Cependant, cet architecte participera plus tard aux travaux du kremlin de Kazan ce qui rend cette légende suspecte. 
1556: une réforme uniformise le service militaire de la noblesse; les bases d'une armée permanente et régulière, dont les streltsy seront le noyau, sont élaborées. Une révolte du khanat d'Astrakan est réprimée et le khanat est purement et simplement incorporé à la Russie. Le khan de Sibérie sollicite l'aide de la Russie contre les entreprises d'un descendant de Gengis khan, Kutchum, et accepte de payer tribut à  Ivan le Terrible.  
1557: la Bachkirie et la Tchouvachie sont à leur tour annexées à la Russie et Murza Ismaïl, chef de la Horde du Nogaï, prête serment au tsar.. 

Maîtres de Kazan et d'Astrakan, les Russes contrôlent le cours de la Volga. La voie d'invasion des nomades de l'est est désormais coupée. Pour lutter contre le nouveau péril, représenté par la Crimée et l'Empire ottoman, la Russie fortifie sa frontière sud et se lance dans des alliances avec les peuples du Caucase. Au milieu du 16ème siècle, un bureau d'enregistrement est créé pour répertorier sur un livre les services de chacun et déterminer un ordre de préséance; une hiérarchie administrative et militaire de type oligarchique se met en place avec son statut et ses privilèges. Dans la seconde moitié du siècle, les Cosaques du Don sont chargés de la surveillance des frontières, mission pour laquelle ils reçoivent de l'argent, des terres et des vivres, sans renoncer à leur autonomie. 
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La salle centrale du Palais aux Facettes du Kremlin où Ivan IV le Terrible recevait les ambassadeurs - Source: Les Tsars russes - Boris Antonov - Zenovi Spetchinski
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1558-1583: Guerre de Livonie 

Ce conflit oppose d'abord la Russie à la seule Livonie, puis au Danemark, à la Suède, au Grand-duché de Lituanie et à la Pologne. Il a pour objet le contrôle de la Confédération livonienne (Esthonie et Lettonie) et s'inscrit dans le contexte de la fermeture de la Baltique à la Russie par la coalition. Il donne lieu pour la Russie à une succession de succès et de revers qui s'achèvent sur un échec. 

1558: les troupes russes s'emparent de Narva et contrôlent l'Estonie. Un commerçant, Stroganov, obtient du tsar une charte l'autorisant à coloniser l'Oural, à importer à Moscou le sel de Perm et à lever une armée privée. 
1559: les troupes russes arrivent à Riga et occupent la rive gauche de la Dvina occidentale.  

Le khanat de Crimée tente en vain d'envahir celui d'Astrakhan.  

Outre leurs divisions et leur assimilation progressive au monde slave, l'affaiblissement des Mongols pourrait être la conséquence d'une période de sécheresse qui aurait décimé leur cavalerie privée de nourriture.  

1560: les troupes russes s'emparent des forteresses de Marienbourg et de Fellin. Les conquêtes russes en Livonie alarment les pays voisins (Suède, Danemark, Pologne) qui décident de se partager la Livonie. L'armée russe se heurte désormais à une puissante coalition et l'opposition à la guerre monte dans la classe dirigeante russe.  

Le régime se durcit brusquement, les changements n'intervenant pas assez vite au goût du tsar qui ne supporte pas l'existence du moindre pouvoir autonome, surtout à un moment où les choses se gâtent en Livonie. Ivan IV se lance dans un régime de terreur contre les boyards qu'il craint et déteste depuis sa jeunesse; il soupçonne d'ailleurs certains d'entre eux d'être responsables de la mort de son épouse Anastasia Romanova; mais on le soupçonne également de l'avoir empoisonnée! On dit qu'il assiste, depuis une tour du Kremlin, aux exécutions capitales qui ont lieu sur la Place Rouge. 

1561: Ivan IV épouse, en secondes noces, Temrjuka, fille du prince Kabardin, qui prend pour nom Marie. Elle mourra huit ans plus tard, peut-être empoisonnée par son mari.  

Dissolution de l'Ordre des Porte-Glaive, ou des Frères de l'Epée, un ordre de moines germaniques créé pour christianiser les populations baltes. La Livonie reconnaît la suprématie de la Pologne. La Courlande se constitue en duché vassal de la Pologne. L'Estonie passe sous le contrôle de la Suède. 

Le patriarche grec de Constantinople, Ioasaphe II, consacre par un rescrit Ivan IV tsar. 
 
1561-1562: construction à Kazan de la cathédrale de L'Annonciation qui remplace dans le kremlin l'église de bois; le nouveau maître s'efforce de convertir à l'orthodoxie les survivants des massacres consécutifs à la conquête. 
1563: Polotsk est prise (guerre de Livonie). 
1563 (ou 1569): Kutchum, qui a triomphé du khan de Sibérie, remet en cause la suzeraineté de Moscou et menace les colonies russes de l'Oural. 
1564: le prince André Kurbskij, qui commandait les troupes russes en Livonie, s'enfuit en Lituanie. Le tsar et sa famille quittent Moscou et Ivan IV feint d'abdiquer. Décontenancés, les Moscovites réclament son retour. Le tsar accepte de revenir sur son abdication mais à ses conditions (un pouvoir sans limite, un territoire administré par lui seul). Un premier livre, L'Apôtre, est publié en russe. 
1565: création de l'opritchnina, le territoire particulier du tsar, à géomètrie variable (les meilleures terres de la Russie centrale, autour de Moscou, pour commencer), par expulsion des anciens propriétaires qui se voient attribuer de nouvelles terres hors de la zone. Les opritchniks, une troupe d'élite, y obéit au tsar au doigt et à l'oeil pour éliminer tous ceux qui lui déplaisent; le peuple les qualifie de troupe satanique; ils sont habillés de noirs, comme des moines, et portent à leur selle d'un côté une tête de chien et de l'autre un balai, symbole de leur mission: dévorer et balayer les boyards. Les autres terres (zemchtchina) continuent de dépendre de la Douma des boyards. Seul le métropolite Philippe s'élève contre la volonté d'Ivan IV et lui refuse sa bénédiction; il est exilé à Tver. Les Chouïski et les Starijcski subissent à leur tour les foudres du tsar et de sa milice. Des lois restreignant la liberté des paysans préfigurent le servage; les paysans fugitifs peuvent être recherchés pendant cinq ans avant de pouvoir s'installer sur les terres d'un nouveau maître. 
1566: la poursuite de la guerre en Livonie est entérinée par le zemski sobor. 
1567-1569: de mauvaises récoltes et une épidémie de peste déciment une population russe essentiellement paysanne fortement dépendante des aléas climatiques. 
1569: le métropolite Philippe est étranglé dans sa cellule par l'opritchnik Malyouta Skouratov, au monastère de Tver. 

La Pologne et la Lituanie se fédèrent en signant l'Union de Lublin. De fait, c'est l'aristocratie polonaise qui va dominer cet ensemble qui comprend aussi la Biélorussie et ce qui deviendra plus tard l'Ukraine. La tolérance religieuse du Grand Duché de Lituanie est abandonnée progressivement. Les élites se convertissent au catholicisme. Beaucoup d'évêques orthodoxes du nouvel ensemble suivent leur exemple tout en conservant le rite orthodoxe créant ainsi une nouvelle église qualifiée d'uniate (gréco-catholique). Cette vague de conversions religieuses, plus ou moins libres et sincères, constituera bientôt une source de troubles internes. Mais ces troubles auront également des origines économiques et sociales. Le servage frappe plus rigoureusement la paysannerie qui y est soumise; elle ne peut plus changer de seigneur à la Saint-George et les propriétaires terriens ont obtenu le droit d'augmenter l'impôt de leurs serfs. Enfin, les Juifs, tolérés dans le royaume de Pologne se répandent dans l'ensemble fédéré, en y monopolisant les tâche basses, comme l'usure, la vente d'alcool au détail, la collecte de l'impôt, ce qui suscite jalousie et antisémitisme. 

1569-1570: les opritchniks détruisent Novgorod qui s'était placée sous la protection de la Lituanie; plus de quinze mille personnes sont tuées; on parle même de 20 000 à 40 000 victimes à Novgorod et Tver, hommes, femmes et enfants; même les animaux sont sacrifiés! De retour à Moscou, la troupe satanique, s'attaque aux notables non titrés; le tsar, croyant que ses assistants, Basmanov et Viazemski, le trahissent, les fait exécuter. Cependant, des détachements polonais, lituaniens et suédois ruinent les territoires septentrionaux et occidentaux de la Russie qui perd ses conquêtes en Livonie. 

Stroganov recrute à Perm des Cosaques pour protéger les établissements russes de l'Oural contre les incursions des Mongols de Kutchum.    

1571: Moscou est brûlée par les Tatars de Crimée qui capturent 150 000 Russes et les réduisent en esclavage; les opritchniks, qui n'ont pas défendu la ville, sont soupçonnés de trahison au profit du khan de Crimée. En octobre,  Ivan IV épouse, en troisièmes noces, Marpha Vassilievna Sobakina, fille d'un commerçant de Novgorod; elle mourra le mois suivant sans avoir perdu son hymen; cet épisode tragique  servira de thème à la pièce du poète  L. Mei "La fiancée du tsar", mise en musique par Rimski-Korsakov. Selon la loi religieuse, le tsar devrait rester veuf, seuls trois mariages étant permis; il se remariera pourtant encore cinq fois!  
1572: Ivan IV épouse, en quatrièmes noces, Anna Alexeievna Koltovskaïa; deux ans plus tard elle prendra le voile sous le nom de Daria. La mort du roi de Pologne, Sigismond II, permet à la Russie de reprendre l'offensive en Livonie. Les Tatars de Crimée, qui rêvaient de s'emparer de toute la Russie, au profit de l'empire ottoman, sont battus à Molodi par les troupes de Mikhaïl Vorotynski; ils vont devoir payer tribut à la Russie jusqu'en 1680. Le système de l'opritchnina est supprimé et sa troupe satanique dissoute; le nombre de ses victimes se compte en dizaines de milliers; les dégâts qu'elle a causés à l'économie sont immenses; son principal résultat est la destruction de la grande propriété foncière patrimoniale et, par voie de conséquence, l'affaiblissement du pouvoir politique des boyards. 
1573: Ivan IV épouse, en cinquièmes noces, Maria Dolgoroukova. Ce mariage sera de courte durée. Le tsar ayant appris que son épouse avait eu une liaison dont elle ne l'avait pas informée avant son mariage, il la fait noyer. 
1574: parution du premier alphabet slave. 

1575: Ivan IV autorise Stroganov à lancer des opérations de représailles en Sibérie et l'exonère d'impôts durant vingt ans sur les terres dont il s'emparera. Stroganov incite le chef de ses Cosaques, Yermak, un ancien pirate de la Volga, à conquérir la Sibérie; Yermak conduit ses hommes d'une main de fer: il en aurait noyé une vingtaine par trop indisciplinés! L'expansion russe vers l'Asie va débuter, dans le prolongement du conflit avec les Mongols, grâce au concours d'aventuriers hors-la-loi. 

Ivan IV épouse, en sixièmes noces, Anna Petrovna Vassiltchikova; elle meurt d'une maladie de poitrine en 1579. Ivan IV épouse ensuite, en septièmes noces, on ne sait trop quand, Vassilissa Melentieva, laquelle aura l'imprudence de prendre un amant, Ivan Kolytchev. Le tsar l'apprendra et fera, selon certains, enterrer vivants les deux tourtereaux dans un même tombeau. Selon d'autres, il obligera l'épouse volage à assister au supplice du pal infligé à son amant avant de la faire enfermer dans un couvent.  

1577: toute la Livonie est à nouveau au pouvoir des Russes. 
1578: l'arrivée au pouvoir d'un nouveau roi, Étienne Bathory, en Pologne ramène la victoire sous les drapeaux de la coalition. Par oukaze le tsar ordonne d'arrêter les condamnations à mort et d'établir des nécrologues (listes obituaires des condamnés) qui doivent être remis aux monastères afin qu'ils soient cités dans les prières pour les morts et le repos de leur âme. 
1580: Ivan IV épouse, en huitièmes noces, Maria Nagaïa, qui lui donnera un fils, Dimitri, mais ce mariage n'est pas reconnu par l'Église orthodoxe et la dernière épouse du tsar décèdera dans un monastère en 1608, sous le nom de Marpha. 
1581: Yermak entre en Sibérie avec 840 mercenaires pourvus d'armes à feu et d'artillerie. Ivan IV tue son fils aîné Ivan Ivanovitch en le frappant de son sceptre; le tsarévitch tentait de protéger l'enfant porté par sa troisième femme, Elena Cheremetiev, que le tsar menaçait. Les paysans perdent leur dernière possibilité de changer de propriétaire, même  à la Saint-Georges. 
1582: la paix de Jam Zapolski met fin à la guerre de Livonie entre la Russie et la fédération polono-lituanienne. La Russie cède ses possessions en Livonie et Polotsk. En Sibérie, Yermak bat Kuchum khan, en usant d'un subterfuge: il fait descendre une rivière par des barques chargées de mannequins au devant des Mongols, tandis qu'il tourne leur position. Manquant de vivres et de munitions, Yermak opte pour la fuite en avant et s'empare de la capitale du khan, Isker (Sibir). Le khan vaincu se livre dès lors à des actions de guérilla. 
1583: la paix de Plussa accorde à la Suède la plus grande partie de l'Ingri, le nord de la Livonie et le duché d'Estonie. La Russie sort saignée à blanc de la guerre de Livonie. Le tsar, qui a d'abord reproché à Stroganov d'avoir recruté des bandits recherchés par la justice, décrète une amnistie générale lorsqu'il reçoit les fourrures que lui envoie Yermak, via Stroganov, en lui demandant des renforts d'urgence. Cinq cents hommes sont envoyés mais le contingent arrive à Sibir en piteux état. 

Obtenir un accès à la Baltique est vraiment compliqué pour la Russie qui tourne ses regards ailleurs, vers la Caspienne, la mer Blanche, l'Oural et la Sibérie. La conquête de la Sibérie semble la plus facile et c'est donc dans cette direction que se développe d'abord l'expansion russe; certes, la région est inhospitalière et n'offre guère de possibilité d'habitation que dans le sud, et c'est là que s'élèveront les premiers établissements. La colonisation d'immenses territoires difficiles à administrer va générer le modèle politico-social russe. Les hommes de guerre chargé de gouverner ces territoires seront récompensés par l'octroi de terres et de paysans asservis. Ils seront eux-mêmes étroitement soumis au tsar qui dispense les grâces mais aussi les châtiments à son gré. L'attribution de terres aux serviteurs de l'État élimine progressivement les derniers paysans libres (noirs ou d'État); elle accrédite l'idée que la possession de la terre est réservée aux serviteurs du tsar.  

1584: tombé dans une embuscade, Yermak, qui tentait d'ouvrir la voie à une caravane d'Asie centrale arrêtée par Kutchum, se noie dans l'Irtych, entraîné par le poids de sa cuirasse; les Cosaques, décimés par Kuchum et démoralisés par la mort de leur chef, doivent abandonner la Sibérie. Ivan IV meurt "d'un pourrissement des organes  internes" pendant une partie d'échec, après avoir été ordonné moine par le métropolite; plus tard, on trouvera d'importantes traces de mercure dans ses ossements, ce qui suggérerait un empoisonnement si cette substance n'avait pas été aussi employée à l'époque comme médicament pour soigner les maladies vénériennes. 

Ivan IV, tsar de Russie, consacré par le patriarche de Constantinople, le premier à porter le titre de césar, celui des empereurs byzantins, s'est pris pour l'homme du destin envoyé par la Providence pour relever, dans son pays, l'empire d'Orient tombé sous les coups des Turcs. Dans un premier temps, il a tenté de moderniser la Russie, l'a dotée d'une administration centralisée et lui a ouvert de nouvelles relations commerciales. Il est devenu ensuite de plus en plus tyrannique, de sorte qu'un diplomate anglais a pu comparer son régime à celui de la Turquie. Cependant, pour autant brutal qu'il ait été, son règne ne s'en inscrit pas moins dans la continuité de celui de ses prédécesseurs, et il aura plus tard des imitateurs: Pierre le Grand et Staline, pour ne citer que ces exemples. Tyrannique, sans doute l'a-t-il été, cruel même, mais il était également l'un des hommes les plus instruits de son temps, doté d'une mémoire phénoménale et d'une grande érudition religieuse, auteur d'épîtres, de la musiques et des textes de la messe en l'honneur de la Vierge de Vladimir et du canon de l'Archange Saint Michel, une personne qui favorisa le développement de l'imprimerie et l'architecture. Il se maria de nombreuses fois et s'apprêtait encore à convoler avec la petite-fille du roi d'Angleterre, Marie Hastings, lorsque la maladie l'emporta. Déjà proche du trépas, il se fit transporter vers son trésor, prit dans sa main des turquoises et dit à l'ambassadeur d'Angleterre qui était présent: "Voyez comme ces pierres pâlissent. J'ai été empoisonné. Je vais périr." Le métropolite ordonna moine le tsar gravement atteint. Après la mort d'Ivan IV, la Russie ruinée par la guerre de Livonie, va connaître une période troublée, les boyards se déchirant et des émeutes paysannes de la faim agitant le pays sous ses successeurs. 

Alors que la pénétration russe en Sibérie commence, l'Europe occidentale, qui cherche toujours à atteindre la Chine en passant par l'Amérique, ignore à peu près tout de cette vaste contrée où elle fait vivre les mangeurs de poux! La première tentative russe de conquête de la Sibérie s'effectue dans le contexte particulier d'un pays épuisé par un quart de siècle de guerre avec ses voisins, accablé d'impôts, en proie à la tyrannie, où des populations récemment conquises refusent le joug, c'est-à-dire dans un environnement où nombreux sont ceux qui souhaitent s'éloigner des centres du pouvoir. 
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Cavaliers cosaques en 1812
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1584-1598: Règne de Fédor 1er, tsar de Russie 

Fils d'Ivan le Terrible et d'Anastasia Romanovna, sa première femme, Fédor 1er épouse Irina Godounova, soeur de Boris Godounov. Aimable et bienveillant, peu porté à la guerre, mais physiquement maladroit et peu intelligent,  le nouveau tsar est incapable de gouverner. Il est si pieux qu'on le surnomme le "sonneur de cloches". Son père, conscient de ses insuffisances, a institué un conseil de régence dans lequel figurent Ivan Chouïski, que sa sympathie pour la Pologne affaiblit, et Bielski, un des chefs de l'opritchnina, partisan du tsarévitch Dimitri (1582-1591), demi-frère de Fédor et fils de Maria Nagaïa. Boris Godounov, beau-frère du tsar, prend l'ascendant sur le conseil de régence et  fait exiler Bielski et Dimitri à Ouglitch (1584) et assigner Vassili Chouïski à résidence à Galitch (en 1587). Les autres régents, Mtislavski et Romanov, dépourvus d'ambition, ne sont pas gênants. Boris Godounov peut ainsi gouverner à sa guise jusqu'à la mort du tsar. 

1584 : fondation d'Arkangeslk. 
1585 (ou 1586): création de Tioumen, une des portes de la Sibérie. Plusieurs villages et places fortes voient le jour en Sibérie. Cette région devient très rapidement un lieu de déportation, mais aussi un endroit de liberté où se réfugient ceux qui veulent échapper à la chape de plomb du tsarisme (par exemple, les vieux croyants, mais aussi beaucoup d'aventuriers cosaques). André Tchokov fond le Tsar des canons que l'on peut encore voir au Kremlin. 
1587 (ou 1586): création de Tobolsk (autre porte de la Sibérie). 
1588: la tombe de Basile le Bienheureux est surmontée d'une chapelle. Les reliques du fol-en-Christ sont recouvertes d'une chasse d'argent et de soiries. 
1589: Boris Godounov instaure le patriarcat de Moscou qui devient le seul patriarcat orthodoxe indépendant, Constantinople, Antioche, Alexandrie et Jérusalem étant sous domination ottomane. Le premier titulaire de la charge est Job, un proche de Boris Godounov. 
1590 : fondation de Saratov et de Tsaritsyne. 
1590-1593: guerre victorieuse contre la Suède; la Russie recouvre Ivangorod, Yam, Koporié, Narva et la Carélie perdues pendant la guerre de Livonie. De nouvelles forteresses sont édifiées au sud, face à la Crimée. Smolensk est fortifiée à l'ouest.  
1591: les canons de Novodievitchi mettent en déroute les Tatars de Crimée. Dimitri meurt à Ouglitch, peut-être égorgé sur ordre de Boris Godounov; il sera canonisé. La mort suspecte de Dimitri entraîne une violente réaction de ses partisans. Une commission d'enquête doit être nommée; Boris Godounov charge Vassili Chouiski de la diriger; ce dernier, pour rentrer en grâce, avalise la thèse peu vraisemblable d'un accident: Dimitri aurait glissé et serait tombé sur une lame qui lui aurait tranché la gorge! Chouiski est autorisé à revenir à Moscou où il se tiendra tranquille; Boris Godounov le réintègre parmi les voïvodes (commandant d'une région militaire) mais lui interdit de se marier, afin qu'il ne soit pas tenté de briguer le trône. La thèse de l'accident est avalisée par le patriarche Job, désigné comme juge suprême dans cette ténébreuse affaire. 
1593-1596: la présence russe dans le bassin de l'Ob (Sibérie) se concrétise par la création de Bériozov (1593), Sorgout (1594), Obdorsk (aujourd'hui Salekhard - 1595), Narym (1596). 
1595: le traité de Teusina (Tyavzin ou Tyavzino) met fin à la guerre avec la Suède; profitant des difficultés de la Suède, la Russie obtient la restauration des frontières d'avant la guerre de Livonie (voir ci-dessus la paix de Plussa). 

1596: par l'Union de Brest, les uniates, essentiellement des Biélorusses et des Ukrainiens, font allégeance à Rome et se coupent ainsi du patriarcat de Moscou. 

1597: en Russie, institution du servage pour dettes, mesure qui mécontente le peuple. Oukaze sur la recherche et la sédentarité des paysans en fuite. 
1598: mort de Fédor, le 5 janvier. On prête serment à Irina, sa veuve, mais celle-ci refuse d'assumer le pouvoir et entre au couvent sous le nom d'Alexandra. Kutchum khan, contesté dans son propre camp, très affecté par la perte de son fils, pris par Yermak et envoyé en Moscovie, et devenu presque aveugle, perd une dernière bataille sur l'Ob, après avoir refusé une offre de paix honorable de Boris Godounov; ils se réfugie chez les Nogaï qui l'assassinent. La Russie, alléchée par les fourrures, n'a pas renoncé à la possession de la Sibérie; la destruction du modeste khanat de Sibérie ouvre la porte à la conquête qui s'effectuera en grande partie par une avant-garde d'aventuriers cosaques.  

Avec la mort de Fédor, s'éteint la dynastie des Rurikides; il reste bien une héritière légitime du trône, Marpha Vladimirova, veuve du roi de Livonie et fille d'un cousin d'Ivan le Terrible, mais elle ne rentre en Russie que pour y être enfermée dans un couvent, en compagnie de sa fille Evdokia qui mourra dans des circonstances mystérieuses. Comme on va le voir, Boris Godounov sera proclamé tsar à Novodievitchi, avec le soutien du patriarche Job, placé à la tête du gouvernement. Mais cet avènement contesté marquera  le début du Temps des troubles. 

Fédor laissa dans la mémoire du peuple russe le souvenir d'un tsar bienveillant et pieux. Boris Godounov, qui gouverna au nom du tsar, essaya de renforcer le pouvoir de ce dernier au détriment des boyards et tenta de se rapprocher de l'Occident en envoyant de jeunes nobles en Angleterre, en France et en Prusse. Mais cette seconde tentative échoua, la plupart des jeunes gens refusant de revenir en Russie. L'extinction de la dynastie des Rurukides débouchera sur la guerre civile et l'invasion de la Russie par les Polonais et les Suédois. Il y aura plusieurs faux tsars, même si deux seuls sont réellement connus, et la croyance en la survivance des tsars disparus tragiquement ou mystérieusement restera vivace, jusqu'au 20ème siècle avec Anastasia. 
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La Russie au début du 17ème siècle 
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... La Russie est un pays de grande étendue, plein de grandes forêts aux endroits les mieux habités et, du côté de la Lituanie et de la Livonie, de grands marécages qui forment comme des remparts à la Russie. Elle est assez bien peuplée depuis Narva jusqu'à Arkangelsk et depuis Smolensk, aux frontières de la Lituanie, jusqu'à Kazan, ville bâtie sur la Volga, la rivière dans laquelle se jette l'Oka. Au delà de Kazan s'étend un grand pays qui longe la Volga - laquelle va se rendre dans la Caspienne près d'Astrakhan - et se présente tout en campagnes qui ne sont pas peuplées. Astrakhan est une ville forte plus commerçante que toutes les autres villes de Russie, qui fournit presque tout le pays en sel et en poisson salé... Au-delà de la Volga, habitent les Tatars qui se nomment Nogays. Outre ce, il y a une autre grande province, subjuguée par Ivan Vassilevitch (Ivan IV), qu'ils appellent l'Empire ou royaume de Sibérie. Le pays est plein de bois, de forêts et de marécages. Il n'est pas encore entièrement découvert... On prétend qu'il est bordé d'un côté par la grande rivière Obi (l'Ob). De ce pays viennent presque toutes les fourrures, comme des renards noirs, qui sont d'une grande valeur, des zibelines et des martres qui procurent de grands revenus aux empereurs. On commence à cultiver des céréales dans ce pays qui est assez fertile. On y a bâti quatre villes avec des garnisons pour tenir le peuple en sujétion. Du côté de la Tatarie qu'ils appellent la Crimée vivent les Tatars qui sont alliés du Turc. Pour conclure, c'est un pays de grande étendue, car il borde à la Lituanie, à la Podolie, au Turc, au Tatar, à la rivière Obi, à la mer Caspienne, puis à la Livonie, à la Suède, à la Norvège, à la Terre Neuve (Nouvelle-Zemble) et à la mer Glaciale. Ce pays est très froid, j'entends aux endroits les mieux habités du côté du septentrion et de l'Occident... Car aux frontières de la Tatarie ou le long de la Volga, de Kazan, d'Astrakhan et sur la rivière Obi du côté de l'Orient, on trouve des régions fort tempérées. Dans les provinces froides, il fait six mois d'hiver, c'est-à-dire qu'il y a toujours de la neige jusqu'à la ceinture, et que l'on peut traverser toute rivière sur la glace. Et cependant, ce pays est fort fertile... Il y a peu de pluies en été et point du tout en hiver. A Kholmogory (Kolmengrod), Arkhangelsk et Saint-Nicolas, comme aussi en d'autres lieux du septentrion, on voit le soleil jour et nuit pendant un mois ou six semaines en été, et à minuit on le voit à deux ou trois brasses au-dessus de la terre. En hiver, pendant un mois, il n'y a guère de jour car le soleil ne se montre point...  
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Jacques Margeret, mousquetaire français, au service de Boris Godounov
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1598-1605: Règne de Boris Fedorovitch Godounov, tsar de Russie 
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Boris Godounov à l'Opéra de Paris (1969) - Photo de Pic - Source: Gallica
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Le nouveau tsar, beau-frère du précédent, descend du mirza tatar Tchet qui quitta la Horde d'Or au cours du règne d'Ivan Kalita. Il est marié à Maria Malyouta-Skouratova, fille d'un favori d'Ivan le Terrible, qui lui donne deux enfants, Fédor II et Xénia. Tchet, converti au christianisme, fit construire le monastère Ipatiev, sur les bords de la Kostroma, au 14ème siècle. Boris Godounov a fait partie de l'Opritchnika; il a été chambellan d'Ivan le Terrible et a commandé la garde du palais de ce tsar. On le peint comme un homme de peu d'instruction, mais intelligent, rusé et impulsif, porté sur la magie noire, guidé uniquement par son intérêt personnel, prêt à tout pour arriver, le bien comme le mal, et sachant se montrer fastueux.  

La noblesse russe, affaiblie lors des deux derniers règnes, ne présente pas de candidat à la succession des Rurikides. Boris Godounov hésite d'abord à se mettre en avant, mais il est le  candidat du patriarche Job et les mesures qu'il a prises pendant le règne de Fédor 1er sont appréciées par ses contemporains; il finit donc par accepter. Un zemski sobor, comprenant des boyards, le clergé et des représentants des communes, est réuni. Boris Godounov est élu tsar par cette assemblée, au troisième tour, malgré une résistance au sein de la Douma des boyards. Il est proclamé tsar au couvent de Novodievitchi. Fort de l'appui du peuple et de la noblesse, Boris exige qu'on lui prête serment dans la cathédrale de la Dormition, où il est couronné, et non au palais comme il est d'usage. A l'occasion de son couronnement, il libère des prisonniers, supprime les arriérés d'impôts et allège les taxes. Tsar élu, mais sans légitimité dynastique, Boris cherche à marier sa fille dans une famille régnante; il échoue, le prince Gustave de Suède se récusant, pour des motifs religieux, et le duc Jean de Danemark, qui était consentant, mourant subitement. 

1598: Boris Godounov, qui marche contre les Tatars du khan Kazy-Guirei, donne à Vassili Chouiski le commandement de l'aile droite de l'armée. Les incursions tatares vont être stoppées. 
1600: Boris Godounov écarte les Romanov du pouvoir; Fédor Nikitovitch Romanov, un bel homme, bon cavalier et dandy, neveu d'Anastasia Romanovna, première épouse d'Ivan le Terrible, qui pourrait prétendre au trône, est poussé vers les ordres où il devient moine, sous le nom de Philarète; son épouse est placée dans un couvant sous le nom de Marthe et leur fils Michel, âgé de cinq ans, est enfermé avec sa tante, Anastasia Nikitichna, au monastère de Belozerski. Gregori Otrepiev, un de leurs serviteurs, prend l'habit de moine et s'exile loin de Moscou. Le tsar signe une paix de vingt ans avec la Pologne-Lituanie. La fondation de Mangaseïa, sur le Tazn au nord, amène la Russie dans les régions arctiques. 
1601-1604: trois années de famine font naître des troubles à travers le pays; la paysannerie se soulève. De nombreux paysans, pour échapper au servage, s'enfuient sur les territoires des anciens khanats où ils renforcent les Cosaques. Les expropriations se multiplient afin de fournir les dotations en terres des serviteurs de l'État de plus en plus nombreux. Les villes perdent leur autonomie et  les conditions des marchands et artisans se dégradent. L'Église, qui n'est pas à l'abri des expropriations, explique que tous les malheurs du pays sont la manifestation du courroux divin, et l'on se met à chercher un héritier légitime au trône de Russie. Cette recherche populaire ne va pas tarder à être instrumentalisée par les ennemis de Boris Godounov. 
1602: on compte des milliers de morts de faim à Moscou (plus de 127 000) où l'on signale des cas de cannibalisme. Gregori Otrepiev (Gricha Otrepjov), qui s'est défroqué, après bien des tribulations, a réussi à convaincre le roi de Pologne qu'il n'est autre que le tsarévitch Dimitri qui a miraculeusement survécu à son assassinat.  
1603: un oukaze donne la liberté aux paysans que leurs propritaires ont refusé de nourrir pendant la famine. Une armée de paysans et de serfs révoltés, dirigée par l'hetman Khlopko est battue. 
1604: la création de Tomsk facilite la colonisation de l'Altaï et ouvre le chemin de la Chine. Secrètement converti au catholicisme, pour s'attirer la faveur du pape et du roi de Pologne, à qui il multiplie les promesses, Gregori Otrepiev entre en Russie à la tête d'une armée de mercenaires polono-lituaniens, d'émigrés russes et de Cosaques. Boris Godounov lève des troupes et en confie le commandement à Vassili Chouiski. Les forces de tsar, sont défaites le 21 décembre 1604 à Novgorod-Severski. Des pourparlers sont engagés pour le mariage de Xénia avec un duc de Schleswig. 

La guerre russo polonaise 

1605-1618:  la Pologne et le Grand-duché de Lituanie profitent de ce que la Russie traverse une période troublée pour tenter d'envahir ce pays à plusieurs reprises. La Suède s'alliera, suivant les cas, avec l'un ou l'autre des camps, les objectifs poursuivis variant au cours du temps. La Pologne visera un moment à rien de moins que l'unification de l'ensemble des Slaves sous son sceptre.  

1605: le 21 janvier, Boris Godounov remporte, près de Dobrynitchi (Smolensk), une victoire qui contraint son adversaire à prendre la fuite. Mais les paysans mécontents rejoignent le camp du faux Dimitri; des aristocrates polonais, soutenus par des boyards russes, en font autant. Une violente répression s'abat sur tous les partisans du faux Dimitri de plus en plus nombreux. Le 13 avril, le tsar meurt, on ne sait trop comment: suicidé ou empoisonné? Officiellement, de la goutte. Une sorcière avait prédit qu'il ne règnerait pas plus de sept ans: la prédiction s'est accomplie! La mort du tsar fait avorter la tentative de mariage de Xénia.  

Boris Godounov fut un homme d'État énergique, orgueilleux et talentueux qui continua la politique d'Ivan le Terrible. Sous son règne, la conquête de la Sibérie fut poursuivie; les territoires méridionaux furent mis en valeur; les positions russes du Caucase furent raffermies. Grand bâtisseur, il intensifia la fortification de Moscou et des villes frontières; de nouvelles églises furent construites. Boris Godounov ouvrit la Russie sur l'étranger en y invitant des spécialistes; il envisagea même de créer à Moscou une école supérieure où viendraient enseigner les professeurs illustres de l'Europe mais l'opposition du clergé fit obstacle à ce projet. Il aimait organiser de fastueux banquets réunissant de nombreux convives et envoya même au shah de Perse, sur la demande de ce dernier, une distillerie complète qui n'arriva malheureusement pas à destination, le navire qui la portait ayant sombré corps et bien. En matière de servage, l'héritage de Boris Godounov est ambigu: il libéra des paysans, mais en asservit d'autres, tandis qu'il organisait les institutions qui légalisaient le servage (interdiction de quitter les domaines, recherche et punition des fugitifs...). Mais ces institutions ne faisaient que sanctionner une situation de fait: le renforcement de l'État centralisé et la formation d'une classe dirigeante puissante réduisait déjà la liberté des plus faibles. La légalisation du servage contribua à dresser le monde paysan contre le tsar. Avant de mourir, ce dernier avait pris la précaution de nommer son fils Fédor co-régent, afin de faciliter sa succession. 

1605: Règne Fédor II, tsar de Russie 

Fédor accède au trône à l'âge de 16 ans. Mais les boyards lui refusent leur allégeance. Le jeune tsar s'appuie alors sur l'un des aristocrates russes les plus populaires, Piotr Basmanov. Celui-ci persuade ses troupes de prêter serment à Fédor mais laisse ourdir un complot contre lui avant de se rallier au faux Dimitri. Début juin 1605, un soulèvement populaire détruit le palais des Godounov à Moscou, un groupe de boyards s'empare de la ville et étrangle Fédor II et sa mère. Le règne aura duré moins de deux mois. Le patriarche Job, qui avait pris Fédor sous sa protection, est arrêté et conduit au monastère de Staritsy, tandis que sa maison est mise à sac. L'archevêque de Riazan, Ignati, est nommé patriarche à sa place. Xénia deviendra l'esclave de Gregori Otrepiev et, quand il en sera rassasié, elle sera enfermée dans un couvent, où elle mourra sous le nom d'Olga. 

Ainsi s'acheva la dynastie des Godounov qui n'avait durée que sept ans. 

1605-1606: Règne de Dimitri II, tsar de Russie, le premier faux Dimitri 

Le 20 juin 1605, le faux Dimitri entre à Moscou où il est proclamé tsar. Sa mère, la dernière épouse d'Ivan IV, Maria Nagaïa, le reconnaît le 18 juillet. Il est couronné dans la cathédrale de la Dormition, vers la fin du mois de juillet (le 21 ou le 30). Gregori Otrepiev, fils d'un Strelets (militaire), avait servi comme valet chez les Romanov, puis chez le prince Boris Tcherkassov, avant de prendre l'habit de moine au monastère de Tchoudov; sachant lire et écrire, il avait été remarqué par le patriarche Job qui l'avait fait diacre; mais, à la suite de propos obscènes qu'il avait tenus, il avait été condamné à l'exil dans un monastères des îles Solovetsky, au nord de la Russie; il s'en était échappé pour s'enfuir en Pologne où il avait commencé une carrière lucrative de faux tsarévitch.  

Il s'appuie sur les Romanov et les Nagoï et poursuit la politique d'Ivan IV. Fédor Nikitovitch Romanov, devenu le moine Philarète, est promu métropolite de Rostov. Dimitri II entreprend la rédaction d'un nouveau code général des lois (soudiebnik) incluant une disposition permettant aux paysans de quitter leur propriétaire le jour de la Saint-Youri. Il réorganise la Douma des boyards qui porte désormais le nom de Sénat. Il stimule le commerce et souhaite instaurer sa liberté, mais il se heurte à des réticences. Il envisage la création d'une université à Moscou. 

Mais ses réformes, ses pratiques catholiques et l'influence polonaise qu'il est censé favoriser, soulèvent contre lui l'hostilité de la noblesse, du clergé et d'une partie de la population. En outre, il s'attire l'animosité du roi de Pologne, Sigismond III, car il tarde à tenir ses promesses de cession de terres et de conversion de la Russie au catholicisme. L'opposition se regroupe autour de Vassili Chouiski, apparenté aux Rurikides, qui trame un complot. 

Au printemps 1606, Marina Mniszek, une aventurière polonaise, qui rêve d'être tsarine, rejoint en grande pompe le faux Dimitri, sans que l'on sache si elle s'est convertie à l'orthodoxie, le 2 mai. Le 8 mai, le faux Dimitri et Marina se marient et sont couronnés. Ils passent une semaine à festoyer. Le 16 (ou 17) mai 1606, ils sont réveillés par le bruit des cloches et des coups de feu; la foule envahi leur chambre; Dimitri II est assassiné et Marina violée. Selon une première version, le corps du tsar est dépecé et les morceaux tirés au canon en direction de la Pologne en manière de défi; selon une seconde version, son cadavre est exposé en place publique, le visage couvert d'un masque pour cacher une horrible blessure; bref, il n'est pas identifiable, ce qui contribue à accréditer la thèse de sa survie! Maria Nagaïa revient sur sa reconnaissance: ce Dimitri là n'était pas son fils. La mort du premier faux Dimitri met provisoirement un terme aux hostilités avec la Pologne. Job, qui retrouve son patriarcat, est ramené à Moscou, tandis qu'Ignati est emprisonné au monastère de Tchoudov. On dit aussi que Job, au lieu d'être exilé, aurait été assassiné et que, pendant un temps, la Russie aurait été privée de patriarche. 

Dimitri II voulait nouer une alliance contre la Turquie avec l'empereur germanique, les rois de France et de Pologne, Venise et la papauté. Il promettait beaucoup, aux plans religieux comme  territorial à ses futurs alliés, mais se gardait bien de tenir ses promesses dans la crainte de s'attirer l'animosité de ses sujets, ce qui ne suffit pas à le sauver. 

1606-1610: Règne de Vassili IV Chouiski, la Crapule, tsar de Russie 

Vassili Ivanovitch Chouiski descend de Rurik par la lignée de Iaroslav II de Vladimir; il descend également du troisième fils d'Aklexandre Nevski. Il fut l'un des représentants de sa famille à la cour d'Ivan IV et fut exilé par Boris Godounov, avant que celui-ci ne lui redonne sa confiance, comme on l'a dit plus haut. Il combattit le faux Dimitri 1er avant de passer dans son camp après la mort de Boris Godounov. Il complota par deux fois contre Dimitri devenu tsar; la première fois, il fut condamné à mort, puis gracié; la seconde fois le complot réussit. Vassili IV est conduit du Kremlin à la Place Rouge où il est proclamé tsar "à la criée". Sous son règne le Temps de troubles atteint son point culminant. Les provinces se soulèvent contre ce tsar qui leur semble imposé par Moscou tandis que de nouveaux faux Dimitri apparaissent. 

1606: première rébellion conduite par Ivan Bolotnikov et Istoma Pachkov. Le nord de l'Ukraine, devient un lieu de résistance. Bolotnikov rassemble une armée et vient assiéger Moscou. Il est battu en décembre 1606. 
1607: une messe de réconciliation avec le peuple est célébrée dans la cathédrale de la Dormition, le 20 février. Vassili IV promulgue un code des lois (Oulojenié) qui interdit aux propriétaires de libérer leurs serfs. Il inaugure un mode de gouvernement constitutionnel en refusant de s'opposer à la Douma des boyards. L'armée d'un nouveau faux Dimitri, sorti dont ne sait trop où, marche sur Moscou. 
1608: l'armée du nouveau faux Dimitri s'arrête à Touchino, ce qui vaut à l'usurpateur le titre de tsar de Touchino, ou de brigand de Touchino. Il y réunit une Douma des boyards et y reçoit le métropolite Philarète, Fédor Nikitovitch Romanov, un cousin du véritable Dimitri, auquel il offre le patriarcat de toutes les Russies; par prudence, en ces temps troublés, Philarète ne se presse pas d'endosser les habits de cette nouvelle fonction compromettante. La Russie a désormais deux capitales, deux tsars et deux patriarches! Vassili IV, inquiet, traite avec la Pologne, dont les troupes ravagent les environs de Moscou, et libère Marina Mniszek, veuve de Dimitri II; elle est capturée par les troupes du faux Dimitri de Touchino, qu'elle s'empresse de reconnaître comme son époux miraculeusement épargné, ce qui redore le blason de l'usurpateur; Marina épouse le second faux Dimitri pour être en paix avec sa conscience! La Moscovie est divisée en deux: le nord est partisan de Vassili et le sud suit le faux Dimitri. Vassili envoie son neveu, le prince Skopine, négocier avec la Suède pour obtenir son alliance 
1609: Skopine obtient le concours de la Suède en échange de quoi la Russie cède la province de Korela et abandonne ses prétentions sur la Livonie. Les Suédois ravagent la région de Novgorod. Sigismond III Vasa, roi de Pologne, tire prétexte de l'intervention de la Suède pour reprendre les hostilités; il apporte son concours au parti du second faux Dimitri, pour obtenir des concessions territoriales, et assiège Smolensk. 
1610: Siège de Moscou  et du monastère de la Trinité Saint-Serge par le nouveau faux Dimitri. Défaite de l'armée de Vassili Chouiski près de Klouchine.  

Les forces suédoises font lever le blocus de Moscou et  le nouveau faux Dimitri se réfugie à Kalouga. Skopine revient dans la ville, où il meurt bientôt, probablement empoisonné sur ordre de Vassili. Le roi de Pologne, Sigismond III, abandonne la cause de Dimitri, mais c'est pour revendiquer à son tour la Moscovie. Des Russes, dont Fédor Romanov - Philarète, laissent également tomber Dimitri qui tente de rallier des Cosaques et même des Tatars à sa cause. Cependant, les boyards restés à Moscou renversent Vassili qui est tonsuré et relégué au monastère du Miracle.  

Vassili IV Chouiski était petit et myope et il avait le dos rond. Il était avare, rusé, croyait à la sorcellerie et aimait les dénonciateurs. Il n'a pas laissé un bon souvenir en Russie. 

1610: Ladislas de Suède et Sigismond III, puis 1611: Ivan, fils du second faux Dimitri, et troisième faux Dimitri   

Au milieu de ces troubles, l'Église orthodoxe, dirigée par le patriarche Hermogène et l'higoumène du monastère de la Trinité-Saint-Serge, reste la seule structure capable de sauver le pays. La résistance s'organise. Un zemski sobor donne une forme légale à la volonté de restaurer l'autocratie. Une première armée de libération se rassemble près de Riazan sous le commandement du prince Troubetskoï. 
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La Russie était dévastée et dépeuplée. Même les Tatars de Crimée n'effectuaient plus d'incursions dans la steppe sauvage - il n'y avait plus rien à piller. Au cours des dix années que dura le Temps des troubles, imposteurs, voleurs et envahisseurs polonais passèrent, sabre et torche en mains, à travers la terre russe... Une atroce famine s'établit - Les gens mangeaient le crottin des chevaux et la viande humaine. La peste noire sévissait...  
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Alexis Tolstoï
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1611: une ambassade, conduite par Philarète, offre la couronne de Russie à Ladislas de Suède, fils de Sigismond III, que le zemski sobor élit tsar. Les Polonais entrent dans Moscou. où ils pillent la chasse et les soiries de Saint Basile. Philarète est arrêté en Pologne et y restera interné huit ans. Vassili et ses frères sont déportés en Pologne. Sigismond décide de placer la couronne de Russie sur sa tête mais s'aliène les boyards favorables à son fils; ces derniers lui reprochent d'être catholique et le soupçonnent de vouloir persécuter l'orthodoxie.  

Dimitri se prend de querelle avec un chef tatar, Uraz-Mohammed (Ourouss-Mourza); le fils de ce dernier accuse son père de vouloir tuer Dimitri, lequel ordonne l'exécution d'Uraz et, au cours d'une chasse, le fils d'Uraz tranche la tête de Dimitri et dépèce en morceaux son corps, pour venger son père. Marina, au dernier mois d'une grossesse, n'a plus que la ressource de ramasser les restes de son mari. L'hataman de Ternople, Ivan Zarucki, ordonne à ses cosaques l'exécution du fils d'Uraz. Marina Mniszek accouche d'un fils du second faux Dimitri.  

Les Polonais s'emparent de Smolensk. Les Suédois entrent à Novgorod. Les Cosaques tentent d'abord d'imposer Ivan, fils du second faux Dimitri comme tsar et, comme il est trop jeune, ils trouvent un troisième faux Dimitri. Un nouveau mouvement de libération se forme sous le boucher Minine et le noble Pojarski. 
 
1612: les Polonais sont chassés de Moscou par une insurrection dirigée par Minine et Pojarski. Vassili IV Chouiski meurt en Pologne. Marina Mniszek a trouvé un nouvel amant en la personne d'Ivan Zarucki, ataman des Cosaques du Don. Mais les Russes sont las des troubles; ils consentent un effort fiscal particulier pour retrouver l'ordre; le mouvement de libération national repousse les Cosaques; Zarucki, Marina et son fils, le faux tsarévitch, se sauvent à Astrakhan. 

Les Romanov 

Les Romanov de la  lignée masculine 

1613-1645: Règne du tsar Michel 1er  

Michel Fédorovitch Romanov est élu tsar par un zemski sobor (assemblée). On a vu que, dès l'âge de cinq ans, il  avait été enfermé au monastère de Belozerski avec une de ses tantes par Boris Godounov, tandis que sa mère était contrainte de prendre le voile sous le nom de Marthe. Treize ans s'étaient écoulés depuis cette époque et bien des événements tragiques étaient survenus. Personne ne savait où se trouvait le jeune tsar et il fallait donc se mettre à sa recherche. En fait, il séjournait, en compagnie de sa mère, dans le petit village de Domnino, à une soixantaine de kilomètres de Kostroma. Mais les Russes n'étaient pas seuls sur la piste du tsar Michel; les Polonais échappés de Moscou voulaient également le dénicher pour l'empêcher de monter sur le trône en l'assassinant. Il était vital pour la Russie qu'ils n'arrivent pas auprès de lui avant les Russes.  Les Polonais, qui connaissaient l'endroit de la retraite de Michel et de sa mère, s'était emparé d'un paysan du village de Derevnitche, Ivan Soussanine, qu'il sommèrent de les amener jusqu'à Domnino; Soussanine leur proposa d'emprunter un raccourci qui traversait une épaisse forêt où il les égara à travers les fourrés d'épines et les marécages;  il paya de sa vie cette courageuse initiative qui sauva le premier des Romanov d'une mort certaine et devint par ce geste un des héros légendaire de la Russie. Michel et sa mère s'installèrent alors au monastère Saint-Hypatuis, près de Kostroma, où la délégation du zemski sobor les rencontra le 14 mars 1613. La mère de Michel se montra d'abord très réticente à l'idée de voir son fils monter sur le trône. Elle reprocha amèrement aux délégués la pusillanimité et la versatilité de la noblesse russe au cours de la dernière décennies. Cependant, après les prières et les argumentations des envoyés de Moscou, vinrent les menaces, et elle finit par céder en bénissant son fils. Ce dernier fut solennellement couronné par le métropolite de Kazan, Ephrème, le 11 juillet 1613.   

Le nouveau tsar succède à la période des troubles. Fils de Philarète (Fédor), prisonnier des Polonais, il descend d'un prince prussien converti à l'orthodoxie qui transmit à ses enfants des noms de chevaux (jument, étalon), d'un autre animal (chat) ou d'un arbre (sapin); il descend également d'un boyard d'Ivan Kalita et de la famille de la première femme d'Ivan le Terrible; sa famille est la plus proche de l'ancienne dynastie des Rurikides. Il octroie à Pojarski, qui a facilité son accession au trône, le titre de "sauveur de la mère Patrie" et ennoblit Minine. Les débuts du règne sont difficiles: des brigands sillonnent la Russie; les Cosaques du Don soutiennent les prétentions du fils du second faux Dimitri et de l'ex-tsarine Marina Mniszeck; la Russie est en guerre contre la Suède et la Pologne qui ne le reconnaît pas. Le nouveau tsar, qui recherche le soutien populaire, réunit fréquemment le zemski sobor 

1613: les habitants d'Astrakhan, qui redoutent le mécontentement du nouveau tsar, chassent Zarucki, Marina Mniszek et son fils de leur ville. Création de gouverneurs militaires (voïvodes) pour limiter les pouvoirs des assemblées locales. 
Les difficultés financières conduisent à créer un impôt exceptionnel, le cinquième d'argent, qui sera prélevé six fois jusqu'en 1644. L'impôt sur le sel, un monopole d'État, est augmenté au détriment de la population des villes. 
1614: Zarucki et ses derniers fidèles sont encerclés dans l'Oural. Le trio, capturé, est ramené à Moscou. Zarucki subit le supplice du pal. Marina Mniszeck est enfermée dans un cachot où elle meurt quelques mois après (d'autres disent qu'elle fut noyée); son fils, âgé de trois ans, est pendu. 
1617: Sigismond tente une nouvelle fois en vain de réduire la Russie; Pojarski défend Moscou. La paix de Stolbovo met fin à la guerre contre la Suède qui évacue Novgorod tandis que la Russie lui abandonne la Livonie et la Carélie, perdant ainsi accès à la Baltique.  
1618: le traité de Déoulino, qui termine la guerre avec la Pologne, accorde des territoires à cette dernière, mais préserve l'indépendance de la Russie. 
1619: le métropolite regagne Moscou. Fédor-Philarète, père du tsar, obtient la mise en place d'un gouvernement bicéphale. En réalité, c'est lui qui détiendra, jusqu'en 1633, l'essentiel du pouvoir, Michel se contentant de s'intéresser à l'horlogerie (il fera venir plus de 20 000 horloges pour orner ses palais).  

Fédor établit un cadastre pour favoriser la collecte des impôts. Il crée des industries, notamment une fabrique d'armes à Toula. Il lutte contre la corruption et commence à ouvrir réellement la Russie sur l'Occident en nouant des relations commerciales avec l'Angleterre, la Hollande et le Danemark. Il réorganise l'armée en faisant appel à des étrangers, entre 1630-1632 apparaissent les premiers régiments qui seront l'amorce d'une armée russe régulière. Il étend la Russie en direction de la Sibérie. Il ne réunit plus qu'occasionnellement le zemski sobor. 

1620: rétablissement des imprimeries gouvernementales. 

Entre 1620 et 1630, plusieurs révoltes paysannes éclatent dans l'ensemble polono-lituanien, comprenant des territoires qui seront plus tard biélorusses et ukrainiens. Pour se soustraire à la répression, des paysans vaincus se réfugient auprès des Cosaques zaporogues, des guerriers à demi nomades, jaloux de leur indépendance, éternels rebelles qui vivent de raids sur leurs ennemis, et dont l'influence dans l'histoire de l'Ukraine va s'accroître.  

1624: en Russie, le tsar épouse Maria Vladimirovna Dolgoroukova (une Dolgorouki); ce mariage est arrangé par sa mère, mais la jeune femme ne lui plaît pas et il ne s'en accomode que par obéissance. La jeune femme tombe malade lors des cérémonie et meurt quatre mois plus tard. 
1626: la mère du tsar lui trouve une nouvelle épouse dans une famille noble de Mojaïsk, les Strechnev, Evdokia Loukianovna. 
1628: la fondation de Krasnoïarsk, en Sibérie, sous la forme d'une forteresse frontalière (ostorg), par des militaires cosaques dirigés par Andreï Doubenskoï, prélude à la pénétration russe dans le haut Iénisséi, laquelle sera contrariée par les nomades kirghizes et dzoungares.  
1630 (ou 1628): la Léna est atteinte. Une première manufacture apparaît dans l'Oural: la fonderie de cuivre Nitsinski.  
1631-1648: les Russes s'emparent progressivement du territoire bouriate à l'est du lac Baïkal.  
1632: fondation de Iakoutsk.  
Mort de Sigismond III; son fils Ladislas lui succède. La Russie en profite pour déclarer la guerre à la Pologne et tenter de reprendre Smolensk. L'expédition échoue et son chef, Michel Chéine, est exécuté. 
1633: une incursion des Tatars de Crimée rappelle la menace qui pèse sur la frontière du sud et incite à ménager les Cosaques qui y montent une garde entreprenante. 
1634: la mort de Fédor-Philarète incite des boyards à revendiquer le pouvoir. Michel 1er, convoque un zemski sobor qui met fin à la dyarchie. Le tsar gouvernera désormais seul jusqu'à sa mort. 
1635 (ou 1634): la paix de Polionovska consacre la défaite de la Russie qui accepte de céder pour toujours!? les terres de Tchernihiv, Novgorod-Severski, Smolensk et Iaroslav. Ladislas IV renonce en contrepartie à la couronne moscovite.  
La cathédrale en bois de Kazan, à Moscou, est détruite par un incendie. 
1636: les rives de l'Amour sont atteintes. Moscou tente de s'opposer aux razzias des Tatars de Crimée qui pillent les terres de la Russie méridionale en édifiant la ligne de défense dite de Belgorodski (remparts de terre et places fortes). 
1637: les Cosaques, qui se livrent à des incursions fréquentes en territoire tatar, s'emparent d'Azov ouvrant l'accès à la mer Noire. 
1639: le Cosaque Ivan Moskvitianine atteint la côte du Pacifique. 

1640: début du soulèvement des Cosaques zaporogues contre les Polonais qui occupent la future Ukraine.  

1642: la Turquie menaçant d'entrer en guerre, Azov lui est restituée, après la destruction de ses fortifications. 
1643-1646: parti de Iakoutsk, Pojarkov atteint les monts Stanovoï par l'Aldana, puis, par la Seja, il va jusqu'à l'Amour et au golfe de Sakhaline. 
1645: dans la nuit du 12 au 13 juillet, le tsar meurt d'une mystérieuse maladie intestinale. 

Michel 1er réussit à maintenir l'indépendance de la Russie menacée par la Pologne et à surmonter les troubles intérieurs. Sous son règne le pays, qui sort exsangue de la période des troubles, connaît un début de modernisation administrative et économique ainsi qu'une ouverture sur l'Occident européen. L'expansion russe vers la Sibérie reprend et celle vers la mer Noire commence; elle est essentiellement le fait d'aventuriers cosaques, à la recherche de la fortune matérialisée par les fourrures et les dents de morse au nord, et qui repoussent la menace tatare au sud. Mais le trait dominant du règne est le triomphe de l'État autoritaire centralisé. Après la période agitée qu'elle vient de traverser, la Russie aspire à l'ordre plus qu'à la liberté et elle est pour longtemps disposée à confier tous les pouvoirs au tsar à condition qu'il maintienne la tranquillité. Comme on le verra, cela n'exclut pas des mouvements de révolte contre ceux qui sont jugés responsables des malheurs du peuple, mais le tsar, considéré comme un père, n'est pas remis en question. 

Moscou, la troisième Rome, se considère comme l'héritière de Byzance, et l'orthodoxie, avec ses rites et sa liturgie spécifiques, est l'un des facteurs essentiels de l'identité et de la cohésion russes. Voici quelques observations concernant la religion formulées par un témoin oculaire (Margeret). Le baptême s'administre par trois immersions; le prêtre pend une croix au cou du baptisé qui la portera toute sa vie. Les Russes ont quatre carêmes pendants lesquels ils ne mangent pas de chair mais des racines et du miel. A Pâques, ils se rendent les uns chez les autres, se congratulent, se réjouissent de la résurrection du Christ, et s'échangent des oeufs peints en rouge. Les gens du peuple sont complètement incultes et "Enfin, on peut dire que l'ignorance est la mère de leur dévotion". 

1645-1676: Règne du tsar Alexis 1er, le Paisible (ou le Très Faible ou le Doux)  

Il a été élevé au Kremlin par son grand-père le métropolite Philarète qui lui a choisi son précepteur, un boyard ambitieux marqué par la culture occidentale, Boris Morozov, assisté par Vassili Ivanovitch Strechnev. Il reçoit une éducation convenable qui en fait un souverain cultivé, qui écrit des poèmes, aime la lecture et le théâtre, et montre des goûts artistiques raffinés comme en témoignent les ensembles architecturaux qu'il fait construire. Il se passionne pour les jeux d'échecs et la chasse aux faucons et possède plus de 3 000 de ces rapaces ainsi que plus de dix mille nids de pigeons pour les nourrir. Très pieux, il suit toutes les prescriptions religieuses et prie souvent. Monté sur le trône à l'âge de 16 ans, Alexis 1er, est un adolescent corpulent, débonnaire, bon et sans rancune, aux grosses joues rouges et au front bas, au doux visage et aux yeux rieurs. S'il lui arrive de se mettre en colère, cela ne dure jamais longtemps et il finit souvent par s'excuser auprès de celui qui a été l'objet de son ressentiment. Sa sévérité est rarement inéquitable. Ne manquant ni d'allure ni de courage, il représente avec dignité le pouvoir impérial. Mais trop jeune et manquant d'expérience, il  laisse Morozov, avec lequel il s'est lié d'amitié, exercer le pouvoir à sa place.  

1645: la colonisation de la Sibérie se poursuit; les rives du Pacifique sont atteintes. 

Apparition de la secte religieuse des flagellants (khlysty) qui se fustigent en considèrent la débauche comme un moyen d'atteindre à la pureté. Les flagellants se livrent à des sortes de danses tournantes génératrices de frénésie collective. Ils pensent que le Christ se réincarne périodiquement. Raspoutine aurait pu être un des derniers adeptes de cette secte. 

1646: recensement et enregistrement de la population masculine des serfs domestiques.  
1647: on organise à Moscou un concours de prétendantes au coeur et à la main du tsar; plus de deux cents jeunes filles se présentent; Alexis choisit la belle Euphémie, fille d'un propriétaire terrien de Kassimovo; ce choix n'est pas du goût de Morozov qui fait courir le bruit qu'elle est épileptique; la jeune fille et son père, accusé d'avoir caché la maladie de sa fille, prennent le chemin de la Sibérie. Le pouvoir procède à une réforme fiscale qui engendre de l'agitation dans plusieurs villes; une crise financière a contraint le gouvernement à augmenter les taxes, notamment sur le sel;  on reproche à l'Administration et à Morozov d'être responsables des misères du peuple. 
1648: Morozov marie Alexis avec Maria Miloslavskaïa, la fille d'un ministre des Finances détesté, et épouse la soeur de la tsarine. La population de Moscou, accablée d'impôts, se révolte. L'émeute dite du Sel est réprimée, mais Morozov doit quitter le pouvoir; son appartenance à la famille impériale le sauve des fureurs de la foule qui exige qu'on lui les livre les boyards détestés; Alexis accepte de livrer Plechtchev et Trakhanoïtov, mais, les larmes aux yeux, il implore les émeutiers d'épargner son beau-frère en promettant sa destitution.  D'autres révoltes auront lieu (on en dénombrera vingt-et-une de 1648 à 1650!) et le 17ème siècle sera qualifié de temps des émeutes. Retour à la Russie de Smolensk, Tchernigov et autres villes.  

Dejnev franchit le détroit de Béring et arrive en Alaska; avec la Sibérie, la Russie était à cheval sur deux continents, la voici qui empiète sur un troisième! 

En future Ukraine, Bogdan Khmelnitski, après que son domaine ait été saccagé par un noble polonais, rejoint les Zaporogues. Il en devient bientôt le chef et lance une insurrection générale contre les Polonais qu'il accuse de brimer les orthodoxes. A l'été 1648, avec l'aide des paysans, il a libéré la rive gauche du Dniepr qu'il s'apprête à franchir. Il se rend à Moscou pour suggérer au tsar d'intervenir afin de libérer la population ukrainienne du joug polonais; en fait, il craint surtout une intervention moscovite aux côtés des Polonais pour écraser une révolte ukrainienne paysanne. Prudent et dubitatif, le tsar, qui est resté jusqu'alors neutre, évite de s'engager trop avant. 

1648-1649: en Russie, le zemski sobor supprime les privilèges administratifs et judiciaires du clergé et le soumet aux tribunaux laïcs pour les affaires non ecclésiastiques. Il accorde une grande attention à la protection du tsar et renforce la noblesse. Un nouveau code, l'Oulojénié, remplace le Soudiebnik; favorable à la bourgeoisie des villes et aux propriétaires terriens, il consacre le servage en rattachant le serf à la terre et à son maître, l'habitant des faubourgs à la ville dans laquelle il vit, prévoit déportation des paysans qui fuient le servage, sans limitation de délais, et rend le servage héréditaire; ce code, qui aggrave les antagonismes entre les villes et les campagnes, restera en vigueur jusqu'en 1838. 

1649: les Zaporogues insurgés, vainqueurs à Zbaraza obtiennent la reconnaissance de leur hetman et un certain degré d'autonomie par la paix de Zborowski. Tchiguirine devient la capitale de l'Ukraine autonome tandis que tous les Cosaques zaporogues sont amnistiés et les Juifs chassés du territoire.  

1649-1653: en Sibérie, Khabarov reconnaît le cours de l'Amour. 
1650: les Russes élèvent le fort d'Albazine, sur l'Amour. 

Un nouveau soulèvement se produit en Ukraine à l'initiative des paysans qui refusent le retour de leurs maîtres polonais.  

1651: les Ukrainiens, trahis par le khan de Crimée, sont battus à Berestetchek. La paix de Belaja Tserkovbaja leur retire les avantages de la précédente pacification.  
1652: un nouveau soulèvement a lieu en Ukraine. Les insurgés remportent sur les Polonais une victoire près de Batogo.    

Alexis 1er nomme Nikita Nikon patriarche de Moscou; le nouveau patriarche révise les textes sacrés, dont la rédaction date de l'époque d'Ivan le Terrible, dans le but de rapprocher l'orthodoxie russe de l'orthodoxie grecque et de renforcer l'Église.  cette réforme, qui froisse la tradition russe, n'est pas du goût de tous; l'archiprêtre Awakoum prend la tête des contestataires et forme le schisme des vieux-croyants (Raskol) qui est suivi par beaucoup de petites gens, au point de prendre un caractère social: être vieux-croyants, c'est aussi souvent rejeter l'extension du servage!  

Un comptoir de traite des fourrures, établi par Yakov Pokhabov, existe à l'emplacement d'Irkoutsk (Sibérie); Pokhabov y commerce avec les Bouriates, un peuple autochtone d'origine mongole.  

1653: un Code du commerce, qui frappe d'une taxe de 5% les marchandises entrant dans le pays, témoigne de l'importance prise par cette activité. 

Bogdan Khmelnitski, prie à nouveau la Russie de prendre l'Ukraine sous sa protection. Un zemski sobor accepte l'entrée de l'Ukraine dans l'Empire russe.  

1653: Awakoum va passer plusieurs années exilé en Sibérie où beaucoup de vieux-croyants sont envoyés après avoir été excommuniés. 
 
1654: le 27 mars, le tsar Alexis Mikhaïlovitch signe le traité de Pereïaslav avec Bogdan Khmelnitsky, chef des Cosaques zaporogues d'Ukraine, et toute la rive gauche du Dniepr passe sous le protectorat de la Russie. La Grande Rada (assemblée) des Zaporogues entérine l'union à la Russie de l'Ukraine, laquelle reste cependant  autonome. Mais la Pologne refuse de reconnaître cette union et poursuit la guerre contre les Ukrainiens et la Russie. 

La Suède entre en guerre à son tour et ses troupes pénètrent en Pologne.  

En Russie, création du Bureau du Grand souverain qui traitera désormais les affaires d'État qui relevaient jusque là de la Douma des boyards. 
1656: le gouvernement décide de frapper une monnaie de cuivre pour faire face aux dépenses de guerre. Aisément imitable, celle-ci facilite les affaires des faux-monnayeurs. Il en découle une inflation et une perte de valeur de la monnaie. On accuse le ministre des Finances, beau-père du tsar, d'en avoir frappé à son profit. Guerre contre la Suède. 

1657: les aristocrates polonais reçoivent le droit de vie et de mort sur leurs serfs ukrainiens.  

1658: en Russie, un oukaze punit d'un châtiment pouvant aller jusqu'à la peine capitale le fait, pour un faubourien, de s'installer ou de se marier de son libre choix dans un autre faubourg. 
Le patriarche Nikon, qui prétend que le pouvoir religieux est supérieur au pouvoir temporel, est démis de ses fonctions et exilé dans un monastère. 
Le fort Nertchinsk est édifié dans le bassin de l'Amour. 
Par le traité de Valiesar (20décembre 1658), qui termine la guerre contre la Suède, la Russie se voit octroyer le droit de conserver les territoires conquis en Livonie pendant trois ans. 

1659: la guerre reprend avec la Pologne mais les Cosaques ne sont plus unanimes: l'Ukraine occidentale (ouest du Dniepr) est pro-polonaise alors que l'Ukraine orientale penche vers Moscou.  

La paix de Kardis, met fin au conflit avec la Suède; la Russie, affaiblie par sa lutte contre la Pologne, perd ses conquêtes de Livonie et d'Ingrie. 
 
1661: un fortin avec une garnison permanente est édifié à Irkoutsk. 
1661-1676: le catholique croate Yuraï Krijanitch, père du panslavisme, est déporté en Sibérie. 
1662-1663: une nouvelle révolte, celle du cuivre, conséquence des problèmes monétaires, éclate à Moscou. Elle est noyée dans le sang, mais la maison de Morozov, qui n'a pas été oublié, est pillée. 
1662-1666: fondation d'une armée régulière de fantassins dans laquelle entraient plus de cent commandants étrangers. 
1664: le rouble-cuivre est abandonné. Awakoum est déporté à Poustozersk où on l'emprisonne; il était revenu à Moscou après la disgrâce de Nikon et y rédigeait des appels jugés insurrectionnels à annuler toutes les innovations introduites en matière religieuse. 
1666: une première prise d'armes, annonciatrice de la guerre des paysans, dirigée par Vassili Us, soulève les Cosaques du Don qui réclament un "bon tsar". 
La réforme de l'Église initiée par le patriarche Nikon est entérinée par un concile qui anathémise la doctrine des vieux croyants. Mais le patriarche demeure exilé dans un monastère. Une répression terrible s'abat sur les vieux-croyants qui sont envoyés au bûcher quand ils ne sont pas déportés.   

1667: le traité d'Androusovo met fin à la guerre contre la Pologne. L'Ukraine est partagée en deux: la Pologne reçoit la partie occidentale de l'Ukraine et la Biélorussie; la Russie obtient Smolensk, la Sévérie, l'Ukraine orientale et Kiev, bien que cette dernière ville soit à l'ouest du Dniepr. Les Cosaques Zaporogues demeurent sous l'administration commune de la Pologne et de la Russie.  

En Russie, la liquidation du Bureau des monastères limite la propriété foncière ecclésiastique; l'Église est soumise au contrôle du tsar. 
1668-1676: révolte de Solovki. 
1669: Stenka Razine, un chef cosaque, mène campagne sur la Caspienne contre la Perse.  
Mort de la tsarine Maria Miloslavskaïa; elle laisse deux fils, qui seront les tsars Fédor III et Ivan V, et une fille qui deviendra la régente Sophie. 
1670: Stenka Razine s'insurge contre les boyards, les marchands, la lourdeur de la fiscalité, imposée par les guerres et les conséquences du temps des troubles et pour la liberté, mais il ne met pas en cause la personne du tsar; il prend la tête d'une armée de paysans révoltés qui cherchent à échapper à leurs maîtres et à la conscription. L'aggravation du servage est une des explications du succès populaire de ce soulèvement. 
1671: Stenka Razine, après avoir conquis un vaste territoire englobant Tsaritsyne, Astrakhan et Saratov, est finalement battu a Simbirsk. Le pouvoir a triomphé d'une rébellion qui faisait tache d'huile mais qui était mal armée, sans but idéologique précis, et dispersée. Stenka Razine, fait prisonnier, est conduit à Moscou pour y être pendu et équarri. 
On présente à Alexis 1er soixante-dix jeunes filles afin qu'il choisisse une nouvelle épouse. Mais c'est inutile car il a déjà élu Natalia Narychkina, une jeune fille de petite noblesse, qui sera la mère de Pierre le Grand; vive et enjouée, la nouvelle tsarine exercera une influence bienfaisante sur son mari qui se sentira rajeunir; elle introduira le théâtre au Kremlin. 
Construction de premiers navires au village de Dedilov sur la Oka.  
1675: un oukaze interdit l'inscription des paysans noirs dans l'aristocratie de service.  

L'affaire des vieux croyants montre qu'une partie importante des Russes tient aux traditions et qu'il ne sera pas facile de réformer le pays. C'est pourtant ce que vont tenter les successeurs d'Alexis. En Ukraine, la Russie tsariste se présente en libératrice et en rassembleuse des populations issues de l'ancienne Rus' médiévale; cette politique sera poursuivie jusqu'à la Révolution et reprise ensuite par le pouvoir soviétique. Si l'autocratie n'est pas contestée, les émeutes populaires manifestent pourtant d'un mécontentement profond envers l'organisation de la société et les privilèges qui en découlent. En politique étrangère, la Russie s'efforce de récupérer les territoires perdus puis d'absorber l'Ukraine, acquise récemment, tout en contenant au sud le khanat de Crimée, vassal de l'Empire ottoman, et au nord la Suède avec une armée nationale encore très déficiente. 

Signalons une curieuse mesure prise par le tsar Alexis 1er pour éliminer les jurons et les mots obscènes du vocabulaire des gens du commun. Des groupes spéciaux de streltsy circulaient dans les lieux populeux et, s'ils entendaient quelqu'un prononcer des mots déplacés, ils l'empoignaient et le rouaient de coups de bâton, parfois en jurant eux-mêmes! 

Vers la fin du 17ème siècle, la Russie ne compte encore qu'à peine plus de 10 millions d'habitants. L'agriculture reste l'activité économique principale du pays; le servage défavorise sa productivité; il démotive le paysan qui privilégie ses devoirs religieux plutôt que le travail. L'artisanat se développe dans les villes et quelque manufactures apparaissent; elles produisent surtout pour l'État. Le commerce se développe sur l'axe de la Volga mais, en tant que monopole d'État, il ne participe que très peu au développement du pays. Les difficultés extérieures et intérieures militent pour un renforcement de l'absolutisme et du servage tandis que la faiblesse de la bourgeoisie urbaine conduit le pouvoir à s'appuyer sur l'aristocratie de service en lui concédant de nouvelles terres, avec leurs serfs, de nouveaux droits et de nouveaux privilèges. La Douma des boyards et le zemski sobor perdent de leur importance.  

1676-1682: Règne du tsar Fédor III, le Doux  

Instruit, ce qui est rare à l'époque en Russie, plein de bonne volonté, mais malade, probablement scrofuleux, obligé de s'appuyer sur une canne pour marcher et incapable d'enlever lui même son chapeau, à cause d'une chute de cheval survenue alors qu'il n'avait que douze ans, ce tsar tient beaucoup du caractère de son père. Il préfère l'ordre à la pompe. Il aime les animaux, élève des chevaux et fait installer des ménageries dans ses résidences. Tsar à quinze ans, il inaugure son règne en exilant les Narychkine, famille de la seconde épouse de son père, illustration d'un conflit entre les familles des épouses du tsar précédent. Fédor III gouverne avec l'amant de sa soeur Sophie Alexeievna, Vassili Golitsyne. Les deux hommes mènent une politique d'ouverture en direction de l'Occident. Les habitudes vestimentaires de la cour sont réformées: l'ancien caftan est remplacé par des vêtements européens. Ils fondent une Académie russe. Pour la première fois, la table de multiplication est publiée en Russie. Des guerres ont lieu contre la Pologne et la Turquie. 

1676: le monastère des îles Solovki, dans la mer Blanche, qui est entré en dissidence, à la suite de l'affaire du Raskol, est assiégé. Il sera pris et ses moines seront brûlés vifs. Le lieu servira ensuite de prison, tsariste puis soviétique. 
1677: fondation des prémisses d'une Académie slavo-gréco-latine. 
1678: un recensement de la population russe est décidé. On imprime une luxueuse édition des Evangiles. 
1679: mise en place d'un nouveau système de recouvrement de l'impôt sur la base d'une imposition par foyer qui répartit plus équitablement les charges. 
Ouverture d'un Institut Supérieur de Théologie à Moscou. 
1680: mariage du tsar avec Agafia Semionova Grouchetskaïa qui exercera une forte influence sur son mari; moderne, elle s'élèvera notamment contre le port de la barbe et  contribuera à occidentaliser la mode vestimentaire.  
Sur ordre du tsar, toutes les églises de bois des environs de la Place Rouge, à Moscou, sont détruites; la cathédrale de l'Intercession-de-la-Vierge (Saint-Basile), entourée de chapelles, est peinte.  
1681: mort en couches de la tsarine Agafia; l'enfant ne survivra que peu de temps.  
Le traité russo-turc de Bactchisaraj apporte à la Turquie la partie occidentale de l'Ukraine (à l'ouest du Dniepr).  
Le vieux croyant Awakoum est brûlé vif sur un bûcher; pour lutter contre les vieux croyants, Fédor III envisage la création dun tribunal inspiré de l'Inquisition, mais il mourra avant la réalisation de ce projet. 
1682: l'abolition du mestnitchestvo, qui liait les fonctions au rang de la famille et au rang de l'individu dans sa famille, efface la frontière entre l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de service recrutée parmi les gens libres. Les droits de la noblesse sont écornés et les livres nobiliaires sont brûlés. Désormais, ce n'est plus le rang social qui donne accès à un poste élevé dans l'Administration mais la volonté du tsar. 
Le 14 février 1682, le tsar épouse en secondes noces Maria Matveievna Apraxina. Fédor III envisage de choisir pour successeur son demi-frère Pierre, née de Natalia Narychkina. Sa soeur Sophie s'oppose à ce choix (toujours la querelle familiale). Le tsar meurt de coliques, le 27 avril, sans avoir pense-t-on consommé son mariage, après avoir mangé une tarte aux mûres. On soupçonne un empoisonnement (l'assassinat politique, pour accéder au pouvoir, est en train de devenir une tradition russe!). 

Parmi les mesures pénales prises pendant le court règne de Fédor III,  citons deux améliorations notables: l'interdiction d'enterrer vivantes jusqu'au cou les femmes condamnées pour avoir tué leur mari, peine barbare qu'il remplaça par l'enfermement dans un couvent, et l'interdiction de la mutilation des voleurs. 
 

1682-1696: Règne du tsar Ivan V - Régence de Sophie  

1682: le jour de la mort de Fédor III, le patriarche Joachim, après avoir pris conseil des boyards, déclare Pierre, fils de Natalia Narychkina, héritier du trône. Cette annonce est généralement bien accueillie, sauf  par la famille Miloslavski qui fait courir le bruit que les Narychkine ont étouffé Ivan, le fils de Maria Miloslavskaï. Le 23 mai,  des désordres éclatent à Moscou. Une révolte des régiments de stretlsy (mousquetaires) entraîne la mort de plusieurs membres de la famille de Pierre qui sont précipités sur les lances des streltsy du haut de l'escalier rouge du Palais à facettes dans l'enceinte du Kremlin. L'émeute ne peut pas être calmée, même après avoir montré Ivan bien vivant aux émeutiers. Ceux-ci exigent désormais qu'il monte sur le trône. Un conseil composé du haut clergé et de personnes de la cour décide que Ivan et Pierre gouverneront ensemble. Le 26 mai, la Douma entérine ce choix. Ivan V, l'aîné et le premier tsar, partage le trône avec son demi-frère, Pierre, le cadet et le second tsar. La tsarine Natalia Narychkina est écartée de la régence au profit de Sophie, fille de Maria Miloslavskaïa. Les deux princes sont encore enfants (Ivan à 16 ans et Pierre 10 ans) et Pierre va être contraint de se réfugier, pour sa sécurité,  avec sa mère Natalia, dans le domaine de Preobrajenskoe, sur la route qui mènera à Saint-Pétersbourg, où  il organise prudemment une petite armée exercée, non sans accidents, par des officiers étrangers; cette petite armée comprendra le bataillon Preobrajenski et le bataillon Semionovski, dans un village voisin. La dyarchie instaurée suite à la révolte des streltsy reste donc une fiction et c'est Sophie qui détient seule la réalité du pouvoir. Le meneur des streltsy, le prince Ivan Khovanski, qui espèrait sans doute exercer la régence, se retourne contre elle et, soutenu par les vieux-croyants, il s'oppose à la réforme de l'église orthodoxe; battu, il est exécuté et remplacé par Chaklovity à la tête de l'armée moscovite. Le 5 juillet 1682, se tient au Palais des Facettes un débat sur le schisme auquel participent l'archevêque Afanassi Kholmogorski et le chef des vieux croyants, Nikita Poustosviat; ce débat vise probablement moins à une réconciliation qu'à l'élimination des vieux croyants. Sophie gouverne avec son favori, le prince Golitsyne, tandis que Pierre se livre à l'étude avec des maîtres étrangers.  
1684: l'installation des Russes en Sibérie se poursuit. Irkoutsk possède à cette date six tours avec des ponts, et des solives entre les étages, une église du nom de Jésus-Christ, une cour souveraine où vivent les voïvodes (gouverneurs de province) ainsi que des granges, des caves, des isbas de bains, des isbas pour les cosaques célibataires et des hôtels pour les marchands de passage; il y a des meurtrières dans les murs des tours, des canons et une poudrière au-dessous d'une tour où se gardent les armes et les munitions. 
Mariage d'Ivan V avec Prascovia Fiodorovna Saltykova qui n'épouse le tsar que contrainte et forcée et avec beaucoup de répugnance. Cette jeune femme, belle et fière, se voit mal entre les bras de cet homme épileptique, bègue et presque aveugle. Elle dit qu'elle préfèrerait mourir. Elle lui donnera cependant cinq filles. 
1685: La Russie cesse de payer tribut au khan de Crimée. 
1686: la régente Sophie signe avec la Fédération polono-lituanienne le traité de Paix éternelle (!?) qui confirme la paix d'Androusovo. La Russie, alliée à l'Autriche, à la Pologne et à Venise (Ligue anti-ottomane) entreprend une guerre contre la Turquie et des expéditions contre le khanat de Crimée après avoir dénoncé le traité de Bactchisaraj. La Turquie, mise à mal par ses adversaires, accepte le rattachement de l'Ege orthodoxe ukrainienne au Patriarcat de Moscou.  
Irkoutsk reçoit le statut de ville au moment où les Cosaques s'y installent. 
1687: ouverture à Moscou de l'Académie slavo-gréco-latine initiée par Fédor III. Les campagnes de 1687 et 1689, menées par le prince Golitsyne, sont des échecs. Pierre transforme ses deux bataillons, lesquels comptent chacun environ 400 soldats, en régiments Preobrajenski et Semionovski qu'il place sous les ordres du général Golovine; ces régiments ne cessent de se renforcer conférant au tsar Pierre le moyen de se protéger et aussi celui, le cas échéant, de se saisir du pouvoir. 
1689: la régente Sophie signe avec la Chine le traité de Nertchinsk qui prive la Russie des rives de l'Amour et de l'accès à la mer du Japon mais lui permet d'établir des relations avec l'Empire du Milieu. En août, au monastère de la Trinité Saint-Serge où il se trouve, Pierre apprend qu'une nouvelle conspiration des streltsy, visant à l'écarter du pouvoir, est en train de se tramer; ses deux régiments viennent le rejoindre et il passe à l'offensive; Sophie est contrainte d'abandonner la régence et d'entrer au couvent de Novodievitchi; sur le chemin de Moscou, où se rend Pierre, des streltsy implore leur pardon la tête sur un billot dans lequel une hache est plantée. Pierre laisse provisoirement le pouvoir à sa mère, Natalia Narychkina, afin de mener sa jeunesse à sa guise, en jeux militaires et en beuveries. La nouvelle régente est une femme peu intelligente; elle sera mal aidée par le prince Golytsine et son frère Lev Narychkine, surtout connus comme grands buveurs, et mieux aidée par Tikhon Strechniev, plus sobre et qui passait pour être le vrai père de Pierre. Ivan V reste nominalement tsar, mais il ne s'occupe pas des affaires de l'Etat. De faible santé, il passe son temps en prières et en abstinence. Les jésuites sont expulsés de Russie et le mystique Kulmann brûlé vif sur la Place Rouge sans que les deux tsars n'aient donné leur avis. La Russie est si déconsidérée que le nouveau sultan de Turquie ne juge pas nécessaire de l'informer de son accession au trône! 

Pierre, dont les goûts sexuels sont, selon certains, éclectiques, a trouvé un ami, et dit-on un amant, en la personne d'un aventurier suisse, capitaine de l'armée russe, François Lefort, qui l'a aidé lors de ses affrontements avec la régente Sophie. Il épouse Eudoxie Loupikine mais cela ne change rien à ses habitudes; il arrive même que Pierre et François Lefort partagent ensemble la couche de la tsarine, si l'on en croit les mauvaises langues. 

1690: naissance du tsarévitch Alexis. 
1693: des prisonniers construisent à Irkoutsk une cathédrale en bois qui deviendra celle de l'Épiphanie. 
1694: mort de Natalia Narychkina. Pierre prend définitivement le pouvoir. 
1695: Une armée russe attaque les Tatars de Crimée pour détourner l'attention des Turcs. Mais c'est Azov et les mers chaudes qui sont visées. 
1696: paralysé depuis quelques temps, Ivan V meurt invalide à 30 ans. Désormais Pierre est réellement le seul tsar. 

1682-1725: Règne du tsar Pierre 1er, le Grand, tsar puis empereur de Russie  
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Inauguration d'un monument à Pierre le Grand - St Pétersbourg - 1914  
Source: Gallica - Une autre statue de Pierre le Grand est ici
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Ce tsar modernise son pays, cherche à l'occidentaliser et poursuit une politique expansionniste, en direction de la Sibérie, des mers libres et de la Route de la Soie. En Sibérie, les interventions de l'État commencent à prendre le pas sur les initiatives individuelles et cette vaste région cesse d'être une terre de liberté pour devenir une terre d'exil et de déportation. Pierre 1er se montre animé de la volonté de faire de son pays une grande puissance tournée vers l'Europe en l'arrachant à la barbarie asiatique. Il réorganise l'armée et se dote d'une marine de guerre. Cet homme, qui est un colosse (il mesure 2 mètres), se conduit brutalement avec ses proches, notamment avec ses femmes et son fils.  

1696: Pierre annonce à la Douma des boyards la création d'une "Grande Ambassade" destinée à nouer des alliances européennes contre l'Empire ottoman. La flotte maritime russe est nominalement fondée par un oukase. Instauration du système des ordres russes. Premier oukaze sur l'envoi de jeunes Russes à l'étranger pour y étudier. Le tsar va lui-même voyager à travers l'Europe, à partir de mai 1697, sauf en France alliée à la Turquie pour prendre l'Autriche à revers; ce voyage lui apprendra beaucoup de choses, en matière de construction navale, architecture, fortification, mécanique, astronomie, médecine, anatomie... et même à arracher des dents, et qu'il a les mains libres du côté de la Baltique, mais aussi qu'il ne faut pas compter sur l'Espagne; au cours de ce voyage, il rencontrera des savants, comme Leibniz et Newton. 
1697: Pierre le Grand défait les Tatars de Crimée, protégés de l'empire ottoman, et s'empare du port d'Azov. 
La Russie occupe la presqu'île du Kamtchatka. 
1698: sur le chemin de l'Italie, Pierre apprend qu'une nouvelle révolte des streltsy vise à ramener au pouvoir la régente Sophie, en profitant de son absence de Moscou; il est contraint d'abréger sa Grande Ambassade; la révolte est sévèrement réprimée avant le retour du tsar à Moscou par les régiments qu'il a formés; 1182 révoltés sont exécutés, plus de 600 sont fouettés, marqués au fer ou déportés en Sibérie (certains vont peupler Irkoutsk); Pierre coupe lui-même la tête de quelques condamnés; un groupe de streltsy est pendu sous les fenêtres de Sophie contrainte de prendre le voile sous le nom de Suzanne; l'enquête et la répression dureront jusqu'en 1707. Les têtes des meneurs exécutés à Moscou sont exposées sur la Place Rouge, fichées en haut d'une pique. Le tsar fait enfermer son épouse, Eudoxie Lopoukine, au monastère de Souzdal, sous l'accusation de complicité avec les streltsy; en fait, il était las de cette femme, au demeurant belle et qui lui avait donné un fils, Alexis, et s'était épris de la fille d'un marchand de vin Anna Mons, ancienne maîtresse de François Lefort, qui la céda au tsar son ami sans barguigner;  il divorcera d'avec Eudoxie qui sera contrainte de prendre le voile sous le nom d'Hélène, en 1699; soeur Hélène deviendra la maîtresse du capitaine Stepan Glebov; cette liaison sera découverte en 1718, lors de recherches à propos d'Alexis; soeur Hélène sera torturée et transférée dans un autre couvent et Glebov mourra empalé; après l'accession au trône de Catherine, la seconde épouse de Pierre, en 1725, soeur Hélène sera emprisonnée à la forteresse de Schlüsselbourg; elle en sera libérée en 1727, par le nouveau tsar, Pierre II, son petit-fils, et mourra en 1731; le destin des tsarines n'était pas de tout repos! 

Le trésor est à sec et le tsar comprend que, pour faire la guerre, il lui faut d'abord se procurer des ressources et que cela ne sera possible qu'en réformant. Une taxe spéciale frappe les riches, sauf les prêtres, pour financer la modernisation du pays. Pierre le Grand fonde la forteresse et le port de Taganrog. Cette cité sera la première base de la marine de guerre russe; elle sera commandée par l'amiral Golovine (1698-1702) et le vice-amiral Cornelius Cruysen (1711). 

1699: Pierre entreprend de recruter une armée régulière selon le système des levées d'office établi au 17ème siècle.  
Les Russes sont autorisés à voyager à l'étranger. 
1700: par le traité de Constantinople, signé pour une durée de trente ans, les Russes se voient reconnaître par la Sublime Porte la possession d'Azov et de Taganrog; ils  obtiennent le droit d'avoir un ministre permanent auprès de l'Empire ottoman. Une première tentative de réforme du code de 1649 échoue. Mort du patriarche Adrien; Pierre le Grand ne lui désigne pas de successeur car l'église orthodoxe se montre opposée aux réformes. L'ancien calendrier est remplacé par un nouveau qui fait commencer l'année au 1er janvier, au lieu du 1er septembre, et le décompte des ans à partir de la naissance du Christ au lieu de la créationdu monde. Instauration de la Garde. 

Vers la fin du 17ème siècle une route transsibérienne est tracée.  

1700-1721: Grande Guerre du Nord. Une triple alliance (Danemark-Norvège, Saxe-Pologne-Lituanie et Russie) entre en guerre contre la Suède dirigée alors par un roi jeune, isolé, et que ses adversaires estiment inexpérimenté, Charles XII. Le tsar espère récupérer les rives de la Baltique, mais ses troupes sont écrasées à Narva. 
1700-1706: grâce à une série de victoires, Charles XII réussit à faire sortir de l'alliance le Danemark et la Norvège, puis le bloc Saxe, Pologne et Lituanie, tandis que l'armée russe conquiert sur les Suédois affaiblis une partie des Pays baltes et des rivages de la Baltique. La Suède se retrouve bientôt face à face avec la seule Russie. 
1701: Pierre crée une école d'artillerie et une école de navigation. Un département des monastères est créé pour administrer les biens immobiliers de l'Église. 
Tikhon Strechniev, que Pierre affectionne au point de l'appeler père, est nommé à la tête de la chancellerie militaire. Plus tard, on raconte que le tsar le fera torturer pour tirer au clair le mystère de sa naissance et que Tikhon lui aurait répondu: "Seul le diable sait de qui tu es le fils. Combien d'hommes sont passés dans le lit de ta mère!" 
1702-1725: quatre grandes usines métallurgiques sont créées dans l'Oural pour fournir l'acier nécessaire à l'équipement de l'armée. Ces entreprises emploient les serfs en fuite qui y trouvent une situation bien meilleure que sur les terres de leurs anciens maîtres. 
1703: Pierre fonde Saint-Petersbourg, fenêtre sur l'Europe occidentale à laquelle elle emprunte son style (des architectes français participent à son édification); la construction de la ville, qui devait être une Venise du Nord, en Ingrie enlevée à la Suède, est aussi une manière de défier cette puissance alors la plus forte de la région. La forteresse Pierre et Paul est d'ailleurs édifiée dès le début des travaux, sur l'île aux Lièvres, pour contrer la marine suédoise; le 27 mai 1703, jour de la Saint-Pierre, est posée la première pierre de cette forteresse, première pierre aussi de la capitale du tsar Pierre à qui on ne saurait dénier le sens du symbole! Mais le site, marécageux, est insalubre, coupé de rivières et en partie formé d'îles; la construction de la ville coûtera la vie à de nombreux travailleurs. Comme la pierre manque dans les environs, il faut la faire venir de loin et les murs de la forteresse Pierre et Paul seront d'abord des levées de terre; Pierre 1er interdira l'emploi des pierres ailleurs en Russie et obligera tous les navires venant sur le site à en apporter leur lot. 
Parution du premier journal russe, les Vedomosti. 
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Source: Natalia Smirnova: Saint-Pétersbourg ou l'Enlèvement d'Europe - Éditions Olizane
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1704: Pierre crée un impôt frappant les barbus afin de dissuader les Russes de porter la barbe considérée comme comme un signe de barbarie; cette mesure soulève une forte réprobation bien que les religieux en soient exemptés. D'autres dispositions seront prises en matière vestimentaire pour introduire en Russie les modes européennes. 
1705: le service militaire obligatoire est instauré. 
1706: la révolte de Boulavine et des Cosaques du Don, soutenue par les vieux-croyants, est brutalement réprimée. 
1707: la révolte des Bachkirs de la Volga est matée. 
Une école de médecine et une école d'ingénieurs sont fondées. 
1708: Charles XII bat les troupes russes à Holowczyn (Golovtchine). Le roi de Suède s'avance en Russie pour s'emparer de Moscou. Mais son aile gauche est écrasée par les Russes à Lesnaya (Lesnianka) et, ce renfort ne pouvant plus rejoindre le gros des forces suédoises, il est contraint d'abandonner son projet sur la capitale russe. 
1708-1710: une réforme administrative divise le pays en huit gouvernements dirigés par des gouverneurs qui exercent les pouvoirs civil et militaire. La scolarisation des garçons de 10 à 15 ans est généralisée (sauf pour les nobles qui en sont exemptés en 1716). L'alphabet civil russe est créé. 
1709: les Suédois, épuisés par l'hiver, et par la politique de la terre brûlée de leur ennemi, sont sévèrement battus à Poltava. Charles XII en fuite se réfugie dans l'empire ottoman où il restera 5 ans. La Suède sort très affaiblie de cette guerre. La victoire de Poltava marque l'entrée de la Russie dans le concert des grandes puissances européennes. 
1710: le 20 novembre, poussée par Charles XII, des Polonais et des Ukrainiens, la Turquie, qui réclame la restitution d'Azov, déclare la guerre à la Russie. 
1711: Pierre le Grand marie son fils Alexis à Charlotte de Brunswick-Wolfenbütel, belle-soeur de l'empereur Charles IV, pour se rapprocher des Habsbourg.  

La défaite de Stanilesti 
Au printemps 1711, les troupes russes, alliées aux Moldaves de Dimitri Cantemir, qui ont fait défection de l'Empire ottoman, entrent en campagne contre la Turquie. Après la victoire de Poltava, tout le monde pense que cette guerre ne sera qu'une partie de plaisir. On part avec femmes, enfants, favorites, comme pour une partie de campagne. Avant de quitter Moscou, le 6 mars, Pierre annonce ses fiançailles prochaines avec sa maîtresse, la future Catherine 1ère. L'armée russe perd du temps en traversant des régions d'Ukraine ravagées par les guerres précédentes. Le tsar est accueilli en libérateur en Moldavie, mais les approvisionnements promis par Cantemir ne sont pas à la hauteur des espérances. L'armée russe est néanmoins dirigée vers le Danube. Les Turcs, rejoints par des Tatars, des Cosaques et des Polonais, bien éclairés par leur cavalerie, se portent vers le nord au devant des Russes. Ils rencontrent leur avant-garde sur le Prout et l'oblige à battre en retraite. L'avant-garde russe parvient à rejoindre le gros des forces russes près de Stanilesti. Mais la cavalerie tatare coupe la retraite des Russes en traversant le Prout, au nord de Stanilesti. Le tsar, qui se trouve sur place, est pris au piège. Une bataille s'engage et les Turcs sont quatre fois repoussés par l'artillerie russe. Mais la disproportion des forces est telle (40 000 Russes et alliés contre 120 à 140 000 Turcs et alliés) qu'une victoire russe est impossible, comme le montre d'ailleurs une vaine tentative de percée. Des négociations s'imposent donc. Les Turcs se font cependant tirer l'oreille pour accepter une suspension d'armes. Dans leur camp, bien des gens, surtout étrangers, sont favorables à un écrasement de l'armée russe qui se traduirait par la prise du tsar et l'anéantissement de ses efforts pour élever son pays au niveau des grandes puissances; d'autres, au contraire, surtout turcs, estiment qu'un accord permettrait à la Turquie d'atteindre ses buts de guerre et que la confrontation est donc devenue inutile. Le grand vizir Mehmet-Pacha tranche le débat, au grand dam des Suédois, des Polonais et des Ukrainiens, en choisissant l'option pacifique. On s'étonne de ce choix et on soupçonne le grand vizir de s'être laissé acheter. Les fonds de la caisse de l'armée russe étant insuffisants, ce sont les bijoux de la maîtresse du tsar qui auraient servi à corrompre le commandant en chef de l'armée turque. Ainsi s'expliquerait la création par le tsar d'un ordre de Sainte-Catherine ou de la Libération. Quoi qu'il en soit, le traité de Prout, qui conclut cette affaire, consacre la victoire turque : la Russie cède à la Turquie Azov et Taganrog. Mais une fois le tsar sorti du piège, il traînera des pieds pour respecter les termes de l'accord et les otages russes auprès de la Sublime Porte en feront les frais; ils seront emprisonnés et l'un d'entre mourra d'épuisement lors de son retour dans son pays. Quant aux Turcs favorables à le conclusion du traité, certains seront exécutés, mais le grand vizir Mehmet-Pacha sera seulement destitué. 

Un Sénat dirigeant (organe consultatif de neuf nobles substitué à la Douma des boyards) est créé. Il remplace le tsar pendant ses absences et devient l'organe exécutif permanent du pouvoir. 
La Russie annexe les Kouriles. 
1712: Pierre 1er fait de Saint-Pétersbourg sa capitale, montrant par là sa volonté de se rapprocher de l'Europe occidentale. Mais les tsars continueront d'être couronnés à Moscou.  
Il épouse Marthe Skavonskaïa, qui s'appelle désormais Catherine, une catholique lituanienne de basse extraction, domestique et maîtresse de son ami Alexandre Menchikov; elle se convertit à l'orthodoxie. 
1714: le sultan expulse Charles XII de son empire. Le roi de Suède, malgré la conquête par les Russes de la Livonie (nord de la Lettonie et sud de l'Estonie), refuse jusqu'à sa mort de reconnaître les victoires russes. La Russie envahit maintenant la Finlande. 
Un oukase unifie les deux traditions constitutives de la propriété foncière, la tradition patrimoniale et la tradition de service. Les biens immobiliers ne peuvent être transmis qu'à l'un des fils, les autres doivent travailler pour l'Etat. 
Le 24 novembre, le tsar remet solennellement à son épouse Catherine, l'insigne de l'ordre de Sainte-Catherine ou de la Libération. Si elle a abandonné ses bijoux pour sauver le tsar, elle l'a bien mérité! 
1715: ouverture, à Saint-Pétersbourg, de l'Académie de la marine. 
La construction du château de Peterhof, le Versailles des tsars, où se combine le classicisme français et le baroque russe, commence. Il deviendra le lieu favori de Pierre 1er; le tsar y organisera de joyeuses festivités et des festins bien arrosés qui dégènèreront parfois en d'impudiques orgies; c'est ainsi que, pour le baptême de son fils et de l'impératrice Catherine, Pierre Pétrovitch, fut amené à la table des hommes un énorme gâteau d'où émergea une naine volubile en costume d'Adam qui prononça des discours et porta des toasts; à la table des femmes, un gâteau semblable fut servi, mais, cette fois, ce fut un homme nu comme un ver qui en sorti. 
1716: Pierre le Grand somme son fils Alexis d'accepter les réformes ou de renoncer au trône; Alexis se sauve à l'étranger; convaincu de rentrer en Russie par des émissaires du tsar, il est enfermé dans la forteresse Pierre-et-Paul où il est fouetté quotidiennement pour lui faire dénoncer ses complices et l'amener à reconnaître ses crimes, afin de l'écarter du trône. 
Frédéric-Guillaume 1er de Prusse offre à Pierre le Grand les panneaux d'ambre qui permettront de réaliser à Tsarskoïe Selo la fameuse chambre d'ambre.  
La cathédrale de l'Épiphanie d'Irkoutsk, qui a été détruite par un incendie, est reconstruite en pierre. 
Fondation d'Omsk (Sibérie). 
Institution du Code militaire. 
La sodomie est interdite dans l'armée (Pierre 1er la pratiquait-il vraiment?) 
1717: neuf collèges remplacent les anciens départements ministériels aux attributions mal définies. 
Un traité de commerce signé avec la Perse confère des avantages significatifs aux marchands russes. 
Mort de Pierre Petrovitch, fils de Pierre 1er et de Catherine. Le tsar, fou de douleur, pense un moment au suicide. 
1717-1724: construction d'un premier palais, celui de Catherine 1ère, à Tsarkoïe Selo. 
1718: mort de Charles XII. 
Le tsarévitch Alexis, espoir des opposants aux réformes, meurt sous les coups dans son cachot, événement qui est tenu secret. 
La capitation, payée par toutes les classes, sauf la noblesse et les marchands, remplace l'impôt par feu. Un impôt indirect affecte tous les aspects de la vie quotidienne russe. 
En automne, Pierre 1er instaure la mode des Assemblées, réunions dans des palais, sortes de soirées dansantes pour se divertir, mais aussi pour parler affaires, se rencontrer, faire connaissance, et surtout entendre ce qui se dit et se fait dans le pays. 
1719: la Russie compte 15,6 millions d'habitants. Les huit gouvernements créés en 1708-1710 sont divisés en 47 provinces. 
1720: une seconde tentative de modernisation du code échoue à nouveau. 
1721: le traité de Nystad met fin à la Grande Guerre du Nord. La Russie accède à la Baltique en intégrant les populations baltes. 
Un oukase autorise les manufacturiers à acheter des serfs pour les utiliser comme salariés dans leurs usines. 

Le 22 septembre 1721, Pierre 1er est nommé par le Sénat Pierre le Grand, père de la Patrie, empereur de toutes les Russies par le Sénat. 

C'est une nouvelle manifestation du souhait du tsar de s'intégrer au concert européen (en s'écartant de Byzance). Son nouveau titre est reconnu rapidement par la Pologne, la Prusse et la Suède.  

Un règlement ecclésiastique inféode l'Église à l'État. Le patriarche est remplacé par un Saint-Synode de dix prêtres dirigés par un laïc nommée par le tsar. L'Église n'est plus que l'un des rouages de l'État et le restera jusqu'en 1917. 

1722: adoption de la loi sur la succession au trône. Création de la Table des rangs, visant à renforcer le rôle de la noblesse au service de l'État, qui précise l'ordre des années de service et établit la hiérarchie des fonctionnaires civils, militaires et ecclésiastiques; ce tableau de la hiérarchie russe restera en vigueur jusqu'en 1917. 
1722-1723: campagne contre la Perse. 
1723: les paysans deviennent propriété personnelle des nobles. 
Fondation, par décision de l'empereur, d'Ekaterinbourg par Tatischef et de Gennin. La ville, qui porte le nom de l'impératrice, se développe autour d'une usine métallurgique fortifiée. Elle sera un jalon important de l'expansion russe vers l'Extrême-Orient. L'exploitation minière de l'Oural va mettre à jour des plaques d'or décorées, trouvées dans des tombeaux scythes, que Pierre le Grand rassemblera dans un petit musée personnel créé en 1714. 
1724: Pierre le Grand couronne sa seconde femme qui devient l'impératrice Catherine. Fondation de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg avec, sous son égide,  une école et une université. Les inondations sont fréquentes à Saint-Pétersbourg, et plus ou moins dévastatrices; celle de 1724 fut mémorable. 
Un tarif douanier raisonnable encourage la croissance des échanges commerciaux tout en protégeant l'industrie russe naissante et Moscou devient l'entrepôt d'un marché panrusse stimulé par l'organisation de foires. La balance commerciale s'équilibre puis devient positive. 
1725: Pierre le Grand meurt d'une lithiase urinaire le 28 janvier 1725, sans avoir pu dicter son testament et désigner son successeur. On dit qu'un bain forcé qu'il prit en octobre 1794 pour sauver les marins d'un canot échoué sur un banc de sable aggrava son état. 
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Pierre le Grand était curieusement laid: très grand, sur de faibles et chétives jambes et une toute petite tête disproportionnée par rapport au torse, ce qui le faisait ressembler à un épouvantail plutôt qu'à un homme vivant. Son visage était animé par des tics et semblait faire constamment des grimaces, il clignait des yeux, son nez remuait et son menton claquait. Il marchait à pas de géant, si bien que les gens qui l'accompagnaient devaient presque courir pour le suivre. J'imagine quel monstre il était aux yeux des étrangers et combien il faisait peur aux habitants du Pétersbourg d'alors.  
D'après le peintre Valentin Serov
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D'humeur instable, Pierre le Grand était sujet à la colère et alors son visage se déformait, agité par les tics, sans doute souvenirs de la terreur infligée dans sa jeunesse par les streltsy. Il a profondément transformé la Russie. Mais seules les élites proches du pouvoir ont été touchées par cette volonté d'européanisation. La paysannerie, qui représente l'immense majorité de la population, au fond de ses isbas de bois, reste fidèle aux traditions de l'ancienne Moscovie. Les élites sont ainsi en train de se couper du peuple russe. 

Monarque absolu, le tsar n'est pas, sur ce plan, si différent que cela de Louis XIV. Il apparaît comme un facteur d'équilibre entre les différentes forces sociales du pays. Cependant, les réformes, brutalement imposées, pour mieux marquer son penchant pour l'Occident et son rejet de la tradition byzantine, donnent un second souffle au schisme des vieux-croyants. Le tsar réformateur est si bien considéré comme le continuateur de Nikon que certains vont jusqu'à penser qu'il en est le fils adultérin. Ils condamnent donc les réformes politiques et la modernisation de la société au nom de la religion et de l'identité nationale, ce qui donne d'autant plus de poids à leur contestation auprès du peuple. La chute de Nikon avait été perçue par les vieux-croyants comme un signe précurseur de la fin du monde et il s'en faut de peu que les mécontents ne reconnaissent en Pierre le Grand l'Antéchrist annoncé. Il faut ajouter que Pierre le Grand créa un Concile de la bouffonnerie et de l'ivrognerie qui singeait le Concile sacré de l'Eglise orthodoxe, à renfort de mariages et d'ordinations burlesques, copieusement arrosés, afin de ridiculiser le clergé et d'affaiblir son pouvoir; c'était également un moyen de montrer la toute puissance du tsar que rien ne pouvait arrêter, pas même le sacrilège. L'appréciation porté sur ce grand tsar par ses contemporains est donc très contradictoire. Au siècle suivant, les deux courants occidentaliste et slavophile naîtront de cette opposition entre le modernisme et la tradition. 

Le drapeau de la Russie aurait été choisi par Pierre le Grand. C'est celui des Pays-Bas qui l'aurait inspiré. La signification des couleurs, le blanc, le bleu et le rouge, assemblées en bandes horizontales, de haut en bas, varie selon les commentateurs. Pour certains, le blanc correspondrait à la liberté, le bleu à la Vierge protectrice du pays et le rouge (la belle couleur) à la dignité impériale. Pour d'autres le blanc représenterait la Russie blanche, le bleu la petite Russie et le rouge la grande Russie. Pour d'autres encore, il rappellerait les couleurs de Saint-Georges, protecteur de la Russie, représenté souvent sur les icônes chevauchant un cheval blanc et vêtu d'un manteau rouge sous un ciel bleu. Après la révolution communiste, le drapeau de l'URSS fut uniformément rouge (le sang des révolutionnaires), frappé de la faucille et du marteau dorés (symbole de l'alliance du prolétariat urbain et de la paysannerie) et de l'étoile rouge frangée d'or (symbole de l'Armée rouge). Le drapeau russe a retrouvé depuis la chute de l'URSS ses couleurs d'autrefois. 

1725-1727: Règne de Catherine 1ère, impératrice de Russie  

Marthe Hélène Skavronskaïa, qui deviendra plus tard la tsarine Catherine, naît le 5 avril 1684 en Livonie. Elle est baptisé selon les rites catholiques. Ses parents sont emportés par la peste alors qu'elle n'est âgée que de douze ans. Un pasteur la prend en charge et la convertit au luthérianisme. Elle passe ensuite au service d'un personnage de Marienbourg, Glück, où elle apprend tout ce qui est nécessaire à la tenue d'une maison. Avant 17 ans, elle est violée par la soldatesque. A 18 ans, elle tombe amoureuse d'un dragon suédois qu'elle épouse afin d'éviter le bordel; la nuit de noces à peine achevée, le dragon la quitte pour rejoindre son unité. Le 25 août 1702, une semaine après son mariage, les Russes s'emparent de Marienbourg et elle tombe au pouvoir du commandant d'armes Boris Cheremetiev; elle lave alors le linge de ce dernier. On dit aussi qu'elle a, tour à tour, exercé les métiers de cantinière, prostituée, et a été offerte à un vieux maréchal. Un compagnon d'armes du tsar, Menchikov, la rencontre chez Cheremetiev; il propose à ce dernier de la lui céder. Venant d'un personnage aussi influent, un désir est un ordre. La jeune femme devient donc la servante de Menchikov qui la tient un temps soigneusement cachée. Mais, prit de boisson, il se vante de son acquisition. Le tsar Pierre, qui vient de rompre avec Anna Mons, demande à la voir. Il est séduit par sa robustesse, son énergie et sa bonne santé. Menchikov la perd mais il se fait une raison en apprenant à la nouvelle maîtresse du tsar comment satisfaire les désirs de son nouveau seigneur et maître. Lors d'un séjour à Preobrajenskoe, en compagnie d'une soeur du tsar qu'elle conquiert, elle apprend le russe et s'initie aux règles de l'étiquette. Fine psychologue, elle étudie le caractère de Pierre le Grand qui s'attache de plus en plus à sa favorite. En 1705, elle se convertit à l'orthodoxie. Docile et calme, elle partage les soucis et les difficultés du tsar. Plus d'une fois, elle apaise ses colères et sauve de la disgrâce, voire même de la mort, ceux qui les ont suscitées. A partir de 1710, elle est nommée dame d'honneur et accompagne le tsar dans tous ses déplacements, en lui donnant régulièrement des enfants, dont la plupart meurent très jeunes. En 1711, pendant la guerre russo-turque, elle est auprès du potentat russe et achète, selon la rumeur, la retraite du grand vizir aux prix de ses bijoux, comme on l'a déjà dit. Pierre le Grand souhaitait marier Anna et Élisabeth, deux filles qu'il avait eu de Catherine, à des princes européens, aussi leur fit-il donner une excellente éducation.  

Devenue impératrice, Catherine laisse Menchikov gouverner à sa guise et passe son temps à se divertir. Elle prend pour amant un homme très beau mais futile, Levenwold. Elle meurt d'une pneumonie, le 6 mai 1727. 

Après le règne de Catherine 1ère va commencer un chassé-croisé de tsars et tsarines issus des différentes branches de la famille impériale sur fond de querelles familiales, d'ambitions personnelles et de divergences politiques, jusqu'à l'avènement de Catherine II. Cette instabilité aura évidemment des répercussions négatives pour la Russie. 

1727-1730: Règne de Pierre II   

Fils du tsarévitch Alexis et de la princesse Charlotte-Christine-Sophie de Braunsweig-Wolfenbüttel, petit-fils de Pierre le Grand, orphelin de bonne heure, l'éducation de Pierre II a été négligée. Il est désigné comme héritier du trône par Catherine 1ère. Devenu empereur à 12 ans, il écoute d'abord les conseils prudents de sa soeur Natalia, puis finit par s'en lasser et laisse le pouvoir à la famille Dolgorouki, qui prend le contre-pied de la politique de Pierre le Grand et de Catherine 1ère. Des mesures sont décidées pour contrôler la magistrature, réglementer l'usage des billets de change, interdire au clergé le port de vêtements laïcs et renforcer le rôle du Sénat. Il meurt de la variole à 16 ans et clôt la lignée masculine des premiers Romanov. 

1727:  le 23 mai, Menchikov organise les fiançailles du nouveau tsar avec sa fille Maria de quatre ans son aînée, avant de tomber inopportunément malade. Le jeune tsar en profite pour se débarrasser de la tutelle encombrante de Menchikov avec l'aide de sa soeur Natalia, d'Ostermann, son précepteur, des Dolgorouki et de sa tante Élisabeth, la future impératrice, dont, malgré son jeune âge, il est amoureux, passion qui se métamorphosera en froideur lorsque la sémillante princesse tombera dans les bras du général Boutourline. Le 8 septembre, Menchikov reçoit l'ordre de ne pas quitter son domicile; le lendemain, le général Saltykov lui remet l'ordre de son arrestation; il est exilé, avec toute sa famille, en Sibérie, au village de Berezov, avec confiscation de tous ses biens et insignes de ses ordres. 
Le traité de Kiakhta complète celui de Nerchinsk et précise les frontières entre la Russie et la Chine. 
Fin 1727-1732: la cour revient à Moscou qui redevient la capitale de l'empire russe. 
1728: Vitus Béring, un navigateur danois au service de la Russie, explore le détroit qui portera son nom. 
1729: Pierre II, qui n'a échappé à la tutelle de Menchikov que pour tomber sous celle des Dolgorouki, est fiancé avec à la fille du prince Dolgoroukov, Catherine. Le mariage est prévu pour le 19 janvier 1730. 
1730: Le 6, le tsar prend froid. Le lendemain, les médecins constatent qu'il est atteint de la variole. Les noces avec Catherine n'auront pas lieu, elles seront remplacées par les noces avec la mort. 

D'après le duc de Liria: "Pierre II était de haute taille, un bel homme, bien bâti; son visage était pensif; son allure était solennelle et sa force exceptionnelle. Avec ses proches, il parlait d'un ton calme, mais sans jamais oublier son rang." Au cours de son règne, les nobles reçurent le droit de prêter serment de fidélité à l'empereur pour leurs serfs et de les punir personnellement en cas de fuite.   

1730-1740: Règne de Anne 1ère  

Anne 1ère est la fille d'Ivan V et de Prascovia Soltykova, nièce de Pierre le Grand. Elle était grosse, laide, peu soignée et sa mère, qui ne l'aimait pas trop, la désigna à Pierre le Grand lorsque celui-ci lui demanda une de ses filles pour le duc de Courlande. Elle est mariée à 17 ans avec ce dernier, dans le cadre de la politique extérieure d'alliances du tsar; la noce, qui a lieu dans le palais Menchikov, encore inachevé, est fastueuse, il est impossible de ne pas s'y enivrer; le lendemain, une autre noce a lieu: celle du nain de Pierre le Grand, Ekim Volkov avec une naine; le maître de la Russie a eu l'idée saugrenue de créer une race de nains et il a ordonné de ramener dans la capitale tous les nains de l'empire; près de soixante-dix sont au rendez-vous; cette seconde noce est aussi arrosée que la première. Au début de 1711, le couple ducale part pour la capitale de la Courlande, Mitau; au premier relais, le duc s'empiffre et s'enivre; il en meurt et la jeune mariée se retrouve veuve, deux mois seulement après son mariage. Elle revient à Saint-Pétersbourg, mais Pierre le Grand la renvoie à Mitau, et, comme il la juge trop niaise pour servir convenablement les intérêts de la Russie, il lui adjoint Pierre Bestoujov avec la triple mission d'administrer la Courlande, d'y être le résident de la Russie, et de devenir le favori de la duchesse; la dernière fonction n'est pas du goût de la mère d'Anne, mais le tsar lui rappelle sa jeunesse folle où elle fut engrossée par l'administrateur de son domaine, et cela la ramène à la raison. Anne devient donc la maîtresse de Pierre Bestoujev, qui dirige le duché. Puis, Après son rappel en Russie, en 1726, elle s'éprend du fils d'un palefrenier des écuries ducales, un certain Büren, qui n'a pas terminé ses études à Koenigsberg, pour avoir tué un soldat dans une bagarre, ce qui lui à valu de goûter le confort d'une prison, d'où, n'appréciant sans doute pas celui-ci, il s'est évadé. Toujours à court d'argent, malgré les quarante mille roubles de pensions annuelles que Pierre le Grand lui a octroyés, Anne sollicite constamment Saint-Pétersbourg. Elle semble peu faite pour régner un jour sur la Russie. Cependant, après la mort de Pierre II, elle est appelée au trône par la volonté d'un Conseil suprême de la noblesse, dirigée par Dmitri Golitsyne, en vue de limiter les pouvoirs de l'empereur. Des conditions lui sont soumises; elle ne pourra ni déclarer la guerre, ni signer la paix, commander la Garde et les armées, instaurer des impôts, dépenser l'argent du Trésor, donner des terres ou conférer des grades au-dessus de celui de colonel sans autorisation du Conseil suprême; elle ne pourra ni condamner à mort ni confisquer des terres sans le jugement d'un tribunal. Elle feint de se plier dans un premier temps à ces voeux et d'introduire en Russie un régime constitutionnel. Mais, une fois à Moscou, la noblesse moscovite lui ayant demandé de ne pas accepter ces conditions et de gouverner en autocrate, elle déchire purement et simplement le traité que l'on soumet à sa signature. Les membres du Conseil suprême sont inculpés de trahison; certains sont exécutés et les autres sont exilés. Anne transmet la gestion des affaires de l'État à son favori, le fils du palefrenier, qui francise son nom de Büren à Biron. Ce dernier s'entoure d'Allemands dont l'unique but est de s'enrichir; ils instaurent un régime de délation et font régner la terreur; c'est l'époque de la bironovchtchina (gâchis à la Biron). Biron, grossier et avide, se rendra célèbre par ses forfaitures et ses abus de pouvoir. Quant à l'impératrice, hautaine, aimant le faste quoique négligée, paresseuse et germanophile, elle se divertit en regardant des pièces jouées par des comédiens italiens ou allemands, joue aux cartes de grosses sommes qui enrichissent les tricheurs, dont un violoniste italien nommé Pedrillo qui retournera à Naples immensément riche. Elle chasse aussi beaucoup, de pauvres bêtes qui viennent tout juste d'être lâchées dans le parc, et de nombreux fusils sont toujours à sa disposition pour tirer de ses fenêtres sur les oiseaux. Anne 1ère trouve son plaisir à s'entourer de nains, d'estropiés et de monstres difformes; elle marie son bouffon, Galitzine, d'origine noble, à une vieille kalmouke repoussante qui effraie les prêtres et elle ordonne que la nuit de noce des époux se passe dans un palais construit en blocs de glace sur la Néva gelée. Elle meurt de calculs rénaux peu de temps après. 

1730: apparition de la secte religieuse des combattants de l'esprit (Doukhobors) au sud de la Crimée. Les membres de cette secte pensent que la source de la foi est l'esprit divin et que chacun en possède une parcelle en lui. Ce n'est donc pas dans la Bible qu'il faut chercher la vérité mais au fond de chaque homme. Pour les combattants de l'esprit, tous les êtres humains sont égaux, ce qui les amène à rejeter toute forme d'autorité, de liturgie, de représentation ou de sacrements. Ils sont pacifistes, sobres et souvent végétariens, raisons suffisantes pour leur attirer les persécutions du pouvoir. 

Deux nouveaux régiments de la Garde sont crées: Izmaïlovski et Garde montée. 

1731: début de l'intégration des terres kazakh dans l'empire russe. Fondation à Saint-Pétersbourg du corps des Cadets de la noblesse. 
1733-1739: nouvelle guerre russo-turque. L'armée russe acquiert Azov mais perd cent mille hommes. La Russie reste sans fortification entre le Boug et le Dniestr et n'a pas le droit de tenir une flotte dans la Mer Noire. La Moldavie prend ses distances d'avec la Russie. 
1733-1743: le pouvoir russe confie à Vitus Béring une nouvelle expédition destinée à mieux connaître les contrées du nord. Cette Grande Expédition nordique explore la Sibérie, les rives de l'Océan arctique et le Kamtchatka. 

1734: l'Ukraine est annexée à la Russie et le servage va y être introduit. Un gouvernement dirigé par un Conseil comprenant trois Russes et trois Ukrainiens, sous le contrôle d'un Sénat, y est installé. Une question se pose: Bogdan Khmelnitsky voulait-il simplement se servir de la Russie pour éliminer le danger le plus présent, à savoir, le joug polonais ou a-t-il délibérément livré la fture Ukraine, ex-principauté de Kiev, à la Moscovie devenue Russie? Les avis son partagés. Quoi qu'il en soit, pour les Russes, le rattachement de l'Ukraine, comme plus tard lui de la Biélorussie, sont perçus comme une réunification, alors que, pour les indépendantistes ukrainiens, il s'agit d'une nouvele occupation.    

1736: le service militaire est limité à 25 ans. 
1737: un incendie ravage Moscou. 
1738: fondation de la première école de ballet à Saint-Pétersbourg qu'illustreront les maîtres français Jean-Baptiste Landé et Marius Petipa; cette école deviendra une pépinière de danseurs mondialement réputés. Soulèvement des Bachkirs et des Kirguiz.  
1740: L'impératrice de Russie établit avec les Mongols du lac Baïkal une relation du type protecteur-religieux inspirée de celle qui régit les rapport de la Chine et du Tibet. 
Création de Petropavlosk au Kamtchatka. 

Pendant ce règne baroque, alors que l'impératrice et ses courtisans menaient joyeuse vie, le peuple était pressuré par la fiscalité, le servage était de plus en plus rigoureux, les paysans étaient vendus sans la terre, comme du bétail, le peuple gémissait, la Chancellerie secrète envoyait les rebelles à l'estrapade ou à l'échafaud. Le 5 octobre 1740, Anne perdit connaissance au cours d'un dîner; elle resta douze jours alitée, avant de périr d'une lithiase rénale.  

1740-1741: Règne de Ivan VI  

Ce tout jeune enfant fut désigné comme héritier du trône par sa grand-tante Anne 1ère, avec Biron comme régent. Mais ce dernier est écarté de la régence au bout d'un mois au profit de la mère du souverain, Anne Leopoldovna, fille de Catherine, la soeur aînée d'Anne 1ère. Biron est exilé en Sibérie. La régente, peu intéressée par les affaires de l'Etat, en confie la charge à André Ostermann. Elle préfère jouer aux carte ou se vautrer dans son lit. L'entente ne règne pas au sein du gouvernement. De plus, on reproche au pouvoir sa germanophilie; un sentiment anti-allemand perce au sein de la noblesse qui préférerait voir régner la fille de Pierre le Grand, Élisabeth Petrovna. On met en garde la régence, mais celle-ci ne s'inquiète pas; elle a tort. Dans la nuit du 25 novembre 1741, Élisabeth Petrovna avec des soldats de la Garde pénètre dans sa chambre en criant: "Ma soeur, il est temps de vous lever". Ivan VI est écarté du trône; la régente et les membres de sa famille sont exilés.  

Au cours de ce bref intermède, un Règlement des fabriques fixe les relations entre les patrons et leurs ouvriers.  

1741-1762: Règne d'Élisabeth 1ère Petrovna, la Clémente  

Cette fille de Pierre le Grand et de Catherine 1ère parle couramment français, italien et allemand; elle danse avec grâce et monte en selle parfaitement. A la fin de l'année 1721, elle a été reconnue césarevna, c'est-à-dire héritière du trône. Sous le règne de sa mère et de son neveu Pierre II, elle a mené une vie joyeuse et dissipée. Sous Anne 1ère, qui la détestait, elle s'est tenue dans l'ombre. On a envisagé un moment de la marier au duc de Chartres et même à Louis XV, mais le cardinal Fleury s'est montré hostile à un rapprochement avec la Russie et le projet d'union a été abandonné. Élisabeth Petrovna, n'a pas manqué de prétendants, attirés par sa beauté: le prince George d'Angleterre, l'infant Manuel du Portugal, l'infant don Carlos d'Espagne, le duc Ernst-Ludwig de Brunswick, le comte Maurice de Saxe, et même le Shah de Perse Nadir; mais elle aimait le fils cadet du duc Karl-Friedrich de Holstein, Karl-August qui meurt malheureusement de la variole en 1727. La future impératrice reste fidèle à cet amour de jeunesse: elle protégera les Holstein, mais elle compensera son absence de mari par de nombreuses liaisons, notamment avec le général Alexandre Boutourline, le grand maître de la cour Semion Narychkine, le page Alexis Choubine, le chanteur Razoumovski et enfin Ivan Chouvalov.  
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La princesse Élisabeth est très belle, je n'en ai jamais vu de pareille. La couleur de son visage est étonnante, ses yeux comme deux flammes, sa bouche parfaite, son cou d'une blancheur éclatante et un port de déesse. Elle est de haute taille et extrêmement vive. Elle danse très bien et monte à cheval sans la moindre peur. Dans sa conversation, il y a beaucoup d'esprit et de charme.  
D'après le duc de Liria
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Élisabeth est très populaire parmi les soldats du régiment de la Garde créé par son père; elle leur rend visite régulièrement, célèbre avec eux les anniversaires, et est la marraine de leurs enfants. Dans la nuit du 25 novembre 1741, encouragée par son médecin français et par l'ambassadeur de France, accompagnée de quelques proches et d'un groupe de grenadiers, elle se dirige vers l'état-major du régiment Preobrajenski; sur sa robe elle a  revêtu une cuirasse et tient une croix d'argent dans sa main; elle lève la croix et harangue les trois cents soldats présent: "Qui voulez-vous servir? Moi, la souveraine naturelle ou les autres, qui m'ont volé mon héritage?". Les soldats embrassent sa croix et ses mains, lui prêtent serment et se mettent en marche vers le Palais d'hiver non sans appréhension; Élisabeth, âgée de trente deux ans, n'est pas tranquille: elle promet, si elle monte sur le trône, de ne jamais signer de condamnation à mort et tiendra parole. Les comploteurs arrêtent les membres de la famille impériale, Ivan IV, sa mère la régente Anne et son père le généralissime, ainsi que leur entourage germanique. Le coup d'État s'est déroulé sans résistance. La Russie apprend le changement de règne le lendemain par la publication d'un manifeste. Élisabeth déclare que le règne auquel elle vient de mettre fin ruinait le pays, opprimait le peuple, malmenait la foi orthodoxe et qu'elle va délivrer la Russie de l'humiliant joug étranger, ce faisant elle donne satisfaction à la société russe fatiguée de la présence allemande. Sa promesse est immédiatement tenue: d'importants dirigeants, Ostermann, Münnich, Lewenvold, Menglen, Golovkine, sont exilés. Le 25 avril 1742, elle place elle-même la couronne sur sa tête dans la cathédrale de la Dormition. Élisabeth est intelligente, bonne mais désordonnée et capricieuse; elle cherche un compromis entre  les nouveautés européennes et les traditions pieuses de l'ancienne Russie; elle adore la danse, les beaux costumes, les déguisements, les mascarades et ne se couche qu'au matin, chaque fois dans une chambre différente; elle prend des oukazes pour déterminer la manière de s'habiller et de porter des bijoux en veillant à ce que personne d'autre ne soit coiffé comme elle; la garde-robe de l'impératrice se compose de quinze mille robes, de plusieurs milliers de chaussures et d'innombrables bas de soie; elle traite les affaires de l'État sans véritable intérêt et avec lenteur: on raconte que, étant en train de signer un traité avec l'Autriche, une abeille se pose sur la plume, effrayée elle jette tout et ne reprend la signature que six mois plus tard ! Elle n'entre en guerre contre la Prusse que parce qu'elle déteste personnellement Frédéric II. Sous son règne est construit le palais de l'Ermitage qui coûta, dit-on, la vie à quarante mille ouvriers, victimes des fièvres des marais. 

1741-1743: guerre contre la Suède. 
1742: Un Russe, Zaïaev, parvient à Lhassa, au Tibet. 
Menchikov, ancien favori de Pierre le Grand, qui gouverna la Russie sous Catherine 1ère et fut exilé sous Pierre II, meurt en Sibérie. 
1742-1756: le palais de Catherine 1ère à Tsarkoïe Selo est agrandi sur ordre d'Élisabeth 1ère. 
1743: le traité d'Abo, qui termine une guerre contre la Suède, attribue à la Russie le sud de la Finlande. 
1746: Pierre Chouvalov, ancien page à la cour d'Élisabeth princesse, devenu chambellan lors de l'accession au trône de cette dernière, est fait sénateur et comte. C'est un militaire qui a commandé une division près de Saint-Pétersbourg et qui a doté la Russie de manufactures d'armes, notamment dans le domaine de l'artillerie. Ministre de l'Intérieur, il redressera l'économie mise à mal par les règnes précédents en appliquant une politique protectionniste et en démantelant les douanes intérieures. 
1746-1748: pendant la Guerre de Succession d'Autriche les troupes russes ne sont que faiblement engagées. 
1749: Ivan Chouvalov est le cousin de Pierre Chouvalov, ministre de l'impératrice. Bien fait, instruit et connaissant les bonnes manières, il est amoureux d'une femme plus âgée que lui, Anne Gagarina, intelligente et érudite. Ils doivent se marier. Mais la famille de Chouvalov pense qu'il serait plus profitable de jeter le jeune homme dans le lit de l'impératrice. La promesse de mariage est rompue et une rencontre avec Élisabeth est organisée. Cette dernière ne reste pas insensible au charme de Chouvalov: elle le fait page de la cour. Une pluie de titres tombe ensuite sur lui: chambellan, général-lieutenant, général-adjudant, chevaliers des ordres de Saint-Alexandre, de l'Aigle-Blanc, de Saint-Stanislas, de Saint-Vladimir. Pour faire plaisir à l'impératrice, les hauts dignitaires sont sur le point de créer d'autres ordres. Mais  Chouvalov, devenu conseiller privé, principal rapporteur et secrétaire de l'impératrice, est rassasié. A chaque instant, il peut obtenir une audience et nul ne peut voir l'impératrice sans passer par lui. Son avis résout bien des affaires et son grade peu important le dégage de toute responsabilité judiciaire. Collectionneur et mécène francophile, Ivan Chouvalov favorise les sciences et les arts, protége Lomonossov et entretient une correspondance avec Helvetius, D'Alembert, Diderot et Voltaire.     
1754: la création des premières banques destinées à la noblesse (Banque foncière de la Noblesse russe) et aux marchands témoigne d'un certain développement du capitalisme en Russie, malgré le protectionnisme douanier (ou grâce à lui?). Il commence même à exister des fabriques privées employant des travailleurs salariés (non serfs). Les postes de douanes à l'intérieur du pays sont supprimés; un corps de gardes frontières est créé ainsi qu'un Institut des douanes. On dit qu'Élisabeth épouse secrètement le chanteur Razoumovski, dans l'église du village de Perovo. Aucune affaire ne sera jamais traitée par ce personnage, l'impératrice, qui veut le ménager, a même pris un oukaze interdisant de lui remettre des placets ou de le charger d'une commission. 
1755: fondation de l'Université de Moscou, sous l'influence de Michel Lomonossov. 
1756: Tsarkoïe Selo devient le centre de la vie de la cour russe. Le premier théâtre public est fondé, sous la direction de Fiodor Volkov. Ivan VI, ramené à Saint-Pétersbourg, est enfermé au secret dans la forteresse de Schüsselbourg, après une entrevue avec l'impératrice. Le 17 mars 1756, Razoumovski est  promu général-feldmaréchal sans avoir exercé aucun commandement et sans rien connaître à l'art ni à la vie militaire. 
1756-1762: La Russie participe à la Guerre de Sept ans contre la Prusse. 
1757: fondation de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg (ou Acadamie des trois arts: architecture, sculpture et peinture). 
1759: Guerre de Sept ans. Les troupes russes battent les Prussiens de Frédéric le Grand à Kunersdorf et occupent Berlin. Le roi de Prusse est sauvé par la mort de l'impératrice et l'accession au trône de Pierre III, de culture allemande, qui met fin aux hostilités. 

Vers la fin des années 1750, la santé de l'impératrice se dégrade; elle s'évanouit fréquemment; elle se renferme sur elle-même; tout l'irrite et elle refuse les médicaments; il est interdit de prononcer le mot "mort" en sa présence. Elle décède le 25 décembre 1761.  Élisabeth 1ère laisse après elle de nombreuses réformes qui sont à mettre au crédit de son cousin, Pierre Chouvalov, qui dirigea les affaires intérieures pendant la majeure partie de son règne. Le Sénat réorganisé détient la totalité du pouvoir législatif et administratif. La noblesse se voit octroyer le privilège exclusif de posséder des terres habitées par des serfs; elle gagne du pouvoir au niveau local tandis que ses obligations envers l'État sont réduites. Un moratoire sur la peine de mort met un terme aux exécutions capitales pendant la durée du règne. Pour redresser une situation financière difficile, par suite des dépenses excessives des règnes précédents, les impôts sont augmentés mais les arriérés ne sont pas réclamés; les exportations par la mer Blanche et les mines de l'Oural sont affermées. Bien que peu cultivée, Élisabeth s'efforce d'introduire en Russie la culture européenne, comme le fit son père. Elle invite des étrangers renommés, dont plusieurs peintres français. C'est de son règne que date l'usage par la noblesse russe de la langue française qui durera jusqu'à la révolution de 1917. Avec Élisabeth 1ère disparaît la dynastie des Romanov proprement dite; les empereurs suivants porteront ce nom mais ne seront plus d'origine russe.   

Les Romanov de la branche des Holstein-Gottorp 

1761-1762: Règne éphémère de Pierre III, duc de Holstein-Gottorp, empereur de Russie  

Pressenti pour devenir roi de Finlande lors de la tentative de création du royaume de Finlande, en 1742, Pierre III est le premier souverain russe de la branche des Holstein-Gottorp, qui reprit le nom des Romanov, et régna en Russie jusqu'en 1917. Orphelin de sa mère, la grande-duchesse Anna Petrovna, fille de Pierre le Grand, trois mois après sa naissance, puis de son père à 11 ans, il reçoit une éducation militaire particulièrement sévère, dès son plus jeune âge. Chétif, il est puni plus que de raison par ses maîtres pour la moindre faute. Il en gagne une profonde aversion pour les sciences. En revanche, il prend goût aux parades, aux aventures amoureuses, à la boisson et aussi à la musique, en particulier au violon. Sa tante, Élisabeth 1ère, le mande à Saint-Pétersbourg en 1742, pour en faire son héritier, et assurer ainsi la succession de la couronne dans la descendance de son père. L'adolescent de 14 ans s'ennuie dans sa nouvelle patrie où il se distrait en torturant cruellement les animaux, chiens et chats, sous les yeux horrifiés des courtisans et de sa femme, Sophie d'Anhalt-Zerbst, la future Catherine II, une Allemande, qui l'a épousé en 1745, dans l'espoir de devenir un jour impératrice de Russie.  

En 1756, pendant la Guerre de Sept Ans, le jeune homme, qui participe aux conseils de guerre, communique au roi de Prusse Frédéric II, qu'il admire, les plans de l'armée russe. Les militaires russes, qui l'appellent l'Allemand et suspectent sa trahison, le prennent en grippe. Il devient l'amant d'Élisabeth Romanovna Vorontsova, que sa famille verrait bien remplacer Sophie d'Anhalt-Zerbst. Après le décès d'Élisabeth 1ère, il sauve Frédéric II, qui envisageait de se suicider, en lui accordant une paix avantageuse. Il s'aliène encore un peu plus l'armée en l'obligeant à porter l'uniforme prussien et dégage la noblesse de ses obligations envers l'État, sauf en cas de guerre. Il amnistie Münnich, Biron et les autres Allemands exilés, ce qui le rend de plus en plus impopulaire.  

Au printemps 1762, il s'apprête à déclarer la guerre au Danemark, pour s'emparer du Schleswig qu'il compte annexer à son duché de Holstein. Il assigne son épouse à résidence à Peterhof, après l'avoir publiquement traitée d'imbécile, et rejoint ses troupes à Kronstadt. La tsarine, amie des philosophes et proche de l'opposition, qui craint pour sa vie, décide de tenter un coup d'État, avec l'aide de Nikita Panine et des frères Orlov (dont l'un, Gregori, est son amant) lesquels bénéficient de complicités dans les régiments Préobrajenski et Ismaïlovski. Le 28 juin 1762, le coup d'État, appuyé par des officiers et soldats de la Garde, réussit au delà de toutes les espérances. Catherine se proclame impératrice autocrate et les hauts dignitaires, les personnalités de la cour, les fonctionnaires gouvernementaux lui prêtent serment. Lâché par tout le monde, Pierre III est arrêté et emprisonné dans la propriété de Rocha, près de Saint-Pétersbourg. Le 6 juillet, il est assassiné par Alexis Orlof et ses gardiens dans des circonstances non élucidées; officiellement, on annonce que sa mort est due à des coliques hémorroïdales. Il est inhumé, avant d'avoir été couronné, dans le cimetière du monastère Saint-Alexandre-Nevski. Paul 1er fera exhumer sa dépouille et transférer son cercueil dans la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul, avec la couronne impériale placée sur sont tombeau. 

Catherine II déploya les plus grands efforts pour déconsidérer Pierre III auprès des générations futures. Pourtant, au cours des 186 jours de son règne, plusieurs mesures positives furent prises: la renaissance de la flotte russe commença; la Chancellerie des Affaires secrètes, qui terrorisait la population fut supprimée; un oukaze sur la libération de la noblesse du service militaire obligatoire fut promulgué. 

1762-1796: Règne de Catherine II, la Grande, née Sophie Augusta Fredericka d'Anhalt-Zerbst 
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Catherine II impératrice de Russie - Source: Gallica
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Dotée d'un appétit sexuel hors du commun, la nouvelle tsarine aura de nombreux amants. Cavalière émérite, elle chevauche aussi bien à califourchon qu'en amazone. Nikita Panine, ministre des Affaires étrangères, crée l'Accord du Nord entre la Russie, La Pologne, la Suède, et peut-être l'Angleterre, contre la ligue des Bourbons-Habsbourg (France, Espagne, Autriche). Dès son accession au trône, Catherine II s'aperçoit que le trésor est vide, que les fonctionnaires se livrent à la concussion et que le monde paysan s'agite; elle décide de reprendre la politique de réformes de Pierre le Grand, en s'appuyant sur l'expérience des étrangers compétents qu'elle attire en Russie. Elle attirera aussi des Allemands de basse extraction sur la terre russe pour peupler les steppes le long de la Volga. Princesse allemande, Catherine a peut-être du sang russe dans les veines car le bruit court qu'elle pourrait être la fille du diplomate Ivan Ivanovitch Betskoï, bruit accrédité par les attentions qu'elle lui porte: elle lui baise les mains et lui permet de s'asseoir en sa présence quand les autres doivent rester debout; lors d'une saignée, il lui arrive de souhaiter que tout son sang allemand s'en aille et qu'il ne lui reste que son sang russe. Elle parle couramment le russe, se débrouille en italien, comprend l'anglais et considère le français comme sa langue maternelle; elle correspond avec Diderot et Voltaire en français. Passionnée de collections, elle accumulera les tableaux et fournira ainsi une grande partie des fonds de l'Ermitage. Comme il n'y a pas d'ambassadeur de France en Russie, Louis XV y envoie incognito le chevalier d'Eon déguisé en femme! 

1762: un oukase garantit aux étrangers qui s'installent en Russie la liberté religieuse, des subventions pour édifier des lieux du culte, une dispense de service militaire et une exemption fiscale de cinq ans. Les nobles obtiennent le monopole d'utilisation du travail des serfs (mais cela ne concerne ni l'industrie, ni le commerce, ce qui incite les paysans qui le peuvent à se livrer à ces activités). Le pouvoir des propriétaires fonciers sur les serfs va être renforcés à plusieurs reprises. En août, Catherine II rend visite à Ivan VI, dans sa cellule de Schüsselbourg; elle pense le faire entrer dans les ordres et l'envoyer dans un lointain monastère; mais cette idée n'aura pas de suite.   
1763: un oukase impose aux paysans le coût des troupes envoyées pour briser leurs révoltes, preuve, s'il en était besoin, qu'ils supportent de moins en moins le pouvoir qu'exercent sur eux les propriétaires fonciers. 
Un autre oukase favorise l'accueil en Russie d'agriculteurs étrangers; des milliers d'Allemands et de Hollandais affluent, notamment des Mennonites fuyant les persécutions religieuses. De nombreux artistes et savants étrangers vont également venir en Russie dont les Français Diderot, Falconet et Vigée-Lebrun.  Des maisons d'éducation sont fondées à Moscou et Saint-Pétersbourg. L'impératrice cherche à accréditer l'idée que la Russie participe à l'idéologie des Lumières. Mais le message ne passe pas toujours et on l'entend traiter ici et là de furie, de Grand Turc de Saint-Pétersbourg ou de vautour impérial! 
1764: dans la nuit du 4 au 5 juillet, une tentative de coup d'État visant à replacer Ivan IV sur le trône échoue; l'empereur emprisonné, qui porte, dit-on, un masque de fer, est assassiné par ses geôliers prévenus à temps qu'on allait essayer de le libérer; on l'enterre dans l'enceinte de la forteresse en un lieu resté inconnu. Le 15 septembre, le sous-lieutenant Vassili Mirovitch, du régiment d'infanterie Smolenski, auteur de la tentative de coup d'État, est décapité à Saint-Pétersbourg. On soupçonne Catherine II d'avoir tiré dans l'ombre les ficelles de ce soi-disant complot. Catherine place son amant du moment, Stanislas Auguste Poniatowski, sur le trône de Pologne. Elle sécularise les terres ecclésiastiques, faisant passer des millions de paysans sous la gestion du Collège de l'Economie, ce qui a pour résultat d'accroître les rentrées fiscales. L'autonomie de l'Ukraine est supprimée, l'hetmanat est aboli, les privilèges des Cosaques sont réduits, mais ceux de la noblesse, pilier du régime, sont renforcés. Un Institut pour jeunes filles nobles est fondé à Saint-Pétersbourg. Le Musée de l'Ermitage voit le jour; Catherine y dépose les 225 tableaux de la collection de Frédéric II qu'elle a achetés à Berlin à un marchand d'art que le roi de Prusse, dont les finances étaient mal en point, après la guerre de Sept ans, ne pouvait pas payer. 
1765: Catherine achète la bibliothèque de Diderot dont l'écrivain est nommé le bibliothécaire, avec 50 ans d'émoluments payés d'avance, c'est-à-dire jusqu'à 103 ans, ce qui est une manière élégante (et fastueuse) de le tirer de ses embarras financiers. Une société savante, la Société d'études économiques, voit le jour.  
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Votre Diderot est un homme extraordinaire : je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires : j'ai été obligé de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de ses gesticulations. 
Catherine II à Mme Geoffrin
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Le Danemark rejoint l'Accord du Nord. Les îles Aléoutiennes, au sud-ouest de l'Alaska, sont rattachées à la Russie. 
Les propriétaires fonciers reçoivent le pouvoir de condamner leurs serfs aux travaux forcés. 
1766: dans son Instruction pour la commission législative (Nakaz) Catherine II donne sa définition du monarque  éclairé, qui doit être absolu, et poursuivre comme objectif la "Gloire des citoyens, de l'État et du Souverain". 
1767: Catherine II interdit aux paysans de porter plainte contre leurs propriétaires. 

1768: Pallas est désigné par l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg pour faire partie, en qualité de naturaliste, de l'expédition scientifique chargée d'observer en Sibérie le passage de la planète Vénus sur le disque du soleil. Pendant six ans, il explore successivement le cours du Laïk, les bords de la mer Caspienne, les monts Oural et Altaï, les alentours du lac Baïkal jusqu'à la frontière chinoise, le Caucase et différentes parties de la Russie méridionale. Il en ramène une "Description du Tibet", publiée pour la première fois en 1776, qui n'est en fait qu'une transcription des récits de lamas tibétains vivant en Mongolie, suivie d'une narration des fêtes et cérémonies qui eurent lieu entre le 22 juin et le 12 juillet 1729, dans le petit village d'Ourga, pour célébrer la réincarnation du Kutuktu (Bogdo-Gegheen). 

1768-1774: une nouvelle guerre oppose la Turquie à la Russie qui souhaite obtenir le passage de la flotte marchande russe à travers la mer Noire jusqu'à la Méditerranée. 
1768: fondation de la Banque des Assignats; le papier-monnaie est mis en circulation en Russie. 
1769: premier emprunt extérieur à Amsterdam. Création de l'Ordre de Saint-Georges. 
1770: la victoire navale russe de Tchesmé, le 26 juin, est présentée comme un triomphe de la civilisation sur la barbarie. 

1771: apparition de la secte des castrats dans la région de l'Oural. En se privant de leurs attributs sexuels, les membres de la secte pensent obéir à une injonction divine et atteindre la pureté absolue. L'un des principaux membres de cette secte, Kondratii Selivanov, condamné au knout et à la déportation en Sibérie, s'échappera, et se proclamera le fils de Dieu incarné en Pierre III.  
Révolte de la Peste à Moscou. 

1772: premier partage de la Pologne: la Russie reçoit d'anciennes terres de la Rus': Polotsk, Vitebsk, Gomel et Mogilev, en Biélorussie. 
En juin, la flotte russe, appelée par un soulèvement contre la Sublime Porte, débarque des canons et des troupes à Beyrouth (Liban). On pense que la Syrie est à la merci des Russes et les chrétiens commencent à se réjouir. Mais les troupes débarquées s'en retournent après avoir pillé la ville. 
Une jeune femme qui prétend être la fille d'Élisabeth 1ère et de son amant, le cosaque Alexandre Razoum, commence à faire parler d'elle en Europe. Après avoir usé de différentes identités, elle finira par se faire appeler la Tarakanova et recevra l'appui des milieux polonais, dont celui du prince Radziwill, désireux de secouer le joug que Catherine II impose à une partie de leur pays. 
1773: un incendie ravage la ville sibérienne de Krasnoïarsk dont beaucoup de maisons étaient en bois. Le tsarévitch Paul épouse Augusta-Wilhemine-Louise, princesse de Hesse-Darmstadt, une Allemande.  
1773-1774: une insurrection paysanne dirigée par le cosaque Pougatchev, qui prétend être Pierre III, et s'engage à chasser l'usurpatrice allemande du trône de Russie, éclate contre le durcissement du servage et les réformes centralisatrices autocratiques. Ce mouvement, qui a menacé Moscou et s'est répandu jusqu'en Sibérie, porte un rude coup à l'économie du pays; beaucoup d'usines sont détruites. Souvorov, qui se bat contre les Turcs, doit être rappelé pour le réduire. Pougatchev, battu, se réfugie auprès des Cosaques du Don qui le livrent. Mais l'impératrice, qui envisageait de rédiger un nouveau code (Nakaz), est sérieusement refroidie. 

1774: le traité de Kutchuk-Kaïnardji, avec l'Empire ottoman, ouvre l'accès de la Russie à la mer Noire et lui accorde la protection des chrétiens de Constantinople, de Moldavie et de Valachie. La Crimée et le Kouban se séparent de la Turquie et accèdent à l'indépendance. L'impératrice de Russie rêve de démembrer l'Empire ottoman, comme elle a démembré la Pologne.   

Catherine II épouse secrètement son amant Gregori Potemkine. Elle confie à Alexis Orlof le soin d'enlever en Italie la Tarakanova qui continue d'intriguer. Orlof, commandant de la flotte russe en Méditerranée, fait courir le bruit de sa disgrâce. La Tarakanova lui écrit. Une rencontre a lieu. C'est le coup de foudre! Orlof s'engage à aider la Tarakanova à accéder au pouvoir et lui propose de l'épouser. Le mariage doit être célébré sur le bateau du futur époux. A peine la jeune femme a-t-elle mis les pieds sur le navire qu'elle est arrêtée. Elle est transférée à Saint-Pétersbourg où on l'interroge sans ménagement. Comme elle s'obstine à se prétendre la fille d'Élisabeth 1ère, elle est jetée dans une forteresse où elle meurt en crachant du sang, le 4 décembre 1775, probablement de tuberculose. Rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'elle n'était pas l'héritière légitime du trône de Russie: les faux tsars et fausses tsarines, mais aussi le meurtre politique, font partie des traditions russes! 

1775: les serfs sont autorisés à pratiquer un petit négoce, en particulier à Moscou et à Saint-Pétersbourg. 
Une réforme administrative vise à réduire la dimension des gouvernements et à séparer la justice du pouvoir exécutif. Son objectif est de mettre fin aux autonomies locales. Afin d'obtenir l'adhésion de la noblesse à cette réforme, cette réforme lui octroie davantage de poids dans les organes de gouvernement des provinces et des régions. 
Pougatchev est écartelé à Moscou. 
La Siètch (camp fortifié) des Cosaques du Don est liquidée. Le servage est introduit en Ukraine. 
1776: le tsarévitch Paul, devenu veuf, épouse Sophie-Dorothée-Augusta-Louise, princesse de Wurtemberg, une autre Allemande. 
1778: Catherine la Grande achète la bibliothèque de Voltaire (trois fois son prix, sans compter les cadeaux). 
1778-1779: la Russie agit comme médiateur dans le conflit qui oppose la Prusse à l'Autriche. 
1779: le 13 mai, le traité de Teschen met fin à la Guerre de Succession de Bavière entre l'Autriche et la Prusse. La France et la Russie sont garantes de ce traité. 

1780: la Russie s'efforce de protéger la liberté des mers pendant la guerre d'indépendance des États-Unis (Déclaration de la neutralité armée pour assurer la liberté de commercer et de naviguer). 

1781: Panine est limogé. Signature d'un pacte austro-russe. 
1782: Catherine signe l'oukaze sur l'instauration d'un service spécial de surveillance dans les douanes afin d'éviter l'introduction illicite de marchandises en Russie. 
1783: le traité de Gueorguievski place la Géorgie orientale sous protectorat russe. La Crimée est annexée à la Russie par Potemkine devenu prince de Tauride; son khanat avait résisté jusque là grâce au protectorat ottoman.  
1784: la base navale de Sébastopol est fondée par Potemkine. Chelikov crée le premier établissement russe en Alaska, un comptoir de traite de fourrures imposé aux Indiens locaux à coups de canons. 
Catherine rédige ses Instructions pour l'éducation des grands-princes à l'intention de son fils Paul et de ses petits-fils Alexandre et Constantin; elle y demeure attachée à l'esprit des Lumières et à l'autocratie. 
1785: la Charte de la noblesse, ratifiée le 21 avril, reconnaît aux nobles le droit de pétition, celui de vendre leurs terres, les exonère du service militaire et accroît leurs droits et leurs pouvoirs. La Charte des villes attribue une certaine autonomie à celles-ci. Les prérogatives accordées à la noblesse en 1775 sont confirmées. Catherine renonce à assouplir le servage devant l'hostilité de la noblesse, au contraire, on l'a dit, elle l'a étendu à l'Ukraine. Les réformes profitent exclusivement à l'aristocratie; il est interdit aux paysans de se plaindre contre leurs seigneurs; jamais les serfs n'ont été aussi misérables; sous ce règne, 400 000 paysans d'État sont livrés à des nobles de service. L'Église perd ses privilèges fiscaux et économique, même si l'impératrice ne cesse de lui manifester ostensiblement son respect. 
1787: l'Empire ottoman entre à nouveau en guerre contre la Russie. 
1788-1790: la Russie est en guerre contre la Suède qui cherche à récupérer les terres perdues du temps de Pierre le Grand. 
1790: après la défaite de la flotte russe à Svenskund, un traité de paix est signé à Verel avec la Suède. Alexandre Radichtchev, qui présentait les conditions de vie déplorables des serfs dans son ouvrage "Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou", est déporté en Sibérie. 
1791: le khanat de Boukey (Kazakhstan) est placé sous tutelle russe. La Russie avance en Asie centrale. 
Un décret précise les territoires où sont confinées les communautés juives accrues par les partages de la Pologne. 
Catherine prophétise la venue d'un nouveau Gengis khan, pour ramener l'Europe à la raison, si la Révolution française se propage.  
1792: le traité de Iassy (ou Jassy), qui met fin à la guerre avec l'Empire ottoman, confirme celui de Kutchuk. Grâce aux victoires de Souvarov, la Russie obtient la reconnaissance de l'annexion de la Crimée et d'autres concessions territoriales. 
Catherine s'en prend aux martinistes, adeptes d'un courant ésotérique judéo-chrétien, et persécute les loges maçonniques suspectées de diffuser l'idéologie révolutionnaire; Nicolas Novikov, fondateur d'un cercle franc-maçon, un libéral qui a placé de grands espoirs sur l'avènement au pouvoir de l'impératrice, et a même participé à son coup d'État, condamné à mort, voit sa peine commuée en déportation. 
1793: second partage de la Pologne. La Russie reçoit Minsk (Biélorussie), qui fit aussi partie de l'ancienne Rus'. Alexandre, le petit-fils préféré de Catherine à qui elle a donné le palais de Tsarskoïe Selo qui porte son nom, et qui deviendra l'empereur Alexandre 1er, épouse la princesse de Baden-Baden, Louise-Marie-Augusta; une nouvelle Allemande entre dans la famille des Romanov. 
Après l'exécution de Louis XVI, Catherine, qui considère l'égalité comme une monstruosité, jette l'anathème à une France qui, selon elle, devrait disparaître. Les Français résidant en Russie doivent jurer haine à la Révolution et fidélité à la religion et au roi Louis XVII. Catherine envisage une intervention armée sur le Rhin après avoir rompu les relations diplomatiques avec la France. 
1794: la Pologne se soulève sous Kosciuszko pour recouvrer son indépendance. C'est un échec. 
1795: troisième partage de la Pologne. La Russie reçoit Brest-Litovsk, ancien territoire des Chevaliers teutoniques. Au total, grâce aux partages de la Pologne, la Russie s'est progressivement agrandie de la Biélorussie, la Volhynie, la Courlande, la Podolie et la Lituanie. Elle compte désormais 37,3 millions d'habitants. La Grande Catherine, ainsi que les tsars Nicolas 1er et Nicolas II, s'attacheront à russifier à marches forcées la Biélorussie. 
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Catherine II donnant congé à François et Brunswick - Source: Gallica
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Sous Catherine II, la Russie poursuit son expansion et accroît son influence en Europe. L'impératrice encourage la colonisation de l'Alaska et l'établissement des Allemands sur la Volga. Elle achève les réformes de Pierre le Grand, dont elle est la véritable continuatrice, et rêve de faire de la Russie la première puissance du nord en l'ancrant fermement parmi les premières nations du continent européen. En réunissant la Baltique à la Caspienne et à la mer Noire, elle compte rendre incontournable le passage du commerce avec  l'Asie à travers son pays.  

Au cours du 18ème siècle, la croissance démographique est remarquable. La population reste à 90% paysanne et se concentre sur les terres noires les plus riches; mais de nombreux paysans s'enfuient vers la périphérie ou dans les bandes cosaques, dont la liberté est respectée, car elles fournissent la cavalerie légère de l'armée, pour échapper à un servage de plus en plus pesant. La culture, par assolement triennal, avec des variantes tenant compte des spécificités régionales, est encore archaïque mais l'usage du fer se développe ainsi que l'emploi de la charrue. Le poids de la fiscalité, en argent et en nature (corvée), qui pèse sur la paysannerie, est de plus en plus lourd. L'industrie russe connaît un certain développement; la Russie est même le premier producteur mondial de fer, de fonte et de cuivre. Catherine II renforce, au cours de son règne, le caractère protectionniste des tarifs douaniers, en 1766, 1782 et 1796, ce qui ne semble que très peu  freiner les échanges commerciaux. La croissance de ces derniers contribue à faire naître une classe de marchands qui s'organisent en guildes jouissant de privilèges. Mais la volonté réformatrice de la souveraine est freiné par le sous-développement économique, culturel et surtout politique du pays toujours régi par un pouvoir de type féodal basé sur l'asservissement de la majeure partie de la population.  

L'impératrice ferme les yeux sur la situation réelle de la vaste contrée qu'elle dirige; lorsqu'elle voyage, Potemkine jalonne son chemin de villages fictifs peuplés de comédiens qui s'efforcent de lui montrer combien ses peuples sont heureux. Elle augmente les pouvoirs de la noblesse, garante du maintien de l'ordre social, mais celle-ci ne représente qu'à peine 1% de la population. Le clergé orthodoxe est soumis à l'État; Catherine II admet le bouddhisme comme religion officielle, manifestant ainsi son intérêt pour l'Asie; dès lors, les bouddhistes russes considèrent les empereurs comme des réincarnations. La Russie est en train de se transformer en un État dominé par trois ordres privilégiés: la noblesse, le clergé et la bourgeoisie urbaine, en laissant sur le bord du chemin l'immense majorité paysanne qui se reconnaît dans les révoltes armées entreprises au nom de quelque faux tsar.  

D'abord amie des philosophes, Catherine II s'en éloigne après 1789. A partir de la Révolution française, les souverains russes sont confrontés à ce problème: comment ouvrir le pays aux influences occidentales tout en le protégeant des idées pernicieuses venues de l'étranger? Se replier sur les valeurs traditionnelles de la Russie ou s'occidentaliser, tel sera le dilemne qui se posera aux élites russes jusqu'en 1917. 

Durant les dernières années de sa vie Catherine II souffre de diverses maladie; elle meurt le 6 novembre 1796 d'une hémorragie cérébrale. Le bilan de son règne est contrasté. Comme elle le souhaitait, elle laisse le souvenir d'une souveraine illustre, mais un trésor à sec et le désordre dans son pays. L'armée est dans un piteux état; les cavaliers savent à peine monter à cheval. Dans les bureaux, les affaires en souffrance s'entassent. La corruption règne partout; sans pots de vin on ne peut pas espérer résoudre une affaire. l'imprévoyance se répand dans la population: on déboise pour se faire de l'argent sans se soucier de replanter. L'impératrice a su s'entourer de gens propres à satisfaire ses plaisirs et à régler les affaires en puisant dans la petite noblesse plutôt que la grande par crainte de cette dernière; le favoritisme coûte cher (95,5 millions de roubles d'après des calculs), les guerres aussi et les recettes de l'Etat sont inférieures à ses dépenses; le prix des produits de première nécessité, pain et sel, augmente, le nombre des serfs aussi, Catherine distribuant les paysans à ses favoris et aux dignitaires. Bref, la grande impératrice n'a pas facilité la tâche des ses successeurs.     

1796-1801: Règne de Paul 1er. Duc de Holstein-Gottorp, empereur de Russie, grand maître de l'Ordre de Malte  

Compte tenu des moeurs de sa mère Catherine II, l'ascendance du nouvel empereur est douteuse. Élevé par Panine, un des plus grands érudits de Russie, il a reçu une brillante éducation, il parle français et d'autres langues slaves et allemandes, connaît la littérature française, l'histoire, la géographie et les mathématiques; il apprécie ce qui est beau et  possède les bonnes manières, toujours poli avec les femmes, il n'est pas dépourvu d'humour; il est aussi très religieux et déteste la débauche. Mais il est surtout obsédé par la mort de celui qu'il pense être son père et craint de subir le même sort de la part de sa mère, à l'écart de laquelle il a été élevé sous la surveillance d'Elisabeth 1ère. Il participe à diverses intrigues sous le règne de Catherine II. Veuf de bonne heure d'un premier mariage, sa mère le marie une seconde fois à Sophie-Dorothée de Wurtemberg (Maria Feodorovna en russe), une Allemande. Les jeunes mariés, qui auront dix enfants, voyagent en Europe, notamment en France sous les noms d'emprunt de comte et comtesse du Nord. L'impératrice lui donne le domaine de Pavlovsk, puis celui de Gatchina; ce dernier domaine a appartenu à Grigori Orlof, un des amants de sa mère et des tombeurs de son père (humour noir de la grande tsarine?); il se plaît à y faire manoeuvrer des soldats selon le modèle prussien. Catherine II souhaitait transmettre la couronne à son petit-fils Alexandre mais Paul fait brûler tous les documents relatifs à la succession. Une de ses premières décisions consiste à réaménager Pavlovsk en l'agrandissant pour en faire sa résidence. Il va poursuivre la politique anti-révolutionnaire de Catherine II.  

1796: Création de nouvelles divisions de la Garde : Hussards de la Garde, régiments de Cosaques, bataillon d'artillerie, régiment des Chevaliers-gardes; des réformes visent à remettre sur pied une armée bien mal en point, certains s'en moqueront, mais elles contribueront à forger l'armée russe du futur.  

La dépouille mortelle de l'empereur Pierre III est transférée dans la cathédrale Pierre et Paul; le nouveau tsar n'a jamais pardonné à sa mère l'assassinat de son père; de plus, celle-ci l'a tenu soigneusement à l'écart du pouvoir pendant tout son règne; elle a même fait courir le bruit, manifestement faux, afin de légitimer ses droits au trône, qu'il n'était pas le véritable tsarévitch, lequel, mort-né, aurait été remplacé par un petit finnois sur ordre de l'impératrice Elisabeth. 

Paul 1er s'efforce de remettre de l'ordre dans le pays et dans l'Etat. Il oblige les fonctionnaires à travailler, lutte contre la corruption, fait fondre l'argenterie du palais pour battre monnaie et combler les déficits, prend des mesures pour faire baisser le prix du pain et celui du sel,  pour préserver les forêts et protéger les édifices des incendies. Il fonde la Haute Ecole de Médecine de Saint-Pétersbourg.  

1797: L'activité de Paul 1er est intense: cette année, il ne prépare pas moins de 595 documents législatifs. Il veut tirer la Russie de la stagnation. Mais il éprouve des difficultés à trouver de bons conseillers. 

Paul 1er modifie la loi de succession au trône: la primogéniture mâle remplace le libre choix du monarque régnant imposé par Pierre le Grand.  

Selivanov, animateur de la secte des castrats, est arrêté à Saint-Pétersbourg et mis dans un asile d'aliénés.  

Paul 1er renforce l'autocratie et réduit les libertés de la noblesse; il rétablit l'obligation du service actif dans l'armée et les châtiments corporels des nobles. Cette volonté de renforcer l'autorité impériale prend parfois des formes bizarres; c'est ainsi qu'il interdit la valse parce qu'elle amène les danseurs à tourner le dos à l'empereur! Il bannit aussi le port des chapeaux ronds, des bottes à revers, des pantalons courts, la coiffure à la française et chasse du vocabulaire les mots citoyen, patrie, club, société et révolution, même lorsqu'il s'agit de celle des astres, par haine de la Révolution. Mais ces mesures autoritaires sont contrebalancées par d'autres qui peuvent être considérées comme d'inspiration libérale. Il réduit les corvées imposées aux serfs et les interdit les dimanches et jours de fête; les paysans ne peuvent plus être vendus aux enchères sans la cession des terres; ce sont les premiers pas en direction de la suppression du servage. Des écrivains et intellectuels exilés par sa mère (Radichtchev, Novikov) ainsi que des insurgés polonais (Kosciuszko) se voient autorisés à revenir en Russie, où ils sont cependant placés en résidence surveillée. Les Vieux Croyants obtiennent le droit de construire des églises et de pratiquer leur culte. Les francs-maçons sont tolérés. 

1798: pris d'une frénésie de travail, Paul 1er prépare cette année là 509 documents législatifs. L'oukaze interdisant la vente des paysans serfs sans celle des terres est promulgué.  

L'empereur de Russie fait la paix avec la Turquie pour mieux s'en prendre à la République française. 

Un émigré français, Freund, après bien des péripéties, se trouve en Crimée. Il observe que les Juifs de la région tiennent Bonaparte, qui conquiert l'Égypte, pour un messie chargé de délivrer les lieux saints!  

1798-1800: Paul 1er participe à la seconde coalition contre la France républicaine. Il est vrai que, lors de la conquête de Malte, sur le chemin de l'Egypte, les Français ont expulsé l'ambassadeur de Russie et menacé de couler tout navire russe qui approcherait des côtes maltaises. D'abord victorieuse en Italie, l'armée russe, dirigée par Souvorov, est battue par Masséna en Suisse, tandis qu'un corps expéditionnaire austro-russe est tenu en échec en Hollande par Brune. La flotte russe d'Outchakov s'empare néanmoins des îles Ioniennes en Méditerranée, ce qui amène les chevaliers de l'Ordre de Malte, dont l'île, conquise par Bonaparte, est sous domination française, à élire l'empereur de Russie grand-maître, élection qui ne sera pas ratifiée par le pape. Mécontent du faible secours apporté par ses alliés anglais et autrichiens, auxquels il impute les déboires de l'armée russe en Suisse, et reconnaissant à Bonaparte de lui avoir renvoyé ses soldats prisonniers vêtus de neuf, Paul 1er change de camp et adhère à la Ligue des Neutres, qui vise à interdire la Baltique aux navires anglais. Cette nouvelle politique risque d'entraîner des conséquences négatives pour l'économie russe dont le commerce avec l'Angleterre est important; elle est donc mal accueillie par la classe des propriétaires. 
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Paul 1er en habit de grand maître de l'Ordre de Malte 
Source: Les Tsars russes
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1799: l'activité de Paul 1er faiblit à peine, il prépare cette année là 330 documents législatifs. L'empereur décide de participer au financement de la Compagnie russe d'Amérique montrant ainsi sa volonté de développer des rapport commerciaux avec l'Amérique.  
1800: Paul 1er prépare encore cette année là 469 documents législatifs.  
1801: publication d'un Manifeste sur le rattachement de la Géorgie à la Russie. Un corps expéditionnaire est préparé en vue d'une opération militaire en Inde. Une conspiration, peut-être soudoyée par l'Angleterre, s'organise autour des comtes Pahlen et Panine, alliés à l'amiral José de Ribas, un aventurier napolitano-espagnol. La mort de Ribas retarde l'exécution du complot qui est repris par un groupe d'officiers dirigés par le général Bennigsen, avec la consentement d'Alexandre, fils de l'empereur. Paul 1er est tiré du sommeil, dans sa chambre, après un dîner bien arrosé, pour signer son abdication; comme il résiste, les conjurés le frappent à coups d'épée, l'étranglent, puis le jettent au sol où ils le piétinent à mort. Le général Zoubov annonce alors à Alexandre 1er son accession au trône. Le nouveau tsar, qui ne souhaitait certainement pas la mort de son père, portera désormais toute sa vie le poids de cette tragédie dont il s'estimera responsable. 

Pendant son règne trop court pour que l'on puisse tirer un bilan objectif, Paul 1er s'est efforcé de faire à peu près le contraire de sa mère. Grand travailleur, il a oeuvré pour faire avancer son pays et il mérite sans doute mieux que la réputation du personnage fantasque, hautain, coléreux et versatile que ses détracteurs ont popularisée. 

1801-1825: Règne d'Alexandre 1er, empereur de Russie, roi de Pologne à partir de 1815  

Alexandre, que sa grand-mère aimait beaucoup et destinait au trône, a été élevé à la française, notamment par le colonel suisse Frédéric-César de La Harpe. C'était un homme au caractère réservé, soupçonneux, pétri d'amour-propre, mais cultivé, intelligent et diplomate. Profondément marqué par le triste sort de son père, il commence par se montrer réformateur aidé par un Comité secret composé de ses jeunes amis (Adam Czartoryski, Pavel Stroganov, Nikolaï  Novossiltsev). Au cours de quatre années de travail, le Comité publie des manifestes qui rétablissent les édits de Catherine II sur les privilèges de la noblesse et des villes, abrogent les interdictions auxquelles étaient soumises les industries, réhabilitent les personnes disgraciées, autorisent l'achat de terre sans distinction de rang ou de titre etc. Pendant cette période, un grand nombre d'établissements d'enseignement sont créés, dont les Universités de Kharkov, Kazan,  Dorpat (Tartu), Vilno (Vilnius), tandis que des établissements existants sont rénovés. Ces "beaux jours", d'après Pouchkine, exercent une influence positive sur la démographie. Alexandre 1er envisage de doter la Russie d'une constitution, et octroie au Sénat un droit de remontrance; il encourage l'émancipation des serfs. Secrètement jaloux de Napoléon, il se montre un adversaire résolu de la France impériale. Mais, malgré cela, il reste fidèle à la culture française et fait venir en Russie des musiciens et des troupes de théâtre; Boieldieu y reste de 1804 à 1810 et Mademoiselle George de 1808 à 1812. 

1801: rattachement de la Géorgie à la Russie; 
1802: remplacement des Collèges par des Ministères. 
1803-1806: première expédition aurour du monde de I. Kruzenstern et Y. Lissianski qui font escale aux îles Marquises. 
1805: la Russie, qui participe à la troisième coalition contre la France, est battue à Austerlitz. Construction de la chapelle Sainte-Parascève, à Krasnoïarsk, sur l'emplacement de la tour de garde de l'ancien poste cosaque qui dominait les environs. 
1806-1812: guerre russo-turque. 
1807: la Russie, qui lutte aux côtés de la Prusse, après avoir résisté à Eylau, est sévèrement battue à Friedland. Au traité de Tilsitt, elle change de camp, s'allie avec la France et s'engage à respecter le Blocus continental institué par Napoléon pour ruiner l'Angleterre, ce qui lui vaut la mansuétude du vainqueur qui ne lui prend aucun territoire.  

Le traité de Tilsitt, qui concrétise le renversement des alliances en Europe, transforme la Russie et l'Angleterre en rivales en Afghanistan amorçant ce que l'on appellera Le Grand Jeu, expression qui symbolise l'opposition des deux puissances en Asie. 

Cette année là est créée, par le colonel Pestel, l'Union du Salut, une société de la noblesse visant à libéraliser la société russe. Dissoute, elle prendra plus tard le nom de l'Union du bien public dédiée à la propagation de l'éducation dans toutes les classes de la société et à la lute contre les abus et la prévarication. D'abord politiquement modérée, cette Union pense appuyer son action sur le "libéralisme" verbal de l'empereur Alexandre. Dans un second temps, déçue par l'absence d'actes concrets du pouvoir, elle verse vers le régicide. Mais des dissensions surgissent entre ses membres sur le régime à mettre en place après l'assassinat de l'empereur; une partie préconise une république ouverte à toutes les classes de la société, et une autre partie souhaite l'avènement dun régime aristocratique laissant à l'écart la majorité de la population. Cette incapacité à se mettre d'accord sur un projet commun entraîne la dissolution de l'Union. Mais certains de ses membres se retrouveront parmi les décabristes. 
  
1808: A Erfurt, Alexandre 1er renouvelle son alliance avec Napoléon; la France aura les mains libres en Espagne et, en contrepartie, la Russie, qui s'empare de Grodno, pourra conquérir la Finlande sur la Suède et s'étendre dans les Balkans et le Caucase; mais l'entente entre les deux pays est loin d'être parfaite et de nombreux points de friction demeurent (Turquie, Pologne...); le tsar adhère d'abord au projet d'invasion de l'Inde par les deux puissances que Napoléon lui soumet, mais cette adhésion restera sans suite.   

Une armée cosaque de Sibérie (communauté territoriale militarisée) est créée autour d'Omsk. Alexandre 1er demande à Speranski, fils d'un prêtre de l'épiscopat de Vladimir, qui  étudié successivement dans les séminaires de Vladimir et de Saint-Pétersbourg, de préparer un plan de réformes libérales inspirées de l'Europe occidentale, lequel sera ensuite soumis à la Douma et au Conseil d'Etat pour approbation. 

1809: la Russie, alliée de la France, se contente de faire de la figuration pendant le conflit qui oppose Napoléon à l'Autriche. Le traité de Frederikshaven met fin à la guerre russo-suédoise au bénéfice de la Russie. 

1810: un Conseil d'Etat est institué. 

le 13 décembre 1810, le duché d'Oldenbourg est annexé à l'empire français et son territoire est partagé entre les nouveaux départements français des Bouches-du-Weser, de l'Ems-Supérieur, de l'Ems-Oriental et des Bouches-de-l'Elbe, composés également d'autres territoires allemands. Cette annexion est motivée par le renforcement du contrôle de la façade maritime européenne, pour une application stricte du blocus continental. Le duc proteste contre cette annexion, il refuse de recevoir la principauté d'Erfurt en compensation, et se réfugie chez son neveu par alliance, le tsar Alexandre 1er, courroucé par cette spoliation des biens d'un membre de sa famille. 

1811: Le lycée de Tsarskoïe-Selo est fondé. La Russie, lasse du Blocus continental, dont les effets sont désastreux pour son économie, s'éloigne de la France. Alexandre 1er, qui redoute de subir le même sort que son père, prend ses distances avec Napoléon et commence à préparer son pays à l'éventualité d'une guerre contre lui. Il fait espionner le ministère de la Guerre français. Effrayé par l'opposition de la noblesse, il sacrifie Speranski qui est exilé à Perm, dans l'Oural; les réformes sont mises sous le boisseau!  

Le 15 août, jour de la saint Napoléon alors fête nationale française, l'empereur des Français admoneste publiquement et de manière très violente l'ambassadeur de Russie Kourakine; cette algarade, malgré les raccommodements de façade qui suivront, annonce les événements de 1812. Comme on l'a vu plus haut, l'alliance franco-russe n'a jamais vraiment bien fonctionné.  

Le vétérinaire anglais Moorcroft, qui explore le Tibet, se rend compte que les Russes s'intéressent eux aussi à ce pays, et peut-être également aux Indes. Mais ses avertissements aux autorités britanniques restent pour le moment sans suite. 
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1812: en mai, le traité de Bucarest met fin à la guerre russo-turque qui dure depuis 1806; la Bessarabie est rattachée à la Russie. En juin, l'armée française, renforcée par des contingents prussiens et autrichiens, franchit le Niemen et entre en Russie; en septembre, la bataille de la Moskova (Borodino pour les Russes) tourne à l'avantage des Français qui occupent Moscou abandonnée par ses habitants, mais l'armée russe n'est pas détruite; Napoléon s'installe au Kremlin d'où il est temporairement chassé par l'incendie de la ville brûlée par les soins de son gouverneur, Rostopchine*; Alexandre 1er refuse toute négociation et considère l'incendie de Moscou comme une punition du ciel pour l'assassinat de son père (ce n'était pourtant pas la première fois que Moscou était la proie des flammes); Napoléon, contraint de battre en retraite, donne l'ordre au maréchal Mortier de faire sauter le Kremlin; la retraite désorganise et décime l'armée française; en décembre, les débris de cette armée, vaincue à la fois par la politique de la terre brûlée et par l'hiver, comme celle de Charles XII, repassent le Niemen (une page sur la campagne de Russie est ici). 

* Rostopchine a nié être l'auteur de l'incendie. Mais de nombreux témoignages occulaires affirment qu'il a bien était allumé par les Russes. 
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Deux héros russes de Borodino :  Bagration et Koutouzoff - Source : L'Ermitage
  
Moscou en 1812 
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... les Russes, comme tous les peuples soumis au despotisme, sont plus capables de dissimulation que de réflexion...  

On se rappelait Rome en voyant Moscou; non assurément que les monuments y fussent du même style, mais parce que le mélange de la campagne solitaire et des palais magnifiques, la grandeur de la ville et le nombre infini des temples donnent à la Rome asiatique quelques rapports avec la Rome européenne.  
 

Germaine de Staël
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La Grande Guerre Patriotique de 1812 est considérée en Russie comme un événement fondateur du patriotisme russe. Plus que les réformes de Pierre le Grand, elle élève la Russie au rang de puissance majeure européenne. 
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C'est en 1812 que naît Herzen, le père du socialisme russe, qui aurait inspiré le climat politique favorable à l'abolition du servage en 1861. 

1813: les Russes participent à la campagne d'Allemagne contre Napoléon; battus à Lutzen, Bautzen, Dresde, les coalisés l'emportent à Leipzig et l'armée française décimée est obligée de retraiter en direction du Rhin. Alexandre 1er se trouve souvent au coeur des combat sur le champ de bataille. 
1814: les Russes participent à la campagne de France qui se termine par la première abdication de Napoléon. Sous l'influence de la baronne von Krüdener, Alexandre 1er, en proie à une crise de mysticisme, se convertit à la Société biblique, une variante du méthodisme. Le 10 avril, il ordonne de célébrer la liturgie de la Pâque russe sur la Place de la Concorde où a été exécuté Louis XVI. Le 25 avril,  Alexandre 1er est proclamé "béni de Dieu" par le Conseil d'Etat, le Saint Synode, et le cabinet ministériel.  L'empereur de Russie se montre amical envers l'impératrice Joséphine et ses enfants.  
 
Le tsar décide la construction d'une cathédrale digne de Saint-Pétersbourg et en confie l'exécution à un Français, Auguste Ricard de Montferrand, qui, bien que simple dessinateur, est nommé architecte de la cour, car ses aquarelles on séduit le tsar. La cathédrale sera dédiée à Saint-Isaac. 

En septembre s'ouvre le Congrès de Vienne chargé de remodeler la carte de l'Europe. Il attribuera la majeure partie du Grand-Duché de Varsovie, créé par Napoléon et régi jusqu'alors par le roi de Saxe, à la Russie sous le nom de Royaume du Congrès. En 1815, Alexandre 1er dotera ce royaume d'une constitutioon libérale. 

1814 voit naître Bakounine, un philosophe russe théoricien de l'anarchisme et du socialisme libertaire, qui vivra en exil, notamment en France où il rencontrera Proudhon,  participera aux révolutions de 1848, sera arrêté, condamné à mort,  peine convertie en travaux forcés, en Saxe puis en Autriche, livré à la Russie et déporté en Sibérie, d'où il s'évadera pour regagner l'Europe occidentale via le Japon et les États-Unis. Il y retrouvera Herzen et Ogorov, deux autres exilés russes, qui publie  le Kolokol (la Cloche), un journal socialiste libertaire.   

1815: les Russes font partie de la cinquième coalition contre Napoléon de retour de l'île d'Elbe. Mais Waterloo se produit avant leur entrée en scène. Ils n'en occupent pas moins la France, où ils se montrent soucieux de préserver l'équilibre européen en la ménageant et en s'opposant aux Prussiens qui auraient voulu la démembrer. L'empereur de Russie devient le roi d'une Pologne limitée à sa partie "russe" qui est dotée d'un statut assez libéral. Après la chute définitive de Napoléon, l'Europe est submergée par une vague de conservatisme dans laquelle la Russie tient une place éminente; dans ce pays, qui entre dans une nouvelle période de stagnation, les organisations pseudo-religieuses et mystiques se mettent à pulluler et les paysans sont contraints de se rassembler dans des villages militaires. Cette vague de conservatisme se concrétise à l'échelle européenne par une tentative d'entente des gouvernements pour maintenir ou restaurer ce que l'on appelle la légitimité; c'est le temps de la Sainte Alliance. 
1816: s'inspirant des principes chrétien, Alexandre 1er propose une réduction simultanée des forces armées dont l'entretien pèse sur les peuples. Cette idée novatrice rencontre peu d'échos. A la demande d'Araktcheiev, un ami de l'empereur, Speranski est nommé gouverneur de la ville sibérienne de Penza. 
1817: début de la construction de la cathédrale du Saint-Sauveur, sur la colline des Moineaux, à Moscou,  pour célébrer la victoire de 1812 sur Napoléon. Une nouvelle guerre débute dans le Caucase. Le frère de l'empereur, Nicolas, épouse la fille du roi de Prusse FrédéricGuillaume III, petite nièce de Frédéric II, Frédérica-Louise-Charlotte-Wilhelmine; c'est une princesse allemande de plus dans la famille des Romanov. 
1818: Alexandre 1er affranchit les serfs des provinces baltes. 

L'idéologie libérale pénètre l'élite russe confrontée par les événements à l'Europe occidentale. L'empereur envisage de doter la Russie d'une constitution inspirée des principes de Montesquieu et charge Speranski d'en rédiger le projet.  

1819: l'Université de Saint-Petersbourg est fondée.  
1820: nouvelle arrestation de Selivanov, animateur de la secte des castrats, qui avait été libéré; il est placé au monastère de Souzdal où il mourra centenaire, en 1832. 
Bellingshausen et Lazarev explorent l'Antarctique. 
1820-1826: Pouchkine, arrière petit-fils d'un noir donné par le Sultan à Pierre le Grand, qui deviendra un écrivain célèbre au destin tragique et bref, jugé trop libéral, est exilé en Crimée avant d'être assigné à résidence dans une de ses propriétés.  
1821: la crise grecque amène la Russie à se poser en défenseur des droits des chrétiens des Balkans contre les Ottomans musulmans. Araktcheiev obtient le retour de Speranski à Saint-Petersbourg et sa nomination au Conseil d'Etat.  
1822: Le 14 janvier, Alexandre 1er, dans un manifeste connu seulement de quelques personnes, désigne son frère Nicolas comme son successeur, sans prévenir ce dernier, mais en le faisant semble-t-il savoir à son frère Constantin plus âgé que Nicolas. La province de Sibérie occidentale, à laquelle est rattachée le Kazakhstan, est créée; les khans perdent tout pouvoir et sont supplantés par l'administration russe. 
1824: une nouvelle inondation conséquente frappe Saint-Petersbourg; la précédente a eu lieu un siècle plus tôt, en 1724. 
1825: Alexandre 1er envoie à Rome un de ses aides de camp pour informer le pape Léon XII de son souhait d'abjurer l'orthodoxie pour le catholicisme. Officiellement, il meurt peu de temps après, le 19 novembre, à Taganrog; mais tout le monde ne croit pas à cette mort et certains pensent que, tenaillé par le remords de la mort de son père, il a seulement abandonné le pouvoir et les fastes de la cour pour se réfugier dans la solitude et la méditation; on le voit même en Sibérie sous les apparences du moine Fiodor Kouzmitch; l'hypothèse de sa survie est d'autant plus crédible que le tsar a annoncé à plusieurs reprises son intention d'abdiquer et que son cadavre est méconnaissable; de plus, lorsqu'on ouvrira son cercueil, plusieurs dizaines d'années plus tard, pour faire taire les rumeurs, on le trouvera vide! La construction de la cathédrale du Saint-Sauveur est interrompue. 
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La cellule du moine Kouzmitch près de Tobolsk - Source: Les tsars russes 
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1825-1855: Règne de Nicolas 1er, empereur de Russie, roi de Pologne, Grand-duc de Finlande  

Ce frère cadet d'Alexandre 1er a la stature d'un colosse; on dit qu'il est de type plutôt germanique que slave, ce qui n'est pas surprenant compte tenu de l'origine des nouveaux Romanov. Imitant les célèbres commandants d'armes, il vit de manière fruste, dort sur un lit de camp, se revêt d'une capote et se contente d'une nourriture fort simple; c'est un militaire dans l'âme et les traits de son caractère, rigueur, ponctualité, discipline, ordre, le confirment; mais Nicolas 1er est loin d'être un militaire borné: il dessine bien, joue de la flute comme Frédéric II et apprécie la danse classique et l'opéra. Avec ses subordonnés, Nicolas 1er est rude, mais objectif dans ses jugements; on le respecte sans l'aimer; sa capacité de travail est admirée (jusqu'à 18 heures par jour!) ainsi que sa sobriété (il ne boit presque jamais d'alcool), mais il danse avec plaisir, aime l'humour et les belles femmes (il aura plusieurs enfants illégitimes). Au plan politique, il prend le contre-pied de son prédécesseur. Son enfance ayant été marquée par les guerres contre la Révolution et l'Empire français, il est animé d'une haine farouche du libéralisme. Il va jusqu'à ordonner la destruction de la statue de Voltaire, que Catherine II a fait exécuter par Houdon; on la cache dans des endroits où le tsar n'est pas supposé aller, mais il tombe quand même toujours sur la figure ironique du vieux singe, comme il l'appelle, qu'elle soit à la cave ou au grenier! Il mène une politique autoritaire réactionnaire: autocratie et génie national sont les deux principes de son régime. La population doit faire preuve d'une loyauté entière à l'autorité sans limite du tsar, aux traditions de l'église orthodoxe et à celles de la nation russe. 
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Insurrection décabriste sur la place du Sénat - Tableau de K. Colmann  
Source: Les tsars russes
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1825: à la mort d'Alexandre 1er, le caractère très confidentiel du manifeste traitant de sa succession est la cause d'un imbroglio; Nicolas, qui ignore être le nouveau tsar, prête serment à Constantin, et Constantin, qui se trouve à Varsovie, et qui sait que la couronne appartient à Nicolas, prête serment à ce dernier en entraînant le royaume de Pologne dans cette allégeance. Cet imbroglio est vite dénoué et la cérémonie officielle de prestation de serment est programmée pour le 14 décembre. Au matin de ce jour, Nicolas, qui sait qu'un complot se trame contre lui dans l'armée, réunit les généraux et les commandants de régiments au Palais d'Hiver pour leur expliquer la situation et il obtient leur serment. Au même moment, sur la place du Sénat, une partie des soldats, entraînés par des officiers libéraux et partisans de la suppression du servage, mais aussi nationalistes (ils reprochent à l'empereur d'être un Allemand russe portant l'uniforme prussien), les décabristes, refusent le serment. Les récalcitrants sont encerclés par des troupes fidèles auxquelles on ordonne d'ouvrir le feu. La prise d'armes révolutionnaire, mal conduite par des gens qui ne savent pas trop ce qu'ils doivent faire et qui parfois renoncent au dernier moment à remplir la fonction qui leur a été assignée, échoue lamentablement. Quelques coups de canons tirés à mitraille suffisent pour disperser la mutinerie; ils causent la mort de plus de 1200 personnes, dont plus de 900 civils, des badauds venus là voir ce qu'il se passait! Cette pitoyable équipée est impitoyablement réprimée; Speranski fait partie du Tribunal suprême chargé de juger les rebelles; les principaux chefs de la rébellion sont exécutés; d'autres conjurés sont déportés en Sibérie, notamment à Krasnoïarsk et à Irkoutsk (Volkonski et Troubetskoï), où ils sont contraints de travailler dans les mines pendant plusieures années avant d'être relégués sur place. Les soldats et matelots sont envoyés se battre dans les point chauds du Caucase. Les exilés ont la surprise de découvrir en Sibérie de jolis villages où vivent, dans un confort relatif et dans une liberté inconnue en Russie d'Europe, les vieux-croyants qui les ont bâtis. A leur tour, ils reconstitueront, lorsqu'ils seront relégués, un brillante société intellectuelle et éduqueront les enfants des paysans, de sorte que les petits Sibériens seront, au 19ème siècle, plus instruits que la plupart des enfants de paysans russes non déportés. Paradoxalement, la Sibérie, terre de souffrance est aussi une terre de liberté et le restera. 

L'empereur, qui veut connaître toute l'étendue du complot découvre, non sans inquiétude, qu'il ne se bornait pas à quelques officiers idéalistes mais qu'il s'étendait à une grande partie de la société et ceci jusqu'à de hauts dignitaires et même à des membres de la famille impériale. L'ampleur de la conjuration paraît d'autant plus importante que nombre de suspects n'hésitent pas à dénoncer des complices à tort et à travers espérant ainsi gagner le pardon du tsar. Aussi, après des investigations assez conséquentes, ce dernier préfère-t-il clore définitivemenle dossier. Il en gardera une grande méfiance tout en reconnaissant que de profondes réformes, devant déboucher à terme sur l'abolition du servage, seront un jour nécessaires. Il souhaitera clarifier et ordonner les lois russes devenues, avec le temps, de plus en plus complexes. Speranski finira sa vie en rédigeant un Recueil complet des lois de l'empire russe qui lui vaudra le titre de comte et la médaille de chevalier de l'Ordre de Saint-André.  

En attendant les réformes, le mouvement décabriste fournit un prétexte à Nicolas 1er pour imposer un régime militaire répressif. Le pouvoir est exercé par des comités spéciaux composés des proches de l'empereur et par une chancellerie privée chargée de la législation, de la police politique, de la propagande, de l'enseignement, des oeuvres sociales et de la gestion du domaine public. Le souverain ne peut en effet compter sur les fonctionnaires dont il n'exige qu'une obéissance passive, ce qui pousse ces derniers à l'obséquiosité, à la dissimulation et à l'hypocrisie. La société russe est étroitement surveillée par la 3ème section du Secrétariat particulier de l'empereur. Les énormes dépenses de l'armée et du système administratif absorbent presque toutes les recettes de l'État. La devise du pouvoir est "Autocratie, orthodoxie, honneur national"; c'est l'apogée de la monarchie absolue. Une censure stricte est établie. Les voyages à l'étranger des sujets russes sont strictement limités. La russification et la christianisation des populations non russes s'intensifient tandis que les Vieux Croyants sont à nouveau persécutés. La noblesse soumise est favorisée.  

1826: guerre avec la Perse. Nicolas 1er lance un ultimatum à la Sublime Porte qui est sommée d'appliquer à la Serbie, à la Moldavie et à la Valachie les clauses du traité de Bucarest (1812). Par l'Accord d'Akerman, ces pays obtiennent une certaine autonomie. Le 3ème département de la Chancellerie personnelle de l'empereur, c'est-à-dire la police secrète, est instauré. 
1827: par le traité de Turkmantchaï, la Russie victorieuse obtient Erevan, le Haut-Karabagh et le Nakhitchevan ainsi que le droit exclusif d'entretenir une marine sur la Caspienne. Les Arméniens de Perse sont autorisés à émigrer en Russie; c'est ce que font 35 000 d'entre eux. 
1828: à la suite de la destruction de sa flotte à Navarin, par les marines de la Russie (van Geiden), de l'Angleterre (Codrington) et de la France (de Rigny), venues au secours de la Grèce, le gouvernement ottoman dénonce l'Accord d'Akerman et la Russie lui déclare la guerre. 
1829: le traité D'Andrinople octroie à la Russie victorieuse de la Turquie, les bouches du Danube, des territoires dans le Caucase (khanat d'Akhaltsikhe) et une partie de la côte orientale de la mer Noire, le passage à travers les détroits et des indemnités de guerre. Les provinces turques de Valachie et de Moldavie deviennent autonomes, sous protectorat russe. 
1830: publication d'un recueil des lois. Nicolas 1er traîne des pieds pour reconnaître l'accession de Louis-Philippe au trône de France. Comme il envisage d'envoyer des troupes polonaises combattre en France et en Belgique, contre les révolutions qui s'y déroulent, une insurrection éclate à Varsovie; elle gagne bientôt tout le pays; Nicolas 1er est déchu de son titre de roi de Pologne; mais les révoltés sont battus par le général Paskievitch; le statut de 1815 est abrogé; les biens des mutins sont confisqués, les établissements d'enseignement supérieurs sont fermés et les propriétés de l'Église catholique lui sont enlevées; un régime militaire est imposé à la Pologne; les insurgés vaincus sont déportés en Sibérie où ils vont rejoindre les décabristes (entre 1831 et 1863, 20 000 Polonais auraient subi ce triste sort). Ces événements persuadent Nicolas 1er qu'une entente entre les puissances conservatrices s'impose: il se rapproche de l'Autriche et de la Prusse en espérant ranimer la Sainte-Alliance, au sein de laquelle la Russie pourrait jouer le rôle de gendarme de l'Europe. 
1831: révolte du Choléra à Saint-Pétersbourg (23 juin). 
1832: par le traité d'Unkiar-Skelessi, la Russie s'engage à garantir l'intégrité de l'Empire ottoman aux prises avec la rébellion de Méhémet Ali en Égypte. En échange, elle obtient, en cas de guerre, la fermeture des Dardanelles aux navires de guerre étrangers (russes exceptés, bien entendu). L'Académie militaire, future Académie de l'État-major général, est créée. 
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Nicolas 1er et sa suite - Tableau de F. Krüger - Source: Les tsars russes
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1833: le baron Schilling procède devant l'empereur à des essais d'un télégraphe électromagnétique; la mort de l'inventeur ne permettra pas à cet appareil de connaître le développement qu'il méritait peut-être. L'hymne national "Seigneur, protège le tsar" est adopté. 
1834: les tentatives d'incorporation de la Géorgie à la Russie entraînent dans le Caucase la rébellion de l'imam Chamil qui prêche la guerre sainte en Tchétchénie et au Daghestan. L'Université de Saint-Vladimir est ouverte à Kiev. Les frères E. et M. Tcherepanov construisent un chemin de fer minier à l'usine de Nijni-Taguil (Oural). 
1835: élaboration d'un code civil et d'un code pénal. 
1837: en octobre 1837, un train de voyageurs circule entre Saint-Pétersbourg et Tsarskoïé-Selo. Le 17 décembre, le palais d'Hiver est détruit par un incendie qui n'en laisse que les murs; sa reconstruction est exigée en une année par le tsar. Elle durera deux ans et aurait coûté la vie à plus de 3 000 ouvriers. Le marquis de Custine décrit les efforts inouïs qui furent nécessaires pour réaliser cet exploit : "Pendant les grandes gelées, on employa continuellement 6 000 ouvriers, dont un nombre considérable mourut chaque jour, mais les victimes furent immédiatement remplacées par d'autres champions amenés à périr. 
Pouchkine est tué dans un duel pour défendre l'honneur de sa femme. Mais on murmure aussi qu'il a été attiré dans un guet-apens pour avoir courtisé la femme de Nicolas 1er. 
1837-1847: soulèvement du Kazakhstan sous la direction de Kenesary Kasymov. 
1838: B. Yakobi découvre la galvanoplastie. L'observatoire astronomique Nikolaïevski (Poulkovo) ouvre ses portes. L'Église catholique grecque des régions occidentales de l'empire est supprimée; les Uniates sont reconnus orthodoxes. 
1839: la construction d'une nouvelle cathédrale du Saint-Sauveur, au bord de la Moskova, sur la colline Alexeevski, est commencée. L'anniversaire de Borodino est célébré sur les lieux par une reconstitution de la bataille accréditant la thèse d'une victoire russe humiliante non seulement pour la France, dont Nicolas 1er n'aime pas le nouveau roi, mais aussi pour les alliés de Napoléon en 1812, dont la Prusse.  
1841: par la Convention des Détroits de Londres, l'Angleterre et la France, qui redoutent de voir l'Empire ottoman passer sous le protectorat russe, déclarent que le gouvernement ottoman est seul habilité à contrôler les détroits et qu'il doit interdire de les emprunter à quelque navire de guerre étranger que ce soit, y compris russe. Le tsarévitch Alexandre épouse Marie de Hesse-Darmstadt, dont il est éperdument amoureux, toujours une Allemande; la nouvelle grande-duchesse, plus tard impératrice, sera souvent malade et finira tuberculeuse; elle sera toujours respectée et s'occupera d'oeuvre de bienveillance; mais son mari aura une liaison avec une dame d'honneur, Ekaterina Mikhaïlovna Dolgoroukova. 
1842: naissance à Dmitrov, près de Moscou, de Kropotkine, géographe, explorateur, zoologiste, anthropologue, géologue, mais surtout théoricien du communisme libertaire.  
 
 
Moscou en 1842 
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Ce qui existe depuis longtemps en France apparaît déjà de côté et d'autre à Moscou. Le salon nobiliaire est occupé par une filature. Le parterre se transforme en champ de betteraves. Les fortunes aristocratiques s'écroulent et l'industrie sélève sur les ruines. En même temps, la science et la littérature s'avancent d'un pas rapide à la suite des maîtres qui leur ont donné un premier essor ou qui leur servent de modèles... 
Xavier Marmier
La Russie en 1844 
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En Russie les murs même entendent et écoutent.  
Un résident anglais
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1846: la Russie intervient pour réprimer le soulèvement de Cracovie et Nicolas 1er invite l'Autriche à rattacher à son empire ce dernier lambeau de Pologne libre. 
1847: Nikolaï Mouraviev-Amourski profite des difficultés de la Chine, en guerre contre la France et la Grande-Bretagne, pour reprendre l'expansion russe en Extrême-Orient. 
1848: les universités russes tombent sous un contrôle strict; les jeunes savants ne sont plus autorisés à se rendre à l'étranger. Le tsar se porte au secours du sultan ottoman confronté à la révolte des principautés roumaines de Moldavie et de Valachie; mais cette aide à la Turquie est ambigüe car le tsar, qui pense que l'empire ottoman va se désagréger, espère en tirer profit dans les Balkans que guigne aussi l'Autriche; il s'en ouvre lors d'un voyage à Londres, mais les Anglais, inquiets de la concurrence que fait peser sur leurs produits le début d'industrialisation russe, essaient plutôt de convaincre leur interlocuteur que la vocation de son pays est agricole plutôt qu'industrielle, ils ne prennent aucun engagement écrit sur l'avenir de la Turquie et des Balkans. Très hostile à la révolution française qui aboutit à la proclamation de la république, Nicolas 1er envisage une guerre contre la France et lance un manifeste : "Pour la justice de dieu et pour les principes sacrés de l'ordre établi sur les trônes héréditaires. 
1849: la Russie envoie un corps de 200 000 hommes commandé par Paskievitch, prince de Varsovie, pour écraser la révolte hongroise contre l'Autriche des Habsbourg; cette intervention s'attire l'hostilité de la France et de la Grande-Bretagne. Elle sauve l'unité de l'empire autrichien qui garde néanmoins ses distances avec Moscou, comme on le verra plus loin.  
1850: le général Mouraviev organise la colonisation de la Sibérie orientale. Les Cosaques constituent le noyau des nouvelles armées qui se créent pour défendre les territoires conquis. 
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Le servage au milieu du 19ème siècle 
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Von Haxthausen démontre que les paysans russes ne connaissent pas la propriété privée des champs, des prés et des forêts, que le village tout entier en est considéré comme propriétaire, que les familles paysannes ne reçoivent que des parcelles de champs pour un usage temporaire et que, tout comme chez les anciens Germains, cela se fait par tirage au sort. A l'époque où Haxthausen visita et étudia la Russie, le servage y régnait à plein ; il était d'autant plus frappant à première vue que sous la chappe de plomb d'un dur servage et d'un mécanisme d'État despotique, le village russe présentât un petit monde fermé sur lui-même, vivant selon le communisme agraire et réglant communautairement toutes les affaires publiques dans l'assemblée du village, le Mir.  
Rosa Luxembourg, Introduction à l'économie politique
 
Economiste allemand, August von Haxthausen (1792-1866) fut chargé par le gouvernement prussien d'étudier l'organisation agricole du pays, et, en 1843, par l'empereur de Russie de venir étudier dans son Empire la situation respective des propriétaires et des serfs. A son retour, il publia l'ouvrage: "Etudes sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie". 


La colonisation sous Nicolas 1er 
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L'entretien de près d'un million de soldats était une charge trop onéreuse. Le comte Aratcheff proposa le premier de loger des soldats chez les paysans de la Couronne, de construire des villages sur un plan régulier, de leur affecter des terres, d'y établir des troupes qui vaqueraient aux travaux de la culture sans rien perdre des habitudes militaires, et de soumettre ces établissements à un code de lois spéciales et fixes, à un mode uniforme d'administration. Ce projet tendait à diminuer les frais de l'entretien des armées, en obligeant les soldats à subsister par leur travail (…) et répandait la culture sur un sol immense et fertile, qui n'attend que le travail de l'homme pour voir changer ses steppes en jardins, et ses cabanes dispersées en villes florissantes.  
LYALL (Robert) 
Notice sur l'Organisation, l'Administration, et l'état présent des colonies militaires de la Russie, avec un appendice contenant diverses notions statistiques, etc.
Paris, Anselin et Pochard, 1825
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1850-1854: Dostoïevski, est déporté en Sibérie, expérience qui lui inspirera les Souvenirs de la maison des morts. 
1850-1875: plusieurs campagnes permettent de conquérir les khanats de Boukhara, Khiva et Kokand, peuplés d'Ouzbeks, et de constituer le Turkestan russe. 
1851: la ligne de chemin de fer Saint-Pétersbourg-Moscou entre en service. 
1852: la Russie se pose en défenseur des chrétiens orthodoxes de Terre Sainte qu'elle estime mal traités; l'empire ottoman reconnaît les droits de ces chrétiens mais refuse à la Russie celui d'intervenir dans ses affaires intérieures sous prétexte de les protéger. Le Nouvel Ermitage, une dépendance du musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, est ouvert. 
1852-1860: les Russes reprennent la colonisation de l'Amour.  
1853: la Russie occupe la Moldavie et la Valachie et, le 30 novembre, l'amiral Nakhimov détruit une flotte turque à Sinope (mer Noire). Le gouvernement ottoman déclare la guerre à la Russie. Une expédition conduit le général V. Perovski en Asie centrale; la forteresse du khanat de Kokand, Ak-Metchet (Kzyl-Orda) est prise. 
1854: l'Angleterre et la France, qui redoutent une désagrégation de l'Empire ottoman, laquelle ouvrirait les détroits (ces clés de la maison selon Nicolas 1er) à la flotte russe de la mer Noire, volent au secours de la Turquie, tandis que la Prusse reste neutre et que l'Autriche offre aux Ottomans un support diplomatique. La Russie se trouve isolée. L'essentiel de la guerre se déroule en Crimée, selon les Occidentaux; défaite à la bataille de l'Alma, l'armée russe s'enferme dans Sébastopol qui est assiégée pendant près d'un an avant de succomber, l'arrivée des renforts étant retardée par les insuffisances des moyens de communication. Cette expérience ne sera par perdue : elle est à l'origine du développement des chemins de fer russes que les successeurs du tsar entreprendront. En réalité, cette guerre se déroule sur plusieurs fronts, dans la Baltique, dans la mer Blanche et dans le Pacifique où les ambitions anglaises sur la Sibérie commencent à inquiéter sérieusement les États-Unis, et dans le Caucase; sur ces fronts, les Russes font mieux que se défendre : ils y remportent des victoires. C'est pourquoi des historiens russes estiment que cette guerre annonce les deux guerres mondiales du 20ème siècle. Quoi qu'il en soit, la chute de Sébastopol, dont la ville et le port ne sont plus qu'amas de décombres, entraîne la fin des hostilités. Napoléon III se montre plus favorable à la Russie qu'attendu et cette dernière s'en tire mieux que prévu, ce qui ne fait les affaires ni de la Turquie, ni de l'Autriche qui ne reçoit rien dans les Balkans. 
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Nicolas 1er par Franz Krüger - L'Ermitage
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On dit que l'issue malheureuse de la Guerre de Crimée aurait conduit Nicolas 1er à se suicider ou qu'il aurait été empoisonné. Mais il est plus probable qu'il est mort de la grippe ou d'une pneumonie, le 2 mars 1855. Son règne est marqué, au plan intellectuel, par la querelle entre les slavophiles et les occidentalistes. Les premiers font l'apologie de la tradition russe, qui constituerait une civilisation originale, et rejettent les innovations de Pierre le Grand. Les seconds estiment que la Russie fait partie de l'Occident et se montrent partisans des réformes en faisant l'hypothèse que les spécificités de la Russie ne sont dues qu'à son retard; le plus marquant d'entre eux est Alexandre Herzen, qui donne à sa revue le nom de "Kolokol" (la cloche, symbole en Russie de la liberté); le débat entre slavophiles et occidentalistes durera jusqu'en 1917. Les slavophiles trouveront des adeptes dans l'écrivain Sergueï Aksakov (1791-1859), puis dans l'industriel mécène Mamontov, qui rachètera en 1870 le domaine Abramtsevo d'Aksakov. L'un et l'autre feront de ce domaine un haut lieu de la slavophilie en y réunissant écrivains et artistes. Cette époque est également caractérisée par la production d'oeuvres littéraires importantes mondialement reconnues; on retiendra celles de Pouchkine, de Lermontov (un martiniste, qui fut exilé et péri en duel, comme Pouchkine), de Gogol, de Tourgueniev, de Gontcharov, de Dostoïevski (condamné à mort avant d'être déporté), du dramaturge Ostrovski, fondateur du théâtre russe (dont la première pièce est censurée et son auteur inscrit sur la liste noire)... Ces créateurs se heurtent à la censure et plusieurs d'entre eux sont assignés à résidence, emprisonnés ou déportés en Sibérie. A la même époque, Glinka crée l'école musicale russe moderne. Nicolas 1er n'est pas favorable au maintien du servage; mais, soucieux de ne pas mécontenter la noblesse, il n'envisage pas son abolition; tout au plus prend-il des mesures à portée limitée pour adoucir le sort des serfs: il lutte contre les abus dont souffrent ceux de la couronne, rend possible pour les serfs seigneuriaux l'acquisition de la liberté, avec l'accord de leurs maîtres et moyennant le paiement d'une redevance, ou lorsque le domaine est vendu pour dettes; ces velléités d'amélioration du sort de la paysannerie cessent à partir de 1848. Cependant, sous son règne, l'économie russe commence à se développer donnant naissance à une nouvelle bourgeoisie.  

1855-1881: Règne d'Alexandre II, le Libérateur, empereur de Russie, roi de Pologne, Grand-duc de Finlande 
 
Fils aîné de Nicolas 1er, Alexandre II passe son enfance dans l'atmosphère ultra-réactionnaire qui succède à la tentative avortée des décabristes. Il est d'abord éduqué par un ancien combattant des guerres napoléoniennes qui s'efforce de lui inculquer l'esprit militaire. Plus tard, un poète libéral, Joukovski, le dote d'une solide culture générale; il apprend plusieurs langues européennes, dont le français, l'anglais, l'allemand et le polonais; dans son programme d'enseignement entrent les mathématiques, la physique, l'histoire, la géographie, l'économie politique, la statistique, la jurisprudence etc. sans oublier le développement du goût artistique. En 1837, il parcourt la Russie d'Europe et la Sibérie, où il rencontre des décabristes, s'apitoie sur eux et s'efforce d'améliorer leur sort; en 1838, il visite la Suède, la Prusse, Vienne, l'Italie et l'Angleterre. Il passe pour avoir des idées libérales, ce qui n'est pas difficiles par comparaison à son père. Ce qui distingue Alexandre II, c'est sa bonté, sa noblesse d'âme, sa sociabilité, son ouverture d'esprit, son excellente mémoire et sa douceur de caractère. Conscient du retard pris par son immense empire sur les peuples européens, il est disposé à accomplir de courageuses réformes. 

Le nouvel empereur de Russie reçoit un lourd héritage hypothéqué par le résultat de la guerre de Crimée. Mais son père l'a habitué très tôt aux affaires de l'Etat; en 1842, il lui a même confié la charge de le remplacer pendant une absence d'un mois; plus tard, ces remplacements sont devenus de plus en plus longs. Il n'est donc pas pris au dépourvu. 
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Les cheveux du souverain étaient coupés courts et encadraient de belle façon son haut front. Les traits de son visage étaient parfaitement réguliers et semblaient avoir été taillés par un artiste. Ses yeux bleus se détachaient particulièrement sur son visage tanné par le vent de ses longs voyages. Le dessin de sa bouche était si fin et net qu'il rappelait une sculpture grecque. L'expression de son visage était solennelle et calme, éclairée de temps en temps par un sourire charmant. 
Théophile Gautier
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1856: le traité de Paris consacre la défaite russe. L'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman sont confirmées. La mer Noire est neutralisée et le Danube internationalisé. La Moldavie et la Valachie sont déclarées autonomes sous la garantie des puissances. La Russie renonce à sa prétention de protéger les orthodoxes de l'Empire ottoman. 

La galerie Tretiakov est créée par un riche commerçant moscovite. 

1856-1857: Les Russes Semionov et Fedchenko explorent le nord de l'Himalaya, le premier le Tianshan et le second le Pamir.   

1857: le 3 janvier, un Comité secret est créé pour étudier les mesures à prendre pour établir des paysans possédant des terres. Le 11 avril, les armoiries de la Russie sont adoptées. Un nouveau Règlement douanier entre en vigueur; un système unique des services douaniers est mis en place. Des émeutes paysannes éclatent en Géorgie occidentale. L'armée russe, pourvue de matériel moderne, lance une offensive dans le Caucase. 
1858: le traité d'Aigun (28 mai) avec la Chine reconnaît la souveraineté russe sur la rive gauche de l'Amour; ce traité sera complété le 26 juin par celui de Tien-Tsin qui termine la première phase de la seconde guerre de l'opium; ces traités peuvent être qualifiés de léonins: ils révèlent la volonté des Européens (et des Américains) de soumettre la Chine à leur domination. La liberté personnelle est accordée aux serfs des domaines de l'État. Après la défaite de la guerre de Crimée, les révoltes paysannes se multiplient et Alexandre II pense qu'il faut mettre fin au servage, mais il se heurte aux résistances de la noblesse et doit temporiser.  

1859: le 4 mars, débutent les travaux de la Commission de rédaction du statut des paysans. Dans le Caucase, l'imam Chamil est capturé. La Russie installe des colonies russes et des garnisons cosaques dans les territoires conquis. Mais ceux-ci ne sont pas complètement pacifiés et se soulèveront chaque fois que la Russie rencontrera ailleurs des difficultés. Le Caucase, avec son pétrole et sa proximité du débouché sur les mers chaudes, va devenir  un point chaud du globe et une région vitale pour la Russie. 

1860: le 31 mai, la Banque d'Etat est créée. Le 18 octobre, le traité ou Convention de Pékin entérine les concessions d'Aigun et de Tien-Tsin et accorde à la Russie la Mandchourie extérieure et le kraï de l'Oussouri.  Vladivostok est fondée. 

1861: le 19 février, un Manifeste sur l'abolition du servage est publié. Un oukase accorde la liberté à tous les serfs de Russie qui ne peuvent plus être vendus, achetés ou échangés et peuvent choisir un métier, posséder un bien et se marier comme ils l'entendent. Mais, pendant deux ans, ils sont assujettis aux corvées et obligations économiques antérieures au profit de leur seigneur et ne peuvent pas se déplacer hors de leur mir (commune) sans son accord. Les terres ne sont pas attribuées directement aux paysans mais au mir qui les répartit entre eux. La "part du pauvre", accordée gratuitement au serf libéré, est insuffisante pour faire vivre sa famille. Les paysans peuvent certes acquérir des terres à l'État mais il leur faut pour cela obtenir des prêts bancaires onéreux remboursables en 49 ans. La paysannerie a obtenu la liberté civile mais demeure économiquement dépendante; cela va libérer des ouvriers pour l'industrie qui se développe. Les propriétaires, privés de bras pour travailler leurs terres, sont portés à les vendre à la bourgeoisie urbaine et à mener joyeuse vie avec le produit de la vente. Bref, cette réforme positive comporte aussi ses effets pervers; elle entraîne une crise agraire qui pousse de nombreux paysans à aller tenter leur chance en Sibérie où les possiblités sont plus ouvertes. 

Le sultan turc reconnaît l'union de la Moldavie et de la Valachie. C'est un premier pas vers la création de la Roumanie, souhaité par Napoléon III; la Russie, qui n'a pas oublié que l'Autriche l'a lâchée lors de la crise de Crimée, se rapproche de la France sur ce dossier.  

1862: Le 12 mai, des Règles provisoires sur les publications sont adoptées. Le Conservatoire de Saint-Pétersbourg entre en fonction. Les Polonais ayant demandé le retour à la Constitution de 1815, Alexandre II refuse mais leur envoie son frère Constantin qui passe pour être un libéral; cette réputation n'empêche pas qu'un attentat soit perpétré contre lui et, en représailles, la jeunesse étudiante polonaise est incorporée dans l'amée russe, ce qui l'indispose fortement. 

Une révolte antichinoise éclate au Sinkiang. Elle reçoit le soutien de la Russie et de la Grande-Bretagne.  

1863-1864: une partie des Polonais est satisfaite du nouveau cours mais les opposants créent un comité révolutionnaire qui débouche sur une insurrection générale indépendantiste qui gagne la Lituanie et la Biélorussie (révolte de Kastous Kalinovski). Le général russe Mouraviev rétablit l'ordre brutalement :  la Pologne est annexée à l'Empire russe; l'empereur de Russie cesse d'être roi de ce pays; pour réduire l'influence de la noblesse, ses terres sont données aux paysans, les corvées et redevances sont abolies; des dizaines de milliers de propriétaires (on parle de 60 000), dépouillés de leurs biens sont envoyés en Sibérie. L'Église catholique est réprimée, certains évêques sont déportés en Sibérie; l'Église uniate est interdite et ses fidèles contraints de se convertir à l'orthodoxie. La langue russe est imposée dans les écoles et l'Université de Varsovie sera fermée en 1869.  
1863: le Statut des Universités (18 juin) dote celles-ci d'une large autonomie sous la direction des ministres de l'Éducation Poutiatine, puis Golovine. Les universités sont ouvertes à tous les garçons mais fermées aux filles. 

Des étudiants de l'Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg s'insurgent contre l'académisme de leur école et les sujets qu'on leur impose. Soutenus par les frères Tretiakov, deux riches mécènes, ils créent le groupe des Ambulants et vont organiser des expositions itinérantes pour rapprocher les arts d'un public moins élitiste et plus large en lui présentant des sujets à caractère social, historique ou inspirés par la nature. Ce mouvement exercera une grande influence jusque vers 1890. Parmi les artistes les plus connus, citons Repine, Savrassov, Polenov, Sourikov. 
 
1864: Le 1er janvier, le Règlement des administrations rurales des gouvernements et districts (zemstvos)est adopté. Ces assemblées provinciales, élues au suffrage indirect, sont chargées de la responsabilité des budgets locaux, de l'instruction publique, de la voierie et de la création des dispensaires. L'enseignement primaire, retiré à l'Église, est pris en charge par les zemstvos; de nombreuses écoles sont ouvertes; les gymnases (lycées) sont ouverts à tous et des collèges accueillent les enfants des classes défavorisées. Un oukaze traite de la réforme judiciaire et un nouveau Code des lois est publié: l'instruction est confiée à des juges inamovibles, les débats deviennent publics et contradictoires, des avocats peuvent défendre les accusées, des jurys sont institués pour les affaires criminelles, une Cour d'Appel est créée, les pourvois en cassation sont examinés par le Sénat; mais on continue à déporter en Sibérie sur simple décision administrative et l'égalité devant la loi n'est pas complète puisque des juridictions spéciales sont maintenues pour les militaires, les ecclésiastiques et les paysans.  

Ces réformes, menées à moitié, dans un pays où la corruption est de tradition, entraîne bien souvent de la confusion et la dilapidation des deniers publics. Elles ne satisfont pas  la paysannerie et s'attirent l'animosité des nobles; l'empereur s'est fait des ennemis sur sa droite comme sur sa gauche tandis que son relatif libéralisme intérieur favorise le développement du radicalisme révolutionnaire. Les années 1860 voient en effet se développer le nihilisme, une variante du socialisme libertaire, qui vise à l'émancipation des masses par la disparition de l'État et se montre souvent partisan de la "propagande par le fait", notion générique qui englobe toutes sortes d'actions illégales (terrorisme, reprise individuelle, sabotage, guérilla, assassinat politique...) ; les jeunes révolutionnaires s'inspirent d'un héros du roman de Tourgueniev "Pères et fils" publié en 1862; le principal écrivain de cette tendance, Nikolaï Tchernychevski (1828-1889) publie "Que faire" en 1863; le plus connu des nihilistes est Serge Netchaïev (1847-1882), un fils de paysan, disciple de Bakounine et de Proudhon,  qui rédige, en 1869, son "Catéchisme révolutionnaire"  dans lequel il prône la disparition de l'Etat. Nombre de jeunes bourgeois décident d'aller à la rencontre des moujiks dans les campagnes pour les soulever contre le régime. La chasse au tsar est ouverte! Il échappera à sept attentats, mais pas au huitième. Parallèlement se développe un courant populiste qui fonde son action sur la paysannerie, largement majoritaire dans le pays; "Les Lettres historiques" de Pierre Lavrov, écrites à Paris en 1868-1869, exposent les idées du populisme qui récuse le terrorisme et privilégie la propagande auprès des couches défavorisées.   
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Alexandre II dans son cabinet de travail  
Source: Les tsars russes
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La main-mise russe sur le Caucase s'achève. La Russie envahit le pays kirghize. Le khanat ouzbek de Kokand est placé sous protectorat russe. La conquête de l'Asie centrale est en marche et l'empire russe va bientôt se heurter à l'empire britannique. La Russie aura l'intelligence politique d'intégrer rapidement la noblesse des pays conquis dans celle de l'empire pour en assurer la solidité. 

Léon Tolstoï écrit Guerre et Paix, vaste fresque historique inspirée par 1812, un chef-d'oeuvre mondialement reconnu. 

1865: une nouvelle loi abolit la censure préalable dans les deux capitales et la remplace par un système d'avertissement; les affaires de presse sont confiées aux tribunaux réguliers; les tribunaux militaires son réformés. Tachkent (Ouzbékistan) est prise par l'armée russe. 
1866: Dmitri Karakozov tire un coup de pistolet sur Alexandre II et le manque de peu grâce à l'intervention d'un passant; l'auteur de l'attentat est pendu et le passant anobli. Cette année là commence la liaison de l'empereur avec une jeune fille de 19 ans qui va lui donner quatre enfants: Ekaterina Mikhaïlovna Dolgoroukova. 

1867: la Russie cède l'Alaska aux États-Unis pour 7 200 000 dollars (une somme trop faible selon certains); cette région américaine était considérée comme hors de l'espace naturel de la Russie (une partie de la Californie et d'Hawaï furent pourtant un moment sous contrôle russe). 

Le 1er juin, un exilé polonais tire deux coups de feu sur Napoléon III et Alexandre II, en visite à Paris à l'occasion de l'exposition universelle; il n'est condamné qu'à une peine de prison, ce qui refroidit les relations franco-russes et met en sommeil les velléités réformatrices du tsar qui va s'orienter désormais davantage vers des interventions extérieures. 

1868: un nouveau soulèvement du Kazakhstan est réprimé. Samarcande (Ouzbékistan) est prise et le khanat de Boukhara (Ouzbékistan) est placé sous protectorat russe. 

1869: le chimiste Mendeleïev découvre la classification  périodique des éléments (Tableau de Mendeleïev): les éléments chimiques peuvent être arrangés selon un modèle qui permet de prévoir les propriétés des éléments encore non découverts. Les soldats russes construisent une forteresse sur une falaise, près du village d'Achkhabad (Turkménistan). 

En 1869, naît à Kowno, l'anarchiste et féministe russe Emma Goldman. 

1870: la gestion des villes est confiée à des doumas conçues sous le modèle des zemstvos 

L'armée est réorganisée sur le modèle prussien; tous les Russes sont astreints au service militaire, les conscrits étant tirés au sort; la durée du service est réduite de 25 à 6 ans; les châtiments corporels sont interdits; des écoles militaires sont créées pour former les officiers. 

La Russie intrigue dans les Balkans. Elle s'engage à soutenir un éventuel soulèvement des Serbes et des Bulgares contre la domination ottomane. En même temps, elle monnaie sa neutralité dans le conflit franco-allemand contre son retour en mer Noire. 

1870-1882: Expéditions de Mikloukho-Maclay dans les îles de l'Océanie. 
1870-1888: Expéditions de N. Prjevalski en Chine, Mongolie et Tibet. 

1871: après la défaite française contre la Prusse, la Russie remet en cause le traité de Paris de 1856. Son ministre des Affaires étrangères, Gortchakov, soutenu par Bismarck, obtient l'annulation de la neutralisation de la mer Noire. La Russie et la Turquie peuvent y entretenir à nouveau une flotte de guerre, mais le passage des détroits continue de dépendre de la volonté du sultan. 

Kropotkine voyage en Suisse et dans le Jura, où il rencontre Bakounine.  
1872: Kropotkine adhère à l'anarchisme. 

1873: la Russie signe avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie l'Entente des trois empereurs qui ne durera pas longtemps leurs intérêts étant contradictoires. Le khanat de Khiva (Ouzbékistan) est placé sous protectorat russe. 

Les encouragements russes aux peuples des Balkans entraînent des tentatives de soulèvement en Bosnie-Herzégovine et en Bulgarie, durement réprimées par les Bachi-Bouzouks turcs. 

De passage à Bakou, où l'a envoyé son frère Ludwig, un homme d'affaires avisé, pour y acheter du bois destiné à la fabrication de crosses de fusils, Robert Nobel prend l'initiative d'acquérir l'une des innombrables raffineries de pétrole surgies dans la région depuis les années 1830. Les frères Nobel, d'origine suédoise, vont dominer le pétrole de la Caspienne jusqu'à sa nationalisation, après la révolution d'octobre 1917. 

1874: Milioutine institue le service militaire obligatoire pour tous et non plus seulement pour les paysans (six ans d'actif et neuf ans de réserve, réduits à trois ans d'actif pour les titulaires de diplômes d'enseignement supérieur). Les châtiments corporels sont abolis et des collèges militaires sont créés pour former les officiers. 

Kropotkine participe en Russie à la deuxième vague de l'"aller au peuple", un mouvement qui incite les jeunes intellectuels russes à se rapprocher du peuple laborieux pour l'amener à contester le régime et à lutter pour une révolution sociale d'inspiration libertaire. Il est arrêté et doit prendre le chemin de l'exil. 

Des populistes créent Zemlia i Volia (Terre et Liberté) dont le but est le renversement de l'autocratie. 

L'Église uniate (gréco-catholique rattachée à Rome) est dissoute par les autorités. 

A la fin du 19ème siècle, la Russie, maîtresse de l'Asie centrale, constitue une menace pour l'empire britannique des Indes. Londres va s'efforcer de bloquer l'expansion russe aux frontières de l'Afghanistan. C'est l'époque du Grand Jeu. Cette politique d'endiguement de l'expansion russe par la Grande-Bretagne s'est d'ailleurs déjà manifestée à l'époque de la guerre de Crimée. Elle s'exprimera de nouveau au Tibet en 1904. Le cabinet de Londres s'efforce de contenir la Russie qui pourrait devenir un adversaire redoutable, non seulement sur les terres, mais aussi sur les mers. La Russie n'aura pratiquement pas de colonies en dehors de l'espace eurasiatique, si l'on fait exception de l'Alaska ainsi que d'une partie de la Californie et d'Hawaï. Le moteur principal de la colonisation russe n'est d'ailleurs pas le souci d'évangéliser ou de civiliser des populations éloignées mais celui soit d'aller chercher ailleurs la liberté hors de portée d'un pouvoir autoritaire à l'excès, lorsqu'elle est le fait d'individus entreprenants, soit pour repousser les frontières et mettre les terres russes à l'abri des menaces extérieures, lorsqu'elle est le fait de l'Etat. La Russie, dépourvues de frontières naturelles défensives, a subi de nombreuses invasions: mongoles, lituano-polonaises, germaniques, suédoises et même française. Pour se protéger contre les incursions de ses voisins, la Chine a construit une gigantesque muraille; la Russie s'efforce d'élargir sa zone d'influence et de s'entourer d'un glacis défensif; c'est une constante de sa politique extérieure. 
 
1875: par le traité de Saint-Pétersbourg, le Japon cède à la Russie le sud de l'île de Sakhaline (où un pénitencier va être établi) et reçoit en échange les Kouriles. 

La crise balkanique 
1876: les soulèvements de la Bosnie-Herzégovine et de la Bulgarie, encouragés par la Russie, sont férocement réprimés par les Bachi-Bouzouks, des mercenaires ottomans. La Serbie et le Monténégro se soulèvent à leur tour, par solidarité avec la Bulgarie, et sont écrasés par Abdul-Hamid, le Sultan rouge. Le Japon reconnaît les territoires du sud de la Sakhaline et les îles Kouriles comme territoires russes. 

Le khanat de Kokand, en Asie centrale, est rattaché à la Russie.  

De 1876 à 1880, un Russe, Prjevalsky, tente de pénétrer au Tibet à partir de la Chine septentrionale. Il parviendra jusqu'aux sources du Huang-Ho (Fleuve jaune).   

1877: la Russie, alliée à la Grèce et à la Roumanie, entre en guerre contre l'Empire ottoman; elle prend l'offensive dans les Balkans et dans le Caucase, en direction de l'Arménie.  

1878: le 9 janvier 1878, une jeune fille, Vera Zassoulitch, tire sur le général Trepov, chef de la police. Son procès tourne à celui de la victime, célèbre pour sa brutalité. Quant à la jeune fille, elle est acquittée. Il s'ensuit une émulation chez les révolutionnaires. D'autres attentats surviennent contre les représentants de la justice et de la police. 

Le traité de San Stefano (19 février) consacre la victoire russe. La Russie reçoit dans le Caucase les régions de Kars, Ardahan et Batoumi; elle annexe la Bessarabie qui lui est cédée par la Roumanie, laquelle reçoit en échange la Dobroudja bulgare. L'Autriche-Hongrie reçoit la Bosnie-Herzegovine. Un effondrement de l'Empire ottoman est redouté par les puissances européennes qui imposent à la Russie leur arbitrage. Au Congrès de Berlin, réunit par Bismarck, la Serbie, le Monténégro et la Roumanie voient leur indépendance reconnue mais doivent renoncer à une partie de leurs conquêtes; la Russie conserve les acquisitions territoriales du traité de San Stefano. L'Autriche-Hongrie se voit confirmer l'administration de la Bosnie-Herzégovine à laquelle est ajouté le sandjak de Novi Pazar (entre la Serbie et le Monténégro); la Bulgarie, réduite à un petit territoire, est divisée en deux entités: la Bulgarie et la Roumélie orientale. Après avoir vaincu sur les champs de bataille, la Russie est contenue sur le terrain diplomatique, sous l'impulsion de l'anglais Disraéli qui poursuit la politique d'endiguement de son pays. Bismarck, dont la Russie espérait le soutien, en contrepartie de celui qu'elle lui apporta lors de la création de l'Empire allemand, se garde bien d'appuyer les revendications de son voisin de l'est. En bref, la Russie ne retire pas grand-chose de sa victoire et l'orientation pro-allemande de sa politique ne lui vaut que des déceptions. 

1879: les éléments les plus radicaux de Zemlia i Volia se regroupent dans Narodnaïa Volia (Volonté du Peuple) une organisation terroriste qui pense débarrasser la Russie de l'autocratie en la frappant à la tête; c'est-à-dire en assassinant l'empereur. Le 2 avril 1879, Alexandre Soloviev tire plusieurs fois sur Alexandre II sans l'atteindre; il est condamné à mort et pendu. Narodnaïa Volia tente encore en vain par deux fois de tuer le tsar au moyen de charges explosives contre le train impérial. 

Un gigantesque incendie réduit en cendres une partie d'Irkoutsk dont les maisons étaient en bois; la plupart sont ensuite reconstruites en pierre, conformément aux ordres du gouverneur. Au 19ème siècle, la découverte de gisements aurifères, a entraîné un afflux de pionniers et d'aventuriers, ainsi que l'ouverture de tripots qui ont transformé la ville en une sorte de cité sans loi comme il en existe dans l'ouest américain. 

Les empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) s'allient pour contrer les ambitions russes dans les Balkans (Duplice). 

1879-1881: soumission du Turkménistan (Asie centrale). 

1880: par un décret du 12 février 1880, Alexandre II confie des pouvoirs dictatoriaux au comte Loris-Mélikov, héros de la guerre contre la Turquie, avec mission d'éradiquer le nihilisme et d'achever la réforme des institutions. Lui-même échappe de peu le 20 février à des coups de pistolet. Quelques semaines plus tard, la Russie essuie une rebuffade du gouvernement français auquel elle réclame l'extradition de l'auteur de l'attentat contre le train impérial. L'éloquence de Victor Hugo a raison de la raison d'État. 

Narodnaïa Volia place une charge explosive dans les sous-sol du palais; un retard sauve Alexandre II, mais l'attentat ravage la salle à manger et tue ou blesse onze soldats de la Garde impériale. En mars, l'impératrice décède de la tuberculose. En juillet, l'empereur épouse Ekaterina Mikhaïlovna Dolgoroukova; il répare dit-il une faute qu'il a commise ainsi que la réputation d'une jeune fille. 

1881: les membres d'un groupuscule Pervomartovtsi (Ceux du 1er mars), Andreï Jelabov, Sofia Perovskaïa, Nicolaï Ryssakov, Ignati Grinevitski, Timofeï Mikhaïlov et Nicolaï Kibaltchich, préparent un attentat à la bombe. Sofia Perovskaïa et la fille d'un ancien gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg. Andreï Jelabov est son amant. Les deux jeunes gens et leurs amis sont animés d'une haine profonde à l'encontre du tsarisme. Jelabov est arrêté mais cela ne change rien à la détermination du groupe. Le tsar est informé de l'imminence d'un attentat contre sa personne mais il décide tout de même d'assister à la relève dominicale de la Garde. Les comploteurs en liberté lancent plusieurs bombes sur lui lors de la parade militaire; Alexandre II est grièvement blessé; il meurt, le 1er mars (calendrier julien), alors qu'il s'apprêtait à officialiser son mariage avec sa jeune maîtresse et à octroyer un constitution à son pays; il venait, en effet, de signer un oukase créant des commissions consultatives qui auraient pu se transformer en assemblées de notables, juste avant de se rendre à cette manifestation. Les auteurs de l'attentat sont pendus et l'autocratie, au lieu d'être renversée, en sort renforcée: la réforme projetée ne sera pas appliquée! Sur le lieu de l'attentat, on construira une cathédrale placée sous le signe de la Résurrection du Christ que le peuple appellera "Sauveur sur le sang versé"; ce ne sera pas la dernière de ce nom. 
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Pendaison des révolutionnaires ayant attenté à la vie du tsar. Source: Hérodote
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Alexandre II, tout en poursuivant l'expansion russe et en réprimant les tentatives de soulèvement des peuples soumis, a réalisé des réformes non négligeables, surtout au niveau local. La guerre de Crimée a mis en lumière le retard économique et politique de la Russie. Si celle-ci veut jouer le rôle qu'elle estime devoir être le sien sur l'arêne internationale, des réformes profondes s'imposent. L'empereur l'a compris. Seulement, plein de bonne volonté et intelligent, il n'a pas la poigne de fer nécessaire pour les mener jusqu'au bout. Dans ces conditions toute liberté accordée ne peut que faire apparaître plus pesants les vestiges du passé qui subsistent et favoriser l'émergence d'une contestation radicale qui débouche sur le terrorisme, lequel entraîne, par réaction, un raidissement du régime. Au plan économique, 25 000 km de voies ferrées ont été construites, ce qui a favorisé la développement des échanges et la croissance; la production de blé a doublé et 40% sont exportés; l'industrialisation a progressé. Pendant le règne, un immense écrivain, Tolstoï, illustre la littérature russe, tandis qu'une pléiade de compositeurs: Balakirev, Rimski-Korsakov, Borodine, Moussorgski (un descendant de Rurik), Tchaïkovski..., imposent la musique russe. Mais globalement, Alexandre II laisse un bilan en demi-teinte.  
 
1881-1894: Règne d'Alexandre III, le Pacifique, empereur de Russie, roi de Pologne, grand-duc de Finlande 

Alexandre III ne ressemble pas à son prédecesseur, Alexandre II, dont il est le deuxième fils. Hercule de la famille, il est d'un caractère bourru et rien moins que libéral. On dit qu'il incarne l'homme russe, malgré ses origines germaniques; c'est un homme d'une stature puissante et d'une grande force physique qui déteste le mensonge et l'hypocrisie, les réceptions et les longs discours, et qui apprécie la franchise, la fidélité et le professionnalisme. Comme il n'était pas destiné à régner, il n'a pas reçu une éducation appropriée. Il parle toutefois anglais, allemand et français, aime la littérature, surtout Lermontov, et joue même un peu du cor d'harmonie. Il semble s'être montré peu intéressé par les études. Le décès prématuré de son frère aîné Nicolas, en 1865, en a fait l'héritier du trône et, sur le conseil que son frère lui donna sur son lit de mort, il a épousé la fiancée de ce dernier, Marie-Sophie-Frédérica-Dagmar de Danemark. Le mariage est d'ailleurs heureux; la jeune femme est petite, vive, charmante et élégante, elle aime le bal que boude son mari, c'est une excellente cavalière alors que son mari a peur des chevaux, mais l'attrait pour la peinture les réunit (elle peint d'ailleurs très bien), Alexandre III est un homme de famille presque parfait qui aime tendrement son épouse laquelle lui donnera six enfants. Avant son accession au trône, il n'a joué aucun rôle important dans les affaires publiques mais il s'est montré à différentes reprises en désaccord avec la politique de son père. Il a notamment condamné une influence étrangère, surtout allemande, qu'il jugeait excessive; il estimait que les principes nationaux devaient prévaloir dans la sphère publique. En 1870, il s'est montré partisan de la France alors que son père penchait pour la Prusse; placé à la tête de la gauche de l'armée, dans les Balkans, il a éprouvé peu de sympathie pour les Bulgares, présentés comme des martyrs et des saints à l'opinion russe, cela ne l'empêcha d'ailleurs pas de remplir consciencieusement son devoir militaire, ce qui lui a valu l'Ordre de Saint-George de 2ème classe; il était bien placé pour observer les conséquences de la corruption dans l'armée et en a alerté son père qui n'en a tenu aucun compte. Les déconvenues du Congrès de Berlin, enfin, l'ont amené à penser que la Russie n'avait rien de mieux à faire que de moderniser son armée et sa marine en vue des conflits futurs. 
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Alexandre III est son épouse - Source: les tsars russes
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Le nouvel empereur ne fêtera jamais l'anniversaire de son sacre qui est d'ailleurs différé jusqu'au printemps 1883; cette journée, pour lui, n'est pas heureuse; il a conscience des difficultés qui l'attendent: le mécontentement est général, soit parce qu'on trouve les réformes trop timides, soit parce qu'on les trouve trop hardies, l'économie du pays a été malmenée par la guerre contre la Turquie, le terrorisme est devenu tellement menaçant que les monarchistes ont créé une organisation contre-terroriste, la Sainte-milice, et que l'empereur juge plus prudent de résider à Gatchina, qui possède un passage secret souterrain permettant de fuir par le lac, afin de travailler tranquillement à la restauration de l'ordre. Sa capacité de travail est grande et il va l'employer rapidement .   

1881: publication du Manifeste du 29 avril puis du Règlement sur les mesures de maintien de la sécurité gouvernementale et publique du 14 août, dans lesquels Alexandre III proclame que l'abandon de l'autocratie porte en elle sa propre punition; les réformateurs sont écartés du pouvoir au profit des partisans du retour à l'ordre ancien; les fonctionnaires reçoivent des pouvoirs étendus en matière de police et de presse; les libertés peuvent être suspendues par simple décret et les causes civiles sont traduites devant des tribunaux militaires; ce règlement, initialement prévu pour durer 3 ans, restera en vigueur jusqu'à la fin du tsarisme. Des pogroms contre les Juifs éclatent à Odessa, Kiev et Varsovie; ils servent d'exutoire au mécontentement populaire. 

Le 6 juin, l'Entente des trois empereurs (Russie, Autriche, Allemagne) est réactivée. Le 28 décembre, des oukazes sur la réduction du prix de rachat des terres et l'achat obligatoire par les paysans affranchis des terres qui leur sont concédées, sont publiés. Achkhabad est pris. 

La Russie obtient le droit de libre circulation pour ses négociants en Mongolie chinoise.  

1881-1882: une crise économique secoue la Russie. 
1882: création de l'Okhrana, une police politique chargée de traquer les groupes révolutionnaires. Le 15 mai, des lois répressives imposent une politique systématique de discrimination qui bannit les Juifs de toutes les zones rurales et des villes de moins de dix mille habitants; des quotas stricts sont fixés concernant le nombre de Juifs autorisés dans l'enseignement secondaire et dans de nombreuses professions; un numerus-clausus limite leur accès dans les universités; ils sont assignés à résider en Pologne, Petite Russie, Russie blanche et quelques villes de Russie occidentale; ces lois, qui ont encouragé les pogroms, sont restées en vigueur jusqu'à la révolution russe de 1917 et ont provoqué une émigration juive massive : de 1881 à 1920, plus de deux millions de Juifs quittent l'Empire russe pour s'installer principalement aux États-Unis, mais aussi dans d'autres pays dont la Palestine.  

Le 24 juin, l'ingénieur Alexandre Mojaïski effectue son premier vol en aéroplane, un monoplan à vapeur. Une Banque foncière est créée. L'impôt de capitation est aboli. Des premiers Règlements sont pris concernant le travail des ouvriers: une Inspection des fabriques est créée pour régulariser les rapports entre patrons et ouvriers et le travail des femmes et des enfants est règlementé. Les Règles provisoires sur les publications entrent en application. 

1883: la cathédrale du Saint-Sauveur est inaugurée, lors du sacre d'Alexandre III, le 15 mai; l'Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski est joué à cette occasion en hommage aux survivants de la guerre contre Napoléon. Le musée d'histoire de Moscou est achevé sur la pace Rouge, sous le nom de musée Alexandre III.  

G. Plekhanov crée à Genève le groupe marxiste "Emancipation du Travail". Kropotkine est condamné à une peine de prison en France, à Lyon, pour appartenance à une organisation interdite, l'Association Internationale des Travailleurs. Des sommités internationales:  le philosophe Herbert Spencer, l'astronome Camille Flammarion, le poète Algernon Swinburne et l'écrivain Victor Hugo... interviennent pour obtenir sa libération qui est accordée en 1886. 

1884: les écoles primaires sont placées sous le contrôle de L'Église. Les universités cessent d'être autonomes et les frais d'inscription sont triplés pour écarter les couches populaires. Ces mesures sont vivement critiquées dans les milieux intellectuels. 

Merv est conquise sur la Perse, ce qui est de nature à inquiéter les Anglais. 

1885: l'indépendance et l'inamovibilité des magistrats sont abolies. Une grève éclate dans les usines Morozov. La Banque foncière de la noblesse est créée. 

L'annexion par la Russie de la région des Turkmènes de Merv (1884) et du Pamir (1885) entraîne des négociations afin de délimiter les zones d'influence avec la Grande-Bretagne soucieuse de protéger son empire des Indes. 

En 1885, Emma Goldman émigre aux États-Unis. Elle vit à New-York, où elle adhère au mouvement anarchiste, en 1889, après les événements de Hay-Market Square où la violence policière contre les ouvriers américains débouchera sur la fête internationale ouvrière du 1er mai. Elle obtient rapidement une grande notoriété en développant sa philosophie anarchiste et en soutenant les droits des femmes et les luttes sociales. 

1886: le 2 juillet, la Charte de la famille impériale réduit le cercle des grands-ducs pourvus d'une confortable rente viagère; cette initiative est favorablement accueillie par l'opinion publique russe. Alexandre III tenait sa famille d'une main de fer. Ses enfants ne jouissaient d'aucune indépendance. Sa parole était un ordre. Lorsqu'il commençait à parler, on avait l'impression qu'il allait frapper.  

1887: arrestation par l'Okhrana de 200 militants populistes et étudiants terroristes qui préparaient un attentat contre Alexandre III. La publicité des débats judiciaires est étroitement limitée. Alexandre Ilitch Oulianov, le frère aîné de Lénine, est pendu. Le ministre de l'Éducation Délianov diffuse la circulaire dite par dérision des "enfants de cuisiniers" qui écarte des gymnases les enfants de cochers, laquais, cuisinières... qui, dans l'esprit des autorités, ne peuvent qu'être des révolutionnaires en puissance. Dans le cadre de la politique de russification des populations allogènes, le russe devient obligatoire et l'orthodoxie est favorisée au détriment des autres cultes ce qui exacerbe les nationalismes. Le 6 juin, un accord germano-russe est signé à Berlin. 

Un coup d'État fomenté par la Russie renverse Alexandre de Battenberg au pouvoir en Bulgarie, ce prince ayant été contraint, sous la pression de l'opinion, de congédier les généraux russes qui le conseillaient. Il est remplacé par Ferdinand de Saxe-Cobourg qui se tourne vers les empires centraux: Allemagne et Autriche; c'est une nouvelle déconvenue pour la Russie dans les Balkans. 

1888: la construction du premier tronçon du Transsibérien, de Samara à Oufa, est achevée. Le transcontinental canadien a inspiré la construction du Transsibérien dans laquelle la France tiendra une part importante, par ses capitaux et ses usines (Eiffel fournira les éléments métalliques de la construction des ponts); cette collaboration renforcera les liens entre les deux pays. Le 12 juin, la première Université de Sibérie est ouverte à Tomsk. 

Dans une Circulaire du ministre de l'Education publique, I . Delianov, s'élève contre la présence dans les écoles d'enseignement secondaire de femmes de ménage, de blanchisseuses ou de cuisinières. 

Le train impérial déraille près de la gare de Borki, dans le gouvernement de Kharkov; Alexandre III retient le toit d'un wagon pour permettre à sa famille et à ses compagnons de se dégager des décombres; il y contracte la maladie rénale qui l'emportera quelques années plus tard. 

Un moine bouriate nommé Dordjieff entre dans l'intimité du Dalaï lama. Il intrigue pour la Russie. Ce curieux personnage réussit à persuader les Tibétains que l'empire russe est en fait le Shambala. Il invite le Dalaï lama à se rendre à Moscou en visite officielle; pour différentes raisons, le voyage n'aura jamais lieu. D'après certains auteurs, Dordjieff signifierait "coup de tonnerre" en tibétain.   

1889: le Règlement sur la nomination des chefs de cantons est adopté; les juges de paix ruraux élus sont remplacés par les chefs de cantons, représentants de la noblesse terrienne nommés par le ministère de l'Intérieur; ces représentants cumulent les emplois de juges et d'administrateurs locaux; la fonction de juge de paix rural est supprimée. Serge Witte est nommé directeur des chemins de fer. 

L'arrivée massive de colons russes déstabilise l'économie pastorale du Kazakhstan. Anton Tchekhov passe par Krasnoïarsk, en se rendant à l'île de Sakhaline transformée en bagne; il s'intéresse au sort des prisonniers, politiques et de droit commun, qui s'y trouvent; les écrits qu'il en ramène émeuvent l'opinion publique russe; l'écrivain admire la Sibérie et l'esprit indépendant de ses habitants, mais il déplore la pauvreté de ces derniers et leur arriération. 
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Alexandre III -Tableau de V. Makovski  
Source: Les tsars russes
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En 1889 naît en Ukraine Nestor Makhno, cinquième fils d'une famille d'anciens serfs d'une région de l'est du pays qui fut le berceau des cosaques zaporogues. Orphelin de son père  pendant sa première année, l'enfant va connaître la misère. Très jeune, il sera confronté à la violence qui pèse sur les pauvres et se révoltera contre la société.  

1890: le 12 juin 1890, de nouveaux Règlements des organisations rurales des cantons et gouvernements réduisent les pouvoirs des zemstvos; ils sont privés de leurs prérogatives essentielles et, en même temps, le cens électoral est augmenté, ce qui accroît l'influence de l'aristocratie terrienne au détriment de celle de la paysannerie; les décisions qui restent aux zemstvos peuvent être annulées par l'Administration, si elle les juge inopportunes. 

La construction d'un pont sur l'Oural permet au Transsibérien de pénétrer en Asie depuis l'Europe. 

Guillaume II refusant de prolonger le traité qui liait la Prusse à la Russie, cette dernière se tourne vers la France, en dépit du peu de sympathie que le tsar éprouve pour la République. De toute manière, Alexandre III ne croit guère en la sincérité des alliances; il pense que les seuls véritables amis de la Russie sont sa flotte et son armée et que les autres puissances de l'Europe n'ont qu'un objectif: empêcher la Russie ne devienne une grande puissance. Aussi, défend-t-il fermement et avec dignité l'indépendance de son pays en gardant pour principe: "La Russie aux Russes" .  

L'expansion russe se heurte aux appétits britanniques à la frontière de l'Afghanistan. L'établissement de la ligne Durand (1893-1895) règle temporairement ce problème, en définissant les limites respectives des zones d'influence des deux puissances européennes dans la région. 

Les poupées gigognes (Matriochka) apparaissent en Russie en provenance du Japon dont elles sont originaires. Elles vont connaître un grand succès dans leur pays d'adoption.  

1891: la totalité du Kazakhstan est intégrée à la Russie. 

Le tsarévitch Nicolas inaugure le segment extrême-oriental du Transsibérien. 

Un accord politique est signé entre la France et la Russie pour se consulter en cas de menaces sur la paix.  

1891-1892: la Russie connaît l'une des famines les plus importantes du 19ème siècle (2 millions de morts); cette famine, qui sévit en particulier dans le bassin de la Volga, est causée en partie par l'industrialisation trop rapide d'un pays sortant à peine du féodalisme. 

1891: le tsarévitch, futur Nicolas II, visite Oulan Oude (Bouriatie). 

1892: nouveau Règlement urbain: les doumas urbaines subissent le même sort que les zemstvos; l'autonomie rurale et urbaine est placée sous contrôle administratif. Un nouveau Règlement douanier est adopté.  

Une convention militaire secrète complète l'accord politique signé entre la France et la Russie l'année précédente. 

Le ministre Serge Witte lance une vigoureuse politique protectionniste de développement économique en recourant à des émissions obligataires à l'étranger (les fameux emprunts russes). Les industries extractives et manufacturières en profitent. Mais c'est surtout les transports ferroviaires qui en bénéficient; la construction du Transsibérien est en cours. 

Maxime Gorki débute en littérature par la publication d'une nouvelle. La galerie Tretiakov est donnée par son propriétaire à la ville de Moscou. 

1893: signature de l'Alliance franco-russe. Les deux pays s'engagent à se venir en aide s'ils venaient à être attaqués par l'un des pays de la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie). La Loi sur le double tarif douanier est adoptée, d'inspiration protectionniste, une loi Méline portant le même titre a été votée en France l'année précédente, elle pénalise les produits allemands; il en résulte une guerre des tarifs douaniers germano-russe. Fondation de Novonikolaïevsk (Novossibirsk). 

Deux moines kalmouks, qui sont en fait des émissaires de la Russie, parviennent dans la capitale du Tibet. 
   
1894: Alexandre III est emporté par une néphrite.  

Le tsar qui disparaît a contribué au maintien de la paix en Europe en quittant l'alliance allemande pour se rapprocher de la France; il n'a pas entrepris de guerre, ce qui lui vaut le surnom de Pacifique. Il laisse le souvenir d'un  souverain modeste, peu exigeant, économe, d'une haute moralité et très dévot, dans sa vie courante. Grand amateur de peinture et fin connaisseur, il a favorisé le développement de cet art en Russie et il lègue à sa mort les tableaux qu'il possède au Musée russe qu'il a fondé. Il n'est pas revenu sur l'abolition du servage. Mais il a annulé pratiquement toutes les autres réformes de son père. Cette politique de contre-réforme, en porte-à-faux par rapport au spectaculaire essor industriel que connaissait alors la Russie, ne pouvait qu'approfondir le malaise qui régnait dans la société russe et préparer une grave crise politique. De 1860 à 1895, la production de fonte est multipliée par 4,5, l'extraction du charbon par 30, celle du pétrole par 700; de grands centres industriels apparaissent; le réseau ferré atteint 60 000 km en 1904; pour parvenir à ces résultats, les nombreux prisonniers, notamment politiques, ont été mis à contribution, dans des conditions qui ont causé beaucoup de pertes de vies humaines. La population des villes passe de 6 à 17 millions d'habitants en 1897, avec l'apparition d'un important prolétariat urbain aux conditions de vie extrêmement précaires; mais la paysannerie reste toutefois largement majoritaire (71%). La population russe est très fragmentée: la noblesse, qui occupe les hautes fonctions de l'État, ne représente pas plus de 1% de la population; la population urbaine se décompose en une riche bourgeoisie industrielle issue du monde paysan et en propriétaires fonciers (10%); suivent les petits entrepreneurs et les commerçants aisés (13%); puis les petits artisans et boutiquiers (24%) et enfin les travailleurs salariés (plus de la moitié). La russification forcée des minorités baltes et polonaises, les difficultés d'accès au savoir pour les classes populaires tenues à l'écart des écoles, la rigidité idéologique suscitent des réflexes de rejet du régime qui se traduisent par la constitution à l'étranger de véritables colonies d'exilés, lesquelles accréditent dans l'esprit du tsar le mythe d'un complot européen anti-russe et l'amènent à durcir encore plus sa politique. En politique extérieure, on assiste cependant à un renversement des alliances: la Russie que les empires centraux ont déçue, s'est rapprochée paradoxalement d'une France républicaine dont le pouvoir tsariste déteste l'idéologie. L'épouse du tsar défunt lui survivra assez lontemps pour assister à la révolution de 1917; elle quittera la Russie pour retourner au Danemark, sa patrie natale, où elle mourra en 1928. 
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Source : Wikipédia
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Au 19ème siècle, la Russie bénéficie d'une mauvaise image en Occident. Un partisan de l'absolutisme, le marquis de Custine, qui s'y est rendu pour y chercher un modèle, en revient totalement désenchanté: la Russie est une immense nation d'esclaves dominée par un despotisme effréné qui combine la science de l'Europe et le génie de l'Asie (on méditera son idée selon laquelle c'est la rencontre du pouvoir absolu avec la servilité des sujets, ou leur manque de civilisation, qui rend l'exemple russe si détestable). D'autres parlent d'une prison des peuples. Karl Marx estime qu'il n'y a rien de bon à attendre de ce pays. Les caricaturistes s'en donnent à coeur joie: les Russes sont des barbares chez qui les changements de règne sont annoncés par les vomissements du tsar! Tout n'y est que mensonge et esbroufe! Bref, on trouve dans les critiques de l'époque à peu près tout ce qui sera plus tard reproché à l'Union soviétique, mais on n'en admire pas moins ses écrivains (Tchekhov) et ses musiciens. 

A la fin du 19ème siècle, la pomme de terre commence à apparaître sur les tables russes. Sa diffusion a d'abord été assez lente avant de devenir un des deux principaux légumes de la cuisine russe, avec le choux.    

1894-1917: Règne de Nicolas II, empereur de Russie, roi de Pologne, grand-duc de Finlande  

Nicolas II sera tour à tour qualifié de Pacifique, au début de son règne, de Sanguinaire après la révolution d'octobre 1917, pour finir par être canonisé par l'Église orthodoxe, depuis la chute de l'Union soviétique. 

Sous son règne, la Russie connaît un développement sans précédent. Sa population triple (ce qui permet de peupler la Sibérie) et elle devient la deuxième ou la troisième puissance économique mondiale. Son réseau ferroviaire n'est dépassé que par celui des États-Unis. Le rouble est convertible. L'industrie, le commerce et la finance se développent; avant la fin du siècle, la balance commerciale est équilibrée. La musique (Glazounov, Scriabine, Stravinsky, les ballets russes, Diaghilev, Chaliapine), les arts (peintures de Repine, de Levitan, de Sourikov, marine d'Ajvazovski, compositions de Nesterov et de Vrubel...) et les lettres ne restent pas à la traîne; la Russie compte de nombreux écrivains célèbres et elle occupe la deuxième place au monde dans le domaine de l'édition de livres. Mais le tsar ne paraît pas souhaiter transformer réellement son pays au plan politique et, surtout, il s'avère incapable de gagner les conflits dans lesquelles la Russie se trouve engagée. Un autre point noir est l'agriculture qui reste arriérée; beaucoup de terres sont incultes; les paysans sont endettés et ils s'adonnent à la vodka de manière excessive; l'alcool étant devenu un monopole d'État, le Trésor y trouve son compte, mais pas l'économie; sous l'impulsion de Stolypine, une classe de paysans riches, les koulaks, voit cependant le jour. 
 

 
Vrubel: Démon assis - Galerie Tretiakov - (source: Internet - Art in Russia)
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Nicolas II reste marqué par l'agonie de son grand-père, privé des deux jambes et défiguré par l'attentat qui lui a coûté la vie. Élevé à la dure, son éducation, confiée aux proches d'Alexandre III, ne le prédispose pas à des réformes d'inspiration libérale. A 16 ans, il tombe amoureux d'une de ses cousines, la princesse Alix de Hesse Darmsdadt; mais son père s'oppose à une union avec une Allemande, pour des raisons diplomatiques; d'ailleurs, les princesses de Hesse n'ont-elles pas la réputation de porter malheur à la Russie? Il fréquente la faculté des sciences économiques de l'Université de Saint-Pétersbourg. De 1885 à 1890, il suit une formation spéciale visant à le préparer à ses fonctions futures avec de bons professeurs, mais on ne sait pas ce qu'il en retient car les professeurs n'ont pas le droit de l'interroger et lui ne leur pose jamais de questions; d'après S. Witte, il possède l'instruction d'un colonel de la Garde issu d'une bonne famille. En 1890, il effectue sur un croiseur russe une tournée officielle soigneusement préparée: les lieux à voir et ceux à ne pas voir sont précisés et les discours à prononcer transmis par voie diplomatique. Il accomplit ce voyage en compagnie de quelques princes russes (V.  Bariatinski, N. Obolenski, V. Kotchoubeï...) et de son frère Georgui, malade de la poitrine, dont on espère que l'air du large le ragaillardira; hélas, ce dernier sera victime d'un accident au cours d'une excursion, son mal empirera et il devra être rapatrié en Russie où il mourra quelques années plus tard. Le périple diplomatico-touristique mène le grand-duc Nicolas en Grèce, en Égypte, aux Indes, dans le sud-est asiatique, en Chine et au Japon. Dans ce dernier pays, il se montre trop entreprenant auprès de l'épouse d'un samouraï et ce dernier le gratifie d'un coup de sabre; il s'apprête à lui en porter un second lorsque l'héritier du trône de Grèce, qui s'est joint à la caravane russe lors de son passage en Grèce, déséquilibre l'irascible guerrier à coups de canne et le tient en respect jusqu'à l'arrivée de la police. Nicolas revient à travers la Sibérie, pénétré de mépris pour les "singes" japonais. De retour à Saint-Pétersbourg, il reprend une liaison, interrompue par le voyage, peut-être à dessein, avec une ballerine, courte sur jambes, mais ayant des yeux merveilleux, Mathilde Kchessinskaïa, qui sera ensuite la favorite d'autres grands-ducs sans jamais déroger .  

Au printemps 1894, alors que son père est déjà malade depuis des années, il obtient enfin l'autorisation de se fiancer avec Alix de Hesse-Darmsdadt, malgré la préférence de ses parents pour Hélène d'Orléans. Guillaume II, mais aussi la reine Victoria, grand-mère des deux promis, assistent à la cérémonie; le futur roi d'Angleterre, Edouard VII, et Nicolas II se ressemblent d'ailleurs beaucoup. 
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Nicolas II et Edouard VII - Un air de Famille - Source: Les tsars russes et Wikipédia
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A l'automne 1894, sur son lit de mort, Alexandre III conseille à son fils de maintenir l'autocratie. Au moment où il monte sur le trône, le jeune tsar fait part de sa perplexité et de son inquiétude: il est mal préparé à son métier d'empereur. Il épouse Alix, qui se convertit à l'orthodoxie, sous le nom d'Alexandra Féodorovna, avec beaucoup de réticence. Peu énergique et heureux en ménage, Nicolas II suivra, pour gouverner, les conseils de son épouse. Le couple aura cinq enfants, un fils, le tsarévitch qui naîtra tardivement en 1904, et qui sera hémophile, une maladie héréditaire dans la famille de Hesse-Darmstadt, et quatre filles. Le couple vit comme des particuliers, le tsar préférant scier ou couper du bois, déblayer la neige, rouler en automobile, naviguer sur son yacht, voyager en train, se promener à pied, tirer sur les corbeaux que s'occuper des affaires de l'Etat. Mais la tsarine s'en mêle et pas toujours à bon escient. Comme la naissance d'un fils se fait attendre, elle se berce un temps d'illusion, jusqu'à prendre l'embonpoint d'une femme enceinte avant de s'apercevoir de son erreur. Mal aimée par la cour, l'impératrice se trouve une amie en la personne d'une jeune et jolie dame d'honneur ingénue, Anna Taneieva; elle lui cherche aussitôt un mari; hélas, elle n'a pas la main heureuse: celui-ci se drogue et est un pervers sexuel! Le tsarévitch heureusement jouit d'une certaine sympathie dans l'armée auprès de laquelle son père l'emmène souvent.   

Le nouveau maître de la Russie pense que l'autocratie est un principe sacré qui ne peut pas être mis en question. Il reprend à son service nombre de collaborateurs de son père. A la demande de sa femme, et aussi probablement par goût personnel, il s'éloigne de la vie mondaine de l'aristocratie russe, en résidant à Tsarskoïe Selo; il se coupe ainsi d'une partie de la noblesse. 

Il limite les pouvoirs des zemstvos en les soumettant à des fonctionnaires d'État, mène une politique de russification de la Pologne, de la Finlande et du Caucase, et aggrave la politique antisémite de son père. 

Serge Witte, reste ministre en raison de sa compétence, malgré la méfiance à son égard du tsar, qui le soupçonne d'être franc-maçon; il poursuit sa politique de développement économique et d'assainissement financier. Les entreprises étrangères sont invitées à investir en Russie. Witte est conscient que le développement économique devrait s'accompagner de réformes politiques. Mais il se heurte à l'opposition des slavophiles, ennemis de l'Occident et du progrès, qui ne voient de salut pour la Russie que dans le maintien des traditions. Et le tsar ne permettrait pas, de toute manière, de toucher à l'orthodoxie. 

Après la guerre sino-japonaise de 1894-1895, perdue par la Chine, l'empire du Soleil levant commence à prendre pied en Mandchourie, ce qui inquiète la Russie. Les ambitions colonialistes du Japon vont s'affirmer de plus en plus et se heurter à celle de la Russie au nord du continent asiatique. 

1895: Alexandre Popov transmet le premier message par télégraphie sans fil.  
1895-1899: des emprunts russes, pour un montant de 275 millions de roubles, sont placés à l'étranger, principalement en France. 
1896: le 26 mai, l'empereur est couronné à Moscou, selon un rituel inspiré de Byzance; quatre jours plus tard, les fêtes du couronnement s'accompagnent d'une bousculade qui cause la mort de plusieurs centaines de personnes (1300 morts et 1000 blessés); le peuple attribue ce tragique événement à la tsarine qu'il se met à détester, la qualifiant d'Allemande 

Nicolas II pose à Paris la première pierre du pont Alexandre III, symbole de l'Alliance franco-russe qui est renouvelée. La montée en puissance de l'empire d'Allemagne, après la défaite française à Sedan, inquiète la Russie autocratique et la pousse à approfondir son alliance avec la France républicaine, malgré l'admiration qu'elle portait autrefois la Prusse. Le danger est d'autant plus grand que l'Allemagne est alliée à l'Autriche et à l'Italie, dans le cadre de la Triplice, et que le risque d'un conflit est élevé dans les Balkans en ébullition. 

La Russie signe avec la Chine un traité visant à contrer les ambitions japonaises; il permet la construction du chemin de fer de l'est chinois, relié au Transsibérien. La Russie renoue des relations amicales avec la Bulgarie. 

1896-1899: construction de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky à Nikolaïevsk. 
1897: achèvement de la réforme monétaire, mise en circulation du rouble-or. Loi sur la normalisation des heures de travail: la journée de travail est limitée à 11 heures 30 et le travail de nuit à 10 heures. Premier recensement de la population russe.  

L'Université de Dorpat (Estonie) est fermée pour avoir continué à utiliser l'allemand. Galitzine, envoyé par le tsar, s'efforce de russifier les provinces du Caucase. 

Création du Bund, un mouvement ouvrier juif marxiste qui lutte pour l'égalité des droits pour  les Juifs. 

Le président français Félix Faure visite la Russie. 

Le tronçon Valdivostock-Khabarovsk du Transsibérien est achevé. 

1898: construction d'un pont sur l'Ob à Novonikolaevsk (Novossibirsk) pour le Transsibérien. Le première pierre du musée des Beaux-Arts-Alexandre III est posée. 

Un accord est signé avec la Chine pour l'obtention d'une concession à bail de la presqu'île de Liaodong avec la forteresse de Port-Arthur pour une durée de vingt-cinq ans. Deux ans avant les troupes japonaises débarquées y avaient massacré de nombreus Chinois. 
  
Congrès fondadeur à Minsk (Biélorussie) du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), une organisation marxiste révolutionnaire dans laquelle militent Plekhanov, Lénine, Staline et Trotsky, qui se séparera entre mencheviks et bolcheviks.   

Bobrikov est nommé gouverneur de Finlande avec la mission de russifier le grand-duché. 

Nicolas II, conseillé par Witte, lance un appel au désarmement et à la paix mondiale (d'où son surnom de Pacifique). Il propose aux puissances européennes d'organiser une conférence pour la préservation de la paix mondiale. 

1899: le tsar choisit La Haye comme siège de la première Conférence internationale pour discuter de la paix. L'Allemagne et la Grande-Bretagne sont réticentes. La proposition de désarmement est repoussée mais une convention sur les règles de guerre et le droit international humanitaire voit le jour et, surtout, la Cour d'arbitrage international de la Haye est créée. 

1900: une crise monétaire mondiale entraîne la fermeture d'usines et de banques. Witte est accusé, par les propriétaires fonciers, d'être social-démocrate. La Russie profite de la révolte des Boxers en Chine pour occuper la Mandchourie.  

Le pont Alexandre III est inauguré à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris. Près de 300 entreprises françaises ou belges sont implantées en Russie; elles contrôlent 60% de la production de houille et 80% de celle de coke. 

1901-1903: Une crise économique fait sentir ses effets. Le début du 20ème siècle est marqué par un commencement de pénétration des Russes en Chine. 

Le général russe Kozlov explore le Kham (Tibet). Il a pour guide Dja-lama (Tchegoun lama), un ancien moine bouddhiste d'origine russe, qui a séjourné à Drepung, où il aurait tué le moine qui partageait sa cellule au cours d'une dispute. Ce personnage violent et cruel prendra ultérieurement la tête d'une croisade mongole antichinoise; il consacrera ses bannières avec le sang des prisonniers dont il ouvrira les poitrines pour en arracher le coeur. L'idée de la reconstitution d'un empire mongol, aux limites imprécises, mais qui comprendrait la Mongolie intérieure et extérieure, le Tibet et une partie de l'Asie centrale, dont le Sinkiang, commence à germer dans certains esprits russes (Semenov, Dja-lama, Ungern). Les Anglais soupçonnent les Russes d'armer les Tibétains pour menacer l'empire des Indes; ces soupçons seront à l'origine de l'invasion du Tibet par les troupes britanniques en 1904. Un Bouriate bouddhiste converti au christianisme, qui exerce la médecine tibétaine en Russie, sans diplôme mais avec un grand succès, y compris dans l'entourage du Tsar, Piotr Badmaev, publie "La Russie et la Chine", ouvrage dans lequel il défend l'idée d'un rapprochement entre la Russie, la Chine, la Mongolie et le Tibet. Mettant en pratique ses idées, il crée d'ailleurs une entreprise commerciale en vue de faciliter la pénétration russe en Extrême-Orient. Si ce projet grandiose réussissait, la Russie deviendrait, d'après lui, le pays le plus puissant du monde.   

1901: le 22 janvier 1901, meurt la reine d'Angleterre Victoria, mère du nouveau roi, Edouard VII, et grand-mère du Kaiser et du Tsar. Le Kaiser aimait sa grand-mère, admirait la Grande-Bretagne qu'il détestait encore plus. Parmi les nombreux descendants de la reine défunte, il faisait l'unanimité contre son caractère vulgaire, hautain et prétentieux. Les autres membres de la famille se moquaient de ce cousin maladroit, au bras gauche défectueux, qui tentait en vain d'en imposer, ce qui humiliait l'empereur d'Allemagne. 

Naissance du parti socialiste révolutionnaire (SR), à base essentiellement paysanne, qui se réclame des terroristes de la Narodnaïa Volia. 

Dordjieff, accompagné de Narzounof, est à nouveau à Lhassa, où parvient aussi l'agent russe Tsybikov. Les Anglais s'inquiètent mais il leur est impossible d'intervenir militairement tant que la question de l'Afrique du Sud (guerre des Boers) n'est pas définitivement réglée.  

1902: le président français Émile Loubet se rend à Saint-Pétersbourg. 

Des émeutes paysannes, visant à terroriser la noblesse, afin qu'elle cède ses terres à bas prix, commencent à agiter les campagnes; il y en aura 670 jusqu'en 1904. L'étudiant socialiste révolutionnaire Stepan Balmachov assassine le ministre de l'Intérieur Dmitri Sipiaguine.  

Plehve devient ministre de l'Intérieur de Russie; il éprouve de la sympathie pour les idées constitutionnelles, ce qui ne l'empêche pas de mener une politique conservatrice. 

Création de la Hramada révolutionnaire biélorusse, sous l'impulsion du Parti socialiste polonais, qui revendique la création d'une diète biélorussienne autonome à Vilna (Vilnius).  

La Russie discute avec le Japon un partage de la Corée. L'Angleterre passe un accord avec le Japon, puissance montante en Asie, pour contenir l'expansion russe; elle s'engage même à attaquer la France si la Russie s'en prend au Japon. Guillaume II encourage son cousin Nicolas II à s'occuper de la Sibérie, où il va se heurter aux intérêts japonais, afin qu'il se détourne de l'Europe occidentale, où l'humeur altière du Kaiser contribue à isoler l'Allemagne et à l'entourer d'ennemis, et que le Tsar s'éloigne de leur cousin commun, le roi d'Angleterre Edouard VII. 

La Russie se rapproche de la Chine. Un projet de condominium sino-russe sur le Tibet est envisagé. Des troupes russes et chinoises pourraient s'installer sur le Toit du monde, aux portes de l'empire des Indes. Le bruit en court à Londres. Mais il a été propagé en Inde par le moine japonais, Kawaguchi, de retour du Tibet, où il est allé étudier des textes sacrés. Le gouvernement japonais, qui se prépare à un conflit avec l'empire des tsars, n'est peut-être pas totalement étranger à cette rumeur (un résumé du récit de Kawaguchi est  ici).    

1902-1904: construction du tronçon circumbaïkalien du Transsibérien. 
1903: Séraphin de Saratov est sanctifié et le tsar se place sous la protection de cette figure paysanne authentiquement russe, image du peuple idéal de son imagination. 

Le parti social-démocrate de Russie (POSDR) se scinde en bolcheviks (majoritaires, dont Lénine), qui veulent accélérer le processus révolutionnaire par l'action et la propagande, et mencheviks (minoritaires,  Plekhanov et... Trotsky), qui pensent que la révolution se fera naturellement. 

1904: Les troupes anglaises envahissent le Tibet. Le Dalaï lama s'enfuit en Mongolie. Le consul russe à Ourga, Shishmarev, intrigue pour qu'il se réfugie en Russie. Le traité imposé par le cabinet de Londres au Tibet soulève de vives protestations de la Russie. 

1904-1905: Guerre russo-japonaise 

Le Japon attaque par surprise la flotte russe à Port Arthur et assiège la ville qui se rendra après huit mois de siège. 

La brigade terroriste du parti socialiste révolutionnaire organise un attentat contre le ministre Plehve.  

Le Transsibérien est achevé. Sa construction a coûté près de 1,5 milliards de roubles, dépense qui ne sera dépassée que par celles de la Première Guerre mondiale. 

1905: l'infanterie russe est battue à Moukden par les forces japonaises (20 février - 10 mars). La flotte de la Baltique, arrivée trop tardivement à la rescousse en Extrême-Orient, est détruite à Tsushima. En août, la paix de Portsmouth reconnaît au Japon la possession de Port Arthur, de la Corée, de la Mandchourie et du sud de l'île de Sakhaline. 

La fin calamiteuse de cette  guerre pour Saint-Pétersbourg, refroidit les relations entre l'Angleterre, alliée du Japon, et la Russie qui va se rapprocher de l'Allemagne pendant quelques temps avant de revenir à l'alliance anglaise. Décidément, Guillaume II n'est pas fréquentable! 

La défaite des Russes devant des gens de couleur retentit profondément parmi les peuples colonisés qui rêvent d'émancipation, et en premier lieu au sein de l'empire russe. La France n'est pas intervenue dans le conflit pour éviter une riposte anglaise.  

La révolution de 1905 

Le 22 janvier 1905 (9 janvier en Russie), a lieu une manifestation ouvrière, conduite par le pope Gapone, qui est en fait un agent de la police tsariste infiltré dans le mouvement. Alors que cette manifestation vient pacifiquement présenter ses requêtes au tsar, en portant des bannières et des icônes, elle est brutalement réprimée par la police qui ouvre le feu tuant un millier de personnes (officiellement, il y aurait eu 96 morts et 330 blessés, mais d'autres sources portent le nombre de victimes à 4900 voire plus, où est la vérité?) Ce tragique événement, qualifié de Dimanche Rouge, survenu en l'absence du tsar, n'en va pas moins être lourd de conséquence pour lui car il brise l'image paternelle qui était jusqu'alors celle du souverain dans l'imaginaire populaire; il accrédite le qualificatif de Sanguinaire qui sera plus tard attribué à Nicolas II. Des jacqueries éclatent un peu partout à travers l'empire. L'équipage du cuirassé Potemkine se mutine à Odessa. La grève générale s'étend. Comme il n'existe pas de syndicat, une organisation représentative se crée spontanément: les soviets. Les bolcheviks, d'abord hésitants, envoient des représentants, mais ce sont les mencheviks, alors plus nombreux, qui jouent le rôle le plus important. La population réclame une constitution, une Douma et les libertés. Les socialistes révolutionnaires, les bolcheviks et les mencheviks de Saint-Pétersbourg s'unissent au sein du soviet ouvrier et publient les Izvestia (Les Nouvelles). Nicolas II est contraint de proclamer, le 17 octobre (calendrier russe) le Manifeste sur le perfectionnement de l'ordre de l'État dans lequel il s'engage à accorder les libertés civiques, à créer une Douma dotée des pouvoirs législatifs et de contrôle, à amnistier les crimes et délits commis avant la publication du manifeste, à nommer un Premier ministre aux pouvoirs étendus, à respecter les droits des minorités et, en particulier, celui de parler leur propre langue. Mais l'empereur garde un droit de veto et peut dissoudre la Douma, ce dont il ne se privera pas. De plus, Nicolas II promulgue un Acte spécial qui permet au gouvernement de prendre des mesures législatives entre les sessions de la Douma. En fait, il n'envisage pas que son pouvoir puisse être réellement limité. L'accueil est mitigé: les libéraux estiment avoir obtenu satisfaction, mais se divisent, certains sont prêts à collaborer avec le gouvernement, d'autres, comme le parti constitutionnel démocratique (KD), voudraient aller plus loin et instaurer un régime parlementaire; les socialistes révolutionnaires et les sociaux-démocrates refusent de participer à une Douma sans pouvoir et appellent à poursuivre le mouvement. Un soulèvement armé a lieu à Moscou; il est écrasé par l'artillerie. 
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Les événements du 9 janvier 1905 sont bien connus et il est inutile de les répéter ici. Ce jour là, j'ai été frappé  par les attaques absurdes et sans but de la cavalerie sur la foule et par les ordres injustifiés donnés par les commandants.  
Lieutenant-général A. Mossolov
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Le 17 février 1905, le socialiste révolutionnaire Ivan Kalyayev assassine le grand-duc Serge, oncle du tsar. 
 
Le parti constitutionnel démocratique (KD) voit le jour pendant la crise révolutionnaire. D'abord révolutionnaire et républicain, il évoluera vers la monarchie constitutionnelle, après l'échec de la révolution.  

On notera que la révolution de 1905 a commencé avant la défaite de l'armée russe devant les forces japonaises. Ce n'est donc pas cette défaite qui l'a motivée. Une crise profonde travaillait déjà la Russie comme en témoignent les assassinats commis et l'ampleur de la sédition. Les réformes insuffisantes et mal conduites, l'abolition du servage, sans véritable distribution des terres aux paysans, pour ne prendre que cet exemple, ont fait plus de mécontents que d'heureux. Mais si la défaite, n'est pas l'élément déclencheur de la crise il n'en demeure pas moins que les troubles ont pu jouer un rôle dans l'issue du conflit, comme l'état de guerre a sans doute rendu la répression plus difficile.   

La première tentative révolutionnaire a échoué. Mais elle a consacré l'alliance des couches populaires russes et des minorités nationales. C'est, en quelque sorte, la répétition de la révolution de 1917. De plus, la défaite russe a révélé à l'Allemagne la faiblesse de l'armée de Nicolas II. Le bilan de cette défaite est lourd de conséquences pour le pouvoir russe: la vie sociale a commencé à se démocratiser, des territoires ont été perdu en Extrême-Orient et la flotte militaire russe a été anéantie. Maxime Gorki, qui a connu la célébrité avec Les Bas-Fonds, est exilé et séjourne à New-York puis à Capri; il ne rentrera en Russie qu'après la Révolution d'octobre.  

En novembre 1905, le staretz (moine errant) Raspoutine, natif de Prokoskoe (district de Tioumen, gouvernement de Tobolsk, en Sibérie), un guérisseur qui, sous des dehors de religiosité mystique, se livre à l'ivrognerie et à la débauche, est introduit dans l'entourage du tsar où ses talents séduisent la tsarine; elle espère que ce saint homme améliorera la santé du tsarévitch atteint d'hémophilie. Raspoutine pourrait avoir appartenu à la secte des flagellants. 

Makhno, à peine âgé de 16 ans, participe en Ukraine aux troubles consécutifs à la révolution russe de 1905. Il adhère à l'"Union des laboureurs pauvres", un groupe de jeunes révolutionnaires qui se réclame du communisme libertaire et s'oppose par l'action directe à la terreur gouvernementale, notamment en pratiquant des expropriations et la redistribution aux pauvres des biens confisqués aux riches.  

En réaction aux succès de ce groupe, les propriétaires créent leur propre mouvement l'"Union des russes véritables". Ils ont un bouc émissaire tout trouvé, en la personne des Juifs, et guidés par leur slogan "tue le youpin, sauve la Russie" organisent des pogroms. l'"Union des laboureurs pauvres" combat ce mouvement et le détruit; "ce fut notre première victoire" notera Makhno dans ses mémoires. Parallèlement, le mouvement fasciste avant la lettre des Cent-Noirs voit le jour en réaction à la poussée révolutionnaire. Il participera désormais à la lutte contre-révolutionnaire.  

1906: le tsar dote la Russie de Lois fondamentales de l'État (désignation retenue pour éviter le mot honni de constitution). Ces lois n'instaurent pas un régime parlementaire: les ministres ne dépendent que du tsar, la Douma est dépourvue de pouvoir budgétaire, n'a pas l'initiative des lois et le gouvernement peut légiférer par oukazes. Les premières élections à la Douma sont favorables au parti constitutionnel démocrate (KD) ainsi qu'au centre-gauche et elles amènent à l'assemblée de nombreux représentants des minorités. La Douma entrant en désaccord avec lui, Nicolas II modifie la loi électorale au profit des classes aisées, de sorte que la majorité de la population n'est plus représentée. 

Le 19 août 1906, Nicolas II signe la Loi sur les tribunaux militaires de campagnes 

Serge Witte, jugé trop progressiste, est évincé du pouvoir. Son successeur, Ivan Goremykine, est très conservateur. Mais il sera bientôt remplacé lui-même par Piotr Stolypine. 

Des députés libéraux et socialistes modérés lancent l'appel de Vyborg qui appelle les Russes à la résistance passive et au refus de l'impôt et de la conscription. Ils sont condamnés à la prison et frappés d'inéligibilité à la Douma et aux zemstvos. 

Le colonel Mannerheim, futur héros de l'indépendance finlandaise, est chargé par l'armée russe d'une mission d'exploration en Asie centrale. Il bénéficie de la couverture d'organisations scientifiques suédoises et finlandaises pour ne pas éveiller les soupçons. Il parcourra 7000 km à l'ouest de l'empire du milieu, notamment au Sinkiang et au Shanxi, dressant des cartes, prenant des photos et notant l'attitude des populations. Après un séjour à Pékin, son périple s'achèvera par une visite au Dalaï lama. Moscou n'a certainement pas abandonné tout espoir d'expansion à l'est.  
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Stolypine - Source: Les tsars russes
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1906-1911: Piotr Stolypine est Premier ministre; il va procéder à d'importantes réformes agraires qui laisseront un bon souvenir.  

Kokovtsov négocie avec Cambon et  Poincarré des emprunts ferroviaires.  

Les socialistes-révolutionnaires organisent un attentat contre le Premier ministre. Celui-ci y échappe mais il fait plus de 30 victimes, dont deux enfants de Stolypine. En représailles, des cours martiales militaires ambulantes sont créées. Elles jugent sans avocat et sans possibilité d'appel. Les accusés sont condamnés à mort (la cravate à Stolypine) ou aux travaux forcés (le wagon de Stolypine). La Sibérie y gagne trois millions d'habitants.  

La politique du nouveau Premier ministre se veut à la fois conservatrice et moderniste. Il lutte contre les groupes révolutionnaires pour rétablir l'ordre et met en place une réforme agraire qui dissout les mirs (forme de propriété collective traditionnelle) et  vise à créer une classe de petits propriétaires favorables à l'économie de marché; il espère gagner ainsi le monde rural, très largement majoritaire en Russie, à la cause tsariste; une classe de paysans riches se forme: les koulaks. Pour le prolétariat urbain, il crée un système d'assurance; mais celui-ci est mal accueilli car il exige la participation des ouvriers aux cotisations. Enfin, il s'efforce de russifier le monde des affaires en favorisant la formation de capitaux russes. 

1907: une seconde Douma s'avère pire pour le tsar que la précédente: les socialistes révolutionnaires et les sociaux-démocrates y arrivent en force, à la place des libéraux devenus inéligibles. Stolypine tire prétexte d'un prétendu complot social-démocrate pour la dissoudre, le 2 juin. Une nouvelle loi électorale remplace immédiatement la précédente dans le but de restreindre la représentation des couches populaires. 

Une troisième Douma est élu avec la loi électorale modifiée. La représentation paysanne est réduite de moitié, celle des ouvriers à peu près inexistante, celle de la noblesse outrageusement augmentée. La droite nationaliste et les Octobristes (libéraux disposés à collaborer) sont majoritaires; mais il y a quelques bolcheviks. Cette Douma restera en place jusqu'en 1912. 

La Russie ayant perdu la Mandchourie au profit du Japon, la construction d'une nouvelle ligne du Transsibérien, plus éloignée de la nouvelle frontière, est décidée.   

Une seconde Conférence de La Haye se tient du 15 juin au 18 octobre 1907 sous l'égide de la Cour permanente d'arbitrage. Elle retouche un peu les textes de la première Conférence (1899).  

Le 31 août 1907, l'Angleterre, inquiète à son tour des velléités du kaiser allemand, signe avec la Russie, à Saint-Pétersbourg, une convention par laquelle les deux puissances délimitent leurs zones d'influence en Perse (futur Iran), en Afghanistan et au Tibet. La Perse est divisée en trois parties : deux sphères d'influence, celle du nord allant à la Russie impériale et celle du sud à l'Empire britannique, tandis que la partie centrale obtient le statut de zone tampon neutre. Pour ce qui concerne l'Afghanistan, la Russie reconnaît un semi-protectorat de la Grande-Bretagne et abandonne tout idée d'établissement de liens directs avec l'émir. Pour le Tibet, après l'invasion britannique de 1903-1904 et le traité de Lhassa qui a suivi, les deux puissances conviennent de maintenir son intégrité territoriale et de ne traiter avec Lhassa que par l'intermédiaire de la Chine, la puissance suzeraine. Une alliance entre l'Angleterre, la France et la Russie, la Triple Entente, peut ainsi voir le jour.  

La Cathédrale du Sauveur sur le Sang versé est édifiée à Saint-Pétersbourg à l'endroit de l'attentat contre Alexandre III. Elle a coûté plus cher que prévu et le coupable, secrétaire de conférence de l'Académie, sera jugé et puni d'une peine de prison et de la confiscation de ses biens. 

1907-1914: les saisons russes font florès à Paris et à Londres. 

1908: le 3 mai, une Loi sur la réforme scolaire instaure un enseignement primaire obligatoire et gratuit. 

En 1908, à la suite de la dénonciation d'un informateur infiltré dans son groupe révolutionnaire par la police, Makhno est  arrêté et incarcéré. 

La Russie, sous l'amicale pression de la France, accepte l'annexion de la Bosnie-Herzegovine par l'Autriche-Hongrie. 

1909: La Russie soutient la création d'une alliance des États balkaniques contre la Turquie, espérant tirer profit d'un démembrement de l'Empire ottoman. 

Raspoutine et la tsarine sont du parti de la paix, contrairement aux autres membres de la famille impériale. 

Le président français Fallières rencontre le tsar à Cherbourg. 
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Un village russe vers 1910 - Photographie de S. Prokudin-Gorsky
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1910: création  par Goumilev de l'Akméisme, un courant littéraire qui s'inscrit contre le symbolisme, et qui sera illustré par Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam. Au même moment apparaît le futurisme (Khlebnikov, Maïakoski, Asseïev, Pasternak); la vie culturelle bouillonne car elle est l'un des seuls espaces de liberté qui existent en Russie.  

L'expression théâtrale connaît un dévelopement prodigieux à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. 

Makhno et treize de ses camarades sont jugés par un tribunal militaire. Il est condamné à la peine de mort par pendaison. En raison de son jeune âge et des efforts de sa mère, la peine est commuée en réclusion à perpétuité assortie de travaux forcés. Il est incarcéré à la prison de Boutyrka, qui est, à cette époque, une sorte d'université révolutionnaire. Assoiffé de savoir,  Il y étudie notamment Bakounine, Kropotkine et son concept d'entraide. Il rencontre Piotr Archinov, un communiste libertaire, avec qui il parle beaucoup. En raison de son caractère peu conciliant, Makhno est régulièrement enchaîné et mis au cachot. Cette expérience explique sa haine des prisons et, plus tard, pendant la guerre civile, en entrant dans une ville nouvellement conquise, son premier geste sera de libérer tous les prisonniers et de détruire les lieux d'incarcération. 

1911: Stolypine essuie un coup de feu tiré par Bogrov que l'on présente comme un Juif d'extrême-gauche. En fait, il s'agirait d'un agent de l'Okhrana qui aurait reçu l'ordre d'abattre le Premier ministre responsable de la réforme agraire. Stolypine meurt quatre jours plus tard. Cette mort marque le retour des troubles révolutionnaires et des grèves. 

Kokovtsov devient le nouveau Premier ministre. Consciencieux et compétent, c'est un haut fonctionnaire qui ne possède pas les qualités requises pour faire face à une situation devenue très difficile. 

1912: une grève éclate dans les mines aurifères de la Léna; elle est sévèrement réprimée. 

L'organe officiel du parti bolchevik, la Pravda (Vérité) est créé à Saint-Pétersbourg. Parmi ses fondateurs, figure Skriabine qui s'appellera plus tard Molotov et deviendra le plus fidèle disciple de Staline. Un certain Koba est le rédacteur en chef du nouveau journal. Il se nomme en réalité Joseph Djougachvili. On l'appellera plus tard Joseph Staline, l'homme de fer. Il fut dans son enfance maltraité par un père ivrogne, mais protégé par une mère aimante. C'est un ancien séminariste d'origine géorgienne devenu révolutionnaire. Petit, boiteux à la suite d'un accident, avec un bras atrophié et le visage marqué par la variole, il ne paie pas de mine. Il s'est livré, pour financer l'activité révolutionnaire, à des attaques de convois de fonds. Il a choisi le nom de Koba qui est celui d'un légendaire Robin des bois caucasien. Marié jeune, il s'est trouvé veuf de sa première épouse, morte de la tuberculose, un an après son mariage. Il a déjà fait son chemin dans la vie puisqu'il est membre du Comité central du parti bolchevik. Son activité révolutionnaire l'amènera à goûté le confort des prisons tsaristes et le charme de la Sibérie, au delà du cercle polaire. Pour le moment, Lénine, en exil à Cracovie, trouve la ligne éditoriale du journal trop molle.  

Le tsarévitch, lors d'un déplacement en Pologne, est victime d'une hémorragie interne devant laquelle les médecins paraissent impuissants. L'intervention de Raspoutine l'aurait miraculeusement guéri; une chose est sûre, le staretz possède le don d'atténuer les souffrances du jeune héritier de la couronne lors de ses crises d'hémophilie. La réussite de Raspoutine par imposition des mains sur le tsarévitch s'expliquerait par le fait qu'il lui interdisait la prise de tout médicament, donc de l'aspirine que prenait l'enfant, laquelle possède la propriété de liquéfier le sang, ce que l'on ignorait à l'époque! 

La Russie instaure un système d'assurance sociale pour les ouvriers loué par le président américain Taft. 

Le président du conseil des ministres français, Raymond Poincarré, se rend en visite officielle en Russie, après le différend qui vient d'opposer la France et l'Allemagne à propos du Maroc (Affaire de la canonnière d'Agadir). 

Les Anglais obtiennent l'éloignement de Dordjieff qui est envoyé en Mongolie. Mandaté par le Dalaï lama, Dordjieff se rend en Russie pour obtenir la reconnaissance de l'indépendance du Tibet; il n'obtient aucun résultat. Un accord sino-russe reconnaît la souveraineté de la Chine sur la Mongolie extérieure; mais cette dernière obtient l'autonomie et la Russie exercera sur elle une sorte de protectorat.   
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Raspoutine - Source: Les tsars russes
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1913: Kokovtsov négocie de nouveaux emprunts. La célébration du 300ème anniversaire des Romanov, malgré le faste déployé, ressemble déjà à une fin de règne, avec un tsarévitch au visage déformé par la douleur et une tsarine paraissant absente. 

La Mongolie extérieure, devenue indépendante de la Chine, signe avec la Russie un traité d'entente et de reconnaissance mutuelle. Mais elle ne parvient pas à obtenir une reconnaissance internationale plus large. La Première guerre mondiale donnera cependant l'occasion de concrétiser les termes de ce traité. 

A la veille de la guerre, la moitié des importations russes proviennent d'Allemagne et le tiers des exportations s'y rendent.  
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En 1913, Moscou compte 2585 automobiles, dont 221 sont la propriété de l'État et 328 sont des taxis, les autres appartenant à des particuliers ou à des entreprises. Le premier Code de la route est apparu en 1901. La vitesse des automobiles y était limité à 12 verstes à l'heure dans les rues des agglomérations (12,7 km/h).
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1914: Kokovtsov, qui s'est permis de critiquer ouvertement Raspoutine, est évincé du pouvoir au profit de Goremykine qui est rappelé. 

Le 4 avril, la région de Touva, au sud de la Sibérie, devient un protectorat russe. Avant l'effondrement de l'empire mandchou, cette région appartenait à la Chine.  

La Guerre de 1914-1918 

L'attentat de Sarajevo (28 juin 1914) met le feu aux poudres dans les Balkans. Poincarré se rend à nouveau en Russie et promet l'aide de la France à ce pays. Humiliée au Congrès de Berlin par les empires centraux, défaite par le Japon en 1905, restée à l'écart des guerres balkaniques de 1912-1913, contrée par l'Angleterre en Asie, la Russie ne peut pas se désintéresser de la nouvelle crise sous peine de perdre toute crédibilité dans les Balkans. Nicolas II se doit de venir en aide à la petite Serbie, slave et orthodoxe, menacée par l'empire d'Autriche-Hongrie. La Russie espère aussi, en cas de victoire, récupérer la Posnanie et la Galicie, sans se rendre compte que cela ne fera qu'aggraver les tensions dans une Pologne qui sera alors reconstituée. L'Allemagne déclare la guerre à la Russie le 1er août, l'Autriche-Hongrie, le 5 août. L'entrée en guerre soulève un élan patriotique du peuple russe dont profite le régime tsariste. Le jeu des alliances entraîne dans la guerre la France et l'Angleterre du côté de la Russie, l'Allemagne et l'Empire ottoman du côté de l'Autriche-Hongrie. Cette nouvelle situation désorganise le camp révolutionnaire avec d'une part les pacifistes et de l'autre les partisans de l'union sacrée patriotique. Kropotkine sera l'un des rédacteurs du "Manifeste des Seize" qui prendra clairement parti, en 1916, contre les empires centraux et pour les alliés Français, Anglais et Russes.  

Le 18 août 1914, Saint-Pétersbourg est rebaptisée Petrograd, une russification qui n'est certainement pas étrangère aux événements. Dans la capitale russe, des violences sont exercées contre les Allemands et les Juifs qui parlent yiddish, une langue germanique. Les soldats russes vont se livrer à des actes antisémites sur les Juifs des territoires qu'ils traverseront. Les Juifs espèrent trouver une protection auprès des Allemands et des Austro-Hongrois; mais, si les empires centraux ne les persécutent pas pour le moment, leurs soldats les méprisent. 

L'armée allemande, pour ne pas avoir à combattre sur deux fronts, décide de se ruer à l'Ouest sur la France en violant la neutralité de la Belgique. Elle espère  vaincre la France et l'Angleterre avant que la Russie n'ait pu réunir son immense armée. Elle compte aussi sur son allié autrichien pour faire face à l'Est. Mais l'Autriche-Hongrie envoie le gros de ses forces vers les Balkans pour écraser la petite Serbie. En attendant, pressés par le temps, Allemands et Austro-Hongrois font preuve d'une extrême brutalité et se livrent à des destructions et à des massacres dans les territoires qu'ils envahissent, en Belgique et en Serbie. Les forces austro-hongroises envoyées contre les Russes remportent d'abord quelques succès avant que les Russes ne les repoussent, tandis qu'à l'Ouest, la résistance opposée par les Belges, les Français et les Anglais prive l'Allemagne de la victoire rapide qu'elle espérait. Il lui faut donc déplacer des troupes du front Ouest vers le front Est pour pallier aux insuffisances de son allié autrichien. Au cours du conflit, les faiblesses de l'armée austro-hongroise ne feront que s'affirmer de plus en plus. 

L'armée russe prend l'offensive en Prusse-orientale et en Galicie. Mais elle est loin d'être préparée à affronter une armée allemande qui la surclasse en artillerie et qui est bien mieux commandée. Le conflit ne va pas tarder à faire apparaître de graves carences et surtout l'incapacité de Nicolas II à y faire face. Si le rouleau compresseur russe est loin d'obtenir les résultats escomptés par ses alliés, il n'en atténue pas moins la pression que subissent Français et Anglais; l'offensive russe contribue ainsi à la victoire française de la Marne. Mais les Russes essuient bientôt, face aux Allemands, une série de défaites qui culmine à Tannenberg. Les victoires remportées face à l'Autriche-Hongrie et à l'Empire ottoman parviennent difficilement à donner le change. L'Allemagne, qui veut à tout prix se débarrasser maintenant du front de l'Est, travaille en sous-main la cour et l'armée russe pour amener Nicolas II à la paix. 

Le 8 septembre, le premier avion abattu par un autre avion est un appareil austro-hongrois abordé par le pilote russe Piotr Nesterov lors de la bataille de Lemberg. Les deux appareils s'écrasent et il n'y a pas de survivant. L'ingénieur Sikorsky obtient l'autorisation de convertir en avions militaires ses quadrimoteurs Ilia Muromets initialement conçus pour le transport de passagers. Ces avions en bois sont beaucoup plus gros que ceux qui s'affrontent alors dans les airs et peuvent transporter des charges de bombes nettement plus importantes. Pour les protéger contre les chasseurs, ils sont puissamment armés de mitrailleuses. Un ressortissant des colonies françaises, Marcel Pliat, né probablement en 1890, à Tahiti,  qui serait venu en Russie à l'âge de 17 ans, engagé volontaire dans l'armée de l'air russe, s'illustre  comme mitrailleur en abattant trois avions ennemis; nommé sous-officier, il conseillera à Sikorsky quelques améliorations sur ses appareils. La Russie bénéficie alors d'une importante avance sur tous les belligérants en matière d'aviation de bombardement, mais ses capacités industrielles sont insuffisantes pour que cet avantage soit décisif; trop peu d'avions peuvent être construits. Après la révolution d'octobre, Sikorsky émigrera, d'abord en France, ensuite aux Etats-Unis, privant la Russie de ses inventions futures. Mais l'Union soviétique continuera tout de même  à construire de nouveaux avions en donnant parfois dans le gigantisme. 

1915: la Douma est hostile, les zemstvos méfiants, les Allemands avancent en Pologne et dans les Pays baltes. Nicolas II prend la décision d'assumer lui-même le commandement de l'armée. Goremykine demande à être remplacé. La réalité du pouvoir se trouve entre les mains de la tsarine influencée par Raspoutine. 

En mai 1915, de nouvelles violences contre les Allemands et les Juifs ont lieu, cette fois à Moscou. Au nom de la lutte contre la domination allemande de l'économie, ils vont être spoliés de leurs biens et des milliers d'entre eux, suspectés d'être des espions allemands, seront déportés. Le préfet de police Adrianov reçoit un télégramme urgent lui ordonnant de veiller à la sécurité du prince de Hesse, frère de l'impératrice Alexandra, un Allemand qui vit incognito dans la banlieue de Moscou; ce télégramme va devenir dans deux ans une pièce à charge contre la famille impériale.  

Le 25 mai 1915, le traité de Kyakhta entre la Russie, la Chine et la Mongolie reconnaît l'autonomie de la Mongolie extérieure sous suzeraineté chinoise. Les trois parties en présence poursuivent des buts différents : les Chinois espérent le retour des Mongols dans le nouvel État chinois récemment créé, alors sous la coupe d'un militaire, Yuan Shikaï, les Russes pensent pouvoir étendre leur zone d'influence en Asie et les Mongols se refusent à renoncer à leur indépendance; le compromis ne peut qu'être boiteux! Les Russes commencent à s'installer en Mongolie (banque, exploitation des ressources minières). 

En août, l'armée russe entame la "Grande retraite" après l'entrée à Varsovie des troupes ennemies. L'armée russe qui a perdu près de 4 millions de soldats (1,5 millions en 1914), en à peine plus d'un an, est dans un état déplorable. Les conditions de vie au front sont aussi difficiles que dans les tranchées françaises, sinon plus; des soldats russes en sont réduits au rasage à la flamme : plutôt que de couper la barbe, on la brûle en éteignant le feu avec une serviette humide, dès qu'il s'approche de la peau! Assez souvent, les soldats qui se rendent sont fusillés, chez les Russes comme chez leurs adversaires. Mais il y a tout de même beaucoup de prisonniers russes, plus mal traités dans les stalags allemands, que leurs compagnons français ou anglais; on aurait même envisagé, dans le camp austro-allemand, de laisser mourir de faim 80 000 prisonniers sur les bords de la Baltique; le pouvoir tsariste se désintéresse de ces malheureux captifs et les familles russes, sans nouvelles de leurs proches, s'inquiètent. L'économie du pays est incapable de fournir aux besoins d'un conflit que l'on croyait devoir être court et qui s'installe dans la durée; les fusils manquent, les obus doivent être rationnés; pour essayer de pallier ces défauts, en août 1915, des Conseils pour la production industrielle, préfiguration de la future planification soviétique, sont créés. Le Kaiser profite de cette situation pour proposer un accommodement qui est refusé par Nicolas II. L'Allemagne va maintenant jouer la carte de la révolution; l'opinion populaire russe se montre en effet de plus en plus hostile à une guerre qui ne lui apporte que des déboires, au plan militaire, et la cherté de la vie et des pénuries, au plan économique, sans parler de la stratégie de la terre brûlée qui détruit les villages et déplace les paysans, maintenant que l'ennemi pénètre en territoire russe; les conditions d'un soulèvement populaire sont en train de se mettre en place. Ces difficultés ne touchent d'ailleurs pas seulement la Russie mais également peu ou prou tous les États belligérants, ce qui incitent ces derniers à favoriser des soulèvements à l'arrière du front chez leurs adversaires, comme le font déjà les Anglais dans l'Empire turc en  attisant les convoitises du Chérif de La Mecque. L'Allemagne, quant à elle, aide la rébellion irlandaise et va bientôt, comme on vient de le dire, s'efforcer de profiter de la révolution russe. 
 
Des détachements de partisans russes sont créés pour harceler l'ennemi avec des fortunes diverses. Ces unités, souvent indisciplinées, remportent quelques succès en Biélorussie (Nevel), mais s'attirent aussi les critiques des officiers supérieurs (Wrangel) qui doutent de leur efficacité et déplorent leur comportement insubordonné. 

1916: le 2 février, un conservateur, Boris Stürmer, qui est soupçonné d'être pro-allemand, succède à Goremykine. 

Début 1916, un corps expéditionnaire russe de 40 000 hommes est envoyé en France, en échange d'équipement; la France en avait demandé beaucoup plus, mais le gouvernement russe ne se montre pas disposé à fournir sans compter de la chair à canons à ses alliés occidentaux. Les soldats traversent toute la Russie pour s'embarquer sur le Pacifique et venir en France par mer jusqu'à Marseille. Ils s'illustreront en Champagne où 7000 d'entre eux laisseront leur vie et lutteront jusqu'à la fin aux côtés de leurs camarades français. 

Une nouvelle offensive russe est lancée en Galicie pour détourner une partie des forces allemandes de Verdun où la bataille fait rage depuis le 21 février. Elle permettra aux défenseurs français trop peu nombreux de cette citadelle célèbre d'attendre les renforts qui arrivent par la voie sacrée et de triompher finalement des assauts allemands. Le général Broussilov qui la dirige met en oeuvre une nouvelle statégie consistant à attaquer en plusieurs endroits sur un vaste front pour déconcerter l'ennemi et l'empêcher de deviner où sera porté le coup décisif. Son succès entraîne l'entrée en guerre de la Roumanie et oblige une fois de plus les empires centraux à affaiblir leurs forces qui luttent à l'Ouest sur les fronts français et italien. Mais elle est très coûteuse en hommes. D'importants succès sont également remportés dans le Caucase contre les Turcs (Trébizonde et Erzeroum). Mais ces succès russes jettent une ombre sur l'Entente : les Anglais s'inquiètent des exigences territoriales russes qui portent sur Constantinople et la Turquie d'Asie. Cependant, si l'armée russe est encore loin de s'effondrer, il n'en va pas de même de l'arrière. Le passage à l'économie de guerre a perturbé la production des biens de consommation au moment où le principal fournisseur de la Russie, l'Allemagne, faisait défaut. La société russe dans son ensemble est désorganisée et, le pouvoir se montrant incapable de relever le défi, les populations apprennent à se débrouiller par elles-mêmes, faisant ainsi l'apprentissage du pouvoir révolutionnaire. Par ailleurs, les fournisseurs de l'armée, comme d'ailleur dans les autres pays belligérents, amassent d'immenses fortunes, sur la sueur des ouvriers et le sang des soldats, en ne livrant pas toujours tout le matériel payé par l'État. Des officiers supérieurs s'en indignent et l'un d'entre eux intervient auprès du tsar pour que ce dernier punisse sévèrement les profiteurs; le souverain ne fait rien! 

En catimini, le 16 mai 1916, les accords Sykes-Picot sont signés entre Britanniques et Français, dépeçant l'Empire ottoman. Ces accords secrets ne seront révélés qu'après la révolution d'octobre 1917 quand les Bolchevicks (ou Bolchéviks, ou Bolcheviques, ou Bolchéviques) eurent découvert une copie du texte dans les archives du ministère des Affaires étrangères.  

La nouvelle ligne du Transsibérien est achevée avec la construction d'un pont sur l'Amour à Khabarovsk. Elle est mise en service le 5 octobre et  va permettre l'arrivée en Russie de matériel militaire fourni par les alliés, dont l'envoi était très difficile jusqu'à présent, en raison de la fermeture des détroits par la Turquie. 

En octobre, Milioukov, un leader constitutionnel démocrate (KD), partisan de la guerre jusqu'à la victoire, dénonce le gouvernement et la cour qu'il accuse de trahison, dans un discours retentissant. La Douma, soutenue par une partie du monde des affaires, a rompu l'union sacrée et passe du côté des adversaires du régime tsariste. La tsarine est qualifiée par l'opinion publique d'espionne allemande. Des personnalités tsaristes conservent néanmoins l'espoir de trouver un compromis avec les KD, dont ils pensent que  l'esprit révolutionnaire est plus que tiède; c'est le cas du ministre des Affaires étrangères Sazonov qui dit: "Si l'on conduit l'affaire convenablement et si l'on ouvre une échappée, les KD seront les premiers à chercher un accord. Milioukov est un bourgeois fieffé et il redoute plus que tout la révolution sociale. Au surplus, la plupart des KD tremblent pour leurs capitaux." Il a probablement raison, mais l'intransigence de la monarchie rendra tout rapprochement impossible.   

Le 5 novembre, les Empires centraux accordent l'autonomie à la Pologne sous la forme d'un royaume à la tête duquel est nommé un prince d'origine bavaroise. L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie disposent ainsi unilatéralement de la Pologne russe qu'elles occupent. Ce n'est certainement pas le meilleur moyen de lancer des ouvertures de paix en direction de l'empire des tsars, que les empires centraux méditent de séparer de l'Entente. Cela n'empêche pourtant pas le chancelier allemand Bethmann-Hollweg de proposer la paix à ses ennemis, dans un discours prononcé le 12 décembre devant le Reichstag, mais sans aborder le sort des territoires occupés, comme si ces derniers appartenaient définitivement à leurs conquérants provisoires. Cette singulière initiative, considérée par les membres de l'Entente comme une manoeuvre de propagande à l'adresse de l'opinion allemande et de celle des pays neutres, est au surplus assortie de menaces d'intensification du conflit, notamment sur les mers grâce aux sous-marins, en mettant les conséquences à la charge des adversaires de l'Allemagne, si ceux-ci n'acceptent pas la pseudo ouverture du chancelier allemand. Les pays de l'Entente la repoussent unanimement, comme il fallait s'y attendre, refusant de se fier à la parole d'un pays qui, entre autres violations des traités, n'a pas respecté la neutralité de la Belgique.  

Aux États-Unis, une grande partie de la population est hostile à toute participation à la guerre européenne, même si d'assez nombreux jeunes gens se sont engagés aux côtés de la France et de l'Angleterre; on compte dans la population américaine beaucoup d'Allemands et d'Irlandais et la mouvement pacifiste féminin  est important. La guerre a opportunément relancé l'économie américaine qui ralentissait et la majeure partie des Américains n'a pas de raison de se risquer dans une aventure. Jusqu'à ce moment, malgré le torpillage du Lusitania qui causa la mort de plusieurs Américains, les États-Unis sont restés neutres dans le conflit qui ensanglante l'Europe et se sont contentés de protester contre les conséquences tragiques de la guerre sous-marine, tout en continuant de commercer avec les empires centraux. Le président Wilson est profondément pacifiste; fils d'un pasteur, il rêve d'un monde modelé selon les valeurs chrétiennes. Mais une extension probable de la guerre sous-marine l'inquiète. D'autre part, il pressent qu'une participation de son pays au règlement du conflit le placerait au rang des plus grandes nations. Il saisit donc cette occasion pour proposer l'arbitrage des États-Unis et demander aux belligérants de préciser leurs buts de guerre.  

Le 23 novembre Trepov succède à Stürmer. Il tente de neutraliser l'influence de Raspoutine et conseille à Nicolas II d'augmenter les pouvoirs de la Douma. 

Dans l'entourage même du tsar, on attribue les difficultés que traverse le pays à l'influence de Raspoutine que l'on soupçonne d'être au service de l'Allemagne. Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1916, le staretz est assassiné, empoisonné puis achevé à coups de revolver, le poison se révélant impuissant; on pense qu'un agent britannique est l'instigateur de ce meurtre, réalisé dans le cadre d'un complot monté par des ultra-monarchistes dirigés par le prince Yousoupoff, parent par alliance de Nicolas II, pour empêcher Raspoutine d'inciter le tsar à se retirer de la guerre. L'assassinat soulève une vague de joie dans certains milieux qui ne se doutent pas qu'elle n'est que le prélude à une longue suite de massacres dont ils seront bientôt eux aussi les victimes.  

L'entrée en guerre des États-Unis 

1917: le 9 janvier, l'ambassadeur allemand au Mexique reçoit l'ordre de négocier une alliance entre l'Allemagne et le Mexique dans le cas où les États-Unis entreraient en guerre contre l'Allemagne. 
Le 1er février, l'Allemagne relance la guerre sous-marine à outrance au grand émoi des États-Unis. 
Le 3 février, les États-Unis qui redoutent qu'un effondrement anglo-français n'entraîne une crise économique dans leur pays et ne réduise à néant les créances qu'ils ont sur les pays de l'Entente, rompent leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne. Wilson appelle les neutres à se joindre aux États-Unis; il espère que cet acte suffira à amener Berlin à revenir sur la relance de la guerre sous-marine; Le Brésil et le Chili répondent favorablement au président américain.  
Le 26 février, après le carnage causé par les U-Boote en mer du Nord, Wilson demande au Congrès de voter l'armement des navires. 
Le 28 février, la presse américaine publie le télégramme du gouvernement allemand à son  ambassadeur au Mexique contenant les directives d'une négociation d'alliance avec le Mexique. 
Le 6 avril, les États-Unis, bientôt suivis par Cuba et le Panama, déclarent la guerre à l'Allemagne; d'autres pays neutres prendront plus tard le même chemin. 
Le 7 décembre, les États-Unis déclarent la guerre à l'Autriche-Hongrie. 

En Russie, le 9 janvier, Trepov démissionne; il est remplacé par le prince Galitzine. Les protestations au sein de la Douma et les mouvements sociaux se multiplient à Petrograd (Saint-Pétersbourg). Une partie de la famille impériale envisage de déposer l'empereur, de faire monter sur le trône le tsarévitch, sous la tutelle du grand-duc Dimitri, et d'enfermer l'impératrice dans un couvent. Le président de la Douma, Rodzianko suggère à Nicolas II d'envoyer l'impératrice jusqu'à la fin de la guerre en Crimée; il refuse. 

Le patriarcat, aboli par Pierre le Grand, est rétabli. Depuis la fin du 17ème siècle, on assistait à un regain d'influence de l'église orthodoxe. Mais cette embellie ne durera pas. La Révolution est proche. La déchristianisation va mettre les peintres d'icônes au chômage : ils se reconvertiront dans la peinture d'objets laqués et cet art atteindra son apogée sous le régime soviétique. 

En mars, est créé à Minsk le Comité national biélorussien.  

Les opérations militaires en Galicie et en Bélorussie se terminent par des défaites; l'armée russe est démoralisée. Les partis révolutionnaires coopèrent entre eux. Des émeutes de la faim, stimulées par les ouvriers révolutionnaires qui n'ont pas été mobilisés, secouent la capitale privée de pain. On dit que l'argent allemand finance secrètement les désordres. Des attentats ont lieu, notamment contre la société qui fabrique les avions Ilia Muromets. Le 18 février, la plus importante usine de Petrograd, Poutilov, est en grève. Devant l'aggravation de la situation, Nicolas II ordonne de faire cesser les désordres par la force. Le 23 février, à l'occasion de la journée internationale des femmes, la foule défile en réclamant du pain, la paix et la fin de l'autocratie, tandis que la grève générale est décidée. La police tue plus de 150 personnes mais, le 27 février,  l'armée refuse d'obéir et passe du côté des insurgés. Rodzianko propose la formation d'un nouveau gouvernement présidé par un homme bénéficiant de la confiance du peuple. Le tsar répond en dissolvant la Douma; c'est un coup d'épée dans l'eau, car personne ne lui obéit plus! Cependant, Petrograd est tombée aux mains d'un soviet d'ouvriers et de soldats tandis qu'un Comité provisoire de la Douma s'est constitué, opposant ainsi deux pouvoirs dans la capitale. L'empereur est arrêté, le 28 février, alors qu'il se rendait de la Stavka (Grand Quartier-général) à Tsarskoïe Selo. Il est emmené à Pskov où les chefs militaires, après s'être consultés, font pression sur lui pour obtenir son abdication. Nicolas II finit par accepter et renonce au trône, le 2 mars (15 mars du calendrier français), au profit de son frère le grand-duc Michel. Mais le peuple ne veut manifestement plus de la monarchie et Michel renonce rapidement à son tour, le 3 mars. 

La révolution russe ne restera pas sans répercussion à l'étranger. La presse française prend ses distances avec le tsarisme et on fonde des espoirs sur un nouveau régime démocratique en phase avec les alliés; en souvenir des soldats de l'an II, on espère en France des miracles d'une armée russe régénérée en oubliant que ceux qui viennent de renverser le tsarisme ne manifestaient pas seulement contre lui mais aussi pour la paix. Des grèves éclateront en France, en Allemagne, en Angleterre et en Italie. En France, les midinettes des ateliers de couture déclenchent le mouvement; elles sont bientôt suivies par les travailleurs d'autres secteurs. On dénonce la cherté de la vie et aussi les bénéfices démesurés que les industriels de l'armement retirent du conflit. Les conditions sociales se sont dégradées depuis 1914, les nécessités du moment ayant contraint à accroître le temps de travail, à promouvoir le taylorisme et à profiter de la main d'oeuvre féminine pour réduire les rémunérations; on réclame de meilleurs salaires et la semaine anglaise (deux jours de repos hebdomadaire). D'abord apolitique, le mouvement se radicalisera en faveur du socialisme et de la paix. Tout cela aboutira, à la fin du conflit, à l'instauration de la loi de 8 heures par jour (un an après la Russie révolutionnaire), une revendication du monde ouvrier récurrente au 19ème siècle. L'armée française n'est pas à l'abri de cette agitation; suite au fiasco de l'offensive française du Chemin des Dames, des mutineries éclatent en mai-juin 1917; le nouveau général en chef, Pétain, les réprime vigoureusement. Sur le front italien, on assiste à des désertions massives. Au plan politique, le gouvernement français autorise une délégation socialiste à se rendre à Moscou pour préparer un congrès international en faveur de la paix à Stockholm. La délégation revient avec un questionnaire dans lequel les Russes formulent plusieurs propositions: 1°)- La création d'un nouvel ordre international, avec des tribunaux d'arbitrage et un délai obligatoire d'enquête avant tout conflit avec un système de sanctions et de mesures coercitives pour maintenir la paix. 2°)- Le désarmement et la liberté des mers. 3°)- La mise en oeuvre de moyens de satisfaire les besoins justifiés d'expansion économique sans extension territoriale (notamment en agissant sur les moyens de communications et d'échanges). 4°)- La suppression de la diplomatie secrète. Cette initiative n'ira pas plus loin; le gouvernement français refusera d'accorder des passeports à la délégation devant se rendre à Stockholm, où d'ailleurs le congrès ne se tiendra jamais. Compatibles avec les idées du président Wilson, les points listés ci-dessus auraient pu recevoir l'appui des États-Unis; mais ils venaient trop tard, l'Amérique étant désormais en guerre. Ne demeurait plus comme alternative que la victoire ou la révolution; l'Occident allait choisir la victoire et la Russie la révolution! 

Le Tsar souhaiterait s'exiler avec sa famille au Royaume Uni. Le gouvernement envisage de donner son accord, mais le roi Edouard VIII, qui redoute une expansion de la révolution, fait passer les intérêts de son pays avant ceux de sa famille, et dissuade les politiques. Son cousin, Nicolas II, se débrouillera comme il pourra! 
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Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
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La Russie révolutionnaire 

Le gouvernement provisoire 

En Russie, un gouvernement provisoire est formé avec pour mission de diriger le pays jusqu'à la réunion d'une assemblée constituante chargé de déterminer la forme du nouveau régime. Le soviet de Petrograd refuse de participer à un gouvernement qu'il juge trop bourgeois; le changement de régime ne met donc nullement fin à la division du pouvoir dans la capitale. Le gouvernement provisoire est dirigé d'abord par le prince Lvov, président des zemstvos, puis par le socialiste modéré Alexandre Kerenski, d'abord ministre de la guerre, bon orateur mais piètre homme d'Etat. Une des premières décisions prises par le nouveau régime vise à atténuer le pouvoir autoritaire dont jouissent les officiers sur les soldats; c'est favoriser l'indiscipline et à terme la dissolution de l'armée. Kerenski organise des élections qui confèrent une certaine légitimité au gouvernement provisoire. Mais il maintient la Russie dans la guerre, ce qui affaiblit rapidement sa popularité. Il lance même une offensive contre les armées allemandes et austro-hongroise qui échoue. Le gouvernement provisoire demande à l'Angleterre d'accueillir chez elle le tsar déchu qui réside sous surveillance depuis son abdication dans le palais Alexandre de Tsarskoïe Selo; l'Angleterre refuse; l'ex-tsar et sa famille sont alors arrêtés et envoyés dans un premier temps à Tobolsk, en Sibérie, où ils sont soumis à une étroite surveillance, jusque dans leur intimité, et isolés du reste du monde; ils seront ensuite transférés à Ekaterinbourg, dans l'Oural, par les bolcheviks, où ils se trouveront en butte aux sarcasmes de leurs gardiens, pour les éloigner de leurs partisans qui rêvent de les enlever. Une Commission extraordinaire d'enquête est créée pour mettre en lumière les crimes du régime tsariste et, en particulier, le rôle joué par Raspoutine; les travaux de cette commission ne seront jamais achevés mais elle laissera une documentation accablante qui montrera l'influence politique importante de Raspoutine et son ingérence dans les affaires de l'État et de l'Église; sur sa recommandations on nommait les fonctionnaires aux postes clé du gouvernement, on effectuait des opérations commerciales douteuses et cela choquait beaucoup de monde, notamment parmi les membres de la famille impériale; un jour, comme le staretz lui demandait l'autorisation de rendre visite à l'état-major, le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch lui répondit: "Viens au plus vite, pour que je te pende!"   

La majorité des paysans réclament une réforme agraire qui redistribuera les terres aux profits des plus pauvres, tandis que ceux qui ont profité des réformes antérieures, les koulaks, qui sont aussi les plus dynamiques et les plus entreprenants, se montrent plutôt dubitatifs. Les ouvriers souhaitent obtenir une augmentation des salaires, une réduction du temps de travail à 8 heures par jour et une garantie de l'emploi. Pour faire face à ces impatiences, la classe dirigeante, noble ou bourgeoise, trop peu nombreuse, ne peut s'appuyer sur personne, l'armée étant du côté des révolutionnaires. La situation politique est donc extrêmement difficile. Le parti socialiste révolutionnaire se scinde en deux: sa gauche se rallie aux soviets et sa droite les rejette. 

La révolution ramène nombre d'exilés dans leur pays. C'est le cas de Kropotkine et de Makhno lequel, libéré de prison, regagne son Ukraine natale où il se met à organiser la paysannerie en vue d'une révolution libertaire. C'est aussi celui de Lénine, exilé en Suisse, qui rentre le 16 avril à Petrograd où il est acclamé par la foule, au lieu d'être arrêté par le gouvernement pour trahison, comme il le craignait; l'Allemagne a facilité son voyage en espérant que la présence dans son pays du leader révolutionnaire favorisera une paix séparée Pour le moment, Maxime Gorki, plus esthète que politique, n'adhère pas au mouvement révoutionnaire qui l'inquiète; il se méfie des idées extravangantes de ces expatriés revenus de l'étranger qui semblent si mal connaître les réalités de la Russie. Dès le printemps, Lénine expose son programme : paix immédiate, pouvoir aux soviets, usines aux ouvriers, terre aux paysans. Ces revendications, que le gouvernement provisoire n'a pas l'air de vouloir satisfaire sont de plus en plus populaires, d'autant que, sur le front, où Riga tombe en septembre, la situation se détériore et que les soldats, démoralisés, fraternisent avec l'ennemi. 

Au printemps 1917, sous l'impulsion d'une Jeanne d'Arc sibérienne, Maria Botchkariova, le gouvernement provisoire crée des bataillons de la mort féminins. Maria Botchkariova a connu une enfance misérable, comme la plupart des petits paysans sibériens d'alors, suivie d'une adolescence encore pire, mariée de bonne heure avec un drôle qui boit et qui la bat, qu'elle finit par quitter pour devenir la maîtresse d'un boucher juif qui l'emploie; ce boucher a plusieurs fois mail à partir avec la police et finit par être envoyé dans une colonie pénitentière; elle revient alors auprès de son époux. Après le début de la guerre contre l'Allemagne, son mari mobilisé, elle brûle de rejoindre le front pour se battre aux côtés des soldats. Animée d'une énergie farouche, elle rejoint par ses propres moyens, en suivant des soldats sibériens se rendant au front, un lieu de recrutement. On lui propose de devenir infirmière, mais ce n'est pas ce qu'elle veut. Comme elle insiste pour devenir militaire, l'officier qui s'occuppe d'elle lui affirme, pour s'en débarrasser, qu'il lui faut un ordre écrit du tsar pour lui donner satisfaction. Elle écrit au tsar et, à la grande stupéfaction de l'officier, le tsar accède à sa demande. Elle est donc incorporée comme soldat et envoyée sur le front. Elle subit d'abord les quolibets de ses camarades masculins. Mais elle ne se laisse pas impressionner et, pour se doter d'un statut plus viril, elle choisit de se faire appeler du nom de son mari, Yashka. Au cours des combats, elle se montre courageuse et compatissante envers ses camarades et gagne leur amitié et leur admiration. Plusieurs fois blessée, elle est décorée à diverses reprises et est promue sergent. Elle n'est pas d'abord hostile à la révolution, mais admiratrice de l'ordre et de la discipline, elle est choquée par la désorganisation de l'armée consécutive à l'apparition des Comités de soldats. Avec la création des bataillons féminins de la mort, Kerenski espère faire honte aux soldats qui désertent et tirer l'armée du chaos où elle est en train de sombrer. Cette initiative obtient un certain succès parmi les femmes russes dans toutes les classes de la société. Sous l'égide de Yashka, épaulée par la fille d'un amiral russe, plusieurs bataillons de la mort féminins seront créés. Mais la désillusion ne tarde pas à gagner les rangs des engagées, Yashka imposant une stricte discipline dont le non respect conduit parfois à la peine de mort. Une seule unité sera envoyée sur le front où elle sera décimée, victime de son inexpérience. Après la révolution d'octobre, on dit que Yashka rencontre Lénine et Trotsky, mais elle refuse de s'enrôler sous le drapeau bolchevik. Elle tente alors de rejoindre l'armée blanche de Kornilov. Ce dernier lui confie une mission de propagande à l'étranger. Elle s'embarque à Vladivostok pour les États-Unis où elle obtient un grand succès auprès des féministes américains; elle est reçue par le président Wilson. Elle gagne ensuite l'Europe où elle est également bien accueillie en Angleterre; Churchill et le roi la rencontrent. Elle revient en Sibérie dans le corps d'intervention britannique contre la jeune républiqe des soviets. L'amiral Koltchak la charge d'organiser une unité d'infirmières affiliées à la Croix Rouge. Obligée de combattre d'autres Russes, elle ne sent pas dans sa guerre au sein d'une armée blanche où elle a perdu son statut d'icône. Après la chute de l'amiral, complètement déconcertée, elle se rend à l'Armée rouge auprès de laquelle elle plaide naïvement la bonne foi en expliquant qu'elle a toujours pensé se battre pour le bien public. Elle aurait été exécutée par la police politique (tchéka) le 16 mai  1920, des archives laissant planer un doute sur cette exécution. On ne peut s'empêcher de penser que son caractère impétueux et son destin hors du commun se prêtaient merveilleusement à ce qu'elle soit manipulée à des fins de propagande.  

L'Ukraine accède à l'indépendance, avec le concours de l'Allemagne, le 23 juin 1917, ce qui prive la Russie de son grenier à blé.  

La désorganisation de l'armée russe a permis à la Turquie, alliée de l'Allemagne, de progresser dans le Caucase. Elle espère en tirer profit et mettre la main sur le pétrole de la région. Mais les prétentions turques se heurtent aux réticences allemandes. En effet, l'objectif immédiat de Berlin est la paix avec la Russie, afin de pouvoir porter tout l'effort de son armée sur le front français avant l'arrivée des Américains. A plus long terme, les Allemands espèrent également disposer du pétrole du Caucase. Ils passent même un accord avec les nouvelles autorités de Géorgie qui prennent leurs distance avec le pouvoir révolutionnaire de Petrograd. Ces divergences d'intérêt entre la Turquie et l'Allemagne portent évidemment atteinte à leur alliance et font, dans une certaine mesure, le jeu des Britanniques qui avancent depuis le sud vers les puits de pétrole du Caucase, tant convoités. Ces derniers passeront de mains en mains pendant quelques années avant de revenir à la Russie.   

Un trimestre de préparation à une seconde révolution 

Début juillet, une offensive de Kerenski contre les troupes austro-allemandes a échoué. Une atmosphère insurrectionnelle s'installe à  Saint-Pétersbourg. Le 3 juillet (16 juillet selon le calendrier grégorien), une manifestation, réclamant que le pouvoir soit confié aux soviets, est violemment réprimée sur la perspective Nevski; on compte de nombreuses victimes. La droite et les constitutionnels-démocrates (KD) accusent les bolcheviks d'être responsables des désordres. Mais ces derniers ne contrôlent plus réellement leur base et Staline répond que c'est accorder trop d'honneur à un parti dont la manifestation n'avait pas rassemblé plus de 14 000 personnes! Kerensky fait arrêter les dirigeants socialistes révolutionnaires de gauche et bolcheviks, sauf Lénine qui fuit en Finlande. Leurs journaux, dont la Pravda, sont interdits sous le prétexte d'une collusion de l'opposition avec l'Allemagne, Lénine étant présenté comme un agent du Kaiser. Des mesures sévères sont prises pour réprimer le désordre et le défaitisme (rétablissement de la peine de mort, par exemple). L'influence des soviets est réduite; le double pouvoir semble avoir vécu. Lénine, qui estime que les conditions ne sont pas encore réunies pour qu'une insurrection armée ait des chances de réussir, a préféré attendre que le temps et les événements travaillent pour les révolutionnaires. 

A la mi-août,  Kerenski convoque une Conférence d'État réunissant les syndicats, les représentants des municipalités, du commerce et des  quatre doumas qui se sont succédées depuis 1906, afin de consolider son pouvoir. Il destitue le libéral Broussilov de la tête de l'armée et le remplace par Kornilov. Ce dernier, qui a essayé de rétablir la discipline militaire, en exécutant les déserteurs, s'affirme républicain, contrairement à la droite et à l'état-major. Mais il réclame le commandement des forces de la capital qui dépendent directement du premier ministre. Kerenski ne peut que répondre négativement à un tel défi. Kornilov, "coeur de lion mais tête de mouton", tente alors, fin août, un coup de force, contre le gouvernement provisoire, avec l'appui armé des Britanniques du colonel Alfred Knox, les alliés souhaitant vivement en finir avec le désordre. Le peuple révolutionnaire soupçonne le général félon de vouloir imposer une dictature militaire; à l'appel de Kerenski, toutes les communications de l'armée rebelle de Kornilov sont coupées; les bolcheviks participent au mouvement de résistance sous le mot d'ordre : "Lutte contre Kornilov, pas de soutien à Kerenski". La tentative de putsch échoue, et Kornilov est arrêté, mais le pouvoir est sérieusement ébranlé, d'autant que, pour résister au coup d'État, il a sollicité le concours de ses adversaires les plus déterminés. C'est un tournant majeur dans la révolution russe : le processus de bolchevisation de l'opinion et des soviets s'accentue. Au soviet de Petrograd, le menchevik Tchéidzé et le bureau sont mis en minorité; Trotzki (ou Trotski ou Trotsky ou Trotzky) est élu président; cette évolution se répand à travers la Russie où les bolcheviks ne cessent de progresser en promettant la paix. Après la tentative avortée de Kornilov, le gouvernement provisoire se trouve donc discrédité et les bolcheviks deviennent majoritaires dans les soviets. Kerenski réplique en proclamant la République, le 1er septembre, et en changeant deux fois de gouvernement en moins d'un mois.  

En septembre, la prise de Riga et des îles qui commandent le Golfe de Finlande constitue une menace sérieuse pour Petrograd. Ce nouvel échec de l'armée russe ébranle un peu plus le pouvoir de Kerenski. Les Allemands ont imaginé, pour réaliser ces conquêtes, de nouvelles techniques offensives fondées sur la surprise, la violence, la rapidité d'exécution; cette tactique permet d'obtenir une rupture, sur un front étroit mais en profondeur, afin de désorganiser le dispositif de l'adversaire; la mission est confiée à des unités d'infanterie, appelées Sturmtruppen, mobiles, suréquipées, avec le concours de l'artillerie et de l'aviation. L'évolution de cette méthode de guerre, avec le développement des chars et de l'aviation conduira à la guerre éclair lors du conflit suivant. En attendant, elle sera utilisée à nouveau sur le front français au printemps 1918. Dans Riga, sous l'oeil de l'occupant, se constitue un Bloc démocratique qui sert de socle au Conseil national provisoire letton. 

En août-septembre, Lénine précise sa pensée dans L'État et la Révolution. Il préconise une nouvelle forme de gouvernement plus démocratique basée sur les conseils ouvriers (soviets). Le 12 septembre, depuis sa retraite, il exhorte les bolcheviks à chasser du pouvoir un gouvernement désormais incapable de défendre Petrograd. D'après son analyse, Kerenski, privé du concours de l'armée, n'est plus en mesure de s'opposer à une insurrection comme en juillet. Mais, les cadres du parti jugent cette position irresponsable et rien ne bouge. Lénine décide alors de rentrer clandestinement dans la capitale, début octobre. 

Une fois sur place, avec l'appui de Sverdlov, il retourne le comité Central du parti bolchevik, et le principe d'une insurrection armée est adopté, par 10 voix contre 2. Trois positions se sont manifestées au sein du Comité central. Kamenev souhaite l'avènement d'une démocratie socialiste où s'exprimeront différentes sensibilités; selon lui  une insurrection est inutile puisque les bolcheviks seront de toute manière majoritaires au 2ème congrès des soviets; il exprime même publiquement l'opinion que le projet d'insurrection est ruineux à la veille du congrès dans le journal Novaïa Jizn auquel collabore Maxime Gorki; cette indépendance à l'égard du parti est assimilée à une véritable trahison par Lénine. Trotsky voudrait que la puissance du parti devienne si imposante qu'une insurrection soit inutile, mais il reconnaît qu'il faut se tenir prêt dans l'éventualité où elle s'avérerait nécessaire; il estime superfétatoire d'en fixer la date puisqu'elle aura certainement lieu avant la réunion du congrès. Pour Lénine, il ne faut pas attendre que les soviets, guidés par le parti bolchevik, prennent le pouvoir, il faut que le parti bolchevik  s'empare du pouvoir au nom des soviets. Ces divergences sont importantes car elles annoncent les oppositions à venir. 

Trotsky, depuis son élection à la tête du soviet de Petrograd, a créé une organisation militaire autonome, le Comité militaire révolutionnaire de Petrograd (PVRK). Il en a confié la direction à un jeune socialiste révolutionnaire de gauche, Lazimir. C'est ce Comité militaire révolutionnaire qui va mener à bien l'insurrection, en écartant le soviet de Petrograd avec Trotsky à sa tête. La thèse de Lénine triomphera ce qui lui vaudra l'entière paternité de la nouvelle révolution. Celle-ci éclate le 24 octobre (6 novembre). Au moment de la relève des ponts, la Garde rouge, une milice d'ouvriers armés, se substitue aux militaires qui ne réagissent pas. La ville est contrôlée par les insurgés comprenant 1600 Gardes rouges, 706 marins de Kronstadt, 47 unités militaires, 12 comités d'usines, 5 comités de quartiers, une vingtaine de comités divers, des groupes anarchistes, une minorité de syndicats; il s'agit bien d'une véritable révolution et pas seulement d'un coup d'État, bien que ce point de vue soit contesté par certains historiens! Certes, tous les points vitaux de la capitale sont tombés aux mains des forces du nouveau pouvoir sans résistance, sans effusion de sang, ni  manifestation populaire, grâce à une opération militaire bien préparée. Mais il n'en demeure pas moins que le pouvoir ancien a succombé parce qu'il n'avait plus d'assises et aussi peut-être à cause à la fois de la pusillanimité et des illusions des adversaires des bolcheviks dont quelques-uns pensent que la situation était trop dangereuse pour se risquer à exercer le pouvoir et espéraient que les nouveaux maîtres ne le conserveraient de toute façon pas longtemps. Il ne reste qu'un seul îlot de résistance, le Palais d'Hiver où siège encore le gouvernement provisoire, défendu notamment par des bataillons féminins de la mort créés, comme on l'a dit plus haut, pour restaurer la discipline dans l'armée. Après la prise de la ville, un temps mort s'écoule, Lénine s'impatiente. Mais le 25 octobre (7 novembre), le croiseur Aurore pointe ses batteries sur ce dernier bastion du gouvernement provisoire et tire un coup de canon. C'est le signal de l'assaut. Là encore, il n'y aura pratiquement pas de lutte. Le gouvernement provisoire est renversé et cède la place à un nouveau pouvoir révolutionnaire. Lénine est nommé président du Conseil des commissaires du peuple par le Congrès des soviets où les bolcheviks, majoritaires avec 390 députés sur 673, lui réservent une vibrante ovation. Martov dénonce un coup d'État militaire. Il s'attire cette cinglante réplique de Trotsky: "A ceux qui protestent contre ces événements, allez où vous devez vous trouver, dans les poubelles de l'histoire". Lénine, Trotsky, Sverdlov, apparaissent comme les nouveaux chefs de la révolution. Staline s'est montré prudent et ne s'est rallié que tardivement à un coup de force auquel il n'a pas pris part. Mais, une fois celui-ci réussi, il va s'attacher à se montrer le plus fidèle disciple de Lénine. Dès le 26 octobre, pendant la dernière séance du congrès, Lénine proclame venue l'heure de la révolution socialiste. Il lit son décret sur la paix, celui sur l'abolition sans indemnité de la grande propriété terrienne qui est remise aux comités agraires qui ont d'ailleurs déjà mis la main dessus. Un décret sur les droits des nationalités est également annoncé, mais il s'agit d'une question délicate qui soulève beaucoup d'espoir parmi les populations autochtones de l'empire et une forte opposition en Russie même comme parmi les colons installés dans l'empire; d'ailleurs, l'autodétermination qui s'imposait du temps du tsarisme, geôlier des peuples, est-elle encore d'actualité sous un régime socialiste émancipateur? La solution du problème est remise à plus tard, mais les antagonismes nationaux vont alimenter en partie la guerre civile. 

Le décret sur l'abolition sans indemnité de la grande propriété terrienne contribue à accroître la désorganisation de l'armée. De nombreux paysans désertent et rentrent chez eux pour profiter de la distribution des terres. 

Les événements se précipitent à Moscou, dans l'indifférence de la population et l'ignorance de ce qui est en train se passer. Mais la prise de pouvoir par le parti bolchevik y est cependant  plus difficile qu'à Petrograd.  

Le 7 novembre, le Comité exécutif de la ville de Minsk (Biélorussie) annonce le transfert des pouvoirs municipaux aux Soviets. 

Grâce à un membre du parti bolchevik ami de Lénine dont le frère est un général occupant un poste important, une proportion non négligeable des officiers supérieurs russes (30% ?) adhèrent au nouveau régime par patriotisme ou opportunisme. Ils pensent que le parti bolchevik va ramener l'ordre dans le pays et mettre un terme à la décomposition de l'armée. 

Le 8 novembre le nouveau gouvernement russe publie son Décret pour la paix qui invite tous les belligérants à entamer des négociations en vue de conclure une paix blanche, sans annexions ni réparations. 

Le 15 décembre un armistice est signé à Brest-Litovsk, au quartier général allemand du front est, entre les empires centraux et la Russie. A la demande des Russes, les empires centraux s'engagent à ne pas en profiter pour déplacer leurs troupes vers l'ouest; mais, d'après les pays de l'Entente, ils l'avaient déjà fait! De laborieuses négociations, en vue d'un traité de paix, commencent. Les nationalistes allemands font pression sur leur gouvernement pour obtenir des gains territoriaux à l'est; on ne parle pas encore d'espace vital, mais l'idée est déjà dans l'air! Le nouveau pouvoir russe a invité, comme on l'a dit, les puissances de l'Entente à participer à ces négociations, mais ces dernières ont refusé. L'Allemagne prend des mesures sévères contre la propaganque bolchevique. 

En France, le changement de régime est mal accueilli, y compris par certains socialistes. Mais, avec l'expérience de la Commune, on se dit que les Maximalistes, comme on appelle les nouveaux dirigeants russes, seront bientôt chassés du pouvoir. Ces espoirs ne sont pas complètement infondés. Kalédine, sur le Don, a déclaré la guerre aux soviets et empêche le pain d'arriver sur le front; il a été rejoint par Kornilov qui est parvenu à s'échapper de prison; dans l'Oural, Doutov a fait arrêter les membres du Comité révolutionnaire et intercepte le blé de Sibérie, Karaoulov dans le Caucase refuse allégeance au gouvernement révolutionnaire, la rumeur se répand de l'évasion du tsar... Le pouvoir des soviets, qui semble aux abois, proclame la révolution en danger et prend des mesures drastiques pour écraser les contre-révolutionnaires. Toutes ces informations réjouissent la presse française.  

Aucune puissance étrangère ne reconnaît le nouveau pouvoir qui, au surplus, n'est pas soutenu par les partis socialistes étrangers. Sa position est donc très précaire mais il jouit d'un large soutien des soldats, ce qui lui permet de se consolider rapidement dans les régions où l'armée est présente. Dans les régions périphériques, notamment celles qui sont non russes, une résistance s'organise néanmoins et les éléments d'une guerre civile se mettent en place. Dans un premier temps, les socialistes libertaires s'allient aux bolcheviks pour faire avancer la révolution, malgré leurs divergences politiques qui sont minimisées. Les uns comme les autres sont favorables d'ailleurs à la disparition de l'État, mais les socialistes libertaires la veulent immédiate et les bolcheviks estiment nécessaire le passage par une phase transitoire de dictature du prolétariat pendant laquelle sera démantelé l'État de la dictature bourgeoise. Le règlement de cette épineuse question est renvoyée après le triomphe incontestable de la révolution. 
 
Une délégation mongole est envoyée à Moscou pour obtenir le soutien des bolcheviks; ceux-ci se récusent s'en tenant à l'accord de 1915. 

La tchéka (la Commission extraordinaire pour lutter contre la contre-révolution et les sabotages, en fait une police politique) est créée sous la direction de Dzerjinski; elle sera l'instrument de la terreur révolutionnaire. 

La Finlande se sépare de la Russie, le 6 décembre. Une éphémère révolution communiste s'y déroulera. Elle sera écrasée avec la participation de l'armée allemande. 

On commence à parler dans la presse française des emprunts russes que le nouveau pouvoir de Petrograd envisagerait de ne plus reconnaître.  

Le 25 décembre, La Lituanie, qui affirme son indépendance vis-à-vis de l'Allemagne comme de la Russie, demande d'être représentée aux pourparlers de paix de Brest-Litovsk.  
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La situation de la Russie vue par la presse de l'Entente en fin 1917 
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Antonof, le commandant militaire de Petrograd, est parti pour Kief. Il a pour instructions d'entrer en pourparlers avec la Rada, en vue de régler le conflit entre cette institution et les commissaires du peuple. Il est, en outre, chargé d'attirer l'attention de la Rada sur le danger qu'il y a à retirer les troupes ukrainiennes des fronts nord et ouest avant la conclusion de la paix. Le changement d'attitude du gouvernement vis-à-vis de la question de l'Ukraine et celle de l'Assemblée constituante, est incontestablement dû à cette circonstance qu'il a commencé à réaliser les dangers croissants de la situation. Toute la Russie méridionale est maintenant dressée en armes contre son autorité. Le ravitaillement en vivres, non seulement de la capitale, mais de toute la Russie septentrionale menace d'être suspendu. La fourniture du charbon  par la vallée du Don a déjà été coupée. La fermeture de nombreuses fabriques et la suspension partielle du trafic des chemins de fer sont imminentes. La détresse qu'elles entraîneront sera générale, et même de plus grands désordres que ceux qui se sont déjà produits en résulteront. Bien que tous les efforts soient faits pour attribuer ces malheurs au parti des cadets, qui est même accusé d'avoir organisé les pogroms des dernières semaines, il est inévitable que les masses populaires et les troupes tiennent le gouvernement pour responsable de leurs souffrances. Le gouvernement aura aussi à faire face à l'amer désappointement et à l'irritation qui se feront sentir à travers tout le pays, si l'Assemblée constituante qui reste le symbole de l'unité russe au milieu des forces rampantes de désagrégation et de désordre, ne peut se réunir du fait de la guerre civile.  

De plus, la paix avec l'Allemagne est encore éloignée, et ni l'armée ni la flotte ne sont plus en état de défendre le pays.  
 

Le Times de Londres cité par La France de Bordeaux et du Sud-Ouest - 26 décembre 1917
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Le 26 décembre, alors que des affrontements opposent en Ukraine l'armée à des troupes bolcheviques, les empires centraux répondent aux propositions de résolution du conflit qui leur ont été remises par les autorités russes, d'après une information en provenance de Vienne; ils se déclarent favorables à une paix immédiate générale sans acquisitions territoriales ni indemnités de guerre, à condition que l'Entente adhère à ce schéma de paix; sauf quelques réserves de détail, cette réponse est jugée satisfaisante par la délégation russe. Les pays de l'Entente, au contraire, estiment que cette réponse est un monument de duplicité; on soupçonne l'Autriche de vouloir s'approprier la Pologne et la Galicie et l'Allemagne de vouloir s'emparer de la Lituanie. Mais, de l'autre côté, un accord secret passé entre ses alliés occidentaux et la Russie tsariste prévoit l'occupation par cette dernière de Constantinople, du Bosphore et des Dardanelles, sans parler du sort réservé à la Perse! Et, s'ils le pouvaient, les bolcheviks n'hésiteraient à révolutionner les empires centraux. Comme c'est souvent le cas, toutes les parties en présence pourraient donc être accusées de duplicité. L'Allemagne et l'Autriche repoussent une demande présentée par le Conseil de régence de Pologne visant à participer aux négociations de paix et continuent à part de négocier pour parvenir à la constitution d'un bloc comprenant l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Pologne et l'Ukraine. 
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Points de vue russes sur la paix séparée et l'armée révolutionnaire 
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Nous savons nous-mêmes quand il faut faire la guerre. On ne nous prendra pas au piège. Nous ne voulons pas être au service ni du capital allemand ni du capital anglo-français. Nous aurons une mauvaise paix, mais de bons soviets.  
Krasnaia Gazeta
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Le prolétariat victorieux n'a pas le droit de se désarmer. Il doit créer sa propre armée socialiste des paysans et des ouvriers, pour défendre la révolution et soutenir la cause de la révolution dans d'autres pays. La révolution ouvrière ne peut vaincre qu'en étant mondiale et son triomphe durable oblige les ouvriers des divers pays à se soutenir mutuellement.   
Izviestia
Citations de L'Humanité du 1er juin 1918
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Lénine reprend le système des réquisitions instauré par Kerensky pour ravitailler les villes; il se heurte à la résistance des paysans. Pour faire face à la crise du logement, le gouvernement réquisitionne les hôtels particuliers et les grands appartements afin d'y loger les familles ouvrières; les propriétaires y sont confinés dans un espace réduit et les nouveaux habitants s'entassent dans les autres pièces ce qui pose des problèmes de promiscuité, d'hygiène et de disponibilité des sanitaires. 
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Une page sur les femmes de la révolution russe est ici

1918-1924 : Lénine au pouvoir 

Les chefs révolutionnaires sont partagés sur la question de la guerre. Lénine est favorable à la paix pour consolider la révolution, mais la majorité, avec Boukharine, soutient la poursuite de la guerre pour exporter la révolution. Trotsky défend une position intermédiaire: il est favorable à la paix à condition qu'elle ne soit pas injuste. 

En France, où des soldats russes se battent aux côtés des alliés,  la zizanie s'installe. Certains Russes restent fidèles au tsarisme et veulent continuer la guerre; d'autres prennent partie pour la révolution et pour la paix, ils incitent leurs camarades français à fraterniser avec les soldats allemands. Les autorités militaires sévissent et internent les rebelles au camp de la Courtine dans la Creuse. Nombre d'entre eux sont même déportés au bagne en Algérie, ce qui n'arrange pas les relations entre la France et la Russie. 

1918: le 1er janvier, Lénine est victime d'une tentative d'assassinat de la part d'un officier sur le canal de la Fontanka. 

Une Assemblée constituante a été élue dans laquelle les socialistes révolutionnaires sont majoritaires; ce parti, issu des mouvements révolutionnaires terroristes (Narodnaïa Volia), s'appuie sur la paysannerie plutôt que sur le prolétariat urbain, base du bolchevisme; il compte une aile droite et une aile gauche. L'Assemblée constituante rejette l'instauration de la dictature du prolétariat. Mais le gouvernement garde le soutien de la majorité du Congrès des soviets grâce à l'alliances des bolcheviks avec les socialistes révolutionnaires de gauche. On assiste à une renaissance du double pouvoir. Le 5 janvier, une manifestation de soutien de l'Assemblée constituante, qui ne recueille pas le succès populaire escompté, est réprimé par les troupes fidèles aux soviets; on compte une dizaine de morts. L'Assemblée constituante a perdu et va être dissoute, ce qui contribuera à éloigner des bolcheviks une partie des classes populaires. Ceux-ci jettent du lest en libérant des prisonniers politiques.  
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Manifestation en faveur de la Constituante - Source: Wikipédia
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Le 8 janvier, le Conseil national provisoire letton déclare le droit à l'auto-détermination du peuple letton. Le 22 février, les Allemands envahissent toute la Lettonie en proie à une guerre civile qui oppose Russes blancs et rouges ainsi que des corps-francs. 

Le 9 janvier, jour anniversaire du dimanche rouge de 1905, un cortège d'une dizaine de milliers de personnes défile lors de l'enterrement des victimes du 5 janvier. Le même jour, le Comité central du Parti bolchevik consacre sa réunion à l'éventualité d'un transfert du pouvoir à Moscou; Saint-Pétersbourg n'est plus une ville sûre: les Allemands sont proches et la situation intérieure de la cité est préoccupante; elle a connu de graves difficultés d'approvisionnement et l'agitation révolutionnaire y est chaotique. Mais Saint-Pétersbourg offre aussi des avantages de proximité dans le cadre des négociations de paix.   

Le 10 janvier s'ouvre le troisième Congrès des soviets qui jette les bases d'une nouvelle constitution fédérative, socialiste et soviétique qui inclut les droits des travailleurs et exploités et établit la primauté des ouvriers (une voix ouvrière vaut cinq voix paysannes); c'est un retour à une forme de suffrage censitaire diamétralement opposé à celui que Nicolas II avait imposé à la Douma. Le respect des libertés politiques est affirmé sans que les conditions de mise en application du principe soient réunies. 

Le 15 janvier (28 janvier), un décret du Conseil des commissaires du peuple transforme la Garde rouge en Armée rouge des ouvriers et paysans. le recrutement s'effectue sur la base du volontariat. Mais cette initiative ne rencontre pas le succès escompté. 

Le 25 janvier, le métropolite de Saint-Pétersbourg, Moscou, puis Kiev, Vladimir, est fusillé au monastère des Grottes de Kiev; il passe pour être le premier martyr de la Révolution russe. 

Le nouveau pouvoir russe adopte le calendrier grégorien à la place du calendrier julien et prend toute une série de mesures plus ou moins bien reçues par la population (séparation de l'Église et de l'État, suppression des titres et des décorations, gratuité des soins médicaux, création du mariage civil, instauration de l'égalité entre les sexes, interdiction du travail des enfants, limitation à 8 heures de la journée de travail, indemnisation du chômage et couverture sociale des maladies...) 

En février, une loi sur la socialisation de la terre est édictée; les mesures prises pour éviter les accaparements de céréales et assurer le ravitaillement des villes suscitent des troubles dans les campagnes. 

Le 9 février, Trotsky, chef de la délégation russe, se retire des négociations de Brest-Litovsk. La dureté des conditions de paix exigées par l'Allemagne, en dépit de la réponse acceptable aux propositions russes évoquée plus haut, sème le doute au sein du gouvernement soviétique. Les pays de l'Entente sont approchés pour apporter une aide à la Russie. Mais sont-ils en mesure de lui permettre de résister à l'armée allemande? Probablement pas! Au surplus, ils ne rêvent que d'un effondrement rapide du nouveau régime. 

Le 12 février, alors que l'Autriche-Hongrie fait preuve de réticences pour reprendre la lutte, l'Allemagne rompt l'armistice et lance une offensive au cours de laquelle la Russie perd beaucoup de terrain. Petrograd est menacée. Le 23 février, ont lieu les premières levées de masse à Petrograd et Moscou et le premier combat contre l'armée impériale allemande sur le front de l'Est. Le 23 février devient un jour férié en Union soviétique, celui des défenseurs de la patrie. Le 26 février, la décision de transfert du gouvernement à Moscou prise.  

Cette situation nouvelle valide la thèse de Lénine : la Russie révolutionnaire est incapable de lutter à la fois contre le péril extérieur et le péril intérieur; elle n'attend rien du prolétariat allemand, et elle suspecte les pays de l'Entente d'envisager de céder de larges parts de l'ancien empire russe aux empires centraux dans le cadre d'une paix négociée; elle est contrainte de céder provisoirement du terrain  pour sauver la révolution; une paix défavorable est signée à Brest-Litovsk (3 mars 1918). Les socialistes révolutionnaires de gauche prennent leurs distances avec la coalition. Ils se joignent à d'autres partis pour renverser le gouvernement. Certains bolcheviks, comme Boukharine, ne sont pas loin de partager les mêmes idées. Le quatrième congrès des soviets ratifie pourtant la paix de Brest-Litovsk, ce qui entraîne le départ des socialistes-révolutionnaires de gauche du gouvernement. Lénine fait interdire le parti socialiste révolutionnaire; le parti bolchevik se transforme en parti unique. 
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Source : Journaux de Guerre - N° 41 - 2015
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Le traité de Brest-Litovsk prive la Russie de l'Ukraine, de la Finlande, des Pays baltes et de la Biélorussie, sans statuer sur la Pologne. Les clauses réservent à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie le soin de déterminer, en accord avec les populations, leur sort futur. L'empire ottoman récupère les territoires perdus à l'issue de la défaite de 1878 autour de Kars (Turquie) et Batoum (Géorgie); en revanche, le traité prévoit le droit à l'autodétermination des Arméniens. La Russie doit cesser de se battre en Ukraine, évacuer ses bases navales en Finlande et dans les Pays baltes, livrer aux puissances centrales sa flotte de la mer Noire et cesser toute propagande révolutionnaire sur le territoire des nations signataires. Elle ratifie les indépendances ukrainienne et géorgienne et renonce définitivement à l'Estonie et à la Lituanie. La perte russe s'élève à 800 000 km2, 26% de sa population, 40% des ouvriers, 32% de la production agricole, 75% du charbon et du fer extraits, 90% du sucre raffiné. Un accord additionnel financier, signé le 27 août 1918, prévoit en plus la paiement de 6 milliards de marks à l'Allemagne en compensation de l'annulation de la dette tsariste.  
D'après Journaux de Guerre - N° 41 - 2015
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Les alliés de la Russie (France et Angleterre), qui vont devoir faire face seuls à l'Allemagne, avant l'entrée en guerre des États-Unis, sont furieux contre le pouvoir soviétique et accusent Lénine de trahison. En fait, depuis le début du conflit, la France et l'Angleterre n'ont jamais compris la situation réelle de la Russie! Cependant, les conditions humiliantes imposées aux Russes par les empires centraux favorisent leur propagande guerrière : si l'on veut éviter les calamités dont souffre le peuple russe, il n'y a qu'une voie, celle de la victoire... et d'une paix assortie de compensations territoriales et financières!   
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La Paix de l'ennemi 

L'Allemagne a déclaré en 1917 
qu'elle désirait une paix sans indemnité ni expansion, 
La Russie, pour avoir cru à sa parole, a été dépecée, humiliée et ruinée, 
elle a perdu ses provinces, ses alliés, elle a subi la famine et l'anarchie. 
La Roumanie, sous peine de se voir partagée, entre l'Autriche et la Bulgarie, 
a dû céder à ses pires ennemis une partie de son territoire 
et devenir en fait la vassale de l'Allemagne. 
Par les conditions imposées à la Russie et à la Roumanie 
jugeons de celles qui nous seraient réservées 
si nous nous laissions prendre au piège. 
Vaincre d'abord! 
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Une affiche française consécutive à la Paix de Brest-Litovsk Le texte de l'affiche - Source : Journaux de Guerre
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Le 9 mars, une éphémère République populaire de Biélorussie est proclamée alors que son territoire est encore sous occupation austro-allemande. 

Le 6 avril, le tsar et la famille impériale sont transférés, en deux convois, jusqu'à Ekaterinbourg, pour les éloigner d'une zone où progressent les armées contre-révolutionnaires. Mais pourquoi les avoir installés dans cette ville de l'Oural, si éloignée du pouvoir et si proche des troupes blanches?   

Entre le 10 et le 15 mars 1918, les organes du pouvoir soviétique s'installent à Moscou. On notera que le péril allemand n'existe théoriquement plus puisque la paix a été signée! Mais cette paix est-elle fiable? Peut-être pas tant que cela : en Allemagne, les avis sont semble-t-il partagés; l'état-major souhaiterait s'emparer de la capitale russe ce qui constituerait une victoire hautement symbolique, mais l'entourage du kaiser, certes conscient du péril que représente la révolution bolchevique, pense que ce péril n'est pas pour le moment le plus menaçant. Le transfert à Moscou s'avérera profitable au nouveau pouvoir qui tourne ainsi le dos à l'ouverture à l'ouest initiée par Pierre le Grand pour s'ancrer fermement au coeur de l'ancienne Russie, montrant ainsi sa volonté de créer un monde nouveau à cheval sur l'Europe et l'Asie. Ce changement de capitale peut aussi être interprété comme un intérêt plus marqué de la Russie pour l'Asie. La position centrale de la nouvelle capitale renforcera sa sécurité et sa capacité de résistance face aux défis militaires que les bolcheviks vont devoir affronter avec la guerre civile et l'intervention étrangère. 

La Guerre civile et l'intervention étrangère 

Au printemps 1918, tandis que les Allemands occupent l'Ukraine, en espérant la maintenir à terme sous leur domination, qu'ils envahissent la Crimée (début mai) et une partie du Caucase-Nord, les pays de l'Entente se répartissent des zones d'influence en Russie (on vend la peau de l'URSS avant même qu'elle ne soit née!); les Anglais débarquent à Mourmansk, les Français sur la mer Noire. En août, 70 000 Japonais, accompagnés d'un corps d'environ 7 000 Américains*, se ruent sur la Sibérie; ils iront jusqu'au lac Baïkal; Tokyo pourrait rêver d'une Sibérie japonaise, mais les États-Unis commencent à se méfier de cet allié un peu trop entreprenant. Ce que l'on appellera le cordon sanitaire se met en place afin d'isoler le pays des soviets du reste du monde et éviter la contagion révolutionnaire en attendant que, la guerre finie, on détruise par les armes ce cancer. Le corps de la légion tchécoslovaque luttant contre l'Allemagne, que les Russes ont expédié en Asie par le Transsibérien, d'où il doit regagner la France, stimule sur son passage les forces contre-révolutionnaires qu'il rejoint. Toutes ces interventions visent à aider les adversaires du communisme mais aussi à prendre la plus grande part possible du gâteau; il en résulte un manque d'ensemble des différents pays qui favorise la résistance des révolutionnaires russes. Ces interventions alimenteront une guerre civile meurtrière accompagnée d'une terreur implacable assortie de pogroms antisémites de la part de certains contre-révolutionnaires fournis en armes et matériels par les pays de l'Entente.  
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* Parmi les troupes américaines on compte de nombreux Juifs qui se souviennent des pogroms et se montrent réticents à combattre les révolutionnaires. 
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Lithographie japonaise de la guerre de Sibérie - Source : Journaux de Guerre
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Les soviets nationalisent la grande propriété foncière, puis les industries, et proclament la dictature du prolétariat. La politique du communisme de guerre est inaugurée pour faire face à la guerre civile. L'Armée rouge est réorganisée et le service militaire obligatoire est instauré, le volontariat n'ayant pas permis de recruter suffisamment de soldats. Cette armée garde cependant un caractère particulier par rapport aux armées classiques : les rapports hiérarchiques n'y sont pas aussi formalisés; les effectifs fluctuent en raison des recrutements et des désertions causées par l'instabilité de la situation et la lassitude des combattants. Les conditions de la guerre civile l'oriente vers une guerre de guérilla plus que vers une stratégie classique. Les raids en profondeur où la cavalerie joue un rôle crucial tendent à supplanter les autres formes de combats. Ces traits de la formation initiale de l'Armée rouge vont la marquer durablement.  

En Ukraine, le 29 avril, les Allemands soutiennent le coup d'État de l'hetman Skoropadski contre le gouvernement de la Rada centrale (parlement). A la même époque, le congrès anarchiste de Taganrog décide d'organiser la guérilla par petites unités de cinq à dix combattants, de collecter des armes et de préparer un soulèvement paysan généralisé. Il envoie également une délégation à Moscou, dont Makhno fait partie. Makhno rencontre brièvement Lénine au Kremlin; ce dernier, qui connaît mal la situation de l'Ukraine et ignore que Makhno est libertaire, observe à son interlocuteur que la région semble infestée d'anarchistes; Makhno lui répond sèchement qu'il n'y a effectivement pas de bolcheviks en Ukraine; bref, la rencontre est décevante et n'aboutit à rien. Cependant, à Moscou, la Tchéka vient d'infliger une sévère défaite au mouvement libertaire en l'expulsant de ses locaux, en interdisant ses publications et en emprisonnant ses militants. Pour Makhno, venant d'une zone où les libertés de parole et d'organisation sont toujours vivantes, la faiblesse des anarchistes moscovites est un choc. Moscou lui apparaît comme "la capitale de la révolution de papier", ne produisant que des résolutions et des slogans creux tandis que le parti bolchevik installe une dictature par la force et la fraude. Makhno profite aussi de son séjour dans la capitale russe pour consulter quelques vieux militants anarchistes sur les méthodes et les tendances à suivre dans le travail libertaire révolutionnaire parmi les paysans de l'Ukraine; il rencontre Archinov et Kropotkine dont il dit avoir beaucoup apprécié certains conseils. De retour en Ukraine, à la tête de l'Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne (Makhnovchtchina), qu'il a créée, Makhno va combattre avec succès les forces ukrainiennes réactionnaires de Petlioura ainsi que les armées blanches. L'armée insurrectionnelle paysanne pratiquera la tactique de la guérilla et se montrera remarquablement mobile. Elle est organisée sur les bases, spécifiquement libertaires, du volontariat: tous les gradés sont élus par les soldats et la discipline est librement consentie. Elle instaurera immédiatement le socialisme libertaire dans tous les territoires conquis.  

Le 26 mai, la Géorgie se proclame indépendante, sous un gouvernement menchevik. Le 4 juin, sous la pression des Empires centraux, elle est contrainte de céder des territoires importants à la Turquie. 

En juin, Staline, commissaire du peuple à l'Approvisionnement, est envoyé à Tsaritsyne (future Stalingrad puis Volgograd), pour faciliter l'approvisionnement de Moscou en débloquant cette ville assiégée par les forces contre-révolutionnaires. Il destitue le général Snessarev, un officier tsariste rallié à la révolution, qui commande la défense de Tsaritsyne, fait fusiller plusieurs officiers, et s'y montre un piètre stratège. En septembre, la ville tombe aux mains des cosaques de l'Armée blanche. Staline est rappelé à Moscou. 
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Une falsification de l'histoire: Staline sauveur de Tsaritsyne (qui deviendra Stalingrad) 
Source: Paris-Match
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Le cinquième congrès des soviets approuve la constitution de la République fédérative de Russie. 

Un décret sur la propagande monumentale prévoit la destruction des statues des tsars. La galerie Tretiakov devient le musée d'Art national russe. 

En juillet, les socialistes-révolutionnaires de gauche tentent un coup de force à Moscou. Ils échouent, sont chassés des soviets et leurs chefs sont arrêtés.  

La guerre civile fait rage, avec le concours de l'intervention étrangère. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, Nicolas II, sa famille et leurs domestiques, sont assassinés, à Ekaterinbourg, afin d'empêcher qu'ils ne soient libérés par l'amiral Koltchak, chef de l'armée blanche de Sibérie qui se rapproche. L'amiral, qui n'est pas partisan d'une restauration du tsarisme, s'est imposé après bien des tribulations, à la suite d'un coup d'État militaire régional. Il dirige un gouvernement dictatorial, avec l'appui de la légion tchécoslovaque et l'aide de l'Angleterre. Si, d'après la version officielle, toute la famille impériale russe a été massacrée à Ekaterinbourg, plusieurs personnes, principalement parmi les forces contre-révolutionnaires, ont soutenu qu'en réalité seuls le tsar et son fils avaient péri et que la tsarine et ses filles avaient été épargnées et avaient même été vues plusieurs mois après le drame. La grande-duchesse Anastasia aurait même survécu jusqu'après le milieu du 20ème siècle! Mais rien ne permet de valider ces suppositions, sauf, peut-être un document qui figurerait dans les archives du NKVD lequel évoquerait le destin de la famille impériale...  après son exécution, si tant est que ce document soit authentique. Le frère du tsar, Michel, et dix-huit membres de la famille impériale sont fusillés à la même époque. 
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L'assassinat de la famille impériale 
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De nombreux témoignages de ce tragique événement sont parvenus jusqu'à nous, sans éclaircir tous les mystères. On en connaît cependant à peu près le déroulement. Les gardiens de la famille impériale et de ses serviteurs ayant reçu l'ordre de mettre discrètement à mort leurs prisonniers, des bourreaux furent désignées. Deux gardes se récusèrent. Ceux qui acceptèrent furent munis de pistolets de différents calibres. La famille impériale fut invitée à descendre dans le soubassement de la maison Ipatiev, où elle était retenue avec ses serviteurs, sauf un jeune garçon qui avait préféré la quitter et qui eut de ce fait la vie sauve. En bas, un garde lut la condamnation à mort et aussitôt les pistolets crépitèrent. Le tsar fut semble-t-il tué du premier coup mais il n'en alla pas de même des autres personnes. Certaines tentèrent de se protéger et les bijoux, cachés dans les vêtements des femmes, affaiblirent l'impact des projectiles ou les dévièrent. Les blessés furent achevés à la baïonnette, parfois à terre. Les morts furent dépouillés et transportés dans une voiture jusqu'à une clairière où ils furent enterrés, après avoir été aspergés d'acide. La nuit suivante, ils furent exhumés pour être à nouveau ensevelis plus loin dans un puits de mine; on dit que deux corps manquaient lors de la seconde inhumation: ceux du tsarévitch et de sa soeur Anastasia. Les serviteurs présents de la famille impériale subirent le sort de leurs maîtres. Dans un premier temps, le massacre resta secret ce qui accrédita les rumeurs, très vraisemblablement fausses, selon lesquelles la grande duchesse Anastasia aurait survécu. Il y eut donc de fausses grandes duchesses, comme il y eut en France des faux dauphins et même une fausse dauphine. Plusieurs questions se posent: pourquoi la famille impériale a-t-elle été mise à mort sans jugement alors que Lénine semblait en souhaiter un? Qui donna l'ordre de l'exécution? La réponse à la première question est relativement simple: il fallait à tout prix éviter que la famille impériale ne soit libérée par l'armée de l'amiral Koltchak qui, partie de Sibérie, progressait vers Moscou; certaines de ses unités atteindront même Kazan, on le verra. Le tsar à la tête des armées blanches eût été un point de ralliement et eût présenté un danger mortel pour le jeune pouvoir bolchevik. De plus, il fallait faire disparaître en même temps des témoins d'autant plus dangereux qu'ils étaient fidèles, d'où l'exécution des serviteurs. La réponse à la seconde question est toujours l'objet de débats car aucun ordre écrit n'a été retrouvé et les témoignages ne permettent pas de trancher. Il est probable que le sujet de la mort du tsar et de sa famille a été traité à Moscou et on pense que Sverdlov, proche de Lénine, a joué un rôle important dans les discussions. Mais on ne sait pas, et on ne saura sans doute jamais, si l'ordre de tuer est venu formellement du centre ou si les gardes ont agi dans l'urgence, de leur propre initiative, étant entendu qu'ils avaient certainement reçu mission de faire en sorte que le famille impériale ne tombe pas vivante aux mains des ennemis de la révolution. 
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On l'a vu, l'empire tsariste s'est progressivement désagrégé, avec l'aide des envahisseurs, mais aussi sous la pression des peuples qui aspirent à l'indépendance. Le droit à l'autodétermination leur a été reconnu par le nouveau régime, mais, pour éviter la disparition complète de l'empire, la création de partis communistes proches du parti bolchevik est encouragée dans les pays nouvellement indépendants.  

Une socialiste-révolutionnaire, Fanny Kaplan, blesse Lénine de deux balles de revolver, le 30 août 1918. Il refuse de se laisser conduire à l'hôpital par crainte d'un nouvel attentat; les balles ne peuvent pas être extraites; il les gardera deux ans et, après leur extraction, il souffrira d'un problème de l'aorte; la santé de Lénine restera désormais précaire. Le Conseil des commissaires du peuple décrète la terreur rouge, selon un processus qui n'est pas sans analogie avec celui de la Révolution française. Fanny Kaplan est exécutée sans jugement après avoir été interrogée par la tchéka. La terreur révolutionnaire, qui vise à éradiquer les ennemis du peuple, s'avérera encore plus terrible que la répression tsariste. On notera que l'assassinat de la famille impériale a précédé de peu l'attentat contre le leader de la révolution. 

Le doyen de la cathédrale de l'Intercession est fusillé et ses biens confisqués, les cloches de la cathédrale sont fondues et ses portes closes. La cathédrale de Kazan est fermée. 

En septembre 1918, l'Armée rouge reprend l'offensive et rétablit le pouvoir soviétique dans l'Oural et sur la Volga. La Turquie ne respectant pas les clauses du traité de Brest-Litovsk en occupant des territoires russes, Moscou déclare, le 20 septembre, que les agissements turcs ont frappé ce traité de caducité. Le 29 septembre, la Bulgarie signe l'armistice de Salonique; l'Allemagne va perdre un à un tous ses alliés. 

En octobre 1918, Clémenceau, qui dirige le gouvernement français, donne consigne à l'Armée française d'Orient de se préparer à chasser d'Ukraine les révolutionnaires alliés au gouvernement bolchevik russe; l'adversaire réellement dangereux, pour reprendre une expression de l'époque, "ce n'est plus le Boche, c'est le bolchevisme." 

Le 9 novembre 1918, le kaiser Guillaume II abdique. La contagion révolutionnaire, partie de Russie, a gagné les empires centraux. Ceux-ci se désagrègent, les monarchies cèdent la place à des républiques d'inspiration plus ou moins socialiste.   

Le 11 novembre 1918, les combats de la Première Guerre mondiale s'achèvent par la défaite allemande. La Russie n'est pas oubliée dans la Convention d'armistice qui, dans son article 15 - chapitre B - Dispositions relatives aux frontières orientales de l'Allemagne, stipule la "renonciation aux traités de Bucarest et de Brest-Litovsk et traités complémentaires", ainsi qu'en son article 19 - chapitre Dbis -  Clauses financières, la "restitution de l'or russe ou roumain pris par les Allemands" en précisant toutefois  que "Cet or sera pris en charge par les Alliés jusqu'à la signature de la paix". De son côté, la Russie dénonce le traité de Brest-Litovsk, le 13 novembre. 

Les Occidentaux, libérés de la Première guerre mondiale, renforcent leur aide aux armées blanches. Odessa, Sébastopol et d'autres localités côtières sont occupées par le corps d'intervention français; les Anglais sont à Bakou et à Novorossiïsk (Caucase). En Sibérie, Koltchak est prêt à marcher sur Moscou; au Kouban et dans le Caucase, le général Denikine réunifie les forces du sud de la Russie; dans le nord, le général Miller rassemble une armée; dans les Pays baltes, Youdenitch menace Petrograd. L'avenir du pouvoir soviétique paraît plus sombre que jamais. 

En novembre, l'Autriche, élaguée des nations de son empire qui n'étaient pas allemandes, opte pour son rattachement à l'Allemagne. Le moment est propice puisque les deux pays sont alors dirigés par des sociaux-démocrates. Mais cette union va être interdite, à Versailles, par les vainqueurs de la guerre, soucieux de ne pas renforcer la puissance allemande. 

Le 14 décembre, ses protecteurs allemands ayant perdu la guerre, Skoropadski, dépourvu de tout appui populaire, est renversé par les nationalistes au profit d'une République ukrainienne, à la tête de laquelle s'impose Petlioura, journaliste et homme politique, au début de février 1919. 

1919: des soldats allemands qui refusent le désarmement, organisés en corps francs, s'engagent en Lettonie pour lutter contre le bolchevisme; ils rejoindront plus tard les cohortes nazies. La Division de fer de Rüdiger von der Goltz s'y déchaîne entre janvier et juillet 1919. 

Ni la Russie, ni les pays vaincus ne sont conviés à la  Conférence de la Paix qui s'ouvre à Paris et qui aboutira au traité de Versailles. 

Du 5 au 10 janvier, une révolution spartakiste, s'inspirant du modèle russe, ensanglante Berlin. Elle est réprimée par la force. Le 15 janvier, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, les leaders du mouvement, sont assassinés par des corps-francs sur ordre du ministre social-démocrate de l'Intérieur, Noske. Désormais, pour les communistes, les sociaux-démocrates sont des ennemis de classe avec lesquels aucune entente n'est possible. 

Le 18 janvier s'ouvre à Versailles la Conférence de la paix qui va mettre fin à la Grande Guerre. Elle débouche sur le traité de Versailles (28 juin) qui impose à l'Allemagne de lourdes réparations et l'occupation d'une partie de son territoire. L'Allemagne, rendue seule responsable du conflit, en proie à de graves difficultés économiques, est humiliée par une sévérité qu'elle estime injuste, bien qu'elle ne soit pas très différente de celle qui fut imposée par le passé aux vaincus, notamment à la France en 1870. De nouveaux États sont créés à partir du démantèlement de l'Autriche-Hongrie; il en résulte des appétits qui ne peuvent pas être tous satisfaits et des tracés de frontières parfois contestables; tout cela alimente un mécontentement qui débouche sur la montée du nationalisme, non seulement chez les vaincus, mais également parmi les vainqueurs, par exemple en Italie qui, privée de la côte dalmate, s'estime mal servie. Le démantèlement de l'empire ottoman, en application des accords Sykes-Picot, n'est pas plus satisfaisant; il ne tient pas compte des promesses faites aux Arabes par les Britanniques, trace des frontières souvent arbitraires, fait la part belle à l'Angleterre qui doit cependant laisser, comme à regret, le Liban et la Syrie à la France, et mécontente à peu près tout le monde. La création d'une Société des Nations (SDN) est décidée pour mettre définitivement impossible toute nouvelle guerre. Le président américain Wilson a joué un rôle éminent; il reste de longs mois à Paris qui est, pour un temps, la capitale du monde, et marque le traité de son empreinte. Mais, de retour dans son pays, il ne parviendra pas à rallier le Congrès à une adhésion à la SDN, tant par maladresse en rebutant les Républicains, que faute d'énergie pour gagner ce combat; épuisé au cours de la tournée qu'il accomplit à travers les États-Unis, pour rallier les Américains à ses idées, il est en effet contraint d'interrompre inopportunément ses meetings pour prendre du repos. Les États-Unis sont les vrais vainqueurs de la Première Guerre mondiale, mais on ne le sait pas encore. Leur absence contribuera à frapper la SDN d'impuissance et cette dernière s'avèrera rapidement incapable de remplir sa mission.   

Au printemps 1919, des navires marchands armés, accompagnés par de l'aviation, permettent aux Britanniques de neutraliser la flotte russe de la Caspienne et de s'installer à Batoum (Géorgie). Le pétrole du Caucase va-t-il devenir anglais? Non, car les bolcheviks s'emparent de Bakou et l'Angleterre va devoir porter ses appétits pétroliers vers le Moyen Orient, en s'efforçant de réduire la part française des dépouilles de l'empire ottoman. 

Le 2 mars, l'internationale socialiste se scinde en deux à Moscou. L'internationale communiste (Komintern) voit le jour. Cet événement entraînera des scissions dans les partis socialistes occidentaux et explique les tentatives de prises du pouvoir par les communistes en Allemagne et en Hongrie. Le nouveau régime joue la carte de l'internationalisme prolétarien; l'Internationale devient son hymne. L'assassinat des dirigeants communistes allemands par les sociaux-démocrates servira de justification à la politique du Komintern, "classe contre classe". De ce moment, l'histoire de la Russie prend un caracère quasi universel et ne peut plus être dissociée totalement de l'histoire du mouvement communiste mondial.    

Même si la thèse de la révolution mondiale va céder la place à celle de l'élaboration du socialisme dans un seul pays, l'ambition messianique révolutionnaire n'est pas totalement abandonnée; la réalisation en est seulement différée. La création du Komintern en apporte la preuve. Dès lors, il est compréhensible que les pays dits capitalistes redoutent l'exemple russe et cherchent à se protéger contre ce péril. Et il est tout à fait naturel que la Russie se perçoive comme une citadelle assiégée. On ne peut donc pas comprendre l'histoire contemporaine de ce pays en faisant abstraction de ce qui s'est passé autour de lui, particulièrement en Europe et en Asie. En devenant communiste, la Russie est entrée de plein pied dans l'histoire du monde, avec tout ce que cela suscite nécessairement de méfiance réciproque vis à vis des autres grands pays. 

Le 21 mars, une République des Conseils, basée sur le modèle communiste russe, dirigée par Bela Kun, voit le jour en Hongrie. Elle ne vivra que 133 jours. En juillet, la Roumanie, soutenue par les pays de l'Entente, et forte du concours de l'armée française d'Orient, envahit la Hongrie. Bela Kun s'enfuit en Russie. Quelques mois plus tard, le 1er mars 1920, l'amiral Horthy, qui s'alliera plus tard à l'Allemagne nazie, accède au pouvoi en Hongrie. 

A la Conférence de la Paix, des droits spécifiques sont accordés aux minorités de toutes les nations européennes. Le Conseil des Quatre reconnaît l'indépendance des trois républiques caucasiennes, mais le sort de l'Ukraine ne peut être réglé faute d'accord entre les vainqueurs de la guerre de 14-18 dont les intérêts et les points de vue divergent. 

Le 23 avril, la journée de huit heures est votée en France. Elle était déjà appliquée en Allemagne, en Italie et en Suisse. La principale raison de cet avantage accordé aux salariés français est la crainte de la propagation du communisme. 

Le monastère de la Trinité-Saint-Serge, haut lieu de l'Église orthodoxe russe, est fermé. 

Les troupes de l'amiral Koltchak prennent Kazan et s'emparent des réserves d'or de la Banque de Russie qu'elles emmènent en Sibérie. Une série de victoires rapprochent également Dénikine de Moscou. Le pouvoir bolchevik paraît près de s'effondrer et ses cadres envisagent le passage dans la clandestinité. A l'automne 1919, les bolcheviks ont obtenu un armistice avec la Pologne et l'Ukraine de Petlioura; l'Armée rouge, réorganisée par Trotsky, reprend l'offensive, tandis qu'en Ukraine les anarchistes de Makhno harcèlent les armées blanches. Les forces de Dénikine battent en retraite, tandis que Koltchak, en Sibérie, doit faire face à une insurrection paysanne; une lutte sanglante se déroule autour d'Irkoutsk; l'armée de Youdénitch est désarmée par l'Estonie qui ne veut pas encourir les foudres de Moscou. La situation des armées blanches devient d'autant plus délicate que des mouvements révolutionnaires agitent les troupes étrangères d'intervention (mutinerie de la marine française dans la mer Noire). 

Pékin abroge l'accord sino-russe de 1912 relatif à la Mongolie extérieure. Les troupes chinoises entrent dans ce pays. La Chine profite de la révolution russe pour tenter d'y reprendre pied tandis que se crée une formation pro-japonaise visant à rétablir une "Grande Mongolie". Avec l'accord du Bogdo-Gegheen (le "Dalaï lama" mongol), un aventurier d'origine germanique, le baron Ungern von Sternberg, envahit la Mongolie à la tête de militaires russes qui fuient la révolution bolchevique. Doté d'un indéniable charisme, ce personnage énigmatique est autoritaire et cruel. On l'appellera le loup des steppes. Il exige de ses soldats une soumission sans réserve et exécute lui-même les officiers récalcitrants en leur fracassant le crâne à coups de canne! Se prenant pour une réincarnation de Gengis khan, il rêve de reconstituer l'empire mongol; le nouvel État, placé sous le gouvernement nominal du Bogdo-Gegheen, serait protégé par un ordre de chevalerie bouddhiste inspiré des Chevaliers Teutoniques. L'intrusion d'un Russe blanc dans le jeu change la donne. Alors que la délégation mongole, à Irkoutsk, rentre en Mongolie, le gouvernement bolchevik reconnaît l'indépendance de ce pays et lui envoie l'Armée rouge en renfort. 

Le 6 novembre 1919, le Français Jacques Sadoul est condamné à mort par le conseil de guerre pour insubordination, excitation de militaires à la désobéissance, désertion et intelligence avec l'ennemi. Le seul tort de Sadoul, arrivé en Russie quelques semaines avant la révolution d'octobre, était de croire en la victoire du bolchevisme face à des adversaires bavards, timides, sans énergie et ne sachant pas ce qu'ils voulaient, et d'en informer la France alors que tous les autres correspondants sur place affirmaient le contraire! A l'approche des élections en France, une affiche présentant le communiste comme l'homme au couteau entre les dents est placardée sur les murs.   
 

 
Source: Journaux de guerre
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En Russie, à la fin de l'année 1919, un décret est publié visant la liquidation de l'analphabétisme. Lors de la chute du tsarisme plus de la moitié de la population (on parle même de 80%) ne savait ni lire ni écrire. L'alphabétisation de la population sera l'une des plus grandes réussites du régime. 

1920: Le 10 janvier, la Société des Nations, créée lors de la Conférence de la Paix, entre en activité à Genève. Elle a pour but de protéger les pays, surtout les plus petits, contre d'éventuelles agressions et d'assurer le maintien de la paix grâce à une coalition générale. Malheureusement, tous les pays n'en font pas partie, en particulier les États-Unis, la Russie et l'Allemagne.   

L'amiral Koltchak transmet son pouvoir au général Dénikine, qui refuse et s'embarque pour l'Angleterre, laissant ce qui reste de son armée au lieutenant-général baron Wrangel. Koltchak, vaincu et prisonnier, est fusillé en février,  à Irkoutsk, où résident quelques temps les révolutionnaires mongols Sukhbaatar et Tchoïbalsan, avant de fonder la République populaire de Mongolie.  

La capitale de l'éphémère République d'Extrême-Orient, un État tampon soutenu par les bolcheviks pour contenir à la fois les Japonais, les Chinois et l'Armée blanche de Sibérie, est transférée de Verkhneoudinsk (Oulan Oude en Bouriatie) plus à l'est, à Tchita. Le rêve d'une Sibérie japonaise s'est effondré devant le rétablissement spectaculaire de l'Armée rouge. 

Les mesures prises au cours de la guerre civile ne sont pas sorties tout armés du cerveau des dirigeants soviétiques, ni de leur doctrine. Elles sont en grande partie le fait des circonstances et du pragmatisme. L'économie de guerre fut une nécessité pour obtenir les approvisionnements nécessaires et, dans bien des cas, des nationalisations s'imposèrent pour remettre en marche des entreprises défaillantes. L'influence de l'anarchisme dans le monde ouvrier contraignit le pouvoir à restaurer ce que Poutine appellera plus tard la verticale du pouvoir, ne serait-ce que pour que les directives centrales soient appliquées partout selon un schéma proche de l'ordre militaire. La victoire était sans doute à ce prix à partir du moment où la révolution ne faisait pas tache d'huile dans le reste du monde, notamment en Allemagne.     
 
1920-1921 : Guerre russo-polonaise 

Le 20 avril 1920, Petlioura, qui s'est rapproché du général polonais Pilsudski, signe le traité de Varsovie. Pilsudski, un ancien révolutionnaire devenu nationaliste depuis qu'il est maître d'une Pologne indépendante, lui a promis de maintenir l'indépendance de l'Ukraine en échange de la Volhynie et de la Galicie. En fait, les Polonais souhaitent créer une fédération sous domination de leur pays incluant la Lituanie, la Biélorussie et l'Ukraine qu'elle envahit. Le traité de Varsovie affaiblit la position de Petlioura dans l'opinion publique ukrainienne. Mais la guerre russo-polonaise rendra rapidement ce traité caduc. 

La Pologne de Pilsudski essaie de profiter des difficultés rencontrées par la Russie pour tenter de récupérer les terres perdues lors des partages. Les troupes polonaises progressent d'abord et prennent Kiev  avant d'être balayées par l'Armée rouge dirigée par un aristocrate converti à la révolution, Toukhatchevski. Le rêve de la révolution mondiale est-il sur le point de s'accomplir? Non!  La Pologne est sauvée grâce à l'intervention d'un corps expéditionnaire français dans lequel figure un jeune officier, Charles de Gaulle, qui y découvre, par l'exemple, l'importance de l'arme blindée comme force de rupture*. L'origine de cette guerre est controversée par les historiens. Est-ce la Pologne qui a commencé ou bien la Russie? Cela dépend du moment où on la fait débuter. Après son indépendance, la Pologne a bien essayé de s'emparer de l'Ukraine, comme on l'a dit. Mais ensuite, la Russie est passée à son tour à l'offensive. En fait, il faut replacer ce conflit dans le contexte de l'intervention étrangère antibolchevique et dans celui de l'espoir russe d'exporter la révolution en Europe, en commençant par une Allemagne où se développe un fort mouvement d'ouvriers et de soldats en armes. Il convient aussi de tenir compte de la remise en cause des frontières des empires qui se sont effondrés : empire russe, empire allemand et empire autrichien, comme de la volonté de la Pologne de s'emparer de l'Ukraine et de la Lituanie qui lui ont autrefois appartenu.  

* Certains auteurs minimisent le rôle joué par le corps expéditionnaire français commandé par le général Weygand et attribuent la défaite des Soviétiques au génie militaire de Pilsudski qui élabora un plan visant à enfermer ses adversaires dans une nasse où ils pourraient être détruits. Ce plan fut effectivement couronné de succès mais il paraissait très risqué aux yeux de certains spécialistes militaires. 

Staline, envoyé comme commissaire politique à l'armée du front sud-ouest, commandée par Iegorov et Froundzé, s'est opposé à l'envoi de renforts à Toukhatchevski. Certains commentateurs y voient la cause de l'échec de ce dernier devant Varsovie. 

En mai 1920, Moscou signe un traité de paix avec le gouvernement social-démocrate géorgien de Tbilissi. 

En juillet 1920, Lénine et Trotsky énoncent les 21 conditions pour l'adhésion des partis communistes à la nouvelle Internationale (Komintern) qui tient son second congrès à Moscou. 

En août 1920, la Russie soviétique se rapproche de la Turquie et finance la guerre que mène Mustapha Kemal, le futur Atatürk, pour sauver ce qui reste de son pays. 

Par le traité de Riga, le 11 août, la Lettonie accède à l'indépendance.  

L'Armée rouge reconquiert l'Ukraine et pourchasse les anarchistes de Makhno. 

Le dernier khan de Khiva (Asie centrale) est détrôné par les bolcheviks. Au mépris des promesses faites, le gouvernement soviétique remet la main sur les peuples d'Asie centrale où sont créées des républiques soviétiques. La même chose se produit dans le Caucase (Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie). 

Le huitième congrès du Parti lance un plan de reconstruction de l'économie populaire et d'électrification du pays. 

En novembre 1920, Wangrel et ce qui reste des armées blanches sont rejetés à la mer au sud de la Russie. La révolution bolchevique est victorieuse, grâce à Lénine et Trotsky, mais aussi avec le concours d'anciens officiers tsaristes, comme Broussilov et surtout Toukhatchevski, ralliés au nouveau régime. 

Encore en novembre, le journal français l'Humanité publie, sur plusieurs numéros, un long article de l'écrivain russe Maxime Gorki lequel annonce la création de La Littérature universelle, un organisme qui se propose de publier des ouvrages littéraires de tous les pays européens dans un premier temps, et ensuite du monde entier, pour l'éducation du peuple russe; il est prévu d'abord d'éditer 1500 livres d'environ 320 pages chacun, et 3 à 5000 brochures de 32 à 64 pages. 

Une Association russe des écrivains prolétariens et une Association russe des musiciens prolétariens sont créées pour amener les lecteurs et les auditeurs à partager l'idéal communiste. Une floraison d'unions pour l'éducation des masses voit le jour. 

A la fin de l'année, les socialistes français se réunissent à Tours en congrès. En janvier suivant, la majorité d'entre eux décide d'adhérer à l'internationale communiste. Les minoritaires choisissent de rester  à l'internationale socialiste. Le mouvement socialiste français se divise en deux branches dont les relations vont devenir assez souvent tumultueuses. De cette scission date la naissance du PCF : la Russie soviétique devient un modèle pour une partie de l'opinion publique occidentale et un repoussoir pour une autre partie.  

1921: le 8 février, Kropotkine décède. Ses obsèques vont être l'occasion d'une rupture consommée des socialistes libertaires d'avec les bolcheviks. Le mouvement libertaire refuse d'abord des obsèques nationales. Il obtient gain de cause de la part du pouvoir bolchevik. Le cercueil est exposé durant deux jours dans la salle des colonnes de la Maison des syndicats, au fronton de laquelle est accroché un énorme calicot portant une inscription dénonçant le gouvernement et sa répression. Le 13 février, plusieurs milliers de personnes accompagnent le cortège funèbre dans les rues de Moscou. Il s'arrêtent devant la prison de la Boutyrka où croupissent nombre de détenus politiques qui manifestent en frappant leurs barreaux. Plusieurs discours sont prononcés sur la tombe ouverte dont l'un par l'anarchiste et féministe d'origine russe Emma Goldman, l'une des grandes figures du mouvement libertaire international. On renonce délibérément à chanter l'Internationale qui est l'hymne du nouveau régime. Ce sera la dernière manifestation libertaire en Russie. 

En janvier 1921, les alliés de l'Entente reconnaissent de jure la République démocratique de Géorgie. Cette reconnaissance n'empêche pas l'Armée rouge de pénétrer dans ce pays, patrie de Staline, en février 1921. La République démocratique de Géorgie cesse d'exister, en mars 1921. 

Du 28 février au 18 mars, les marins de Kronstadt se soulèvent pour des élections libres, la liberté de la presse et contre les bolcheviks. La rébellion est brutalement réprimée par l'Armée rouge dirigée par Trotsky. Une répression impitoyable la suit, à la mesure des pertes subies par l'assaillant (10 000 morts dans l'Armée rouge) : 2168 exécutions, 1955 condamnations au travail obligatoire, contre 1272 libérations. Cet événement tragique sonne le glas du mouvement libertaire qui fut naguère si puissant en Russie.    

Du 8 au 16 mars 1921 se tient le 10ème Congrès du parti bolchevik dans une atmosphère dramatique sur fond de grèves et de désillusions. Plusieurs courants s'opposent violemment dans le parti. Les dirigeants ressentent le besoin de resserrer les rangs face au risque que font courir de nouvelles adhésions issues des milieux "bourgeois ou réactionnaires". Les fractions sont interdites et le quart des membres sont limogés. 

Le 16 mars 1921, un traité d'amitié et de coopération est signé à Moscou entre la Russie et la Turquie kémaliste. Atatürk, fondateur de la République turque, un nationaliste progressiste et laïc, restera fidèle à cette alliance.   

Le 18 mars, la paix de Riga met fin officiellement à la guerre russo-polonaise. La Pologne obtient de substantielles indemnités et des territoires à l'Est empiétant sur la Biélorussie occidentale et l'Ukraine. 
 
Le 2 avril 1921, l'Armée rouge entre à Erevan, la capitale de l'Arménie occupée par les troupes du président turc Mustapha Kemal. Ce dernier avait rejeté le traité de Sèvres et l'instauration d'une Arménie indépendante. Le pays fait désormais partie de la mouvance soviétique, mais il est amputé d'une partie de son territoire, qui reste à la Turquie. 

Le 1er juillet 1921, à Shanghai, est créé le Parti communiste chinois. 

Le GOSPLAN est créé. Cet organisme sera à l'origine des futurs plans quinquennaux. 

La Russie est sortie exsangue de la guerre civile. On estime à 8 millions le nombre des morts et à 2 millions celui des personnes qui émigrèrent, dont beaucoup constituaient l'élite de la sociéte. Les bolcheviks ont triomphé parce que leurs adversaires furent incapables de s'unir et qu'ils dressèrent contre eux la paysannerie, en rendant les terres aux anciens propriétaires, et les minorités, en se prononçant pour l'unité de l'empire russe. Un profond mécontentement se manifeste néanmoins, à travers un pays ruiné, par des grèves et le refus des paysans de livrer les récoltes. Des institutions caritatives américaines, sous l'impulsion du futur président Hoover, apportent une aide alimentaire à la population russe dans le dénuement.   

A l'issue du premier congrès du Parti du Peuple Mongol, tenu en Russie, un gouvernement révolutionnaire est formé; il reçoit l'appui du gouvernement soviétique. Sukhbaatar, le futur héros rouge mongol, est nommé général en chef et ministre de la guerre; il communique avec Lénine en lui envoyant des plis cachés dans des cannes de pasteurs. Les Russes blancs sont chassés de Mongolie par les révolutionnaires mongols aidés par les bolcheviks. Ungern von Sternberg, battu et pris par les troupes rouges, est fusillé. Un gouvernement populaire s'installe en Mongolie: le pouvoir du Bogdo-Gegheen est limité mais sa personne n'est pas mise en cause. Le nouveau pouvoir réaffirme l'indépendance du pays reconnue par les Soviétiques. La Mongolie va durablement tomber sous l'influence soviétique.  

La République de Touva est indépendante sous protectorat russe. La Crimée fait partie de la République socialiste fédérative soviétique russe avec un statut d'autonomie.  

Conscient des difficultés économiques, et de l'obligation de remettre à plus tard l'extension de la révolution socialiste au reste du monde, Lénine accepte un retour temporaire et limité au capitalisme. C'est le temps de la Nouvelle politique économique (NEP), entérinée par le neuvième congrès du Parti, en décembre 1921. Cette politique est destinée, dans l'esprit de Lénine, à durer plusieurs décennies, la Russie n'étant pas mûre pour le socialisme. La NEP revient en effet à reconnaître que le passage au socialisme dans un pays où la classe ouvrière est encore embryonnaire n'est pas possible. Il faut donc accepter une période de transition, plus ou moins capitaliste, pendant laquelle cette classe se constituera et imposera le passage au socialisme selon l'orthodoxie marxiste. La NEP se caractérise donc, au plan politique, par la nécessité de maintenir le pouvoir fermement aux mains de la classe ouvrière (c'est-à-dire du parti bolchevik); au plan économique, elle combine le capitalisme d'État, pour l'industrie, et le capitalisme privé, pour la petite production paysanne et le commerce. Elle vise à développer les forces productives du pays (le socialisme, c'est l'électricité plus les soviets) quitte à permettre pour cela l'apport de capitaux étrangers (les capitalistes étant prêts à vendre même la corde pour les pendre). Cette politique réussira dans le domaine agricole. Mais, celui-ci croissant plus vite que l'industrie lourde, cette réussite générera un déséquilibre, la valeur des biens industriels augmentant quand celle des produits agricoles diminue (crise des ciseaux). Des mesures doivent être prises pour corriger les conséquences négatives de cette situation qui conduit les paysans à stocker leur production pour maintenir les prix. La NEP, appuyée par Boukharine qui, par réalisme, est passé de la gauche à la droite, froisse une partie des bolcheviks qui ne se reconnaissent pas dans cette nouvelle orientation économique. 

En août 1921, après des mois de combats acharnés contre les bolcheviks, Makhno quitte l'Ukraine et franchit la frontière roumaine. Il mourra en exil à Paris, en 1934. L'expérience libertaire d'Ukraine a vécu. Après la mort de Kropotkine, au début de l'année, et l'impitoyable répression par Trotsky de la révolte des marins de Kronstadt, l'influence anarchiste, si puissante en Russie depuis le 19ème siècle, est durablement affaiblie.   

Une réforme monétaire restaure la confiance et fait reculer l'inflation (création de la pièce de 10 roubles). L'impôt en nature est remplacé par un impôt en argent. 

Le palais d'Hiver et l'Ermitage sont transformés en musées. 

Le régime de la terreur a vu le jour pendant la crise révolutionnaire. Cependant cela n'a pas empêché le développement culturel de la Russie qui se poursuit pendant les premières années de la révolution comme pendant les dernières années du tsarisme, même si Lounatcharski et Kamenev dénoncent l'art moderne, qualifié de bourgeois, dès 1919. Les mouvements artistiques foisonnent : symbolisme et  futurisme en peinture et littérature, abstraction en peinture, constructivisme en architecture... L'activité artistique est même stimulée par la volonté de créer une culture populaire accessible aux masses. Parmi les écrivains de cette époque, citons les poètes Essenine, Maïakovski, Blok et Biély, le romancier Gorki; parmi les peintres : Chagall, Soutine, Malevitch, Kandinski; parmi les musiciens : Stravinsky (qui est déjà à l'étranger), Prokofiev, Chostakovitch, Katchatourian. Mais l'art par excellence de l'époque est le cinématographe avec Vertov, Dovjenko, Eisenstein et Poudovkine, entre autres. Certains de ces artistes adhéreront au nouveau cours des choses et mettront leur talent au service de la révolution, parfois temporairement, avant de prendre leurs distances avec elle, d'autres fuiront les troubles en se réfugiant à l'étranger. D'autres, enfin, se dévoueront totalement à la création d'un art prolétarien en rupture avec les canons classiques; une organisation nouvelle, qui rassemble en 1920 plus de 400 000 personnes, le Proletkult, voit le jour. La propagande bat son plein et le sport lui-même y sera enrôlé, mais ce n'est pas une spécificité du régime soviétique. A bien des égards, au moins au plan international, le pouvoir soviétique s'engagera dans la continuité politique du tsarisme, comme la Révolution française s'est inscrite dans le prolongement de l'Ancien régime. 
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Source: Culture Guides Russie - Puf - Clio
.L'Union soviétique 

1922-1953 : Staline au pouvoir 

Joseph Staline, l'homme de fer, ex-Koba, le Robin des bois géorgien, s'est doté d'une certaine notoriété en s'attribuant la défaite des armées blanches à Tsaritsyne, qui sera d'ailleurs baptisée ultérieurement Stalingrad (aujourd'hui Volgograd) alors que le principal mérite en revient à Trotsky. Il préfère écouter que parler et sait à l'occasion se montrer fin manoeuvrier. Dissimulé, méfiant et habile, travailleur infatigable, lecteur de littérature classique russe et française, poète à ses heures (il fut pulié), et connaissant bien ses dossiers (selon le général de Gaulle, à qui j'accorde foi, alors que, pour d'autres, que j'ai entendus dans mon enfance, Staline n'était qu'un rustre complètement inculte!), il se hisse, par des alliances successives avec les différents courants du parti, jusqu'au sommet de l'appareil. Il tirera profit de la police politique et de la bureaucratisation du parti, laquelle inquiète Lénine, pour instaurer un pouvoir de type totalitaire basé sur le culte rendu à sa personne. 

Après la fin de la guerre civile en Union soviétique et jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale, on assiste en Europe à une grande instabilité diplomatique. Les États-Unis, déçus par un traité de Versailles qu'ils estiment trop dur pour l'Allemagne, se sont retirés des débats européens en se cantonnant dans une politique isolationniste. Dans un premier temps, les deux pays mis à l'écart des autres nations, l'Allemagne et l'URSS, se rapprochent. Des fissures apparaissent dans le camps des vainqueurs; l'Italie qui n'a pas obtenu tout ce qu'elle espérait à Versailles se sent frustrée; en Grande-Bretagne, l'opinion publique qui estime que le fardeau imposé à l'Allemagne est excessif, ressent de plus en plus de pitié pour l'ennemie de la veille. Après l'arrivée de Mussolini au pouvoir à Rome, puis celle d'Hitler à Berlin, l'Italie hésite entre l'alliance avec la France et l'Angleterre pour contrer l'Allemagne qui menace d'envahir l'Autriche et l'alliance allemande dont le Führer admire le Duce, alliance qui favoriserait l'expansion coloniale italienne en Afrique. La France et l'Angleterre ne parviennent pas à choisir entre les deux périls, le communisme et le nazisme. La situation évolue rapidement entraînant des changements d'alliance inattendus. La diplomatie de l'URSS, pays leader du communisme mondial, serait difficilement compréhensible si on l'analysait en dehors de ce contexte, et abstraction faite de ce qui se passait ailleurs dans un monde en ébullition.   

1922: le 3 avril, Joseph Staline est nommé Secrétaire général du PCUS (Parti communiste de l'Union soviétique). 

Le 16 avril, le traité de Rapallo est signé entre les deux pays parias de l'Europe, l'Allemagne et l'URSS, exclues de la Société des Nations créée à l'issue de la guerre pour promouvoir la paix dans le monde, alors que la guerre se poursuit au Moyen Orient, avec son cortège de massacres et d'épuration éthnique dont sont principalement victimes Grecs et Arméniens. Allemagne et URSS renouent des relations diplomatiques et commerciales. L'Allemagne républicaine reconnaît la caducité du traité de Brest-Litovsk et des clauses secrètes l'autorisent à entraîner en URSS son armée à l'emploi d'armes interdites par le traité de Versailles. Des entreprises allemandes s'installent en URSS pour y fabriquer des armes et des munitions destinées à être exportées en Allemagne. La Russie soviétique, désormais rappochée de l'Allemagne et de la Turquie, n'est plus aussi isolée. La stratégie occidentale du cordon sanitaire a échouée. En conséquence, les pays de l'ancienne Entente (France, Angleterre et Grèce) essuient une série de revers militaires au Moyen Orient dans la guerre qui les oppose à la Turquie kémaliste. 

En avril-mai 1922, l'URSS participe à la Conférence financière internationale de Gênes. Le problème du remboursement de la dette russe, contractée au temps des tsars, est posé. Les Russes réclament, en compensation, le versement de réparations pour les dommages causés par l'intervention étrangère pendant la guerre civile. Il est impossible de s'entendre sur les termes d'un accord. Les porteurs d'emprunts russes attendront!  

Le 21 mai, Dziga Vertov crée le journal Kino-Pravda (cinéma-vérité) du nom d'un mouvement cinématographique soviétique dont il est la figure de proue. Les idées de Vertov inspireront des cinéastes Américains puis Français au début de la seconde moitié du 20ème siècle. 
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Le cinéma-vérité: .....Pas le Ciné-Oeil pour le Ciné-Oeil, mais la vérité par les moyens et les possibilités du Ciné-Oeil, c'est-à-dire le Cinéma-Vérité. Pas la prise de vues à l'improviste pour la prise de vues à l'improviste, mais pour montrer les gens sans fard, pour les saisir par l'oeil de la caméra à un moment où ils ne jouent pas, pour lire avec l'appareil de prise de vues leurs pensées mises à nu...  
Dziga Vertov
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Une opposition de gauche, qui critique la NEP, s'organise au sein du Parti. La Tchéka, renforcée, devient le Guépéou. En juin-août 1922, un premier grand procès politique condamne à mort 12 socialistes révolutionnaires arrêtés suite à la tentative d'assassinat de Lénine par Fanny Kaplan tandis que d'autres sont condamnés à de lourdes peines de prison. Cent soixante intellectuels contestataires sont expulsés de Russie. Les biens de l'Église sont confisqués et le patriarche Tikhon est assigné à résidence. 

On compte plus de 200 maisons d'édition non gouvernementales et près de 20% des salles de spectacles et écoles d'art ont été rendues à des particuliers, dans le cadre de la NEP. La galerie Tretiakov voit son fonds doubler du fait des confiscations. Mais les difficultés financières du pays ont amené le gouvernement à vendre sur le marché international des oeuvres majeures du musée de l'Ermitage. Au cours du temps, certains tableaux de ce musée seront transférés à Moscou, nouveau siège du pouvoir, et d'autres dans des musées de province, dans le but louable de rapprocher les arts de la population. Cette politique, qui privera l'Ermitage d'une partie de ses chefs-d'oeuvre, prendra fin en 1934 et laissera au prestigieux musée de Petrograd, devenue Leningrad, un fonds qui en fait encore l'un des plus beaux musées du monde. 

Le 30 décembre1922, sur proposition de Staline, l'ancien Empire russe, préservé pour l'essentiel, se transforme en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS); cette union est basée sur le principe des nationalités auxquelles on reconnaît le droit de se diriger et de parler leur propre langue. Le nouvel État regroupe les pays issus de l'empire russe où le communisme a triomphé. Lénine, dont la santé se dégrade, réduit progressivement son activité. Il cède la place, contre son gré, à Staline, qu'il juge trop brutal. Le parti bolchevik est rebaptisé Parti communiste russe (bolchevik). 

En 1922, des grèves éclatent à Hong Kong, colonie britannique en territoire chinois. La Chine, à laquelle les pays de l'Entente ont préféré le Japon à l'issue de la Grande Guerre, a ressenti vivement cet abandon humiliant. Le Japon évacue les derniers territoires qu'il occupait en Sibérie.  

1923: création de la République socialiste soviétique autonome de Bouriatie et de Mongolie avec Verkhneoudinsk comme capitale. La constitution de l'URSS est adoptée après discussion du projet par les soviets des différentes républiques. La Russie adopte le calendrier grégorien. Mais les fêtes religieuses continuent à dépendre du calendrier julien et les événements passés sont commémorés également selon ce calendrier. La révolution d'octobre est ainsi toujours célébrée en novembre. 

En 1923, des émeutes ont lieu à Shanghai ou  les produits anglais et japonais sont boycottés tandis que des conseillers soviétiques arrivent en Chine. 

1924: le 21 janvier, Lénine meurt. Il était à demi paralysé et ses derniers jours furent certainement très douloureux. Le culte de sa personnalité va être développé autour de sa dépouille, pour des raisons de stratégie politique, par son successeur. Pour perpétuer la mémoire du défunt, un mausolée est édifié où sa dépouille mortuaire soigneusement protégée sera déposée. Des foules recueillies et respectueuses s'y presseront. Staline y trouvera brièvement une place quand son heure sera venue. C'est une orientation que le premier dirigeant de la Révolution n'aurait certainement pas approuvée. 

La lutte pour la succession oppose Trotsky, Zinoviev, Kamenev et Staline. Trotsky, qui accepterait l'existence de tendances au sein du Parti, dénonce la bureaucratisation du régime; partisan de l'industrialisation, de la lutte contre les koulaks et de la propagation de la révolution hors des frontières de l'URSS, alors que Staline refuse les aventures extérieures et souhaite maintenir la NEP, Trotsky prend la tête de l'opposition de gauche. Certain que personne n'osera réclamer sa tête, il menace publiquement ses adversaires de les faire fusiller au cours d'un discours. Staline s'allie à Zinoviev et Kamenev pour évincer Trotsky du gouvernement. Il distribue à des ouvriers de nombreuses cartes du parti ce qui modifie profondément la composition de celui-ci. D'un parti d'intellectuels et de révolutionnaires professionnels le parti communiste bolchevik se transforme en parti de masse au sein duquel Trotsky et ses partisans se trouvent bientôt isolés. Le 19 août, Staline propose habilement de démissionner de son poste de secrétaire général du PC, proposition qui est rejetée par les instances du parti. On pense au départ volontaire d'Ivan le Terrible rappelé bientôt par son peuple! 

L'opposition entre Staline et Trotsky sur l'instauration du socialisme dans un seul pays ou la propagation de la révolution au niveau mondial va favoriser d'importants changements au sein de l'URSS et à l'extérieur. Les partisans de la première option, défendue par Staline, pensent que l'expérience des échecs révolutionnaires essuyés en Allemagne et en Hongrie montrent que l'espérance d'un soulèvement du prolétariat mondial est chimérique et ne peut que conduire à la défaite du socialisme dans une URSS militairement incapable de faire face à l'hostilité généralisée des pays capitalistes. Ils estiment, au contraire, que la paix, et une politique appropriée, peuvent permettre à l'URSS, compte tenu de son immensité et de ses énormes ressources, un développement spectaculaire qui alimentera la propagande en faveur d'une évolution progressiste de l'humanité. Les pays capitalistes, que la fin de la guerre n'a pas réconciliés, n'auront plus à redouter l'expansion d'un communisme devenu moins agressif, et les conflits qui ne manqueront pas de réapparaître entre eux, permettront d'envisager de nouvelles alliances. Au plan intérieur, sans abandonner l'internationalisme prolétarien, celui-ci devra cependant s'édulcorer quelque peu au profit d'un renouveau "nationaliste", le patriotisme soviétique, s'appliquant à l'espace eurasiatique contrôlé par Moscou. Cette renaissance russe, au cours des années qui suivent, va rencontrer des échos dans l'immigration russe et la diviser. Une partie de ceux qui ont fui les Bolcheviks vont se rapprocher de la Russie de Staline, certains reviendront dans leur pays, d'autres resteront à l'étranger pour servir ses intérêts, parfois même en participant à des activités d'espionnage, même si la plupart des immigrés resteront anticommunistes.  

Le 2 février 1924, le gouvernement travailliste de Grande-Bretagne reconnaît l'Union soviétique. 

Le 28 octobre, grâce à l'influence d'Anatole de Monzie, artisan du rapprochement, le gouvernement d'Edouard  Herriot reconnaît l'URSS mais le développement de relations normales est freiné par la question du remboursement des emprunts russes détenus par de nombreux épargnants français. La reconnaissance n'est donc pas accompagnée d'un accord commercial qui, dans le cadre de la NEP, aurait permis le développement des échanges entre les deux pays. 

En 1924, la première représentation commerciale de l'Union soviétique aux États-Unis, établie à New York, voit le jour. C'est l'Amtorg Trading Corporation, plus connue sous le nom d'Amtorg (abréviation du nom russe Amerikanskaya Torgovlya). 

En décembre 1924, une tentative révolutionnaire d'inspiration communiste échoue en Estonie. 

La Société des Matérialistes militants est créée pour combattre l'idéologie bourgeoise. 

Léningrad est victime d'une troisième inondation, après celles de Saint-Pétersbourg, en 1724 et 1824. La prochaine aura-t-elle lieu en 2024? 

En 1924, le Kuomintang, dirigé par Sun Yat Sen, est réorganisé selon le modèle bolchevik sous l'influence du Russe Borodine et des représentants du PC chinois participent à son congrès. 

1925-1930: reconstruction sous son aspect initial de la cathédrale de Kazan, à Moscou. 

1925: le patriarche Tikhon, mort le 7 avril, n'est pas remplacé; le métropolite Pierre est arrêté; son successeur, le métropolite Serge, et huit archevêques seront contraints de déclarer leur loyauté au pouvoir soviétique. 

Le 13 mai 1925, le Turkménistan (Asie centrale) entre dans l'URSS. 

Novonikolaïsk est rebaptisée Novossibirsk. 

L'Académie des sciences de Russie devient l'Académie des sciences de l'URSS. La recherche est stimulée. 

En 1925, des émeutes anti-anglaises secouent les grandes villes du sud de la Chine: la police britannique tire sur des grévistes à Shanghai. Sun Yat Sen, auréolé du prestige que lui doivent les avantages obtenus lors des négociations avec les Soviétiques pour liquider l'héritage tsariste, est reconnu comme leader par Pékin, juste avant sa mort. Tchang Kai-chek (ou Tchang Kaï Chek) lui succède à la tête du Kuomintang. Des incidents se produisent entre nationalistes et communistes. 

Du 5 au 16 octobre, est négocié le Pacte de Locarno, signé par l'Allemagne, la Belgique, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie, lequel garantit l'inviolabilité des frontières germano-belge et germano-française. L'Allemagne, la France et la Belgique acceptent de régler pacifiquement leurs différends. En conséquence, les vainqueurs de la Première Guerre mondiale évacuent la Rhénanie. 

1926: Staline, considéré comme un centriste favorable à la NEP, est soutenu par Boukharine pour écarter du Bureau politique et du Komintern Trotsky, Zinoviev et Kamenev qui se sont réconciliés. 

Le 24 avril 1926, l'URSS et l'Allemagne concluent un traité selon lequel chaque partie s'engage à rester neutre dans le cas où l'autre partie serait attaquée. 

Archinov, réfugié en France, est l'auteur d'une "Plate-forme organisationnelle de l'union générale des anarchistes" laquelle provoque un débat dans le mouvement libertaire russe en exil et l'oppose vivement à Voline, un autre anarchiste russe, l'un des fondateurs du soviet de Saint-Pétersbourg en 1905 qui combattit les bolcheviks aux côtés de Makhno en Ukraine en 1919. 

Le 20 juillet décède Dzerjinski, le fondateur de la tchéka, chef de l'OGPU, futur NKVD. Il sera remplacé par Menjenski. 

Le 8 septembre 1926, l'Allemagne est admise à la Société des Nations avec le soutien de la France. Le 30 septembre est créée l'Entente internationale de l'acier comprenant des sidérurgistes français, allemands, belges et luxembourgeois, presque une anticipation de la CECA! Le rapprochement franco-allemand, impulsé par Aristide Briand et Gustav Stresmann, est perçu en France comme un gage de paix et, par beaucoup d'Allemands, comme une trahison de plus. Ce rapprochement n'est pas exempt d'arrière-pensées : on espère en Occident qu'il affaiblira les liens entre l'Allemagne et l'URSS. 
 
1927: Alors que le dixième anniversaire de la révolution est célébré en grande pompe à Moscou, avec la participation de nombreuses délégations étrangères, Trotsky est exclu du Parti avec Zinoviev, le 12 novembre; Trotsky sera exilé en Asie centrale. La droite du Parti (Boukharine, Tykov, Tomsky), très populaire, semble avoir triomphé. Deux de ses adversaires ainsi mis à l'écart, Staline présente à nouveau sa démission qui est une fois de plus rejetée, ce qui accroît encore sa main-mise sur le parti. La hiérarchie ecclésiastique oblige les clercs qui ne reconnaissent pas le nouveau pouvoir à quitter l'Église. 

En 1927, la répression anti-communiste par le gouvernement nationaliste de Tchang Kai-chek s'étend à toute la Chine, avec la complicité des autorités coloniales. Des soulèvements communistes se produisent; c'est le début de la guerre civile qui se terminera en 1949 par le triomphe des communistes. 

Les activités du Komintern, en Occident, mais aussi en Chine, amènent le gouvernement conservateur anglais à rompre ses relations économiques avec l'Union soviétique. La France déclare persona non grata l'ambassadeur soviétique Rakovsky, un révolutionnaire roumain d'origine bulgare réfugié en Russie après la Révolution, qui se rallia au parti bolchevik vers la fin de 1917, et figure parmi l'aile gauche de ce parti; le 23 avril, à Constantine, le ministre français de l'Intérieur, Albert Sarraut, s'en prend violemment au PCF qu'il accuse de trahison, notamment en raison de sa propagande anticolonialiste. La stratégie "classe contre classe", qui conduit les PC à refuser toute alliance avec la gauche réformiste, isole le mouvement communiste du reste de la société. Le 7 juin, l'ambassadeur soviétique à Varsovie, Voïkov, un des responsables de l'assassinat de la famille impériale, est blessé à mort par un monarchiste russe. En Occident, où la sortie de la guerre a créé des difficultés économiques et financières, la peur d'une contagion communiste est plus présente que jamais, tandis que la tension monte dans les Balkans entre l'Italie fasciste et le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.  

Le jour de l'assassinat de Voïkov à Varsovie, une bombe explose au sièce du parti communiste de Leningrad. Tous ces événements sont perçus en Union soviétique comme une menace de guerre et ils sont de nature à pousser les dirigeants soviétiques vers une accélération de la politique d'industrialisation du pays et à sévir contre les partisans du tsarisme. Staline appelle le parti à des représailles contre les privilégiés du tsarisme : chaque agression contre des représentants du pouvoir soviétique sera suivie d'exécutions de monarchistes. 

1928 (ou 1926): grâce à la NEP, la production agricole et industrielle a retrouvé en Russie son niveau d'avant-guerre; la production des biens de consommation progresse et les cartes d'alimentation peuvent être supprimées. 
1928-1929: s'étant débarrassé de l'opposition de gauche, Staline se débarrasse de celle de droite en évinçant Boukharine du Komintern et Rykov du gouvernement. La direction collégiale en place depuis la révolution a cédé la place au pouvoir personnel. Staline peut relancer la collectivisation. 

La planification étatique de l'économie voit le jour : elle vise à industrialiser l'URSS à marches forcées; c'est presque la politique de Trotsky, sans lui. Ses concurrents éliminés, Staline reprend leur politique à son compte, peut-être sous la pression des événements internationaux, comme on l'a dit plus haut! Treize plans quinquennaux vont se succéder, avec des succès divers, jusqu'en 1991. La planification restera une des constantes fondamentales du régime à travers les changements de personnel politique. 

1928-1933: premier plan quinquennal : l'accent est mis sur l'industrie lourde. Le potentiel militaire moderne de l'Armée rouge est renforcé (chars, artillerie, avions). Staline pense inévitable une confrontation avec les pays capitalistes.  

Les plans quinquennaux vont favoriser la mise en valeur des régions défavorisées comme la Sibérie. En Occident, on insistera sur le manque des sincérité des statistiques qui rapporteront leurs résultats. Ceux-ci ont sans doute été quelque peu gonflés pour satisfaire le pouvoir. Mais il n'en demeure pas moins qu'ils contribuèrent fortement à accélérer l'industrialisation de cet immense pays. 

1928: la politique de collectivisation des campagnes, abandonnée sous la NEP, est reprise. Cette politique réorganise la production agricole en kolkhozes (coopératives) et sovkhozes (fermes d'État). Elle implique la disparition des koulaks. En théorie, elle devrait être volontaire et se réaliser sans contrainte par la libre adhésion des cultivateurs. En réalité, elle devient vite forcée, et se heurte à une vive opposition du monde paysan. 

Une mission communiste bouriate est envoyée au Tibet. La diplomatie soviétique continue celle du tsar. 

1929: le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes prend le nom de Yougoslavie. Le roi Alexandre 1er suspend la constitution et en devient le dictateur. Les mesures qu'il va prendre viseront à créer une identité nationale commune par delà les différences ethniques. Cette politique ne réduira nullement les tensions internes, au contraire. 

Le 7 janvier, un avocat de Zagreb, Ante Pavelic, crée le mouvement oustacha qui vise à obtenir l'indépendance de la Croatie. Pavelic est un admirateur de Mussolini. Il obtient le soutien de ce dernier moyennant promesse d'octroi de la Dalmatie à l'Italie. Il est également soutenu par le régent Horthy de Hongrie. Partisans de la violence, les Oustachis vont se livrer à des attentats en Yougoslavie et  ailleurs. Des camps d'entraînement leurs sont ouverts en Italie et Hongrie. Au cours de la décennie 1930, l'idéologie oustacha se radicalise en un mélange de fascisme, de nazisme (anti-juif et anti-christianisme orthodoxe), d'ultra-nationalisme croate, et de fondamentalisme catholique romain.  

En URSS, les logements sont nationalisés. L'État devient propriétaire du parc immobilier. 

Trotsky est banni d'URSS; il se réfugiera au Mexique. Le PC russe commence à être épuré de ses éléments indésirables (arrivistes, déviationnistes...). Staline se débarrasse des communistes qui lui déplaisent en utilisant habilement les rivalités de la droite et de la gauche du Parti. 

La décision a été prise de transformer la Russie en une grande puissance industrielle, et l'accent est mis, on l'a dit, sur l'industrie lourde, socle indispensable d'une ambition industrielle. Des Occidentaux seront sollicités et les résultats de leur intervention seront loin d'être négligeables. Le progrès sera d'abord spectaculaire mais la croissance s'essoufflera par manque de capitaux. On se procurera ceux qui manquent par une surexploitation des campagnes, que la collectivisation rend possible, en permettant à l'État, intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs, de capter les profits d'un échange biaisé par des tarifs favorables à la formation du capital public. La paysannerie est victime de lourds prélèvements sur ses récoltes pour financer l'industrialisation, notamment par les exportations de céréales, qui paieront l'achat de machines étrangères, en attendant d'en fabriquer en URSS. Elle se voit ainsi privée, non seulement de moyens de subsistance suffisants, mais également des aliments pour son bétail, et même de la semence nécessaire pour assurer les récoltes à venir. Les effets négatifs de cette politique sont aggravés par la crainte des responsables locaux qui, pour masquer l'échec de la collectivisation, gonflent artificiellement les statistiques, et c'est donc à partir de bases d'imposition majorées que sont établis des prélèvements dont le taux est déjà excessif. Enfin, la mécanisation de l'agriculture, qui devait aller de pair avec la collectivisation, et sur laquelle comptait le pouvoir pour améliorer la productivité, est retardée par le manque de tracteurs fabriqués en URSS, et il faut en faire venir à grands frais des USA.  

De juillet à décembre 1929, un conflit armé oppose l'URSS à la Chine, représentée par un seigneur de la guerre dans un pays divisé, à propos du chemin de fer chinois de l'Est (CER) géré conjointement par les deux pays depuis un accord du 31 mai 1924. Outre des incidents de frontière, tout commence par des émeutes antisoviétiques à Harbin, capitale de la Mandchourie, où le consulat soviétique est pris d'assaut en juillet. Les Chinois arrêtent le directeur général du CER ainsi que des ressortissants soviétiques. Les Soviétiques usent de représailles en arrêtant à leur tour des Chinois en URSS; ils adressent une protestation à la Chine, le 13 juillet; celle-ci reste sans réponse. Le 19 juillet, l'URSS suspend ses relations diplomatiques avec la Chine, expulse les diplomates chinois et ferme la ligne ferroviaire. Les fonds de la compagnie sont transférés à New-York. Des démonstrations militaires d'intimidation ont lieu contre les Chinois. Le 6 août, l'URSS se prépare à une action militaire. Celle-ci débute le 17 août et dure jusqu'à fin novembre. Le 17 novembre une puissante armée soviétique envahit la Mandchourie. Les forces chinoises sont sévèrement battues. Le gouvernement  nationaliste de Nankin (Tchang Kai-chek) décide d'ouvrir des négociations de paix le 26 novembre. Le 13 décembre est signé le protocole Khabarovsk qui restaure le statu quo ante de 1924. Cette victoire soviétique crée la surprise en Occident où l'on pensait que l'Armée rouge, décimée par la guerre civile et la guerre russo-polonaise, ne disposait plus que de capacités militaires limitées.  

Le jeudi 24 octobre, la bourse de New-York commence sa descente aux enfers! C'est la conséquence d'une spéculation effrénée et d'un endettement excessif de la société américaine induites par l'idéologie libérale au plan économique qui domine alors la plupart des grands pays du monde, à l'exception de l'URSS. Partie d'Amérique, la vague de régression économique et de chômage de masse va gagner les pays européens qui seront affectés à des degrés divers, le plus touché étant l'Allemagne. Une remise en cause de l'idéologie libérale va voir le jour en Grande-Bretagne: le keynésianisme; il préconise un interventionnisme étatique contra cyclique. La crise donne un second souffle aux partis communistes, mais aussi aux mouvements d'extrême-droite. Elle portera Hitler au pouvoir en Allemagne. La sortie de cette crise s'effectuera par le réarmement (Autoroutes en Allemagne, Ligne Maginot en France...), puis par la guerre. On l'a vu, des germes de conflit existaient dans le traité de Versailles, mais la situation politique internationale s'était améliorée depuis. La crise relance les nationalismes et c'est elle qui sera l'événement déclencheur de la Seconde Guerre mondiale.   

Le 27 décembre 1929, Staline officialise la politique "dékoulakisation" qui vise à éliminer tous les gros propriétaires fonciers. 

1930: le Transsibérien étant jugé trop proche de la frontière chinoise, la construction d'une nouvelle ligne plus au nord est décidée. Le musée régional d'ethnographie de Krasnoïarsk, de style néo-égyptien, ouvre ses portes. Le rythme de la collectivisation des campagnes doit être ralenti compte tenu de son insuccès. 

Molotov, un ami de longue date de Staline, est nommé Président du Conseil des commissaires du peuple, ce qui en fait le N° 2 du régime.  

Staline fait des Scythes les ancêtres des Russes, thèse contestable sur le plan scientifique, mais qui présente l'avantage de justifier politiquement l'existence de l'Union soviétique, à cheval sur l'Europe et l'Asie, immense pays où cohabitent plus de 150 ethnies différentes. 

Le 14 avril, le poète futuriste Vladimir Maïakovski, qui a activement participé à l'agitation révolutionnaire, se suicide. Sa lettre d'adieu laisse supposer que son geste à des origines sentimentales. Pourtant sa mort volontaire sera également interprétée comme une critique du tournant pris par la révolution. Il a droit à des obsèques nationales, et Trotsky, dans un article publié en mai 1930, impute ce suicide au carcan bureaucratique qui est imposé aux écrivains et artistes soviétiques pour en faire une machine de guerre contre Staline sans le nommer. Staline, cependant, fera de Maïakovski le poète le plus talentueux de l'époque soviétique. Voici un extrait critique de ce poète : 
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Camarade Lénine. 
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Beaucoup sans vous ont perdu la tête 
Toutes sortes de canailles foulent notre sol et l'entourent 
Un long ruban de gredins qui s'étire 
Des koulaks, des bureaucrates, lèches-bottes, sectaires, ivrognes... 
Bien sûr que nous les materons tous 
Mais ce sera effroyablement difficile.
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En avril 1930, l'Union soviétique, par le biais de l'Amtorg, où travaillent des agent du Guépéou, et sous le couvert d'achat de matériel agricole, acquiert, sans l'aval des autorités américaines, deux chars à la société Christie créée par un inventeur américain, John Walter Christie, esprit brillant mais caractère difficile, qui ne fera jamais affaire avec l'armée de son pays! A partir de ces modèles, les Soviétiques conçoivent la série des chars BT (Bistry tank : char rapide) qui, à la suite de déclinaisons, aboutira pendant la Seconde Guerre mondiale au célèbre T34 

Au cours de la décennie, les ouvriers, qui ont largement profité de la politique d'éradication de l'analphabétisme, vont participer à l'encadrement du prolétariat issu du monde agricole qui vient renforcer l'industrie stimulée par les plans quinquennaux. La formation scientifique se développe et le nombre des spécialistes de haut niveau et de niveau moyen est multiplié par 4 et 5. De grands savants s'illustrent par leurs découvertes, Kapnine en microphysique, Tsiolkovsky, dans le domaine des fusées, Lebedev pour le caoutchouc synthétique, Mitchourine en arboriculture... Mais, en même temps, la culture et les arts sont repris en mains pour combattre les ennemis de classe; des artistes et écrivains sont arrêtés et l'activité culturelle se fige dans ce que l'on a appelé le réalisme socialiste et qui, par bien des côtés, fait penser à l'art pompier de la bourgeoisie occidentale, ce qui ne signifie pas que toutes les oeuvres sont dépourvues d'intérêt artistique. Toutes les activités humaines, le sport en tête, sont orientées vers la glorification du pays du socialisme. Au fur et à mesure que l'on se rapproche de la guerre, Staline retrouve le chemin de la tradition. Il revient sur des réformes sociétales du début de la révolution. La famille est réhabilité; l'avortement est interdit; l'homosexualité est réprimée. Le nationalisme russe est réhabilité au détriment de la politique des nationalités et de l'internationalisme prolétarien. La propagande magnifie l'héritage national (Alexandre Nevsky, Dimitri Donskoï, Souvorov, Koutouzov, Ivan le Terrible, Pierre le Grand... sont à nouveau à l'honneur); le cosmopolitisme occidental est fustigé. Les grades sont rétablis dans l'armée, dont celui de maréchal.  
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Un exemple de réalisme socialiste : Lénine discutant avec le peuple d'Usikova
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1931: la cathédrale du Saint-Sauveur de Moscou est dynamitée pour construire à sa place un Palais des Soviets qui ne verra jamais le jour; après la Seconde Guerre mondiale on ouvrira une piscine à son emplacement. La cathédrale Saint-Basile échappe de peu à la destruction pour dégager la Place Rouge. La cathédrale Saint-Isaac de Léningrad est transformée en musée antireligieux.   

La ligne de chemin de fer Turksib, qui relie la Sibérie au Turkestan, afin de favoriser l'intégration à l'U.R.S.S. des républiques d'Asie centrale, entre en service. 

La décision est prise de doter Moscou d'un métro. La population de Moscou a doublé depuis 1914. La nécessité d'un métro devient évidente. Mais ce sera aussi un élément de prestige de la jeune république des soviets. Construit en grande partie par les komsomols (jeunesses communistes), il sera conçu comme un palais du peuple. Staline, conscient des privations que l'industrialisation à marche forcée impose à la population, estime devoir en compensation lui donner de la fierté. Le métro, ce moyen de transport collectif, sera donc le plus beau du monde, en plus d'être utile.  

Environ 18 000 Américains, dont plusieurs centaines de Noirs, touchés par la crise qui sévit dans leur pays, émigrent vers l'Union soviétique, parfois pour des raisons idéologiques, mais la plupart du temps pour des motifs économiques. Ces nouveaux venus, souvent hautement qualifiés, sont bien accueillis. Sous le régime de Staline, ils jouiront d'une situation beaucoup plus favorable, surtout les Noirs, que leurs descendants après la chute de l'URSS, lorsque la Russie connaîtra un regain de racisme. D'autres étrangers imigrent en Union soviétique pour fuir la crise, dont des Allemands, qui ne se doutent pas que certains d'entre eux vont être plus tard soupçonnés d'espionnage au profit des nazis. 

Le 18 septembre, les forces japonaises attaquent la Mandchourie. La Société des Nations (SDN) proteste, ce qui entraînera le départ du Japon de cet organisme. Ce pays asiatique reproche surtout à la SDN de faire la part trop belle aux pays européens. 

L'URSS tente d'entrer en négociation avec le Japon pour sécuriser sa frontière avec lui. Mais Tokyo, dont la politique est foncièrement anticommuniste et qui a toujours des vues sur la Sibérie, fait la sourde oreille. 

1932: Le 21 janvier, l'URSS signe avec la Finlande un pacte de non agression qui sera renouvelé en 1934. Depuis l'indépendance de la Finlande et la tentative de révolution communiste écrasée par les armes avec une intervention allemande, ces deux États voisins ne sont pas en bons termes. Ce pacte de non agression vient compléter ceux signés avec les Pays baltes un peu plus tôt. 

Le 6 mai, le président de la République française, Paul Doumer, est assassiné par un exilé russe, Gorgulov. Suivant l'opinion politique de chacun, les Français y voient un complot communiste ou un complot fasciste. En fait Gorgulov, un exalté, voulait faire pression sur la France pour l'amener à déclarer la guerre à l'URSS. 

Le 3 avril, Le Journal publie en France un article sur 331 mennonites russes, de descendance allemande et dont les ancêtres vinrent en Russie sous Catherine II, arrivés à Paris, après avoir fui l'URSS pour se rendre au Paraguay, par suite de la confiscation de leurs terres et des lourdes taxes qui leur étaient imposées dans le cadre de la collectivisation et de la lutte contre les koulaks. 

En URSS, les écrivains et les poètes se réunissent dans une association unique qui compte 2500 membres; ils seront ainsi plus facilement contrôlables par le Parti. Le musée des Beaux-Arts Alexandre III devient le musée d'État des Beaux-Arts. 

Le 25 juillet 1932, un pacte de non agression est signé entre la Pologne et l'URSS, pour une durée de trois ans. 

Le 16 septembre, l'Allemagne se retire une première fois  de la Conférence sur le désarmement. La volonté de paix de la décennie précédente est en train de céder la place à la préparation d'une nouvelle guerre. La crise est passée par là et, en réalité, les pays européens, pour des raisons diverses, ne sont pas enclins à baisser la garde : l'Angleterre tient à sa marine, indispensable au maintien d'un empire dont Gandhi agite l'Inde, l'Allemagne rêve de revanche, l'Italie souhaite conquérir des colonies, la France veut garder les siennes secouées par des troubles (Maroc et Indochine) et être prête à affronter à nouveau l'Allemagne le cas échéant, l'URSS craint toujours une nouvelle attaque des pays impérialistes... tandis qu'en Orient le Japon envahit la Chine. 

Le 9 novembre, la seconde épouse de Staline, Nadejda Sergueïevna Allilouïeva, décède officiellement d'une crise d'appendicite, en réalité d'un coup de revolver en plein coeur! Plus jeune que son mari de 23 ans, elle souffrait de troubles psychiatriques et aurait eu avec celui-ci une violente querelle de jalousie avant ce fatal événement. Elle a droit à de grandioses obsèques. C'était probablement la seule personne qui osait reprocher au maître de l'URSS de se conduire davantage en bourreau qu'en chef d'État. S'il faut en croire Molotov, Staline, très affecté, pleure sur la dépouille de son épouse et murmure: "Je n'ai même pas eu le temps de l'emmener au cinéma!"   

1932-1933: la politique de collectivisation des campagnes cause des troubles, accompagnés parfois d'assassinats des partisans du régime, et une importante baisse de la production. Elle entraîne l'abattage des animaux, une rétention des récoltes, des moissons clandestines effectuées de nuit par des enfants qualifiés de coiffeurs, qui coupent les épis, et de brutales mesures de la part des autorités, des réquisitions qui ne font qu'aggraver le problème. La révolte est parfois attisée par le gouvernement polonais. Les campagnes sont désertées par des foules de paysans qui viennent encombrer les villes. Des passeports intérieurs sont délivrés afin de limiter le droit de déplacement des paysans. Des actes de cannibalisme sont dénoncés tandis que la violence et la criminalité s'installent dans les villages. Comme en 1891-1892, la Russie, et surtout l'Ukraine, connaîssent une nouvelle famine d'autant plus grave qu'elle se conjugue avec la récession mondiale; on lui donnera plus tard le nom d'Holodomor. De nombreuses personnes accusées de sabotage ou d'accaparement sont arrêtées. Les koulaks, par familles entières, sont déportés en Sibérie. On estime que 3 à 8 millions de personnes ont péri victimes de ces événements. Il est certainement exagéré d'affirmer, comme certains n'hésitent pas à le faire, que Staline a voulu et planifié la famine, même s'il n'est pas impossible que l'arme de la faim ait été utilisée pour lutter contre les velléités d'indépendance de l'Ukraine. La famine, pour l'essentiel, a été la suite inévitable de la collectivisation, elle-même conséquence de l'industrialisation accélérée dans un contexte international lourd de menaces guerrières. Staline n'ignorait certainement pas ce qui se passait. Il est resté délibérément sourd à toutes les plaintes montant jusqu'à lui des campagnes, via notamment son épouse, et a persisté impitoyablement à privilégier la réalisation du plan, quitte à laisser mourir de faim une importante partie de la population soviétique. Plus tard, il dira à Churchill que cette période fut pour lui plus difficile encore que celle de la Seconde Guerre mondiale. Le résultat fut catastrophique : une production en chute libre, un cheptel détruit... l'agriculture soviétique ne s'en remit pratiquement jamais. Mais sans l'industrialisation à marches forcées, l'URSS aurait-elle été capable de résister pied à pied à l'armée allemande entre 1941 et 1942? 

Une révolte, conduite par l'émir de Khotan, Mehmet Emin Bughra, éclate dans les oasis du bassin du Tarim (Sinkiang). Les rebelles, conservateurs et modernistes (jidad), s'entendent pour créer une République islamique du Turkestan oriental, à Kashgar; cette république est fondée sur l'application de la sharia. Elle est écrasée par Ma Zhongying, avec l'aide des Soviétiques. Sheng Shicai remplace, à la tête de la région, Jin Shuren qui a pris la fuite; proche de Tchang Kai-shek, il s'allie aux soviétiques. La répression du nationalisme musulman est d'autant plus vive que Staline redoute ses conséquences dans les républiques d'Asie centrale et qu'il craint les menées du Japon qui flatte les musulmans pour les dresser contre la Chine. La renaissance ouïgoure est encouragée par les Soviétiques, comme celle des autres minorités, en application du principe des nationalités; des nationalistes perçoivent le danger de cet encouragement des particularismes qui menace l'unité nationale naissante; conservateurs et réformistes se séparent. L'U.R.S.S. prend pied dans la région, en exploite les ressources et forme de jeunes Ouïgours dans ses universités; ces derniers, de retour dans leur patrie, y propagent l'idéologie communiste. 

1933-1938: deuxième plan quinquennal en URSS: de grands centres industriels seront créés (Magnitogorsk, Novo-Toula, Tchéliabinsk...) dont le rôle sera décisif entre 1941 et 1945. L'accent est mis sur la productivité (stakhanovisme) et les infrastructures (canaux de la mer Blanche et de la Moskva à la Volga). L'émulation socialiste, une adaptation communiste du taylorisme, fait son apparition, incarnée par le mineur Stakhanov.  

1933: le 30 janvier Hitler devient chancelier du Reich. Le parti nazi a pourtant perdu des voix aux élections précédentes. Mais l'Allemagne est ingouvernable et le président Hindenburg, jusque là hostile à l'arrivée au pouvoir de celui qu'il qualifie de "caporal de Bohême", subit une forte pression de la part des milieux d'affaires qui redoutent par dessus tout l'essor d'un parti communiste qui gagne du terrain dans une population en proie aux très graves difficultés causées par la crise économique. Hindenburg espère qu'il pourra modérer Hitler placé à la tête d'un gouvernement de coalition. En France, l'avènement du nazisme au pouvoir est perçu, dans certains milieux d'affaires d'extrême-droite (François Coty, par exemple), comme une chance donnée à l'Allemagne de sauver l'Europe du bolchevisme. On y voit déjà une machine de guerre future contre l'URSS. Ce point de vue est partagé dans quelques cercles de l'opinion publique britannique; Lloyd George, ancien Premier ministre, comparera Hitler à Washington; aux USA, des personnages importants, comme Ford, seront des admirateurs du Führer. 

Le 27 février, un incendie criminel détruit le Reichstag. Un jeune maçon hollandais, Marinus van der Lubbe, est arrêté et sera condamné à mort. Hitler dénonce un complot communiste. En fait, on saura plus tard que le sinistre a probablement été volontairement causé par son propre camp pour fournir le prétexte à une sorte de coup d'État légal. Le 23 mars, après de nouvelles élections législatives, Hitler obtient les pleins pouvoirs. Des milliers de communistes sont arrêtés et envoyés dans des camps de concentration qui viennent tout juste d'être créés. L'Allemagne sombre dans la dictature.    

En mai, de nouvelles tensions surviennent au sujet du Chemin de fer chinois de l'Est (CER). Mais cette fois, c'est le Japon, qui fait face à l'URSS;  il contrôle désormais la Mandchourie. Cela va obliger Moscou à maintenir des forces importantes en Extrême-Orient alors qu'à l'Ouest une autre menace a surgi avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir  en Allemagne. 

En octobre 1933, le Bulletin de l'opposition publie un appel signé du parti ouvrier socialiste allemand, du parti socialiste indépendant de Hollande, du parti socialiste révolutionnaire de Hollande, de l'opposition bolchevique russe, en faveur de la prochaine constitution d'une 4ème Internationale, appel que Trotsky commente ainsi: "Il n'y a plus de parti bolchevik. La réforme du parti communiste russe est devenue une impossibilité... L'État ouvrier ne peut être sauvé que par le mouvement révolutionnaire mondial... L'Internationale communiste est morte pour la révolution." Il rendra un peu plus tard la politique soviétique responsable de l'accession de Hitler au pouvoir. 

Le 14 octobre 1933, l'Allemagne hitlérienne, se heurtant au refus des puissances européennes d'accepter ses demandes de parité militaire, quitte définitivement la table des négociations sur le désarmement de Genève. LA SDN perd un autre de ses membres.   

Le 17 novembre 1933, les États-Unis, dont Franklin Roosevelt est président depuis le 4 mars, reconnaissent l'Union soviétique qui a déjà été reconnue par la France, l'Italie, la Grande-Bretagne et le Japon quelques années plus tôt. 

1934: Le 26 janvier, un pacte de non agression est signé entre la Pologne et l'Allemagne hitlérienne. C'est le pendant du pacte signé avec l'URSS en 1932. La Pologne mène une politique d'équilibre entre ses deux puissants voisins. Et Hitler, malgré les voeux d'une partie de la population allemande, qui souhaite le retour à l'Allemagne des territoires cédés à la Pologne par le traité deVersailles, feint de renoncer à cette revendication dans l'espoir que le pacte facilitera la remilitarisation allemande en dissociant la Pologne de la France.  

Le 17ème Congrès du PC de l'URSS (26 janvier-10 février) voit le triomphe absolu de Staline sur ses adversaires internes. L'assassinat de Kirov, le dirigeant communiste le plus populaire à cette époque, tout en supprimant un concurrent potentiel, lui fournit le prétexte pour prendre des mesures visant à accélérer la procédure d'enquête et de condamnation des suspects d'activités terroristes contre le régime. Kamenev et Zinoviev sont arrêtés. Leurs partisans sont pourchassés. 

Le 6 février 1934, dans une ambiance délétère causée par des scandales politico-financier, les ligues françaises d'extrême-droite  manifestent à Paris et menacent de prendre d'assaut le Palais Bourbon où siège l'Assemblée nationale. Des heurts violents ont lieu; on déplore des dizaines de morts et des milliers de blessées. Cette manifestation insurrectionnelle contre le limogeage du préfet de police Jean Chiappe à propos de l'affaire Stavisky, est suivie le 12 février par des manifestations communistes et socialistes séparées qui se réunissent spontanément, ce qui marque symboliquement en France la fin de la politique "classe contre classe" et l'amorce d'un Front populaire. 

Le 5 mai 1934, le pacte de non agression  soviéto-polonais est prolongé jusqu'au 31 décembre 1945. 

Dans la nuit du 16 au 17 mai 1934, le poète Ossip Mandelstam est arrêté chez lui. Il périra dans un camp deux ans plus tard. Voici une épigramme qu'il avait écrite contre Staline: 
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Nous vivons dans un monde dont le sol se dérobe. 
Nos paroles refoulées dans nos bouches ouvertes. 
Quand une conversation s'en vient à commencer 
Nous pensons qu'au Kremlin le Caucasien l'écoute.. 
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Ses doigts sont boudinés comme des asticots. 
Ses mots sont aussi lourds et sûrs que des massues. 
Ses moustaches nous provoquent ainsi que des cafards. 
Et le haut de ses bottes reluit de coups de brosse. 
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De décret en décret, il nous forge des fers 
Que ce soit au bedon, à l'oeil ou au sourcil. 
Toute liquidation est pour lui jour de fête. 
Qu'elle est large et puissante la poitrine de l'Ossète! 
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En juillet 1934, un coup de force fomenté depuis Berlin échoue à renverser le gouvernement autrichien et à annexer l'Autriche au Reich allemand; le chancelier autrichien Dollfus est assassiné. Cette initiative mécontente Mussolini, modèle d'Hitler mais aussi ami de Dollfus, qui s'oppose à une annexion de l'Autriche. Le dictateur italien masse des troupes au col du Brenner. Hitler, qui redoute à ce moment un conflit auquel il n'est pas préparé, fait profil bas. 

Le 10 juillet 1934, Iagoda est nommé à la tête du NKVD à la place de Menjinski décédé le 10 mai. Menjinski, révolutionnaire d'origine polonaise, est probablement mort empoisonné. Quant à Iagoda, il sera fusillé le 15 mars 1938. 

Le 2 août 1934, le président Hindenburg décède. Hitler s'octroie les fonctions de président qu'il cumule avec celles de chancelier. Il est désormais le maître absolu de l'Allemagne.  

En août, au premier congrès de l'Union des écrivains soviétiques, Maxime Gorki lit une communication consacrée à la finalité de la littérature. Les écrivains sont promus au rang d'ingénieurs des âmes, pour reprendre une expression de Staline. Cholokhov et Fadeiev seront les principaux représentants de cette littérature fidèle aux canons du réalisme socialiste inspiré par Gorki, Jdanov et Radek. Elle donnera des oeuvres qui sont loin d'être toutes médiocres; on se bornera à citer Et l'acier fut trempé d'Ostrovski et Le Don paisible de Cholokhov. Le réalisme socialiste doit représenter fidèlement la réalité, tout en se montrant enthousiaste en ce qui concerne la construction du socialisme, l'objectif à atteindre n'étant rien de moins que la création d'un homme nouveau. 

Le 1er octobre, Hitler porte l'effectif de son armée à 300 000 hommes, crée une aviation illégale au terme des traités, et renforce sa marine. 

Le 9 octobre, Alexandre 1er de Yougoslavie est assassiné à Marseille par des activistes oustachis alliés à des indépendantistes macédoniens. Le ministre français Louis Barthou est également tué lors de cet attentat. Mussolini conseille à Ante Pavelic de se montrer plus discret! 

Verkhneoudinsk est rebaptisée Oulan Oude (Oude la Rouge). 

La Russie soviétique commence à pénétrer le Sinkiang, comme base de départ pour approvisionner en armement les troupes chinoises en prévision d'un conflit avec le Japon, avec l'accord du seigneur de la guerre Yuan Shikai. Ce conflit très confus renforce l'influence russe dans la région et, par le jeu des alliances, les troupes soviétiques y combattent dans le même camp que des forces blanches monarchistes réfugiées là. 

Au cours de l'année, Radek est chargé de rédiger des articles pour la presse soviétique destinés à montrer au monde que l'URSS est disposée à se détourner de l'Allemagne. En fait, selon Krivitsky un espion soviétique qui se réfugiera bientôt aux États-Unis, Staline souhaite ainsi faire pression sur une Allemagne de plus en plus réticente, pour que les liens économiques et militaires fructueux qui existaient entre l'Union soviétique et l'Allemagne de Weimar soient préservés. Staline, conscient de la force de l'Allemagne hitlérienne, redoute de s'en faire une ennemie et d'avoir à l'affronter. Il s'efforce de repousser aussi longtemps que possible ce moment. 

En 1934 a lieu le premier vol de l'appareil russe le plus grand du monde à l'époque, le Tupolev Ant-20 Maxime Gorki. Doté d'une envergure de 63 mètres, cet avion est équipé de 8 moteurs et peut transporter 70 passagers. L'année suivante, par suite d'une collision avec un autre appareil qui l'escorte, il est détruit, mais un  avion de même type, pourvu seulement de 4 moteurs, l'Ant-20bis, le remplace. L'armée de l'air soviétique possède également, depuis le début des années trente, de gros quadrimoteurs capables de porter et de lancer des avions de bombardements plus petits, les Tupolev TB-3.    

A la fin de l'année, l'Union soviétique entre à la Société des Nations. L'accession d'Hitler au pouvoir en Allemagne et la mise en oeuvre de son programme expliquent ce changement d'attitude des grands pays fondateurs de la Société. L'URSS, jadis méprisée et honnie, pourrait maintenant servir de contre-poids à l'Allemagne nazie. Louis Barthou, ministre des Affaires étrangères de la France, fut un important artisan de ce rapprochement; malheureusement, il meurt des suites de l'attentat qui tue le roi Alexandre 1er de Yougoslavie, en octobre 1934, à Marseille. L'ambassadeur de France, Charles Alphand, ainsi que l'attaché militaire français, continueront à soutenir l'idée d'une alliance franco-russe auprès du gouvernement français qui fera la sourde oreille. A la tribune de la SDN, le ministre des Affaires étrangères de l'URSS, Litvinov, intervient à plusieurs reprises pour inviter les Occidentaux, Anglais et Français, à signer avec son pays une alliance de sécurité collective pour s'opposer à l'Allemagne hitlérienne, jusqu'en 1939. En même temps, l'ambassadeur soviétique à Londres, Maïski, ancien menchevik, oeuvre dans le même sens, et s'introduit dans la bonne société britannique en fréquentant notamment Antony Eden et Winston Churchill.  

1935: Le 7 janvier, un accord est conclu entre l'Italie fasciste, la France et la Grande-Bretagne. La France consent une série de concessions en ce qui concerne les colonies d'Afrique dans l'espoir d'avoir l'Italie de son côté en cas de guerre contre l'Allemagne. Les journaux français, à l'exception de la presse de gauche, sont d'ailleurs fascinés par le personnage du Duce. Cet accord est complété en juin par des clauses militaires. 

Dans le courant de janvier 1935, se déroulent des entretiens entre Laval et Mussolini. Ils ont  pour objet essentiel d'obtenir la coopération italienne en vue de maintenir le statu quo dans l'Europe danubienne et d'empêcher l'Allemagne de mettre la main sur l'Autriche. 

Le 16 mars 1935, Hitler viole ouvertement le traité de Versailles en rétablissant le service militaire en Allemagne. 

Du 11 au 15 avril 1935, la conférence de Stresa réunit Mussolini représentant l'Italie, MacDonald et sir John Simon, représentant la Grande-Bretagne, Flandin et Laval, représentant la France, pour riposter à la violation par l'Allemagne des clauses militaires du traité de Versailles. 

Le 2 mai, à l'initiative d'Edouard Herriot, l'URSS et la France (Pierre Laval) signent un pacte d'assistance mutuelle en cas d'agression de leur territoire. A la même époque un pacte semblable est signé avec la Tchécoslovaquie. En Occident, on commence à craindre l'Allemagne, mais on hésite encore sur le danger principal : nazisme ou communisme? 

Le 15 mai 1935, la première ligne du métro de Moscou entre en service. Ce métro, particulièrement luxueux et bien décoré, a été conçu, on l'a déjà dit, comme un palais du peuple; c'est une indéniable réussite. Un projet de reconstruction de Moscou est arrêté : de larges avenues rectilignes, réunies par des boulevards circulaires, convergeront vers le Kremlin. 

Le 16 mai 1935, est signé le traité d'Assistance mutuelle soviéto-tchécoslovaque (à rapprocher du traité Franco-soviétique du 2 mai). 

Dans la nuit du 30 au 31 août 1935, Stakhanov, prototype de l'homme soviétique nouveau, dépasse de 14 fois la norme de production fixée par le plan! Il abat 102 tonnes de charbon, ce qui lui vaut l'admiration et les ovations de ses camarades. 

Le 31 août 1935, aux États-Unis, le Neutrality Act (loi de neutralité)met l'embargo sur toute fourniture de matériel de guerre à un belligérant, pour éviter que le pays ne soit de nouveau entraîné dans un conflit pas les fabricants d'armes qui se sont enrichis au cours de la dernière guerre. 

Le 3 octobre 1935, Mussolini envahit l'Éthiopie sans déclaration de guerre; l'armée italienne bombarde le camp ennemi et fait contre lui usage de gaz. Le dictateur de Rome compte sur l'indulgence de ses nouveaux alliés français et britanniques. Mais, le 18 novembre, la Société des Nations condamne cette agression et frappe l'Italie d'un embargo économique, sans sanctions militaires. Français et Anglais approuvent la décision de la SDN, mais ils ne bougent pas comptant ainsi ne pas trop courroucer le Duce; il est vrai qu'ils sont mal placés pour lui donner des leçons en matière de colonisation! L'Allemagne nazie soutient l'Italie fasciste et Mussolini va changer à nouveau de camp. Une fois l'Ethiopie conquise, l'embargo contre l'Italie est levé! L'impuissance de la SDN laisse le champ libre aux agresseurs potentiels. 

En URSS, l'âge limite pour la condamnation à mort est ramené à 12 ans. Il s'agit par là de lutter contre la déliquance juvénile en supprimant le sentiment d'impunité que ressentent les enfants, nombreux après la révolution et la guerre civile, qui errent, privés de parents, à travers le pays à la recherche de moyens d'existence. Dans les premiers temps de la révolution, le principe adopté avait été celui de l'irresponsabilité pénale des mineurs. Mais cette position de principe s'avéra rapidement inopérante. On fixa donc la limite d'âge d'application de la responsabilité pénale à 18 ans, puis à 16 ans, à 14 ans et enfin à 12 ans.    

L'URSS vend sa part du Chemin de fer chinois de l'Est à l'État du Mandchoukouo, État fantoche créé par le Japon, avec à sa tête l'ancien empereur mandchou Puyi. 

1936: Jusqu'à l'accession d'Hitler au pouvoir en Allemagne, le Komintern a défendu, on l'a vu, la politique internationale "classe contre classe" qui excluait l'alliance des partis communistes occidentaux avec les partis sociaux-démocrates et affaiblissait la gauche. C'est maintenant la politique du front populaire qui est préconisée et, le 16 février, le Frente Popular triomphe en Espagne. Les perdants, battus de peu, se mettent à comploter le reversement du pouvoir nouvellement élu. 

Le 29 février, aux États-Unis, le Neutrality Act est renforcé par l'interdiction d'accorder des prêts aux belligérants. Le Neutrality Act ne faisant aucune différence entre agresseurs et agressés, elle fait la part belle aux premiers, notamment aux Italiens en Éthiopie. Roosevelt en a conscience mais, pour des raisons électorales, il ne soulève pas la question. 

Le 7 mars Hitler viole une seconde fois le traité de Versailles en réarmant la Rhénanie et en occupant la rive gauche du Rhin, sans réaction réelle des anciens pays de l'Entente dont les armées seraient pourtant à ce moment en mesure de vaincre l'armée allemande. Le gouvernement français aurait bien voulu intervenir mais le chef de son armée, le général Gamelin, l'en a dissuadé, faute d'un engagement britannique à ses côtés. Désormais, en politique étrangère, les autorités françaises seront presque uniquement mues par le souci de n'agir que si l'Angleterre s'engage fermement à leurs côtés. Or, à ce moment, la population britannique, qui estime que les réparations imposées par le traité de Versailles à l'Allemagne sont excessives, se montre plutôt germanophile. La pusillanimité française incite la Pologne à se rapprocher de l'Allemagne nazie. La Belgique s'interroge sur la crédibilité qu'elle peut accorder aux engagements pris à Locarno.  

En mars 1936, l'Union soviétique conclut un pacte d'assistance mutuelle avec la République populaire de Mongolie. 

Le 3 mai, le second tour des élections en France consacre le triomphe du Front Populaire. Le Parti communiste et le Parti socialiste progressent fortement, parfois au détriment de leur allié radical; le PC soutiendra le gouvernement mais n'y participera pas. Le 24 mai 1936, les élections en Belgique révèlent une forte poussée de l'extrême droite (Rex et Ligue nationale flamande - VNV) et un effondrement des partis traditionnels; le parti communiste progresse en triplant le nombre de ses élus, par ailleurs peu nombreux. Dans les deux pays les élections sont suivies de grèves qui débouchent sur l'obtention de conséquents avantages sociaux (sécurité sociale en Belgique, congés payés, quarante heures hebdomadaires, conventions collectives en France...)  

En URSS, une campagne d'athéisme entraîne la fermeture et même la destruction de plusieurs édifices religieux (destruction de la cathédrale de Kazan à Moscou soi-disant pour faciliter les parades sur la place Rouge, fermeture des églises polonaises de la Transfiguration à Krasnoïarsk et de Notre-Dame de l'Assomption à Irkoutsk...; des fidèles polonais, descendants des déportés du régime tsariste, sont envoyés dans des camps soviétiques). 

Le 18 juillet 1936, le coup d'État du général Franco marque le début de la guerre civile en Espagne. L'URSS soutient le camp républicain dans la lutte qui l'oppose aux franquistes, mais elle participe aussi aux conflits internes qui divisent ce camp, en contribuant à éliminer les éléments anarchistes et communistes non soumis à l'orthodoxie de Moscou, selon le même schéma que celui employé en Russie et en Ukraine. La France et la Grande-Bretagne restent neutres; la Grande-Bretagne joue d'ailleurs un rôle modérateur auprès de la France depuis des années, prônant une politique de compromis à l'égard de l'Allemagne et de l'Italie, ce qui encourage les deux dictateurs qui dirigent ces pays à réaliser leurs programmes expansionnistes. De tous les endroits du monde affluent des volontaires (ils auraient été 35 000), issus principalement des rangs communistes et anarchistes, y compris des Italiens et des Allemands, pour défendre la République espagnole et lutter contre les nazis et les fascistes. A bien des égards, la guerre civile espagnole est une répétition de la Seconde Guerre mondiale. En France, une partie du Front populaire serait encline à intervenir en Espagne pour sauver la république, mais le gouvernement de Léon Blum y renonce devant la crainte d'une réaction anglaise très négative et le risque de démission des ministres radicaux. 

L'affaire d'Espagne illustre parfaitement la dépendance de la diplomatie française. Léon Blum est tenté d'intervenir, mais l'Angleterre ne le veut pas, même si une importante fraction de l'opinion publique britannique commence à s'alarmer sérieusement; Churchill, farouchement anticommuniste et qui a pensé un moment que le fascisme italien pourrait être un rempart contre le bolchevisme, reste hostile à une intervention; Londres menace Paris de se retirer de l'alliance scellée entre les deux pays, surtout après l'entrée de Chamberlin au 10 Downing Street. Le Président du Conseil français s'incline et propose une politique de non intervention à laquelle adhèrent la plupart des pays sans la respecter. Cette politique sert le franquisme, fascistes italiens et nazis allemands la violant massivement. L'URSS dénonce ce manquement à la parole donnée et, de son côté, envoie des hommes et du matériel au secours des républicains. Les livraisons de matériel sont payées avec l'or de la Banque d'Espagne mis par le gouvernement républicain à l'abri à Moscou, en octobre 1936, afin d'éviter qu'il ne tombe aux mains des nationalistes insurgés. La politique de non  intervention tourne au fiasco complet lorsque des antifascistes de nombreux pays du monde, dont la France, l'Angleterre, les États-Unis..., avec aussi des Allemands et des Italiens, souvent communistes, mais pas toujours, s'engagent en Espagne au côté des forces républicaines, sous la bannière des brigades internationales dans lesquelles quelques éléments fascistes se glissent pour espionner et semer la confusion. Ces brigades, fortement influencées par le communisme, soumises à une discipline sévère, qui entraînera des excès, se montrent efficaces. Combinées à une aide soviétique conséquente, elles jouent un rôle cruciale lors de la défense de Madrid. Mais Staline reste prudent. S'il intervient en Espagne, c'est qu'il peut difficilement faire autrement. Les partis communistes occidentaux, membres du Komintern, Maurice Thorez en tête, le pressent d'agir. Conscient des dangers qui l'entourent, le dirigeant soviétique préfèrerait, pour le moment, la prolongation d'un statu quo paisible qui lui premettrait de mettre son pays au niveau des grandes puissances. Après l'éviction de Trotski, la révolution prolétarienne mondiale a été renvoyée aux calendes grecques et c'est désormais le patriotisme soviétique qui est mis en exergue. Enfin, Staline, homme d'ordre, se méfie de l'influence des anarchistes espagnols. Il veut se donner une image d'homme d'État sérieux à l'étranger. Il aide donc la République espagnole, en matériel et par l'envoi de quelques hommes qui devront rester à l'écart des combats afin d'éviter de donner prise à une accusation d'intervention, mais cette assistance est subordonnée à la condition qu'elle sera destinée exclusivement à des unités disciplinées. En même temps, il incite les autorités républicaines à renvoyer les réformes sociales aux lendemains de la victoire. Cette modération soviétique explique l'essor du PC espagnol, mais aussi, au moins en partie, les tensions meurtrières qui troubleront le camp républicain, notamment entre communistes et anarchistes, même si ces forces, dont les buts sont voisins, mais les stratégies incompatibles, sont amenées à collaborer étroitement contre le franquisme. Si Staline est prudent, Franco ne l'est pas moins : il refusera d'adhérer au Pacte anti-Komintern et ne s'y résoudra qu'une fois son triomphe assuré. 

En août 1936, une mission parlementaire française comprenant des aviateurs est reçue chaleureusement en URSS. On lui présente un nouvel avion d'attaque des troupes terrestres, le Stormovik. Un pilote français est même convié à l'essayer. La délégation assiste ensuite à la simulation de l'attaque d'une colonne blindée par cet appareil dans les environs de Kiev. Le résultat impressionne vivement les participants. Mais le rapport qu'ils font à leur retour en France est enterré.  

Le 4 août, un nouveau coup d'État, celui du général Metaxas en Grèce accroît le nombre des pays à tendances fascistes en Europe. 

Les procès de Moscou condamnent à mort ou aux camps de concentration de nombreux bolcheviks dont Kamenev et Zinoviev. Le 26 septembre, Iejov remplace Iagoda à la tête du NKVD, qui a succédé à la tchéka et au guépéou, avec pour mission de durcir la répression. Iejov sera fusillé le 4 février 1940. 

Le 1er novembre, après un ballet diplomatique entre Berlin et Rome pendant l'été et l'automne, Mussolini salue dans un discours la naissance de l'Axe Rome-Berlin. 

Le 25 novembre 1936, l'Allemagne nazie et le Japon signent un Pacte anti-Komintern. D'autres pays fascistes les rejoindront plus tard, l'Italie le 6 novembre 1937, la Hongrie le 25 février 1939, l'Espagne franquiste, à l'issue de la guerre civile, le 27 mars 1939. 

Le Pacte anti-Komintern unit en fait le Japon et l'Allemagne hitlérienne sur les affaires d'Europe et d'Asie. L'URSS, qui possède l'intégralité de ce pacte secret grâce à ses espions, sait qu'elle est désormais placée entre les mâchoires d'un étau, ce qui renforce la prudence de Staline.  

Une nouvelle constitution, tenant compte des changements intervenus en URSS, entre en vigueur à la fin de l'année. Les droits qu'elle reconnaît aux citoyens en fait l'une des plus démocratiques du monde. Mais ces droits ne seront jamais appliqués! 

Deux courants diamétralement opposés s'affrontent désormais en Europe, le courant communiste, prônant la lutte des classes et l'internationalisme prolétarien, dont le modèle est l'URSS, et le courant fasciste, prônant la réconciliation des classes par le corporatisme et l'union nationale, dont les modèles sont les régimes de Mussolini et d'Hitler, modèles nationalistes qui ne peuvent que déboucher sur une guerre future. Les forces politiques traditionnelles, partisanes de la démocratie parlementaire, sont prises en tenailles et ne savent plus très bien distinguer où se trouve le danger principal, d'où leurs hésitations et, pour tout dire, leur faiblesse. Tôt ou tard, une guerre entre l'Allemagne et l'URSS est d'autant plus probable que Hitler, qui revendique un espace vital pour le peuple allemand, n'a jamais caché que cet espace était à l'Est. 

1937: du 23 au 30 janvier, a lieu en URSS un second procès visant les trotskistes. Le Comité central du Parti est divisé, certains de ses membres prônant une ligne modérée. Staline et les partisans de la fermeté l'emportent. Boukharine et Rykov sont arrêtés; Tomski se suicide. L'aile droite du Parti est à son tour décimée. Il ne reste pratiquement plus personne de la vieille garde bolchevique et Staline n'est plus entouré que de nouveaux militants qui lui doivent tout.  

Le 24 avril 1937, sous l'influence de Spaak et la pression flamande, avec l'accord de la France et de la Grande-Bretagne, la Belgique revient à la politique de neutralité censée la protéger d'une invasion. Cela n'a pas été le cas en 1914 et ne le sera pas davantage en 1940! Mais, le gouvernement belge, conscient de la vétusté de son armée, souhaiterait la moderniser, et il se heurte à l'opposition des pacifistes socialistes et à celles des Flamands qui redoutent qu'une trop grande proximité avec la France ne renforce la Wallonie. Pour obtenir les crédits de guerre nécessaires, il n'a guère d'autre choix que d'opter pour une neutralité qui met à mal les accords de Locarno. Enfin, depuis le réarmement de la Rhénanie et l'occupation de la rive gauche du Rhin, sans réaction de la France ni de la Grande-Bretagne, Bruxelles est en droit de se demander ce que vaut la garantie de ces deux pays.  

Le 26 avril, la ville de Guernica, en Espagne, est rasée par l'aviation allemande de la Légion Condor. La Grande-Bretagne et la France restent une fois de plus les bras croisés. 

Le 1er mai 1937, la loi américaine de neutralité est à nouveau amendée. La livraison d'armes à l'Espagne est interdite. Mais, par l'amendement Cash and Carry, les belligérants sont autorisés à acquérir du matériel et des biens aux États-Unis à condition de les payer comptant et de les transporter par leurs propres moyens. Cet amendement constitue un compromis permettant de ne pas léser les intérêts du commerce international américain. Il est assorti d'une exigence généreuse mais quelque peu naïve, celle de ne pas utiliser les armes contre les populations civiles. 

Après le pilonnage d'Alméria par la flotte allemande (31 mai 1937), Staline, toujours prudent, s'oppose au bombardement de cette flotte par l'aviation républicaine espagnole, dans le souci d'éviter une guerre mondiale. 

Le 26 juillet, le Japon entreprend la conquête de la Chine. 

En août, un pacte de non-agression a été signé entre l'Union soviétique et la République de Chine. A la fin de l'année, l'URSS envoie des aviateurs avec leurs avions en Chine pour lutter contre les Japonais aux côtés de l'armée nationaliste de Tchang Kai-chek. L'URSS est le premier pays à s'engager dans ce conflit contre l'agresseur nippon.  

Les États-Unis à leur tour vont bientôt entrer de plus en plus activement dans le conflit sino-japonais en livrant du matériel militaire à la Chine, ainsi que par leurs activités diplomatiques, non sans opposition des isolationnistes. Comme les Chinois ne possèdent pas la capacité de transporter les livraisons, Roosevelt autorise des navires britanniques à le faire à leur place, ce qui constitue une dérogation à l'amendement Cash and Carry. Le 5 octobre, dans un discours à Chicago, Roosevelt prépare le terrain en proposant la mise en quarantaine des États agresseurs. Cette suggestion est vivement rejetée par les isolationnistes.  
   
Le 10 octobre 1937, en Russie le métropolite Pierre est exécuté, après 8 ans de prison en cellule solitaire. La persécution anti-religieuse atteint son pic en 1937-1938. 

Le 1er décembre 1937, une canonnière américaine, la Panay, est bombardée par des avions japonais. Cet incident renforce le camp des neutralistes, mais l'Amérique a des intérêts à défendre en Chine et ne peut pas rester indifférente à ce qui se passe en Asie. 

Le gouvernement chinois propose à un aviateur américain à la retraite quelque peu non conformiste, le capitaine Chennault, un poste de conseiller aéronautique. Celui-ci accepte. Il met sur pied un immense réseau de guet utilisant les paysans patriotes qui le préviennent immédiatement lorsque qu'ils ont connaissance du passage d'avions japonais ce qui lui permet de les localiser et de les contrer plus facilement. 

Archinov, qui s'est éloigné du mouvement libertaire et s'est rapproché du communisme bolchevik, ce qui lui a permis de revenir en Russie au début des années 1930, est fusillé.  

En matière militaire, l'accélération de l'industrialisation, si coûteuse en vies humaines, a porté ses fruits. L'URSS compte 1,5 millions d'hommes sous les armes. Ils sont répartis en 96 divisions régulières. L'aviation est performante, l'artillerie redoutable et les blindés sont plus nombreux que l'ensemble de ceux de tous les autres pays qui en possèdent. Sous l'impulsion notamment de Toukhatchevski, une doctrine militaire moderne, qui sera plus tard employée par l'Allemagne nazie, a été élaborée. Et le pays commence à s'intéresser à l'énergie nucléaire. Des chefs militaires de tout premier plan dirigent ces forces impressionnantes. L'URSS est en mesure de se défendre et de porter des coups sévères à qui oserait l'attaquer. Mais cela ne va pas durer longtemps. Bientôt, le Bureau politique du PC décide l'élimination d'officiers supérieurs, dont Toukhatchevski, soupçonné de fomenter un coup d'État militaire. Ces soupçons se fondent sur un faux fabriqué par les nazis qui l'ont astucieusement fait parvenir à Staline via la Tchécoslovaquie. Ce faux est d'autant plus crédible que des relations très étroites ont existé entre l'Armée rouge et l'Armée allemande, après le rétablissement des relations entre la Russie soviétique et l'Allemagne comme on l'a vu plus haut. A l'issue du troisième procès de Moscou, l'Armée rouge est décapitée; les condamnés qui ne sont pas exécutés sont envoyés dans les camps de Sibérie. Les conséquences militaires de cette hécatombe vont faire sentir leurs effets négatifs en 1941, mais peut-être moins que ne l'espéraient les nazis; les survivants seront rappelés à la tête de l'armée en temps voulu et les morts seront remplacés par des cadres plus jeunes. Mais l'Armée rouge, étroitement contrôlée par des commissaires politiques, est plus que jamais entre les mains du Parti et de Staline, et la suspicion et la crainte qui y règnent ne sont évidemment guère propice à son fonctionnement optimal.  

Le Bureau politique ordonne au NKVD d'interner les épouses des traîtres et de placer leurs enfants de moins de 15 ans sous la protection de l'État. Les condamnés sont effacés des photos comme s'ils n'avaient jamais existé. Dans la crainte d'une guerre, les suspects de sympathie avec l'étranger sont pourchassés; des minorités sont déplacées et des peuples nomades contraints de se sédentariser; pourtant, des populations résistent, notamment en Sibérie, où des éleveurs de rennes continueront de nomadiser jusqu'aux années 1950. Dans les 50 camps, les 420 colonies de rééducation et le 50 colonies pour mineurs du Goulag, on compte en 1937 un peu moins d'un million de personnes (un peu plus de 1,25 millions selon Wikipédia - voir ci-dessous). 

Les camps soviétiques étaient conçus comme des lieux de rééducation par le travail et de participation à l'essor économique du pays, mais des femmes et des enfants y étaient détenus; certains y sont même nés. Il n'existait aucune volonté affichée d'exterminer telle ou telle ethnie et on ne peut parler à leur propos de camps de la mort, expression qui, selon moi, devrait être réservée aux camps où les déportés étaient systématiquement tués peu de temps après leur arrivée, même si des prisonniers y ont été exécutés. Certes on y mourait beaucoup, à cause de malnutrition, d'épuisement, d'épidémies ou de mauvais traitements de la part des gardiens. Mais la mortalité a varié au cours du temps; c'est ainsi que, de la veille des procès de Moscou en 1936 au pire moment de la guerre en 1942, elle serait passée de 2,5 % à 17,6 %.  
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Les effectifs du Goulag - Source : Wikipédia
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Les procés que l'on a qualifiés de staliniens possèdent des caractéristiques originales. Ce n'est pas la preuve qui entraîne la culpabilité, ce sont les aveux, obtenus souvent sous la contrainte, pour ne pas dire plus; en outre, la peine peut être non seulement individuelle mais aussi collective, et frapper les proches d'un condamné, en vertu du principe de la responsabilité collective, principe qui semble inspiré de la théorie de la lutte des classes. C'est sur ce principe que se fonde la déportation de populations entières; comme ce fut notamment le cas des Tatars de Crimée dont les dirigeants collaborèrent avec les Allemands. A ce propos, on a accusé Staline de paranoïa en oubliant un peu vite que, dans les pays en guerre, il était de tradition d'incarcérer les civils ennemis et que cette tradition fut respectée en France aussi bien pendant la Première Guerre mondiale que pendant la Seconde. Une dernière remarque, qui prendra toute son importance un peu plus tard, doit compléter les quelques lignes consacrées à cette période terrible : tous les condamnés n'étaient pas fusillés ou déportés; les plus utiles, comme les ingénieurs concevant les avions, jouissaient d'un traitement de faveur, s'il est permis de s'exprimer ainsi; ils étaient incarcérés à Moscou, dans les locaux de la police politique, où ils poursuivaient leurs travaux. Cette situation particulière ne se limitait d'ailleurs pas aux seuls ingénieurs, comme le montre la destinée mouvementée du footballeur Nicolaï Starostin; ce célèbre sportif du club Spartak de Moscou, un club sponsorisé par une entreprise, s'était attiré l'animosité de Béria, probablement parce que le Spartak était bien meilleur que l'équipe du NKVD; il fut arrêté sous des prétextes fallacieux et condamné à la déportation dans un camp de travail; le commandant de ce camp y avait créé une équipe de football, composée de détenus, comme d'ailleurs plusieurs autres commandants de camps; le football était très populaire en URSS et les commandants de camps qui disposaient d'une équipe avaient à coeur qu'elle soit la meilleure! Après la Seconde guerre mondiale, le général d'aviation Vassili Djougachvili, second fils de Staline, qui commandait la région de Moscou, fit libérer Starostin du Goulag pour l'intégrer dans l'équipe de l'aviation soviétique qu'il était en train de constituer; mais Starostin, en tant que condamné, n'avait pas le droit de séjourner à Moscou; on dit que le fils de Staline le cacha alors dans sa propre maison; mais Béria veillait et Starostin finit par être arrêté à nouveau et reconduit au camp; il n'en revint qu'après l'exécution de Béria. 

Malenkov devient l'un des proches collaborateurs de Staline. 

Le 125ème anniversaire de la bataille de Borodino et le 100ème anniversaire de la mort de Pouchkine sont célébrés. Le musée d'État des Beaux-Arts devient le musée Pouchkine. 

En 1937, les Soviétiques installent sur un iceberg la première base flottante arctique avec l'expédition Pôle Nord-1. Par avion sont transportés les équipements nécessaires pour faire surgir sur la banquise un petit village de maisons de bois, facilement démontables et transportables en cas d'incident. Leur extérieur est peint de noir, pour absorber la chaleur solaire, et l'intérieur est recouvert de sacs d'air pour isoler et protéger du froid. Trois hommes vont rester dans cet environnement pendant 274 jours avant d'être récupérés par un brise-glace, sur leur glaçon flottant, au large du Groenland. Ces trois hommes étaient Ivan Papanine, un biologiste, un physicien et un radiotélégraphiste. Grâce à ce dernier, le contact ne fut jamais complètement coupé avec Moscou et les trois hommes furent ravitaillés par avion entre les tempêtes. Une foule de renseignements scientifiques fut collecté et, plus tard, l'expérience acquise ne fut pas perdue. Papanine sera nommé responsable de la route maritime boréale par laquelle les États-Unis enverront à leurs alliés européens une partie du matériel militaire pour lutter contre l'envahisseur nazi. 

Depuis l'accession d'Hitler au pouvoir, en plus des opposions socialistes et communistes clandestines, pourchassées par les nazis, et qui ne peuvent que rester diffuses et discrètes, une opposition chrétienne a commencé à se constituer, même au sein du régime. Elle restera néanmoins toujours très minoritaire et il faut se garder d'exagérer son influense. En septembre 1937, les nazis ferment le séminaire du pasteur protestant Bonhoeffer. Entre 1937 et 1938, Goerdeler, un politicien conservateur, ex-maire de Liepzig, puis commissaire au contrôle des prix, poste dont il a démissionné en 1935, voyage en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Canada pour dénoncer la politique agressive des nazis. En 1938, deux aristocrates, Helmuth James von Moltke et Peter Graf Yorck von Wartenburg, fondent le Cercle de Kreisau. Von Moltke est l'arrière petit neveu du feld-maréchal prussien vainqueur des guerres contre l'Autriche (1866) et contre la France (1870); Kreisau est le nom de son chateau, en Silésie. Le Cercle est un groupe de réflexion et de discussion non-violent dont les membres préparent les institutions de l'après nazisme. Citons aussi Ulrich von Hassel, ambassadeur à Rome, qui sera limogé en 1943, lors de la purge diplomatique. 

Hitler annonce la mise en chantier de deux cuirassés géants, de 50 000 tonnes, le Bismarck et le Tirpitz, alors que les traités en vigueur limitent le tonnage à 35 000 tonnes! 

1938: le 4 février, Hitler réorganise le Haut commandement de la Wehrmacht et consolide sa main-mise sur une armée où sa politique aventureuse ne fait pas encore l'unanimité. 

En URSS, du 2 au 13 mars, se déroule le quatrième procès de Moscou. Boukharine, Rykov et Iagoda, condamnés à mort, sont exécutés. 

Le 13 mars 1938, la Wehrmacht pénètre en Autriche, bien accueillie par la population. Hitler proclame l'Anschluss, c'est-à-dire le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne. C'est une nouvelle violation du traité de Versailles réalisée sans aucune opposition. Il est vrai que cette réunion est conforme au principe des nationalités reconnu par le traité. Ce nouvel acte unilatéral, accompli sans coup férir, renforce l'audace du Führer allemand et l'adhésion de son peuple à sa politique. Il lui apporte le renfort non négligeable de l'industrie autrichienne pour renforcer le réarmement allemand. 

En mars 1938, le roi Carol II, dans un contexte de crise économique, politique et institutionnelle, supprime la démocratie parlementaire et s'arroge les pleins pouvoirs en Roumanie. Les partis vont être interdits et les mouvements fascistes sévèrement réprimés.  

En avril, l'URSS entreprend des négociations avec la Finlande pour protéger ses régions arctiques et surtout dégager Leningrad (ex Saint-Pétersbourg) dans l'hypothèse d'une guerre contre l'Allemagne. Ces négociations achoppent sur la question de la neutralité finlandaise et dureront des mois. Staline propose des échanges de territoires en vue de reculer la frontière dans l'isthme de Carélie. Les Finlandais sont partagés; le maréchal Mannerheim serait favorable à un accord, mais le gouvernement s'y montre hostile. Staline ne veut  probablement pas s'emparer de la Finlande, mais il souhaite mettre son pays à l'abri en cas d'une guerre probable contre l'Allemagne qui pourrait déboucher sur une alliance germano-finlandaise, ce qui se produira d'ailleurs après juin 1941.   
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Le déroulement de la crise autrichienne 

--Seiss-Inquart demande à Berlin l'envoi de troupes pour maintenir l'ordre en Autriche. 
-Le chancelier Schuschnig décide de l'organisation d'un référendum sur la question de l'indépendance de l'Autriche. 
-Un ultimatum allemand impose à l'Autriche l'ajournement du référendum, le renvoi de Schuschnig et son remplacement par Seiss-Inquart, un nazi autrichien. 
-Vienne accepte l'ajournement du référendum mais affirme l'indépendance de l'Autriche. 
-Un deuxième ultimatum allemand exige à nouveau le départ de Schuschnig et son remplacement par Seiss-Inquart. 
-Schuschnig démissionne. 
-Le président de la République autrichienne, M. Miklas, rejette la démission de Schuschnig et refuse de s'incliner devant la menace allemande. 
-Berlin finit par l'emporter et Seiss-Inquart remplace Schuschnig. 

Tout cela s'est passé en moins de 8 heures! Hitler est un chef d'État expéditif! 

Sources : Journaux de l'époque
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Au printemps 1938, alors que l'Espagne républicaine est menacée d'être coupée en deux, Léon Blum, revenu au pouvoir le 13 mars, facilite brièvement l'acheminement du matériel militaire russe en Espagne. Mais Chamberlain, Premier ministre de Grande-Bretagne, qui se rapproche de Mussolini afin de contrôler la Méditerranée, exerce une fois de plus une forte pression sur la France. Daladier, qui succède à Léon Blum, le 12 avril, ferme à nouveau la frontière pyrénéenne. En Angleterre, Churchill commence alors à prendre ses distances avec la politique du gouvernement britannique. Cependant, une nouvelle guerre mondiale semble de plus en plus probable et la plupart des pays ne pensent bientôt plus qu'à leur propre défense. 

En mai 1938, Hitler rencontre Mussolini à Rome. Il ne réussit pas à obtenir du Duce une alliance militaire sans équivoque. Au cours du mois, il reçoit un avertissement anglais au sujet de la Tchécoslovaquie qui cherche à le dissuader d'employer la force. Il décide alors que la Grande-Bretagne est, plutôt que la France, son véritable ennemi à l'Ouest. Le 24 mai, il ordonne à sa marine de tout mettre en oeuvre pour surclasser la Royal Navy sur mer au début de 1939.   

Le 13 juin, le chef du NKVD en Extrême-Orient Henrick Liouchkov, qui craint pour sa vie, déserte et rejoint les rangs de l'armée japonaise, lui livre les détails du dispositif de défense soviétique dans la région, et évoque les sentiments anti-staliniens au sein d'une partie de l'Armée rouge. Le Japon est incité à profiter de la situation. 

Du 29 juillet au 11 août, la bataille du lac Khassan (ou Khanka) oppose les forces soviétiques aux forces japonaises à la suite d'une tentative d'incursion militaire du Mandchoukouo (sous contrôle japonais) sur le territoire revendiqué par l'Union soviétique en violation d'un accord datant de 1860. L'affrontement se soldera par une victoire soviétique. L'empire du Soleil levant, qui garde l'espoir de conquérir la Sibérie, compte sur une guerre germano-russe qu'il estime inévitable. Mais il s'aperçoit que l'URSS ne se laissera pas dominer facilement.  

Vers la fin de l'année, il est mis fin à l'épisode de la Grande Terreur. Le NKVD est sévèrement critiqué pour son non respect du code de procédure pénal. Iejov reconnaît sa responsabilité et demande à être déchargé de ses fonctions; il sera remplacé par Béria, un Géorgien, comme Staline. La fin de la terreur ne met toutefois pas un terme au climat de crainte, de délation et de méfiance qui règne dans le pays. La population demeure étroitement surveillée; un livret de travail (il en existait un aussi en France au début du 19ème siècle) limite la liberté des ouvriers qui n'ont pas le droit de faire grève et doivent s'affilier à un syndicat unique, courroie de transmission du parti. Les déplacements à l'étranger des citoyens soviétiques sont très difficiles et ils rendent d'ailleurs suspects ceux qui y vont. Plus encore que du temps des tsars, la population est confinée dans l'espace national; Staline lui-même ne se rendra jamais à l'étranger avant la guerre. 

La Grande Terreur a causé de très nombreuses victimes dont on ne connaît pas le nombre avec certitude. Elle n'a épargné aucune sphère de la société, pas même la famille de Staline. Au cours des procès, lorsqu'il y en a eu, les accusés ont été souvent amenés à reconnaître des crimes imaginaires*. Les bagnes sibériens se sont peuplés mais la Sibérie, loin de Moscou, est restée cependant, comme au temps des tsars, pour certains une terre de liberté. A l'issue des procès, tous les membres du Politburo du temps de Lénine ont été jugés, à l'exception de Staline, Mikhaïl Kalinine et Viatcheslav Molotov. Visiblement, Staline s'est protégé contre le risque d'être renversé (et exécuté) par des adversaires politiques aussi peu portés que lui à une clémence qui ne sied guère à une période révolutionnaire. Mais on peut également noter que plusieurs purges coïncident avec des difficultés internes du régime, comme si le pouvoir cherchait ainsi à accréditer auprès de la population l'idée que ces difficultés provenaient de la trahison de quelques-uns. On remarquera aussi que les chefs de la répression ont payé un lourd tribut lors des procès successifs, comme si les dirigeants survivants voulaient montrer au peuple qu'ils n'étaient pas responsables des excès commis et que justice était rendue. 

Les intellectuels progressistes occidentaux, qui reviennent d'un voyage en URSS, sont souvent désenchantés (Gide, Panaït Istrati...), comme l'étaient au 19ème siècle les partisans de la monarchie absolue qui allaient chercher un modèle dans la Russie tsariste. 

Il reste, qu'à la veille de la guerre, la situation économique de l'URSS s'est améliorée et que la population en bénéficie, ce qui ne peut que renforcer le pouvoir en place. 

Au plan international, la politique de complaisance de l'Occident à l'égard du Japon en Asie, concomitante avec la politique de renoncement face aux ambitions de l'Allemagne hitlérienne en Europe, ne peut qu'inquiéter une Union soviétique à la fois européenne et asiatique. 

* Il existe (en 2017) un courant qui, s'appuyant sur les archives du KGB, prétend démontrer que, dans la plupart des cas, les crimes étaient bien réels. 

Eté -Autommne 1938 : Crise des Sudètes 

Après avoir ramené l'Autriche dans le giron allemand, Hitler regarde maintenant du côté des Sudètes tchécoslovaques où Konrad Henlein entretient une agitation permanente parmi la population majoritairement allemande. En plus des Sudètes, Hitler, généreux pour ceux qu'il s'apprête à dévorer, demande des rectifications de frontières au profit de la Pologne, sa future victime, et de la Hongrie, son alliée, au détriment de la Tchécoslovaquie! Le 23 septembre, le dictateur allemand demande aux Tchèques d'évacuer les Sudètes. Mais la Tchécoslovaquie se trouve sous la protection de la France et de l'URSS. Staline est prêt à tenir ses engagements. Faute de frontière commune entre son pays et la Tchécoslovaquie, il sollicite l'accord de Varsovie et de Bucarest pour traverser leur territoire. La Roumanie est réticente, mais la Pologne refuse. Quant à la France, fidèle à sa politique d'alignement sur la Grande-Bretagne, dirigée alors par le pacifiste Chamberlain, elle abandonne purement et simplement la Tchécoslovaquie à son sort au mépris de ses engagements. Il est vrai qu'elle n'a pas les moyens d'entrer en guerre à ce moment, selon ses chefs militaires, en raison de son retard en matière d'aviation et d'artillerie, pas plus d'ailleurs que l'Angleterre, voire même l'URSS; ces pays ont besoin de gagner du temps pour mettre leurs armées au niveau : c'est en partie ce qui poussera Staline, un an plus tard, à signer le Pacte de non agression! Au cours d'une première rencontre avec Hitler, pour apaiser les tensions, Chamberlain a reconnu la légitimité des prétentions hitlériennes sur les Sudètes. Le doigt a été mis dans l'engrenage. Le 30 septembre 1938, par les accords de Munich, la France, la Grande-Bretagne, avec la médiation et l'accord de l'Italie, donnent satisfation aux exigences germaniques. Elles laissent le champ libre à Hitler contre une Tchécoslovaquie affaiblie et à la frontière désormais ouverte à l'Ouest.  

Si les démocraties occidentales s'étaient montrées plus fermes à Munich, que se serait-il passé? Elles auraient très certainement trouvé l'URSS à leurs côtés. En effet, Staline, on l'a dit, était disposé à aider la Tchécoslovaquie à se défendre, mais il n'envisageait d'impliquer directement l'Armée rouge dans une guerre éventuelle qu'à condition d'une participation des puissances occidentales et d'un passage à travers la Pologne ou la Roumanie. Dans cette hypothèse, on sait aujourd'hui que des officiers supérieurs de la Wehrmacht (Beck, alors chef d'état-major de l'armée allemande de terre, Halder et Witzleben), qui pensaient que l'Allemagne n'avait aucune chance de gagner une guerre sur deux fronts, étaient disposés à renverser Hitler par un coup d'État militaire. Et, Chamberlain ne l'ignorait probablement pas car le général Beck, restait en relation étroite avec des membres de la haute société britannique; ce général, d'abord favorable au nazisme, en était devenu l'adversaire et souhaitait une attitude plus ferme des pays occidentaux à l'encontre d'Hitler; il démissiona le 18 août 1938 et fut remplacé par Franz Halder, un autre opposant, le 27 août. Goebbels tint sa démission secrète jusqu'au 31 octobre, après l'invasion du territoire des Sudètes, à l'issue de la signature des accords de Munich, afin de ne pas inquiéter l'opinion publique allemande. Beck fut alors mis à la retraite d'office; il continua à participer à l'opposition contre Hitler et, compromis dans le complot des officiers, on l'assista à se suicider en 1944.  

Churchill désapprouve les accords de Munich. 
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Chronologie de l'affaire des Sudètes 

1934 : création du parti autonomiste des Sudètes dirigé par Konrad Heinlein. L'Allemagne réclame l'autonomie des 3 millions d'Allemands qui vivent dans les Sudètes. 

1938 : en mars, à peine l'Autriche rattachée à l'Allemagne, Churchill attire l'attention de l'opinion publique britannique sur la menace qui pèse sur la Tchéchoslovaquie, une démocratie exemplaire en Europe centrale. Le lendemain, les représentants de l'Union soviétique prennent contact avec le gouvernement français pour étudier les mesures à prendre afin de préserver l'indépendance de la Tchécoslovaquie. Malgré la position prise par Churchill, le gouvernement britannique se montre défavorable à un conflit avec l'Allemagne sur ce sujet. Les avances soviétiques sont repoussées sans ménagement. Pendant tout l'été la propagande allemande traîne dans la boue les autorités tchécoslovaques, le président Benès en tête. 

Le 15 septembre, Chamberlain se rend en Allemagne pour y rencontrer Hitler. Il y apprend que celui-ci réclame maintenant le rattachement des Sudètes au Reich, ce qui entrainera la perte des fortifications tchèques et mettra la Tchécoslovaquie à la merci d'une invasion allemande. De retour à Londres, Chamberlain rencontre les Français Daladier (président du Conseil) et Bonnet (ministre des Affaires étrangères). Français et Anglais s'attachent, non pas à savoir comment répondre à Hitler, mais à parvenir à convaincre le gouvernement démocratique de Prague d'accepter les exigences du dictateur de Berlin.  

Au matin du 21 septembre, les représentants de la France et de l'Angleterre avertissent le président Benès qu'il doit se soumettre au diktat allemand sinon qu'il en résultera une situation dans laquelle les deux pays estimeront n'avoir aucune responsabilité. 

Le 22 septembre, Chamberlain rencontre à nouveau Hitler. Ce dernier lui annonce alors que ses dernières revendications ne suffisent plus. Il demande maintenant, qu'en plus des Sudètes qui doivent être livrées à l'Allemagne, les provinces orientales où vivent 800 000 Magyars et 60 000 Polonais soient également rendues à la Hongrie fasciste et à la Pologne sous régime militaire. Chamberlain, qui a compris que Hitler s'est moqué de lui, se sent humilié et complètement désemparé. Il retourne en Angleterre où l'opinion publique se raidit devant la mauvaise foi du Führer. 

Le 26 septembre, Chamberlain envoie un message à Hitler. Celui-ci répond par un ultimatum : si le 28 septembre, à 14 heures, les Tchèques n'ont pas accepté les revendications allemandes, les troupes du Reich envahiront les Sudètes le 1er octobre. Pour atténuer le caractère comminatoire de cette réponse, le dictateur germanique, dans un discours qui suit, affirme qu'il ne formulera désormais plus aucune réclamation territoriale en Europe. 

Le 28 septembre à 14 heures, Benès n'ayant toujours pas accédé aux demandes d'Hitler, l'armée française est partiellement mobilisée et la Royal navy est mise en état d'alerte. Vers 15 heures, Hitler adresse un message à Chamberlain et Daladier pour leur proposer une nouvelle rencontre, en compagnie de Mussolini, mais sans représentant de l'URSS. 

Dans la nuit du 29 septembre au 30 septembre, à Munich, le sort de la Tchécoslovaquie est scellé entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier. Les délégués tchèques, relégués dans une antichambre ne participent pas aux discussions. Ils ne sont avisés de leur résultat qu'après la signature du traité et n'ont plus qu'à rapporter à leur gouvernement l'injonction d'avoir à respecter les dispositions de ce texte avant le 10 octobre. Hitler a triomphé! 

                                                                                    D'après Barrie Pitt - Historia - La Deuxième Guerre Mondiale (1967)  
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Les accords de Munich constituent un événement majeur qui confirme une fois de plus la pusillanimité occidentale et amène Staline, laissé de côté, à penser que les démocraties occidentales, France et Grande-Bretagne, ne sont pas disposées à lutter contre le nazisme et qu'elles verraient avec plaisir les Allemands se jeter sur la Russie soviétique. Le 23 septembre 1938, une note du gouvernement soviétique a déjà été adressée au gouvernement polonais afin de l'aviser, qu'au cas où la Pologne participerait au partage de la Tchécoslovaquie, le pacte de non agression signé en 1932 serait considéré comme rompu; en octobre 1938, la Pologne, soumise alors à un régime autoritaire dirigé par des colonels fascisants, envahit et annexe la partie tchèque du territoire de Teschen. Les dirigeants polonais négligent l'avertissement du Kremlin. Le pacte de non agression n'est pourtant dénoncé, dans un premier temps. Il est même reconfirmé, mais Staline possède désormais un prétexte pour rompre avec la Pologne si cela s'avère nécessaire. Comme il a compris que Franco va irrémédiablement triompher, il s'éloigne du conflit espagnol d'où se retirent les brigades internationales, et la diplomatie soviétique dénonce les accords de Munich comme une "capitulation qui aura des conséquences incalculables". Suite aux procès des cadres de l'armée, la doctrine militaire a été remise en cause sous l'influence des officiers de cavalerie qui entourent Staline et aussi à cause de l'expérience acquise pendant la guerre civile espagnole; on assiste à un retour partiel à celle qui prévalait au lendemain de la guerre civile russe. 

Le 9-10 novembre, l'assassinat de Ernst von Rath, un secrétaire de l'Ambassade d'Allemagne à Paris, par un jeune juif d'origine polonaise, Herschel Grynzspan, qui se venge ainsi des persécutions exercées contre sa famille par les nazis, sert de prétexte au déclenchement d'un terrible pogrom à travers toute l'Allemagne qui restera dans l'histoire sous le nom de Nuit de Cristal. Plus de 1200 synagogues sont brûlées, des milliers de magasins saccagés, des centaines de personnes tués et 30 000 Juifs sont arrêtés et jetés en camps de concentration (soi-disant pour les protéger de la vindicte publique!), camps d'où ils sortiront quelques mois plus tard... enfin ceux qui sont encore en vie. 

Au cours d'un discours, Hitler évoque la question des anciennes colonies allemandes que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale se sont partagées et qu'il souhaite récupérer : un nouveau sujet de conflit est donc soulevé, au cas où les autres ne suffiraient pas. Le Fuhrer veut manifestement la guerre. 

Cela n'empêche nullement Ribbentrop et Bonnet de signer, le 6 décembre, des accords de non agression entre l'Allemagne nazie et la France. Ce témoignage de la volonté française d'éviter la guerre n'a pratiquement aucune portée militaire, diplomatique ou économique et n'offre qu'une garantie illusoire à la France. Mais il est de nature à inquiéter l'URSS. 

Dans le prolongement des réflexion trotskystes de 1933, la 4ème Internationale est officiellement fondée en France au cours de l'anné 1938 dans une grange près de Paris, à Périgny-sur-Yerres. Trotsky espère toujours, qu'après la guerre qui se profile à l'horizon, une grave crise sociale mondiale éclatera et que des millions de travailleurs à travers le monde adhèreront à ses thèses, hypothèse très loin de ce qui se produira en 1945. En revanche, après le camouflet que Staline vient d'essuyer de la part des la France et de l'Angleterre à Munich, il estime que l'Union soviétique n'a plus d'autre choix que de se rapprocher de l'Allemagne nazie pour tenter d'éviter l'orage qui la menace. 

Pavlovsk, résidence de Paul 1er, transformée en musée en 1917 par le gouvernement provisoire, puis fermé pendant les années vingt par les bolcheviks, est rouvert au public, Staline comprenant la nécessité d'exploiter l'héritage national pour rassembler le peuple russe face aux dangers qui s'annoncent. 

Le 10 décembre 1938, l'Allemagne et la Roumanie signent un accord économique. Hitler, qui prépare la guerre a besoin des pétroles romains dont les capitaux sont en majorité aux mains de la France et de l'Angleterre. La Roumanie, alliée de ces deux pays pendant la Guerre de 1914-1918, commence à douter d'eux après l'Anschluss et Munich, tandis que le Führer fait pression sur elle en soutenant les revendications hongroises et bulgares sur son territoire. Le Führer va pouvoir acquérir avantageusement le pétrole roumain sur la base du troc. 

1938-1941: troisième plan quinquennal écourté par le second conflit mondial, il mettra en place une économie de guerre (fabrication de chars et d'avions de combat). 

La Seconde Guerre mondiale 

1939: le 10 mars, au cours du 18ème Congrès du PC soviétique, Staline, très mécontent de ce qui s'est passé à Munich, déclare, dans un discours, qu'il n'est pas disposé à tirer les marrons du feu pour les puissances capitalistes occidentales. Cet avertissement s'adresse évidemment à la France et à l'Angleterre. Mais Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères d'Allemagne, y perçoit une opportunité de détacher peut-être définitivement l'URSS des puissances occidentales. Il va s'employer à convaincre Hitler et manoeuvrer pour un rapprochement entre l'URSS communiste et l'Allemagne nazie. 
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Les tâches du parti en matière de politique extérieure sont : 

1 - Continuer la politique de paix et de consolidation des relations d'affaires avec tous les pays;  
2 - Être prudent et ne pas permettre aux provocateurs de guerre habitués à faire tirer les marrons du feu par d'autres d'entraîner notre pays dans des conflits;  
3 - Consolider par tous les moyens la puissance combative de notre armée et de notre marine militaire rouges;  
4 - Consolider les liens internationaux d'amitié avec les travailleurs de tous les pays qui ont intérêt à conserver la paix et l'amitié entre les peuples.  

Joseph Staline au 18ème Congrès du PC de l'URSS
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Le 15 mars 1939, Adolf Hitler bafoue les accords de Munich et envahit la Bohême et la Moravie. La Tchécoslovaquie cesse d'exister, un prêtre politique pro-nazi, Monseigneur Jozef Tiso, proclamant l'indépendance de la Slovaquie. L'occupation de la Tchécoslovaquie s'effectue dans un calme relatif, sauf dans la partie ukrainienne où les envahisseurs hongrois se heurtent à une certaine résistance. Les autorités tchécoslovaques ont invité les populations à se résigner. A Prague cependant, la foule salue l'entrée des troupes allemandes en chantant l'hymne national de sa patrie défunte. L'armée allemande s'empare du matériel militaire de sa nouvelle conquête, un matériel de qualité dont de nombreux chars, supérieurs aux chars allemands, qui se retrouveront bientôt sur les routes polonaises, puis les routes françaises. Mussolini, le médiateur de Munich, est ulcéré, d'autant plus que Hitler ne l'a pas prévenu. 

Le 22 mars, les troupes nazies occupent Memel et Hitler oblige la Lituanie à signer un traité rattachant cette ancienne ville allemande au Reich. 

Le 19 mars, la Roumanie rejette des propositions soviétiques d'un accord d'assistance mutuelle. Le 23 mars, un nouvel accord germano-roumain complète celui du 10 décembre précédant et affaiblit un peu plus l'influence de la France et de l'Angleterre en Roumanie. 

Le 26 mars 1939, la capitulation des troupes républicaines à Madrid met fin à la guerre civile espagnole. La France et la Grande-Bretagne ont déjà reconnu le fait accompli le 27 février. La République française a laissé se reconstituer la Maison d'Autriche contre laquelle la Monarchie a si souvent lutté! 

Le 28 mars, le gouvernement polonais, qui craint pour Dantzig le sort de Memel, déclare que toute tentative de modifier le statut de cette ville libre conduira à la guerre. 

Le 31 mars 1939, la Grande-Bretagne et la France garantissent les frontières de la Pologne. Cette décision une fois de plus unilatérale est reçue avec mauvaise humeur à Moscou.  

Le 7 avril, Mussolini, pour riposter à l'invasion de la Tchécoslovaquie à sa manière, envahit l'Albanie, déjà sous influence italienne, sans prévenir Hitler. 

Le 13 avril, les garanties de la Grande-Bretagne sont étendues à la Roumanie. La Grèce et la Turquie acceptent de s'y associer et la Turquie oeuvre pour inciter la Bulgarie à s'y rallier. Ces initiatives, qui visent à créer dans les Balkans un bloc allié aux pays occidentaux, sans tenir compte de l'avis de l'URSS, sont regardées avec suspiscion à Moscou. En même temps, des concertations secrètes ouvertes en janvier se poursuivent avec les États-Unis pour l'élaboration d'une politique commune en Extrême-Orient. Les Soviétiques, qui pensent que la défense de la Pologne est impossible sans leur intervention, et qui savent que l'Allemagne prépare quelque chose avec le Japon, s'interrogent sur les véritables buts des Occidentaux, tandis que Chamberlain se demande si une alliance avec l'URSS ne serait pas contreproductive en entraînant dans l'alliance allemande des pays anticommunistes comme l'Espagne. La confiance est loin de régner entre les adversaires potentiels de l'Allemagne.    

Le 17 avril commencent des approches diplomatiques entre l'Allemagne et l'Union soviétique afin d'améliorer des relations qui restent tendues. Les divergences idéologiques subsistent mais le ton devient moins acerbe entre les deux pays. Les conversations diplomatiques se poursuivent en sourdine pendant les mois qui suivent au cours desquels les Allemands vont s'efforcer d'empêcher la création d'un front défensif anglo-franco-russe. 

Le 18 avril, Moscou propose une alliance de dix ans entre la Grande-Bretagne, la France et l'Union soviétique pour défendre la paix et barrer la route à toute nouvelle agression. C'est une manière de tester la bonne foi des puissances occidentales, Staline étant d'autant plus méfiant que les Anglais, au lieu de lui envoyer à Moscou pour négocier, un envoyé spécial important, Eden qui connaît le maître du Kremlin s'étant proposé, se contentent d'expédier un fonctionnaire du Foreign Office, maladresse traitée d'offense par Winston Churchill. L'opinion publique britannique, qui comprend désormais que les accords de Munich n'étaient qu'un marché de dupes, devient de plus en plus favorable à un accord avec la Russie soviétique. Mais les Polonais et les Roumains y sont hostiles et l'initiative échoue. Cependant, les contacts ne sont pas rompus. 

Le 28 avril 1939, après le refus polonais d'accepter un aménagement de statut pour le corridor de Dantzig, Hitler dénonce unilatéralement le pacte de non-agression germano-polonais, du 26 janvier 1934. Les colonels polonais ne sont pas intimidés : ils pensent venir à bout facilement de l'armée allemande avec leur cavalerie! Il convient de reconnaître que le territoire de Dantzig, qui coupait l'Allemagne en deux, fournit un excellent prétexte pour dénoncer le traité de Versailles et pour donner à un Hitler, qui se sent vieillir, l'occasion d'atteindre ses buts par la guerre qu'il souhaite, en annulant les conséquences de ce traité et en dotant son pays d'un vaste espace à l'Est au détriment de la Pologne, en attendant mieux. 

Le 3 mai, Molotov succède à Litvinov comme ministre des Affaires étrangères de l'URSS, en plus de sa fonction de Président du Conseil des commissaires du peuple; le limogeage de Litvinov est interprété comme un signal favorable par Ribbentrop. Cependant, l'épouse de Molotov, à laquelle celui-ci est très attaché, est accusée d'avoir favorisé des activités d'espionnage, ce qui lui vaut d'être exclue du Comité central du PC de l'URSS. Molotov se montre beaucoup plus dur que Litvinov dans les négociations avec les Occidentaux et exige des contreparties tangibles à tout engagement de son pays.  

Iejov est rétrogradé au rang de commissaire du peuple au transport fluvial.  

Du 11 mai au 16 septembre, des incidents frontaliers dégénèrent en guerre ouverte en Asie. Les forces soviéto-mongoles battent finalement l'armée japonaise à Khalkhyn Gol (ou Khalkhin Gol, est de la Mongolie); ce conflit cause la mort de 70 000 personnes et... il sert de leçon aux Japonais. Mais il renforce aussi la prudence de Staline soucieux d'éviter un second conflit à l'Ouest alors qu'il doit déjà faire face à celui-ci à l'Est. C'est la première victoire d'un général soviétique qui deviendra célèbre : Gueorgui Konstantinovitch Joukov, envoyé sur place par le maréchal Vorochilov, commissaire du peuple à la Défense. 

Le 13 mai 1939, le roi Carol qui, dans un contexte difficile, comme on l'a vu, assume seul la direction de son pays obtient de la France et de l'Angleterre un accord garantissant les frontières et l'indépendance de la Roumanie. 

Le 22 mai, l'Allemagne et l'Italie renforcent leur complicité en signant un accord militaro-politique: le Pacte d'acier. Mussolini insiste pour que, par un article de ce pacte, Hitler s'engage à ne pas entrer en guerre avant 1942.  

Le 23 mai Ribbentrop charge un intermédiaire de faire savoir aux Russes que le Führer souhaiterait améliorer ses relations avec eux. 

Le 3 juin, Dantzig se plaint du nombre croissant des douaniers polonais qui contrôlent la cité libre. La Pologne répond sans ménagement. 

Le 23 juin, pour éviter que la Turquie ne s'allie à l'Allemagne hitlérienne, la France lui cède le sandjak d'Alexandrette, qui comporte une importante population turque, privant ainsi la Syrie d'un débouché maritime et de la ville d'Antioche pourtant tournée historiquement vers la Syrie. Cette cession n'est pas reconnue par Damas.  

Le 29 juin, dans la Pravda, Jdanov, idéologue du Parti et ami de Staline, procède à une piqûre de rappel à l'intention des puissances occidentales en reprenant les termes mêmes du discours du maître du Kremlin : "Un accord où l'URSS aurait le rôle de valet de ferme qui porterait tout le poids des engagements sur ses épaules. Mais pas un seul pays qui se respecte ne consentirait à un tel accord s'il ne veut pas être le jouet entre les mains de gens qui aiment faire tirer les marrons du feu par les autres. Il me semble que les Anglais et les Français ne veulent pas d'un accord réel, acceptable pour l'URSS, mais seulement de conversations au sujet d'un accord afin de spéculer sur la soi-disant intransigeance de l'URSS vis à vis de l'opinion publique de leur pays et de préparer le chemin d'une entente avec l'agresseur. Les prochains jours doivent montrer si c'est ainsi ou non". 

De juin à juillet des négociations diplomatiques ont lieu entre l'URSS, la France et l'Angleterre. Les exigences soviétiques soulèvent des obstacles du côté britannique (notamment sur les Pays baltes, la Suisse et les Pays-Bas, qui ne reconnaissent pas le régime communiste, et l'interprétation des termes agression indirecte) mais la France, qui pense que l'alliance militaire avec la Russie soviétique est indispensable, parvient à convaincre le cabinet de Londres. Le 23 juillet, la Grande-Bretagne, la France et la Russie approuvent un projet d'assistance mutuelle dans le cas où l'un des trois pays serait attaqué. Reste à établir les protocoles militaires de l'alliance. 

Le 27 juillet, au cours d'un dîner entre un expert commercial allemand, Schnurre, et le chef d'une délégation commerciale soviétique, Astakhov, à Prague, l'Allemand s'efforce de convaincre le Russe que son pays ne retirerait aucun avantage d'une alliance avec l'Occident, au contraire, alors qu'une attitude de neutralité lui serait très profitable. Il ajoute que les autorités de Berlin sont disposées à entrer en négociations sur ce point.  

Le 1er août, Molotov inaugure à Moscou l'Exposition agricole de toute la Russie, un vaste ensemble de pavillons à la gloire des réalisations du peuple soviétique. Il s'agit de prouver, selon le discours de Molotov, "aux États capitalistes et pays coloniaux qu'il n'y a qu'un moyen de se libérer de la pauvreté et de la destruction, la voie que la paysannerie soviétique a choisie". Ce monumental instrument de propagande survivra à la disparition de l'URSS. Entre la crise qui a secoué le monde capitaliste et la guerre qui s'annonce, le moment de cette inauguration est d'autant mieux choisi que le pays du "socialisme réel", après les crises qu'il a subies, semble être entré dans une phase de calme et de relative prospérité. 
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L'ouvrier et la kolkhozienne au parc de l'Exposition agricole en 2017 
Source: Le Monde - Dmitry Serebryakov - AFP
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Les délégués militaires occidentaux choisis pour mettre la dernière main à un traité avec l'Union soviétique font route vers Moscou; mais ce sont des personnages de second plan; le représentant de la Grande-Bretagne n'a même pas de pouvoirs écrits; et ils traînent des pieds pour se rendre à leur destination en empruntant un bateau lent au lieu de prendre l'avion! De plus, Chamberlain, malgré une opinion publique anglaise devenue fortement favorable à une alliance avec l'URSS, espère encore amadouer Hitler en lui proposant une aide économique généreuse. Enfin, les négocations achoppent sur le refus de la Pologne de livrer passage à l'Armée rouge; on peut comprendre les réticences polonaises, mais l'URSS n'ayant pas de frontière commune avec l'Allemagne, par où son armée aurait-elle pu passer pour lutter contre elle? Les démocraties occidentales tergiversent; pour reprendre un mot de Wladimir d'Ormesson dans le Figaro, "elles ne savent ni ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles ne veulent pas". 

Le 11 août, Hitler affirme à Carl J. Burckhardt, un responsable suisse de la Société des Nations, qu'il reçoit à Berchtesgaden, que ses regards sont tournés vers l'Est: "Je ne veux rien de l'Ouest; rien aujourd'hui et rien demain... Cependant, je dois avoir les mains libres à l'Est. C'est une question de grains et de bois, que je ne peux trouver qu'à l'Est". C'est la politique de l'espace vitale qui dirige son action (Rapport d'une conversation à Berchtesgaden). Le Führer tentait-il de tromper son interlocuteur pour endormir la France et l'Angleterre? La suite montrera qu'il exprimait sans doute ses vrais desseins et que, si les alliés occidentaux avait laissé tomber la Pologne, comme ils l'avaient fait de la Tchécoslovaquie, peut-être se serait-il rué sur l'URSS bien avant 1941. 

Le 22 août, la politique du Reich en Pologne est longuement abordée par Hitler, dans un exposé au Berghof (Berchtesgaden) : le pays devra être traité avec la plus grande brutalité, ses populations soumises ou tuées, les cadres polonais (officiers, enseignants, techniciens, titulaires du baccalauréat) exterminés. Cette politique suscite des réserves de la part des militaires de la Wehrmacht qui craignent les réactions de la population.  

23 août 1939 : Le Pacte de non agression germano-soviétique

Quoi qu'il en soit, les atermoiements occidentaux, après l'humiliation de Munich, confirment la suspicion de Staline. Aussi saisit-il la perche que lui tend quelques jours plus tard l'Allemagne et signe-t-il, probablement sans illusion et pour gagner du temps, un pacte de non agression avec son pire ennemi, le 23 août 1939. Ce pacte ne constitue nullement une nouveauté puisque un autre a déjà été signé entre l'Allemagne de Weimar et la Russie soviétique en 1926. Il fait néanmoins l'effet d'une bombe, dans un contexte politique très différent.  

Une question doit être ici posée : la politique de sécurité collective était-elle celle de tous les dirigeants soviétiques? Certains pensent que Molotov n'était pas d'accord avec Litvinov et qu'il penchait plutôt pour que l'Union soviétique s'efforce de rester aussi longtemps que possible en dehors du conflit qui s'annonçait en laissant les démocraties occidentales et l'Allemagne nazie s'épuiser dans une guerre qu'il supposait longue, meurtrière et dévastatrice. Derrière cette querelle, on voit se profiler à nouveau le débat interne du Komintern entre front populaire et lutte classe contre classe d'avant 1936. Staline n'aurait choisi entre la ligne de Litvinov et celle de Molotov qu'en 1939, après les accords de Munich, qui paraissaient avoir invalidé celle de Litvinov, qui fut d'ailleurs, comme on l'a vu plus haut, déchargé de son poste de ministre des Affaires étrangères, au profit de Molotov. Cet échec de Litvinov, largement imputable aux illusions et aux indécisions occidentales aurait pu lui coûter sa tête; Molotov affirma d'ailleurs plus tard que son prédécesseur était resté en vie par pur hasard. 
  

La Voix du Peuple - Journal du PC belge - 25 août 1939
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et  quelques commentaires de la presse
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Le Pacte germano-soviétique est assorti de protocoles secrets qui prévoient le partage de la Pologne ainsi que la main-mise de l'URSS sur les Pays baltes, et qui placent la Finlande dans la sphère d'influence russe. Il est de ce fait plus avantageux pour l'URSS que ne l'aurait été un accord avec les Occidentaux, au moins à court terme! Il met tacitement fin aux pactes de non agression signés en 1932 et 1934 avec la Pologne sans que ce pays n'en soit informé, mais celui-ci avait déjà été prévenu par l'URSS en 1938 des conséquences d'une participation de sa part au partage de la Tchécoslovaquie. Le Pacte permet à Hitler de s'emparer sans grand risque de la Pologne, avant d'attaquer la France. La Seconde Guerre mondiale est devenue inévitable quoi qu'en pensent les commentateurs. Les partis communistes, qui ont dénoncé l'esprit de Munich et se montrent toujours partisans de la fermeté en ce qui concerne la Pologne, n'en mettent pas moint l'accent sur le pacifisme de l'Union soviétique, qui selon leur analyse, sauve la paix; sauve la paix, certes, mais provisoirement et uniquement pour l'URSS! Pour sauver complètement la paix, il faudrait, comme d'ailleurs le souhaite le PC français, que Staline signe maintenant un pacte d'alliance avec la France et la Grande Bretagne, ce que ne lui interdit nullement le Pacte de non agression; mais il y a les protocoles secrets dont on ignore encore tout en Occident. La France et la Grande-Bretagne sont abasourdies. On remarquera pourtant qu'elles sont bien mal placées pour blâmer Staline de jouer cavalier seul moins d'un an après Munich et les accords de non agression "Ribbentrop-Bonnet"! Le Japon, qui espérait un conflit germano-soviétique, est furieux; il estime que le pacte anti-Komintern de 1936 a été foulé aux pieds; il craint de voir désormais des obstacles se lever sur le chemin de la conquête de la Chine. Le Pacte de non agression est également mal accueilli à Madrid par les franquistes. 

Dans les jours qui suivent la signature du traité, la tension ne s'apaise pas sur la question du corridor de Dantzig. La ville passe sous le contrôle du gauleiter nazi Forster qui en est proclamé chef-d'État. Les gardes frontières dantzigois usurpent les fonctions de la police polonaise des chemins de fer. Les incidents se multiplient. En Angleterre, Chamberlain qui signa les accords de Munich, avec le Français  Daladier, déclare à la Chambre des Communes que le péril de guerre est imminent. Les résidents anglais sont invités à quitter l'Allemagne. En France, plusieurs classes de réservistes sont mobilisées. 
 
Le 25 août, un pacte d'assistance mutuelle franco-polonais est signé. Hitler décide d'attaquer la Pologne le lendemain 26 août, mais il y renonce car Mussolini lui annonce que l'Italie n'est pas prête. En fait, Ciano, gendre du Duce et ministre italien des Affaires étrangères, inquiet pour l'avenir, a convaincu son beau-père de s'efforcer de dissuader Hitler de passer à l'attaque. Par ailleurs, le roi d'Italie, Victor-Emmanuel III, loin de partager les opinions du Duce, préfèrerait une alliance avec la France et la Grande-Bretagne, plutôt  qu'avec l'Allemagne nazie, et joue donc un rôle modérateur. Mais Hitler est décidé à passer à l'attaque seul, si l'Italie se défile, et ce n'est que partie remise, jusqu'au 1er septembre. 

Le 31 août 1939, Molotov prononce à la 4ème session extraordinaire du Soviet suprême un discours consacré à la politique extérieure de l'URSS. Dans la première partie de son intervention, il accuse les gouvernements français et anglais d'être responsables de l'échec des négociations qui se sont déroulées d'avril à août 1939 en vue de conclure un pacte d'assistance mutuelle anglo-franco-soviétique. Dans la seconde partie, le chef du gouvernement soviétique justifie la signature d'un Pacte de non-agression entre l'URSS et l'Allemagne : ce pacte s'inscrit dans la politique traditionnelle de l'Union soviétique; il est conforme aux décisions du 18ème Congrès du Parti; il ne constitue pas une exception, plusieurs autres traités similaires ayant déjà été signés par plusieurs États (dont la Pologne et la France!); il ne constitue nullement un traité d'alliance... pas un mot bien sûr des protocoles secrets dont l'existence sera  longtemps niée. 
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Le pacte germano-soviétique vu de France : Staline fut-il vraiment le hareng roulé dans la farine par  Hitler? Source: Journaux de guerre
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31 août - 6 octobre 1939 : La Bataille de Pologne 

Pendant la nuit du 31 août, un poste émetteur radio allemand, celui de Gleiwitz, situé en Silésie, à la frontière avec la Pologne, est attaqué par des hommes revêtus d'uniformes polonais. C'est une supercherie. En fait les assaillants sont allemands; Hitler veut faire porter la responsabilité de l'ouverture des hostilités à la Pologne! L'armée allemande, aidée par l'armée slovaque, déferle sur la Pologne par l'Ouest, dès le lendemain. Les villes, dont la capitale Varsovie, sont sauvagement bombardées. La Grande-Bretagne et  la France déclarent la guerre à l'Allemagne. Début septembre, Winston Churchill, dont les prévisions ont été validées par les événements, redevient lord de l'Amirauté, fonction de premier plan au sein du gouvernement britannique qu'il avait déjà exercée pendant la Première Guerre mondiale, non sans déboires d'ailleurs, dans les Dardanelles. A partir du 17 septembre, l'Armée rouge pénètre à son tour dans la partie qui lui a été réservée par les protocoles secrets. Les soldats soviétiques se présentent en libérateurs du prolétariat polonais. Ils sont invités à éviter la confrontation avec les militaires polonais et, si les militaires allemands s'opposent à leur avance, à les balayer. Dans un premier temps, les Polonais se demandent donc si ces soldats que nul n'attendait, ni le gouvernement polonais, ni les autorités allemandes, viennent les aider ou les achever. Les soldats polonais étant désarmés et fait prisonniers, l'ambiguïté est rapidement levée. Il y a pourtant peu de résistance. La population accueille les troupes soviétiques sans animosité ni bienveillance. Il a été défendu aux soldats d'entrer dans les magasins, mais cet ordre n'est pas respecté; nombre de troupiers s'y ruent pour y acheter des produits qu'ils trouvent difficilement en URSS. Il y a quelques accrochages, très peu nombreux, avec les troupes allemandes au cours desquels les Russes obéissent aux ordres qui leur ont été donnés, avec pour conséquences quelques morts. L'Armée rouge fait de nombreux prisonniers; elle n'était pas préparée à un tel afflux, ce qui facilite l'évasion de beaucoup d'entre eux. Des milliers de soldats polonais, réussissent à se soutraire à leurs occupants, via la Roumanie, et à gagner la France où se reforme une armée polonaise sous les ordres du général Sikorski. Les autres connaissent les stalags allemands et les camps soviétiques improvisés; en URSS les conditions sont particulièrement dures et les officiers ainsi que les membres de l'intelligencia font l'objet d'une surveillance particulière. De nombreux officiers polonais, suspects d'anticommunisme, sont massacrés à Katyn, et aussi sans doute ailleurs, notamment noyés dans la mer Blanche. On parle de plus de 15 000 morts mais en fait seuls 2 730 corps auraient été identifiés avec certitude, parmi les 4 143 que contenait la fosse de Katyn. Ces cadavres correspondraient aux prisonniers du camp de Kozielsk. La plupart auraient été tués avec des armes allemandes. A contrario, l'occupation de l'est polonais par l'Armée rouge sauve les Juifs déplacés vers l'orient de l'Union soviétique. La zone soviétique est convertie au communisme, ce qui entraîne rapidement des difficultés économiques. 

Des chercheurs du contre-espionnage polonais étaient parvenus à percer le code de chiffrage d'Enigma, la machine dont se servaient les militaires allemands pour communiquer entre eux. Malheureusement, l'envahisseur modifia son système juste avant l'entrée en guerre et l'armée polonaise ne fut plus en mesure de décrypter correctement et rapidement les messages de leurs adversaires. Les chercheurs fuirent d'abord en France, puis en Angleterre, où ils poursuivirent leurs travaux au bénéfice des alliés occidentaux. 

La guerre est donc là, mais, aussi bien en Grande-Bretagne qu'en France, des hommes politiques, membres éminents de leur gouvernement, croient encore qu'un accomodement est possible avec l'Allemagne nazie. Ce qu'ils ignorent sans doute, c'est que, dès l'automne 1939, Hitler veut déclencher rapidement la guerre à l'Ouest; s'il ne le fait pas, c'est que ses généraux l'en dissuadent en lui affirmant que l'armée allemande n'est pas encore prête; d'après le général Warlimont, qui travaillait à l'état-major du Führer auprès du général Jodl, Hitler aurait repoussé treize fois l'ordre de lancer l'offensive (Historia - Deuxième Guerre Mondiale - 1967). 

La France, qui a reçu des assurances de neutralité de Franco et de Mussolini, se pense protégée au Sud. L'Italie continue d'ailleurs à lui livrer du matériel de guerre, notamment des avions.  

Le 4 novembre, les lois sur la neutralité américaines (Neutrality Act) de 1935 et 1937 sont abrogées et une nouvelle loi est adoptée qui permet le commerce des armes avec les nations belligérantes sur la base du Cash and Carry. 

A l'automne 1939, les Pays baltes passent dans l'orbite soviétique. 

Octobre 1939 - 10 mai 1940 : La drôle de guerre et la guerre russo-finlandaise 

Le 1er octobre 1939, Churchill approuve le pacte de non agression germano-soviétique dans un discours; il reconnaît que Staline n'avait pas d'autre choix pour protéger son pays; il se félicite même de l'invasion de l'est de la Pologne par l'Armée rouge, car cela porte un coup d'arrêt à l'expansion germanique de ce côté. Chamberlain lui-même, plus discrètement, dans une lettre à sa soeur, admet le bien fondé de la politique soviétique. Churchill est viscéralement anticommuniste, mais il est est aussi persuadé que le nazisme ne peut conduire qu'à une catastrophe; de plus, il est profondément attaché aux racines judaïques de la civilisation occidentale et se montre favorable à la création d'un État juif en Palestine; l'antisémitisme nazi le révulse. Au cours de l'année, Churchill est mis au courant des activités des civils allemands antinazis par Goerdeler et des militaires par Schlabrendorff qui l'a même rencontré. Il les encourage mais cela n'ira pas plus loin. Les négociations entre les résistants allemands et les Occidentaux ne résisteront pas à l'attaque allemande sur la France.  

Le 5 octobre, les Finlandais sont invités à se rendre à Moscou pour reprendre les entretiens relatifs aux rectifications de frontières. 

Le 6 novembre, Hitler, fidèle à son habitude de se montrer cordial, après chacun de ses coups tordus, assure la Hollande et la Belgique de son amitié. Cette déclaration suffit pour maintenir ces deux pays dans leur politique de neutralité. Ils y resteront jusqu'à ce qu'il soit trop tard, malgré les informations menaçantes qui vont se multiplier, et seront les deux prochaines victimes. 

Le 12 octobre, Staline précise ses revendications à la Finlande.   

Le 30 novembre, les discussions n'aboutissant pas, l'Union soviétique entre en guerre contre la Finlande, en prenant pour prétexte un bombardement dont on pense qu'elle l'a elle-même effectué. L'Union soviétique est exclue de la Société des Nations en violation des règlements de cet organisme, la sanction n'ayant pas obtenu la majorité; la SDN n'aura désormais plus aucune utilité et sera dissoute en 1946. Se souvenant de la révolution communiste finlandaise de 1917, Staline crée un gouvernement communiste finlandais en exil sans doute avec l'espoir de l'imposer à tout le pays. Mais, la résistance finlandaise se montre plus coriace que prévu. Les deux pays éprouvent des pertes sensibles et certains observateurs, dont Hitler, se mettent à douter des capacités militaires de l'Armée rouge.  

1940: au début de l'année, l'avantage revient à l'Armée rouge sur le front finlandais. Les promesses d'aide franco-britanniques, d'ailleurs insuffisantes, sont illusoires car la Norvège et de la Suède, deux pays neutres, s'y opposent malgré la sympathie que leur inspire leur voisine du Nord. La Finlande reprend alors des négociations avec l'URSS, par le truchement de la Suède, Staline rejetant toute médiation allemande. Le 29 janvier, le dirigeant soviétique abandonne le pseudo gouvernement finlandais communiste créé quelques mois plus tôt. Les négociations sont ardues mais finissent par aboutir. La frontière est éloignée de Leningrad, où sont fabriqués notamment les chars alors les plus puissants du monde, les KV, des mastodondes qui se sont avérés particulièremnt efficaces pour percer les défenses finlandaises de la ligne Mannherheim. L'Union soviétique a gagné par la force Viborg et l'isthme de Carélie, qu'elle n'avait pas pu obtenir par la négociation. D'autres dispositions visent également à protéger Mourmansk. 

En URSS, les lopins de terre cultivés librement ne représentent que 3% des terres mais produisent 25% des récoltes, plus de 50% des fruits et légumes et 72% de la viande et du lait! 

Le 4 février, Iejov, artisan de la grande terreur, est exécuté et un certain nombre de victimes des purges sont réhabilitées; des chefs militaires condamnés sont rappelés des camps pour reprendre du service (Rokossovski, par exemple). 

Staline sait qu'une guerre avec l'Allemagne interviendra tôt ou tard, mais il espère que le pacte de non agression retardera suffisamment l'échéance pour que son pays soit prêt à y faire face avec succès. En attendant, il évite soigneusement de donner le moindre prétexte à Hitler et fournit à ce dernier une aide matérielle appréciable (minerai de fer, carburant, céréales).  

Le 10 janvier 1940, un avion allemand, avec des officiers à son bord, s'égare au-dessus de la Belgique et se voit contraint d'atterrir à Malines. Ses occupants sont porteurs de documents sur le plan d'attaque de la Belgique par l'Allemagne. Sans hésiter, le chef d'état-major général belge, le général Vandenbergen, prend des mesures pour faciliter l'entrée des forces anglo-françaises en Belgique. Les armées des alliés ne bougent pas et le général est limogé par son gouvernement! 

Examinons maintenant la politique diplomatique et militaire de la France et de l'Angleterre qui ont abouti à cette situation. Ces deux pays viennent d'entrer en guerre contre l'Allemagne pour aider un pays non démocratique situé à l'autre bout de l'Europe et qui a participé au dépeçage de la Tchécoslovaquie, même si ce n'est que modestement. Les traités les y obligeaint, mais d'autres traités, et surtout leur intérêt, les obligeaient également à protéger la Tchécoslovaquie démocratique. Cette dernière possédait en effet avant Munich une capacité défensive non négligeable et nombre de chars qui déferleront en 1940 à travers la France seront d'origine tchècoslovaque! Quelle stratégie militaire les alliés ont-ils adoptée pour sauver la Pologne d'une invasion allemande? Ils pouvaient tenter d'envahir la rive gauche du Rhin et la Rhénanie, pour détruire une partie du potentiel militaire de l'Allemagne, alors qu'ils disposaient d'une supériorité numérique écrasante, tant que le gros de l'armée allemande se battait en Pologne, mais ce n'était pas dans leurs intentions! L'armée française s'est enterrée dans la Ligne Maginot et la Grande-Bretagne compte sur un blocus sévère et long pour contraindre l'Allemagne à résipiscence; cette seconde puissance, n'a d'ailleurs pas d'autre choix : sa marine est certes la meilleure du monde, mais elle ne peut rien pour empêcher l'invasion de la Pologne, son armée de terre est insuffisante, comme son aviation, qui ne sera renforcée que sous l'impulsion de Churchill, et le rayon d'action des appareils de l'époque exclut leur emploi à une distance aussi grande. En attendant, la Pologne aura cessé d'exister! En réalité, Français et Anglais se sont engagés dans une guerre qu'ils ne voulaient pas et l'incohérence entre leur diplomatie et leur stratégie militaire n'a jamais été aussi patente. 

Il y a plus grave, les alliés ne poursuivent pas les mêmes buts. En France, le pacte germano-soviétique a été mal accueilli; la propagande anticommuniste bat son plein et les communistes sont traités en ennemis; la presse communiste est interdite et le PC dissout entre dans la clandestinité. Le gouvernement envisage une action contre l'Union soviétique considérée comme l'alliée de l'Allemagne nazie (ce que dément explicitement le pacte de non-agression). On envisage d'attaquer l'URSS par le sud, à partir du Moyen Orient, et par le nord, pour aller aider la Finlande. Mais, pour atteindre l'URSS, il faut passer à travers la Turquie au sud, et à travers la Norvège et la Suède, jalouses de conserver leur neutralité, au nord! Des plans militaires sont arrêtés. Mais les Anglais ne sont pas d'accord et, sans les rejeter explicitement, ils font tout ce qu'ils peuvent pour en retarder l'application. Londres ne veut pas de guerre avec l'Union soviétique pour de multiples raisons. D'abord parce que son opinion publique n'est pas aussi montée contre l'URSS que l'opinion française; l'action de Maïski n'a probablement pas été complètement vaine. Ensuite parce que les Anglais, qui ont sans doute lu Mein Kampf, pensent avec raison que, tôt ou tard, l'Allemagne nazie va se jeter sur l'URSS pour accomplir le programme d'Hitler (Charles de Gaulle pense à peu près la même chose); alors l'URSS pourra jouer un rôle très utile en Europe centrale aux côtés des Slaves du Sud pour priver l'Allemagne des ressources de cette région, notamment le pétrole roumain. Aussi parce qu'une guerre avec l'URSS menacerait l'empire des Indes travaillé par le nationalisme. Les Anglais, très au fait de ce qui se passe à Moscou, savent que l'URSS ne veut pas nécessairement conquérir la Finlande, mais surtout dégager Leningrad; ils considèrent que, les troupes soviétiques s'étant arrêtées à peu près sur la Ligne Curzon en Pologne, on peut considérer qu'elles n'ont pas envahi réellement ce pays, mais qu'elles ont simplement effacé les conséquences du traité de Riga, et que l'on peut même supposer qu'elles ont agi ainsi dans le souci de protéger des minorités persécutées par les nazis (on pense évidemment aux Juifs); on ne connaîtra que beaucoup plus tard, et d'abord par la propagande allemande, le sort des officiers polonais massacrés à Katyn.  

Les pourparlers entre alliés traînent assez longtemps pour que la guerre russo-finlandaise prenne fin (le 13 mars 1940) et que l'équipée nordique se réduise à un débarquement en Norvège pour couper la route du fer suédois à l'Allemagne, mais cette dernière aura pris les devants en envahissant la Norvège, le 9 avril 1940. Quant à une attaque de l'URSS par le sud, via la Turquie, l'invasion de la Hollande, de la Belgique, et de la France, à partir du 10 mai 1940, et la rapide défaite des alliés en juin, montreront à quel point elle était réaliste. 

Dernier point, que ce serait-il passé si la Russie n'avait pas signé le pacte de non agression? Hitler aurait-il renoncé à envahir la Pologne? Pourquoi aurait-il abandonné ses projets après avoir violé tant de fois les traités, dénoncé unilatéralement les pactes et mis la main sur la Tchécoslovaquie sans riposte des démocraties? Il voulait la guerre, et certes il pouvait craindre que ses adversaires occidentaux n'acceptent une fois de plus le fait accompli, mais il lui restait alors toujours la possibilité de s'attaquer lui-même, ce qu'il fit d'ailleurs en Pologne, pour masquer devant le monde son agression en la faisant passer pour une riposte. Quant à Staline, il était fondé à penser que les Anglais et les Français s'inclineraient une fois de plus et qu'il risquait alors de se retrouver seul face à son pire ennemi; le pacte lui offrait un répit, il en a saisi l'occasion; ceux qui se sont montrés si accommodants avec Hitler peuvent-ils décemment le lui reprocher? On peut supposer que le maître du Kremlin espérait que la guerre à l'Ouest durerait plus longtemps et que le vainqueur, quel qu'il soit, sortirait trop affaibli du conflit pour oser affronter une Armée rouge intacte et dotée d'un imposant matériel militaire tout juste sorti des usines. 

On continue en Occident de reprocher à l'URSS le Pacte germano-soviétique en oubliant que ce pays ne fut pas le seul à tenter de composer avec l'Allemagne nazie, ainsi que le souligna Molotov. La France elle-même ne signa-t-elle pas un pacte de non agression avec l'Allemagne nazie à la fin de l'année 1938, juste avant l'invasion de ce qui restait de la Tchécoslovaquie? Certains neutres, la Suède et la Suisse, par exemple, n'entretinrent-ils pas des relations normales avec Berlin pendant toute la durée de la guerre? Quant à Roosevelt, s'il voulut faire des États-Unis l'arsenal des démocraties dès 1940, il se heurtait à une opinion américaine neutraliste qui refusait de se laisser entraîner dans un nouveau conflit européen; les investissements américains en Allemagne avaient largement contribué au réarmement allemand et ils restaient encore importants en 1941; après les victoires allemandes de 1940, les investissements privés américains, dans une Allemagne qui semblait alors présenter un bon risque, augmentèrent même significativement; du pétrole américain continuait à parvenir en Allemagne par des voies détournées; certes, la majorité de la population américaine penchait plutôt pour l'alliance franco-britannique, mais d'influentes personnalités se montraient ouvertement pro nazies (l'aviateur Lindbergh, l'industriel antisémite Ford...), et les Juifs américains étaient peu conscients des menaces qui pesaient sur leurs correligionnaires européens. Imaginons que les USA aient rejoint dès 1939 le camp des alliés, on peut penser que cela aurait amené Hitler à réfléchir! Staline dira un jour à un émissaire américain qu'il suffirait que les États-Unis s'engagent dans la guerre contre Hitler pour qu'elle soit gagnée sans tirer un coup de fusil; cela était sans doute exagéré, mais pas complètement infondé. On peut déplorer l'attitude américaine, mais on serait mal venu de s'en étonner. L'isolationnisme était une tradition de la politique américaine depuis les pères fondateurs; dans son message d'adieu, Washington n'a-t-il pas écrit : "La grande règle vis-à-vis des nations étrangères est, en étendant nos relations commerciales, de n'avoir avec elles qu'aussi peu de liens politiques qu'il est possible.... L'Europe a toute une série d'intérêts de premier plan qui ne nous concernent pas ou qui ne nous touchent que de très loin.... Notre véritable politique doit être d'éviter des alliances permanentes avec quelque partie que ce soit du monde étranger" et  Monroe n'a-t-il pas fermé le continent américain à toute tentative de colonisation et d'ingérence européenne, avec en contrepartie, l'assurance de la non intrusion des Américains en Europe. Après la guerre de 1914-1918, et la déception qu'entraîna le traité de Versailles dans le camp américain, il était difficile d'attendre de la part des États-Unis une position plus affirmée. Bien sûr, l'acte déclencheur de l'invasion de la Pologne est bien le Pacte de non agression, mais celui-ci s'inscrit dans la suite logique des encouragements successifs reçus par la politique nazie de la part des pays occidentaux qui auraient pu et dû tenir tête, alors qu'il en était encore temps, au lieu de toujours tergiverser ou céder. Dans la partie de poker menteur diplomatique qui se déroule de 1933 à 1939, même un pays comme la Pologne, qui sera la première des futures victimes, n'a pas toujours tenu, on l'a vu, une conduite irréprochable! 

Le 17 mars 1940, Hitler nomme ministre des Armements et des Munitions Fritz Todt, constructeur des autoroutes et de la ligne Siegfried, pendant allemand de la ligne Maginot. 

Le 21 mars, Paul Reynaud succède à Daladier, comme Président du Conseil des ministres français. Plus énergique que son prédécesseur, il semble plus apte à faire face à une guerre active. 

10 mai - 22 juin 1940 : La Bataille de France 

Le 10 mai 1940, alors que l'armée allemande prend l'offensive à l'Ouest et ose affronter la première armée du monde, celle de la France, selon les experts, Winston Churchill, opposé aux accords de Munich, succède comme Premier ministre de Grande-Bretagne à Chamberlain, le pusillanime et naïf homme de ces accords. Un gouvernement d'union nationale, comprenant des libéraux et des travaillistes, en plus des conservateurs, majoritaires à la chambres des Communes, est formé à Londres. Un Comité de guerre restreint est constitué. Le 13 mai, devant la Chambre des communes le nouveau Premier ministre  prend ouvertement position pour une guerre jusqu'à la victoire finale en ne promettant au peuple anglais que du sang, de la sueur et des larmes. Mais, au fur et à mesure que les affaires tournent mal pour les alliés sur le continent, il subit de fortes pressions de la part de lord Halifax, chef du parti conservateur et membre du Comité de guerre, un aristocrate qui éprouve de la sympathie pour le régime nazi, afin d'approcher Hitler, par le biais de Mussolini, pour négocier une paix de compromis. Chamberlain soutient cette approche, rejetée par Churchill, tout en tentant de concilier les points de vue des deux antagonistes. Au sein du Comité de guerre, le Premier ministre ne peut guère compter que sur ses adversaires politiques du parti travailliste. Les jours passent, de déboires en catastrophes, et les troupes britanniques en sont bientôt réduites à se réfugier à Dunkerque pour tenter de regagner l'Angleterre. Combien y parviendront? Beaucoup d'entre eux, avec aussi des Français et 20 000 Polonais de l'armée de Sikorski, sans leur matériel. Mais nul ne le sait encore et Halifax accentue la pression sur Churchill en menaçant de démissionner. Le Premier ministre est saisi par le doute; avec les militaires, il recense les forces réduites sur lesquelles le Royaume uni peut encore compter; à court terme, il n'attend pas grand chose des États-Unis dont il dit qu'ils prennent toujours le bon chemin mais après avoir essayé tous les autres! Il prévoit qu'une fois la France vaincue, Hitler se jettera sur l'URSS et que, si celle-ci succombe, il trouvera ensuite un prétexte pour détruire la Grande-Bretagne. Malgré son anticommunisme, Churchill comprend qu'il n'a pas d'autre choix que de poursuivre le combat en espérant que l'Union soviétique entrera bientôt à son tour dans l'arène. Il se ressaisit donc et décide de passer au-dessus du cabinet de guerre en s'adressant, le 28 mai, à l'ensemble du gouvernement en un discours mémorable où il ne voit pour son pays qu'une alternative : la victoire ou la mort dans l'honneur. Cet éloquent plaidoyer pour une guerre jusqu'au bout est longuement applaudi par les membres du gouvernement debout. La politique de Churchill a triomphé et l'Angleterre poursuivra la guerre jusqu'à la destruction du régime nazi. 

En France, le 18 mai, le maréchal Pétain, le vainqueur  de Verdun, entre au gouvernement. 

Le 20 mai, devant la gravité de la situation, le général Gamelin cède la place au général Weygand à la tête de l'armée française. Weygand obtient des succès grâce à sa stratégie de défense en "hérissons", des nids de résistance fortement armés et chargés de résister jusqu'au bout. De nombreux chars allemands sont détruits. Mais les armées alliés, après le rembarquement miraculeux des Anglais et d'une partie des Français à Dunkerque, n'ont plus les capacités de songer à l'offensive.  La partie paraît donc désespérée. 

En début juin, Sir Stafford Cripps, partisan d'une alliance avec l'URSS, est nommé ambassadeur de Grande-Bretagne à Moscou. Une perche est tendue.  

Le 6 juin, Reynaud fait entrer Charles de Gaulle, qu'il connaît depuis les années 1930, au gouvernement, après l'avoir promu général de brigade à titre provisoire le 25 mai. Ce général de fraîche date est connu comme partisan de la guerre des chars; il vient de s'illustrer lors d'une contre offensive, qui a sérieusement menacé les blindés allemands de Guderian, à la tête d'une division cuirassée. 

Le 10 juin, Mussolini déclare la guerre à la France : le Duce, prudent jusqu'à présent, parce que conscient des faiblesses de son armée, est maintenant jaloux du Führer et se rue à la curée! Mal lui en prend, il va offrir dans les Alpes à l'armée française sa seule victoire au cours de la Bataille de France! Compte tenu de la situation militaire, la modération du roi n'a plus aucun poids politique; ce serait même une sorte de trahison : en regagnant le camp des vainqueurs à temps, l'Italie peut espérer d'importants gains territoriaux (Savoie, Nice, Tunisie). Mais les alliances ne sont que des expédients transitoires et Louis XIV avait déjà remarqué que la maison de Savoie terminait rarement une guerre dans le camp où elle l'avait commencée! Elle en donnera une fois de plus la preuve trois ans plus tard. 

Le même jour, le gouvernement quitte Paris pour Tours, sur le chemin de Bordeaux. Il apparaît que la situation militaire n'est plus tenable. Deux solutions sont débattues : partir de l'autre côté de la Méditerranée et poursuivre la lutte avec la flotte qui est presque intacte, ou entrer en contact avec l'ennemi pour traiter de la cessation des hostilités. Le gouvernement est divisé. Reynaud, suivi par de Gaulle, est favorable à la poursuite de la lutte. Il sollicite l'aide de Washington. Le maréchal Pétain et Weygand optent pour la résignation. Une atmosphère de complot et d'intrigues, sur fond de rumeurs, se développe, auquel Pierre Laval n'est pas étranger. Le bruit court le 13 juin que le PC a pris le pouvoir à Paris et que Thorez est à l'Élysée, ce qui est faux (en fait, Thorez est à Moscou!), mais rappelle le souvenir de la commune de Paris aux gens de droite. Le 14 juin le gouvernement est à Bordeaux. Les discussions sont âpres entre les partisans de la poursuite de la guerre et leurs opposants où commencent à se profiler les futurs collaborateurs, pacifistes, défaitistes, voire opportunistes, ces derniers voyant dans la défaite une occasion de "régénérer" le pays à leur façon, proche de celle de Franco ou de Mussolini. De Gaulle est envoyé à Londres pour obtenir de la marine britannique les moyens de transport nécessaires pour transporter en Afrique du Nord le plus de troupes et de matériel possible. Le 15 juin, Paul Reynaud propose à Weygand de capituler avec l'armée de terre métropolitaine, tandis que le gouvernement irait en Afrique pour poursuivre la lutte avec la flotte, l'aviation et ce que l'on pourrait retirer de la métropole. Weygand refuse avec indignation; il ne veut pas que tout l'opprobre de la défaite tombe sur l'armée et que le gouvernement s'en sorte intact! Camille Chautemps suggère de demander à Hitler ses conditions de cessation des hostilités afin de prouver que l'on ne peut rien attendre de lui. Georges Mandel met en garde contre cette idée qui risque de faire perdre du temps et d'éliminer toute possibilité de résister. Le 16 juin, Pétain lit une lettre de démission et ajoute qu'il faut en finir. Reynaud reçoit la réponse de Roosevelt; le Président des USA est disposé à fournir toute l'aide en armes et en matériel que la  France demandera, mais il ne peut pas entrer en guerre sans l'accord du Congrès. C'est alors qu'arrive de Londres une nouvelle qui surprend tout le monde : Churchill propose que les deux pays n'en fassent qu'un pendant toute la durée de la guerre. Un fois remis de leur surprise, les défaitistes s'opposent avec fougue à cette proposition en arguant du fait que la France ne serait plus qu'une colonie britannique et que la perfide Albion ne cherche par ce biais qu'à mettre la main sur l'Empire français. A la fin de la journée, une majorité se dessine en faveur de la proposition Chautemps. Paul Reynaud démissionne et suggère au Président de la République, Albert Lebrun, de choisir Pétain, qui a déjà dans sa poche un cabinet de rechange, pour le remplacer; le général Weygand y est ministre de la Défense nationale. En fin de journée, un message est envoyé, via Madrid, à Hitler et un autre à Mussolini, via le Vatican, pour connaître leurs conditions de paix.  

Hitler ne répond pas par des conditions de paix, qui auraient été inacceptables, mais par des conditions d'armistice qu'il formule aussi conciliantes que possible. Quand sera venu le temps de la paix, il envisage de démembrer la France (rattachement du Nord aux Flandres, autonomie de la Bretagne, création d'un État bourguignon, agrandissement de l'Alsace-Lorraine redevenue allemande). Pour le moment, il veut à tout prix terminer les hostilités avec une France dont le gouvernement restera en métropole avec sa marine de guerre. Il rêve même de s'entendre avec le maréchal Pétain pour l'amener à entrer en guerre contre l'Angleterre si celle-ci s'obstine, puis contre l'Union soviétique, par affinité idéologique. Mais, après la soumission de la France, Hitler, qui admire l'Empire britannique et qui espère amener les Anglo-Saxons dans son camp, compte tenu de leurs origines germaniques, pense que Londres ne tardera pas à son tour à baisser les bras. Les termes de l'armistice étant acceptables, il sont acceptés le 22 juin et signés le 25. La France est coupée en quatre, deux zones au Nord et au Nord-Est sous administration directe de l'Allemagne, une zone occupée au nord de la Loire et sur le littoral atlantique, et enfin une zone libre ailleurs; une ligne de démarcation sépare zone occupée et  zone libre, mais ces deux zones restent en droit, sinon en fait, sous l'autorité du gouvernement français qui s'installe à Vichy, en zone libre; la France conserve sa flotte et ses colonies. Va-t-elle sortir de la guerre? Pas tout à fait. De Gaulle est revenu en France. Devant la tournure prise par les événements, il retourne à Londres, d'où, le 18 juin, il lance son célèbre appel à poursuivre la lutte dans lequel il déclare qu'une bataille a été perdue mais que la guerre peut-être gagnée par l'intervention d'autres forces qui n'ont pas encore donné (il pense évidemment aux États-Unis et à l'URSS). La France restera donc dans la guerre, mais, dans un premier temps, avec des moyens très limités. Sa participation ne deviendra conséquente qu'avec le ralliement de l'Empire à la cause gaulliste, mais cela n'ira pas tout seul, ni parfois sans friction avec les alliés. En attendant, la force principale qui reste aux côtés de la Grande-Bretagne est constituée par l'armée polonaise en exil. L'armistice avec Mussolini est signée le 24 juin; le 18 juin, le Duce a rencontré Hitler à Munich et il a été contraint de se plier à la politique conciliante du Führer envers la France en abandonnant des revendications territoriales disproportionnées par rapport au rôle de son pays dans la victoire; il devra se contenter d'une petite zone d'occupation en métropole; la frustration qu'il en éprouve explique probablement en grande partie son comportement futur.  

La cessation des hostilités par la  France entraîne des conséquences importantes pour l'Angleterre; la Méditerranée occidentale, dont la défense était confiée à la marine française tombe sous le pouvoir de l'Axe germano-italien ce qui oblige la marine britannique à se redéployer; le littoral européen est occupé par l'Allemagne de la Norvège à l'Espagne, ce qui met les îles britanniques à la portée des avions allemands et les convois qui les ravitaillent à la merci des sous-marins et des cuirassiers de poche germaniques, plus rapides et mieux armés, que les lourds navires britanniques; les tonnages coulés sont impressionnants avant que les Anglais ne trouvent  une parade efficace. Grâce à la clause Cash and Carry, les États-Unis vendent à la Grande-Bretagne tout ce dont elle a besoin, mais encore faut-il pouvoir l'acheminer jusqu'en Europe et la flotte anglaise ne dispose pas des moyens d'escorte capables de protéger les convois d'un bout à l'autre du trajet. Churchill a déjà demandé aux États-Unis le prêt de 40 à 50 destroyers pour protéger son pays de l'invasion qui le menace. Mais le Congrès s'y est opposé. Le gouvernement américain trouve une astuce pour tourner la difficulté en proposant d'échanger les navires contre des bases américaines en territoires sous juridiction anglaise pour renforcer la défense des États-Unis. L'hostilité du Congrès est ainsi surmontée. D'autre part, depuis le coup de poignard dans le dos italien et la défaite de la France, l'opinion publique américaine est en train d'évoluer et Roosevelt, qui est en passe d'être réélu pour la troisième fois, un record, pense déjà à un débarquement en Afrique du Nord. 

La rapide défaite des alliés en France, peut laisser penser que l'armée allemande disposait d'un matériel moderne plus important et plus efficace que celui des alliés. L'importance des chars et des avions a souvent été mise en exergue. Mais cette opinion doit être plus que nuancée. L'armée allemande était loin d'être aussi mécanisée qu'on pourrait le supposer. Pendant toute la durée du conflit, elle continuera à employer largement la traction animale, voir la traction humaine, pour transporter jusqu'au front, sur d'importantes distances, les énormes approvisionnements indispensables, surtout en Russie. Les chars et les avions alliés, en qualité, comme en quantité, auraient pu rivaliser avec ceux du 3ème Reich, s'ils avaient été mieux utilisés. Mais deux conceptions de leur emploi s'opposaient; les Allemands disposaient d'unités mécanisés (chars accompagnés d'infanterie motorisée), étroitement coordonnées avec l'aviation, pour enfoncer le front de l'adversaire et progresser rapidement sur ses arrières et le désorganiser; les alliés, axés sur la défensive, dont la ligne maginot était le symbole, utilisaient les chars en grande partie de manière dispersée, en appoint de l'infanterie, et sans coordination suffisante entre les blindés et l'aviation. C'est cette différence d'approche, héritée du côté allié de l'expérience de la guerre de 1914-1918, qui explique la rapidité de l'effondrement anglo-français plus qu'un sous-armement largement mythique qui alimentera la polémique politique sous le régime de Vichy. Le général de Gaulle, en France, avait prôné la création d'unités mécanisées, mais il n'avait pas été écouté! 

En Asie, la défaite de la France coupe le ravitaillement de la Chine via l'Indochine. En juin, le Japon, profitant de la défaite française en Europe, menace l'Indochine française. Le 16 juin, le général Catroux riposte en interrompant les livraisons de pétrole à la Chine sous contrôle japonais.  Les Chinois ne disposent plus, comme liaison terrestre, que de la route de Birmanie. Le 18 juillet 1940, l'Angleterre, qui doit faire face seule à l'Allemagne nazie, ferme, à la demande de Tokyo, cette voie d'accès de la Chine pour s'approvisionner de l'extérieur. Roosevelt intervient pour qu'elle soit rouverte. Ce sera le cas le 18 octobre 1940, après la victoire de l'aviation britannique sur l'aviation allemande pendant la bataille d'Angleterre. Mais l'invasion de la Birmanie par les Japonais la fermera à nouveau.  

Juin - juillet 1940 : Position du PCF face à l'armistice 

Le 17 juin 1940,  Charles Tillon, chargé de réorganiser le parti communiste dans le Sud-Ouest, lance un appel à la résistance contre "le fascisme hitlérien" à Bordeaux.  

Le 22 juin 1940, le Komintern (Dimitrov et Thorez) adresse un télégramme à Fried. Ce dernier, qui est à Bruxelles, est supposé être en contact avec ce qui reste des dirigeants communistes français. Depuis la signature du Pacte de non agression germano-soviétique, le PCF, dissout, se trouve dans la clandestinité, abandonné par nombre de ses militants hostiles au pacte, privé de sa presse, affaibli par des arrestations, et complètement désorganisé. Avant même l'envoi des directives du Komintern, quelques dirigeants du Parti ont pris contact avec les autorités d'occupation pour obtenir l'autorisation de faire reparaître l'Humanité. Ils l'obtiendront dans un premier temps pour la reperdre aussitôt. Ils reviendront à la charge en compromettant maladroitement le PCF qui sera ensuite suspecté de collaboration avec les nazis et d'antisémitisme.  

Lu comme un texte écrit dans le cadre de la doctrine communiste prônant l'internationalisme prolétarien, et dans le contexte d'un retour à la stratégie "classe contre classe", le télégramme du Komintern ne comporte rien d'extraordinaire, si ce n'est une certaine naïveté. Mais lu sous un autre jour, il peut donner prise à des interprétations bien différentes. Les mots changent de sens en passant d'un filtre idéologique à un autre; la fraternisation des soldats belligérants en 1917 est une trahison pour un nationaliste et un acte d'héroïsme révolutionnaire pour un marxiste! Il faut se reporter dans le contexte de l'époque. Il était sans doute trop tôt pour que le PCF renonce à l'internationalisme prolétarien, une des bases du marxisme, alors que les dirigeants du prolétariat allemand, communistes et socialistes, croupissaient dans des camps de concentration dans leur pays et, qu'en France, ceux qui s'y étaient réfugiés avaient été arrêtés et étaient sur le point d'être livrés à Hitler! La tentative du PCF de rentrer dans la légalité n'est pas en soi condamnable; mais les auteurs de cette initiative auraient pu se dispenser de flatter les nazis dans le sens du poil en utilisant des arguments tels que les origines juives d'un ministre républicain, Mandel, qui tombera plus tard sous les balles de la Gestapo.  

Le 10 juillet, le jour même où Pétain obtient les pleins pouvoirs à Vichy, de nouvelles consignes de MauriceThorez et Jacques Duclos désavouent les contacts pris avec les autorités d'occupation qui sont de nature à discréditer le Parti et lancent un appel au peuple de France : "Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves... La France ne deviendra pas une sorte de pays colonisé; la France au passé si glorieux ne s'agenouillera pas devant une équipe de valets prêts à toutes les besognes..." Cette mise au point désamorce la crise au sein du PCF clandestin, mais elle ne convainc pas les anticommunistes. Cependant, les arrestations de communistes se poursuivent en zone libre comme en zone occupée, après comme avant la tentative avortée de ramener le PCF dans la légalité, et cette répression ne semble guère compatible avec l'existence d'une collusion entre le PCF et l'occupant nazi, mais elle ne dédouane pas totalement les auteurs de la tentative de légalisation dans la mesure où il est évidemment impossible de savoir ce qui se serait passé si elle avait réussi. Il s'agit donc d'une affaire complexe sur laquelle toute la lumière n'a pas été faite et ne le sera sans doute jamais.  

Quoi qu'il en soit, à cette époque, la mouvance communiste en France est divisée en deux tendances, une tendance légaliste qui espère pouvoir militer dans l'État français vichyste comme sous la Troisième République, ce qui relève de l'illusion, et une tendance antifasciste qui n'accepte aucune compromission, ni avec l'occupant ni avec le régime de Vichy. Grosso modo, la première tendance comporte surtout des dirigeants et la seconde beaucoup de militants. 

Le 25 juin, deux émissaires anglais, Lord Gort et M. Duff Cooper, atterrissent au Maroc. Ils viennent inciter le général Noguès à poursuivre le combat dans l'empire sous les ordres d'un gouvernement français qui pourrait être formé avec les politiciens hostiles à l'armistice qui sont partis de France sur le paquebot Massilia. Malheureusement, ils n'ont pas grand chose de concret à proposer. Le général Noguès hésite; les militaires français d'Afrique, qui n'ont pas connu la défaite, souhaiteraient reprendre la lutte. Mais, compte tenu des rapports militaires, Noguès, qui redoute la perte de l'Afrique du Nord, suite à une invasion italo-allemande, renonce. Cependant tout est mis en oeuvre pour dissimuler autant de produits stratégiques et de matériel militaire que possible, jusque dans les grottes des montagnes; les effectifs des unités sont minorés par rapport à la réalité, on déguise des militaires en civils, et des documents sont même établis pour effectuer une mobilisation rapide dès la reprise des hostilités. Cet énorme travail est réalisé avant l'arrivée de la commission d'armistice qui s'y laissera prendre; il s'avèrera très utile deux ans plus tard. 

En mai et juin 1940, selon des historiens français et allemands, plusieurs milliers de soldats africains incorporés dans les troupes françaises ont été massacrés par la Wehrmacht, en Picardie, en Bourgogne et en région lyonnaise, entre 1 500 et 3 000 selon le chercheur allemand Raffael Scheck (Une saison noire. Les massacres de tirailleurs sénégalais. Mai-juin 1940). Au bois d'Eraine, dans l'Oise, un officier leur aurait reproché l'usage du coupe-coupe; à Châtillon-sur-Seine (Bourgogne), le motif des exécutions aurait été la morsure d'un officier SS par un soldat noir; à Chasselay sur Saône (Rhône), où les combats furent rudes, le 18 juin, après une chasse à l'homme, 188 Africains, 6 Nord-Africains, un Russe et un Albanais sont tués, les corps sont aspergés d'essence et brûlés; d'autres prisonniers sont exhibés comme des trophées, attachés à l'avant des chars! Ces actes sont évidemment inspirés par l'idéologie raciste d'Hitler; Guderian invite ses troupes à se montrer sans pitié envers les soldats coloniaux qui ont bestialement mutilé des blessés allemands; les souvenirs du nettoyage des tranchés en 14-18 sont encore présents, ainsi que l'occupation, mal vécue par la population, de la Rhénanie à laquelle des Africains participèrent. Une active propagande raciste dénonce la Honte noire, c'est-à-dire la présence d'occupants africains sur le sol allemand considérée comme une souillure. Une carte postale allemande des années 1920, qui représente un soldat africain aux allures de bolchevik à côté d'un soldat tchèque non moins caricaturé placés au-dessus d'une banderole tricolore frappée de la devise Brutalité, Bestialité, Égalité, est particulièrement illustrative de cet état d'esprit (source : Wikipédia)! 
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Le racisme n'explique pourtant pas totalement les massacres perpétrés contre des prisonniers sans défense. Plusieurs soldats britanniques et français métropolitains en furent aussi les victimes. C'est ainsi, pour ne citer que cet exemple, que, le 27 mai 1940, au hameau du Paradis, dans la commune française de Lestrem (Pas-de-Calais), des soldats de la 14ème compagnie de la division SS Totenkopf, sous le commandement du Hauptsturmführer Fritz Knöchlein, tuèrent 97 prisonniers anglais capturés au moment ils retraitaient vers Dunkerque. Il ne faut pas croire que la SS eut l'apanage de ces crimes de guerre; comme on l'a déjà dit, la Wehrmacht en prit aussi sa part. Ils préfigurent ceux qui seront commis à partir de l'année suivante en URSS sur une plus grande échelle.   

Après la défaite de la France, Molotov félicite Hitler pour ses succès à l'Ouest; mais il ne s'agit là que de pur langage diplomatique car, en même temps, chargé de cette tâche par Staline, il accélère vigoureusement la production de chars d'assaut afin d'opposer à toute tentative d'invasion allemande un mur d'acier. Parallèlement, une loi relative au service militaire obligatoire a porté l'Armée rouge à un effectif de 5 millions de combattants. Mais il faudra du temps pour remplir les effectifs et les familiariser avec le nouveau matériel! Les Soviétiques, qui espéraient une guerre plus longue à l'Ouest, comprennent que le pacte de non agression a perdu beaucoup de son utilité pour Hitler avec l'effondrement de la France. Il faut agir vite. Dès le 14 juin, l'URSS prend définitivement possession des Pays baltes, non sans quelques incidents, notamment en Lituanie. 

Une loi porte en Russie la semaine de travail à 56 heures (7 jours et 8 heures par jour). Cette mesure, sans doute peu appréciée par les travailleurs, vise évidemment à accélérer la production du matériel de guerre. 
 
Juillet 1940 - Octobre 1940 : La Bataille d'Angleterre 

Le 1er juillet 1940, est créé le service de renseignement et d'actions clandestines de la France libre qui portera plusieurs noms au cours de son existence, mais reste plus connu sous celui de BCRA (Bureau central de renseignements et d'action). Il manifeste l'intention du général de Gaulle de se comporter d'emblée comme le véritable représentant de la France avec tous les pouvoirs que cela représente, ce qui sera source de conflit avec Churchill d'abord, puis surtout Roosevelt. Le général admettra difficilement que des Français obéissent aux ordres de puissances étrangères, fussent-elles alliées et surtout que les Alliés traitent des affaires de la France dans son dos. En 1943, le BCRA sera fusionné avec les services de l'Armée française libre en Algérie  au sein de la direction générale des services spéciaux (DGSS).  

Le 3 juillet, les bateaux français  se trouvant dans des ports anglais sont pris par les marins anglais et les marins français sont traités en prisonniers de guerre. 

Du 3 au 6 juillet se déroule de graves événements à Mers el-Kébir, en Algérie, où stationne une partie de la flotte française. Les Anglais ont subordonné leur accord aux négociations de l'armistice entre la France et l'Allemagne à la condition que la flotte française soit dirigée sur les ports britanniques en attendant l'ouverture des pouparlers. Cette exigence a été transmise à Paul Reynaud, encore Président du Conseil qui a jugé prudent de n'en pas faire état, aux cours des discussions qui se déroulaient encore au sujet de la poursuite de la lutte dans l'Empire. Les négociateurs de l'armistice ont donc ignoré la volonté de Londres.  L'article 8 du traité d'armistice laisse la flotte à ce qui reste de la France. Mais Churchill n'a aucune confiance dans le respect de cet article par Hitler, un homme qui ne tient jamais ses promesses. La présence de la majeure partie de la flotte française dans les ports de la Méditerranée, à portée de main d'une armée allemande triomphante, l'inquiète. Dans l'hypothèse où l'Allemagne réussirait à s'emparer de la flotte française, avec le concours de la flotte italienne, la Méditerranée se fermerait aux navires britanniques, isolant le Moyen Orient et l'Égypte de Londres, ce qui rendrait possible une tentative d'invasion de la Grande-Bretagne. Pour éviter cette périlleuse situation, Londres donne l'ordre à la flotte de Gibraltar de tenter une action sur Mers el-Kébir. L'amiral anglais offre plusieurs options à l'amiral français : quitter la Méditerranée pour se réfugier hors de portée des forces allemandes ou saborder ses navires, faute de quoi la flotte anglaise coulera les bateaux français. L'amiral français refuse. Une bataille navale s'engage. La flotte française est gravement endommagée et perd 1295 marins. Ce tragique affrontement, entre deux nations encore alliées la veille, va faire le jeu de la propagande anti-britannique en France; la marine française gardera rancune à l'encontre de son éternelle rivale, la marine britannique; voilà qui ne facilitera pas la tâche de rassemblement des forces de l'Empire français derrière le général de Gaulle. De nombreux aviateurs français, disposés à rejoindre la France libre à un moment où l'Angleterre avait le plus besoin de pilotes, auraient été dissuadés de le faire. L'amiral Darlan, chef de la marine française, qui, dans un premier temps, a refusé l'armistice et a mis à l'abri des bateaux en Afrique, devient farouchement anti-anglais. L'Angleterre ne s'en tiendra pas là, elle placera aussi un temps sous étroite surveillance la flotte française des Antilles, mais ne l'attaquera pas.  

Du 19 au 22 juillet, Winston Churchill crée le Special Operations Executive (SOE), chargé d'aider et de coordonner les mouvements de résistance dans les pays sous domination allemande, lesquels mouvements vont fournir, au risque de leur vie, des informations très utiles aux forces armées britanniques. Peu étoffé au départ, le SOE prendra de plus en plus d'importance au cours de la guerre avec l'essor des mouvements de résistance à travers l'Europe qui seront placés par Londres dans sa sphère d'intervention. Son action n'ira pas sans soulever parfois des conflits avec le général de Gaulle. Une répartition des attributions sera bien réalisée mais elle s'avérera peu satisfaisante, le général restant jaloux des prérogatives qu'il estime être les siennes et les Anglais n'ayant qu'une confiance relative dans la discrétion des services français. 

On l'a vu, Hitler escomptait une reddition rapide de la Grande-Bretagne. Le 19 juillet, il présente ses propositions de paix que les Anglais rejettent le 22. Il ne reste plus que l'invasion, d'ailleurs déjà en cours de préparation (opération See-löwe). Des plans ont été établis par la marine et l'armée de terre allemande. Mais ces plans sont inachevés et contradictoires. Il s'avère rapidement que, sans élimination totale par la Luftwaffe de la Royal Air Force, un débarquement armé en Angleterre est impossible. La marine allemande, qui a subi des pertes élevées en Norvège, n'est pas en mesure d'assurer à la fois l'approvisionnement de l'Allemagne, la protection des convois pour envahir l'Angleterre et le transport des troupes. C'est à ce moment que la flotte française lui serait très utile, mais comment s'en emparer? Après Mers el-Kébir, on imagine mal qu'elle puisse tomber intacte entre des mains étrangères, sauf accord de Vichy. De plus, si l'aviation britannique est totalement détruite, Londres n'aura plus d'autre choix que de renoncer à la lutte. L'invasion deviendra alors inutile. C'est donc à Goering (ou Göring), et à son armée de l'air, que Hitler confie le soin d'amener l'Angleterre à la paix allemande. Dans un premier temps, la Luftwaffe détruit les aéroports, la chasse britannique, les usines de production d'avions et les stations de surveillance. Mais cette stratégie paraît rapidement insuffisante et très coûteuse. Les Britanniques, inférieurs en nombre, bénéficient en effet d'un avantage important, par rapport à l'armée de l'air allemande : le radar, qui les prévient à l'avance des incursions ennemies dans leur ciel. De plus, le réseau de surveillanve et d'information de la RAF est remarquablement bien organisé et efficace. Lors de chaque raid, les Allemands perdent plus d'appareils que les Britanniques. L'aviation britannique se renforce de jour en jour, sous l'impulsion de Churchill, et se montre même capable de bombarder Berlin (le 25 août), malgré les insuffisances en nombre et en rayon d'action des bombardiers britanniques au début du conflit; Hitler est furieux. Pour toutes ces raisons, Goering adopte une autre stratégie, dans un second temps. Elle consiste à frapper les villes anglaises pour terroriser la population et l'amener à imposer la paix à ses dirigeants. Londres est particulièrement visée. Mais le résultat obtenu est diamétralement opposé à celui qui était attendu; les civils britanniques, au lieu de fléchir, se raidissent et deviennent de plus en plus hostiles à l'Allemagne hitlérienne. Le 15 septembre, la RAF remporte une victoire, en engageant toutes ses réserves contre les avions allemands qui tentent de bombarder Londres; la RAF annonce avoir abattu ce jour là 183 avions ennemis, mais on apprendra plus tard que ce nombre a été généreusement triplé pour les besoins de la propagande. Quoi qu'il en soit, la perspective d'un anéantissement de la flotte aérienne britannique, et par voie de conséquence d'une invasion des îles, ne peut plus être d'actualité et Hitler envisage d'attaquer l'Angleterre ailleurs, en lui fermant la Méditerranée. Le 12 octobre, il remet donc le projet d'invasion au printemps 1941. 

En Indochine française, à partir de la mi juin, le général Catroux, sous la pression japonaise, met fin aux approvisionnement des nationalistes chinois en carburant puis ferme la frontière le 7 juillet.      

Le 22 juillet, l'amiral Decoux, un proche de l'amiral Darlan, remplace le général Catroux, destitué par Vichy. A Singapour, Catroux rejoint la France libre. 

30 juillet 1940 : Création des Chantiers de Jeunesse 

Le 30 juillet sont créés les Chantiers de la Jeunesse destinés à remplacer le service militaire, incompatible avec les dispositions de l'armistice, par un un service de six mois, mi scout mi militaire, dont la direction est confiée au général de la Porte du Theil, ancien supérieur du général de Gaulle à Metz. Le but de ces Chantiers est de rassembler les jeunes gens en âge de servir pour leur donner, bien sûr sans arme, une discipline militaire sommaire, au grand air et dans des conditions sanitaires aussi bonnes que possible, s'adonnant à des exercices physiques et à la gymnastique, afin d'obtenir de solides gaillards, sains de corps et d'esprit, capables de devenir ultérieurement la base d'une armée nouvelle. Ils doivent aussi contribuer à la solution des problèmes économiques du pays, notamment en fabriquant dans les forêts du charbon de bois qui se substitue alors dans les véhicules à gazogène à l'essence contingentée et réquisitionnée par l'occupant. L'uniforme de ces soldats pacifiques est vert forestier et ils sont coiffés d'un béret. Le général de la Porte du Theil est dès le début convaincu que l'Allemagne finira par perdre la guerre mais que cela peut prendre beaucoup de temps.  

3  - 10 août 1940 : Invasion de la Somalie britannique par les Italiens 

Du 3 au 10 août, l'Italie envahit la Somalie britannique. Les Britanniques, qui ne pouvaient espérer repousser l'agresseur avec les faibles moyens dont ils disposaient lui font payer cher son triomphe. Ils sont d'ailleurs bien décidés à revenir car cette invasion menace le Kenya ainsi que la navigation sur la Mer rouge. Objectif atteint quelques mois plus tard avec, au passage, la conquête de la Somalie italienne. Les Italiens sont déconcertés par la rapidité des mouvements de leurs adversaires. Cette bataille sur le continent africain en annonce d'autres qui, avec les opérations menées au Moyen Orient, ne seront pas sans conséquences lorsque l'Allemagne attaquera la Russie, dans la mesure où leurs résultats protègent le flanc sud de ce vaste pays. 

Le 7 août, un accord est passé entre Churchill et le général de Gaulle. Ce dernier est reconnu officiellement comme le chef des Français qui continuent le combat. Les bateaux sont rendus, les marins libérés, et une flotte française libre voit le jour sous les ordre du vice-amiral Muselier. L'Angleterre s'engage à restaurer intégralement l'indépendance et la grandeur de la France une fois la victoire remportée.        

Trotsky est assassiné à Mexico par Ramón Mercader, un agent soviétique (20 août 1940). 

Du 26 au 30 août, l'Afrique équatoriale française abandonne Vichy pour rejoindre le camp gaulliste, sauf le Gabon qui ne se ralliera que du 27 octobre au 12 novembre, conquis par les armes. Désormais des troupes françaises vont reprendre le combat, un combat où s'illustrera notamment le futur maréchal Leclerc. En Guyane et aux Antilles, la population est favorable à la poursuite de la lutte dans l'empire, mais les autorités en place restent fidèles à Vichy.  

Le 30 août, le régime de Vichy signe à Tokyo un accord de principe avec les Japonais, reconnaissant la position privilégiée et les intérêts du Japon en Extrême-Orient. En contrepartie, le Japon reconnaît la souveraineté française sur toute l'Indochine et il s'engage à en respecter l'intégrité. La France accepte de céder des bases au Japon au nord de l'Indochine. 

En août 1940, à Lyon, Henri Frenay et Berty Albrecht créent le Mouvement de Libération Nationale d'inspiration gaulliste, ce qui le coupe des résistants vichystes. Ce mouvement prendra plus tard le nom de Combat et regroupera des personnalités démocrates chrétiennes (Bidault, de Menthon, Teitgen...) qui seront, après guerre, à l'origine du parti MRP (Mouvement républicain poulaire).  

Septembre 1940 : Weygand en Afrique du Nord 

Le 5 septembre, le maréchal Pétain supprime le ministère de la Défense nationale, ce qui lui permet d'évincer le général Weygand du gouvernement. Partisan de l'armistice, le général n'avait considéré ce pis-aller que comme une trêve. Il ne s'entend pas avec les membres du gouvernement qui y voient un aboutissement, voire même une divine surprise, et le leur fait savoir vertement. Le maréchal propose à Weygand un poste très important à créer en Afrique. Le général répond sèchement qu'il n'a pas besoin de compensation. Finalement, après réflexion, il accepte avec le secret dessein d'en tirer parti pour ramener l'armée d'Afrique dans le combat aux côtés des Anglais. Nommé délégué général et commandant en chef en Afrique française, il est doté des pouvoirs d'une sorte de proconsul qui s'étendent sur l'ensemble de l'Afrique française. De son chef, et secrètement par rapport à Vichy, il s'attache à contrecarrer les entreprises de l'Axe autant qu'il le peut en camouflant du matériel et des matières premières stratégiques, en gonflant les effectifs, quitte à  ce qu'ils soient clandestins, en parcourant sans se lasser en avion l'immense territoire placé sous ses ordres pour gagner les populations, en préparant les ordres de mobilisation pour le cas où les clauses de l'armistice seraient violées, et en communiquant fréquemment avec Murphy, le consul des États-Unis à Alger. Il peut compter sur l'adhésion à ses vues d'une grande partie des officiers de l'Armée d'Afrique qui, on l'a vu, ont déjà agi dans le même sens. Mais ils sont trop peu nombreux pour encadrer l'armée qu'il rêve de constituer et il s'attache alors à en faire venir d'autres de métropole par navires, déguisés en gradés de la marine, avec la complicité du capitaine et de l'équipage gonflé par ces surnuméraires. Il fait exécuter ceux qui se livrent à des activités d'espionnage au profit des Italo-Allemands, qui pullulent en Afrique du Nord, comme membres de la Commission d'armistice, ou sous d'autres prétextes. Ce faisant, il devient l'une des bêtes noires du Führer lequel envisage un moment de le faire assassiner.   

Le 12 septembre, Mussolini lance ses troupes stationnées en Lybie contre l'Égypte. Ce pays, sur la voie de l'indépendance depuis 1936, est toujours sous influence britannique, ce qui l'a entraîné dans la guerre en 1939, contre la volonté d'une partie de sa population (Anouar el-Sadate, futur président, sera emprisonné pour ses contacts avec des Allemands). 

Le 22 septembre, à la demande des Japonais, l'amiral Decoux rencontre un émissaire pour signer avec lui quelques accords; mais cette rencontre ne vise qu'à faire bénéficier l'armée impériale du Soleil levant de l'effet de surprise; dès le lendemain, l'amiral doit faire face à une invasion qu'il  ne peut repousser, dans la région de Lang Son, au Tonkin. Les Japonais prennent pied dans une Indochine qui reste cependant nominalement sous souveraineté française. Le 26 septembre, des unités nippones, méfiantes après les pertes qu'elles viennent de subir dans ce pays, débarquent dans les environs de Haiphong, avec l'accord du gouverneur général français. La propagande japonaise s'efforce de discréditer la France auprès des autochtones qui sont pour la plupart hostiles à ces envahisseurs brutaux. Elle trouve pourtant un écho favorable auprès de quelques minorités et chez les tenants du caodaïsme.   

Du 23 au 25 septembre, une tentative anglo-gaulliste sur Dakar, pour rallier l'Afrique occidentale française à la France libre du général de Gaulle, échoue. Les marins français d'AOF, flattés d'avoir vaincu  la prestigieuse marine britannique, n'en tiendront pas rigueur aux marins anglais. Après le débarquement allié en Afrique du Nord française, en 1942, et l'occupation de toute la France par l'armée allemande, l'AOF se ralliera à Darlan, puis, après l'assassinat de Darlan, au général Giraud, l'homme de Roosevelt contre de Gaulle. 

En septembre 1940, le premier réseau de résistance universitaire est fondé par les communistes Jacques Decour, Georges Politzer et Jacques Solomon. En décembre 1940, un long tract signé des régions parisiennes du PCF et des Jeunesses communistes incite les étudiants à ne pas s'égarer dans le combat frontal avec l'occupant : "Assurer l'indépendance de la France, c'est permettre à ce pays d'être libéré de l'impérialisme britannique [...]. Ce n'est pas par la guerre que la France redeviendra libre et indépendante, c'est par la révolution socialiste". Valse hésitation, difficultés de synchronisation des militants d'un parti clandestin, ou plutôt expression des tendances qui le divisent? 

Le 12 octobre, à Douala (Cameroun) le colonel Leclerc est chargé par de Gaulle d'établir un théâtre d'opération saharien aux confins de la Libye et du Tchad, avec pour objectifs la conquête du Fezzan, un territoire grand comme la France.  

Le 18 octobre, l'Angleterre qui avait fermé la route de Birmanie le 29 août, la rouvre à nouveau. La Chine peut continuer de recevoir l'aide des États-Unis pour résister au Japon. 
 

Octobre 1940 : Le projet méditerranéen d'Hitler 
 
Selon des sources plutôt favorables au régime de Vichy, en octobre 1940, devant la ténacité britannique, l'Allemagne échafaude un plan d'envergure pour chasser les navires anglais de la Méditerranée. Ce plan implique évidemment l'Italie, mais aussi la France et l'Espagne. Lors d'un périple l'amenant à rencontrer Franco, à Hendaye (23 octobre), Pétain, à Montoire (24 octobre), et Mussolini, à Florence (28 octobre), Hitler s'efforce d'amener la France et l'Espagne à rejoindre le camp italo-germanique et d'inciter l'Italie à adopter son plan. Mais ni l'Espagne, qui sort exsangue de la guerre civile et survit grâce aux importations venues des États-Unis et de l'Angleterre, ni la France de Vichy qui garde des contacts avec Londres, bien que les relations diplomatiques aient été rompues après Mers el-Kébir, et dont nombre de chefs militaires de terre et de l'air rêvent de reprendre la lutte auprès de leurs alliés de 1939, n'ont intérêt à une telle alliance. Franco est porté à se montrer d'autant moins enclin à cette aventure que les confidences de son ami l'amiral Canaris, patron du contre espionnage de l'armée allemande (Abwehr), l'amènent à penser que l'Allemagne sera probablement vaincue. Pétain est disposé à collaborer en espérant obtenir en échange un assouplissement de l'application des clauses de l'armistice et le retour des prisonniers, mais il est opposé à une alliance militaire; l'armée d'armistice, réduite à 100 000 hommes, s'efforce de soustraire à l'armée allemande autant de matériel que possible et de le cacher. Quant à Mussolini, après avoir conquis l'Albanie, il regarde maintenant vers la Grèce, sans en parler à son comparse de Berlin. Le Führer pense convaincre ses interlocuteurs en les alléchant par des promesses contradictoires qu'il sait ne pas pouvoir tenir, notamment sur Gibraltar et les colonies d'Afrique qui seraient repartagées après la victoire garantissant aux uns les possessions qu'il distribue aux autres. Ce qu'il ne sait pas, c'est que Franco et Pétain, qui se connaissent très bien depuis que le maréchal français a été ambassadeur à Madrid, se sont déjà concertés et sont fermement décidés à ne pas se laisser berner. Les discussions avec Hitler sont donc difficiles (celle de Franco durera 9 heures) et décevantes pour la diplomatie allemande qui n'obtient pas grand chose. Le plan allemand dans toute son ampleur s'avère impraticable et se réduira à la glorieuse mais vaine équipée de Rommel dans le désert libyen et à l'occupation de la Crète. Encore convient-il d'observer que ces deux événements n'interviendront qu'après l'échec des tentatives mussoliniennes sur la Grèce ainsi que sur l'Égypte et le canal de Suez à partir de la Libye, alors colonie italienne. Les défaites successives de l'Italie obligent l'Allemagne à intervenir pour sauver Mussolini. Le Führer ne peut pas laisser découvrir son flanc sud alors qu'il prépare l'invasion de l'URSS. Il envoie donc un corps expéditionnaire allemand à l'aide des Italiens. Le rêve de Rommel, qui dirige ce corps, de franchir le canal de Suez, de couper la route des Indes, de se saisir du pétrole du Moyen Orient, puis d'attaquer l'URSS par le Sud, sera brutalement interrompu par les Britanniques à Tobrouk. Hitler ne fournira d'ailleurs jamais à son lieutenant les moyens de réaliser son rêve. L'échec du plan de fermeture de la Méditerranée va bénéficier à l'Angleterre, au détriment de l'URSS dont l'invasion aurait peut-être été différée d'un an, s'il avait été exécuté. Franco, qui s'est félicité de l'arrivée au pouvoir de Chamberlain, l'homme de Munich, champion de la non intervention, restera en relation d'affaires avec la Grande-Bretagne. Les Anglais lui en seront reconnaissants en 1945!  

On a fait allusion ci-dessus aux réticences de l'amiral Canaris envers la politique internationale d'Hitler. De fait, Oster, l'adjoint de Canaris, un conspirateur antinazi qui ira jusqu'à prévenir les Occidentaux des prochaines cibles du Führer, est en train de faire de l'Abwher une pépinière d'antinazis en y faisant entrer Bonhoeffer, Müller et Helmuth von Moltke. Müller s'efforce, depuis le début de la guerre d'obtenir la paix par l'entremise du Vatican afin de régénérer l'Allemagne avec l'aide des Alliés occidentaux. Mais les victoires allemandes démobilisent les généraux antinazis. 

En octobre 1940, le gauleiter Simon organise au grand duché du Luxembourg un référendum de rattachement à l'Allemagne qui n'obtient pas le succès escompté par le Führer : 97% des électeurs ne se rendent pas aux urnes! 
 

Le 28 octobre 1940, Mussolini attaque la Grèce; on l'a dit, il n'a pratiquement rien eu des dépouilles de la France et son amour-propre en a été blessé; il se dédommage sur une autre proie qu'il espère facile. Les affinités idéologiques ne garantissent pas la sécurité dans le camp fasciste! De plus, par cette action unilatérale, le dictateur italien veut montrer à celui de Berlin que la Méditerranée est sa chasse gardée et le restera même en cas d'alliance germano-espagnole. Il accueille le Führer à Florence, à sa descente du train, en lui annonçant la nouvelle, une nouvelle que le maître de l'Allemagne apprécie fort peu. 

En octobre 1940, la direction du PCF met en place une Organisation Spéciale (OS), constitués au départ d'éléments aguerris pour effectuer un certain nombre de tâches relevant du service d'ordre et des coups de main : récupération d'armes, d'explosifs, intimidation des traîtres, protection des militants qui prennent la parole sur les marchés, distribuent des tracts, collent des affiches, des papillons, participent à des manifestations patriotiques contre le régime de Vichy.  
 

Le 11 novembre 1940, une manifestation d'étudiants est brutalement réprimée à Paris. Elle comprenait des non communistes et des communistes; l'un de ces derniers sera fusillé plus tard : il figurera sur la sinistre Affiche rouge. Un de mes amis, aujourd'hui décédé, participa à cette manifestation; il connaissait bien le futur fusillé de l'Affiche rouge; celui-ci lui conseilla de se cacher, ce que mon ami ne fit pas; il fut arrêté et ne dut son salut qu'à la bienveillance d'un commissaire de police qui réussit à le faire libérer, mais qui lui ordonna de quitter Paris le plus vite possible; mon ami s'en fut à Marseille où il entra dans un réseau de résistance de la police; il avait alors 18 ans. 

Toujours le 11 novembre 1940, en commémoration de l'anniversaire de 1918, l'aéronavale britannique détruit une partie de la flotte italienne dans le port de Tarente, notamment la moitié des cuirassés de la Regia Marina. Cette brillante action suscite l'intérêt des Japonais qui vont l'étudier avec soin pour préparer Pearl Harbour et adapter leurs torpilles aériennes aux attaques en eaux peu profondes. En Méditerranée, les Anglais, obligés de scinder en deux leurs forces navales pour défendre à la fois Gibraltar, Suez et le Moyen Orient, et pour venir en aide à la Grèce, sont handicapés par rapport à la marine italienne. Mais ils bénéficient d'un atout majeur : les porte-avions, dont Mussolini n'a jamais voulu entendre parler. De ce fait, l'avantage revient à la marine britannique. Cela va attiser la mésentente entre le Führer, qui souhaiterait une implication plus importante de la flotte italienne dans le conflit, et le Duce, qui renâcle à sacrifier les fleurons de sa marine de guerre. 

En novembre 1940, est fondé par Pierre Lévy et Jean-Jacques Soudeille un mouvement de résistance d'abord nommé France-Liberté, qui deviendra Franc-Tireur en décembre 1941. 

Le 2 décembre, Leclerc s'établit à Fort-Lamy (Tchad) et prépare son embryon d'armée. Le 7 décembre, il se déplace à Faya (Largeau) pour se rapprocher de la frontière libyenne. 

Le 10 décembre, mécontent du résultat de ses rencontres avec Franco et Pétain, le Führer ordonne la préparation de l'invasion de la zone libre de France (opération Anton), sans doute en vue de représailles, une mesure soigneusement cachée à Mussolini. 

Le 13 décembre, Pétain renvoie Pierre Laval qui a perdu sa confiance et le remplace par Pierre-Etienne Flandin, un homme politique hostile à une collaboration trop poussée avec l'Allemagne qui risqerait de déboucher sur une guerre avec l'Angleterre. Hitler, très mécontent, prend des mesures de rétorsion contre la France de Vichy. 

Eté - automne 1940 : Le remodelage allemand de la carte de l'Europe centrale 

Dès juillet 1940, Hitler commence à penser à l'invasion de l'URSS. Mais ses militaires lui font savoir que celle-ci n'est pas envisageable avant le printemps 1941. Trois plans sont élaborés. Tous consistent à attaquer l'URSS dans trois directions en privilégiant l'axe central qui est dirigé sur Moscou. Hitler en choisit un qu'il modifie en décidant de s'emparer en premier de Leningrad, ce qui constitue une erreur stratégique à laquelle les militaires n'osent pas s'opposer. L'objectif n'est pas la conquête totale de l'URSS mais la destruction de son armée par des attaques concentriques suivies d'encerclements, puis l'occupation de la Russie d'Europe jusqu'à une ligne Arkhangelsk-Volga. Ensuite, une série d'États vassaux de l'Allemagne seraient créés, États baltes, Russie blanche, Ukraine... à l'Ouest pour protéger le coeur du Reich. Hitler insiste sur le caractère idéologique de la lutte : il s'agit d'éradiquer le communisme de la surface de la terre. Dès lors, le respect des règles et la pitié ne sont plus de mise : il faut tuer dès leur capture tous les commissaires politiques et les fonctionnaires importants de l'URSS.  

L'Allemagne cependant ne connaît que très mal la situation intérieure de l'URSS et l'état de ses forces armées. Un service de contre espionnage efficace rend très difficile les investigations au pays des soviets. L'armée de l'air allemande viole donc discrètement l'espace aérien soviétique à plusieurs reprises pour repérer et photographier les sites stratégiques tandis que le lourd dispositif allemand de l'invasion se met en place. Cela ne peut évidemment pas complètement échapper à l'oeil de Moscou. Mais la stratégie russe est pour le moment purement défensive. Staline sait que son armée n'est pas complètement prête à affronter celle d'Hitler et, plus prudent que jamais, il est disposé à ne rien faire pour s'attirer les foudres de ce dernier. Il a même ordonné a son armée de ne pas riposter à d'éventuelles provocations. L'Armée rouge a tiré les leçons du conflit avec la Finlande et de la défaite de la France. Sa doctrine militaire a été une fois de plus adaptée pour se rapprocher de celle de Toukhatchevski. Mais ces rectifications entraînent des réorganisations qui sont loin d'être achevées, et le matériel militaire moderne n'est pas encore complètement parvenu aux troupes frontalières, éléments qui constituent autant de facteurs d'affaiblissement de la défense russe.  

Hitler ne peut pas envisager d'attaquer l'URSS avant d'avoir sécurisé son flanc droit, c'est-à-dire résolu les problèmes compliqués des Balkans. Mais il aurait voulu y parvenir par la voie diplomatique, ce que contrarient des initiatives italiennes inopportunes. Les frontières de l'Europe centrale sont néanmoins réaménagées sous l'égide du Führer. En Roumanie, un parti fasciste puissant et assez populaire, la Garde de Fer, existe, mais le roi Carol II s'efforce de le contenir en faisant notamment exécuter sommairement son chef, Codreanu, de plus ce pays, qui a été favorisé par les traités après le Première Guerre mondiale, au détriment de la Hongrie, de la Russie et de la Bulgarie, aurait intérêt à rester proche de l'Angleterre et de la France. Mais la déroute française de 1940 et la probabilité d'une défaite britannique ont changé la donne et la Roumanie en tient compte : la Grande-Bretagne n'a plus les moyens de lui assurer la protection promise un an plus tôt, et la France encore moins! Le 22 mai 1940, Hitler lui a déjà imposé un nouvel accord qui réserve au Reich en guerre la totalité des exportations roumaines de pétrole. Le 4 juillet, pour éviter le sort de la Pologne, la Roumanie adhère donc à la politique du troisième Reich. Quant à la Turquie elle retourne prudemment à la neutralité. Le 31 août, par l'arbitrage de Vienne, les frontières de la Hongrie, de la Roumanie et de la Bulgarie sont rectifiées sous la dictée des Allemands au détriment de la Roumanie. Le peuple roumain est traversé par une vague de germanophobie. L'URSS n'est pas consultée et Molotov y voit une violation du pacte de non agression. Les rapports entre l'Allemagne et l'URSS recommencent à se tendre. La Roumanie est également contrainte de céder la Bessarabie et la Bucovine septentrionale à l'Union soviétique. Cette dernière rattache la Bessarabie roumanophone à une Moldavie soviétique qui comprend la Transnistrie russophone. Cet ensemble hétéroclite prend le nom de République soviétique socialiste moldave. Hitler se demande si cette avancée de l'URSS vers l'Ouest, qui n'est d'ailleurs qu'une restitution de territoires autrefois russes, ne favorise pas un noir dessein de Staline pour encercler l'Allemagne; mais cet arrangement figurait dans les protocoles secrets du pacte de non agression et il s'effectue sous la pression d'une Allemagne qui n'a aucun ménagement à respecter pour cette nouvelle alliée laquelle a profité en son temps du traité de Versailles; n'empêche, cela rapproche par trop l'URSS des champs pétrolifères roumains! Le 4 septembre, un coup d'État porte au pouvoir Antonescu qui s'arroge le titre de Conducator. Le 6 septembre, le roi Carol II, déchu, est remplacé par son fils Michel 1er. Antonescu et la Garde de fer instaurent un régime fasciste en Roumanie. Le 11 octobre 1940, les Allemands y envoient des troupes soi-disant pour protéger les puits de pétrole de Ploesti. Ces effectifs représenteront la valeur de douze divisions au printemps de 1941. Cette occupation conduit le gouvernement américain à bloquer les avoirs roumains aux USA. Au fil du temps, Antonescu finira par n'être plus qu'un simple lieutenant du Führer. Le 21 août 1941, le dictateur roumain se décerne le grade de maréchal.  

La Bulgarie est une monarchie parlementaire où se succèdent jusqu'en 1941 des gouvernements civils et militaires plus ou moins dictatoriaux. Le roi Boris III est contraint de composer avec eux. le pays cherche à maintenir un difficile équilibre entre l'Occident, l'Union soviétique et le régime nazi. L'essentiel des échange commerciaux s'effectue avec l'Allemagne, ce qui influence évidemment les choix du royaume slave. De plus, l'opinion du pays est divisée, ce qui incite les autorités à la prudence. En 1940, Boris III ne déclare-t-il pas:  "Mes généraux sont germanophiles, mes diplomates anglophiles ; la reine (une fille du roi d'Italie) est italophile et mon peuple russophile. Je suis seul neutre en Bulgarie." Au début de 1940, les succès de Hitler, amènent le roi à remplacer son premier ministre pro-occidental par un germanophile notoire. En juillet, Hitler laisse entendre à ce dernier que la Roumanie pourrait rendre la Dobroudja du Sud à son pays, ce qui est fait en septembre. Boris III remercie Hitler et Mussolini, mais également l'Union soviétique et l'Angleterre.   

En octobre 1940, Mussolini propose à Boris III de se joindre à lui pour envahir la Grèce, moyennant quoi la Bulgarie obtiendrait un débouché sur la Mer Égée. Le monarque bulgare décline amicalement la proposition du Duce. En novembre, il refuse à Hitler l'entrée dans le Pacte tripartite (Rome-Berlin-Tokyo) du 27 septembre 1940, ce qui lui vaut d'être traité de "renard rusé" par le Führer. Il rejette également un pacte bilatéral que Moscou lui propose. Après Pearl Harbour, la Bulgarie déclare une guerre de pure forme aux États-Unis et à l'Angleterre. Mais elle reste neutre dans le conflit qui oppose l'Allemagne nazie à l'URSS communiste; le roi interdit même la création d'une légion anti-bolchevique bulgare. Le 24 décembre 1940, la "Loi sur la Sauvegarde de la nation" édicte de premières mesures antisémites. Mais son début d'application soulève une telle vague d'indignation parmi la population bulgare qu'elle restera pratiquement lettre morte tant que le gouvernement royal conservera la maîtrise des affaires intérieures du pays. 

Le 20 novembre, la Hongrie s'allie à l'Allemagne nazie; le 12 décembre, ce pays signe un pacte de paix perpétuelle et d'amitié éternelle avec la Yougoslavie; on verra que l'éternité ne dure que quelques mois en matière diplomatique! Le 23 novembre, la Roumanie adhère à l'Axe, mais tout le monde n'est pas d'accord : des maquis commencent à apparaître et deux divisions roumaines, les divisions Vladimirescu et Horia-Closca-Crisan combattront en URSS contre les nazis.  
  
Après avoir obtenu la capitulation de la France, Hitler espérait, on l'a vu, que l'Angleterre se résignerait à accepter une paix de compromis. C'était méconnaître la ténacité britannique et celle de Winston Churchill. La bataille d'Angleterre, qui s'est déroulée dans les airs a tourné à l'avantage des aviateurs britanniques, brillamment aidés par les aviateurs polonais de Sikorski; ce mécompte a enlevé au Führer ses dernières illusions. Comme Napoléon en d'autres temps, il est maintenant contraint d'aller abattre la Russie pour intimider Londres et l'amener à céder. Mais, à la différence de Napoléon, il est guidé aussi par la volonté de mettre la main sur de vastes territoires pour satisfaire ce qu'il appelle le besoin d'espace vital de l'Allemagne, quitte à exterminer ceux qui les habitent ou à les réduire en esclavage. En août 1940, il obtient secrètement de la Finlande un droit de passage pour son armée de Norvège en échange de livraisons d'armes; il en profite pour installer des bases dans le nord de ce pays où se trouvent de précieux gisements de nickel. Il réactive, on l'a vu, le Pacte anti-Komintern en signant un pacte tripartite avec l'Italie et le Japon. Les 12 et 13 novembre, Molotov se rend à Berlin, pour essayer de clarifier ce qui se trame. Il propose l'adhésion de l'URSS au pacte tripartite, en formulant des exigences inacceptables; cette candidature singulière est évidemment rejetée. Pour donner le change, l'Allemagne offre à la Russie l'empire des Indes britanniques; bien entendu, Molotov refuse une promesse qui ne peut pas être tenue tant que l'Angleterre n'est pas vaincue; une promesse, qui, d'autre part, vise sans doute à rendre plus difficile un rapprochement futur éventuel entre l'URSS et la Grande-Bretagne. Pour protéger son pays, Molotov réclame en revanche une reconnaissance des intérêts soviétiques en Finlande, en Turquie et dans les Balkans qui rendrait plus difficile une attaque contre Leningrad, couperait la route des Balkans et ouvrirait un accès à l'URSS sur la Méditerranée. Cette demande reste évidemment sans suite. Moscou, on l'a déjà dit, propose aussi un pacte bilatéral à la Bulgarie, qui élude. 

La Finlande conclut, le 1er octobre 1940, un accord de coopération économique et militaire avec l'Allemagne, qui permet aux troupes du Reich de stationner sur le territoire finlandais. 

En décembre 1940, après l'échec de son plan de fermeture de la Méditerranée, Hitler jette les yeux vers de nouveaux théâtres d'opérations : les Balkans, où l'invasion italienne entreprise contre la Grèce à son insu tourne mal. Le 18 décembre, Hitler, qui méprise l'Armée rouge depuis la guerre soviéto-finlandaise, ordonne la préparation de l'opération Barbarossa (Barberousse) qui vise à soumettre l'Union soviétique en quelques mois à partir de la mi-mai 1941, une fois l'affaire des Balkans réglée. 

Pendant le second semestre de 1940, environ 200 prisonniers français, détenus en Pologne et en Prusse orientale, s'évadent et tentent de se réfugier en Union soviétique. Beaucoup parviennent à franchir la frontière malgré les nombreuses difficultés à surmonter pour y parvenir. Mais, arrivés de l'autre côté, ils sont accueillis avec méfiance. Leur entrée en URSS, sans titre approprié délivré par les autorités, constitue un délit et ils sont de plus soupçonnés d'être des espions. Sauf exceptions, ils sont donc arrêtés et transférés dans des camps où ils retrouvent notamment des prisonniers polonais, par exemple au camp de Kozielsk. Certains sont emmnenés à Moscou, à la Loubianka, siège du NKVD, pour y être interrogés. 

1940-1943 : Bataille de l'Atlantique 

Courant 1940, le Danemark étant occupé par l'Allemagne, la Grande-Bretagne, pour protéger l'Atlantique nord, s'empare de l'Islande, malgré sa neutralité, et y installe une base militaire. En 1941, l'Islande est transmise aux États-Unis, qui protègent déjà le Groenland. La marine américaine est chargée de détruire tout navire militaire rencontré dans les eaux islandaise. Hitler, qui se garde pour le moment  d'irriter les USA, ordonne à sa marine d'éviter les incidents avec des bâtiments américains, mais il s'en produit tout de même. Cette mainmise des alliés sur l'Islande s'inscrit dans le contexte de la guerre sous-marine qui sévit sur l'Atlantique. En 1940, les pertes britanniques, dont les cargos se déplaçaient individuellement, furent très élevées, ce qui incita à regrouper les bateaux de transport en convois escortés  par des navires de guerre. Mais, les navires de guerre de cette époque n'avaient pas une autonomie suffisante pour accompagner les convois d'un bout à l'autre du trajet. Par ailleurs, faute de terrains d'atterrissage, les avions ne pouvait pas assurer une couverture aérienne très au-delà des zones côtières. Les porte-avions n'étaient pas assez nombreux pour qu'il soit possible d'en distraire des zones de combat qui allaient rapidement s'étendre jusqu'à l'Asie. Il existait donc, au milieu de l'Atlantique, une faille importante où les sous-marins allemands pouvaient attaquer en meute les convois sans courir de grands risques. Les Anglais d'abord, puis les Américains s'efforcèrent donc d'établir autant de relais que possible sur l'océan pour que leur aviation soit capable de protéger au mieux les convois. On remarquera que, malgré l'expérience britannique, les Américains commirent en fin 1941 et 1942, les mêmes fautes que les Anglais en laissant leurs cargos naviguer seuls. Beaucoup furent coulés, y compris à faible distance des côtes américaines. Les Allemands estimaient que, s'ils parvenaient à détruire 800 000 tonnes de navires alliés par mois, ils gagneraient la guerre, ce qui est plausible car il eût alors été impossible de préparer les débarquements alliés en Europe! Ils  n'y parvinrent que deux mois en 1942. Au printemps 1943, l'avantantage tournera définitivement au profit des alliés. 
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Source : Historia Magazine - Seconde Guerre mondiale - La Bataille de l'Atlantique - Novembre 1968
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En décembre 1940 et janvier 1941, un conflit armé oppose la France de Vichy à la Thaïlande, amie du Japon et armée par les États-Unis qui refusent parallèlement tout envoi de matériel militaire à l'Indochine française. Les Américains comprennent les difficultés de la France vichyste en Asie, mais ils ne sont pas disposés à livrer des armes qui pourraient se retrouver un jour en des mains japonaises! Après un coup d'État militaire, le 20 juin 1933, le Siam s'est engagé sur la voie d'un régime nationaliste expansionniste, admirateur du Japon et des dictatures européennes, qui change son nom en Thaïlande et se met à réclamer la possession de toutes les terres thaï en voyant large et en assimilant aux Thaïs des peuples d'autres origines, notamment ceux du Laos et du Cambodge. Cette guerre disproportionnée, l'armée française d'Indochine étant très inférieure à celle de son adversaire, ne se passe pas comme prévu. Sur terre, une rencontre confuse a lieu qui aboutit dos à dos à la retraite des deux armées. Sur mer, le 17 janvier 1941, la flottille française, aux ordres du capitaine de vaisseau Bérenger, se montre plus efficace que la marine thaï et lui coule 40% de sa flotte sans perdre aucun navire. Le 22 janvier 1941, le Japon furieux contraint l'amiral Decoux à faire la paix sous son arbitrage, injonction qui est acceptée, le 28 janvier, avec signature d'une trêve, le 31 janvier. Les négociation sont difficiles, jusqu'au 3 mars où se produit un fléchissement de la délégation française que l'on impute, à tort ou à raison, à l'influence de Darlan, chef du gouvernement de Vichy depuis le 25 févier 1941. Le compromis, signé le 11 mars, s'effectue aux dépens du Cambodge et du Laos, mais la France obtient une compensation financière qui choque profondément les souverains des deux pays sous protectorat français.   

Le 17 janvier 1941, l'ambassadeur du Reich à Moscou est avisé que le gouvernement soviétique est étonné de ne pas avoir obtenu de réponse au sujet de sa demande concernant les intérêts soviétiques en Finlande, en Turquie et dans les Balkans. Au cours d'une conférence avec ses amiraux, Hitler, traite Staline de maître chanteur éhonté!  

1941: Le 5 janvier arrive à Vichy l'amiral Leahy, ambassadeur et représentant permanent du président Roosevelt, un personnage important qui a pour mission de gagner la confiance du maréchal et de contrebalancer l'influence allemande. Roosevelt  mise alors tout sur le vainqueur de Verdun, mais les Américains connaissent si mal les problèmes européens qu'ils vont s'indigner, lors des rafles antisémites, que l'on sépare les enfants juifs de leurs parents que l'on déporte! Laval exigera que les enfants partent avec leurs parents et cela lui sera reproché plus tard. 

L'Humanité n'a pas été autorisée à reparaître officiellement, mais elle se diffuse clandestinement. Voici ce que l'on peut lire dans son numéro 97 du 13 janvier: "Le peuple français ne marche pas pour une politique de collaboration qui signifie la domestication de la France. Il n'envisage qu'une collaboration, celle qui l'unira au peuple allemand, aux soldats allemands, qui ont comme nous à conquérir le droit à une vie nouvelle en abattant à jamais le régime capitaliste." On voit qu'il y a loin de la collaboration de Vichy à celle du PCF qui ne l'entrevoit qu'après la révolution socialiste dans les deux pays. 

Georges Guingouin, un militant communiste, publie en janvier 1941 le premier numéro du Travailleur limousin, un journal clandestin dans lequel il s'abstient soigneusement de toute attaque contre de Gaulle et le Royaume-Uni. 

21 janvier - 28 novembre 1941 : La fin de l'empire fasciste d'Afrique 

Le 21 janvier, le général Platt, venu du Soudan, oblige les forces italiennes à évacuer Kassala, la porte de l'Érytrée. En février 1941, les Anglais attaquent l'Éthiopie et l'Érytrée, à partir de la Somalie, du Kenya et du Soudan. La conquête de ces deux dernières possessions italiennes en Afrique orientale commence le 3 février par la rude bataille de Keren (Érytrée) qui dure jusqu'à fin mars. La conquête complète s'achève le 28 novembre par la capitulation des rescapés italiens à Gondar au nord-ouest de l'Éthiopie. Les combats se déroulent dans un milieu particulièrement difficile et face à une armée relativement pugnace. Ils sont marqués par des contacts singuliers entre l'armée britannique et l'armée italienne. Cette dernière, incapable de protéger des soulèvements éthiopiens les civils italiens, nombreux dans les villes, demande à ses adversaires d'intervenir rapidement après son retrait pour rétablir l'ordre. Des résistants éthiopiens se joignent aux Anglais et exercent des sévices sur les soldats italiens qu'ils capturent. Mais d'autres Éthiopiens se battent du côté italien, par suite d'hostilités tribales ou par refus du retour de l'empereur Hailé Sélassié qui accompagne les Britanniques à la tête d'une petite troupe locale. Des unités françaises libres prennent part à ces opérations dont la Brigade française d'Orient, du général Monclar, qui a un oeil sur Djibouti. Mais l'enclave française de la Mer rouge refusera obstinément de rallier la France libre et endurera, jusqu'au 1er janvier 1943, un embargo alimentaire qui entraînera le départ des deux tiers de la population indigène. 

Du 21 au 23 janvier 1941 se déroule à Bucarest un coup d'État de la Garde de Fer contre le régime d'Antonescu qu'elle a porté pourtant au pouvoir. Elle trouve désormais ce pouvoir totalement soumis à l'Allemagne nazie trop modéré et pas assez antisémite. Le coup d'État est d'ailleurs accompagné d'un pogrom où périssent 125 Juifs. Un nouveau pogrom aura lieu à Jasy, le 27 juin 1941. La rébellion échoue, la Garde de Fer est dissoute et 9 000 de ses membres sont jetés en prison, avec la bénédiction d'Hitler. 

En janvier 1941, après l'humiliante équipée italienne en Grèce, qui oblige les Allemands à intervenir dans les Balkans, la Bulgarie est contrainte d'adhérer au système d'alliances nazi. Mais, dans un  premier, elle se contente de laisser passer librement sur son territoire les troupes hitlériennes sans participer aux combats. Hitler remerciera la Bulgarie en lui confiant l'Administration d'une importante partie des Balkans. 

Le 1er mars 1941, Leclerc, venu du Tchad, s'empare de l'oasis de Koufra au sud de la Libye, avec l'appoint de l'unité saharienne britannique du major Clayton. Le 2, il fait devant ses troupes le serment de ne pas cesser le combat avant que le drapeau tricolore flotte sur Metz et Strasbourg. Mais Koufra est trop à l'est pour fournir une base de départ pour la conquête du Fezzan. Leclerc remet donc la place à la garde des Anglais qui continuent d'y faire flotter le drapeau tricolore à côté du leur, et se replie sur Faya. 

En février 1941, en URSS, une cinquantaine des premiers évadés français des camps de prisonniers sont transférés à la prison de Boutyrka où leur sort s'améliore. Mais la prison leur pèse et ils protestent contre leur incarcération en se livrant à une grève de la faim.  

Le 10 février, l'Amiral Darlan  remplace Flandin à la tête du gouvernement de Vichy, sous l'égide du maréchal Pétain. 

Depuis les débuts de la guerre, les États-Unis vendent du matériel à l'Angleterre (Cash and Carry) tout en restant neutre dans le conflit, selon les voeux de leur opinion publique. Mais, au printemps 1941, Londres voit ses réserves d'or s'épuiser. Churchill presse Roosevelt  de continuer à l'approvisionner à crédit. Un nouveau système de Prêt-bail est adopté par les États-Unis, le 11 mars 1941; ce dispositif de location du matériel de guerre constitue un premier pas vers la fin de la neutralité américaine. Pour justifier ce dispositif, Roosevelt observe que, lorsque le feu dévore la maison de son voisin, on lui prête un tuyau d'arrosage sans lui demander de payer d'avance! La population américaine commence à voir d'un très mauvais oeil les appétits italo-germaniques dans les Balkans et l'invasion de la Grèce l'indigne. 

En 1941, Chennault propose à Tchang Kaï Chek de constituer un groupe aérien spécial pour défendre la route de Birmanie. Le projet approuvé, il retourne aux États-Unis pour y recruter des aviateurs. Dans le cadre de la loi Prêt-bail, une centaine d'appareils de chasse sont livrés à l'armée chinoise. Avec ces avions, et ses recrues, Chennault, forme le groupe qui se rendra célèbre sous le nom de Tigres volants, les aviateurs ayant eu l'idée de décorer l'avant de leurs avions en y peignant des yeux et des dents de requins.  

Février 1941 - avril 1941 : L'affaire yougoslave 

La Yougoslavie, qui se voit progressivement encerclée, s'efforce de protéger sa neutralité. Dès le 14 février 1941, Hitler exige qu'elle entre dans son alliance. La Yougoslavie, travaillée par des dissensions internes inter ethniques, temporise. Elle consulte l'Angleterre à plusieurs reprises, mais celle-ci, déjà bien occupée ailleurs, ne paraît pas en mesure de la secourir. Londres, qui va envoyer des troupes au secours de la Grèce contre l'Italie, n'en essaie pas moins d'entraîner Belgrade dans son camp. Le leader du parti paysan serbe, Gavrilovic, a déjà été missionné en juin 1940 à Moscou pour sonder le Kremlin; il s'est efforcé de convaincre Staline que l'armée yougoslave est farouchement anti-allemande et que, dans les casernes de Belgrade, les soldats chantent des hymnes à sa gloire; mais Staline, toujours soucieux de ne pas fournir de prétexte belliqueux à Hitler, tergiverse; toutefois, il active secrètement ses réseaux en Yougoslavie où le PC dans la clandestinité est très affaibli. Le 1er mars 1941, la Bulgarie, non sans hésitation, s'allie à l'Allemagne nazie, elle ne participera pas à la guerre contre l'URSS, mais facilitera les entreprises de l'Axe contre la Grèce et la Yougoslavie; des troupes allemandes affluent dans ce pays. Finalement, le 25 mars, la Yougoslavie, qui n'attend pas grand chose des Anglais, rejoint l'alliance allemande. Le dispositif d'attaque de l'URSS se met en place.  

Cependant, tandis que Mussolini et ses soldats sont sévèrement étrillés par les Grecs, des événements imprévus surviennent brusquement : en Yougoslavie, un coup d'État militaire anti-allemand (le 27 mars 1941), incité par le cabinet de Londres, alors que la Yougoslavie faisait depuis peu partie de l'Axe aux côtés de l'Allemagne, rend impossible toute accommodation avec Belgrade où la foule manifeste avec joie son soutien au coup d'État. Les troupes allemandes ne peuvent pas se ruer à l'assaut de l'URSS tant que leur flanc sud est menacé par de nouveaux ennemis. D'autre part, les pluies printanières rendent les terrains d'aviation polonais inutilisables avant juin. L'offensive allemande contre l'URSS est donc reportée d'un bon mois pendant lequel Hitler, furieux, décide de rayer la Yougoslavie de la carte. Il va y être aidé par ses alliés italiens, hongrois, roumains et bulgares. Le 3 avril, le comte Teleki, Premier ministre de Hongrie, se suicide pour protester contre la participation de son pays à cette agression en violation du pacte de paix perpétuelle et d'amitié éternelle signé le 12 décembre 1940 avec la Yougoslavie; mais le régent Horthy, dictateur de Hongrie, n'éprouve pas ce genre de scrupules. Le 6 avril la Yougoslavie et l'URSS signent un pacte de non-agression. Le même jour, la capitale yougoslave est violemment bombardée par les stukas allemands. L'armée yougoslave, assaillie de toutes parts, ne peut résister longtemps, d'autant que des unités croates font défection. Le 17 avril, après la prise de Dubrovnik par les Italiens, la Yougoslavie baisse les bras. Mais il n'y a que des redditions partielles, sans armistice, et des soldats  encore en armes vont passer bientôt à la résistance dans les rangs des Tchetniks de Mihaïlovitch. Les prisonniers yougoslaves seront particulièrement maltraités dans les camps allemands. Le gouvernement s'exile à Londres tandis que la guérilla intérieure s'organise. La Yougoslavie, dépouillée d'une partie de son territoire par ses vainqueurs, qui récupèrent des conquêtes de la Serbie post 1918, est démantelée, à peu près comme elle le sera plus tard à la fin du vingtième siècle et au début du vingt-et-unième siècle, à l'exception de la Bosnie-Herzégovine rattachée en 1941 à la Croatie. Cette dernière accède au  statut de royaume avec un monarque italien, le duc de Spolète, et un Premier ministre, chef du parti fasciste des Oustachis, Ante Pavelic, qui ouvre des camps de concentration où vont périr de 500 000 à 800 000 personnes (opposants, orthodoxes, ou membres des "races inférieures" selon la terminologie nazie, comme les Juifs et les Tziganes). Les Serbes sont chassés en Serbie, convertis de force au catholicisme ou envoyés en camps de concentration. Ces camps ne sont pas pourvus, comme les camps allemands, de moyens modernes d'assassinats de masse. On y expédie les victimes à l'arme blanche, au couteau ou à la serpe. Une sorte de comptabilité morbide est tenue en coupant le nez, une oreille ou en arrachant les yeux. L'écrivain italien Malaparte affirme avoir vu un panier d'yeux, qu'il avait d'abord pris pour des huîtres, offerts par ses partisans à Ante Pavelic en guise de trophée. Les atrocités commises sont si terribles que les officiers allemands qui occupent le territoire interviennent pour les modérer dans la crainte que la population excédée ne se révolte et ne s'en prenne aux soldats allemands. Il n'est pas inutile de préciser que le régime de Pavelic jouit de la bénédiction des autorités religieuses catholiques de Croatie et musulmanes de Bosnie-Herzégovine. 

Le 22 mars 1941, après une sortie dans l'Atlantique Nord au cours de laquelle ils coulent vingt-deux navires marchands  (115 600 tonnes), les croiseurs de bataille allemand Scharnhorst et Gneisenau rentrent à Brest pour se faire radouber. Ils y seront rejoints par le croiseur lourd Prinz Eugen, dont il sera question plus loin, le 1er juin. Renseignée par la Résistance française, l'aviation britannique lance contre eux plusieurs attaques, parfois quotidiennes, qui ne leur laissent pas de répit et les endommagent. En juin, on envisage leur rapatriement en Allemagne; l'amiral Raeder, commandant en chef de la flotte allemande y est opposé en raison des risques représentés par une telle opération qui doit se dérouler à portée de la marine et de l'aviation ennemies, dans la Manche, l'étroit passage du Pas-de-Calais et la mer du Nord, mais Hitler, qui souhaite les utiliser pour protéger la Norvège, en prévison de l'attaque de l'URSS, finira par forcer la main à l'amiral six mois plus tard.  

Le 28 mars, la bataille navale du Cap Marapan, qui se déroule au large de la Grèce, tourne une fois de plus à l'avantage des Britanniques et à la confusion des Italiens. 

Avril 1941 : L'invasion allemande de la Grèce 

Dès le 13 décembre 1940, une directive d'Hitler prévoit une invasion de la Grèce. Metaxas dont les troupes ont repoussé les Italiens et pénétré en Albanie, ne l'ignore pas. Mais, idéologiquement proche du Führer, il pense pouvoir parvenir avec lui à un arrangement. C'est pourquoi il ne traite pas franchement avec l'Angleterre, ce qui rendrait une hypothétique réconciliation avec Hitler impossible. Le dictateur grec meurt le 29 janvier 1941 laissant la place à Alexandre Korizis. Ce dernier maintient la dictature en place tout en se rapprochant des Britanniques. Le Führer ne peut évidemment pas laisser sans réagir une tête de pont ennemie s'installer à proximité des pétroles de Roumanie qui alimentent ses chars et ses avions. De son côté, Churchill estime qu'un abandon de la Grèce constituerait une faute politique susceptible de décourager d'autres pays. On pense à nouveau à un bloc balkanique comportant la Grèce, la Yougoslavie et la Turquie; mais, ni la Yougoslavie, ni la Turquie ne sont disposées en entrer en guerre contre l'Allemagne. Le 17 février 1941, la Turquie a même ratifié un traité d'amitié avec la Bulgarie et l'Allemagne. De plus une mésentente stratégique oppose le général gec Papagos aux militaires anglais. La frontière grecque est protégée face à la Bulgarie par les fortifications de la ligne Metaxas mais elle est ouverte face à la Yougoslavie. Les Anglais proposent donc un regroupement des forces alliées face au col de Monastir pour couvrir la frontière yougoslave, mais Papagos refuse de dégarnir la frontière bulgare et surtout il refuse de retirer ses troupes de l'Albanie où il espère s'emparer bientôt de Valone sur l'Adriatique. Le 23 février Korizis accepte finalement une aide britannique de 100 000 hommes, 240 canons de campagne, 202 canons antichars, 32 canons de moyennes portée, 192 batteries antiaériennes et 142 chars d'assaut.  

Le 6 avril, les hostilités sont déclenchées par la Wehrmacht via Skoplje puis la région de Monastir, pour tourner la ligne Metaxas ainsi que sur cette ligne. Les Grecs se battent avec acharnement, repoussent à plusieurs reprises les agresseurs, et leur causent de lourdes pertes, mais la vétusté de leur matériel et son insuffisance ne peut pas leur permettre de contenir longtemps l'ennemi. Un bombardement allemand incendie le port du Pirée et le rend inutilisable. Le 7 avril en soirée, une division blindée allemande, qui a débordé la ligne Metaxas à l'ouest, débouche dans la vallée de l'Axios en direction de Salonique. Le 8 avril, le fort d'Ekhinos, à l'est de la ligne Metaxas, se rend; en soirée, des blindés allemands sont dans les faubourgs de Salonique. Le 9 avril, des troupes britanniques poussent une pointe en Yougoslavie dans la régions de Monastir; elles rencontrent des unités yougoslaves en retraite vers la Grèce. Pendant ce temps, l'armée allemande prend possession de Salonique. La Macédoine est perdue. Le 10 avril, l'armée allemande franchit la trouée de Monastir. Le 12 juin le dispositif défensif de l'armée grecque de Macédoine occidentale est établi plus au sud sur une ligne Sarandé-Vénétikos, non sans que Papagos ne traîne des pieds. Ce jour même, le général Wavell prévient les Grecs que l'acheminement de nouveaux renforts est devenu impossible. La Grèce n'aura donc pas les 100 000 combattants que son alliée lui avait promis. Désormais la défaite grecque est inévitable. La retraite continue de s'effectuer trop tardivement, ce qui risque d'entraîner un encerclement de l'armée grecque. Le 18 avril, des arrière-gardes retardent l'envahisseur pour permettre au gros de ce qui reste des forces alliés de retraiter vers des positions de repli qui se raréfient.  Le 20 avril, un groupe d'officiers se mutine et traite avec les Allemands. Un dernier traité unissant les trois belligérants est adopté le 23 avril, à Thessalonique. Papagos démissionne, le Premier ministre Korizis se suicide alors que les Allemands entrent dans Athènes, et le roi de Grèce, Georges II, prend le chemin de l'exil.  

Mais la guerre n'est pas finie pour tout le monde : le corps expéditionnaire britannique, composé en grande partie d'Australiens et de Néo-Zélandais, continue de se battre furieusement pour se rembarquer comme à Dunkerque. C'est chose faite le 29 avril. Pour la seconde fois, les forces de l'empire britannique ont été chassées du continent européen par la Wehrmacht. Le drapeau hitlérien flotte sur l'Acropole. Mais, si la population grecque semble faire contre mauvaise fortune bon coeur, la résistance ne va pas tarder à poindre. Dans la nuit du 30 au 31 mai 1941, un communiste, Manolis Glezos, accompagné d'Apostolos Santas, décrochent le drapeau nazi de l'Acropole et le mettent en pièces avant de le jeter dans un puits. 
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 Source : Historia Magazine - Seconde Guerre mondiale - La Résistance 1940-1941 en France et en Europe - Mars 1968
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La résistance en Grèce débuta dès l'occupation. A la fin de 1941, elle était dominée par l'EAM (Front de Libération national d'obédience communiste) et sa branche militaire l'ELAS, ainsi que par l'EDES (Armée nationale et démocratique grecque) du général Napoléon Zervas qui regroupait républicains et monarchistes constitutionnels. Elle comptait également plusieurs autres groupes moins importants. Ces différentes forces ne s'entendaient que sur un seul point : refuser le retour du roi! Elles ne réussirent jamais à s'unifier, malgré des réconciliations temporaires, et, sauf exceptions, agirent chacune de leur côté et parfois conflictuellement. Une des exceptions est le sabotage, à la demande de Londres, le 25 novembre 1942, d'un pont sur la ligne ferroviaire Salonique-Athènes par où passaient les train d'approvisionnements de l'Afrika Korps. Après la sortie de la guerre des Italiens, l'ELAS, qui réussit à s'emparer de leur matériel, devint la force principale de la Résistance grecque. La guerre civile qui déchirera le pays ultérieurement était en train de germer. 
  
Avril 1941: Début de la résistance armée yougoslave 

Le 10 avril, le bureau politique du Parti communiste de Yougoslavie se réunit à Zagreb et décide de commencer la résistance, et nomme chef du Comité militaire le secrétaire général du Parti, Josef Broz-Tito. Tito se révélera comme un redoutable meneur politique et militaire. Croate, il militera pour une Yougoslavie fédérale où toutes les nationalités bénéficieront d'un statut égalitaire, et pour un combat armé de la résistance contre les forces d'occupation. Il se distinguera ainsi nettement de Mihaïlovitch, chef du mouvement nationaliste serbe tchetnik (ou chetnik), qui prône le maintien de la suprématie serbe et s'oppose au combat armé, par crainte des représailles, lequel souhaiterait créer un mouvement de résistance pacifique dans l'attente d'un hypothétique débarquement anglais. Le 22 juin, alors que les troupes allemandes pénètrent en Union soviétique, un train allemand est attaqué par un groupe de 49 résistants, près de Sisak. Le 4 juillet, Tito, en tant que commandant suprême des Partisans, fait imprimer et diffuser publiquement un plaidoyer pour la résistance armée contre l'occupation nazie. 

Vers la fin de l'été, une révolte armée organisée se développe en Serbie où elle rencontre un soutien enthousiaste. Partisans de Tito et Tchetniks, sourds aux conseils de prudence de Mihaïlovitch, rivalisent d'entrain. Plusieurs chefs tchetniks passent à l'action : Micheta s'empare de Loznica (31 août), puis de Zajatcha (1er septembre), le capitaine Ratchich s'avance jusqu'à Sabac à 70 kilomètres de Belgrade, le prêtre Vlado Zetchevitch, assisté du lieutenant Martinovitch, libèrent la vallée de la Drina, tandis que, le 24 septembre, les Partisans libérent la ville d'Uzice, baptisant leur place forte, qui englobe l'ouest de la Serbie centrale, du nom de République d'Uzice. Le 26 octobre, se tient, dans le village de Brajici en territoire tchetnik, la seconde rencontre entre Tito et Mihaïlovitch. Tito y défend le principe, non pas d'un commandement unique, ce qu'il sait impossible, mais celui d'une collaboration opérationnelle et d'un partage des approvisionnements, des armes et des munitions. Il se heurte à un refus. Mihaïlovitch, toujours partisan de la non violence, est mécontent de la tournure prise par les événements. Il en redoute les conséquences pour la population. De plus, il considère Tito, naguère pourchassé par le régime monarchiste, comme un chef de bande doublé d'un dangereux révolutionnaire. L'attentisme du chef de la résistance serbe monarchiste va entraîner la défection de certains de ses subordonnés les plus actifs qui rejoindront les Partisans, comme Zetchevitch et Martinovitch. Les Allemands massent cinq divisions et reprennent Uzice le 25 novembre. Le 1er décembre, les Partisans sont en grande partie chassés de Serbie, mais ils s'installent ailleurs. Malgré une dernière tentative de réconciliation entre les deux leaders de la résistance yougoslave, le 3 décembre, Mihaïlovitch ordonne à ses Tchetniks d'attaquer partout les Partisans. Le 21 décembre, la première Brigade d'assaut prolétaire est officiellement formée.  

Le 13 avril 1941, un traité de non-agression soviéto-japonais est signé sur le modèle du traité germano-soviétique. Les Japonais acceptent enfin ce que Staline leur propose depuis dix ans, mais avec la ferme intention de n'en pas tenir compte dès que le moment sera venu de tenter une nouvelle offensive en Sibérie. A peu près à la même époque, prévenus par Hitler et Ribbentrop que l'Allemagne s'apprête à attaquer la Russie, ils assurent le Führer que le Japon sera à ses côtés dans ce conflit! Un plan d'attaque en Extrême-Orient, à partir de la Mandchourie, est élaboré par les Allemands et les Japonais, le plan Kanto-Ku-en. Les premières mesures de ce plan sont mises en oeuvre afin qu'il puisse être appliqué dès que les forces soviétiques de Sibérie se seront retirées pour rejoindre le front européen, comme l'espère Tokyo. Mais cela ne se produira pas. Les Soviétiques laisseront face aux Japonais des forces suffisantes pour les dissuader d'agir. Le Japon est fermement décidé à défendre ses intérêts particuliers avant ceux de ses alliés de l'Axe! 

Les États-Unis évaluent les risques que comporte pour eux la nouvelle situation dans le Pacifique depuis que l'armée japonaise de Sibérie opposée aux Russes et aux Mongols est devenue disponible. Le Japon, enlisé en Chine, sait qu'il ne peut pas y remporter une victoire rapide compte tenu de l'aide qu'apportent les USA à ses adversaires et aussi à cause de ses insuffisances en matière d'approvisionnements. Sans pétrole américain, son armée sera paralysée, et ses zéros, les meilleurs avions du monde à l'époque, deviendront inutiles. Les dirigeants politiques, l'empereur en tête, sont réservés sur l'hypothèse d'une brouille avec les voisins d'outre Pacifique. Mais les partisans de la guerre l'emportent parmi les officiers. Ils pensent que la seule solution consiste à aller chercher le pétrole dans le sud-est asiatique en frappant d'abord un grand coup sur les Américains pour leur imposer un arrangement. 

En avril, l'Afrika Korps de Rommel chasse de Cyrénaïque les Britanniques affaiblis notamment par le retrait des forces envoyées en Grèce. Le 25 avril, les blindés allemands atteignent la passe d'Halfaya à la frontière égyptienne. Le 28 avril, ils prennent le col de Solloum. Ils possèdent désormais les clés de l'Égypte. Mais, à gauche, le général allemand est bloqué devant Tobrouk. 

Le 1er mai 1941, une grandiose parade militaire a lieu sur la Place Rouge de Moscou en présence de militaires allemands que Staline espère impressionner. Ceux-ci le sont sans doute, mais ils ne sont plus en mesure d'influencer Hitler. 

Le 4 mai 1941, Roosevelt déclare que "les U S A sont prêts à combattre dans le monde entier pour le maintien de la démocratie".  

Le 5 mai 1941, Staline prononce un discours plutôt ferme qui laisse supposer qu'il s'attend à la guerre à brève échéance. Le 15 mai, Timochenko, commissaire du peuple à la Défense, et son adjoint Joukov, proposent un plan d'attaque préventive de l'Allemagne violemment rejeté par Staline qui souhaite préserver la paix le plus longtemps possible. 

Le 12 mai, l'amiral Darlan, Vice-Président du Conseil français (chef du gouvernement), rencontre Hitler à Berchtesgaden.  

Le 15 mai, en Égypte, les troupes britanniques reprennent la passe d'Halfaya mais échouent devant le col de Solloum. 

Le 18 mai 1941, le cuirassé Bismarck et le croiseur lourd Prinz Eugen, deux navires allemands les plus modernes, quittent le port de Gdynia pour l'Atlantique. Les sous-marins allemands, qui ont coulé de nombreux navires alliés au début de la guerre, sont moins efficaces et leurs actions sont plus risqués depuis que les bâtiments voguant depuis ou vers l'Angleterre naviguent en convois escortés par des navires de guerre. L'amiral Raeder, chef de la flotte allemande, fort de l'expérience acquise avec les cuirassés de poche, construits sous les contraintes du traité de Versailles, en trichant un peu sur le tonnage, légers, mais rapides et puissament armés, pense accroître les pertes adverses gâce à des navires plus lourds et à la pointe du progrès comme le Bismarck. Les Anglais, qui ont connaissance de la présence des bâtiments allemands dès leur arrivée sur les côtes de Norvège, les prennent en chasse, ce qui n'est pas une mince affaire, même avec les radars. Le 24 mai, le Croiseur de bataille Hood, fleuron de la marine britannique, et le Prince of Wales, sont à 12 miles des deux bateaux allemands. Le combat s'engage. Au bout de huit minutes, le Hood saute et coule immédiatement, touché par un obus du Bismarck qui perfore son pont et va exploser dans la soute aux munitions. Le Prince of Wales, surclassé en artillerie, s'éloigne. Mais le Bismarck n'est pas indemne. Si les trois coups au but qui l'ont touché ne sont pas mortels, ils l'ont privé d'une partie de son carburant. Il lui est donc devenu impossible de poursuivre sa mission. Son commandant décide de se diriger vers un port français pour y réparer ses avaries. Il ordonne au commandant du Prinz Eugen de se séparer de lui pour continuer la chasse aux convois. Le commandant du Prinz Eugen, en désaccord avec son supérieur, préfére s'esquiver et rentrer à Brest. La marine britannique renforce la flotte aéronavale chargée de détruire le Bismarck. Les 24 et 25 mai, des avions Swordfish du porte-avions Victorious lancent en vain des torpilles contre le cuirassé allemand. Le 25 mai les poursuivants britanniques perdent le contact, mais un avion Catalina de la RAF le retrouve le lendemain et la torpille d'un Swordfish détruit le servomoteur du Bismarck. Le 27 mai, la meute anglaise cerne le cuirassé allemand et le réduit à l'état d'épave avant que le croiseur Dorsetshire ne lui donne le coup de grâce et ne l'envoie par le fond en le torpillant. Le Hood est vengé! 

Mai 1941 : Le "complot" contre Churchill et l'équipée de Rudolf Hess 

En mai 1941, une partie du monde politique et de l'aristocratie britannique, à laquelle appartiennent des membres de la famille royale, s'organise plus ou moins secrètement contre la politique de guerre jusqu'au bout de Winston Churchill qu'ils souhaitent renverser et remplacer par lord Halifax, afin de pouvoir négocier la paix avec l'Allemagne nazie. Mais la population, qui a énormément souffert des bombardements, soutient fermement le Premier ministre dans sa politique d'élimination définitive du régime d'Hitler. C'est dans ce contexte que se produit l'équipée d'un haut dignitaire nazi, Rudolf Hess, lequel saute en Écosse en parachute de son avion qui s'écrase, faute d'atterrir dans la propriété d'un aristocrate de ses connaissances, le duc d'Hamilton, comme il l'espérait. L'équipée a été minutieusement préparée; l'appareil a été modifié en fonction de ce genre de raid, et la date choisie était la plus favorable selon les astrologues de Rudolf Hess, ce qui prouve que l'événement était prémédité. Rudolf Hess, disciple de l'idéologue de la géopolitique allemande, Karl Haushofer, féru d'ésotérisme, est un personnage important. Chef du parti nazi, il occupe l'un des premiers rangs parmi les dirigeants allemands, mais il n'en est pas moins relégué depuis la guerre dans des tâches subalternes; on en déduira, peut-être un peu hâtivement, que son geste est guidé par le dépit et la volonté de refaire surface par un acte de haute portée politique. Pour ce qui le concerne, cet étonnant émissaire prétend qu'il est en mission officielle pour négocier la paix et demande à rencontrer des gens avec lesquels il aurait déjà eu des contacts. En Allemagne comme en Angleterre, on préfère démentir ses propos et le faire passer pour fou, mais peut-on agir autrement, après une aventure aussi rocambolesque? Celle-ci rend évidemment service à Churchill; il n'ignore pas qu'une cabale est montée contre lui et les circonstances baroques de cette curieuse mission discréditent ses adversaires. On dit qu'il laisse supposer l'idée qu'une paix de compromis pourrait voir le jour s'il perdait le pouvoir, ceci dans l'espoir d'entraîner l'URSS dans le conflit avant que l'Angleterre n'en sorte; espoir vain car Staline fait tout ce qu'il peut pour ne donner à Hitler aucun prétexte de rupture afin d'obtenir un répit suffisant pour doter son pays d'un arsenal qui devrait lui assurer la supériorité militaire. Quoi qu'il en soit, certains pensent que la mort mystérieuse du duc de Kent, dans un accident d'avion en Écosse, en 1942, n'est peut-être pas étrangère au complot contre le Premier ministre, le duc de Kent, enfant terrible de la famille royale britannique, ayant pu participer à la conspiration. Hitler est furieux et les astrologues subissent le sort réservé aux ennemis du régime et aux maladroits! Quant à Rudolf Hess, désormais prisonnier, il échappe à la peine de mort au procès de Nuremberg pour être incarcéré à perpétuité à Spandau après la guerre; là, tout ce qu'il écrit est systématiquement détruit par le feu et il meurt étranglé en 1987, dans des conditions mystérieuses qui laissent planer un doute : s'est-il suicidé ou l'a-t-on assassiné pour lui fermer définitivement la bouche? D'autres tentatives de paix séparée verront le jour au fil de le guerre, surtout quand les affaires deviendront moins brillantes pour le 3ème Reich. Bornons-nous à citer celle qui fut entreprise en 1943 par Coco Chanel, fondatrice de la fameuse maison de couture française qui porte son nom; on sait maintenant que Coco Chanel était un agent de l'Abwehr, le service d'espionnage de la Wehrmacht; elle se rendit à Madrid pour entrer en contact avec Churchill, une de ses connaissances mondaines d'avant-guerre, par le truchement de l'ambassade britannique. Mais la porte resta fermée! 

Le Komintern revient à la politique de front populaire en invitant les peuples des pays occupés à s'unir pour recouvrer leur liberté. Le 15 mai 1941, le PCF fonde le Front national de lutte pour l'Indépendance de la France, celui-ci, ouvert à tous les Français, qu'