Le voyage de Manning A Lhassa (1811-1812)
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Thomas Manning arrive à la frontière du Bouthan le 7 septembre 1811. Il se dit envoyé par la Compagnie des Indes pour nouer des contacts commerciaux avec le Tibet, mais sans aucun pouvoir précis, ce qui semble pour le moins étrange, et ce que, d'ailleurs, il déplore. 

Le voyage n'est pas une partie de plaisir. Les autorités bouthanaises le prennent de haut avec les Hindous. Notre voyageur anglais est contraint de marcher à pied dans des rivières où l'eau monte jusqu'à la ceinture et sur des pierres qui écorchent les pieds. Il lui faut escalader des pentes escarpées, en haut desquelles on est à bout de souffle, par des chemins caillouteux. Il traverse des torrents profonds sur des ponts branlants au risque de périr au fond d'un précipice. La neige est parfois de la partie. Il arrive souvent à l'étape trempé de la tête au pied. Il y trouve un gîte ouvert à tout vent et une nourriture médiocre. Un jour, il est content de se régaler de navets bouillis. De plus, il dort mal, tourmenté par le froid et d'importuns insectes. Notre homme souffre de la solitude, car, comprenant le chinois, il ne peut guère communiquer avec les gens qui l'accompagnent; il y a bien un ressortissant de l'empire du milieu, mais celui-ci, prisonnier depuis longtemps, a pratiquement oublié l'usage de sa langue. Pour corser le tout, ce Chinois cherche à voler Manning en lui proposant d'échanger ses cuillères d'argent contre des cuillères d'étain! Le Chinois rase un jour l'Anglais avec un instrument qui a la forme du dos d'une faucille. Bref, Manning n'a pas gardé un bon souvenir de sa traversée du Bouthan.  

Heureusement, il rencontre à Parijong un officier chinois qui se montre plus affable et, disons le mot, plus civilisé, que les Bouthanais. Ce mandarin lui demande s'il est musulman. Notre Anglais répond qu'il mange du porc. Les soldats chinois sont très polis; cependant, les Tibétains leur cèdent le pas. Manning observe que les premiers se comportent au Tibet comme les Anglais en Inde. 

Notre voyageur commence à exercer ses talents de médecin auprès des soldats chinois et ses potions font merveille. Le 5 novembre 1811, la caravane prend le chemin de Giansu (Gyantze), le général ayant permis à Manning de l'accompagner. Il fait froid et on manque de boisson alcoolisée; il faudrait faire chauffer le vin. La neige couvre le sol alentour; les torrents sont gelés; sur les bords, la glace supporte le poids des chevaux. Un vent terriblement coupant souffle et Manning n'est pas suffisamment vêtu. Les Chinois lui prêtent de quoi se protéger ce qui ne l'empêche pas de se sentir quelque peu fiévreux. 

A la halte de nuit, les gens du village s'assemblent autour du feu du général chinois, ce qui donne l'occasion à Manning de décrire une scène pittoresque. Une casserole en forme de chaussure, avec un morceau de coton dedans pour servir de mèche, et deux ou trois boules de suif comme combustible, éclairent parcimonieusement une interminable partie de dés jetés à la main qui dure longtemps dans la nuit. 

Notre Anglais est le témoin d'un curieux phénomène atmosphérique, le hayta (weety jpeety), causé par le conflit entre le froid extrême et la chaleur torride du soleil; ce phénomène se traduit par l'apparition dans le ciel de quelque chose qui fait penser à un rassemblement d'innombrables oiseaux. 

Manning se plaint de la mauvaise qualité du harnachement des chevaux tibétains: les étriers, la bride, les guides et la selles sont mal conçus, au moins pour un cavalier européen, ce qui rend les chevauchées très inconfortables. La sienne est d'autant pénible et périlleuse que son cheval est vicieux et qu'il l'emporte à un train d'enfer, sur un chemin de plus en plus chaotique. Heureusement, grâce à l'intervention d'un berger, le cheval retrouve son calme, mais cet exercice violent n'a pas arrangé les affaires de notre voyageur encore fiévreux. Devenu prudent, il troque sa monture contre une autre moins capricieuse. 

La caravane s'arrête auprès d'un grand lac pour prendre le thé ainsi qu'une collation. L'eau est couverte de glace et certainement propice au patinage, mais Manning n'a pas l'occasion de montrer son  habileté en la matière. Le lac cède plus loin la place à une rivière qui court vivement à travers une passe, entre des montagnes désertiques. On y trouve de nombreux canards sauvages qui ne craignent pas l'approche des hommes car, au Tibet, ces derniers ne mangent pas les oiseaux; ce sont, au contraire, les oiseaux qui les mangent (1). Le soir venu, dans un village, Manning dort tant bien que mal, tout habillé, à l'intérieur d'une vaste grotte, en compagnie de plusieurs femmes et jeunes filles, sous la garde de deux soldats placés devant la porte. Incommodé par l'air froid et la fumée du feu, il se lève avant le jour. 

Le jour suivant, la caravane atteint une vallée plus large, au milieu de laquelle court une rivière. De l'herbe y pousse mais on n'y voit pas d'arbres, même chétifs. A quelque distance, Manning aperçoit un daim en train de paître. La caravane s'arrête dans une sorte de caravansérail pour mandarins. La chambre ressemble à un balcon dont l'ouverture, donnant au sud, est fermée par un tissu. Un mouton est tué pour les provisions des prochains jours. On continue dans la vallée stérile, entre des montagnes dépouillées, uniformément grises. La caravane passe la nuit dans un village où les maisons sont à demi enterrées. Manning dort dans une manière de cellier où il n'a pas froid; la seule verdure qu'il y voit est un pot de jeunes oignons en train de pousser. 

Le lendemain, le général n'est pas si matinal qu'à l'ordinaire et le soleil est déjà haut lorsque la caravane repart. Manning manque buter sur un gros chien couché en rond qu'il avait pris pour un sac. On passe à côté de sources chaudes médicalement réputées; puis on franchit un curieux passage, entre les montagnes, où l'eau paraît couler de bas en haut. La route ensuite s'élargit et l'on rencontre des amas de pierres blanches ainsi qu'un temple dans lequel est sculptée une gigantesque idole. On descend après vers la rivière qui est maintenant importante; quelques arbres et des apparences d'agriculture rafraîchissent la vue. Manning est logé dans un appartement, au premier étage d'une maison d'un agréable village. L'appartement s'ouvre sur une terrasse fermée par un parapet. Jusqu'alors, la honte l'a retenu de chasser les importuns insectes qui le dévorent et qu'il serait bien incapable de nommer. Là, n'y tenant plus, il tente de s'épouiller, mais en vain: les méchantes bestioles le poursuivront jusqu'à Lhassa. 

Le lendemain, la caravane part de bonne heure, bien que le chemin à parcourir pour rejoindre Giansu soit assez court. Manning monte un cheval si parfait qu'il songe un moment à l'acheter; il y renonce car l'animal l'encombrerait à Lhassa et sa bourse en serait par trop allégée. A mi-distance de la ville, le sous-mandarin chinois et le mandarin tibétain viennent accueillir le général chinois et lui offrir un repas de viandes. Manning reçoit sa part; il la mange dans une écurie, séparé des chevaux par une toile, selon la mode du pays; ce n'est pas pour l'humilier, au contraire, c'est le meilleur endroit que l'on puisse trouver ici!  

Giansu est une grande ville à moitié située sur une colline. De loin, elle a belle apparence. Mais en approchant, on s'aperçoit que les beaux murs blancs sont couverts de crasse et que le fenêtres ne sont que des meurtrières. La vallée est bien arrosée; on trouve, autour de la ville, des champs de céréales et quelques arbres; mais les montagnes sont aussi pelées que dans le reste du Tibet. 

La caravane se rend à la maison du mandarin et au tribunal où l'aspect chinois des choses frappe le visiteur anglais. Manning est pourvu d'un petit logement, dans la cour de la maison principale; on pourrait s'y croire en Chine. Des soldats chinois lui apportent tout ce dont il a besoin. Sa couche est aménagée sur une sorte de caveau en briques où il dort mieux que partout ailleurs, malgré le froid qui, bien que vif, est plus supportable. 

Giansu est plus bas que tous les lieux où il s'est arrêté depuis le Bouthan. Il a été tellement gêné par la fumée jusqu'à présent qu'il décide donc de se passer de feu. Contrairement à ce que les gens pensent en Angleterre, il est parfaitement possible de vivre en hiver sans se chauffer: il suffit d'être chaudement vêtu. Les vêtements d'hiver, tibétains ou chinois, peuvent être considérés comme des lits mobiles. En raison de l'absence de bois, il faudrait d'ailleurs se chauffer au charbon; un charbon importé de loin que seuls les riches peuvent s'offrir. Bien que, par rapport à l'Angleterre, le Tibet bénéficie d'un climat sec et ensoleillé, il est cependant difficile d'écrire sans feu car tous les objets sont aussi froid que de la glace. On se réchauffe en se donnant de l'exercice, mais alors on a trop chaud, surtout aux pieds, et c'est pourquoi ceux-ci sont généralement légèrement couverts. Les alternances de chaud et de froid causent des douleurs rhumatismales. Bien sûr, les Chinois au crâne rasé portent la même toque qu'en Chine pour éviter les maux de tête. Ils n'adaptent cependant pas plus leur habillement aux conditions du Tibet que les Anglais ne le font aux Indes. Les vêtements chinois semblent plus confortables que les vêtements européens, aussi bien par temps chaud que par temps froid, sauf pour prendre de l'exercice. Aucun étranger ne souhaite adapter sa tenue au pays où on vit car il suppose, sans doute à tort, que les habits de son pays en imposent aux autochtones.  

Le général, à qui Manning rend visite, l'engage à se vêtir à la chinoise et l'invite à dîner le jour suivant. L'Anglais mange en compagnie du sous-mandarin. Le repas est médiocre mais le vin est bon. Le général ne vaut guère mieux qu'une vieille femme mais il est poli et bien éduqué. Issu d'une bonne famille du Sichuan, il a néanmoins des origines tartares du côté maternel. Le sous-mandarin, sorti du rang grâce à son mérite, est couard et vulgaire, mais bien disposé. Les deux asiatiques admirent la barbe de leur invité: ils n'en ont jamais vu d'aussi belle! Comme le sous-mandarin apprend que Manning apprécie les nourritures en croûte, il l'invite chez lui. Les mets et le vin y sont meilleurs que chez le général et les "pâtisseries" sont accompagnées de saucisses délicieuses. 

Manning visite le mandarin tibétain sans son interprète chinois habituel, ce dernier montrant trop ostensiblement son mépris pour les Tibétains. Ce Chinois n'a pas bon caractère et, en particulier, il n'aime pas que l'on répète plusieurs fois la même chose, ce qui ne facilite pas la tâche de Manning, au cours des consultations médicales, qui s'effectuent par son truchement. Notre Anglais soigne beaucoup de monde avec succès et le nombre de ses pratiques devient tel qu'il n'a plus le temps d'aller patiner sur la glace. Un patient le remercie de l'avoir guéri de manière démonstrative: il se rend chez lui sur les genoux et en portant son front au sol aux pieds du médecin anglais. Notre Esculape se demande si ce sont ses drogues ou simplement la nature qui ont causé les guérisons! Il pense que l'eau de Giansu est impropre à la consommation et invite les gens à aller en chercher plus loin; mais ces derniers n'en tiennent aucun compte.  

Au passage des rivières, ses effets, transportés dans des paniers, ont été mouillés et il les a retrouvés transformés en glaçons à l'arrivée; une grande partie d'entre eux est perdue. Le général l'engage à ne pas s'encombrer de ces hardes inutiles pour se rendre à Lhassa. Mais Manning les emporte tout de même et il s'en trouvera bien car leur vente lui  procurera l'argent nécessaire pour faire bouillir sa marmite. Le général chinois, qui n'a rien d'autre chose à faire qu'à fumer sa pipe et à palabrer, vient souvent voir le médecin anglais. Après d'âpres négociations sur le salaire, car Manning ne roule pas sur l'or, il le pourvoit d'un nouveau serviteur supposé être un bon cuisinier; ce dernier ne connaît rien à l'art culinaire, mais rend d'appréciables services pour l'entretien du linge; Manning pense que le général s'est débarrassé d'un serviteur qui l'accompagnait jusqu'à présent sans être payé: l'Anglais versera les gages à sa place. 

Notre médecin soigne un soldat chinois qui l'invite à manger chez lui. Contrairement aux habitudes chinoises, où les femmes se tiennent cachées, l'épouse du soldat participe au repas. Mais nous sommes au Tibet, pays où les femmes sont plus libres qu'en Chine (2). De plus, les compagnes tibétaines des Chinois ne sont souvent que des concubines; il les abandonnent lorsqu'ils s'en retournent chez eux (3).  

Le général étant musicien, Manning s'initie en sa compagnie à la musique chinoise et joue quelques airs européens sur une flûte. Il compte remercier le général de l'avoir admis dans sa compagnie jusqu'à Giansu, en le gratifiant d'un cadeau. Pour cela, il voudrait envoyer un messager aux Indes, ce qui lui permettrait aussi de réclamer de nouveaux subsides. Le général estime cependant qu'un échange de correspondance suffira. Un problème surgit pour rédiger l'adresse tibétaine d'une manière compréhensible au Bengale, ce qui exige plusieurs essais. Le général recevra du tissu violet pour la confection d'une robe et une ou deux livres d'opium. 

A son grand désappointement, Manning apprend que le chef-mandarin en poste à Lhassa a été disgracié par suite de l'expédition contre Canton. Cette expédition est une conséquence des événements qui se sont déroulés dans la lointaine Europe. Lorsque Napoléon eut envahi le Portugal, l'Angleterre plaça les colonies portugaises sous sa protection. Elle envoya des troupes du Bengale à Macao. Mais les Chinois n'apprécièrent pas cette intrusion et réagirent. Les Anglais entreprirent alors une action sur Canton qu'ils abandonnèrent cependant rapidement... et le chef-mandarin de Lhassa fut disgracié! Les autorités de la capitale tibétaine n'en répondent pas moins favorablement à la demande de Manning de se rendre dans leur ville. Comme la requête a été adressée depuis Parijong et que notre Anglais est supposé y avoir attendu la réponse, le général doit calculer la date de départ de Giansu de telle sorte qu'une arrivée prématurée à Lhassa n'éveille pas les soupçons. 

Manning est maintenant pourvu de vêtements chauds à la chinoise qui lui permettent d'affronter dans de bonnes conditions les aléas climatiques d'un nouveau voyage. Il protége même ses oreilles, ce qui lui attire les quolibets des Chinois, cela ne se faisant pas dans l'empire du milieu, sauf dans les basses classes de la société; un Chinois bien né ne couvre que le haut de sa tête! La caravane prend congé de ses amis de Giansu non sans que ces derniers ne s'enquièrent si personne ne manque de rien. Manning laisse son chapeau-ombrelle de bambou en cadeau au soldat qui l'a invité à dîner en lui demandant, avec le plus grand sérieux, d'y veiller avec soin, ce qui est une plaisanterie car aucun soldat chinois n'oserait s'en servir. L'expédition est pourvue des visas nécessaires, mais ceux-ci ont été apposés sur le passeport émis à Parijong, ce qui pourrait soulever des difficultés. Manning se demande si les autorités locales ne lui font pas ainsi payer le mépris de son interprète chinois. Dès le premier changement de montures, les conséquences du mécontentement des Tibétains se font sentir: les chevaux sont remplacés par des ânes fourbus; la caravane ne peut avancer désormais que très lentement. Les harnachements sont défectueux et Manning arrive le soir à l'étape épuisé, moulu et brûlé par le soleil réverbéré par le sol. On s'arrête au relais de poste chinois. La Chine est couverte d'un réseau de postes, avec au moins un soldat disponible à chaque halte, pour porter les dépêches. Les relais de postes son confortables, propres et bien tenus. On n'y est pas mêlé aux animaux, comme dans les demeures tibétaines. La Chine est un pays civilisé (4).  
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Le Potala tel qu'a pu le voir Manning
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Le second jour, la route s'élève. Le voyage est néanmoins plus confortable. On couche dans un relais de poste magnifique dont le maître, moins causant que celui de la veille, sollicite l'intervention de Manning pour soigner son enfant souffrant d'un ulcère. Le lendemain, la caravane part avant l'aube. On approche de montagnes couvertes de neige; on passe à proximité d'un glacier. La réputation de Manning l'ayant précédé, sa science est mise à nouveau à contribution à l'arrêt suivant. On atteint à la nuit une agglomération près d'un lac grand comme une petite mer (Palti ou Yamdok-chu). Manning, chemin faisant, a apprécié la beauté du paysage, moins désertique qu'avant. Mais, à l'étape, il ne retrouve pas le confort des jours précédents; il lui faut se contenter d'un abri fermé seulement sur trois côtés. En outre, le guide de Giansu prend congé ici; il faut se rendre auprès du magistrat local pour obtenir un nouveau guide et des bêtes, ce qui ne va pas de soi; les autorités locales semblent vouloir retenir la caravane; enfin, tout s'arrange, car Manning, qui n'avait sous la main aucun cadeau à offrir, a fait envoyer deux ou trois pièces de monnaie roulées dans du papier à la femme du magistrat qui a paru s'en satisfaire (5).  

Le lendemain matin, on s'arrête dans une ferme pour changer de montures. C'est la première véritable rencontre de Manning avec des Tibétains. Il est favorablement impressionné. Ils font ce qu'ils peuvent pour être agréables à leurs visiteurs, ce qui n'empêche pas l'interprète chinois de les rudoyer et de se montrer insolent, selon son habitude, croyant ainsi affirmer sa supériorité, à la grande confusion de Manning qui ne peut pas intervenir faute de parler le tibétain. 

Au village suivant, les habitants sont trop pauvres, après plusieurs années de mauvaises récoltes et un hiver rigoureux, pour remplir convenablement leurs obligations à l'égard des voyageurs. La caravane contourne le lac; Manning observe qu'un bateau raccourcirait considérablement le trajet. Les eaux sont poissonneuses, mais les riverains ne disposent pas de filets pour pêcher et se privent ainsi d'une nourriture abondante à portée de la main. Les habitants laissent leurs animaux boire l'eau du lac mais ne la boivent pas eux-mêmes. On dit qu'ils y jettent leurs morts (6). De nombreux oiseaux aquatiques sauvages vivent sur le lac. Manning s'attardent à jouir de la beauté du coucher de soleil sur les cimes enneigées. 

La caravane couche dans une petite ville pourvue d'un château dans lequel réside le magistrat local. Une grande quantité de corbeaux voltigent joyeusement dans les airs. Le cris de ces corbeaux est particulier, avec un son métallique. D'autres corbeaux tibétains croassent pourtant comme en Europe. Le maître de poste du lieu ne délivre aucun repas aux voyageurs et Manning doit puiser dans ses provisions, ce qui ne le chagrine pas plus que cela. 

On s'éloigne du lac à travers les montagnes et, à la halte suivante, il n'y a pas de bêtes disponibles. Il faut aller les chercher au loin et cela prend du temps. Une montée, suivie d'une longue, longue descente, amènent la caravane au gîte d'étape alors que la nuit est tombée. Encore les bagages sont-ils restés en arrière. Manning s'aménage un nid de paille dans une pièce au toit troué, mais le froid de la nuit l'empêche de dormir et il lui faut trouver un abri mieux protégé. Il sera plus tard sujet à des rhumatismes qu'il attribuera aux alternances de chaud et de froid endurées pendant son séjour au Tibet. 

On atteint bientôt la vallée de Lhassa (celle du Tsangpo ou Brahmapoutre) et l'atmosphère change. On rencontre des villages, des champs cultivés, des arbres... les gens semblent plus joyeux. Tout paraît plus riche. Il y a même un bac pour traverser la rivière. Le maître du bateau invite Manning à rester prudemment assis sur son siège. A l'arrivée, l'Anglais voudrait sauter sur la berge mais la lourdeur de ses vêtements le retient de commettre une dangereuse excentricité. 

A l'étape, Manning et son escorte succèdent à des soldats tibétains conduits à Lhassa par un officier pour y être examinés en vue d'une promotion. Le cheval de l'officier est somptueusement harnaché. Les soldats sont armés d'arcs et de grossiers mousquets. Le maître de poste chinois est originaire de la même province que l'interprète. Il est invité à partager le repas des visiteurs. Pendant la nuit, le cuisinier travaille longtemps pour préparer le déjeuner. Manning observe que les Tibétains sont très lents et qu'il leut faut un temps considérable pour accomplir la moindre tâche. 

Le lendemain, des précautions doivent être prises pour arriver le jour suivant à Lhassa avant midi, afin de ne pas indisposer le grand mandarin. Manning, qui n'est pas pressé, laisse ses serviteurs le devancer à Litong. Il soigne un enfant, incommodé par l'ardeur du soleil, tout simplement en le protégeant des rayons. Puis, il visite une sorte de temple où une religieuse fait tourner un moulin à prière sans trop savoir pourquoi. Ensuite, il prend le chemin de Litong; il y est contraint à descendre de monture, malgré son peu de goût pour la marche à pieds, afin de franchir un passage qui tient plus de l'escalier que du sentier. A Litong, il retrouve ses serviteurs; ceux-ci n'ont rien préparé s'étant heurté à un interlocuteur ivre; la crainte est donc grande d'arriver en retard à Lhassa et de s'attirer les foudres d'un mandarin vindicatif. Heureusement, un haut personnage bien monté fait son apparition. C'est un envoyé du principal magistrat de Lhassa venu accueillir les voyageurs. On trouve des animaux, mais il faut patienter jusqu'à l'arrivée des bagages; l'interprète est au désespoir; mais Manning se réjouit à l'idée de pouvoir flâner et d'avoir le temps de se rafraîchir avant d'aborder le grand homme. 

Il n'est maintenant plus nécessaire de se hâter et Manning admire le Potala à son aise. Sur la route, en bas de la colline que couronne le château, les moines et les mendiants pullulent. Notre Anglais pense à Rome et au Vatican. S'il est impressionné par le château, il trouve la ville très en dessous de la réputation d'une capitale, avec ses rues pleines de chiens malodorants, couverts d'ulcères, mourants ou morts et becquetés par des corbeaux. Les habitations sont enfumées et sales; tout y semble irréel, même les rires des habitants qui ressemblent à des personnages sortis des rêves ou à des fantômes. Au fond d'une ruelle, il pénètre dans une cour, où il quitte sa monture et, par une échelle, atteint la chambre qui lui est destinée. 

La première visite qui s'impose est celle du principal mandarin chinois (7). Manning et son interprète doivent changer de couvre-chefs car ceux que leur a donné le général ne leur vont pas. Le mandarin est pour le moment occupé à une revue et il ne pourra pas les recevoir avant l'après-midi, ce qui calme l'inquiétude de l'interprète. Mais d'autres sujets de crainte s'élèvent. Manning redoute que le dignitaire chinois, ou quelqu'un de son entourage, ne l'ait vu à Canton, ne le reconnaisse et ne le suspecte d'être venu pour préparer une invasion; pour éviter une telle mésaventure, il dissimule ses yeux derrière des lunettes. Quant à l'interprète, il a peur que son maître n'accomplisse pas correctement le cérémonial protocolaire imposé pour la rencontre. Manning est cependant disposé à s'agenouiller plutôt trois fois qu'une; il observe que l'on ne prend pas tant de précaution avec les mandarins tibétains considérés comme des êtres inférieurs; en revanche, les mandarins chinois terrorisent les gens du commun. 

La rencontre se passe bien; Manning s'aperçoit que ses craintes étaient sans fondement car le dignitaire chinois ne voit manifestement pas plus loin que le bout de son nez. Après s'être poliment enquis de sa santé, le mandarin lui demande simplement qui s'est occupé de son logement; la question pourrait être indiscrète si elle n'était pas une simple formule de politesse; ce sont les autorités tibétaines qui ont prévu le gîte et le couvert. Mais, lorsque Manning exprime le souhait de changer de logis, le trou ouvert dans le plafond de sa chambre laissant passer un vent nocturne à la froideur insoutenable, l'interprète effrayé tente de le dissuader: formuler une telle requête risque d'être interprétée par le mandarin chinois comme un affront puisqu'il a nécessairement donné son accord au lieu d'habitation. 

Bien que parlant passablement bien le chinois de Pékin, Manning communique par le truchement de son interprète pour plusieurs raisons; d'abord parce que les gens du commun au Tibet parlent plutôt le dialecte du Sichuan, ensuite parce qu'il n'est pas dans les habitudes chinoises de répéter ce qui n'a pas été compris, et enfin parce qu'un étranger n'a aucune chance d'améliorer son langage si personne ne lui parle; or, malgré son désir d'améliorer son anglais, l'interprète manifeste la plus mauvaise volonté à converser et à enseigner la langue locale à son maître et les échanges entre les deux hommes sont réduits au strict nécessaire. 

Après qu'ils aient changé de logement, chacun ayant sa chambre, les rapports entre les deux hommes s'espacent encore plus et l'interprète en vient même à intercepter le courrier adressé à Manning. Ce dernier est ainsi privé d'un roman chinois envoyé de Giansu dont la lecture lui aurait été fort utile pour améliorer son chinois. Le changement de logis s'est effectué sans l'intervention du mandarin chinois, par le seul intermédiaire des autorités tibétaines, et malgré les craintes de l'interprète; Manning en a défrayé le coût. 

Notre Anglais a sollicité une audience du Dalaï lama et ses interlocuteurs l'ont engagé à prendre patience en se remettant des fatigues de son voyage. Le médecin en profite pour présenter ses civilités à divers magistrats et mandarins importants. Au cours de ces rencontres, un officier lui demande s'il n'a jamais résidé à Canton; l'interprète répond de manière mensongère. Un peu plus tard, l'officier ayant invité seul son visiteur anglais à s'asseoir, l'interprète, vexé, manifeste sa mauvaise humeur en traduisant plus qu'approximativement la conversation et par monosyllabes! 

Le 17 décembre 1811, Manning est enfin reçu au Potala. Il apporte comme présents au Dalaï lama un habit, des chandeliers appartenant à la Compagnie des Indes, et quelque monnaies étrangères sans grande valeur, mais ces monnaies furent convoitées à Giansu par ceux qui les ont vu. Il ne dispose pas d'assez d'argent tibétain pour qu'une offrande en cette devise soit appréciée. Il a également amené quelques cadeaux pour le régent. 

Après l'ascension de pentes, d'escaliers et d'échelles, les visiteurs arrivent dans le hall de réception. Ils y sont reçus par un interprète mi-chinois mi-tibétain qui parle plusieurs langues, sans en écrire aucune, et qui, bien que portant l'habit de moine, n'a pas fait voeu de célibat. Les étrangers sont introduits en présence du Dalaï lama et de son régent. Cette double audience met Manning dans l'embarras car il ignore le protocole correspondant. Il touche trois fois le sol de son front devant le Dalaï lama et seulement une fois devant le régent avant de remettre ses cadeaux. L'interprète tibétain maladroit laisse alors tomber une fiole de lavande destinée au régent qui répand son odeur dans la pièce. Manning et son interprète enlèvent ensuite leur chapeau afin que le Dalaï lama impose ses mains sur leur crâne rasé. Puis ils prennent place sur des coussins, à proximité du trône, où des rafraîchissements leurs sont servis et enlevés presque aussitôt. Manning observe avec attention le Dalaï lama, un enfant de sept ans à belle apparence dont la face s'illumine d'un sourire lorsque son regard se porte sur la barbe de l'Anglais. Une conversation, par le truchement des interprètes, se déroule alors, puis les visiteurs, à qui l'on a servi des fruits secs, se retirent, après signification de leur congé, sans se retourner avant trois ou quatre pas. L'interprète tibétain les accompagne et demande à Manning s'il a quelque souhait à formuler. L'Anglais voudrait disposer d'ouvrages sur la religion et l'histoire du Tibet mais le Dalaï lama répondra qu'il n'en a pas pour le moment et ce voeu ne sera pas exaucé. Cette visite laisse une étrange impression dans l'esprit de Manning; il tente même de dessiner le visage du Dalaï lama de mémoire. 

Comme ses consultations sont gratuites, notre médecin anglais voit les patients affluer chez lui. Certains ne sont d'ailleurs pas malades et viennent le voir uniquement par curiosité. Il est invité à soigner un mandarin qui passe pour avoir l'esprit dérangé; s'il le guérit, on lui promet que rien ne lui sera refusé et que le chemin de Pékin lui sera ouvert. C'est alléchant, mais il faut obtenir l'accord du grand mandarin et celui-ci, ennemi déclaré du mandarin malade, souhaite certainement sa mort plutôt que sa guérison. La réponse à la demande adressée au grand mandarin est évasive. Aussi les serviteurs du mandarin malade estiment-ils plus prudent d'organiser une visite nocturne; Manning, parfaitement reçu par l'entourage de son patient, s'aperçoit que celui-ci est mal secondé; il continue à lui prodiguer ses soins, sans être certain que ses médicaments sont correctement administrés, tout en veillant à n'être pas espionné par le mandarin suprême. 

Un jour, après avoir assisté à une cérémonie devant le temple du Dieu de la Guerre, où les soldats chinois ont pour coutume de se rendre avant de retourner chez eux, une fois leur temps de service accompli, Manning, indisposé, est contraint de se mettre au lit. C'est alors qu'arrive le serviteur d'un de ses patients; ce dernier, se croyant guéri, a absorbé gloutonnement une grande quantité de viandes et il a été soudain saisi d'un malaise. Dans l'état où il se trouve, Manning ne peut pas quitter la chambre et il n'ose pas prescrire un traitement sérieux sans avoir examiné le malade; il se contente donc d'ordonner la prise de quelques gouttes de calomel. Le lendemain matin, alors qu'il est encore couché, le barbier de son interprète lui apprend la mort du patient glouton. Manning, vexé, ne se sent pas coupable. Mais c'est un coup dur porté à sa réputation: un vieillard, qui porte une barbe d'un pouce et demi, composée d'au maximum trente poils, qu'il peigne sans arrêt pour éviter qu'ils ne s'emmêlent, ne veut plus prendre les médicaments que l'Esculape britannique lui a prescrits; les serviteurs du mandarin dérangé le suspectent; ce dernier va de plus en plus mal et, dans son délire, il s'accuse de malversations qu'il s'engage à rembourser avant de passer, lui aussi, de vie à trépas. 

Voici un an, un différend s'est élevé à Lhassa entre un soldat chinois, qui prétendait passer sur un pont sans acquitter le droit de péage, et le moine chargé de percevoir la somme. Le soldat chinois a tiré son sabre et blessé le moine qui en est mort. Les Tibétains se sont soulevés, ont assailli les boutiques des commerçants chinois et caillassé à mort les Chinois qu'ils rencontraient dans les rues. Cette émeute ne pouvait pas être cachée à l'empereur et on pouvait s'attendre à ce que la Chine venge avec vigueur la mort de ses ressortissants. Inquiets, les Tibétains et quelques mandarins souhaitaient une présentation édulcorée des événements. Mais l'un des mandarins refusa d'apposer sa signature au bas d'un document mensonger destiné à tromper l'empereur. Les autres mandarins complotèrent alors contre leur collègue trop sincère, imposèrent leurs vues, et le firent condamner à mort et exécuter. Cette fin tragique consterna les Chinois et incita les Tibétains à l'insoumission, situation qui se reproduit périodiquement au Tibet. Comprenant son erreur, l'empereur sanctionna plus tard sévèrement les coupables et, deux ou trois mois après l'arrivée de Manning à Lhassa, le mandarin principal fut destitué et rappelé à Pékin. 

Cette affaire est présentée différemment selon qu'on s'adresse à des Tibétains ou à des Chinois; les premiers insistent sur le comportement délictueux du mandarin exécuté, qui agiotait avec l'argent public, et se montrent plutôt favorables au mandarin principal que les seconds critiquent en raison de sa sévérité. Il est certain que les mandarins en poste à Lhassa sont généralement des coquins (8). Ce sont peut-être ces incidents qui expliquent la maladie du mandarin dérangé. La nomination à Lhassa est considérée comme une punition et, compte tenu de l'état de santé de ce dignitaire, ses proches ont demandé à l'empereur de le laisser rentrer dans sa famille. Mais ils se sont heurtés à un refus, l'empereur estimant que le mandarin n'avait pas encore payé complètement sa dette envers la société. Sa relaxation finit par arriver à Lhassa... après sa mort. 

L'envoi comme gouverneurs de personnages déconsidérés n'est pas de nature à améliorer les relations du Tibet avec la Chine, surtout quand ceux-ci se comportent de manière irrespectueuse à l'égard du Dalaï lama. Et beaucoup de Tibétains, d'après Manning, verraient sans regret disparaître la tutelle que la Chine exerce sur eux.  

Le mandarin principal est maintenant mécontent du nombre élevé de Chinois qui fréquentent le cabinet de Manning. Bien que ce mécontentement ne se traduise par aucune interdiction, les patients chinois du médecin anglais diminuent progressivement. Ils sont remplacés par des Tibétains laïcs et religieux. Les uns et les autres souffrent de toux, d'embarras intestinaux causés par l'absorption exagérée de farine d'orge grillée, aggravée chez les pauvres par la mauvaise qualité de la farine; ils sont aussi affectés de troubles de la vue imputée à une exposition prolongée à l'air froi,d ou bien à l'eau et au sel dont ils font usage.  

Manning ne tarde pas à s'apercevoir que beaucoup de gens qui se rendent chez lui soit pour le voir soit pour bavarder avec son interprète sont en réalité des espions envoyés par le mandarin principal. Ce denier déteste les Européens qu'il estime responsable de ses malheurs. Il prend tour à tour Manning pour un missionnaire ou pour un espion préparant une invasion. Le passage d'une comète inquiète un peu son esprit du soupçonneux et il interroge les astrologues tibétains pour savoir si elle est aussi visible d'Angleterre. Des dignitaires souhaiteraient que l'Anglais soit mis à la torture pour avouer ses mauvais desseins; on le verrait certainement gravir avec joie les marches d'un échafaud. L'interprète de Manning est souvent interrogé et on le soupçonne d'avoir trahi son pays en passant au service d'un étranger. L'empereur est avisé de la présence de Manning sur le toit du Monde sans que ce dernier sache comment est présenté son séjour à Lhassa. Il espère néanmoins être renvoyé par la Chine, plutôt que par le Bouthan ou le Népal, mais ne sait pas à quoi s'en tenir et préfère garder secret son intérêt pour un voyage à travers le Sichuan craignant qu'il ne soit mal interprété. Il pense que son habileté comme médecin, les services qu'il a rendu et son amabilité plaident pour lui; mais il n'est sûr de rien. Malgré ses efforts, son interprète, non moins inquiet, n'est pas parvenu à percer le mystère du message les concernant adressé à l'empereur. L'aventure pourrait fort bien se terminer par l'exécution des deux hommes. Avec le mandarin principal, personnage ici tout puissant, on peut s'attendre à tout! Voilà de quoi nourrir bien des appréhensions, mais Manning est un aventurier qui n'a pas reculé à l'idée de traverser le Bouthan, et il continue de penser que la Chine est un pays civilisé. 

Le médecin anglais a commencé par soigner gratuitement. Mais la fabrication des potions lui coûte de l'argent et il est finalement obligé de demander à ses patients de mettre la main à la poche. Certains rechignent et ne veulent payer que s'il s'engage à les guérir. Un jour, le ton monte avec un de ces patients rétifs; l'homme commence à se montrer nerveux; il prend à témoin les autres Chinois et Manning finit par le mettre à la porte. L'altercation émeut la communauté chinoise. 

Le moment va venir où le Dalaï se retire pour prier et méditer pendant une longue période. Manning voudrait le revoir avant: on l'invite à patienter jusqu'à la fin de la retraite. Le départ d'un soldat chinois voisin du médecin anglais permet à ce dernier d'agrandir ses locaux. Il souhaiterait se livrer à des observations astronomiques, ne serait-ce que pour préparer son éventuel voyage à travers le Sichuan; mais il n'y faut pas songer en plein jour; la fenêtre est d'ailleurs trop petite et, pour compliquer encore l'opération, une crise de rhumatismes terrasse notre homme. Il se soigne et, comme il transpire beaucoup, il doit boire en conséquence; son serviteur, qui lui a déjà donné à boire, refuse de lui en servir à nouveau, en dépit de ses appels; probablement n'y-a-t-il plus d'eau à la maison et le drôle se refuse-t-il à en aller chercher; le différend entraîne la correction du serviteur récalcitrant qui en devient plus accommodant. 

Manning prodigue ses soins à une dame tibétaine âgée de la bonne société qui pense avoir abîmé ses yeux par une station trop prolongée dans les lieux du culte; très pieuse, elle s'apprête à entrer en retraite et souhaiterait disposer d'un médicament qu'elle pourrait prendre tout en priant. Deux jeunes et jolies tibétaines, filles d'un riche commerçant, qui paraissent en excellente santé, viennent en consultation. Manning prend leur pouls et.... c'est le sien qui bat plus vite! Les demoiselles sont de retour quelques jours plus tard, avec un beau morceau de mouton; notre galant Anglais les recevrait volontiers tous les jours, même sans cadeau! Il est appelé auprès d'un médecin proche du Dalaï lama; celui-ci meurt quelques temps après, mais l'Esculape anglais a la conscience tranquille: le malade n'a pas pris la potion prescrite dont le goût et l'odeur ne lui revenaient pas; il a seulement consenti à boire chaque jour un peu de vin! Beaucoup de malades rejettent les médicaments si on ne leur garantit pas qu'ils les guériront, ce que Manning se refuse à promettre, et quand les malades prennent les médicaments, ils ne respectent pas la dose! 

Le porte-monnaie de Manning commence à s'aplatir sans que de nouveaux subsides parviennent du Bengale. Il en est réduit à vendre une partie des objets rescapés de la traversée du Bouthan ramenés jusqu'à Lhassa. Cela lui procure quelques fonds, tout en allégeant ses bagages. Il se débarrasse du serviteur que lui a refilé le général en lui prêtant quelque argent afin qu'ils s'établisse; mais l'homme dépense ces fonds sans rien réussir et finit par décider de rejoindre son Sichuan natal dont il clame monts et merveilles. 

La retraite du Dalaï lama ayant pris fin, Manning lui rend visite et lui trouve mauvaise mine. Il va aussi voir le régent, un homme assez grossier, qui rit souvent et n'a rien d'un prince. Mais il semble jouir d'un bon naturel et invite l'Anglais à le venir le voir plus souvent. Manning visite les temples qu'il ne connaît pas encore. A la différence de son interprète, de religion catholique (9), il ne fait pas preuve d'intolérance et respecte tous les cultes, ce qui ne l'empêche pas de commettre des impairs, notamment en négligeant d'apporter des offrandes. Il pense que, s'il salue convenablement les idoles, on cessera de le prendre pour un missionnaire déguisé. A vrai dire, il n'apprend pas grand chose sur la religion tibétaine, faute de guide convenable, ce qu'il déplore d'ailleurs. 

Le récit rédigé sur le vif s'arrête vers la fin de l'année. Le reste sera écrit plus tard, à partir de notes et de souvenirs. 

Le nouvel an tibétain coïncide avec le nouvel an chinois, en février, mais le Tibet possède son propre calendrier. Au premier de l'an, Manning rend visite au Dalaï lama. Il prépare son départ et caresse le projet d'obtenir des autorités chinoises l'autorisation de se rendre à Canton, autorisation qui lui est refusée (10). Suit une fastidieuse énumération de petits faits sans grande importance qui jalonnent la fin du séjour à Lhassa. Manning prépare son départ, non sans crainte; pris de toux, il pense même un moment avoir été empoisonné. Des Bouthanais causent des troubles dans la capitale tibétaine et l'armée chinoise les oblige à déposer leurs couteaux. 

Le 6 avril 1812, Manning prend congé du Dalaï lama et du régent; il reçoit des cadeaux. Il quitte Lhassa le 19 avril et atteint Parijong le 1er mai. Le 18 juin 1812, il arrive à Kuch Bahar. 

1- Allusion aux funérailles célestes. 

2- La liberté de moeurs des Tibétaines est attestée par d'autres voyageurs; c'est peut-être une conséquence de la polyandrie. 

3- Ce comportement est typique des relations coloniales. 

4- Les préjugés pro-chinois de Manning refont souvent surface. 

5- L'argent aplanit déjà les difficultés administratives! 

6- Les Tibétains n'ont pas plus le droit de tuer des poissons que d'autres animaux. Ce sont les enfants morts qui sont jetés dans les lacs et dans les rivières. 

7- On peut supposer qu'il s'agit de l'amban. 

8- Manning n'a pas été témoin oculaire des incidents qu'il rapporte lesquels se sont déroulés avant sa venue. Mais pour ce qui est de la corruption des fonctionnaires chinois, il n'est pas le seul à en faire état. 

9- Les catholiques sont évidemment moins tolérants que les protestants.

10- Manning ne donne aucun détail à ce sujet.


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