Les voyages du jésuite Johann Grueber 
(d’après Markham)
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Grueber partit pour la Chine probablement en 1656. Selon sa première lettre, il est allé de Venise à Smyrne par la mer; de là à Ormuz par voie de terre en cinq mois; d'Ormuz par la mer en sept mois à Macao. De là, il voyagea en Chine, partie sur l'eau, partie par voie de terre, et mit trois mois pour atteindre à Pékin. Il resta en Chine trois ans au cours desquels, en 1660, il affirme que les cinquante-six jésuites qui étaient alors dans le pays baptisèrent plus que cinquante mille fidèles. 
  
Son voyage de retour suivit un itinéraire sans doute jamais encore emprunté par un Européen. Il quitta Pékin au mois de juin 1661, en compagnie d'Albert Dorville, lui aussi jésuite. En trente jours, les deux hommes vinrent à Singan-fu (X’ian), capitale du Shaanxi qui fut autrefois celle de la Chine, puis en trente autres jours à Sining-fu (Xining), en traversant deux fois le Hoang-ho (Fleuve Jaune).  

Sining, à la frontière occidentale du Gansu, en allant vers le Kokonor, est une grande et populeuse ville, construite sur la vaste muraille de Chine; cette précision est manifestement fausse car la muraille de Chine passait plus au nord à bonne distance de Xining. Néanmoins, Grueber ajoute que c’est par sa porte que les négociants hindous entrent au Cathay, c’est-à-dire en Chine. Ils séjournent là jusqu'à la délivrance par l’empereur du sauf-conduit qui les autorise à aller plus avant. La muraille à cet endroit serait si large que six cavaliers pourraient y marcher de front. D'après Grueber, les habitants de Sining viennent y prendre l’air, un air très sain provenant du désert; ils s’y distraient en admirant le vaste paysage qui se déploie sous leurs yeux et profitent des nombreuses distractions que cette vue leur offre. Des escaliers permettent d’accéder en haut et beaucoup de gens voyagent sur la muraille de la porte de Sining jusqu’à celle de Sochew (Suchau) qui la suit à dix-huit jours de distance. Pour ce faire, ils doivent obtenir une licence du gouverneur et ils cheminent ainsi, hors de portée des curieux, en bénéficiant de la plus belle des vues, comme du haut d’une tour, avec d’un côté d’innombrables habitations et de l’autre les bêtes sauvages qui fréquentent les abords du désert.  

Outre les taureaux sauvages, on y voit des tigres, des lions, des éléphants, des rhinocéros, et des monocéros, un genre d’ânes cornus. Les voyageurs regardent les bêtes, sans courir le moindre danger, du haut de cette muraille dont la branche méridionale descend jusqu’aux provinces du Quang-Si, du Yunnan et du Tibet. Les habitants de ces régions, à certaines périodes de l’année, s’approcherient du Fleuve Jaune et de la muraille voisine, dont les alentours abondent de bosquets, pour y trouver pâturages  et des proies. Ces informations semblent hautement fantaisistes; la Grande Muraille de Chine ne descendait pas jusqu’au Yunnan; quant aux animaux cités, ils ne vivent pas à ces latitudes (le monocéros pourrait être une licorne). 

Ce désert est partiellement montagneux et partiellement plat; il est partout sablonneux et stérile, sauf en quelques endroits où se rencontrent de petits ruisseaux dont les berges portent de bons pâturages. Il commence au milieu de l’Inde et s'étend du sud au nord, et nul n'a jamais jusqu’à présent découvert ses limites, qui s’étendent peut-être jusqu’à l'océan glacial. Marco Polo appelle ce désert Lop, et dit qu’il est hanté par les esprits. Mais Grueber ne rapporte pas cette particularité. Les Tatars l’appelaient autrefois Beljan, et maintenant Same (ou Sha-mo ou Han-hai ou mer de sable); pour les Chinois, c’est Kalmuk, et pour d'autres Karakathay (le vieux nom de la Mongolie). Les Tatars, accoutumés aux déserts, demeurent ici dans des tentes, se déplaçant avec leur bétail partout où ils peuvent trouver une rivière ou un endroit convenable pour faire paître les bêtes. On ne sait pas trop de quel désert parle Grueber. Celui du Gobi ou celui du Taklamakan? Le trajet fait penser au premier et la citation de l’Inde au second, même si la géographie ne valide pas spécialement le récit. Peut-être le voyageur confond-t-il les deux déserts. 

La route de Sining jusqu’à Lhassa n’est pas toujours décrite de la même manière dans les différentes lettres. Dans la première, on apprend que Grueber et Dorville ont quitté la Chine pour entrer dans le désert de Tatarie traversé en trois jours. Ensuite, ils auraient atteint les rives du Kokonor, la grande mer, un vaste lac aussi étendu que la Caspienne, où le Fleuve Jaune prendrait sa source. Rappelons que Kokonor signifie mer bleue et que la source du Fleuve Jaune est ailleurs.  

Laissant cette mer derrière eux, ils auraient pénétré dans le pays de Toktokay, qui est presque désertique et si stérile qu’on ne peut redouter son invasion. On n’y rencontre rien sauf quelques tentes des Tatars. Il est arrosé par le Toktokay, une très belle rivière, qui a donné son nom à la région. Cette rivière est aussi large que le Danube, mais si peu profonde qu'elle se traverse à gué partout. Le Toktonai oulan mouren est un affluent du Mouroui oussou. 
  
De là, après avoir traversé le pays Tangut (Tangut était autrefois le nom attribué aux hauts plateaux au nord de Lhassa), Grueber serait venu à Retink, une province très populeuse appartenant au royaume de Barantola, dont le capital est Lhassa, où il arriva enfin. Selon Hue, Bourhan est un synonyme de Bouddha et Barantola pourrait donc signifier "le pays de Bouddha" ; mais, pour Klaproth, dans ses notes sur de la Penna, Barantola signifierait le côté droit lorsque l’on se réfère au Tibet en langue mongole, hypothèse en accord avec le dictionnaire de Kovalensky.  
  
Si l’on en croit la cinquième lettre, ou plutôt l'abrégé de Kircher, après avoir passé la Grande Muraille, les voyageurs auraient trouvé une rivière poissonneuse au bord de laquelle ils auraient soupé dans une tente ouverte. Puis, après avoir franchi le Fleuve Jaune, ils seraient entrés dans le désert vaste et stérile de Kalmuk, habité par les Tatars de Kalmuk (Eluths ou Tatars du Kokonor), qui errent à l'affût des caravanes pour les piller, ou s’établissent,  suivant la saison, avec leurs villages portatifs sur les berges des rivières. Les jésuites ont souvent rencontré leurs curieuses demeures en cours de route; ils en ont ramené quelques croquis, à savoir un Kalmuk, portant un vêtement de cuir et un chapeau jaune; une femme habillée d’une peau teinte de couleur verte et rouge; l’homme et la femme avaient à leur cou un charme destiné à les protéger des dangers.  Ils ont également dessiné un lama, c’est-à-dire un prêtre ou un évêque; ces prêtres portent un manteau blanc ou jaune et une cape sur le dos; ils ont une ceinture rouge avec une bourse suspendue à elle; leur couvre-chef est rouge. Les maisons sont des tentes faites avec de petits bâtons tordus ou tressés ensemble, couverts de feutre de laine brute retenus ensemble au moyen de cordes. Cette description correspond évidemment à celle des yourtes. 
  
Depuis Sining, les voyageurs traversèrent en trois mois le royaume de Lhassa, que les Tatars appellent Barantola. Le roi de ce pays, que l’on nomme Deva ou Teva, descend d'une antique race des Tatars de Tangut. Il réside au Butala (Potala), un château construit à la mode européenne sur une haute montagne où il entretient une nombreuse cour. Le grand prêtre de ce pays se nomme le lama Konju; adoré comme un dieu, il réside en Barantola; il  est le pape des Chinois et des Tatars, qui l’appellent Dieu le Père. Les points essentiels de la religion locale font penser au catholicisme romain, bien que, d’après Grueber, aucun chrétien ne soit jamais venu avant dans la région. D’après notre voyageur, il y aurait deux souverains à Lhassa: un temporel et un spirituel. Peut-être s’agit-il du Dalaïl lama et du régent. D’après Klaproth, le Tibet s’appelait indifféremment Tubet ou Tangut et le personnage qui s’y occupait des affaires civiles était le Diba ou lama de Tepa; ne pense-t-on pas aussi au Desi?  

Les deux jésuites seraient restés un mois à Lhassa, pendant lequel ils auraient converti beaucoup d’autochtones, mais le diabolique Dieu le Père (selon les termes de Grueber ou de Kircher) aurait mis à mort tous ceux qui refusaient de l'adorer. Nonobstant quoi les deux missionnaires furent parfaitement traités par le peuple et par le roi qui était le frère de Dieu le Père. 

A la cour du Deva, Grueber et Dorville rencontrèrent une femme native de Hami, au nord de la Tatarie, au Gansu, une région musulmane. Elle portait un habit peu commun. Ses cheveux étaient noués comme des cordes; sa tête et sa ceinture étaient ornées de coquillages. Ils rencontrèrent aussi quelques femmes du royaume voisin de Koin, probablement le Kham; ces dames tressaient ou courbaient leurs cheveux à la façon de dentelles ou de petites bandes qu’elles rejetaient derrière leur tête; sur leur front, un filet rouge était agrémenté de perles et sur leur tête était posée une couronne d’argent ornée de turquoises et de perles. 

Grueber tira le portrait du Grand Lama, à partir d’un tableau accroché à la porte du palais, et celui de Han, défunt roi de Tangut, lequel, père de quatorze fils, était révéré à l’égal d’un dieu, en raison de ses qualités et de sa justice. De teint foncé, sa barbe était de couleur châtain mêlé de gris, et ses yeux étaient protubérants.  

De Lhassa, les deux jésuites parvinrent en quatre jours au pied de la montagne de Langur, coupée par le col de Laghulung-la. Cette montagne est si haute qu’au sommet les voyageurs peuvent à peine respirer tant l'air y est rare; en été, il est très dangereux de la traverser en raison des exhalaisons d’herbes toxiques. Aucun chariot, et même aucun animal, ne peut franchir ses roches et ses précipices; les voyageurs furent condamnés à aller à pied pendant presque un mois jusqu'à ce qu'ils atteignent Kuthi (Nilam), l’une des deux villes principales du royaume du Nekbal (Népal). Ce chemin montagneux abonde en sources chaudes et froides qui jaillissent de toutes parts de sorte que les poissons et les pâturages ne manquent pas. De Kuthi, en cinq jours, les voyageurs parvinrent à  la ville de Nesti, située à l’entrée sud de l’admirable gorge qui franchit la partie méridionale de l’Himalaya en venant de Kuthi; cette cité est toujours au Nekbal;  elle est si bien pourvue en denrées  qu’on y obtient facilement quarante poules pour une couronne. 

De Nesti, ils s’en furent à Kadmendu (Kathmandou), qu’ils atteignirent au bout de cinq jours. A Kadmendu, métropole du Nekbal, régnait un roi efficace. De Kadmendu, après une demi-journée de marche, ils vinrent à la ville de Nekbal, également appelée Baddan par les natifs du pays (Lalita Patan, dans la vallée de Kathmandou), la ville la plus majestueuse du royaume. 

La première lettre rapporte que le Nekbal se traverse en un mois et qu’il possède deux capitales, Katmandir et Patan, séparées seulement par une rivière. Le roi, appelé Partasmal résidait dans la première ville, et son frère, Nevasmal (un prince jeune et beau), dans la seconde ville (il s’agit de Pratap malla, alors roi de Kathmandou et de Yoga Narendra malla, roi de Patan). Il dirigeait toutes les troupes du pays, et, tandis que Grueber était là, il s’opposa avec une armée importante à un petit roi, appelé Varkam, qui se livrait à de fréquentes des incursions sur ses territoires. 

Le jésuite présenta à ce prince une longue-vue et, ayant aperçu un endroit fortifié par Varkam, il l’engagea à y porter le regard. Le prince vit l’ennemi si près qu’il s’écria : « Sus à eux ! », ne se doutant pas que la proximité n’était qu’une illusion sous l’effet du verre. Il est impossible de décrire à quel point ce cadeau le rendait heureux. Grueber offrit aussi au roi d'autres instruments mathématiques des plus curieux que le monarque se montra décidé à ne pas laisser disparaître. En retour, il promit aux deux religieux de leur édifier une maison, dotée de revenus suffisants, et il leur accorda le droit de propager la foi chrétienne dans son royaume. 

Dans ce pays, quand un homme boit à une femme, l’assistance verse la boisson alcoolisée (cha) ou le vin par trois fois pour les parties, et tandis qu’ils boivent, on colle trois morceaux de beurre sur le bord de la coupe, lesquels morceaux de beurre sont ensuite enlevés et collés sur les fronts.  

Ces royaumes ont la cruelle coutume de jeter les malades jugés incurables dans des fosses encombrées de cadavres où ils les laissent périr au milieu des champs. Ils deviennent ensuite la proie des oiseaux et des bêtes de proie car l’on tient pour un grand honneur d’avoir pour tombeau des créatures vivantes. Il faut sans doute voir là un écho déformé des funérailles célestes. 

Les femmes ne se lavent jamais, sauf prescription religieuse, mais elles s'enduisent au contraire avec une sorte de méchante huile qui non seulement pue mais qui en plus les déforme et les enlaidit. 

A partir de Nekbal, au bout de cinq jours de voyage, on rencontre la ville de Hedonda (Hitounda, un port sur la rivière Gandak), une colonie du royaume de Moranga (Murong ou Terai, la région marécageuse qui s’étend entre la montagne et la plaine) lequel fait partie du Tibet. Les noms de Dominique, de Francis et d'Antony, encore utilisés par les indigènes, montre que le christianisme y fut naguère florissant.  

Dans la première lettre, il est dit, qu’au Moranga, Grueber n'a vu aucune ville, mais seulement quelques maisons, ou plutôt des huttes de paille, parmi lesquelles un bureau des douanes. Le roi y paye annuellement au grand Moghol un tribut de 250000 rixdales et de sept éléphants. De Hedonda, en traversant le royaume de Maranga, en huit jours, les religieux parvinrent à Mutgari (Motihari, au Sarun), première ville de l'empire du Grand Moghol. De Mutgari, ils allèrent en dix jours à Batana ou Patan (Patna), une ville du Bengale, sur le Gange. En huit jours, ils atteignirent ensuite Bénarès, une cité populeuse que son académie de brahmanes, où l’on enseigne la religion et les sciences, a rendu célèbre. De Bénarès, en onze jours, ils parvinrent à Katampur (Cawnpore), puis de là, en sept jours, à Agra. De Pékin à Agra, le voyage dure 214 jours, mais, compte tenu des temps de repos des caravanes, il faut  plutôt tabler sur quatorze mois. A Agra, Dorville, épuisé, rendit l’âme. Cette première lettre n’est pas exempte de contradictions. On y apprend aussi que, depuis le Moranga, les voyageurs entrèrent en Inde et vinrent à Minapor (Dinapur), la métropole du pays, où ils traversèrent le Gange, un fleuve deux fois plus large que le Danube. Ensuite, ils se seraient rendus à Patna, puis, en 25 jours, de Patna à Agra, le siège royal de l’empire moghol, onze mois après avoir quitté la Chine. Tout cela reste assez confus. 

La première lettre nous fournit également des informations sur le voyage d'Agra en Europe, ainsi que plusieurs autres détails qui ne figure pas dans l’ouvrage de Kircher. D'Agra, Grueber serait venu en six jours à Delhi, et de Delhi, en quatorze jours, à Lahore, sur le Ravi, un fleuve aussi large que le Danube,  qui se jette dans l'Indus, près de Multan. A ce dernier endroit il se serait embarqué sur l'Indus, et, en quarante jours, il aurait descendu le fleuve jusqu’à Tata, la dernière ville de Hindoustan, où résidait un vice-roi appelé Laskarkan. Il aurait rencontré en ce lieu beaucoup de négociants anglais et néerlandais. De là, il aurait fait voile pour Ormuz, y aurait débarqué, et, en passant par la Perse, l'Arménie, et l'Asie mineure, il serait venu à Smyrne, où il aurait repris la mer, pour atteindre d’abord  Messine,  puis  Rome, quatorze mois après son départ d’Agra. 

Il ne fut pas longtemps à Rome avant de recevoir des commandements pour retourner en Chine. En conséquence, il partit pour l'Allemagne, et de là pour la Pologne, avec l’intention d’emprunter une nouvelle route par la Russie, ayant, grâce à l’empereur, obtenus les passeports nécessaires des ducs de Courlande et de Moscovie. Mais, lorsqu’il arriva aux frontières de la Russie, la nouvelle lui parvint que le roi de Pologne, conjointement avec les Tatars, avaient envahi les territoires du Grand Duc. Pensant que, dans ces conditions, il lui serait difficile d’arriver jusqu'à Moscou, appelée par les Tatars Stoliza, il jugea préférable de retourner à Venise, d’où l’empereur était justement en train d’envoyer le comte Lesly en ambassade auprès de la Porte. Il voyagea jusqu’à Constantinople, dans l’escorte de ce seigneur, avec l’idée de poursuivre son chemin à travers l’Anatolie, la Perse et les Indes. Cependant, à peine arrivé, il fut saisi d’une violente fièvre et de douleurs dans l’estomac, de sorte que, ne pouvant pas continuer son voyage, il revint par mer à Livourne, et de là à Florence. Là, son indisposition s’atténuant, il retourna à Venise, pour rejoindre à Vienne via le Frioul, puis gagner une fois de plus Constantinople pour rejoindre la Chine par la terre. Mais on ne sait pas s’il réussit. 

En 1665, lors de son niveau départ pour la Chine, Grueber était âgé d’environ quarante-cinq ans; il était d'une humeur affable et extrêmement civile, joignant à d'autres bonnes qualités la sincérité allemande, ce qui rendait sa conversation très agréable. Les contradictions relevées dans ses lettres semblent être dues aux défaillances de sa mémoire, et aux erreurs des transcripteurs. Pour ce qui concerne les Chinois et les Tatars, il a complété plusieurs points rapportés différemment par d’autres témoins. Toutefois son récit reste souvent confus et  parfois peu crédible.


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